‹ Voyage au pays des bayadèresChapitre 5 sur 14 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Pointe-de-Galles. — Les caïmans. — Une chasse aux tigres. — Les femmes de Tembapoor. — Les éléphants. — Le pic d’Adam. — Légendes brahmaniques et bouddhistes. — Trinquemalé.

Pointe-de-Galles est une charmante petite ville perdue au milieu des bosquets et des fleurs, qui n’a quelque importance commerciale que grâce à son port qui sert de relâche aux paquebots des lignes de Chine et de Calcutta. Elle n’est pas, comme la plupart des autres cités de l’Inde, divisée en ville européenne et ville native ; tout est pêle-mêle ; cases indoues, casernes, bazars, maisons anglaises et hôtels; mais loin de nuire au coup d’œil général, ce mélange lui donne au contraire un aspect vraiment original.

Quoique voyageur, j’aime peu à faire de la géographie; je n’appartiens pas à cette catégorie de gens qui se promènent de par le monde avec iin sextant et une chaîne d’arpenteur, qui mesurent la

hauteur des monta^^nes, la largeur des fleuves, et vous débitent la terre en mètres cubes et en kilomètres.

Ce n’est pas que je ne sache apprécier à sa valeur le méiite de ce genre de travail, mais à chacun ses goûts et ses aptitudes... A la description scientifique je préfère l’étude de mœurs; et tandis que d’autres triangulent une contrée, je préfère m’initier aux coutumes de ses peuples, fouiller dans sa littérature, évoquer ses vieilles légendes, faire parler les ruines de ses temples, et savoir, en un mot, ce qu’ont été et ce que sont les pays que je viens visiter.

Aussi bien, si quelqu’un désirait connaître la latitude et la longitude de Ceylan, l’époque des moussons et des cyclones, ou encore combien cette île exporte de sésame, de thé, de girofle, de cannelle, renverrais-je infailliblement mon interlocuteur à l’almanach nautique d’une part, et de l’autre à la cote des marchés de Marseille, de Bordeaux, du Havre et de Liverpool.

Je dirai cependant, pour ceux qui y tiennent absolument, que Ceylan est une grande île située dans la mer des Indes, à 8 degrés environ de l’équateur, vis-à-vis le cap Comorin, qui termine la pointe orientale de l’Indoustan. Et ce sera tout Cette île magnifique appartient aux Anglais.

Là, comme dans l’Inde, la France a vu autrefois dominer son pavillon, et l’on se souvient encore sur ces côtes des exploits du bailli de Suffren, qui en 1782 força l’entrée du port de Trinquemalé pour s’emparer de la flotte anglaise qui s’y était réfugiée.

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Deux sentiments s’emparent -de vous quand vous naviguez dans ces mers. L’un, d’admiration en songeant aux luttes héroïques soutenues, pour l’honneur du nom français, par les Dupleix, les Lally- Tollendal, les de Sulfren; l’autre, de haine et de mépris pour les jalousies bureaucratiques, qui ont fait échouer au profit des Anglais, en refusant les subsides et les soldats nécessaires, les projets de ces hommes de génie qui voulaient doter la France d’un empire oriental. C’est le même esprit qui, en faisant de nos colonies l’apanage exclusif de quelques hommes qu’on y envoie se refaire, les a ruinées à force de despotisme inintelligent, pour ne pas dire plus,... en face des possessions anglaises, hollandaises et danoises, que la liberté a faites heureuses et prospères.

-A peine débarqué à Pointe-de-Galles, on est assailli par une véritable nuée de marchands de curiosités, qui vous poursuivent jusqu’à l’hôtel; l’un vous offre des oiseaux rares, un autre des animaux ou de petits meubles sculptés dans l’ébène ou l’ivoire, des bijoux, bagues, colliers ou perles. Malgré la réputation de Ceylan pour ces derniers articles, défiez-vous et n’achetez rien, à moins que vous ne teniez absolument à emporter, en les payant pour une valeur de bon aloi, des perles de nacre à fabriquer des boutons, des bagües en cuivre, et (les pierreries en strass colorié.

Pointe-de-Galles est un immense atelier de bifouterie en faux. Les Cyngalais profitent de la réputation de leur île, pour écouler sous toutes les jormes de l’écaille de contrebande et de la verro-

terie taillée de mille -laçons différentes, qu’on leur expédie de Londres, et qui y retourne infailliblement aux doigts des ladies et des gentlemens, qui apprennent seulement en rentrant en Europe que leurs bagues ne valent pas un schelling.

Pour avoir du vrai et du beau, il faut s’adresser aux véritables négociants, et encore ne jamais acheter sans faire au préalable éprouver et estimer.

