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rnières boulettes; puis, ainsi que nous l’avions prévu, rassuré par le silence et la tranquillité qu' régnaient autour de lui, il s’avança sans défiance dan; notre direction. Haletants, nous interrogions du re gard notre ami, qui calme et impassible, l’observai I et calculait la distance; une branche sèche que l’un de nous fit craquer sous ses pieds, en assurant sa position, faillit tout perdre, et ce fut, au contraire, ce qui nous le livra.
A ce bruit, il s’arrêta brusquement, inquiet, et aspirant l’air autour de lui... N’entendant plus rien, il souleva la tête hors de l’eau, comme pour regarder d’où venait le danger qui pouvait le menacer. Nous aperçûmes alors entièrement à décou- ,vert le dessous de sa mâchoire et le haut du poitrail d'un jaune gris terreux, et non garni de ces puissantes écailles qui le rendent invulnérable dans les autres parties du corps. Au signal convenu, nos quatre coups de carabine partirent avec tant d’ensemble qu’ils se confondirent dans une détonation unique immédiatement suivie d’un sifilement guttural et prolongé. Il était blessé, peut-être mort. Nous nous étions tous levés instantanément pour regarder... quand notre ami nous dit d’une voix accentuée par l’émotion : « Il vient de s’élancer sur l’herbe, éloignez-vous, il n’est que blessé. »
En un instant mes camarades furent à mi-côte. Pour moi, avisant une branche de multipliant qui s’inclinait au-dessus de ma tête, je la saisis, et d’un vigoureux élan me hissai sur l’arbre.
Je vis alors, non sans un certain effroi, à cinq P à peine de la place que nous venions de quitter,
lia-
comme un tourbillon de roseaux, de feuilles et de branches... Le monsti’e râlait, et avec sa terrible queue saccageait tout ce qui se trouvait à portée....
Cela dura quelques secondes à peine. Scs mouvements cessèrent brusquement, et il demeura, clcndu dans une mare de sang et de débris-..
Quelques secondes d’hésitation, dans notre retraite prudente, et il fût certainement arrivé malheur à quelqu’un d’entre nous.
?-loas pûmes alors nous rapprocher et contempler de près notre terrible victime.
Après s’èlre bien assuré de sa mort, et qu’aucune convulsion dernière ne pouvait être à craindre,, Ramassamy et son maître se penchèrent sur le corps de l’animal pour se rendre compte des blessures qu’il avait reçues. — Je suis content de vous, nous (lit ,\I. Duphôt en se relevant ; ni l’œiL ni la main !’.e vous ont tremblé, tous nos coups ont porté, ’iais avouez qu’il était temps de fuir j’ai aperçu : o:i premier bond à travers la fumée; q,uelq,ucs secondes d’hésitation, il fût tombé au milieu de nous et nous eût fauebés- ni plus ni moins que ces roseaux... Maintenant que nous avons gagné notre déjeuner, ajoula-t-il, liberté de manœuvres complète : on peut tirer sur les sarcelles et les pluviers qui commencent à revenir de aotire côté.
Ramassamy reçut l’ordre de nettoyer et préparer le caïman, que son maître désirait conserver, eu souvenir de cette agréable et bciireuse matinée.
Je me promettais un véritable plaisir de ccLle seconda partie de la chasse, et déjà je me voyais, possesseur d’un de ces beau.x oiseaux au plumage
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lit-
chatoyant, quand nous vîmes, à notre grand regret, qu’il fallait y renoncer; nous avions oublie de nous munir de menu plomb. Force nous- fut donc de rentrer et de remettre la partie au lendemain matin. Ce Hem nous avait tellement séduits, que nous priâmes notre- hôte' de ne- point s’inquiéter de nous fournir d’autres distractions; et il fut convenu que nous; reviendrions, uniquement pour guerroyer arec les hérons^ les condors et le gibier d’eau.
.Mais il en devait être de cela comme de tous ces projets que l’on* caresse- avec trop de satisfaction. Nous ne devions pas revoir tous ensmnble ce lieu enchanteur où la. nature- semblait s’étre- épuisée à réunir toutes les merveilles d’une végétation qui n‘a pas son égale au monde.
k peine de retour à l’habitation de Kaltna, nous apprîmes avec un véritable chagrin que l’Indou envoyé la veille à Pointe-de-Galles venait d’arriver avec une lettre' du commandant de V Erymanthc, priant ses deux officiers de rentrer le soir même à boni. Le paquebot levait l’ancie le lendemain matin.
Le déjeuner fut triste» : on devient si vite amis sous ces chaudes latitudes,. dans ces contrées bénies du ciel-, où la vie s’écoule- sans souci, sans efforts, au milieu de toutes les jouissances de la natureunies au confortable créé par la main des hommes.
Nous accompagnâmes les deux officiers à Pointede-Galles, et leur commandant nous apprit, au dîner auquel il nous convia à bord, que le calme s’étant fait tout à coup sur la côte, il avait avancé le départ
pour profiter de XemheUie, car aux époques du changement de mousson, on n’est jamais sûr du temps d’un jour à l’autre.
Nous reprîmes le lendemain le chemin de Kaltna par une autre voie longeant les montagnes, non moins belle et plus pittoresque encore que celle du bord de la mer.
Au sommet d’un monticule, moins obstrué par cette luxuriante végétation, qui quelquefois nous cachait la vue du ciel pendant des heures entières, nous aperçûmes le pic d’Adam tout inondé de lumière, mais plus rapproché de nous que lorsque, pour la première fois, je l’avais salué de l’Océan.
C’est de là, disent les traditions religieuses des Indous, qu’Adima partit avec sa compagne Héva pour se diriger vers le continent, malgré la défense de Brahma, le seigneur de toutes choses, désobéissance qu’ils payèrent par le travail et la souffrance qui sont encore le lot de leurs descendants.
J’ai traduit, dans la Bible dans VInde, la légende brahmanique du premier homme et de la faute originelle, — légende plus logique et moins ridicule, quoique aussi fantaisiste, que celle de la pomme et du serpent; — je la donnerai ici, lorsque je m’occuperai des croyances cyngalaises, ainsi que la relation conservée par les traditions boudhiques sur les mêmes événements.
Je fus pendant près de trois mois l’hôte de Kaltna. partageant mon temps entre la chasse et la pèche, et les longues promenades sous bois, à dos d’éiéphant, pendant lesquelles, oubliant le monde entier.
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je me livrais à des rêveries sans fin que nul souci n’avait le pouvoir de venir troubler.
Et le soir, à dîner, réunis dans la salle commune, nous nous avouions mutuellement, mes charmants hôtes et moi, que rien au monde ne valait cette quiétude, et que sur cette terre où tout se trouvait assemblé comme à plaisir pour le bonheur de l’homme, on planterait pour toujours sa tente, si l’on n’était poussé sans cesse vers le trouble el l’agitation, par ce je ne sais quoi qui nous fait insatiables de jouissances nouvelles et d’inconnu...
Nulle part comme dans l’Inde je n’ai ressenti ce calme et ce repos intérieur qui font qu’on se sent heureux de vivre. Que ce soit à Ceylan, Pondichéry, Chandernagor, Agra, Delhi, Benarès, ou dans les vallées de l’Himalaya, le même sentiment s’est toujours développé en moi. Le monde entier me devenait indifférent, ma vie se circonscrivait et dans le paysage que je pouvais embrasser du regard, et dans les affections de famille et d’amis qui m’entouraient.
Je me souviendrai toujours avec une véritable émotion d’un charmant réduit perdu sous bois, à quelques lieues de Pondichéry, sur les bords du lac Oussoudou, où j’ai passé en famille, avec quelques vrais amis, les heures les plus heureuses et les plus paisibles peut-être de toute ma vie.
La fraîcheur des matinées et des soirs nous per ■ mettait la chasse ou la pêche, pendant qu’au moment accablant du jour, étendus dans nos hamacs, nous regardions, au milieu de conversations sans
tlll
lin, s’envoler ’la lumcc capricieuse et 0 (iorante de nos cigares de Rangoon ou 0e Coringuy.
Éloignés dcHout centre deipopululion, «nous nous suffisions à nous-mêmes sans que l’ombre d’un souci ait jamais *osé venir Iroublor mofre quiétude.
'Que de fois n’avorrs-nous .pas ‘désire y finir inos jours, loin des 'tracas (ct du bruit iqui semblent l’éternel lot deda misère liumainc!
Nous y retrouvions l’insouciance 'Ot les rires de notre jeunesse, ct'ces doux ép.uicbenicnts'du cœur, qui viennent îvous retremper, vous donner du .courage, ct qui font tant de bien, à ces instants de mélancolie et de lristes..e où le souvenir vous rappelle et la patrie et les absents.
Quelles soirées ipoétiques ct enebanteresses nous il vous .passées sur le lac, au bruit des chants monotones et bizarres de nos rameurs indous, quand nous -allions surprendre les pluviers dorés et les cygnes endormis dans les hautes herbes,!
.Les nuits de l’indo ne sont pas calmes, silencieuses et lugubres comme celles d’Europe.
On dirait que la nature entière rêve en sommeillant ; les lucioles phosphorescentes peuplent les cieux comme des milliers d’éloiles, les insectes bourdonnent dans le feuillage, la brise gémit et pleure comme une harpe en vous apportarit le parfum des Heurs, et de grands oiseaux de nuit voltigent incessamment sur vos tètes, mêlant leurs cris aigus ct leurs battements d’dilcs à ces milliers de concerts qui s’élèvent de tous côtés, des eaux, de la terre ct ■du ciel.
’De temps à autre on entend les aboiements plarn-
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tifs (les chacals alTamés, ou les hurlements plus terribles, et qui vous donnent le frisson, de la panthère ou du tigre en quête de leur pâture.
Puis ce sont de grands buffles noirs aux longues cornes tordues en spirale, qui, après avoir passfi la journée à lirouter dans les jungles, viennent se dc'sallérer et respirer Tair frais des lacs ou des fleuves... Ils s’avancent à pas lents, et par troupeau, .qqiclant les retardataires de leurs beuglements prolongés.
Les petits sont an centre près de leurs mères; à l’avant et à l’arrière, les mêles assurent la marche jusqu’au campement choisi pour la nuitée. Tout s’enfuit à leur approche, tigres, panthères, jaguars ou (liacals. Malheur au voyageur attardé qui les rencontre sur son passage; et la nuH, en sillonnant le 'lac ou le fleuve, prenez garde que la'barqiie ne vienne à s’échouer près de leur couchée : en un clin d’œil la troupe éveillée se précipiterait sur vous, et le lendemain vôtre cadavre s’en irait sur les rives, déchiqueté par les bêtes immondes et les vautours.
Mais avec des rameurs exercés on ne risque rien : même par les nuits les plus noires, par les nuits sans lune, on peut sans crainte se laisser dériver au lil de l’eau, et jouir de ces hannonies étranges, qui ont toujours eu pour moi quelque .chose de mystérieux et de profondément attachant.
Quoique ce ne soit pas précisément le 'but de cet ouvrage que de narrer en détail des scènes particillières de ma vie dans 'l'Inde, je ne'puis résister au désir de raconter les péripéties d’une des nuits les plus étranges que j’aie passées dans ce pays.
J’étais à Chandernagor.
Il y avait longtemps que nous complotions une partie de chasse dans les jungles au-dessus de Tripany, ainsi que dans les grandes îles du Gange qui s’étendent- en amont du fleuve, à vingt-cinq ou , trente milles de ce village, lorsqu’un matin le commandant B..., des cypahis, vint m’avertir qu’une troupe de buffles avait établi ses cantonnements dans ces parages, et qu’il serait peut-être bon de se hâter de leur rendre visite, ces lieux n’étant qu’un passage pour ceux de ces animaux qui, à de certaines époques, descendent des Hauts vers le sud.
Séance tenante, nous nous décidâmes à partir le soir même, et j’envoyai immédiatement mon kansama à la recherche d’un dingui, sorte de bateau muni d’une cabine, et d’une douzaine de vigoureux rameurs, capables de nous faire remonter le Gange ])endant cinq jours, temps qu’il nous fallait pour arriver à destination.
Le kansama est au Bengale le chef de la domesticité; c’est la même appellation en indoustani que celle de dobachy en tamoul.
Sur les quatre heures, deux de nos amis vinrent nous demander de se joindre à nous, ce que nous acceptâmes avec empressement; deux bonnes carabines ne sont jamais de trop dans l’Inde.
Seulement, comme ils ne pouvaient partir que le lendemain, après règlement de certaines affaires urgentes, il fut convenu qu’ils se rendraient à cheval à Tripany, où nous devions les attendre, pour de là remonter ensemble aux Grandes Iles.
Les chasses de l’Inde ne ressemblent en rien à
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celles d’Europe. Si courtes qu’idles soient, il faut emmener tous ses domeslirpies, avoir le même service, le même confort, les mêmes facilités qu’à la maison, avoir sa tente contre les ardeurs du jour, son hain frais et parfumé pour rendre au corps la souplesse et l’élasticité que la chaleur lui fait perdre... Comme on apprécie bien, après quelques heures de fatigue, l’adresse et l’habileté des masseurs indous !
11 faut emporter également ses provisions de bouche pour tout le temps du séjour; le petit cabaret avec sa gibelotte traditionnelle, si chère aux chasseurs parisiens, n’a pas encore pu s’acclimater par là, et les jungles du Bengale ne ressemblent point tout à fait aux plaines de la Sologne ou de la Beauce. N’oubliez pas surtout une abondante provision d’eau. Malheur à qui userait de celle des étangs, remplis de détritus végétaux et animaux de toutes sortes. Le moindre accident qui pourrait en résulter serait de gagner une de ces terribles fièvres des marais qui s’emparent de vous pour des années, et qu’un changement de climat ne parvient pas toujours à guérir, surtout quand on a eu le malheur de rencontrer au début de la maladie un de ces braves ■médecins anglais qui vous administrent des doses de quinine à faire trembler un éléphant, ou des rasades de brandy qui finissent par vous donner un transport au cerveau. Soyez assuré d’avance que si la fièvre ou le typhus vous épargnent, ce ne sera pas sa faute.
J’en ai connu un qui était médecin d’une station pour le gouvernement, et qui prenait dans la même
VOYAGE AU l’AYS DES lîAYADEfiES.
liolc pour les liommes et pour les chevaux, prétendant que nous n’étions pas d’un compose orçanique dînèrent, et que ce ujui faisait du bien à l’un ne jtouvait pas faire de mal à l’autre.
. 'Ges nombreux préparatifs et“la lenteur des domestiques indous — des maîtres ne peuvent s’occuper <le l ien, sous poinede-déchoir — nous conduisirent fort avant dans la nuit; aussi étai’-'il près de on/e heures quand nous pûmes monter dans notre dinle commandant B... '6t moi, -et ‘quitter le ri-
vap:e.
Le temps était splendide. Grâce à ‘Ces clairs de lune inconnus dans nos brumeuses contrées du j\ord, nous distinguions parfaitement les deux rives de ce fleuve majestueux, le plus beau qui soit au monde; et au bruitdu chant cadencé de nos rameurs, qui frappaient l’eau en mesure, nous laissions la rêverie s’envolei’ au gré de da -fantaisie et du hasard.
De loin en loin, -des sons de trompe eide Lim-tam aiTivaient jusqu’à nous, apportés de terre par une de ces brises tiédes et >pai fumées qu’on ne trouve qu’en ces climats, et-qui vous plongent dans un de ces bien-être ‘indéfinissableB pendant lesquels le corps, bercé dans une demi-somnolence, laisse à Tâmc de soin 'de veiller, en vagabondant à l’aventure.
Nous passions prés de villages indous 'en train de célébrer la fête de quelque&^s de ‘lem’s innom- ■l/rables dieux, -ou de conduire, au Bruit de 'la musique sacrée, une jeune mariée au domicile conjugal.
Chez ce peuple, le plus heureux de la terre quand
CEYLAN
U rl’est’pas décimé par la lamine et que les récoltes suffisent à payer l’impôt, la joiemu la douleur ne sont jamais restreintes à la famille frappée -par un •événement malheureux ou réjouie par un bonliem «quelconque ; la caste entière et souvent 'tout le village y prennent part, chacun apporte son 'tribut de pleurs ou de chants.
Assis à'IapoTte-de notre ’petitC'cabine, -nous voguions déjà depuis plusieurs -heures, sans qu’une seule parole eût été échangée entre nous; un accord tacite semblait mutuellement nous laisser à nos pensées. Gette nuit si calme, sur .ce fleuve -immense, nous portait à une invincible mélancolie.
Au milieu de cette 'grandiose nature, -par une. association -d’idées facile à comprendre, -peu à peu mes -pensées se reportèrent -vers da France : je songeais laux' tours a demi éci’oulées du vieux château des ducs ide 'Bourgogne, près duquel j’étais mé... et>mon enfance se-dérouki rapidement devantmoi . . .
'Puis, -continuanl'rexamen des années. que jîavais déjà -vécu, ‘j’en étais arrivé à.réfléchir aux mille .et une circonstances qui m’avaient jeté à 'plus de 'trois mille 'lieues demon pays.
Tout à coup je fus >brusquement -tiré de-ma. rêverie par une vigoureuse secouée t du i commandant, et je l’entendis qui 'me- disait-:
— ■Parbleu,'mon-cher,jC'’e6tipiai8ir à voir. comme vous dorme® les ‘yeux couverts; je -.vous fais des signes depuis cinq minutes sans que vous ayez le moins du monde «l’air de ‘faire attention à unoi. A quoi songiez-vous- donc?
— Au passé, lui‘dis-‘je.
— C’est profond, ce mot-là, et c’est souvent un sujet plus triste que gai à fouiller. Excusez-moi de vous avoir distrait, mais regardez et écoutez.
I Je jetai les yeux autour de moi. L’embarcation qui nous portait était arrêtée au milieu du fleuve, tellement rapide en cet endroit, que c’est à peine si quatre perches plantées à l’avant et à l’arrière parvenaient à la maintenir; plus de lumières, plus d’habitations, plus de villages. Les deux rives du Gange, très-basses en cet endroit, se confondaient presque avec le niveau de l’eau, et, de chaque côté, s’étendaient les jungles avec leurs fouillis mystérieux et impénétrables.
Ces lieux répondent peu à l’idée qu’on s’en fait en Europe, d’après les descriptions fantaisistes des romanciers qui ont, comme Méry, étudié l’Inde sur le boulevard. Les jungles sont de vastes plaines souvent marécageuses, couvertes de joncs et de hautes herbes à la tige épaisse qui atteignent jusqu’à trois et quatre métrés de hauteur, et où l’imprudent qui s’y hasarde sans guide se perd comme dans les forêts vierges du nouveau monde, meurt de faim ou est déchiré par les fauves, quand il ne disparaît pas dans des cloaques de boue que rien ne lui fait deviner, et qui se referment sur sa tête, sans laisser ^ la moindre trace de son passage. )
— Est-ce que par hasard nous serions arrivés au lieu du rendez-vous? dis-je au commandant.
' — Non, mais écoutez !
Je redoublai d’attention, et j’entendis comme des hurlements qui se produisaient à des intervalles inégaux, mais si lointains et si faibles, qu’il me fut
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impossible d’en distinguer l’origine. J’exprimai l’opinion que ce devaient être des chacals qui se livraient bataille sur le cadavre de quelque Indou que les flots avaient repoussé sur les bords, et que ce n’était pas la peine de nous arrêter pour si peu.
^ — Interrogez check Fellou, répondit le com- Imandant, il prétend que c’est un tigre en train de jsouper d’un cerf ou d’un sanglier, à un demi-mille ]en amont.
— Certainement, Saëb, répondit le chef batelier en indoustani, c’est un tigre, et si vous étiez plus habitué aux bruits de la nuit, vous entendriez les sourds grognements de la bête, au milieu des cris des chacals qui sont à hurler autour de lui, en attendant qu’il veuille bien leur abandonner ses restes.
B..., qui avait déjà reçu ces explications, avait fait arrêter le dingiii, pour tenir conseil, et voir si | nous ne pourrions pas lui envoyer une balle en passant, ne fùt-ce qu’à titre d’essai et pour expérimenter notre adresse. j
Le commandant des cypahis de Chandernagor^ji était un chasseur de tigres enragé, qui avait risqué sa vie plus de cent fois contre ces terribles animaux, sans faire pour cela la centième partie du charlatanisme dont use immédiatement le premier chasseur venu qui a la chance de tuer une hyène en Algérie. Sachant que je lui ferais plaisir en le laissant se mesurer une fois de plus avec son adversaire habituel, je ne m’opposai pas à l’exécution de son idée. J’exprimai toutefois le désir que nous n’ayons pas à descendre à terre ; c’eût été folie que de se hasarder
<le miit sur une rive inconnue, en ‘fiice d’un animal aussi dangereux qu’un tigre royal.
‘Il fut convenu que nous raserionsMe rivage d’aussi ‘près qii’il nous serait possible, en nous tenant 'cependant bois des atteintes du premier bond.
Kn cas quetla'bète'blessée’vînt par linsard à tenter 'un 'mouvement olTcnsif, nous devions 'redescendre le 'lleuve de toute la ‘vitesse de nos 'rames let du courant.
'Les tigres de ces contrées ne 'crriignent point l’eau : ils 'traversent en se jouant les tlcuves les ■plus rapides; 'la mer même 'ne les épouvante pas.
L’ilo de Sogoor, située dans le goH'e du Bengale, à l’embouchure de l’IIougly, un des plus grands bras du Gange, est peuplée de ces animaux-qui, détruits • et noyés à chaque cyclone, sont constamment remjllacés par d’autres, qui viennent du continent, en traversant à la nage un ras de mer de -plusieurs milles de largeur.
•La prudence la plus viilgaire nous conseillait donc les mesures que nous venions d’arrètei' 'en<cas do -danger.
Nous mîmes près dhine demi-jheure à 'remonter le-courant qui, je'rai déjà dit, 'était très-rapide æn, cet endroit, et à nous-rapproèher deda rive.
C’était bien un -tigre 'que mous avions -entendu, J, et l’oreille exercée de check Fellou ne l’avait-pas trompé. A mesure -^que nous avancions, les sons rauques et gutturaux à l’aide desquels il'témoigne sa satisfaction quand la curée est abondante et de -son ' goût, devenaient plus distincts; et, par leur 'force -et leur férocité, nous comprimes -parfaitement- que
CEYLAN
nous allions avoir ù lutter contre un animal de la plus liellc venue.
Nous examinûmes avec soin nos carabines. L’arme du couiniandant était un rillc américain, système Homiiriton, d’une admirable précision et à balles Npiosiltles. Nous cliani^eàmes les cartonchos qui s’y tiouvaieiU depuis plusieurs 'licnres, dt pouvaicnf. avoir été gfilées par l’humidité de la miil, et noiul attend imes.
bientôt nous ne Tûmes plus -qu’à cinquante ou soixante mètres du bord; quelques coups de rames encore et nous allions être à la distance que nous devions conserver, sous peine de moii. Si 'le tigi-e, blessé, venait à bondir* au milieu de l’eau pmir charger ses agresseurs, il ne fallait pas qu’il pût, du premier saut, tomber au milieu de notre embarcation.
Les chacals, qui nous avaient entendus, hurlaient de plus belle et s’agitaient dans les hautes herbes, comme pour prévenir leur allié de la présence de l’ennemi.
On ne ramait plus.
Quatre de nos Indous, armés de perches, poussaient silencieusement la barque, suivant une ligne parallèle au rivage, qui laissait une distance de trente mètres environ entre la terre et nous.
Le patron était à la barre, chargé de nous maintenir dans cette position; le moment était solennel : une anxiété fiévreuse s’était emparée de nous, on n’ert tendait plus le tigre...
Sans Joute son instinct l’avertissait de se mettre sur la défensive et de ne point se trahir par scs cris.
Je jetai en ce moment un rapide coup d’œil sur nos Indüus : pas un ne bronchait; fermes sur leurs rames, ils étaient prêts à faire pivoter l’embarcation, pour fuir au moindre signal; se reposant sur nous avec confiance, ils ne donnaient pas le moindre signe de peur.
Anquetil Duperron, dans le récit fantaisiste de ses chasses aux dindons sauvages dans les plaines du haut Bengale, s’amuse à tracer des portraits ' ridicules d’indous effarouchés au moindre lirnif. et mourant de peur à tout moment dans la crainte de voir apparaître quelque animal féroce.
C’est une plaisanterie de voyageur, amplifiant suides notes crayonnées à la. course, et qui font beaucoup rire ceux qui connaissent véritablement le> hommes et les choses de ce pays.
Allez donc demander aux Anglais, qui ont vu leurs régiments mis en pièces par la cavalerie sike qui se souvenait encore des leçons du général Allard et du colonel Lafond, si les Indous sont des lâches î, . .
Demandez-leur donc également s’ils reculèrent d’un pas, ces régiments de cypahis, quand on les a mitraillés parce qu’ils refusaient de s’embarquer pour aller en Birmanie? Y en a-t-il eu un seul qui ait consenti à racheter sa vie en désertant la cause commune?
Atroce et épouvantable page de Thistoire des hauts , faits anglais dans l’Inde, qu’il faudrait écrire avec du sang...
Ils se sont moqués de vous, monsieur Duperron, ces Indous que vous avez cru voir tremblants de peur, et c’est assez leur genre quand ils rencon-
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lient quelque brave Européen qui juge leur pays avec ses préjugés et sa lorgnette.
Ils connaissent leurs forêts et leurs jungles, ils ^savent les réduits des bêtes fauves, et en vous con- - luisant à une modeste chasse aux dindons sauvages, jds n’avaient nul souci de votre personne, parfaitement à l’abri de tout danger... S’il y en avait eu, ils ne seraient pas allés avec vous, car les Indous ne chassent les fauves de leurs contrées qu’avec les gens qu’ils connaissent et qu’ils ont déjà vus à l’œuvre, l’œil prompt et la main solide.
Allez, monsieur Anquetil, ils ont crié au loup comme on fait aux enfants dans les villages, et il n’y a que vous qui ayez pris cela au sérieux... Demandez donc à M. Courjon, le tueur de tigres, le Jules Gérard du Bengale, combien de ses rabatteurs ont déjà été dévorés, et s'il en a jamais manqué pour cela.
L’Indou est brave, mais il a conscience de sa faiblesse, car il n’a ni chefs, ni armes, ni discipline. Donnez-lui tout cela, et vous verrez...
Comme nous doublions une petite pointe couverte de roseaux, un rugissement formidable nous fit tressaillir d’un effroi bien légitime en pareille circonstance, qu’un fanfaron seul pourrait nier, et nous aperçûmes à dix pas de la rive, à peu près à quarante mètres de nous, un magnifique tigre royal à demi soulevé sur une masse noire, qu’il tenait sous ses pattes puissantes, et que nous jugeâmes être un jeune taureau.
Un éblouissement me passa devant les yeux ; pen- ^ dant quelques secondes les tempes me battirent à
VOYAGE Al PAYS DES GAYADÈRES.
tout rompre ; mnis.réagissant contre ce phénomène . jiliysiquc que je n’avais pu empêcher, je repris peu * à peu mou sang-froid et épaulai mon arme.
A ce moment, le tigre se soulevant de dessus sa proie fit un pas dans notre direction : se découvrant complètement à nos coups, nous l’entendimes respirer l’air par ses puissants naseaux ; sa longue queue balayait la terre, se relevant en brusques mouvements sur ses flancs. La lune répandait une telle clarté que nous distinguions jusqu’aux longues taches noires qui zébraient sa robe fauve.
— Halte ! fit le commandant B... à voix basse; ne tirez qu’ après moi, et seulement si le tigre blessé revient sur nous !
Nos Indous pesèrent sur leurs perches et la barque s’arrêta.
En homme exercé, Tl... ajusta le tigre au défaut de l’épaule : deux secondes à peine s’écoulèrent... et rm rugissemerït terrible fit pendant à T’explosion • de sa carabine.
Un seul bond de Tanimal le porta sur les bords du fleuve. Nous allions donner l’ordre de'faire dériver l’eraharcation, quand nous le vîmes trébucher ■en se '-relevant et toinher sur Te 'côté.
La ‘fuite était inutile. Atteinte par -une de ces balfles qui, creuses à l’intérieur et garnies de Tulmi- ■nslte, ’édlatent'dans la plaie en 'faisant de terribles ravages. Ta pauvre 'bête rdlaît, le corps moitié dans . l’èau, moitié sur le rivage, en poussant des soupirs ** •et des cris déchirants.
Je voulais lui envoyer une dernière balle pour terminer ses souffrances! — Bah! dit lie eomman-
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Lu seul boni! de l’animal le porta sur les bords du neuve... (Tripany, page 126.)
•CEYLA^.
ijaiU, laissez donc; à ffuoi sert de j^^Uer la peau? Si le camarade eût pu vous tenir entre ses pattes, il n’eùt pasdiiit tant de laçons avec vous.
ilientèt le rAle cessa tout à l'ait, etaprès une dernière convulsion le tigre resta immobile. Il élail bien mort.
Nous ordonnâmes alors à nos 'rameurs de se rapprocher du rivage pour le prendre à bord, oünou;; nous proposions >de récorcher pour 'conserver la peau. Nous ne tenions nullcmeril, ion le conçoit, à accomplir cette besogne à terre, et à courir les ris- ■ques d’une visite de quelque conlrère ou de la femelle de la victime, qui nous feraient certainement payer cher notre témérité.
La simple opération de le hisser dans l’embarca- 'tion ne 'laissait pas que de nous causer de sérieuses appréhensions. Tout se passa cependant le plus tranquillement du monde, inquiétés seulement par une centaine de chacals qui grinçaient des dents autour de mous, et n’altendaient que notre départ pour se ruer sur le taureau, dont ils héritaient par la mort du tigre...
Ce fut avec un sentiment de 'bien-être indéfmissnble'que'je vis notre embarcation reprendre 'le milieu du fleuve pour continuer notre voyage. S’il est . une chose dangereuse par-dessus tout, dans Tlnde, • c’edt de stationner dans le voisinage du cadavre d’un animal” le veilt emporte au loin les émanations, êt les fauves avertis se mettent en marche à deux et trois lieues à la ronde, pour venir reconnaître cette proie que la finesse de leur odorat leur révèle...
‘En moins de deux heures, icheck Fellou, taillant
dans la bête avec la plus grande dextérité, nous livra une peau splendide, mesurant près de trois mètres de la tête à l’extrémité de la queue.
La journée qui suivit fut employée par nous à la faire sécher, à pêcher à la ligne de fond, et à dormir pendant les chaudes heures du milieu du jour. Si nos calculs ne nous trompaient pas, nous devions arriver le soir sur les minuit à Tripany, lieu d’attente des premiers arrivés, et nous étions, je dois l’avouer, on ne peut plus fiers de pouvoir montrer notre chasse à nos amis, qui certainement, en venant nous rejoindre par la voie de terre, ne devaient point faire la pareille, la route de Chandernagor à Tripany évitant avec soin les marécages et la jungle.
La nuit vint, mais les émotions de la veille nous avaient tellement fatigués que le repos du jour n’ayant pas été suffisamment réparateur, nous nous jelâmes de bonne heure sur nos nattes de vetivert et de rotin, abandonnant au patron la direction de la marche, avec recommandation de ne nous réveiller que quand nous serions arrivés à destination.
Je ne sais combien de temps nous avions dormi, quand je me levai brusquement, à demi étouffé par une fumée épaisse, mélangée d’une odeur nauséabonde de chair grillée. Je secouai B... qui dormait au milieu de cet air méphitique, et tous deux nous sortîmes de la cabine pour nous enquérir de ce qui venait en ce moment troubler notre sommeil.
Je n’oublierai jamais le lugubre spectacle qui frappa ma vue. Nos hommes étaient couchés sur le pont, la tête enveloppée dans la pièce de calicot
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qu’ils portaient enroulée autour des hanches ; l’cnibarcation était enveloppée, ainsi que toute la rivière, par une fumée épaisse et tiède comme de la vapeur d’eau, à travers laquelle nous distinguions une quinzaine de feux en avant et en arrière de nous. Nous étions amarrés aux derniers escaliers d’un perron monumental, surmonté d’une espèce de portique soutenu par quatre colonnes, qui apparaissaient ou disparaissaient selon que le feu cédait à la fumée ou la fumée à la flamme. De chaque escalier partait un cri, une plainte, un gémissement... Nous étions au gâte des morts, à Tripany...
Chacun de ces bûchers recelait un cadavre... chacun de ces escaliers, un mourant qui venait rendre le dernier soupir sur les bords sacrés du fleuve aux cent bras.
Le suprême espoir de l’Indou est de rendre l’àme en regardant le Gange, d’être ensuite brûlé sur ses bords par sa famille, qui jette dans les eaux purifiantes, où le divin Kristna fut baptisé par Ardjouna, les ossements de ses parents, ainsi lavés de leurs dernières souillures.
Aussi, en remontant le fleuve, apercevez-vous à chaque pas ces sinistres monuments qui se détachent dans l’air, sombres et noircis par le temps, et presque toujours garnis de deux ou trois de ces malheureux, en train de passer de vie à trépas.
Le choléra régnait en ce moment à Tripany ; on bi*ûlait sans relâche tout le long de la rivière, et le gâte des morts, qui regorgeait de mourants, ne laissait point chômer les bûchers.
Dès que le moribond est apporté là, il est perdu.
quoi qu’il arrive... Si' d^avcnture' il' vient à en révhapper, chargé de la réprobation.' universelle, maudit par les dieux qui nîont pas voulu luii accorder une mort' bienheureuse sur les- bords du fleuve sa- ■ré, que le malheureux ne se hasarde' plus à renli’cr dans sa' maison ; sa femme ne' le reconnaîtra plus, SOS parents, ses' enfants, ses amis le repousseront. Objet de dégoût pour tout le monde, quand la mort le délivrera de seS' peines, il renaîtra dans le corps d’un- chacal immondé; mais, en attendant, il mènera uno Ade solitaire et errante;, les parias même croiraient se souiller en. le touchant.
.l’ai vu dè oes malheureux que la misère et la faim’ avaient rendus idiots, p.àles s^fuelettes se soutenant' à peine, suivre- le' soir, à la. brune, les bords des ruisseaux ou les sentiers écartés, dans l’espérance de rencontrer quelque animal mort... ignoble nourriture (ju’ils étaient' encore obligés de disputer aux chacals et aux oiseaux de proie.
Airjsi, pour lui épargner un tel malheur, si «{uelque pauvre diable fait mine de se soulever c.^sayant de fuir le gâte, de se rattacher à la vie,, les parents, son lîls aîné s’il est présent, se- précipitent sur hii, le renversent et: lui remplissent les yeux., les narines, les oreilles et la bouche, avec de In boue ramassée sur les bords du fleuw, et sc , b dent de le porter sur le bûcher qui l’altcnd, à demi étouffé, mais respirant encore.
Nous ne pouvions- rester stationnés au milieu de cettu fumée et de ces odeure délétères; le seul moyen de nous y soustraire, comme nous étions sons le vent, était de faire remonter la barque à
CEYLAN
cinq ou six cents mètres au-dessus de Tripany-,. et, dans ce cas, les compagnons qui devaient nous rejoindre pouvaient perdre une partie de la nuit à nous cliercher. Nous prîmes le parti de descendre à terre et d’attendre nos amis dans le village..
Au bout de deux heures employées par nous à visiter les malheureux que le fléau décimait, et ù leur donner quelques conseils complètement perdus pour eux, tellement ils étaient frappés de stupeur, le galop rapide des chevaux de ceux que nous attendions se lit entendre. Cinq minutes a{)cès, notre embarcation poussait au large et nous, reprenionsensemble notre voyage interrompu.
Four ne point fwolonger cette digression, je ne raconlerai pas les dillérentes* péripéties de noschasses- aux Grandcs-Ilesy qui durèrent dix jours, lanlùt dans les jungles à dos d’éléphant,, tantôt dans les marais, tantôt dans les bois. Il faudrait des volumes pour retracer convenablement ces scènes émouvantes et curieuses.
Feut-ètre, au courant de la plume et des souvenir.s, leur omprunterai-jc encore quelques épisodes.
.le ne sais si cette façon d’agir est du goût du leeleur; mais, outre que la monotonie du voyage (Ml est rompue d’autant, il me serait, je dois le (lire, impossible de procéder autrement. Ayant déjà habité l’imle pendant plus de six années, eomment se pourrait-il faire que chaque pas de ce voyage ne rappelât pas en tôulc les souvenirs du passée, que chaque lieu visité, village, pagode, mos(juée, grandes ruines, chasses, n’évoquassent point des émotions déjà ressenties ? et comment alors, dans
ce cas, ne point se complaire à rattacher ce passé au présent, et à doubler de cette façon l’intérêt du récit?...
Et puis, pourquoi ne pas le dire? j’ai la prétention dans cet ouvrage, dont les Mœurs et les Femmes de l’Orient ne sont qu’une première série, de révéler l’Inde et l’extrême Orient dans ses cou- ' tûmes, ses mœurs intimes, ses légendes, ses traditions, ses croyances religieuses, toutes choses qui ne sont connues aujourd’hui que par les récits fantastiques de voyageurs qui n’ont vu que la surface, et se sont mis à traduire leurs impressions croyant qu’il n’y avait rien au delà.
Il n’est pas au monde de pays qui soit aussi fermé à la curiosité que ces contrées.
Tout y est symbolique et doit être pénétré dans son sens caché.
Les premiers mois de mon séjour ne me donnèrent sur l’Inde que des idées erronées, et si je m’étais permis à cette époque d’en faire part au public, j’eusse pu intéresser en Europe aussi bien que le premier venu, mais à coup sûr je me fusse fait rire au nez, dans l’Inde et en Orient, par les gens possédant une science sérieuse de ces contrées.
Aussi ne crois-je pas émettre un paradoxe en soutenant qu’on ne peut commencer à voyager dans l’Inde, avec fruit, qu’ après y avoir habité quatre ou cinq ans, et si l’on connaît, je ne dirai pas le sanscrit, tout le monde n’a pas et le temps et les aptitudes nécessaires à l’étude de cette langue merveilleuse, mais le tamoul et l’indoustani, ces deux dérivés de la vieille langue mère, avec lesquels on
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est sûr d’êlre compris du nord au sud de l’Indoustan, de l’IIimalaya à la pointe du cap Comorin et à Ceylan.
Nous voilà bien loin de Kaltna et de nos bons amis de Ceylan, Je demande la permission de les négliger pendant quelques pages encore.
Au début de ce long voyage, je désire donner quelques notions générales sur deux choses qui inquiètent au suprême degré l’Européen qui se propose de visiter l’Inde : je veux parler du climat, et surtout des serpents, dont quelques écrivains ont fait un véritable épouvantail. Gela me permettra de ne revenir sur ces questions qu’en cas de faits spéciaux et particuliers. Je serai bref.
Le climat de l’Indoustan n’est pas uniforme, et cela se conçoit. Cette immense contrée, qui s’étend, d’un côté, des plateaux de l’Himalaÿa à Ceylan, et, de l’autre, du golfe Persique aux côtes de la Birmanie, possède toutes les diflérentes températures du globe.
On rencontre dans la pointe orientale, dans les provinces de Carnatie et du Malayalam, des déserts de sables continuellement chauffés par un soleil de 38 à 42 degrés. Sous cette chaleur torride, l’Européen ne pourrait vivre sans danger, et il arrive souvent que l’Indou lui-même tombe frappé d’insolation en traversant ces plaines désolées.
Les côtes de Malabar et de Coromandel, quoique incendiées par les mêmes rayons, sont habitables, grâce aux fortes brises de mer qui se lèvent avec légularité de midi à deux heures, pour régner
VnvAC.K AU PAYS DES DAYADÉUES.
jusqu’à une heure assez avancée de la nuit, àlaift CG hicnlail ne se fait ^uèr.e sentir que sur un rayon de vin"t-cin({ à trente lieues de profondeur, j)arallèle au.rivuîïc. Dès que l’on s’enfonce plus avant dans l’inléiicur, on n’a plus pour rafinîchir le sol einlirasé que des brises de terre et sans direction régulière*, intermittentes, et qui restent parfois dciv moiS’ entiers sans faire leur apparition.
On est obligé alors de se procurer, à l’aide du' liankab, une température factice, sans laquelle on ne serait capable d’ aucune' occupation sérieuse. Do mai on octobre, dans les provinces dm .Sud, lesriebes colons et les négociants émigrent aux montagnes des Nielguerry, qui jouissent, grâce à leur élévation, d’un climat plus favorisé.
.V CiCylan, bien que la température paraisse trèsélevée au Ibermomètrc, on n’éprouve en réalité aucune soufTHincc do la chaleur : la brise de mer y est constante; il n’est pas de jour que dos pluies légér(‘s et bientiisantes ne viennent rafraîcbir la terre, et donner aux nuits un calme et un attrait qu’on ne trouve nulle part ailieiu’s sous cos- latitudes.
Les plateau.x du centre, Dombay, les plaines du î>eng;ilo, de dix à quinze degrés- plus- au nord, n’ont réellement que quatre mois- de fortes chaleurs, <lc mai en août, et jouissent [xsndant le restant de l’année d’une température tellement délicieuse*, que je n’en sais- aucune en Europe, pas même celle du pnntcmps, qui puisse lui être comparée.
Au-dessus de Benarès, de Delhi, de Lahore, en SC rapprochant des- montagnes, on commence à
CEYLAN
rencontrer un véritable hiver, qui dans le lîoutau, le Nepaul, le Kanriawer et le Cachemiie, se présente avec son cortépre complet de neij^cs et de glaces, si abondantes parfois qu’elles interceptent les routes, à ]>eine frayées, il est vrai, de ces sau- ; vages contrées, et rendent toute coinmuiiicalion impossible avec la plaine.
On y rencontre tous les 'fruits d’'Europe, ipie d’immenses caravanes de montagnai'ds insoumis viennent vendre auilîengalc à de certaines é])oqiies •de baunée.
Il faut les voir passer dans les villes, avec leurs grands sacs de -toile garnis de grenades, amamles, noix, |j)islaclies, ügiaîs sèches, raisins et abricots confits, d’un geste diiigeant leurs monstrueux élé'phants, liers de leur indépendance., et présentant dans leur stature athlétique et leurs bell(,*s liguw.'s •de patriarches le plusiheau type-deda-race liuinainc.
Diurs le Noj)aul et dans ,1c .l!outan,.les Anglais se sont fait écharper en voulant rogner uni bout de territoire... La leçon a profité; les habits louges, qui s’entendent si bien à.massaerer les Imlous sans d(-fense, se le sont tenu pour dit, et ils ric retourneront plus s’y frotter, malgré les rodomontades et les luibleries de leurs journaux de Calcutta, qui, do temps à autre, 'annoncent que 'l’on ra annexer le BüUtan, ‘le'Cadhemire ou le Caboul.
Ils n’y parviendront jamais, à moins qu’ils ne puissent y mdltre les pieds sous un préle?îte amical,
^t y faire jouer «cette airne si essentiel Imnen t anglaise qui s’appelle la duplicité et la oon-upîion.
ün jour que je me promonais à'Cliincbura, sur
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les rives du Gange, au-dessus de Chandernagor, je fus témoin d’une petite aventure qui me donna une idée de la force extraordinaire des enfants de ces montagnes.
Deux soldats anglais d’un régiment d’artillerie étaient en pourparlers avec l’un d’eux, débattant le prix d’une demi-douzaine de grenades qu’ils avaient choisies; ne pouvant tomber d’accord, et pour trancher la discussion à leur manière, ils mirent les fruits dans leur poche et refusèrent de payer, ainsi que ces messieurs ont l’habitude d’en user avec les Bengalis.
Mais ils avaient affaire avec une tout autre race : le fils du Caboul dédaignant les conseils qui l’engageaient à aller se plaindre à l’officier qui commandait la caserne, se leva, et saisissant de chaque mains ses deux voleurs par le cou, il leur administra une correction d’importance, qui se termina par la restitution des grenades, à la grande joie de tous les marchands du bazar, trop souvent soumis à de pareilles exactions.
Mes deux hommes s’enfuirent à moitié déchirés, et ne se vantèrent sans doute point du résultat de leur exploit.
' Suivant les zones, les maladies que l’Européen doit redouter dans l’Inde diffèrent de nature et d’intensité.
Les plus communes sont les hépatites, la dyssenterie, la gastralgie et les fièvres des marais. Quelques mois de séjour en Europe ou dans les fraîches contrées de l’Himalaya suffisent pour procurer une en-
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lière (3t rapide guérison, quand un médecin intelligent sait vous faire partir à temps.
Les divers genres de maladies aiguës que la mé decine faute de mieux, a classées sous le nom de lièvres typhoïdes, muqueuses ou cérébrales, sont à peu près inconnues et, dans tous les cas, ofl’rcnt peu de dangers.
Quant aux insolations, malheur à qui s’y expose : la mort la plus rapide, unie aux souffrances les plus épouvantables, est le prix de l’imprudence de celui qui oublie un seul instant qu’il a sur sa tête un soleil dévorant, sans pitié pour celui qui le brave.
J’allais oublier presque intentionnellement le choléra, ce fameux choléra asiatique, qui donne aux médecins d’Europe de si beaux sujets de thèses ou de mémoires à l’Académie.
On connaît le commencement pour ainsi dire stéréotypé de la chose :
« C’est des rives du Gange, de ce fleuve immense qui charrie d’énormes quantités de détritus végétaux et animaux, que le choléra... » etc.
Je ne sais, ainsi que le prétendent ces messieurs, si le Gange est réellement aussi coupable qu’on l’affirme dans la science officielle; ce que je puis certifier, pour ma part, c’est que c’est la dernière des maladies dont un Européen ait à se préoccuper^ dans l’Inde.
Assez dangereuse pour les natifs pauvres, qui, pendant la saison des pluies, couchent dans la boue et n’ont pas de quoi se vêtir chaudement, elle ne fait pas dix victimes par an parmi les Earopéens dans l’Inde entière, et encore c’est un chilfre que
je cite un peu au hasard, n’en ayant pour ma part jamais vu mourir un seul du typhus.
’Les Indous eux-mêmes s’y soustrairaient facilement, s’ils s’inquiétaient <d’ avoir ou avaient tes ■moyens de se donner une nourriture 'plus substantielle, des cases à ‘l’abri de 'l’humidité, et si leur .système religieux d’ablutions ne les forçait pas à chaque moment du jour à se plonger dans les eaux bourbeuses et pleines de détritus des étangs.
Ce que je vais dire des serpents étonnera bien des gens.
Il y a sur ce sujet une théorie toute faite, que chacun copie sans la renouveler, et qui consiste à faire de l’Inde im pays presque inhabitable à cause de ces dangereux animaux. A entendre certaines gens, onne saurait faire un pas sans prendre des précautions, 'et le temps s’écoulerait, du matin au soir, à regarder où l’on met le pied, où l’on pose la main, etc... •Ce serait un supplice intolérable.
Tranquillisez-vous, et que les exagérations des gens qui, tous les matins, trouvaient dans l’Inde un scorpion dans leur pantoufle et un cobra-capella sous leur lit, ne vous empêchent pas, si telle esl voire envie, d’aller visiter ce merveilleux pays.