Ce qu’on vous offre dans la rue ne vaut pas la ' peine d’arrêter vos regards.

Désirant stationner quelques jours à Pointe-de- Calles pour me reposer et fixer mon itinéraire, je louai une petite maisonnette assez élégamment meublée pour le pays, à la grande joie d’Amoudou qui brûlait de faire parade de ses talents culinaires, et qui fut véritablement peiné quand je lui appris que je n’avais pas encore besoin de mettre son savoir à l’épreuve.

Nulle part je n’aime la vie d’hôtel, mais encore moins en Orient que partout ailleurs. Aussi, dans tous mes voyages, me suis-je toujours fait une loi d’avoir une habitation à moi, quelque court que dût être mon séjour dans la ville ou le village où je m’arrêtais, quitte à prendre mes repas à domicile ou dans les établissements publics, suivant les t ressources du pays ou le caprice du moment. ^ ,

A Pointe-de-Galles, en raison du grand nombre de voyageurs qui se croisent pour tout pays, et qui égayent les tables d’hôtes de leur présence, je me décidai à prendre mes repas à Orienlal-llôtel. Tous les matins je donnai à Amoudou deux fanons, représentant la somme de soixante centimes de

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notre monnaie; avec cela, il avait de quoi se nourrir comme un prince, et, après avoir payé ' son hôtelier du bazar qui lui servait à chaque repas du riz, des légumes, du poisson ou du gibier, il lui restait encore de quoi boire quelques verres d’arack ou de callou, ces .divines liqueurs que, suivant lui, Mahomet ne défend point, parce qu'elles ne sont pas fabriquées par les blancs.

Pendant les quatre années qu’Amoudou est resté à mon service, je n’ai jamais eu le moindre reproche à lui faire. D’une fidélité et d’un dévouement à toute épreuve, au milieu des hasards de notre vie aventureuse il n’a jamais craint d’exposer sa vie pour moi, jamais reculé devant le danger. Quoique né à Aden, c’était un vrai Nubien du pays des Barabras, incapable d’une lâcheté ou d’une mauvaise action, à condition qu’il vous aimât; et les occasions ne manquèrent certes point au brave garçon de prouver à quel point il m’était attaché. Mais il y avait une ombre au tableau. Sa profession de chauffeur à bord des paquebots lui avait fait prendre le goût des boissons alcooliques, et il ne savait point suffisamment résister à la tentation. . Plein de respect pour les prescriptions du Prophète, il commençait d’ordinaire ses libations avec le callou, jus fermenté du cocotier; mais arrivé à un certain degré d’expansion, il ne comprenait plus le mépris dont il frappait à jeun les liqueurs ■ de l’Occident, et il confondait dans une même admiration arack, callou, vin, absinthe et cognac.

Ce malheureux défaut nous occasionna pendant nos excursions une foule d’aventures tantôt co-

iniques, tantôt désagréables, jusqu’à l’événemen’ fatal dont il fut cause, et qui amena la mort de c; fidèle domestique sur les rives du Gange, dans li province d’Agra.

Pendant qu’Âmoudou mettait un peu d’ordre dans la petite case qu^j’avais louée, je me dirigeai vers Oriental-Hôtel, où je trouvai presque tous mes compagnons, ainsi que les officiers de VËrymanthe, occupés à déjeuner; tous se levèrent pour venir me serrer la main, car, singulière observation qu’ont , parfaitement notée tous les voyageurs, malgré les petites dissensions et discussions du bord, dès qu’on a touché terre tout le monde devient ami.

Los passagers d’un mémo bateau se recherchent, et souvent on échange de vigoureuses poignées de mains et des invitations intimes, avec des gens à qui on n’a pas dit un seul mot le long de la traversée.

A l’issue du déjeuner, le commandant et l’agent des .Messageries annoncèrent aux passagers qui continuaient leur route sur Calcutta, qu’ils avaient au moins quarante-huit heures devant eux pour faire quelques petites excursions dans l’intérieur avant le départ du paquebot. Le temps était des plus incertains dans le golfe du Bengale ; et, comme nous étions à l’époque des cyclones, il était prudent d’attendre un jour ou deux qu’il se mît décidément au beau ou au mauvais.

Pointc-de-Galles est constamment renseigné sur l’état du golfe par des dépêches télégraphiques de Madras et de Calcutta.

Cette nouvelle fut accueillie avec joie par tous

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les voyageurs; des voilures furent mises à réquisition, et bientôt chaque groupe qui s’était trié et assemblé d’après les relations du bord, disparut dans des directions différentes suivant le caprice du guide qu’il avait choisi.