'Sans doute il y a, idans ces contrées, des quantités innombrables de scorpions, de mille-pattes et de «serpents appartenant aux plus dangereuses espèces.
11 en est qui tuent en quelques minutes, comme le cobra-capella et le trigonocéphale ou serpent ferde-lance, ainsi nommé à cause de la forme de sa tête; d’autres qui vous foudroient en quelques secondes, comme le serpent minute, ainsi ai)pclé
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. pour indiquer la rapidité de l’effet de sa morsure; le serpent à sonnettes et le coralilo.
Ce n’est ni sur le nombre ni sur l’effet du poison de ces terribles animaux que porte Texap:ération que je relève : c’est sur le danger que court l’Européen qui vit côte à côte avec de pareils hôtes, que je ne saurais pai’tager l’opinion généralement reçue. Et voici mes motifs ;
Ces animaux, craintifs à l’excès, s’enfuient au uioindre bruit, et, bien loin d’attaquer, ne songent qu’à leur sûreté personnelle. Dès qu’ils vous aperçoivent, loin de devenir menaçants, ils se baient de se réfugier dans leur repaire et ne se retourneront contre vous que si vous leur barrez le chemin ou si vous les attaquez.
Un jour que je chassais sur les bords du lac Oussoudou, je mis le pied par mégarde sur la queue d’un.trigonocéphale; au lieu de se retourner pour me mordre, l’animal fit un effort désespéré pour se dégager, et comme, en l’apercevant, je fis immédiatement un bond de côté, il se trouva libre et se réfugia de toute sa vitesse dans une crevasse de la berge du lac... Il est certain que si mon pied ne s’était point levé pour lui rendre la liberté, à son premier mouvement pour se dégager allait infailliblement en succéder un autre pour me mordre; mais je constate, par ce fait et cent autres identiques que je pourrais citer, que le premier mouvement du serpent est toujours et invariable- *ment pour fuir, et qu’il ne se retourne pour vous mordre que si vous l’en empêchez.
Doué d’une ouïe excessivement fine, il vous en-
VOYAGE Al PAYS DES BAYADÉRES.
tend marcher à cent mètres de dislancc et se gare prudemment dans le jiremier fourré venu, ce qili fait que vous pouvez chasser des journées entièrcj. sans en apercevoir un seul, et cependant il est certain que «vous en êtes entouré.
Un autre exemple : car rien en ces matières ne saurait parler mieux que les faits.
J’avais amené dans l’Inde un magnifu^ue chien épagneul trés-passionné pour la chasse, malgré sa petite taille. Dans les premiers temps de mon séjour, je ne .saurais dire à quel point je surveillais cet animal, craignant à chaque instant qu’il se fil mordre dans les fourrés, où il avait la passion de poursuivre les rats, les caméléons, les gros lézards et même les serpents. Peu à peu, voyant cependant qu’il ne lui arrivait rien, je finis par lui laisseï sa liberté entière, dont il profilait, dès que nous étions à la campagne, pour courir des journées entières, dans les rizières et dans les bois. Il n’:i pas été mordu une seule fois, et, après six ans di* séjour, il est revenu mourir vulgairement en France où il était né.
Comme il donnait constamment de la voix e;i chassant, je suis persuadé qu’il ne parvenait jamais à joindre le moindre serpent, qu’il avertissail ainsi de sa présence, et c’est à cette circonstance qu’il doit de n’avoir pas été mordu.
La plupart des serpents ne sortent de leurs repaires que de nuit, pour guetter leur nourriture et surprendre dans les rizières les rats et les mulots, dont ils font une grande consommation. A cette hcarc la promenade sans précaution pourrait être
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plus dangereuse que de jour, mais l’Inde n’est pas un pays où l’on puisse s’amuser à aller rêver le soir tà travers champs.
J’ai souvent interrogé les colons et des compatriotes fixés dans le pays depuis vingt-cinq à trente ans, pas un n’a pu m’alfirmer avoir vu mourir un Européen de la morsure d’un serpent.
Sans doute il y a eu des cas, mais je les déclare excessivement rares, et pour ma part je n’en ai jamais vu.
Il n’y a que dans les romans que l’on voit des cobra-capella s’enrouler dans vos jambes pendant que vous faites la sieste. . . ou mordre au bras la jeune fiancée en train de cueillir une figue.
Pendant les premiers temps de mon séjour à Pondichéry, je m’attendais à chaque instant à rencontrer un reptile sous la main. M. de Waren, que j’avais lu attentivement, m’avait appris à ne jamais mettre le pied hors de mon lit sans lumière, à ne jamais prendre mes vêtements sans les avoir au préalable secoués et retournés plusieurs fois... à me défier de tous les objets qui m’entouraient et qui pouvaient recéler un reptile.
Tout cela est parfaitement ridicule.
Sans doute on trouve des serpents au fond des vieilles caisses à fleurs abandonnées dans le jardin, sous les piles de bois mort empilé dans la cour pour la cuisine, parfois même dans les petites cases en bambou des domestiques; mais même dans ces lieux qui ne sont point d’une propreté exemplaire, combien en rencontrerez-vous par an? Un ou deux à peine.
VOYAGE AU PAYS DES BAYADÈIîES.
Est-ce qti’cn Fr.inee, dons les provinces du Midi i •surtout, on n’en tiuiive point parfois dans les bassecours des fermes et dans les j^reniers à foin?
Pcnd:mt les longues années que j’ai habité l’Inde, j’ai vu parl'ois, princijiabîinent à la canipaf,me, un serpent traverser une vm'amlalr, mais comme il se bâtait, comme on voyait liien qu’il s’ était fourvoyé, que le basmd seul l'avait (miuluit là! Un enfant, d’im cotip de badine, pouvait le tuer presque sans danger, tellement il était désorienté.
'En l’ésumé, !Ü y a beaucoup de serpents dans l’Inde, et des plus mauvais; mais ils sont peu dangereux en raison de leur timidité et de leur proniptitude à fuir au moindre bruit; ce qui fait qu’en ne négligeant point les précautions ordinaires que la •prudence la plus vulgaire conseille, c’est-à-dire en ne marchant jamais nu-pieds, et n’allant point le soir s’asseoir sur le gazon ou dans les bosquets, on ri’a à peu prés rien à redouter d’eux.
II n’en est pas de même des Indous, dont les 'cascs sont situées sous bois et souvent dans d’épais fonrrés, et qui ne font aucun bruit en marchant sans chaussure : il n’est pas rare d’avoir à déplorer quelque accident parmi eux, sans cependant que cdla soit aussi ccrmmun que leur imprudence pourrait le faire penser.
Adnsidonc, à tous égards, l’Inde est un pays fort habitable, malgré sa dhrileur et ses animaux malfaisants, dont on a eu tort de faire un véritable épouvantail...
d'pour compléter les notions très-sotmnaires que j’ai données sur le climat, je vais indiquer les pré-
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cautions d’iiygiènc: usuelle que l’expérience m’a dén montré être les plus salutaires pour l’Européen qui ^ désire conserver sa santé dans ce pays.
Je n’ai- nulle prétention à la science; je' me suis bien trouvé de ce régime, je l’indique, le suivra qui voudra.
Voici mes fonnules, non garanties par la Faculté* ;
Ne jamais habiter que des maisons à étage, vastes et ouvertes à tous les vents. L’air est ici le premier des biens, il faut en avoir à tout prix.
.Vvoir des pankaks bien installés dans toutes les chambres, s’en servir la nuit pendant la saison chaude. Sous l’air frais de ces grands éventails manœuvrés pai* des serviteurs spéciaux, le sommeil ne vous fait jamais défaut.
Dans le sud, fuir la flanelle, qui vous procure des éruptions à la peau et ne vous préserve de rien ;^ne jamais la quitter dans le nord où la température est sujette à de subits refroidissements, et surtout dans» les saunderbounds du Gange et dans les plaines marécageuses du Bengale.
Prendi'e des- bains froids deux fois par jour, le matiii: en se levant, et le soir sur les quatre heures, quand la chalcun dimiiuie un peu d’intensité; no jamais rester dans l’eau, plus de huit à dix minutes, car le bain froid journalier pourrait devenir nuisible, s’il était, trop prolongé. S’abstenir de bainschauds, ils ne contribueraient qu’à vous afl’aiblir.
Ne jamais sortir de dix heures du matin' à trois heures de l’aprés-midi. En cas d’absolue nécessité, ne le faire qu’en voilure pour les longues courses,
et muni d’un large parasol pour les trajets de quelques pas.
Boire du vin coûte que coûte à tous ses repas : l’usage de l’eau débilite l’estomac et prédispose à l’anémie.
Dans la journée, comme rafraîchissant, couper un demi-verre d’eau de quelques gouttes de cognac. — Je ne conseille pas de suivre la méthode anglaise, qui consiste à couper un verre de cognac de quelques gouttes d’eau.
Comme eau de table, ne faire usage que de celle des sources, et si, comme dans les plaines du bas Bengale, on est réduit à celle des étangs, remplis de détritus de toute nature, ou à celle du Gange, qui charrie constamment des cadavres d’hommes et d’animaux, il ne faut s’en servir qu’après l’avoir purifiée par l’alun et filtrée au sable et au charbon.
Dans les premiers temps de l’arrivée, user modérément des condiments et des mets épicés, s’y habituer ensuite peu à peu ; le climat l’exige. •
Les trois quarts des gastralgies dont on vient de mander la guérison à l’Europe n’ont d’autre cause que l’usage d’aliments trop fades, qui achèvent de paralyser un estomac que la chaleur rend déjà paresseux. Réagir fortement contre la bile tous les mois.
Manger de bonne viande, mais en petite quantité. Préférer les viandes noires et sèches, le gibier surtout, aux viandes trop grasses de mouton et de bœuf.
Ne jamais abuser de la table : c’est surtout sous ces latitudes que l’hygiène doit principalement consister en une sobriété bien entendue.
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ur,
Sc garder des excès de toute nature, et, sans qu’elles soient prohibées, les promenades aux îles . où fut honorée Cytliérée ne doivent pas être trop fréquentes.
Enfin, recommandation dernière et qui n’est pas la moins importante, se méfier de la quinine et des médecins anglais.
La plupart de ceux que j’ai connus dans l’Inde n’eus.«enl certainement point passé un examen acceptable de vétérinaire. Cela se conçoit, en présence de l’immense quantité de stations, où, en raison des employés européens, l’ Angleterre est obligée d’entretenir des médecins qu’elle pèche un peu à droite et à gauche, sans se montrer trop sévère sur les diplômes.
Xos bons amis les Anglais ont adopté un autre système d’hygiène que celui que je viens d'indiquer.
I^rtant de cette idée qui est pour eux un principe, que ce qui est bon pour la vieille Angleterre, avec son soleil qui joue perpétuellement à cachecache et ses brumes humides, ne saurait être mauvais ailleurs, ils se traitent à Bombay, à Calcutta et dans l’Inde entière comme à 'Londres. Le brandy, prononcez cognac, le whisky, le gin, le porto, le ‘champagne, le sherry, sorte de liqueur moitié vin blanc moitié cognac, de leur invention, couvrent If'ur table, et ils en font régulièrement un si co- ])ieux usage, que passé huit heures du soir, à la suite de leur dîner, ceux qui peuvent se procurer ce luxe, les vrais gentlemen, se trouvent dans ce saint état de béatitude que l’on appelle douce
ivresse pour les gens bien élevés et ivrognerie pour le menu fretin.
A (le bien rares exceptions près, vous ne pouvez, sur les neuf heures du soir, parler à un Anglais dans * l’Inde que sous la table...
, Mais combien aussi laissent leurs os sur cette terre,
1 usés avant le temps par le climat et les excès.
I Que j’en ai connus de ces malheureux, qui, arri- ! vés au dernier degré de l’abrutissement, incapables de prendre la moindre nourriture, n’élaient plus soutenus que par la boisson ! Mais cela durait peu, un matin on les trouvait morts dans leur lit, à côté de leur dernière bouteille de brandy.
Si, d’aventure, vous essayez de leur persuader que ce qui peut ne pas être trop nuisible dans leur froide et brumeuse patrie, est mortel dans ces brûlantes contrées, vous n’obtenez d’eux que ce sourire hautain et froid, qui passe en Angleterre pour la marque suprême du bon ton, et que ces insulaires n’abandonnent qu’en présence de ceux qu’üs reconnaissent comme leurs supérieurs ; vous gardez alors vos conseils pour vous, et vous laissez ces gens-là se tuer à leur fantaisie...
• J’en ai fini avec ces notions qui, quoique trèssommaires, permettront au lecteur de me suivre ^ dans mes récits, sans qu’à chaque instant, à propos d’un accident, d’une insolation, d’une morsure de serpept, je sois forcé de revenir sur des questions générales de climat et de reptiles. Ce n’est pas à dire pour cela que je négligerai les questions qui peuvent se rattacher à ces différents sujets, mais
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je ne m’en occuperai que quand elles seront accompagnées de faits curieux et intéressants...
Après cette longue parenthèse, nous voici de retour à Kaltna, auprès de mes bons amis, que je ne vais point cependant tarder à quitter, malgré leurs protestations.
11 y avait déjà six semaines que je menais cette vie paresseuse et contemplative, qui est le grand charme de ces climats; je m’engourdissais dans la quiétude et le bonheur, mais je connaissais trop les étranges effets de cette torpeur et physique et morale, pour lui permettre de s’emparer complètement de moi. Aussi annonçai-je à mes aimables hôtes, un soir, à l’issue du dîner, que j’allais partir sous les trois jours, pour me rendre à Trinquemalé par Kandy, en traversant les montagnes et tout l’intérieur de l’île.
Tout fut mis en œuvre pour me dissuader : on fut jusqu’à me dire que le versant nord-est des monts Kotmalé, que j’étais obligé de traverser, était infesté d’éléphants sauvages, de jaguars et de cette espèce de panthère noire connue sous le nom de panthère noire de Ceylan. Rien n’y fit. Je répondis comme de raison à toutes ces amabilités, qui me touchaient au suprême degré — car elles n’avaient d’autre but que celui de me retenir le plus longtemps possible SUT la plantation, — que je ne pouvais m’éterniser à Kaltna, que plus je resterais et moins j’aurais la force de partir, qu’il le fallait cependant; et que, . quant aux dangers de la route, je savais qu’en ne ’ voyageant que de jour, dans les localités infestées par les fauves, je n’avais à peu près rien à craindre.
Je dois avouer que la partie adverse était aussi entêtée que moi dans ses arguments; et nous fûmes obligés d’arriver aune transaction qui combla tous mes vœux.
Les nombreuses forêts du district de Trinquemalé recèlent de grandes quantités d’essences tinctoriales, de canelliers, de girofliers, ainsi que de magnifiques bois de construction pour les navires. M. Duphot achetait chaque année des cargaisons importantes de ces différentes denrées; mais jusqu’à ce jour, quelque envie qu’il en ait eue, le temps lui avait manqué, et peut-être aussi un compagnon, pour visiter les splendides plateaux de l’intérieur, qui produisaient ces diverses essences qu’il se procurait par intermédiaire.
Gomme il m’achevait cette explication, mon hôte ajouta en regardant sa femme qui fit un geste d’approbation :
— Voyons, donnez-nous dix jours encore, le temps de me permettre d’achever ma récolte d’indigo, je vais faire mes achats moi-même, et je vous accompagne, ou plutôt nous vous accompagnons jusqu’à mi-chemin de Trinquemalé, car ma femme n’est pas moihs désireuse que moi de visiter les splendides vallées du pic d’Adam, ainsi que les forêts de l’autre versant, qui dépassent comme luxe de végétation j tout ce que l’imagination peut rêver.
On conçoit que j’acceptai celte proposition avec le plus vif empressement, tout en hasardant quelques observations sur les dangers et les fatigues d’un pareil trajet, qui devaient, dans ma pensée, dépassade beaucoup les forces d’une jeune dame délicate
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et habituée à ces mille et un riens de la vie conlbrlaide et luxueuse.
— Ne vous inquiétez pas de cela, me répondit, avec un charmant sourire, mon aimable interlocutrice. Nous voyagerons à la manière anglaise, avec nos tentes, nos lits, nos moustiquaires, tout notre service et tout notre personnel de domestiques; nous formerons un véritable village chaque fois que nous camperons, et pour moi, je n’aurai, en outre de votre présence, messieurs, pour me rassurer, rien à craindre, ni de la fatigue ni des fauves, car je monterai Nirjara, — en sanscrit et en tamoul, coursier du soleil. — Nirjara était l’éléphant favori de M“® Duphot, splendide animal que j’aurai bientôt occasion de présenter au lecteur.
Je n’avais autre chose à faire qu’à approuver des deux mains le plan proposé, qui allait donner à une partie de cette excursion, que je croyais devoir faire seul, le charme inappréciable d’une compagnie telle que je pouvais la désirer, unie à ce luxe asiatique dont les riches colons continuent la tradition : luxe tellement extravagant, chez quelques-uns, qu’il serait impossible d’en narrer les folies en Europe sans se faire taxer d’exagération.
Mon brave Amoudou fut enchanté de ce retard.
Il s’était marié à la mode cyngalaise, avec une des servantes de l’habitation, et quelque légers que soient ees liens que l’amour forme et que le plus léger accident délie, il n’était point encore arrivé à la satiété, et proposait tous les jours à sa jeune maîtresse de partir avec lui.
— Saëb est si bon, lui disait-il, qu’il ne t’empè-
cliera pas de nous suivre, et comme il est marié, tu serviras <r Ama » (la dame) de même que je le ^ sers, moi.
Le gaillard était plein d’imagination, et bâtissait déjà son petit roman...
11 n’est rien que j’affectionne autant que les aventures privées, que les mœurs d’intérieur, aussi, pendant mon séjour à Kaltna, en dehors des heures que l’homme du monde était obligé de consacrer à ses hôtes, donnais-je presque tout mon temps à des études de mœurs intimes, sans lesquelles, surtout dans l’extrême Orient, il vous est impossible de connaître et d’apprécier un peuple.
Parlant le tamoul, cette vieille langue du sud de l’Inde, un des dérivés les plus immédiats du sanscrit, qui avec l’indoustani sont les deux langues généralement comprises de tout le monde à Ceylan, je m’en allais passer des journées entières sous la vérandah des cases cyngalaises, bien accueilli de ces gens simples et bons, les faisant causer, raconter leurs légendes, m’initiant à tous les détails, si pleins d’intérêt, de leur curieuse existence.
D’autres fois, aux abords des temples ou dewalés, je me faisais redire par le kapural les merveilleux exploits de quelques-unes des incarnations de Buddhah.
Les Cyngalais sont doux et timides comme des enfants, et tellement inoffensifs que l’on peut voyager seul et sans armes dans toute leur île, sans avoir à redouter même l’ombre d’un danger. L’accueil le plus affable vous attend partout ; chacun vous donnera l’hospitalité dans la mesure de sa position :
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pauvre, il partagera sa case avec vous et vous servira, riche, il vous donnera un palais et une armée de domestiques pour prévenir vos moindres désirs.
Comme je m’inquiétais par-dessus tout de ne froisser aucunes de leurs croyances, de respecter tous leurs usages, même ceux qui pourraient paraître les plus ridicules, j’étais bien accueilli partout et m’étais fait de nombreux amis dans les villages voisins de l’habitation de Kaltna.
J’aimais surtout à diriger mes promenades du côté de Tembapoor, petit village perdu sous bois, à quelques milles de là, et presque entièrement habité par des gens de la caste des Mahabadé-Tchaleas, ouécorceurs de cannelle; la vie qu’ils mènent constamment dans les bois, au milieu des éléphants sauvages et des fauves de toute espèce, développe outre mesure chez eux le sentiment poétique, si commun chez tous les Orientaux, et en fait des conteurs acharnés d’histoires toutes plus merveilleuses les unes que les autres, que je m’oubliai souvent à écouter jusqu’aux heures les plus avancées de la nuit.
La case dans laquelle je me reposais le plus souvent était celle du chef du village, du nom de Ka- ' siappa, qui était en même temps chef de la caste des Tchaleas. Le brave Cyngalais paraissait trèsheureux de me recevoir sous son toit, et chaque , fois que j’arrivais au village, ne manquait jamais de m’offrir le karry du soir, que j’acceptais avec le plus vif plaisir. Ce plat, le meilleur de la cuisine indoue, ' est à mon avis, quand il est préparé par des mains habiles, digne de figurer sur les tables les plus
somptueuses. Inutile de dire qu’il n’a rien de commun avec celte horrible mixture que vous servent sous ce nom les restaurants d’Europe. J’en donnerai la recette à son heure.
Quelques jours avant mon départ de Kaltna, il m’arriva dans ce villag;e de Tembapoor une aventure des plus curieuses, digne de servir de préface aux quelques pages que je désire consacrer aux mœurs intimes des Cyngalais.
Un matin, comme je quittais l’habitation, le fusil sur l’épaule, pour abattre quelques-unes de ces énormes bécassines de rizière dont Geylan abonde, je vis arriver Kasiappa, avec .son baudrier rouge aux armes de la reine, signe distinctif donné par les Anglais aux chefs do village. Après les salutations d’usage, il me demanda s’il était vrai que je dusse bientôt partir pour l’intérieur.
— Cela est exact, lui répondis-je; et comme je connai-ssais la poétique en usage dans ces occasions, j’ajoutai que bien des mois après mon départ, le chagrin de ne plus le voir ne m’aurait pas encore quitté.
— Pourquoi partir ?
— Il le faut.
— Si l’on n’est pas bon pour toi à la plantation, viens à Tembapoor, la maison de Kasiappa est à ton service.
— Ce n’est point là le motif qui me fait quitter mes amis ; je suis obligé d’aller à Pondichéry et dans le nord de la grande terre.
— Reviendras-tu?
— Je ne sais.
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— Alors, que le divin Gau thama, fils de Buddhah, t’accompagne! que la pierre à piler les massales (graines pour le karry) chante matin et soir sous les doigts de tes serviteurs! que le riz de tes repas nourrisse toujours un coiqis pur, et que les génies des eaux, propices aux voyageurs, éloignent de toi les Boudras et les Adylias (génies malfaisants), qui viendraient troubler le sommeil de tes nuits.
C’était la formule consacrée pour me souhaiter un heureux voyage.
.le lui répandis immédiatement par cette autre, i avec laquelle le voyageur prend conge de ses hôtes .
— Que les Vakchas serviteurs de Couvera (dieu -des richesses) veillent à la prospérité de ta famille! que lesMounis et les personnages sanctifiés purifient ton eau pour les ablutions du matin, et que les cérémonies funéraires puissent être accomplies autour de ton bûcher par ton fils aîné, entouré des fils de ses fils !
Ceci fait, et étant parfaitement en règle l’un envers l’autre, nous pouvions continuer la conversation. Kasiappa m’apprit alors qu’il avait l’intention -de donner une fête dans sa maison en l’honneur de mon départ, et qu’il venait me faire son invitation, tant en son nom qu’en celui de plusieurs habitants du village, que je connaissais. 11 m’annonça également que cette fête serait des plus brillantes, car elle concordait avec les cérémonies religieuses de la nubilité d’une de ses filles.
J’acceptai avec empressement, comme on doit le penser, et promis d’être exact à la réunion, fixée au lendemain soir à la chute du jour.
Cette coutume, des plus curieuses, de célébrer à la pagode d’abord, par des prières et des cérémonies spéciales, puis ensuite à domicile, par de la ' musique, des chants et un repas auquel assistent tous les parents et les amis, les premières marques de nubilité d’une jeune fille, existe dans tout l’Indoustan, quoique avec des formes variées dans le mode de célébration, suivant la localité et la richesse des parents, la caste à laquelle appartient la jeune fille, le dieu ou la déesse auxquels elle a plus particulièrement voué son culte, suivant qu’elle est jeune fille ou fiancée, ou mariée même, car certaines castes unissent d’avance leurs filles dès l’âge de quatre ou cinq ans à des époux de dix ou douze, et dans ce dernier cas, la cérémonie pour la nubilité se termine par la conduite de la jeune femme au domicile de son époux.
A déjeuner, je fis part à mes amis de l’invitation du chef de Tembapoor, et, à l’occasion de la cérémonie à laquelle j’allais assister, je recherchais le motif religieux de ces coutumes, lorsque je surpris un sourire plusieurs fois renouvelé sur la figure de mon hôte et de sa femme. J’en demandai l’explication, car la conversation me semblait peu prêter à ce genre de manifestation.
U me fut répondu avec finesse qu’on voulait me laisser toute la primeur de mes impressions, et que la fête du lendemain me donnerait l’explication que je sollicitais. J’eus beau insister, prier, rien n’y fit. M. Duphot allait céder; mais un regard, pétillant de malice concentrée, de sa charmante compagne, l’arrêta sur cette pente.
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— Allendez à demain, me dit-il; il vaut mieux en efl'et ne point vous déflorer la chose. A quoi bon , , vous faire connaître d’avance un des plus bizarres épisodes de cette cérémonie, qui emprunte à l’imprévu la plus grande partie de son charme?
Je n’insistai plus, mais je dois dire que je ne me souviens pas d’avoir été plus fortement intrigué en ma vie que dans cette occasion.
Le lendemain, sur les cinq heures du soir, un magnifique palanquin, orné pour la circonstance et auquel on avait adapté un dôme de fleurs naturelles, s’arrêta devant l’habitation avec scs six porteurs et leur gourou, ou chef conducteur, en habits de fête; chomins et turbans étaient en fine mousseline frangée d’or.
Kasiappa m’envoyait chercher dans le palanquin de cérémonie, réservé d’ordinaire au collecteur anglais, quand il séjourne quelque temps dans le district. ,
Je ne sais rien d’agréable comme ce genre de locomotion.
Le palanquin de cérémonie est ouvert des quatre] côtés, muni d’un ciel soutenu par des colonnes,* que l’on garnit de torsades de fleurs. On peut s’y tenir, à son gré, ou couché ou assis : léger, couvert ' de sculptures bizarres et de dorures, il est d’usage de ne s’en servir que pour de petites courses d’un village à un autre, et pour faire des visites.
On se ferait difficilement une idée de l’agilité et de l’adresse des porteurs de palanquins, qui appartiennent tous à la caste des Bohis. Les exploits des coureurs de l’antiquité, qui nous semblent fabuleux
à nous autres gens d’Occident, sont renouvelés ici . ' . tous les jours par ces hommes qui, avec un peu de riz dans leur sac et l’eau des ruisseaux qu’ils ren- r . contrent pour toute boisson, fatiguent un cheval à la course et franchissent en quelques heures des dis- ! tances tellement exagérées, qu’il faut avoir été té- ; moin de ces prodiges de rapidité pour y croire.
La ville de Pondichéry, sur la côte de Coroman dcl, est à environ trente lieues de Madras. Eh bien, j’afnrme avoir vu plusieurs fois, dans des cas excesivement pressés, des coureurs bohis porter une lettre à Madras etrapporter la réponse à Pondichéry en moins de vingt-huit heures ; et le bohis, à son retour, apres avoir dormi deux heures, pris un bain et mangé, était prêt à recommencer.
Cette caste jouit, dans l’Inde entière, d’une réputation d’honnêteté méritée par mille traits différents de dévouement, de fidélité, de courage même, donnés par ses membres dans uge foule de circonstances difficiles.
Aussi, bien qu’appartenant à une des subdivisions inférieures de la caste primitive des Soudres, c’est-à-dire des artisans, est-elle estimée' à l’égal des castes qui se groupent sous le nom de Vaysias, c’est-à-dire commerçants.
il n’est pas d’exemple qu’un bohis ait abusé de la confiance qu’on lui avait accordée.
Tous les jours, des femmes, des jeunes filles, des enfants, arrivent d’Angleterre, pour aller rejoindre à quatre ou cinq cents lieues, dans une des innombrables stations de l’intci ieur do l’Indoustan, un miui, un fiancé, mi père, un tuteur...
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Sans la moindre appréhension, on les embarque dans un palanquin, et, pendant six semaines ou deux mois, des jeunes filles, des femmes d’une provocante beauté sont à la merci de douze porteurs de palanquins, qui les entourent de soins et de prévenances, sans qu’un regard vienne déceler la moindre tentation, sans qu’un geste ou une parole puisse en rien blesser la plus craintive pudeur.
Et en cas de mauvaise rencontre, alors que vos domestiques les plus dévoués vous auront abandonné, ces gens, pour qui vous n’êtes qu’un inconnu, se feront hacher pour vous défendre.
Vous pouvez leur laisser de l’argent avec autant de confiance que vos personnes; ils le rendront à destination avec la plus scrupuleuse fidélité.
Jaloux de conserver cette réputation, les chefs et membres du conseil de la caste exercent une constante surveillance sur les bobis, qui, à la moindre défaillance, à la moindre plainte, sont immédiatement chassés de la caste et mis au rang des parias.
Je n’ai jamais eu occasion de voir exercer ces rigueurs contre un de ces braves gens.
Un exemple entre mille, de leur dévouement.
Lorsque j’habitais Pondichéry, j’allais deux ou trois fois par an, avec ma famille, passer une quinzaine à Cuddaloor, chez un de nos excellents amis, le major Templer, qui commandait la station anglaise de ce nom.
On a déjà pu se rendre compte de la haine que je porte à l’Angleterre comme nation. Je l’ai trop vue à l’œuvre dans le monde entier, ne respectant
rien dès qu’il s’agissait d’abaisser le pavillon français, pour que je puisse éprouver pour elle un autre sentiment.
Eh bien, je dois dire que d’homme à homme, il en est autrement, et que j’ai rencontré de solides amitiés anglaises, d’une loyauté, d’une franchise, d’un dévouement à toute épreuve.
Quand un Anglais vous a donné la main, vous a appelé son ami, vous a introduit dans son intérieur, on peut se fier à lui. Je n’en pourrais pas malheureusement dire autant de tous les peuples.
Ce major Templer habitait l’Inde depuis trentecinq ans. Ce qui lui était arrivé, pendant cette période de temps, d’événements curieux, d’aventurcs tragiques, est inénarrable.
En 1845, pendant les dernières guerres contre les Mahrattes, nommé capitaine dans un des régiments qui étaient à l’ennemi, il fut obligé de quitter Madras pour rejoindre son poste.
Il se mit en route, suivi d’un seul domestique de la caste des Bohis. Le troisième jour du départ, ils arrivèrent sur le soir dans un bengalow isolé, do la plaine déserte du Chounambar.
Le bengalow de l’Inde n’est autre chose que le caravansérail ou maison du repos public, que les anciens rajahs et les brahmes ont fait construire sur les routes et dans tous les lieux de passage des voyageurs, pour servir d’abri à ces derniers pendant la nuit.
Ap rès avoir attaché son cheval dans un bosquet et mangé le karry que son domestique lui avait préparé, le major Templer se retira dans l’intérieur
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du bengalow pour sc reposer, et son domestique se coucha sous la vérandah en travers de la porte.
Une heure s’était écoulée. Seuls les cris rauques de quelques tigres, qui venaient s’abreuver dans le Chounambar, c’étaient fait entendre dans le lointain, troublant le silence de la nuit. Le fidèle bohis, qui veillait, n’ayant rien aperçu d’extraordinaire autour de lui, allait se livrer au sommeil, quand il entrevit, le long des rives du fleuve qui coulait à quelque distance, plusieurs formes noires qui se rapprochaient du bengalow en suivant la berge et s’abritant derrière les arbrisseaux et les hautes herbes.
Il songea de suite que ce pouvait être une troupe de ces maraudeurs de nuit, connus sous le nom d’étrangleurs, qu’on a représentés en Europe comme des sectaires du culte de Kali, et qui ne furent en réalité (nous en reparlerons plus tard) que des filous vulgaires et lâches, se mellant à deux cents pour arrêter un Européen dont ils ne parvenaient pas toujours à avoir raison.
Au lieu de donner l’alarme immédiatement, et de frapper à la porte pour réveiller son maître, ce qui aurait pu avoir pour résultat de se faire massacrer l’un et l’autre en cas que les agresseurs fussent en nombre suffisant, le bohis, connaissant les habitudes de ces maraudeurs et sachant qu’ils se contenteraient d’entourer le bengalow, pour frapper le major sans défense, dès qu’il ouvrirait la porte, sur les trois heures du matin, pour con- ‘ tinuer sa route, — car il est d’usage dans l’Inde de se mettre en marche longtemps avant le lever du soleil, pour rattraper les heures que l’on consa-
croi-a à ia sicsle pendant la chaleur du jour, — le boliis SC glissa silencieusement dans le fourré où le cheval du major était attaché. Avec la promptitude de la pensée, il avait trouvé le moyen de tirer son maître de ce mauvais pas.
' Détachant silencieusement le cheval, il l’emmena, en le laisant marcher sur l’herbe pour amortir ses pas, à deux ou trois cents métrés en arrière, et là, l’ayant amarré à une branche de tamarinier, il revint à proximité du bengalow en étouffant le bruit de sa marche, pour observer ce qui allait se passer.
Ainsi qu’il l’avait prévu, les maraudeurs se postèrent en sentinelles dans les broussailles, armés d’énormes gourdins, et le chef de la bande, qui seul possédait un vieux fusil à pierre, se mit à l’affût à dix pas de la porte du bengalow, prêt à faire feu au moment où le major sortirait sans défiance.
Après avoir assisté à ces préparatifs, le bohis jugea que le moment était venu d’exécuter son dessein. Il n’eût pas été prudent, en effet, d’attendre plus longtemps, en face du genre de guetapens adopté par les maraudeurs; un caprice, un rien pouvait faire apparaître le major, et, dans ce cas, c’en était fait de lui.
Il se mit alors à ramper sans bruit en arrière pour s’éloigner du bengalow; en passant près du bosquet où le cheval du major était précédemment •attaché, il prit la selle de son maître qui était restée suspendue à une brandie, et continua sa route. Arrivé près du cheval, il le brida à la hâte, et saisissant de chaque main les pistolets qui se
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trouvaient dans les fontes, il se précipita dans la direction du bcngalow, de toute la vitesse de sa monture, en poussant cinq ou six hurlements sur des modulations diflérentes, terminés par le hurrah ;
Go head, en avant ! des highlanders, et il déchargea scs deux coups de l'eu dans les hroussailles, d’où les maraudeurs s’enfuyaient de tous côtés dans la direction du Chounamhar.
A une ruse indoue, le hohis en avait opposé une autre, qui, comme on le voit, avait admirahlement réussi.
Croyant à l’arrivée d’un poste de cavaliers, les étrangleurs avaient ahandonné la place, sans s’assurer, dans leur frayeur, du nombre des assaillants.
Le bcngalow était débloqué, son maître avait le temps de s’armer; c’était tout ce que voulait Icboîiis.
En effet, aux premiers cris, le major Tcmplcr était sur pied; en moins de rien, il saisissait son casque, bouclait son ceinturon, et s’élançant, le sabre à la main, sur son cheval, dont son domestique lui tendait la bride, il poussait une charge le long du fleuve contre les fuyards et en tuait trois ou quatre qui n’avaient pas eu le temps de se cacher dans les joncs ou de traverser le fleuve à la nage.
Le bohis, par cette manœuvre liardie, avait sauvé la vie de son maître. Et ils purent continuer leur route en paix, malgré la présence des étran- ' gleurs dans ces parages.
Il n’est pas d’exemple que ces gens-là aient jamais osé attaquer un Européen autrement que par la ruse, quel que soit leur nombre.
* Ils craignent toujours les premiers coups, qui d’ordinaire sont fatals à ceux qui sont en avant. Et ce sont ces trois ou quatre Indous d’avant-garde qu’on ne trouve jamais pour commencer l’attaque. Et, chose bizarre, ce n’est point par lâcheté.
Réunissez quinze, vingt Indous, armez-Ies simplement de piques et lancez-les contre un tigre, pas un ne reculera ; ils lutteront comme des gladiateurs antiques contre la bête fauve, sans s’inquiéter de leurs camarades tombant à leurs côtés ; le tigre en tuera les trois quarts, les quatre ou cinq qui resteront seront plus ou moins blessés. Survienne un autre animal, ils recommenceront la lutte.
Opposez-leur au contraire un Européen : ils seront tous là hésitant, se regardant entre eux, et leur adversaire n’aura qu’à marcher sur eux, le revolver à la main, pour les mettre en fuite.
Il doit y avoir dans cette crainte des races du Nord quelque chose de superstitieux, et je ne serais pas étonné que les brahmes n’aient affaibli leur courage en leur persuadant, grâce à la métempsycose, qui forme la base de leurs croyances religieuses, que les corps des Européens n’étaient animés que par les vampires, les ritsatchas et les génies les plus malfaisants.
' Nous retrouverons plus tard l’occasion de parler dé nouveau de cette secte des étrangleurs, de dire exactement ce qu’elle fut, en dehors des exagérations romantiques auxquelles elle a donné naissance...
Avant de partir, je fis distribuer, selon l’usage.
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d’abondantes rasades de callou aux braves bohis ■ de Tembapoor ; puis je montai en palanquin, et ' nous nous dirigeâmes à toute vitesse du cote du village de Kasiappa.
A mon arrivée auprès de la maison du chef, je ne fus pas peu étonné d’y rencontrer Amoudou, qui m’avait précédé de plusieurs heures à la fête commencée dès le matin. Il se trouvait déjà dans un état de bien-être tel, qu’il lui fut impossible de saluer mon arrivée autrement que par des éclats de rire sans fin; il se tordait, se renversait en arrière, montrant ses grosses dents blanches sous ses lèvres lippues. C’était sa manière, à lui, de traduire ses sentiments de joie, lorsque l’arack commençait à lui faire perdre la raison.
Au moment où Kasiappa m’introduisait dans sa case, un horrible mélange de sons discordants, produisant la plus étrange cacophonie qui se puisse entendre, éclata tout à coup à mes oreilles : c’était la musique qui commençait; c’était le gong, le tamtam, le tebounis ou guitare à deux cordes, et une manière de violon des plus primitifs, qui entraient en danse, commençant en mon honneur un charivari» tellement épouvantable, qu’on prendrait la ' porte à l’instant, si la nécessité de ne point blesser! les braves gens qui vous reçoivent ne vous forçait à^ supporter stoïquement ce supplice, un des plus terri-[ blés que je connaisse pour les oreilles européennes.
Les Cyngalais n’ont aucune idée ni de la gamme, ni du rhythme, ni de la mesure : ils naissent tous avec l’oreille fausse, et il est impossible de leur inculquer la moindre notion musicale.
La musif{ue, pour eux, c’est le bruit; aussi rien n’est amusant pour un instant comme de voir un orchestre cyngalais se mettre en branle.
A peine le chef, qui n’est là que pour indiquer en frappant des deux mains quand il faut commencer et quand il faut finir, a-t-il donné le signal, que tous les exécutants partent à la fois, tapant ciomme des sourds, qui sur le gong, qui sur le tam-tam, pinçant de la guitare, râclantdu violon, ne s’inquiétant absolument que défaire beaucoup de tapage... Et malheur à vous si, dans le village où on vous rend ces honneurs, se trouve un tambour administratif, destiné à rappeler les contribuables les jours de collectes des impôts; on va immédiatement le mettre en réquisition, et la position n’est plus tenable, malgré tout votre bon vouloir. Vous n’entendez absolument plus rien; tous les chiens du village, qui paraissent avoir plus d’oreille que leurs maîtres, se réunissent autour de la maison pour témoigner de leurs nerfs agacés par leurs hurlements, tandis que les Cyngalais, eux, s’exaltent peu à peu à ce bruit infernal, qui les plonge dans le ravissement. Ils s’emparent de tout ce qui est à leur portée ; plats en cuivre, poêlons, pourvu quo» cela résonne, tout est bon, et toute l’assistance tape à l’unisson, jusqu’à ce que le chef d’orchestre veuille bien donner le signal de cesser... Et notez que plus vous êtes placé haut dans l’estime de votre hôte, plus on désire vous faire honneur, et plus. longtemps dure cette musique infernale, qui semblerait plutôt créée pour accompagner une danse macabre que pour être un signe de réjouissance et de fête.
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Cependant cet affreux tintamarre prit fin; il était lemps : malgré tous mes efforts, ma patience était à bout. — Ce qui me valut la fm d& ce supplice fut l’annonce que la jeune Waïramy, fille de Kasiappa, sortait en ce moment de la pagode, où elle avait passé une partie de la journée au milieu des cérémonies et des chants, et se rendait, avec les kapurals ou prêtres, et les jeunes filles vierges ses compagnes, qui seules avaient le droit de l’assister, à la maison paternelle.
Les cérémonies religieuses auxquelles donne lieu la nubilité d’une jeune fille appartenant à une caste élevée sont des plus singulières. Voici comment cela se passe d’ordinaire, ainsi que je me le suis fait raconter, car nul homme, en dehors des [)rètrcs, n’a le droit d’assister à ce genre de cérémonies :
Le matin du jour convenu, les compagnes de la jeune fille viennent la chercher en grande pompe dans sa demeure; elles la couronnent d’amatlès, . sortes de fleurs rouges des plus odorantes, et la conduisent au temple, près de l’autel dédié à Avany, mère de Buddhah, si la jeune fille est bouddhiste, ou dans la pagode brahmanique, près de l’autel de la vierge Devanaguy, mère de Christna, si leur compagne appartient au rite indou pur.
Les jeunes filles du’ village, choisies pour former la suite de la gardahbàwaya — en sanscrit et en tamoul, fleur pure comme le lotus blanc, — doivent être vierges ou réputées telles, et n’avoir vu apparaître encore aucun signe de nubilité.
En entrant dans la pagode, la gardahbàwaya doit
offrir aux prêtres de riches présents, pièces de soie, de cachemire, perles ou pierres précieuses, suivant sa fortune, ainsi que plusieurs sacs de ria et de menus grains de la dernière récolte, portés par un jeune éléphant, qui reste la propriété de la pagode, quand la jeune fille présentée au temple descend de race royale. *
La néophyte doit, en s’approchant de l’autel d’Avany, tenir dans ses mains une jeune colombe verte de l’espèce appelée gouhôugou, n’ayant pas encore volé hors de son nid.
Le kapural immole la colombe sur l’autel de la mère de Buddhah, la fait griller sur un trépied d’or, et après l’avoir consacrée, en fait manger le cœur à la gardahbâwaya, en lui adressant les paroles suivantes :
— Femme, tu vas bientôt entrer dans la demeure d’un époux ; la vierge Avany, qui préside aux amours pures, vient de marquer l’instant propice.
— Sois toujours vertueuse, et la joie ne quittera pas ta maison.
— Sois toujours chaste, et tu enfanteras san.»! douleur.
— Sois toujours soumise, et tu ne perdras jamais l’affection de ton mari.
— Sois bonne et dévouée pour ses frères, dont tu peux être aussi la compagne.
— N’oublie jamais d’offrir le sacrifice des jours lunaires.
— Qu’un kapural ne passe jamais devant ta demeure sans être comblé de présents, car la bénédiction divine l’accompagne...
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Si la jeune fille appartient au rite brahmanique, ' elle offre à l’autel de la vierge Devanaguy un jeune chevreau à toison rouge, dont le prêtre et tous les assistants mangent après qu’il a été consacré, ainsi que cela a lieu tous les matins, du reste, au sacrifice du sarvamda, offert par lé prêtre brahme, en mémoire de Christna, fils de Brahma, qui est venu sur la terre pour sauver le monde.
Puis le brahme prononce les paroles suivantes :
— Lorsque la pure Devanaguy, la divine mère de Christna, se présenta à la pagode de Madura pour accomplir les cérémonies de sa nubilité, elle sentit tressaillir tout son être, et le prêtre, la regardant, eut comme une vision de ce qui allait être, et il la salua de ce verset du Véda : — « Et j’enverrai Vischnou qui s’incarnera dans le sein d’une femme, et il leur apportera à tous l’espoir de la récompense dans une autre vie et le moyen, en me priant, d’adoucir leurs maux.
— Je te souhaite, ô femme ! de rester pure comme Devanaguy, et ton âme parviendra au séjour céleste, sans avoir à supporter d’autres migrations sur cette terre.
— Apprends maintenant quel est le devoir des femmes, c’est le divin législateur Manou qui parle par ma bouche.
Voici la traduction littérale des stances de Manou, lues par le brahme; le lecteur ne les verra peutêtre point sans intérêt :
— « Une petite fille, une jeune femme, une femme de l’âge mûr ou approchant de la vieillesse,
ne doivent jamais rien faire par caprice dans la maison de leur mari.
— » La jeune fille dépend de son père; la femme, de son mari ; la veuve, de ses fils, elle no peut se gouverner à sa guise.
— » Qu’elle ne cherche point à se séparer do son père, de son époux ou de ses fils, elle serait méprisée de tous, et son âme aurait à supporter des centaines de migrations immondes.
— » Elle doit être toujours de bonne humeur, conduire avec adresse les affaires de finlérieiir do la maison, prendre grand soin des ustensiles do ménage et n’avoir point la main trop large dans la dépense.
— » Qu’elle serve avec amour et respect pfendanl cette vie, honore et conserve la mémoire, après sa mort, de fépoux à qui elle a été donnée par son père ou son frère ainé.
— » Les paroles de bénédiction et le sacrifice du seigneur des créatures ont pour motif, dans les cérémonies nuptiales, d’assurer le bonheur des époux ; mais l’autorité du mari sur sa femme repose sur le don de sa fille fait par le père au moment des fiançailles.
— » Le mari dont l’union a été consacrée par
le sacrifice divin procure à sa femme
(11 nous est impossible de traduire chastement ce passage qui se rapporte à un fait par trop matériel et physiologique) cl lui fait obtenir le bonheur dans fautre monde.
— » Quoique la conduite de son époux soit blâmable, qu’il se livre à d’autres amours, et soit
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dépourvu de bonnes qualités, une femme vertueuse doit constamment le révérer comme un dieu.
— » La sainte écriture n’ordonne ni sacrifices, ni jeunes, ni pratiques pieuses, qui puissent concerner les femmes en particulier. Quand une épouse chérit et respecte son mari, elle possède toutes les vertus et sera honorée dans le ciel.
— ® Une femme qui suit la loi divine, et qui désire obtenir le même séjour de félicité que son mari, ne doit rien faire qui puisse lui déplaire, soit pendant sa vie, soit après sa mort.
— » Portant l’habit des veuves, qu’elle amaigrisse volontairement son corps, en ne se nourrissant que de fleurs, de racines et de fruits déclarés purs par le Véda, et qu’ayant perdu son époux, elle ne souille point sa bouche en prononçant le nom d’un autre homme.
— » Que jusqu’à la mort elle se maintienne patiente et résignée, vouée à des observances pieuses, chaste et sobre comme un novice qui veut enseigner la parole de Dieu, et appliquant tous ses soins à être une femme qui n’a connu qu’un homme.
— » Plusieurs milliers de brahmes exempts de sensualité dés leur plus tendre jeunesse, et qui n’ont pas laissé de postérité, sont pourtant parvenus au ciel.
— » A l’imitation de ces hommes austères, la femme vertueuse qui, après la mort de son mari, se conserve parfaitement chaste, va droit au ciel, quoiqu’elle n’ait pas d’enfants.