Deux officiers du bord me proposèrent de me joindre à eux pour aller visiter Colombo, siège du gouvernement de l’île, qu’ils ne connaissaient pas encore, bien qu’ils fussent en station sur ces côtes depuis plusieurs années : j’acceptai avec d’autant plus d’empressement que j’avais une lettre d’introduction pour un riche planteur de l’intérieur qui possédait un comptoir dans cette ville.

Nous fimes part de nos projets au commandant, qui, en autorisant l’excursion de ses officiers, leur promit que si quelque événement venait à modifier ses projets de départ, il leur enverrait le lendemain * une dépêche à Colombo. Quarante-huit heures seu- * lement avaient été accordées aux passagers, à cause des retardataires, mais en réalité ces messieurs pouvaient disposer de trois jours, à moins de contreordre.

Par les soins d’Amoudou, nous fûmes en moins de rien, pourvus d’une voiture large et commode, et nous partîmes.

Soixante-dix milles marins environ séparent Pointe-de-Galles de Colombo. Mais grâce à nos petits chevaux tatous, dont la vigueur et l’énergie sont peu communes, et à plusieurs relais, nous espérions arriver avant la nuit.

Nous fûmes pendant toute la route dans un pei péluel enchantement. Tantôt nous suivions le bord

de la mer, dont les flots venaient mourir aux pieds do nos chevaux, tantôt nous roulions sous bois sans qu’un rayon de soleil pût pai'venir à se faire jour a travers le feuillage des tamariniers, des manguiers t (les multipliants gigantesques. Ou bien encore ions traversions de petites plaines garnies de maisonnettes couvertes en feuilles de cocotier. Les goyaves, les mangos, les dattes pendaient aux arbres, mûrs et appétissants.

Les bananiers ployaient sous leurs larges feuilles et sous les fruits. Puis nous nous perdions de nouveau sous le feuillage, des oiseaux aux mille couleurs passaient sur nos tètes en caquetant, de grands martins-pêcheurs au plumage jaune, au grand bec rouge, se reposaient sur les bords des étangs, faisant pendant à des espèces de hérons au plumage rose, (jui guettaient le poisson, debout sur une patte et semblaient dormir ; pendant que de grands singes noirs se suspendaient en grappes au-dessus de nos tètes, nous lançant des fruits et nous égayant des grimaces les plus variées de leur répertoire.

Puis à travers une éclaircie, tout à coup la mer nous apparaissait blanche d’écume sur les bords, iileue plus loin... et tout cela était animé par des centaines de piétonsqui passaient demi-nus, hommes, femmes, enfants, portant sur leurs épaules des fruits, des légumes et des fleurs pour les habitations.

Comme nous les admirions sous leurs légers et pittoresques tissus! Leur corps bronzé nous apparaissait ferme de contours, magnifique de formes, tel que la nature sait les faire, pour servir dî pen-

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(lanf à ce splendide soleil et à celte admirable végé' talion.

Pas un de ces braves gens qui ne nous saluât en passant, en portant la main à son front suivant la mode indoue; pas un qui n’eùt l'air gai et heureux de vivre.

Et cependant ces pauvres Cyngalais, à qui il faut si peu j)our exister, — un peu de riz, des fruits que la terre produit presque sans culture, un toit de cliaume pour abri, une natte i)our se reposer, — ne sont heureux aujourd’hui que grâce à l’insouciance et à l’oubli, qui sont les traits distinctifs de leur caractère...

Ils ne travaillaient que fort peu autrefois. A tout prendre, le luxe asiatique de leurs rajahs ne coùhiit point ce qu’on pourrait croire ; il y avait des siècles que les éléphants sacrés étaient munis de leurs parures d’ôr et de ruhis; le trône du Maha-Uajah de Kandy, tout or et ivoire, datait de loin; tontes les richesses de la couronne étaient le produit de plusieurs siècles; et l’impôt du roi et des castes élevées, sur la terre et les labeurs du soudras, étaient loin d’atteindre le chiflre exorbitant d’aujourd’hui.

Mais les Européens sont venus, les Portugais et les Hollandais d’abord : au lieu de redevances en nature, il a fallu payer des impôts en argent, faire |)roduire la terre, couper les bois de senteur, les canneliers, les girofliers, doubler la production du riz pour en exporter. Mais ce n’était rien encore, l’on travaillait un peu et on payait.

Un jour, l’Europe entière était à feu et à sang, la république française luttait seule contre la coali-

lion de tous les peuples, Brunswick avait promis d’incendier Paris : c’était un bon moment pour chercher querelle à ceux qui ne pouvaient se défendre. Aussi les Anj^lais chassés de Trinquemalé en 178i2 par la flotte IVançaise accourue au secours de ses alliés, comprirent-ils en 1795 que l’heure était venue de s’emparer de Ceylan, qu’ils convoitaient depuis longtemps.