— » La veuve qui, par le désir d’avoir des enfants, est infidèle à la mémoire de son mari.
encourt le mépris de tous ici-bas et sera exclue dans l’autre monde du séjour céleste où son époux est admis.
— » Tout enfant que met au monde une femme après avoir eu commerce avec un autre que son mari, n’est point l’enfant légitime de sa mère, de môme celui qu’engendre un homme avec la femmej d’un autre ne lui appartient pas. Nulle part, dans; le Véda, le droit de prendre un second époux n’aj été accordé à une femme vertueuse.
— » La femme qui abandonne et méprise son mari parce qu’il appartient à une caste inférieure, pour s’attacher à un homme d’une caste plus relevée, doit être méprisée par tous les gens de bien, et on ne doit la désigner, en parlant d’elle, que par le nom de parapoûrva... (en sanscrit, qui .s’est vendue à un autre que son mari).
— » Une femme infidèle à son époux doit être traitée ignominieusement ici-bas, et après sa mort elle renaîtra, pendant mille migrations successives, dans le corps d’un chacal ou d’un vautour immonde, et sera affligée d’éléphantiasis et de la lèpre.
— » Au contraire, celle qui ne trahit point son mari, dont les pensées, les paroles et le corps sonf purs, obtient de partager la demeure céleste de son époux et jouit de l’estime de tous les honnêtes gens.
— » En menant cette conduite honorable, chasl > dans ses pensées, dans ses paroles, dans ses actions et dans sa personne, la femme sera réputée aussi pure que les saints brahmes, qui, à force de pri- \ allons, de sacrifices, ont conquis le ciel avant If Le nps assigné.
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— » Que tout sage, tout prêtre, tout braliine, nourri dans la science de la sainte écriture, qui voit mourir sous ses yeux une épouse qui s’est toujours conformée aux préceptes divins, la brûle sur l’autel des vierges, avec les instruments destinés aux sacrifices, car elle n’a jamais cessé d’être nure, celle qui n’a engendré que suivant la loi de |.)ieu.
, — > Qu’à chaque anniversaire de sa mort, son mari, ses enfants, toute sa famille, ne manquent jamais, sous peine de renaître dans le corps d’un animal immonde, d’accomplir la cérémonie des lunérailles, suivant le rite sanctifié, car elle doit ê!re honorée à l’égal des saints personnages, la femme qui, n’ayant connu que son mari, est morte après lui avoir donné beaucoup d’enfants, sans que son image soit sortie un instant de son cœur, d
Après ces allocutions et citations des textes sacrés, la cérémonie se termine de la même manière chez les bouddhistes et chez les sectateurs de Brahma, par l’aspersion de tous les assistants avec de l’eau lustrale ou eau bénite, sur laquelle le prêtre a prononcé les paroles de la consécration après y avoir fait dissoudre du sel, de la poudre d’encens et de myrrhe.
Cette eau sert également à ondoyer les nouveaunés.
Peut-être trouvera-t-on cette citation de Manou, 1“ premier de tous les législateurs religieux dont le monde ait conservé le souvenir à travers les s'ècles, un peu longue. Ces quelques strophes caractérisent tellement bien la primitive situation
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de la femme en Orient, elles soulèvent des questions si intéressantes au point de vue religieux, que je n’ai pas voulu leur enlever une seule ligne.
Nous retrouverons bientôt l’occasion de creuser ces idées et de soulever un coin du voile religieux derrière lequel s’abritent les croyances orientales, que le catholicisme n’a fait que rajeunir, comptant sur les siècles écoulés, l’ignorance du moyen âge et l’oubli des anciennes doctrines de l’Inde pour cacher son origine et le foyer de traditions où ses fondateurs ont puisé à pleines mains.
Lorsque les cérémonies religieuses ont pris fin à la pagode, la procession se met en marche, et, après avoir fait trois fois le tour du monument sacré, reconduit au domicile paternel la jeune fille qui vient de placer les premiers pas de sa vie de femme sous la protection de la vierge mère indoue.
Sur le parcours de la procession, tout le monde s’agenouille, et, quelle que soit sa caste, chacun incline son front jusque sur la poussière de la route, marques de respect qui du reste sont de règle dans toutes les cérémonies religieuses.
Chose extraordinaire : si la présence des Européens a pu, dans une certaine mesure, non changer ou modifier, ce qui est impossible, les mœurs des Cyngalais et des Indous, mais introduire certaines habitudes qui ont reçu droit de cité sans qu’on s’en doute, il n’en est pas de même pour les choses L qui touchent à la religion. L’Inde actuelle est toujours, en matière religieuse, le pays de l’immobilité ; les cérémonies et les croyances sont restées ce
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qu’elles étaient au temps de la domination brahmanique. Voyez cette cérémonie qui s’accomplit, cette procession qui passe : parmi tous ces croyants cour- ’ bés sur le chemin, il n’y a pas un incrédule, pas un ' homme qui ne fût joyeux de donner jusqu’à la der- ’ ni ère goutte de son sang pour sa foi et pour ses prêtres. Ce ne sont même plus des fanatiques, ce sont des brutes qui ont abandonné tout libre arbitre, tout raisonnement sensé, et qui, sur un signe d’un brahme, sont prêts à s’imposer les plus cruels supplices.
En matière religieuse, l’Européen perd tout son prestige, toute son autoi^té sur cette race abrulie * par les superstitions. Malheur à lui s’il ne respecte point les croyances les plus absurdes. De doux, conciliant et soumis qu’il est d’ordinaire, ce peuple deAient intraitable et cruel, et est capable de se porter à toutes les extrémités. Du moment où il s’imagine. qu’il souffre ou meurt pour son Dieu ou ses prêtres (ce qui ne se sépare pas plus dans l’Inde i que chez les sectaires romains), il ne craint plus vien.
Aussi, dans les premiers temps de son arrivée dans rindoustan, l’étranger est-il expose à chaque instant à faire des choses qui ne lui paraissent d’aucune importance et sont regardées comme des crimes par les Indous. Et souvent ainsi, sans s’en douter, il court les plus graves dangers.
D’ordinaire, on avertit le nouveau débarqué; mais les recommandations sont si nombreuses ét si idzarres, qu’il lui est à peu près impossible de les retenir toutes. Souvent même il les trouve si pué-
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riles, qu’il ne fait qu’en rire et n’cn tient aucun compte.
Aussi, fort souvent apprend-il à ses dépens à so conduire avec une prudence nécessaire à sa tran- ]quillité au milieu de ces populations qui, dans la ;vie ordinaire, se laisseront bâtonner sans murmu- '.'er, mais ne permettront pas, en matière religieuse, que l’on touche à la plus légère de leurs croyances.
Puisque le hasard m’a conduit à parler de ce sujet, je ne crois pas inutile d’indiquer ici quelles sont les précautions que doit prendre un Européen obligé de vivre avec les Indous, dans l’intérêt de sa sûreté personnelle.
Dans les villes, leur omission n’offre pas grand danger; les natifs sont ployés sous le joug : ils savent qu’en cas d’agression les secours ne seraient pas longs à venir, et les représailles terribles ; mais dans les campagnes de l’intérieur, et surtout en voyage, la police étant indigène et par conséquent ne servant à rien, il les faut observer toutes, sous peine de se faire assommer à coups de pierres ou de rotin.
— Ne jamais frapper un bœuf, surtout s’il porte sur le dos certaines marques qui annoncent qu’il a été voué à quelque divinité. Dans tous les cas,' c’est l’animal sacré par excellence. {
— Se garder de tuer à la chasse les milans à plu-’ mage brun-jaune, dits milans brahmes, car ils sont tous sous la protection de Vischnou. Il en est de même pour les pigeons verts qui habitent le fronton des pa;",c des et qui sont consacrés à Christna.
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— Ne point se baigner, ni puiser de l’eau, ni permettre que son chien puisse boire dans les élangs sacrés qui se trouvent autour des temples; ils servent aux ablutions des brahmes et fournissent l’eau lustrale pour les divinités.
— Ne jamais entrer dans la seconde enceinte des pagodes; les Indous, même des plus hautes •astes, n’y peuvent pénétrer.
— Ne point s’asseoir sur les bornes à tête d’élé- ( )bant, plantées sur les bords des champs de riz, et |[ui représentent les pouléares ou dieux protecteurs des moissons.
— Ne jamais frapper un brahme, un sannyassis ou un fakir.
— Se garder de pénétrer dans l’intérieur des maisons et des cases, même les plus pauvres, sans y avoir été invité par le chef de famille.
— Ne jamais frapper un Indou avec un balai, | une sandale ou tout autre objet réputé impur.
— Ne jamais insulter un Indou de caste en le trak ^ tant de paria.
— Ne pas se mêler aux cérémonies mortuaires n faites en l’honneur des ancêtres. Elles seraient souilées par votre présence, et devraient être renvoyées
à l’année suivante; et pendant ce temps, suivant la croyance vulgaire, les êmes en peine erreraient à l’aventure, demandant des prières qu'on ne pourrait leur accorder. L’interrupteur s’exposerait à uni terrible vengeance de la part des parents et dei membres de la caste à laquelle appartenaient les morts.
— Ne jamais soulever le voile des jeunes filles
appartenant à certaines castes qui cachent le visage de leurs femmes. Elles ne trouveraient plus de maris; car cela seul les aurait souillées, et toute la*‘ caste se trouverait insultée dans leurs personnes. '
Il n’est pas rare de voir des soldats anglais, à demi ivres, être assaillis dans les villages et laissés pour morts sur le terrain, pour s’être permis une pareille plaisanterie.
Bien d’autres recommandations pourraient être faites encore; mais je les néglige, leur inobsen'ance ne mettant point en péril la vie de celui qui les ignore.
La procession qui conduisait la jeune Waïramy, fille de mon hôte Kasiappa, s’acheva sans encombre, et la nouvelle consacrée arriva , bientôt sous la vérandali de la maison de son père.
Là, tout le monde s’arrêta, et le chef vint recevoir les prêtres sur le seuil de sa demeure. Il leur offrit à chacun une coupe en bois de sandal pour les sacrifices, un plat d’argent pour manger leur riz, et un schombou de cuivre couvert de sculptures représentant des sujets religieux, pour faire cuire leurs aliments.
Un gros prêtre ventru, à la figure rubiconde et brillante de santé, qui témoignait peu de l’abstinence et des privations qu’il prêchait aux imbéciles, daigna remercier Kasiappa du bout des lèvres, des présents qu’il leur faisait, et il l’assura sans rire de la bénédiction de Buddliah, qui lui revaudrait cela dans l’autre monde, ce que le brave Gyngalais ne parut pas mettre un seul instant en doute.
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Cela me rappelait si bien le fameux « Dieu vous le rende ! » des quêtes romaines, que je ne pus m’empêcher de sourire, en songeant combien les jongleries religieuses se ressemblent par tous pays
Partout le prêtre s’est soustrait à la loi du travail qui pèse si durement sur le reste des hommes. Partout il a su es([uiver le fardeau des obligations sociales poui- n’en conserver que le bénéücc. Partout il a sanctifié la mendicité, pour vivre grassement des labeurs des autres.
Partout il a fait intervenir Dieu et le diable, afin de faire sortir de cette lutte la peur et la superstition, si riches en présents et en cadeaux de toutes natures.
Pai tout il a traité d’athée et voué à l’éternelle punition de l’enfer celui qui, tout en adorant et respectant Dieu, a voulu purifier les abords du temple de tous les parasites qui vivent de l’autel.
Partout il a proscrit, brûlé, torturé au nom du Créateur, pour assurer son influence.
L’Inde est en train de mourir de la domination des brahmes, ils la suceront jusqu’au bout.
Après les prêtres, les fakirs, autres mendiants des pagodes, vinrent recevoir leur distribution de riz, un chomin, pièce de toile dont ils s’entourent les hanches, et un turban neuf. Cela fait, tous ces , saints et pieux fainéants reprirent le chemin dCj leur temple.
Waïramy et ses compagnes prirent alors des couronnes et des colliers de fleurs odorantes, appelées en tamoul pouh, et les placèrent sur la tête et autour du cou de chacun des invités, en leur versant
sur la Icte, les mains et les vêtements, des paii'uiï::; extraits de fleurs et déplantés difl'érentes, d’une saveur âcre et pénétrante.
j Pendant que les jeunes filles se livraient à cette occupation, l’infernale musique, à la grande joie des assistants, reçut de nouveau l’ordre de se faire entendre, et les artistes, qui n’attendaient que le signal pour faire parade de leur talent, se précipitèrent de nouveau à coups redoublés sur leurs instruments, et pour comble de cacophonie, ils se mirent à hurler une chanson de circonstance en l’honneur de Kasiappa et de ses ancêtres, dont les interminables couplets durèrent près d’une heure... Je me croyais délivré, lorsque après une pose de quelques secondes pour indiquer le changement du morceau, le tout recommença avec plus de fureur.
Il n’y avait de nouveau que les paroles du chant qui cette fois était à mon adresse...
On aura une idée de la poétique orientale quand on saura que les dix premiers couplets au moins . étaient consacrés à célébrer les exploits que j’avais dû accomplir dans mon pays natal. Le nombre de monstres, de reptiles, d’animaux dangereux qu’on me faisait assommer était effrayant... Après cela c’étaient les vampires, les mauvais génies, les tchandalas (morts de la caste maudite qui reviennent troubler les vivants), qu’on me faisait conjurer par milliers.
Bref, j’étais passé à l’état de héros légendaire : les petits enfants de Kasiappa et des autres invités qui assistaient dans un coin à la cérémonie, me regardaient avec des yeux effrayés et je ne sais trop où.
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cela serait allé, on m’eût fait certainement escalader le ciel, si, connaissant les habitudes, je n’eusse mis la main à ma poche et tiré une poignée de rou-j T^ieshrillainteskVeiügiedehermostgraciousMajesty.] A ce geste, tous les musiciens s’arrêtèrent, et ten^ dirent avidement la main. A leur grand ravissement,' je leur distribuai à chacun une de ces pièces, d’une valeur d’environ deux francs cinquante centimes, qui représentait pour chacun d’eux huit à dix jours au moins de nourriture.
Ceci fait, nous passâmes dans la salle du festin, dont les murailles et les colonnettes en bois de teck disparaissaient sous le feuillage et les fleurs.
Je ne décrirai pas ici les merveilles d’un dîner indou. Bien que le cérémonial et la cuisine soient à peu près les mêmes à Ceylan que sur la grande terre, il sera préférable de saisir la première invitation d’un des rajahs du sud de l’Indoustan, pour présenter au lecteur ce luxe extravagant de l’extrême Orient, que la domination anglaise n’a point réfréné, et cela avec intention. Au milieu des splendeurs qu’on leur a conservées, les chefs ne son-^ gent point à secouer le joug.
La réception de Kasiappa n’aurait pu rivaliser, avec celle du rajah de Travencor, par exemple. Ce-' pendant, moins les gardes et les éléphants caparaçonnés d’or, cette fête, qui se termina par l’illumination de tout le village, par des feux de Bengale aux nuances les plus variées, se succédant sans interruption, n’aurait été désavouée par aucun des riches babous de Calcutta ou de Bénarès.
La nuit était fort avancée lorsque les dernières
fusées éclatèrent dans le fieuillage sombre des arbres, et j’allais prier Kasiappa de faire approcher le palanquin qui devait me reconduire, lorsqu’il vint luiinèrae m’annoncer qu’une habitation tout entière avait été préparée à mon intention, et que je ne pouvais refuser d’achever la nuit au milieu de mes amis de Tembapoor.
Rien ne s’opposait à ce que j’acceptasse cette offre, et mon hôte lui-même me conduisit vers une charmante petite case composée de trois pièces, entourée de vérandalîs sur les quatre faces, et posée au milieu d’un massif de lauriers-roses et d’orangers, sur les bords d’un petit étang entouré lui-même de fieurs et d’arbustes odoriférants.
Les trois pièces étaient ai rangées : celle du milieu en chambre à coucher, celle de gauche, en petit salon, nattes et coussins, et l’autre en salle de bain. La chambre à coucher elle salon étaient éclairés par des lampes de nuit, mais à la manière indoue, c’est-à-dire si faiblement, qu’on ne distinguait chaque objet, chaque meuble, qu’avec ces contours vagues ^ que leur donne le crépuscule, par exemple, ou une ' lumière qui va s’éteindre.
Cela est habilement calculé pour éviter de troubler le repos par une lumière trop intense.
Reste seul, je revêtis une mauresque, sorte d’habillement pour la nuit, composé d’un pantalon trèslarge et d’une demi-robe de chambre en soie légère du Bengale, et je m’installai sous la vérandali, dans un'de ces fauteuils qui ornent les maisons indoues et sont ce qu’il y a de plus commode pour la rêverie et le sommeil.
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La journée avait été des plus chaudes, et la brise des montagnes venait, à celte heure de la nuit, fraîche et parfumée, relever la tige des fleurs et permettre aux membres fatigués de se reposer sous sa bienfaisante haleine.
Je ne sais combien de temps je restai perdu dans une muette contemplation, laissant mes pensées dériver sans guide, ainsi qu’une barque privée de ses rameurs. A un moment donné, il me sembla qu’une ombre se glissait le long du bosquet d’orangers qui entourait mon habitation ; j’écoutai, pas un bruit ne vint troubler le silence. Je m’étais trompé sans doute, et la rêverie reprit son empire, m’entraînant d’une course vagabonde à travers les mers et l’espace, jusqu’au moment où voyant pâlir les étoiles aux deux, je compris qu’il était l’heure de regagner ma chambre à coucher, si je désirais prendre quelque repos avant que le jour parût.
En franchissant le seuil de la porte, j’aperçu une forme blanche accroupie au pied de mon lit, sur une peau de panthère. Le souvenir de l’ombre qui avait traversé le bosquet me revint à l’esprit ; je m’approchai rapidement... Quel ne fut pas mon étonnement en reconnaissant la vierge, héroïne de la fêle de la veille, la fille de mon hôte Kasiappa.
Je connaissais parfaitement les usages conservés précieusement par certaines castes de l’intérieur de l’île, mais j’ignorais que celle des Tchaléas les eût adoptés : de là ma surprise, parfaitement compréhensible du reste.
Dans toutes les castes qui ne sont que des subdivisions de la caste Soudrawansè, il est d’usage d’en-
voyer sa femme ou sa fille passer la nuit avec le voyageur de distinction qui a accepté votre hospitalité, et loin que ce soit un déshonneur pour elle, la femme en tire vanité, et la jeune fille n’en trouve que plus facilement un mari.
Quelques voyageurs ont déjà, je crois, constaté cet usage non-seulement à Ceylan, mais encore dans la péninsule indoue; aucun d’eux, cependant, n’a pu en indiquer l’origine.
Au lieu de rechercher l’explication de cette étrange coutume dans les superstitions et les usages religieux de ces peuples ; d’admettre par exemple que le dieu Couvera étant venu passer une nuit sous le toit du sage roi Pratchétas, et l’hôte divin ayant exigé que la belle Saravvasti fût sacrifiée à sa passion, le roi, pour qu’il n’en résultat aucune honte pour sa fille, aurait rendu un édit exigeant que de même les femmes et les filles de ses sujets fussent tenues à servir les voyageurs de distinction ; au lieu de croire que l’usage soit né de la légende, il est beaucoup plus dans la logique des faits d’admettre que la légende, au contraire, est née de l’usage, et n’a été inventée même que pour le sanctifier.
L’histoire ne date pas d’hier, vous la retrouvez au berceau de tous les peuples. Lorsque les prêtres eurent perdu le. gouvernement despotique qu’ils avaient installé à faide de la peur de Dieu et du dia . blc, par le soulèvement de leurs victimes, ils furent droit au chef de la révolution servile et lui dirent :
— Nous ne tenons qu’à nos richesses, à notre vie grasse et paresseuse, adopte-nous, et nous te soutiendrons.
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Et le chef, qui s’était créé roi, les comprit, et il leur conserva leurs richesses ; et comme ces gens étaient insatiables, il les engraissa, les gorgea, les gava, et en reconnaissance, le prêtre dit au peuple : « Adorez cet homme, il est dieu. » Et chacun de ses édits, et chacun de ses impôts, chacun de ses caprices fut mis sous la protection du ciel. Nous vivons encore avec ces restes-là !
11 est certain que cette offre de sa femme ou de sa fille, au voyageur de marque, par son hôte, n’a pu naître que d’un droit de jambage exercé primitivement par les hauts fonctionnaires et officiers de la suite des rajahs, pendant leurs voyages ; droit que l’on a fait naître après coup de la légende religieuse, pour lui donner une apparence moins vexatoire. Peu à peu il se généralisa, à mesure qu’il perdit de son caractère blessant pour l’honneur de la femme et la dignité du père ou du mari.
Aujourd’hui, cette coutume est à ce point passée dans les mœurs, que c’est un des moyens du maître de maison d’honorer son hôte; et que le refus de ce dernier, s’il était connu du public, passerait pour une marque de mépris envers la jeune fille, et une atteinte aux lois de l’hospitalité.
Quelque bizarre que cela puisse paraître, nous ne pouvons oublier que les migrations ont apporté en Europe la coutume indoue, et que pendant plusieurs siècles du moyen âge nous avons été nousmêmes soumis à ce droit honteux, que les voleurs à main armée, qui se sont décorés plus tard du nom de gentilshommes, prélevaient, suivant leurs ca-
prices, sur les vierges des villages qui dépcndaiciu de leurs fiefs.
Donc, c’était pour m’honorer et remplir scs devoirs d’hospitalité envers moi que Kasiappa m’avait envoyé sa fille.
Je prie les philosophes, qui prétendent que certaines notions de conscience et de pudeur ne peuvent jamais se perdre, sous n’importe quelle influence, dans le cœur des créatures humaines, de vouloir bien accorder quelque attention au récit qui va suivre, et que je garantis de la plus scrupuleuse exactitude.
A mon approche, la jeune Waïramy s’était levée en souriant ; elle était charmante, je dois le dire, dans son grand pagne blanc frangé d’or, avec ses longs cheveux bouclés qui inondaient ses épaules. De race malabare, ses mains et ses pieds étaient d’une finesse irréprochable, et son corps, à peine voilé par son léger vêtement de gaze, offrait à l’œil des contours d’un gracieux et d’une netteté de formes qu’on ne trouve plus que chez les populations originaires de l’IIimalaya et qui sont restée .'MIS mélange.
Si forte que se présentât la tentation, ce ne fut qu’un éclair, et je ne cessai pas de rester maître de moi. Je dirai aux incrédules que, sans avoir la prétention d’imiter la continence des deux Joseph, il ne pouvait me plaire et il ne saurait me plaire jamais d’accepter les caresses d’une jeune fille presque encore une enfant, qui se donne à vous sans aftcction.
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et uniquement pour satisfaire à un usage ridicule et blessant.
Son père lui avait dit : Va!...
Et elle était venue!...
Je sais bien que les mœurs de l’Orient autorisent largement ces situations, que la délicatesse en ces matières n’est même point comprise; mais il est, cc me semble, des cas où la délicatesse ne doit point .compter uniquement avec l’opinion des autres. jTant pis pour qui ne comprend pas ces sentiments-là.
Je pris la jeune fille par la main et la conduisis près d’un divan, où je la fis asseoir à mes côtés. Je copie notre dialogue :
— Qui t’a emxiyée près de moi?
— C’est Kasiappa. Il m’a dit : Va porter ces pindas (gâteaux) parfumés de gingembre et d’anis à l’étranger qui repose dans la case de l’étang, et lu dormiras avec lui.
— Pourquoi as-tu obéi?
— C’est Buddhah qui parle par la boudie du chef de famille.
— Es-tu venue à moi avec peine ?
— Non. C’était à la fille du chef de la caste à venir partager ta nuit, puisque tu dormais sous son toit.
— Ne pouvais-tu te faire remplacer par une de tes suivantes?
— Je ne l’aurais pas souffert. On aurait dit dans le village que l’étranger m’avait dédaignée pour une femme de basse classe.
— Si ce n’eût pas été un usage de ta caste, et si
ton père ne te l’eût point ordonné, serais-tu venue quand meme auprès de moi ?
— Je ne sais.
— Comprends-tu bien ma question ?
— Non.
— Eh bien, je veux que tu me dises si quelque chose t’attirait vers moi.
— Non, je n’ai besoin ni de taïtou, ni de moucouti (bijoux indous), ni de pagne de soie; ce sont les femmes de la caste Rhodiah (qui enterre les morts) qui recherchent les étrangers pour cela.
— Je vois que tu ne saisis point ma pensée.
— Je suis bien jeune et peu habituée à la conversation des hommes.
— Je vais m’expliquer mieux. Promets-moi de réjiondre franchement à mes questions.
— Je te le promets.
— Parmi les jeunes gens de ton village, n’en estil aucun que tu aies remarqué pour sa force et sa beauté, aucun que tu aies regardé longuement derrièi e les lattis de la vérandah, quand il passait près (le la demeure de ton père ?
— Si, il en est plusieurs que j’aime à voir ainsi.
— Choisirais-tu avec plaisir ton époux parmi eux?
— Mon choix n’est plus à faire, je suis mariée.
— .Mariée !... exclamai-je avec étonnement; mais alors pourquoi te trouves-tu ici? Ne devais-tu pas, selon les usages, être reconduite ce soir dans la maison de ton mari ?
— Oui, cl si tu ne fusses point venu, cela se fût passé ainsi. Mais ce matin, quand Virayen-Atchari a
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sa que tu devais assister à la fête et coucher ici, il est venu trouver Kasiappa ; « Père, lui a-t-il dit, ne fais conduire que demain ma femme dans ma demeure. Ne faut-il pas honorer l’étranger? »
— Et c’est avec le consentement de ton mari que tu te trouves ici?
— C’est lui et mon père qui l’ont ordonné.
— Si tu étais libre, me choisirais-tu pour époux?
— Non ; tu n’es ni de ma race, ni de ma caste, ni de ma couleur; le Dieu que tu adores n’est pas le mien. Je ne pourrais pas t’aimer!
— Comment peux-tu offrir les prémices de ta jeunesse à un homme pour qui tu ne saurais éprouver de l’amour?
— Ainsi a fait cependant la belle Sarawasti, et le dieu Couvera comble de prospérité ceux qui suivent son exemple.
Avant de continuer à transcrire cette curieuse conversation, je sens le besoin de prier le lecteur de m’excuser si j’éveille en lui certaines images. Je crois qu’il est impossible de rester plus chaste dans l’expression sur un terrain aussi brûlant. Que l’on veuille bien songer aussi que nous sommes au milieu de l’extrême Orient, et qu’en historien fidèle je ne fais que décrire des coutumes à peu près inconnues de l’Europe jusqu’à ce jour, dans leurs symboles et leurs détails, et qu’une longue habitation dans ces contrées a pu seule me révéler.
Je poursuis :
— Eh bien, ma chère Waïramy, ajoutai-je. Couvera te saura gré de l’intention. Viens, suis-moi; je vais te reconduire moi-même dans la maison de
jon époux, qui en sera comblé de joie, j’en suis sûr.
— Tu ne feras pas cela? Pourquoi veux-tu me déshonorer ?
— Te déshonorer!
— Oui ; tout le monde dira demain dans le district : L’hôte de Kasiappa a dédaigné sa fille; et l’on, croira que je suis frappée d’éléphantiasis ou de lèpre.
— Ne serai-je point là pour affirmer le contraire ?
— On ne te croira pas, car alors ce serait une insulte à la fille de ton hôte, et tout le monde te dirait : Pourquoi Tas-tu dédaignée ? et Virayen lui-même me repousserait en disant : Que ferais-je de cette femme dont l’étranger n’a point voulu ? Et toute ma vie je serais une nirnâtha (femme sans mari).
— C’est bien ; puisque telles sont les idées de ta caste, reste ici jusqu’au jour; et le village et ton mari seront libres de croire tout ce qu’ils voudront.
— Je ne puis rester sans avoir partagé ta couche...
— C’est à mon tour de ne pas te comprendre.
— Tu connais les cérémonies qui ont eu lieu aujourd’hui. Vois mon pagne... c’est le pagne blanc des nouvelles mariées, c’est celui que l’on conserve le lendemain comme un souvenir.
— Eh bien ?
— Eh bien, il ne portera pas de traces de ma virginité, et no pouvant les montrer en sortant de ta demeure, chacun dira de moi avec mépris : Celle-là
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a déjà eu commerce avec des rhodias et des hommes de basses classes ; car il n’y a que les parias capables d’enfreindre la loi, et d’avoir commerce avec des jeunes filles avant les cérémonies de leur nubilité.
Je connaissais d’avance l’inutilité de mes eftorts et l’impossibilité de faire comprendre à une femme indoue qu’un homme pût refuser ses caresses. En dehors môme des circonstances particulières où je me trouvais et où une question d’hospitalité et de croyances religieuses primait toutes les autres, on n’obtient d’autre réponse que celle-ci : « Tu n’aimes donc point les belles filles? Sans doute tu me trouves laide ou trop âgée. » Vous avez beau faire vibrer toutes les cordes, essayer de trouver, dans un coin de la conscience, un soupçon de pudeur, une idée de dignité, si fugitifs qu’ils puissent être; vous n’arrivez qu’à vous faire jeter à la figure, entre deux éclats de rire : — Va, tu n’es qu’un perpika (en sanscrit et en tamoul, eunuque).
En quelque lieu que ce soit, quelle que soit la caste à laquelle elle appartienne, et les prescriptions les plus sévères contre l’adultère — car toutes les classes de la société ne livrent point leurs femmes aussi facilement que cela au premier venu, — la femme indoue se donne à tout homme avec qui elle se trouve seule pendant dix minutes.
Aussi, dans la situation curieuse où je me trouvais, je n’avais qu’un moyen d’en sortir : c’était d’opposer une croyance religieuse à une autre. Je l’employai, et je jurai à Vaïramy, d’autant plus dangereuse qu’elle devenait plus pressante, qu’avant de
laCi VOYAGE AU PAYS DES BAYADÈRES.
quitter mon pays, j’avais promis à une charmante jeune femme, en prononçant le serment sur les livres sacrés, de ne pas l’oublier pendant tout mon voyage.
A peine eus-je prononcé ces paroles, que Waïrainy se leva du divan sur lequel elle était assise auprès de moi et s’accroupit à mes pieds. Franchement, il était temps! Et si la raison donnée à Waïramy, en dehors de la forme religieuse dont je l’avais entourée, n’eùt pas été vraie, je dois dire que je n’aurais pas eu la force d’en inventer une.
— C’est bien! répondit simplement la jeune fille ; il faut tenir ton serment. Celui qui manque à la promesse faite aux dieux renaîtra dans le corps d’un vautour aux pieds jaunes.
Puis, se levant prestement, elle ajouta :
— Attends-moi quelques instants; il est un moyen de tout arranger.
Et, franchissant la vérandah, elle disparut dans les bosquets du jardin.
Elle reparut au bout de quelques minutes, tenant une jeune colombe enveloppée dans un coin de son pagne.
— Tiens, me dit-elle en souriant, ma caste m’in- ' terdit d’attenter à la vie des animaux; accomplis toi-méme le sacrifice...
— Pourquoi immoler cette gentille petite béte?
— Tu ne comprends pas?
Et, disant cela, Wïramy me montrait son pagne blanc.
J’avais saisi l’intention, mais j’hésitais.
— Il le faut, insista-t-elle.
CEYLAN
Je détournai la tête, appelant à moi tout mon courage, et quelques gouttes du sang de la pauvre colombe tombèrent sur le pagne blanc de Waïramy.
C’était un sacrifice aux absurdes préjugés de sa caste...
Aux premières lueurs de l’aube, qui ne tardèrent pas à paraître; la fdle de Ka.siappa, dépouillant, selon la coutume, son léger vêtement, qui du reste ne voilait aucune de ses formes, se plongea dans l’étang qui était à quelques pas de la vérandah, pour faire les ablutions prescrites, .le détournai les regards. En quelques secondes elle eut rejalé autour d’elle les quelques mètres de gaze qui ne servaient qu’à rendre sa beauté plus piquante; et, ayant pris ma main, quelle appuya sur son coeur en signe d’adieu, elle regagna la maison de son père.
En rentrant dans la chambre, près du divan sur lequel nous nous étions assis, j’aperçus une des Heurs rouges amatlès qui ornaient la chqvelure de Waïramy, qu’elle avait, par mégarde, laissée tomber à terre; je la ramassai et la glissai entre les pages de mon portefeuille. Ce fut le seul souvenir que j’emportai de cette nuit.
Le matin même je prenais congé de Kasiappa c? de sa famille, et je rentrai à Kaltna, où, je dois le dire, la fin de mon aventure ne fut pas accueillie sans incrédulité... « Gela est héroïque, mais fabuleux, » me dit M“* Duphot en déjeunant. Chose extraordinaire, on a beau être fidèle à une affection, à un souvenir, ce sont toujours les femmes qui ridiculisent celle fidélité.
ï Comme on le voit, le niveau moral des femmes de Ceylan est peu élevé. On se marie là comme partout ailleurs, mais les unions n’ont aucune importance au point de vue de la continence des époux, qui continuent à apporter le plus de variété possible dans leurs amours, sans que l’un ou l’autre sc trouve froissé de la liberté prise par son conjoint.
Chose extraordinaire, et que je n’ai observée nulle part ailleurs dans le monde, à litre de coutume : il est rare, parmi les populations des campagnes de l’intérieur de Ceylan, qu’une femme ne soit pas la maîtresse de tous les frères de son mari, avec le consentement de ce dernier. Tous alors réunissent leurs propriétés et vivent en commun, sans la moindre gène.
J’ai vainement cherché le pourquoi d’une habitude aussi contre nature ; les raisons qui m’ont été données sur place sont tellement absurdes que je n’ose les relater ici.
Un collecteur anglais, avec qui je m’entretenais de cette coutume, me dit qu’elle avait eu pour résultat de constituer de grandes propriétés, en diminuant le nombre des membres de la famille. Il se pourrait que ce lut là un des motifs sérieux de cette conduite.
Quoi qu’il en soit, je constate que la polyandrie » est beaucoup plus commune à Ceylan que la polygamie. En réalité, la liberté des mœurs permet de dire qu’il n’y a point de liaisons sérieuses, et que la , femme qui a i)lusicurs maris n’exige pas d’eux une ’ fidélité qu’elle ne leur accorde pas.
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Les femmes sont en général fort jolies, malgré leur teint bronzé. Vives, alertes, elles ornent leur chevelure avec goût, et portent un costume qui laisse complètement à nu le torse entier, qu’elles ont fort beau; un simple pagne de soie ou de cotonnade, suivant les fortunes, et c’est tout.
Il est à remarquer que les femmes rhodias et parias, qui sont les rebuts de la population, et que l’on rencontre dans les ports vendant leurs charmes aux matelots de toutes les nations, sont les seules qui se couvrent la poitrine, à l’aide d’une espèce de camisole sans manches, qui est un signe de prostitution.
Une anecdote à ce sujet.
Lord Torrington, successeur de sirColin Campbell, venait d’être nommé gouverneur de Ceylan. Quelques jours après son arrivée à Colombo, il fit une excursion dans l’intérieur de l’îlc, avec trois ou quatre de ces ladies aux cheveux couleur filasse, à l’air sentimental et rêveur, le tout panaché de chapeaux jaunes, de robes vert-pomme et d’ombrelles roses, comme l’Angleterre en déverse chaque année plusieurs cargaisons sur le continent, avec les couteaux de Birmingham et les aiguilles de Scheffield.
Arrivée dans un village, la troupe fut reçue par une vingtaine de jeunes filles qui venaient lui offrir des fruits et des cocos pour se rafraîchir. En apercevant les charmantes Cyngalaises, qui se présentaient à elles les seins nus, les cheveux épars et retombant jusqu’aux hanches en boucles soyeuses et parfumées, les pudiques vierges d’Albion se voilèrent la face en poussant, dans leur patois harmonieux, une
série d'aho et de shoking à faire envoler les petits oiseaux qui gazouillaient dans les tamariniers.
Grand émoi ! on n’osera plus se promener dans les petits sentiers : la morale effarouchée de trois ou quatre filles sur le retour, qui portent toujours à la ceinture leur petit flacon de brandy, et crayonnent, sans sourciller, sur leur album, l’Apollon dn Belvédère ou l’Hercule arrêtant le quadrige, sans la feuille de vigne, exigeait que l’on changeât les moeurs de ce peuple; et quelque cuistre de recteur anglican brochant sur le tout, une ordonnance fut rendue, portant que toutes les femmes, sans distinction de caste et de religion, eussent dorénavant à se couvrir les seins et les épaules.
A peine cet arrêté pris par le gouverneur, malgré son conseil, qui connaissait mieux le pays, fut-il connu, qu’une morne stupeur s’empara de tous ces pauvres gens, qui payent sans murmurer pour que les blancs les laissent en paix, mais qui préféreraient mourir plutôt que de renoncer à leurs antiques coutumes.
Voilà donc d’un trait de plume toutes les femmes de Ceylan rangées dans la catégorie des parias et des filles de joie des ports.
De tous les côtés de l’île des pétitions arrivèrent au gouvernement; les femmes soulevèrent leurs maris, leurs frères, refusèrent de payer l’amende et de rien changer à leur costume ; la première qui fût sortie couverte eût été chassée à l’instant et de sa famille et de sa caste.
11 fallut céder devant cette imposante manifesta-> tion, et l’ordonnance fut rapiierlée, au grand regret
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des pudiques ladies et de l’imbécile de pasteur qui avaient causé tout le tapage.
D’aucuns penseront, les bureaucrates français par exemple, qu’en persévérant on eût eu raison de cctto résistance : ceux qui connaissent le pays savent qu’il ne serait pas plus facile de plier les Indous à nos mœurs, à notre civilisation, que de leur ravir leur soleil, et d’acclimater leurs fruits et leurs plantes dans nos froides et brumeuses contrées.
Les hautes classes, dont les Anglais se servent pour gouverner plus facilement les masses, ont acquis un certain vernis de surface qui pourrait donner le change à un observateur superficiel. Au fond, elles n’ont fait que raffiner leurs vices au contact des Européens et en acquérir d’autres qui leur étaient inconnus.
Il n’est pas un Cyngalais, même parmi les hauts fonctionnaires, qui ait abandonné ses préjugés de , caste. Et les Anglais eux-mêmes, qui trouvaient leur intérêt à laisser ces divisions qui rendent les révoltes plus difficiles, les ont maintenues avec soin, et se soumettent à toutes leurs exigences dans leurs relations avec les natifs.
Primitivement, lors de la conquête brahmanique, les Cyngalais ne furent divisés qu’en quatre castes ; les rois, xchatrias, — les prêtres, brahmes,
— les commerçants, waysias, — les bas artisans et les laboureurs, soudras. Ce sont les mêmes divisions que celles imposées à la presqu’île de l’indoustan, et je renvoie aux pages que je consacrerai à la grande terre l’étude de ce fonctionnement théocratique, créé pour perpétuer le pouvoir des
prêtres, et qui eut dans l’Inde beaucoup plus d’importance qu’àCeylan.
Dans cette île, la révolution religieuse opérée par Buddhah renversa de bonne heure les castes comme pouvoir politique, pour ne les laisser subsister que dans les relations de la vie privée.
Aujourd’hui les quatre grandes castes primitives n’existent plus : elles se sont subdivisées en une foule d’autres, représentant les différents métiers et professions exercés par le peuple; et l’état des mœurs, barrière infranchissable il est vrai, concontribue plus à maintenir leur existence que la loi.
Il serait difficile de les dénombrer toutes. En voici quelques-unes, prises dans les subdivisions les waysias et des soudras. Quant aux deux castes des rois et des prêtres, bien que les hautes classes de Ceylan aient la prétention de leur appartenir, sous le nom de radjah-wansé et de brahminawansé, elles renferment en elles les éléments les plus hétérogènes et n’ont point conservé la pureté des castes indoues.
Les welalés. — Cultivateurs, forestiers et jardiniers.
Les nilmakarheia. — Bergers, conducteurs d’éléphants et dompteurs de chevaux.
Les alchari. — Forgerons, menuisiers, sculpteurs, constructeurs de maisons.
Les haunaouli. — Tailleurs, brodeurs de châles, fabricants de sellerie et harnachement pour chevaux et éléphants.
Les tchandos. — Fabricants de liqueurs fermentées extraites du palmier et du cocotier.
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Les karawés. — Pécheurs, constructeurs de jfanots, plongeurs de nacre et de perles, j Les hella-baddès. — Potiers.
I Les ambatia. — Barbiers.
Les baoumis. — Dompteurs 'd’éléphants sauvages.
Les rabda-baddès. — Blanchisseurs.
Les tchaléas. — Écorceurs de cannelle.
Les hakourou. — Fabricants de jagre ou sucre de palmier.
Les haounou-baddès. — Fabricants de chaux.
Les pawnayo. — Moissonneurs, faucheurs, fabricants de fagots, garçons d’écurie.
Les totah-védah. — Chasseurs de tigres, panthères et autres animaux.
Les padouhas. — Fondeurs, industriels.
Les barraoua-daddès. — Tisserands, danseurs, musiciens, fabricants de tam-tam et autres instruments.
Les oli. — Porteurs de statues des mauvais génies, danÿ les assouriahs ou processions.
Les bohis. — Porteurs de palanquins, courriers des rajahs.
Les h:tn Ji. — Vanniers.
Les pandarons. — Mendiants.
Les pâli. — Blanchisseurs des basses classes.
Les radaya. — Ecorceurs de bois de teinture.
, Les kinnera-baddès. — Fabricants de cordes et .de nattes.
Les gattarous. — Criminels ou issus de criminels mis hors la loi.
VOYAGE Aü PAYS DES BAYADÈDES.
Les yaka-karou. — Maraudeurs, qui passent pour adorer le diable.
Les marrakala. — Issus des musulmans, venus de la côte d’Arabie, tous pêcheurs et plongeurs de perles.
Les ouatsa. — Etrangers, sang mêlé, et Chinois ou issus de la race jaune.
Les parias ou rhodias. — N’appartiennent à aucune caste, n’ont d’autre moyen d’existence que la maraude, dévorent les cadavres des animaux morts et sont repoussés de toutes les maisons comme des êtres impurs.
11 est à remarquer que les missionnaires de la loi du Christ, de celui qui a dit : « Laissez venir à moi les souffrants, les déshérités et les faibles », se soumettent à ce préjugé, et ne sont ni les moins empressés ni les moins durs quand il s’agit de chasser du temple ce pauvre paria, bouc émissaire de l’extrême Orient.
Ils s’en tirent d’une façon singulière. Si nous ne proscrivions point le paria de nos églises, disent-ils, nous en chasserions toutes les autres castes, qui ne consentiraient jamais à s’abriter sous le même toit que lui. Voilà oü nous en sommes en fait de morale évangélique. Autrefois on disait — il est vrai que c’est si vieux : — Entre deux fautes, entre deux péchés, il n’en faut admettre aucun. Escobar est arrivé, qui a dit : Entre deux péchés, il vaut mieux commettre le moindre que le plus grand.
Tout un droit nouveau est né de là, celui de la fin par les moyens.
Parmi toutes ces castes, trois seulement se gar-
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dent, avec un soin extraordinaire, de toute liaison, de tout mélange même passager avec les autres : ce sont la caste des bohis ou porteurs de palanquins, celle des Ichaléas ou écorceurs de cannelle, et celle des Atchari ou forgerons, sculpteurs et constructeurs. Aussi jouissent-elles d’une renommée qui les place beaucoup au-dessus des autres.
Dans le cours de ce voyage, nous aurons l’occa- .sion de faire connaissance avec une foule d’habitants de villages appartenant à ces différentes castes ; nous les verrons agir, se marier, exercer leur profession. Du fait naîtra d’elle-même l’étude plus approfondie des mœurs... Je crois qu’il est plus intéressant de conduire le lecteur dans l’Inde, à travers une série de faits et d’anecdotes, de le faire voyager avec soi, à pied, en charrette à bœufs, à dos d’éléphant, de le faire assister aux mariages, aux cérémonies religieuses quand il s’en présente, de l’initier au jour le jour à la vie de l’Indou, que de lui donner le résultat de sa propre expérience, en des récits, des études et des descriptions privés de mouvement et d’originalité.
Cependant la fin de mon séjour à Kaltna approchait, et mes aimables hôtes, fidèles à leurs promesses, faisaient leurs préparatifs pour m’accompagner ; on remettait à neuf les roues des charrettes à provisions qui devaient nous suivre. Tanapassary, le forgeron de la plantation, forgeait des pièces de rechange du matin au soir, assisté d’Amoudou qui lui servait de frappeur. La force athlétique du négro émerveillait les Cyngalais au delà de toute expression : pendant des heures entières il manœuvrait le
plus lourd des marteaux du forgeron, sans qu’une goutte de sueur vînt perler sur sa peau.
On voyait bien qu’il était né au milieu des sables de la Nubie. Gomme ce brave garçon savait bien se ’ faire pardonner son unique défaut, son trop de faiblesse pour la bouteille ! Il ne faudrait pas croire que je lui eusse ordonné d’aider le forgeron dans son travail. Non ; il avait pris d’amitié Tanapassary et il le lui montrait, à sa manière à lui, en le soulageant de la partie la plus rude de son ouvrage.
D’autres ouvriers étaient employés au charronnage; d’autres construisaient une tente-abri, pour le cas où nous serions obligés de camper dans les bois de la montagne, où les villages sont plus rares et les asiles ou bengalows forts éloignés. D’autres préparaient les provisions de vin , de sucre , de liqueur, de café. Sous la vérandah, une demi-douzaine de couturières, sous la direction de M”' Duphot, installaient les rideaux du haoudali, dans lequel cette dernière devait habiter, sur le dos de l’éléphant Nirjara.
Le haoudah de voyage est une véritable petite chambre munie de fenêtres et de portes, et dans lequel femmes et enfants sont à l’abri de tout danger, aussi bien des maraudeurs que des fauves. Il suffit de choisir pour porteur un éléphant de confiance. Le noble animal, qui est plutôt un ami de la maison qu’un serviteur, ne vous trahira pas.
Un jour, un ami me demandait ce que j’avais vu de plus curieux, de plus intéressant dans mes voyages.
— L’éléphant, répondis-je.
— Bah ! me dit mon interlocuteur, un éléphant !
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ça SC voit partout. Et, avec cet accent persifleur qui est le propre du Parisien, il ajouta :
— J’en ai rencontré deux ou trois sur les boulevards; il est vrai qu’ils se rendaient au cirque.
Non, l’éléphant ne se rencontre point partout... La pauvre bête que vous traînez à l’arriére d’une voiture, que vous exhibez dans les foires avec l’accompagnement obligé de tigres, lions et chacals, n’est plus un éléphant. Regardez son œil triste et morne. Pendant que Jack lui apporte son déjeuner, qu’on lui fait déboucher une bouteille, que le cornac fait claquer son fouet, il songe aux grands bois entourant des lacs sans fin où s’est écoulée son enfance ; il voit ces horizons lointains, bordés par l’Océan ou des montagnes bleuâtres, ces vastes plaines dans lesquelles l’herbe verte lui montait jusqu'à la bouche et qu’il pâturait à son aise; il songe à ces vents tiédes et parfumés du soir qui donnaient la vie à ses puissants poumons, aux fruits qu’il avait l’habitude de secouer sur l’arbre, à tout ce qu’il aimait enfin, et qu’il ne reverra plus.