J A Galles, à Colombo et Negombo, ils écrasèrent iles Hollandais à cinq contre un, installèrent leur domination qu’ils firent consacrer, en 1802, par le traité d’Amiens, et depuis ils sont parvenus peu à peu, avec une politique dont chacun connaît la loyauté, à faire disparaître les rajahs de l’intérieur. . . .\vec les nouveaux venus, les Cyngalais durent dire adieu aux loisirs et à la vie telle que Dieu la leur avait faite. Il faut engraisser file charbonneuse, il faut emplir d’or les poches de John Bull qui en a besoin pour payer les milliards de sa dette contractée à bouleverser l’Europe. Le collecteur est là, il faut payer; rien ne délie la bourse comme la bastonnade et les tortures... elle Cyngalais paye. On ne voudrait point me croire si je signalais ici les agissements de certains agents anglais pour arriver à la perception de l’impôt à Ceylan et dans l’Inde. Les lecteurs curieux de ces horreurs n’ont qu’à lire les débats du parlement anglais sur leurs colonies asiatiques depuis un siècle : ils y trouveront des révélations |que je n’oserais enregistrer ici, même en m’appuyant sur l’autorité de Fox, Sheridan et Burke.

Cependant nous galopions toujours dans la direction de Colombo. Nous avions déjà dévoré deux

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relais, et devions être à peu près à mi-chemin de celte ville, lorsque notre cocher, quittant la route, lit tourner brusquement son attelage dans un petit sentier et nous arrêta, au bout de cinquante pas, devant une charmante maisonnette entourée de verandah à colonnes, et toute garnie de plantes grimpantes et de lianes du plus charmant aspect.

C’était le bengalow de Barzapoor, à quelques milles de Kaltura, station où les voyageurs qui se rendent à Colombo ont l’babitude de se rafraîchir et de se reposer un instant. En vain essayeriez-vous d’enfreindre la coutume et de vouloir passer outre, votre cocher cyngalais n’en agirait pas moins à sa guise : vous lui devez une cope de callou pour se donner des forces, soumettez-vous à l’usage. Il est juste de dire que la pensée ne nous vint même pas <le nous y soustraire.

Amoudou trouva cette habitude fort de son goût, et il descendit partager le verre de l’automédon, comme il avait fait de son siège.

A peine avions-nous mis pied à terre, qu’un gros Indou de la côte malabare, mis avec une certaine recherche, vint nous demander en anglais ce que nous désirions prendre : champagne, bière ou cherry- cobler à la glace : il était également fourni de gin, de wisky et de cognac, pour tous les peuples et tous les goûts.

On nous conduisit à l’arrière de la case, sous une verandah à l’abri du soleil fort chaud en ce moment, et nous nous étendîmes dans de grands fauteuils renversés, autour d’une petite table en bois de bith et merveilleusement ouvragée.

VOYAGE Ai; l'AYS DES lîAYADÈnES.

Un grand jeune homme blond, de vingt-huit à trente ans, l'avoris à l’anglaise, qui lumait son cigare en dégustant une bouteille de pale-ale, se leva et nous salua gracieusement. Comme nous nous inclinions, un des officiers me dit à l’oreille : — « Tiens! un Anglais qui a laissé sa morgue avec ses bagages, le lait est si rare qu’il mérite d’être noté sur le carnet aux impressions. y>

Si bas que cette réflexion fût faite, la personne qui en était l’objet l’entendit, car elle se mit à dire en riant :

— Notez, mon cher monsieur, notez... Seulement, vous voudrez bien, pour la vérité bistorique, indiquer que je suis Français, et : qui plus est, indigène de Bordeaux.

Notre compagnon fourvoyé présenta ses excuses, et nous sei rùmcs tous avec eU'usion la main de notre compatriote, qui nous demanda si nous n’étions pas arrivés par le paquebot Y Erymanlhe, qui avait dû, disait-il, entrer dans le port de Galles le malin même. Sur notre réponse affirmative, il nous apprit qu’un voyageur qui lui avait été recommandé par un ami de Paris, devait probablement se trouver à bord de ce paquebot, et qu’il se rendait à Pointe-de-Galles jiour faire à l’ami de son ami une réception digne do la vieille réputation des planteurs de Ccylan.

Qu’on juge de mon étonnement en entendant ces paroles.

— N’êtes-vous point M. Auguste Duphôt? lui disje vivement.

— C’est en effet mon nom.

— Eh bien, mon cher compatriote, je vous pré-

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