Un jour on l’a pris par surprise : son maître qu’il aimait, l’a vendu en lui disant de suivre l’étranger; il l’a suivi docilement, ne croyant pas qu’on voulût le tromper, lui qu’aucune force humaine ne pourrait contraindre s’il refusait d’obéir; il est monté sur un navire, puis il s’est fiiit l’esclave, le serviteur, le gagne-pain de celui qui l’emmenait. Tout de dévouement et de bonté, il adoptera sa nouvelle famille, il sera gai devant le public et ne malmènera point trop Jack qui lui mange, en le servant, ses meilleurs fruits.
Oui, mais le soir, quand il sera seul dans cette cage qu’il broyerait d’un coup d’épaule s’il voulait reconquérir sa liberté, il pleurera, le pauvre colosse, en pensant à la côte de Coromandel, à l’île de Manaar, près desquelles il se baig-nait dans ses jeunes années; il pleurera, car il mourra bientôt décrépit et phthisique, emporté par un climat sous lequel il ne peut vivre, alors que dans les grands bois de Ceylan et les jungles de l’Indoustan, son aïeul, deux fois centenaire, est encore plein de force et de santé.
Vous tous qui assistez à cette agonie qui dure dix à quinze ans, vous êtes-vous jamais demandé ce que doit souffrir, pour mourir, ce géant intelligent, qui pense, se souvient, aime et regrette ?
Savez-vous qu’il vit trois siècles dans son pays, que la nature lui a donné une santé égale à sa force et à sa taille, et une intelligence, la première en ce monde après celle de l’homme? Vous doutez-vous bien de ce qu’il faut de douleurs morales et de tortures physiques pour démolir en quelques années cette puissante machine ?
Et lui l’ami, le serviteur fidèle, il meurt un beau jour sans avoir songé à se venger.
Non, ce n’est point l’éléphant, cette pauvre bête qui lutte contre le souvenir et la mort.
Venez ici, sur les bords du lac de Kandellé, ou dans les vallées ombreuses du pic d’Adam, si vous désirez le voir dans toute sa vigueur et son intelligente majesté.
11 est merveilleux de voir, à Ceylan, comme cet animal se plie admirablement à toutes les exi-
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gençes, à tous les besoins de son maître; tour à tour portefaix, bûcheron, commissionnaire, faucheur, fabricant de fagots, il obéit sur un signe, un mol, un geste, et accomplit le travail commandé avec une intelligence raisonnée des ordres reçus : cela ne fait pas l’ombre d’un doute.
Les anciens Cyngalais les employaient à la guerre, pour laquelle ils avaient, paraît-il, de merveilleuses aptitudes; et l’bistoire du pays est remplie de luttes et de combats dans lesquels les éléphants donnèrent au premier rang et sé couvrirent de gloire, en s’entre-tuant plutôt que de céder. Les Portugais, qui les premiers fondèrent un comptoir dans cette île, furent mis en complète déroute, chaque fois qu’ils tentèrent de pénétrer dans l’intérieur, par des armées d’éléphants qui fondaient sur eux sans s’inquiéter de leurs armes à feu.
Quand un de ces animaux s’était distingué par un trait de courage, on le caparaçonnait d’or et d’argent, et s’il venait à être tué, on lui faisait de superbes funérailles et on brûlait son corps sur un bûcher.
Suivant les historiens cyngalais, les éléphants guerriers étaient embrigadés en compagnies et corps d’armées, avec des chefs dont ils reconnaissaient parfaitement les insignes, et auxquels ils obéissaient aveuglément.
A ceux- que cette assertion ferait sourire d’incrédulité, je rappellerai que les Romains furent battus, à Tusculum et à Héraclée, par le roi d’Épire, Pyrrhus ; et que ce dernier ne dut ses victoires qu’à un corps d’éléphants dressés au combat, qui, dans
chacune de ces rencontres, chargea en tête de l’armée et mit en déroute les soldats de Scipion.
Pour être plus pacifique aujourd’hui, l’éléphant n’en remplit pas ses fonctions avec moins de zèle et d’intelligence. On ne peut le conduire, en raison de sa force extraordinaire, que par la douceur et le raisonnement. Que ferait la violence sur un animal qui, d’un coup d’épaule, peut briser chaînes, poteaux, palissades et murailles, et pour qui ce n’est qu’un jeu de. casser, d’un coup de trompe, les reins à un tigre ou à un rhinocéros ?
Mais son éducation est facile à faire. En peu de temps il comprend votre langage et exécute vos ordres avec une dextérité et une promptitude vraiment étonnantes.
Suivez le long des chemins un éléphant que son cornac accompagne : ils font peut-être un longvoyage, peut-être est-ce l’éléphant sacré d’une pagode qui va faire un pèlerinage au Gange, pour rapporter sa charge de celte eau sainte qui sert à fabriquer l’eau lustrale des cérémonies.
Approchez-vous : l’Indou converse avec son compagnon de voyage, qui attache sur lui ses petits yeux pétillants d’intelligence et de malice, tout en faisant mouvoir, autour de sa tête, comme des ailes ' de papillon, scs deux grandes oreilles, dont il sem- ] ble s’éventer. ;j
Vous entendriez certainement une conversation || dans ce genre, sorte de monologue que l’éléphant interrompt de temps à autre par des cris indiquant parfaitement qu’il comprend son interlocuteur ;
— Eh bien, Andjàli, lui dit l’Indou en l’appelant
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par son nom, veux-lu me donner ta trompe pour que je monte sur ton cou? Je suis las de marcher.
L’animal passe sa trompe du côté opposé au •cornac. .
— Tu ne veux pas ; je vois ce que c’est, tu préfères que je reste à côté de toi pour te tenir compagnie. Eh bien, vrai, tu n’es pas raisonnable, songe que nous marchons depuis le jour; si tu n’es pas plus complaisant pour moi, je ne te dirai pas l’histoire de la belle Nicbdaly, enlevée par Vischnou, et ce soir tu n’auras point de jagre (sucre de palmier) ni de riz grillé.
Andjàli, à qui la perte du récit des aventures de la belle Nicbdaly parait peu sensible, en entendant parler du jagre et du riz grillé, qui sont deux mets pour lesquels il professe un véritable culte, adoucit sa voix, qui donne alors comme un son de trombone, déroule sa trompe, soulève son cornac et l’asseoit sur scs épaules.
— Là, dit l’Indou, je te reconnais bien, gourmand ; il n’y a rien de tel que cela pour te faire mareber. Allons, bon, où vas-tu maintenant? Ce n’est point une raison, parce que tu aperçois un champ de cannes à sucre, pour te déranger de la route.
Et l’éléphant de s’arrêter tout à coup, de balancer sa trompe, de pousser de petits grognements, et de s’arranger si bien que le cornac, voyant qu’il r-.it trop de peine à son gros compagnon, descend d’ordinaire, et lui achète un faix de ces succulentes cannes, que l’animal mâche en se dandinant et en clignant les yeux d’un air béat et salislàit.
Mais il n’cst pas au bout de ses peines. Qu’il n’obéisse pas au moindre signe, qu’il donne un sujet quelconque d’ennui à son conducteur, et ce dernier va lui reprocher pendant toute la journée £0 cadeau qu’il lui a fait, pendant que, pour l’apaiser, l’éléphant lui caressera* la figure avec sa trompe, ou, par manière de jouer, lui enlèvera son turban.
Je ne saurais trouver une comparaison qui me paraisse plus juste ; l’éléphant et son cornac, en campagne, ressemblent à deux enfants qui s’en vont par les chemins, riant, sautant, se disputant quelque peu, et finalement restant toujours bons amis. On ne saurait se faire une idée du caractère gai de cet animal, ni des bons tours qu’il aime à jouer à l’un et à l’autre dans les habitations où il est familier.
Parmi les domestiques attachés à la maison de son maître, il en est toujours quelques-uns qu’il affectionne beaucoup, et d’autres qu’il ne peut sentir : affection et haine sont parfaitement raisonnées, et ont toujours pour origine les attentions ou l’indifférence avec lesquels on le traite. Il n’est sorte de prévenances qu’il n’ait pour ceux qu’il aime. Portent-ils un fardeau, il les en décharge ; les rencontret-il au dehors, il les prend sur son dos pour rentrer à l’habitation; il leur obéit, bien qu’ils ne soient point chargés de lui commander, ce qui est une grande concession de l’animal, qui connaît parfaitement ceux qui ont droit à son obéissance. 11 rapportera de la forêt, où il va se promener, des fleurs, des fruits à leur intention.
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Quant à ceux qui, pour une raison ou pour une autre, lui déplaisent, il ne manque jamais une occasion de leur jouer de petites farcôs, sans importance il est vrai, mais qui ne sont pas toujours du goût de ceux qui les subissent : il les pousse dans les petits étangs qui servent à arroser les rizières, mange le riz de leur déjeuner quand il est cuit à point, les inonde d’eau à l’aide de sa trompe, ou les balance en l’air, en les tenant suspendus pendant quatre à cinq minutes par les pans de leur chemise.
S’il aperçoit tout à coup son maître pendant qu’il se livre à un de ces exercices, à la grande joie du camp allié, il prend immédiatement un air indifférent et s’en vient lui caresser la.fîgure ; il a peur d’être grondé, et cherche à prévenir l’orage par son amabilité.
Il est un fait dont l’évidence ne saurait se nier ; c’est qu’il comprend tout ce qu’on lui dit, assemble ses idées, raisonne, procède par comparaison, et a une prodigieuse mémoire.
En lui accordant tout cela, je vais bien moins loin que les Indous encore, qui lui accordént presque autant d’intelligence qu’à l’homme.
Cela est sans doute exagéré, mais en restant dans les bornes que j’indique, on est certainement dans le vrai.
Si vous ne voulez point accorder ces qualités à l’éléphant, s’il ne raisonne pas, s’il ne sait pas associer ses idées, les comparer entre elles et juger, vous n’expliquerez jamais comment ce colosse, qu’aucune force humaine ne saurait contraindre, sc
lègue de famille en famille pendant les deux siècles de son existence, et arrive à l’heure de sa mort sans avoir fait le moindre mal, même à un enfant.
Si l’éléphant ne raisonne pas, ne juge pas, voiv. n’expliquerez jamais, d’une manière logique, cer. preuves multipliées d’intelligence et de raisonnement qu’il donne tous les jours.
Il est vrai de dire que les qualités intellectuelles de cet animal (j’éprouve presque un remords à l’appeler ainsi) ne sont mises en doute que parles gens qui ne l’ont jamais vu à l’œuvre dans son pays d’origine.
Je vais citer quelques traits dont j’ai été témoin et dont je puis garantir la parfaite authenticité. Je les choisis parmi les moins extraordinaires, ne voulant point me faire appliquer le dicton du « voyageur qui vient de loin ! »
Si j’écrivais pour des Orientaux ou uniquement pour un de nos compatriotes qui ont habité ces contrées, je ne m’entourerais point d’autant de précautions oratoires.
A quelques lieues de Pondichéry, il existe une pagode célébré du nom de Willenoor, qui reçoit, à l’époque des grandes fêtes de mai, une foule de cinq à six cent mille pèlerins, accourus de tous les côtés de l’Inde entière. Cette pagode possède un ^certain nombre d’éléphants sacrés et, parmi eux, lun éléphant quêteur.
1 Deux fois la semaine, ce dernier se rend dans les villages et à Pondichéry, accompagné de son cornac, et quête au profit des brahmes de Willenoor. Que de fois, travaillant sous la vérandah, entouré de
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lattis (rideaux de vétiver), du premier étage de ma maison, n’ai-je pas vu sa grosse trompe soulever le rideau mobile et se balancer pour me demander une pièce de menue monnaie, qu’il aspirait de ma main ‘ dans sa trompe à dix centimètres de distance au ' moins.
Je ne manquais jamais de lui donner une petite pièce pour sa pagode, et pour lui une livre de pain que mon domestique trempait dans la mélasse, dont il était très-friand. Comme on le pense bien, nous étions devenus en peu de temps deux amis. Il ne m’avait jamais vu qu’en déshabillé, c’est-à-dire en mauresque légère de soie du pays et à travers les colonneltes du balcon de la vérandah.
Un jour j’eus à me rendre à Willenoor pour affaires. J’arrivai à midi; le soleil incendiait la terre; personne dans les rues ou sous les vérandahs, tout le monde faisait la sieste.
Ma voiture s’était arrêtée sur la place principale, sous un manguier, et j’allais me diriger vers la maison du thasildar, chef du village, lorsque tout à coup, de la pagode qui se trouvait en face, sort au galop un monstrueux éléphant noir. Il arrive sur nous, et avant que j’aie eu le temps seulement de me reconnaître, il m’enlève, me place sur son cou et reprend à toute vitesse le chemin de la pagode : il me fait traverser la première enceinte, celle du grand étang des ablutions, et me conduit droit au quartier des éléphants.
Arrivé là, il me dépose à terre, au milieu de tous ses camarades; c’était l’éléphant quêteur qui m’avait reconnu. Il poussait des petits cris, accompa-
gnés de balancements de trompe et de battements d’oreilles, que sans doute ses amis traduisirent à mon avantage; car au moment où le tbasildar, suivi de quelques bralimes de la pagode, accourait chercher l’explication de l'événement, ils purent me voir tranquille et complètement rassuré, au milieu de ces monstrueuses bêtes qui me faisaient une véritable ovation.
— C’est extraordinaire, dit un des brahmes : je ne les ai jamais vus faire autant d’amitiés à personne.
Je lui expliquai mes petits cadeaux hebdomadaires à l’éléphant quêteur.
— Cela ne m’étonne plus, me répondit-il ; il a déjà conté cela à toute la bande, et les gourmands vous font fête pour en obtenir autant.
— Se pourrait-il ? fis-je avec étonnement.
— J’en suis parfaitement sûr. Voulez-vous en faire l’épreuve ? Passez le bras autour de la trompe de votre ami et faites-lui signe de sortir avec vous: ils vous suivront tous. Laissez-vous conduire, et vous allez voir où ils vont vous mener.
Je suivis de point en point la recommandation : l’éléphant quêteur et moi nous prîmes les devants, les neuf autres emboîtèrent immédiatement le pas, échangeant entre eux des cris de contentement. Nous franchîmes la porte de la pagode, et ils me conduisirent tout droit chez un boulanger indigène. J’eusse été stupéfié d’étonnement, si je n’eusse déjà connu la merveilleuse intelligence de ces animaux.... Arrivé là, on comprend que je dus m’exécuter, et je leur fis cadeau à chacun d’un pain enduit de ce
précieux sirop de canne dont ils font leurs délices.
Le bralime avec qui j’avais déjà lié conversation, et qui était professeur de philosophie au temple de Willenoor, m’apprit que de temps en temps l’éléphant quêteur échappait à leur surveillance, et allait quêter pour son compte jusqu’à Pondichéry; et comme il connaissait parfaitement le hazai' où il allait à la provision à son tour, il s’y rendait, déposait tout Tardent qui remplissait sa trompe sur la table d’un marchand de fruits, et mangeait des cannes à sucre, des ananas, des bananes, des mangues et du jagre autant que l’Indou voulait lui en donner.
Le fait suivant s’est également passé sous mes yeux.
Chacun sait que l’on parvient à habituer l’éléphant à faire n’importe quel travail. Aussi je ne m’inquiète point de relater des traits se rapportant uniquement à cet ordre d’idées. Je préfère relever ceux qui indiquent un véritable raisonnement de la part de l’animal.
Dans les habitations, on fait en général boire les bestiaux dans de grandes auges en bois remplies avec de l’eau de puits à l’aide d’une pompe. On en use ainsi pour que l’animal désaltéré ne touche pas à l’eau stagnante et putréfiée des étangs.
Et c’est d’ordinaire un éléphant qui, de bon matin, pompe, pendant près d’une heure, pour remplir ces auges monumentales. Inutile de dire qu’habitué à ce service, il n’a pas besoin d’être commandé, et que tous les matins, une heure avant le lever du
soleil, il est à sa besogne, avec l’exactitude d’un réveil-matin... qui marche.
J’étais un jour à Trichnapoli, chez un négociant de mes amis, qui possédait une magnifique habitation à quelques lieues de la ville; le soleil se levait; mon domestique venait de m’éveiller pour le bain. En passant dans la cour, j’aperçus un gros éléphant blanc qui pompait mélancoliquement en fermant les yeux, ayant l’air de se distraire, par la pensée, de cette ennuyeuse besogne. Il salua ma présence par un joyeux battement d’oreilles, — car depuis deux jours que j’étais arrivé, je lui avais donné force friandises, — mais il ne se dérangea pas de son travail : avant d’être libre, il devait remplir l’auge.
J’allais passer en le caressant de la main, lorsque je remarquai qu’un des deux troncs d’arbre qui soutenaient l’auge par chaque bout avait glissé de côté ; il arrivait que l’auge, continuant à être supportée d’un bout par l’autre tronc, allait se vider sans qu’il fût possible de la remplir, dés que l’eau serait au niveau du bord qui se trouvait en contrebas.
Je m’arrêtai pour voir ce qui allait se passer.
En voyant tomber l’eau par le bord inférieur, l’éléphant allait-il abandonner sa besogne, la croyant terminée, ou bien s’apercevant qu’il s’en fallait de plus d’un pied que l’auge ne fût pleine de l’autre bord, s’obstinerait-il à pomper jusqu’à ce qu’elle fût pleine des deux côtés, ce qui ne devait jamais arriver?
Au bout de quelques minutes l’eau, en effet, commença à s’écouler par le côté qui avait perdu
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son soutien. L’éléphant, voyant cela, commença à donner quelques signes d’inquiétude ; mais comme il s’en fallait de beaucoup que l’autre bord plus rapproché de lui fût plein, il continna à pomper.
Voyant que l’eau continuait à s’en aller, il abandonna le manche de la pompe et vint observer de près le phénomène dont il ne paraissait point se rendre compte facilement; trois fois il retourna pomper, trois fois il revint observer l’auge. J’étais tout yeux et impatient de voir comment cela allait finir. Bientôt un fort battement d’oreilles sembla indiquer que la lumière se faisait dans son intelligence.
Il vint flairer le tronc d’arbre qui avait glissé de dessous l’auge; un moment je crus qu’il allait le remettre en place; mais ce n’était pas, je le compris, le côté qui débordait, qui l’inquiétait, mais bien le côté qui ne voulait pas se remplir. Dès qu’il eut bien saisi la difficulté qui le préoccupait, il ne fut pas long à trouver le moyen d’en sortir. Soulevant l’auge, qu’il appuya pour un instant sur une de ses grosses pattes, il arracha le second tronc d’arbre avec sa trompe et laissa retomber l’auge qui, reposant alors de tous côtés sur le sol, put se remplir aisément.
A celte preuve d’intelligence raisonnée, que j’attendais cependant, tout en ne la prévoyant point 'aussi complète, il se passa en moi quelque chose d’étrange et que je ne saurais expliquer : les larmes me montèrent aux yeux, et je fus pendant quelques instants absorbé par une foule de pensées sur cet éternel problème de l’âme et de la vie, constamment
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agité et toujours insoluble. Cet éléphant ne venaitil pas de me démontrer qu’il était mille fois plus audessus du ver de terre rampant que je ne pouvais avoir moi-même la prétention d’être au-dessus de lui?
Et alors...
Dans toutes les habitations, les femmes et les enfants sont ses favoris, et il serait dangereux pour un étranger de faire le simulacre de les frapper en sa présence.
Il faut le voir conduisant à la promenade les enfants de son maître : on n’a rien à craindre, ni des serpents, ni des fauves, ni des tourbières, ni des étangs ; il veille avec plus de sollicitude que le domestique le plus zélé.
Il s’en va à pas comptes, le long des petits chemins, réglant sa marche sur celle des bambins, leur cueillant des fleurs, des fruits sur les arbres, maraudant des cannes à sucre; sur un geste, cassant une branche pour ceux qui veulent se faire des fouets ou des bâtons. Il faut entendre toute la bande joyeuse : Tomy, par-ci; Tomy, par-là.
— Moi, je veux manger cette grosse mangue qui est là-haut. Et Tomy de cueillir la mangue.
— Moi, je veux ce papillon. Et Tomy de s’approcher doucement de la pauvre bête et de l’attirer dans sa trompe par aspiration.
— Moi, je veux cette belle fleur jaune qui est là, au milieu de l’étang. Et Tomy d’aller dans l’eau jusqu’au cou pour aller chercher la fleur.
Au moindre bruit dont il ne se rend pas bien compte, s’il aperçoit au loin dans le fourré un cha-
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cal ou une hyène, vite il rassemble toute la nichée entre ses pieds de devant, sous la protection de sa trompe : il commence à mugir de colère, et mal- \ heur à qui essayerait de lui enlever un de ses enfants; tigre, lion ou homme seraient en un instant broyés contre terre.
Dans les saunderbounds du Gange, pays plat, marécageux, couvert de jungles et de rizières, vraie patrie du grand tigre royal du Bengale, les comliats entre ce fauve et l’éléphant, protégeant les troupeaux, les serviteurs ou les enfants de son maître, sont presque journaliers.
Les tigres de cette espèce sont tellement féroces, qu’ils ne refusent jamais la lutte, dont le résultat est invariablement pour eux d’être broyés sous les pieds de leur terrible adversaire.
Autant l’cléphant est impitoyable dans ses combats avec le tigre, l’ours, le rhinocéros, à qui il ne fait jamais grâce, autant il est doux, bon, humain avec les animaux inoffensifs. C’est à un point que, quel que soit l’empire que vous puissiez avoir sur lui, vous ne parviendrez pas à lui faire écraser un insecte.
On connaît ces petits animaux que les enfants appellent des bêtes à bon Dieu; la même espèce existe dans l’Inde, quoiqu’à peu près de moitié , plus grosse. J’ai souvent vu, à titre d’expérience, j prendre un de ces insectes, le placer sur une sur- •Jface plane, les dalles d’une cour par exemple, et commander à un éléphant de l’écraser en lui posant le pied dessus ; ni son maître, ni son cornac, ne parvenaient jamais à l’empêcher de lever forte*
ment le pied en passant sur la petite bête, dans l’intention bien évidente de ne lui faire aucun mal. Si, au contraire, vous lui commandiez de vous l’apporter, il la prenait délicatement au bout de sa trompe, et vous la mettait dans les mains, sans lui avoir même froissé les ailes.
Nirjara, l’éléphant chéri de M“® Duphot, était un admirable animal. Il appartenait à la race blanche, qui est la plus intelligente entre toutes; âgé de trente à quarante ans, il était dans toute la force de la jeunesse, presque l’enfance, puisqu’il ne devait acquérir son entier développement que passé cinquante ans.
Il n’était point né dans les habitations. Pris à la chasse, par les autres éléphants qu’on emploie à cet usage, on l’avait donné en cadeau à sa maîtresse actuelle; aussitôt qu’il avait été habitué à sa nouvelle situation, sans esprit de retour à la vie libre des montagnes, M”“ Duphot en avait fait immédiatement le gardien de ses deux jeunes enfants, et le compagnon de toutes ses courses, de tous ses voyages.
Pour les plus simples promenades même elle en était arrivée à délaisser complètement la voiture pour le haoudah porté par Nirjara.
Là, disait-elle souvent, nous jouissons, mes en« fants et moi, d’une sécurité que ne sauraient nous donner les chevaux les plus doux et les mieux dressés. Nirjara n’a besoin ni de mors ni de bride, nous le conduisons d’un mot et d’une caresse.
Le bel animal, qui n’avait pas d’autre emploi dans la maison, était complètement libre d’aller et
de venir où bon lui semblait; mais il s’éloignait •peu; toujours à portée du sifflet de sa maîtresse, pour laquelle il avait une affection fanatique, il accourait au moindre signal. Je l’ai vu souvent accroupi à quelques pas de la vérandah, suivre de l’œil, pendant des heures entières, tous les mouvements de sa maîtresse, l’interpellant de temps en temps par de petits cris qu’il adoucissait le plus possible, sans parvenir cependant à les rendre harmonieux.
Sur un signe de M““ Duphot, Nirjara aurait massacré toute la maison, et cela se conçoit. Tous les jours, en sus de son herbe fraîche, elle lui faisait faire un pain de huit livres, moitié riz, moitié farine de mais, amplement enduit de sirop de canne, et le lui faisait manger elle-même aux heures de ses repas.
On lui fabriquait exprès de la boisson rafraîchissante avec de la canne écrasée dans Teau, et le gaillard trouvait cela fort de son goût. Se mettait-on dans la tête, par un temps humide, qu’il fût malade? vite une bonne infusion ainsi composée : trois litres d’eau, un litre de sirop de canne à sucre, un litre de Ain, avec force cannelle et clous de girofle, pour appeler la chaleur à la peau. — Tiens, Nirjara, bois bien chaud, cela te fera du bien ! et la grosse béte avalait le tout en une lapée, en clignant benoîtement des yeux, et le vase vide, il regardait ving^ fois au moins si on n’allait pas le remplir à nouveau de la bienfaisante liqueur.
M. Duphot disait souvent en plaisantant ;
— Un de ces jours il va trouver le secret, et vous
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verrez le farceur se mettre à tousser, pour se faire servir du vin chaud. I
Quelquefois aussi, pour contrarier son aimable compagne, il ajoutait : — Si j’ai commis quelques bonnes actions dans ma vie, et que j’aie le choix de la récompense, je demanderai à revenir dans le corps de Nirjara.
On voit que montée sur cet éléphant, et protégée par lui, M”® Duphot ne devait avoir rien à redouter de l’excursion que nous allions entreprendre.
Nos préparatifs terminés, nous fixâmes notre itinéraire de la manière suivante : il fut convenu que nous nous rendrions à petites journées de marche à Kandy, capitale de l’intérieur de l’ile, par le pic d’Adam et les monts Kotmalé ; et de Kandy, par Atgalé, le fort Dowal et Kandeloor jusqu’à Nallandé sur l’Ambaar, affluent du Mahavellé-Gangea, que je devais remonter seul avec Amoudou jusqu’à Trinquemalé.
La petite ville de Nallandé, située à environ quatre- ' vingt-dix milles de Kaltna, fut fixée comme le point ) extrême de l’excursion de la famille Duphot et le lieu j de notre séparation. j
Nous ne devions parcourir ensemble qu’un espace ' de trente lieues environ ; mais les difficultés de la , route à travers les bois et les montagnes, jointes à^ ce que nous ne voyagions ni de nuit ni aux heures les plus chaudes de la journée, devaient exiger dix jours au moins pour franchir cette distance.il n’est pas inutile de dire que j’avais acheté pour mon propre compte une charrette à bœufs, et engagé un îjohis pour porter nos provisions personnelles et
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nous conduire, Amoudou et moi, jusqu’à Trinquemalé. I
M. Duphot emmenait avec lui un train vraiment princier. Dix voitures à bœufs , huit chevaux de ' selle de rechange, deux éléphants, deux palanquins et leurs porteurs en cas de maladie d’un de nous, Nirjara avec le haoudah de sa maîtresse et trente domestiques des deux sexes, avec tentes, vaisselle, batterie de cuisine, lits et hamacs, nous accompagnaient. Tous les soirs, à six heures, quel que fût l’endroit où l’on se trouvait, on installait le campement, gardé par les éléphants en cas de mésaventure nocture et de visite des fauves.
La tente s’installait en moins de rien, avec ses hamacs et ses lits-divans; la cuisine se faisait en plein vent, et notre table était servie avec argenterie et porcelaine, ni plus ni moins qu’à l’habitation. Une grande quantité de volailles, de gibiers de toutes sortes, achetés dans les villages, venait se joindre à nos provisions; mais la véritable base de notre nourriture se composait surtout de carry, qui est bien l’excitant et le réconfortant en même temps le plus agréable et le plus énergique que je connaisse.
Au bout de quelques jours de voyage, pour ma part, je ne touchais plus à autre chose.
Voici, pour les gourmets, la recette de ce mets divin :
Le meilleur carry, à mon sens, est celui que l’on fait avec une volaille grasse.
Emincez un gros oignon, le plus fin que vous pourrez, et faitcs-lc revenir au fond d’une casserole
avec du beurre frais ;quand il est à point, c’est-à-dire bien roux, vous ajoutez en délayant, dans le beurre chaud, une forte cuillerée de pâte à carry, et vous mouillez presque instantanément avec un demilitre de bouillon de poulet et un verre de lait de coco frais.
La pâle à carry se compose d’une foule de graines exotiques pilées fraîches toutes ensemble, appelées dans l’Inde massales.
La volaille, découpée proprement en morceaux, suivant les jointures, est alors mise à cuire dans ce jus, dont il doit rester à peine un demi-verre, réduit comme un coulis au moment de servir.
Avant de dresser dans le plat, il faut ajouter une demi-cuilleré» de jus de citron.
La volaille, ainsi préparée, se mange avec du riz cuit à l’eau, salé et légèrement coloré au safran, en guise de pain.
La pâte fraîche à carry de l’Inde peut se remplacer, en Europe, par la poudre sèche des difl’érentes graines qui la composent, que l’on trouve chez tous les marenands de comestibles, mais qu’il faut refuser énergiquement si sa marque ne vient ^ point de Calcutta. Le verre de lait de coco se remplace facilement par un verre de lait d’amande trèsléger. Trois amandes pilées suffisent à le faire.
Ce plat, des plus simples en. apparence, est des plus diliiciles à bien réussir, à ce point que je n’ai jamais pu rencontrer en Europe un cuisinier qui le sût préparer. On ne sert d’ordinaire, sous ce nom de carry, qu’une horrible mixture dont pas un Indou ne voudrait goûter.
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ün filet Chateaubriand se compose de beurre, de filet de bœuf et de pommes de terre. Qu’y a-t-il en apparence de plus simple, et qui ne sait cependant la différence qu’il y a à manger ce plat préparé par les soins d’un artiste ou par ceux d’un gargotier?
Je demande excuse pour cette recette, que d’aucuns traiteront peut-être de hors-d’œuvre mal placé en un récit de voyage; d’autres, au contraire, la mettront à profit dans un intérêt de gourmandise cosmopolite que je me garderai bien de blâmer, e< pour cause.
Le deuxieme jour de notre départ, nous dépassions la ville de Ratnapoor, située à l’extrémité de la province de Saffragam, et célèbre par les topazes, rubis, saphirs, émeraudes et autres pierres précieuses que l’on trouve dans les torrents des environs. Après une halte de quelques heures, nous nous engagions dans les gorges boisées qui conduisent au pic d’Adam ; sur le soir, nous atteignîmes à mi-côte un campement de bûcherons.
Depuis plus d’une demi-heure, en montant, nous entendions le bruit de la cognée, qui retentissait dans les hauteurs, répercuté par les échos des vallons. L’instrument se relevait et s’abaissait avec une régularité mécanique, sans cesser un instant, sans diminuer de vigueur dans les sons qu’il produisait, et nous donnait une très-haute idée de la force musculaire de l’ou\Tier qui le maniait.
A un des tournants du sentier que nous suivions, nous fûmes obligés de nous ranger sous bois, pour livrer passage à deux énormes éléphants noirs, qui
descendaient la côte, portant à eux deux un de ces arbres gigantesques qui servent à la construction des navires, et que l’on embarque à Colombo pour les ports de tous les pays.
En arrivant sur le plateau, nous eûmes l’explication de cette force et de cette régularité des coups de cognée que nous entendions depuis si longlemps.
Nos bûcherons étaient quatre éléphants qui, une énorme hache à la trompe, sous la surveillance d’un Malabar, abattaient et ébrancliaient les arbres qu’on leur indiquait, tandis que leurs camarades que nous avions rencontrés descendaient dans la vallée ces arbres qu’on n’eût peut-être point pu transporter sans eux.
Sans se détourner de leur ouvrage, les éléphants nous saluèrent d’un battement d’oreilles, et Nirjara, tout étonné, s’en fut droit à l’un d’eux observer de pi'ès ce genre de travail si nouveau pour lui. Quelques cognées de rechange se trouvaient à ses pieds : il en prit une et allait chercher à imiter ses camarades, lorsque M™® Duphot, craignant qu’il ne se blessât par une maladresse bien justifiable à un premier essai, lui ordonna de remettre l’instrument où il l’avait pris, ce qu’il fit aussitôt, sans témoigner la moindre mauvaise humeur. Le soleil baissait rapidement ; deux heures de marche au moins nous séparaient encore du sommet du pic d’Adam; nous résolûmes de camper en cet endroit.
On se ferait difficilement une idée de la sauvage beauté du paysage qui nous entourait.
Aussi loin que les regards pouvaient s’étendre.
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ce n’était que vallées profondes et ombreuses, pics de montagnes revêtus jusqu’à leur sommet de forêts éternelles, précipices aux dimensions monstrueuses, tapissés d’une végétation tellement luxuriante qu’on eût dit des océans de verdure dont les flots étaient soulevés par des vagues invisibles.
Et quels tons merveilleux semés de tous côtés sur les ombrages vert sombre, sur les pics inondés de lumière, dans les réduits ombreux, sur les cascades qui tombaient à grand bruit, par le soleil couchant.
Au moment où il nous disait adieu, caressant de ses derniers rayons l’extrémité des branches des gigantesques flamboyants aux fleurs rouges, notre campement était déjà installé et faisait l’sdmiration d’une cinquantaine de Cyngalais tchaléas des deux sexes, qui habitaient un petit village situé en pleine forêt, à une demi-portée de fusil à peine de l’endroit où nous nous étions arrêtés.
Ces braves gens se mirent à notre disposition pour aider nos domestiques dans leur ouvrage, et après avoir décoré de nattes neuves et de fleurs la plus belle maison de leur aidée (petit village), ils vinrent l’offrir à M“® Duphot, qui y passa la nuit sous la garde de Nirjara, qui faisait trembler la forêt de ses mugissements chaque fois qu’nn chien, un chacal ou un Cyngalais s’approchait trop près de la case où reposait sa maîti esse, ou qu’il percevait dans le lointain des vallées, montant Jusqu’à lui, les hurlements des jaguars ou les cris rauques et saccadés de la panthère noire de Ceylan^ en quête de nourriture.
Nous reprîmes notre ascension deux heures avant le jour, car nous voulions arriver au sommet du pic d’Adam assez à temps pour assister à l’admirable et sublime spectacle du soleil levant, venant éclairer cette nature d’une aussi grandiose beauté.
Au moment où il émergea de l’immense plaine de verdure qui, du pied des montagnes, s’étend à l’infini jusqu’à l’Océan, dont nous devinions la bordure bleuâtre autour (^u rivage plutôt que nous ne l’apercevions, une immense émotion s’empara de nous. Je ne pense pas qu’il puisse être donné à l’homme de contempler un spectacle plus magique, plus imposant, plus en dehors des proportions ordinaires auxquelles l’œil est habitué.
C’était en sens inverse le spectacle de la veille, avec cette différence qu’au lieu d’être à mi-côte, nous dominions du sommet du pic les deux versants des monts Kotmalé et à soixante mille à la ronde la contrée tout entière.
Je renonce à décrire les merveilles de cette nature équatoriale qui fait pousser des lianes, des Heurs et des arbres du fond des vallées au sommet les plus élevés des montagnes, qui sème à profusion sur les champs et les bois, les vallées et les monts, les mille nuances de la palette magique du prisme solaire, vous enivre de lumière, d’air tiède et embaumé.
Sur un rocher de granit noir, à quelques pas de nous, un de nos guides nous montra une empreinte assez semblable à celle que ferait un pied fortement imprimé dans la terre humide.
Suivant la légende indoue, cette empreinte ap-
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pai’tient à Adam, et c’est de là que le prcmiei homme partit avec sa femme Hèva pour gagner la grande terre.
D’après les traditions bouddhiques, cette eni preinte aurait été laissée par Sakia-Mouni ou Bouddhah lui-même.-
Je donne ici ces deux légendes, dont le lecteui appréciera facilement l’intérêt au point de vue de l’élude des origines des religions anciennes et modernes, qui toutes, sans exception, ont puisé à la même source, celle des Védas ou écritures sacrées de rinde.
La légende bouddhique est inédite. Quant à celkdes Indous adorateurs de Brahma, elle émane des livres saints, et a été traduite et publiée pour la première fois par moi, dans la Bible dans l'Inde: ]e ne fais donc que me citer.
« Promenez-vous dans toute la pointe orientale de l’Inde et dans l’île de Ceylan, où la tradition s’est conservée dans toute sa pureté. Interrogez l’Indou dans son humble paillette ou le brahme dans le temple, tous vous rediront cette légende de la création de l’homme, telle que nous allons la relater ici d’après le Véda. Dans le Bagavéda-Gita, Christna la rappelle en quelques paroles à son disciple Ardjouna et à peu prés dans les mêmes termes que les livres sacrés.
B La terre était couverte de fleurs, les arbres ployaient sous les fruits, des milliers d’animaux prenaient leurs ébats dans les plaines et dans les airs, les éléphants blancs se promenaient paisiblcmenl sous l’ombrage des forêts gigantesques, et Brahma
compritque le moment était venu de créer l’homme, qui devait habiter ce séjour,
» Il tira de la grande âme de la pure essence un germe de vie, dont il anima deux corps qu’il fit mâle et femelle, c’est-à-dire propres à la reproduction comme les plantes et les animaux, et il leur donna « l’ahancara », c’est-à-dire la conscience et la parole, ce qui les rendit supérieurs à tout ce qui avait été créé, mais inférieurs aux dévots ou anges et à Dieu.
» Il distingua l’homme par la force, la taille et la majesté, et le nomma Adima (en sanscrit, le premier homme).
» La femme reçut en partage la grâce, la douceur et la beauté, et il la nomma Hèva (en sanscrit, ce qui complète la vie).
» En effet, en donnant une compagne à Adima, le Seigneur complétait la vie qu’il venait de lui donner, et en posant ainsi la base de l’humanité qui allait naître, il proclamait l’égalité de l’homme et de la femme sur la terre et dans le ciel.
» Principe divin qui a été plus ou moins méconnu par les législations anciennes et modernes, et que l’Inde n’abandonna que par l’influence délétère des prêtres, à l’époque de la révolution brahmanique.
» Le Seigneur donna alors à Adima et à sa femme Héva l’antique Taprabam des anciens, l’île de Ceylan, pour habitation. Ile bien digne par son climat, ses produits et sa splendide végétation, d’être le paradis terrestre, le berceau du genre humain.
» — Allez, leur dit-il, unissez-vous et produisez
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des êtres qui seront votre image vivante sur la terre, des siècles et des siècles après que vous serez revenus à moi.
» Moi, seigneur de tout ce qui existe, je vous ai créés pour m’adorer pendant toute votre vie, et ceux qui auront foi en moi partageront mon bonheur après la fin de toute chose. Enseignez cela à vos enfants, qu’ils ne perdent jamais mon souvenir, car je serai avec eux tant qu’ils prononceront mon nom.
» Puis il défendit à Adima et à lièva de quitter Ceylan, et il continua en ces termes :
)) — Votre mission doit se borner à peupler cette île magnifique, où j’ai tout réuni pour votre plaisir et votre commodité, et à répandre mon culte dans le cœur de ceux qui vont naître. Le reste du globe est encore inhabitable; si, plus tard, le nombre de vos enfants s’accroît tellement que ce séjour ne soit plus suffisant pour les contenir, qu’ils m’interrogent au milieu des sacrifices, et je ferai connaître ma volonté.
» Ceci dit, il disparut.
» Alors Adima, se retournant vers sa jeune femme, la regarda. Son cœur bondit dans sa poitrine à la vue d’une aussi parfaite beauté. Elle se tenait debout devant lui, souriante dans sa virginale candeur, palpitante de désirs inconnus. Ses grands cheveux se déroulaient en se tordant autour de son corps, enlaçant dans leurs spirales capricieuses et son pudique visage et ses seins nus, que l’émotion commençait à soulever.
5) Adima s’approcha d’elle en tremblant. Au loin,
le soleil allait disparaître dans l’Océan, les fleurs des bananiers se relevaient pour aspirer la rosée <lu soir; des milliers d’oiseaux au plumage varié murmuraient doucement au sommet des tamariniers et des palmistes; les lucioles phosphorescentes commençaient à voltiger dans les airs, et tous CCS bruits de la nature montaient jusqu’à Brahama, qui se réjouissait dans sa demeure céleste.
» Adima se hasarda alors à passer la main dans la <dievelure parfumée de sa compagne : il sentit comme un frisson parcourir le corps d’IIèva, et ce frisson le gagna. Il la saisit alors dans ses bras et lui donna le premier baiser, en prononçant tout bas ce nom d’IIèva, qui venait de lui être donné.
» — Adima ! murmura doucement la jeune femme en le recevant. Et, chancelante, éperdue, son beau corps se ploya sur les bras de son époux.
» La nuit était venue, les oiseaux se taisaient dans les bois; le Seigneur était satisfait, car l’amour venait de naître, précédant l’union des sexes.
» Ainsi l’avait voulu Brahma, pour enseigner à ses créatures que l’union de l’homme et de la femme, sans l’amour, ne serait qu’une monstruosité contraire à la nature et à sa loi.
» Adima et Hèva vécurent pendant quelque temps dans un bonheur parfait : aucune souflrancc ne venait troubler leur quiétude; ils n’avaient qu’à étendre la main pour cueillir aux arbres les fruits les plus savoureux; ils n’avaient qu’à se baisser pour ramasser le riz le plus fin et le plus beau.
j> Mais un jour une vague inquiétude commença à s’emparer d’eux. Jaloux de leur félicité le prince
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<les Uakclmsos, l’esprit du mal, leur soulllâ des désirs inconnus.
» — Promenons-nous dans l’île, dit Adima à sa compagne, et voyons si nous ne trouverions pas un lieu encore plus beau que celui-ci.
» llèva suivit son époux. Ils marchèrent pendant (les jours et des mois, s’arrêtant au bord des claires Ibntaines, sous les multipliants gigantesques qui leur cachaient la lumière du soleil.
» Mais à mesure qu’ils avançaient, la jeune femme se sentait saisie d’une terreur inexplicable, de craintes étranges.
» — Adima, disait-elle, n’allons pas plus loin; il me semble que nous désobéissons au Seigneur.' N’avons-nous pas déjà quitté le lieu qu’il nous a assigné comme demeure ?
B — N’aie point peur, répondait Adima; ce n’est point là cette terre horrible, inhabitable, dont il nous a parlé.
B Et ils marchaient toujours. Ils arrivèrent enfin à l’extrémité de File de Ceylan. En face d’eux, ils virent un bras de mer peu large, et de l’autre C(jté une vaste terre, qui paraissait s’étendre à l’infini; un étroit sentier, formé de rochers qui s’élevaient du sein des eaux, unissait leur île à ce continent inconnu.
B Los deux voyageurs s’arrêtèrent émerveillés; la contrée qu’ils apercevaient était couverte de grands arbres; des oiseaux aux mille couleurs voltigeaient au milieu du feuillage.
B — Voilà de belles choses, dit Adima; et quels bons fruits ces arbres doivent porter! Allons les
goûter, et si ce pays est préférable à celui-ci, nous y planterons notre tente.
» Iléva tremblante, supplia Adima de ne rien faire qui pût irriter le Seigneur contre eux.
» — Ne sommes-nous pas bien ici'? Nous avons do l’eau pure, des fruits délicieux. Pourquoi chercbci autre chose?
» — Eh bien, nous reviendrons, dit Adima. Quel mal y a-t-il à visiter ce pays inconnu qui s’offre à nos yeux ?
» Et il s’approcha des rochers. Hèva le suivit en tremblant.
» Il prit alors sa femme sur ses épaules et se mil à traverser l’espace qui le séparait de l’objet de scs désirs.
» Dés qu’ils eurent touché la terre, un bruit épouvantable se fit entendre; arbres, fleurs, fruits, oiseaux, tout ce qu’ils apercevaient de l’autre bord disparut en un instant; les rochers sur lesquels ils étaient venus s’abîmèrent dans les flots; seuls quelques rocs aigus continuèrent à dominer la mer, comme pour indiquer le passage que la colère céleste venait de détruire.
» Ces rochers qui s’élèvent dans l’océan Indien, entre la pointe orientale de l’Inde etl’île de Ccylan, sont encore aujourd’hui connus dans le pays sous le nom de Palam-Adima.
» Lorsque les vapeurs qui se rendent en Chine et dans l’Inde ont dépassé les Maldives, le premier point de côte indoue-cyngalaise qu’ils aperçoivent est un sommet bleuâtre, souvent couronné de nua ges, et qui s’élève majestueusement du sein des
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eaux. C’est du pied de celte montagne que, suivant la tradition, le premier homme partit pour aller aborder sur la côte de la grande terre.
» Depuis les temps les plus reculés, cette montagne porte le nom de pic d’Adam, que la science géographique moderne lui a conservé.
» La végétation que les deux voyageurs avaient aperçue de loin n’était qu’un mirage trompeur suscité par le prince des Rakchusos pour les amener à la désobéissance.
» Adima sc laissa tomber en pleurant sur le sable nu; mais Ilèva vint à lui et se jeta dans ses bras en lui disant :
» — Ne te désole point ; prions plutôt l’auteur de toutes choses de nous pardonner.
» Comme elle parlait ainsi, une voix sc fit entendre dans la nue, qui laissa tomber ces mots :
» — Femme ! tu n’as péché que par amour pour ton mari que je t’avais commandé d’aimer, et tu as espéré en moi. Je te pardonne, et à lui aussi à cause de toi ; mais vous ne rentrerez plus dans ce lieu de délices que j’avais créé pour votre bonheur. Par votre désobéissance à mes ordres, l’esprit du mal vient d’envahir la terre. Vos fils, réduits à souffrir et à travailler la terre par votre faute, deviendront mauvais et m’oublieront. Mais j’enverrai Vischnou, qui s’incarnera dans le sein d’une femme, et leur apportera à tous l’espoir de la récompense dans une autre vie, et le moyen, en me priant, d’adoucir leurs maux.
» Ils se levèrent consolés; mais désormais ils durent
VOYAGE AU PAYS DES lUYADÈKES.
se soumettre à un dur labeur pour obtenir leur nourriture de la terre. »
La légende bouddhique ne rattache point ce signe incrusté dans le granit à la création du premier homme, mais bien à rincarnalion du premier Bouddhah dans le sein de la vierge Avany et à sa naissance.
Voici le passage du Nirdhesa, un des bvres sacrés des Bouddhistes, qui s’y rapporte :
(( Lorsque la vierge Avany, qui avait été fécondée par un rayon de la Sagesse-Eternelle, sentit tressaillir dans son sein le divin Sakia-Mouni, elle re- * çut l’ordre d’aller s’établir dans quelque partie élevée du pays, afin que Bouddhah put, en ouvrant les yeux à la lumière, contempler l’île entière qu’il venait régénérer par la bonne doctrine.
» Monté sur Dharma-Souria, l’éléphant sacré que le génie Koundasa avait dressé pour elle, elle abandonna la maison de son père et se laissa conduire au gré de sa monture, qui se dirigea tout droit du coté de la montagne appelée Samanta-Kounta (pic d’Adam).
B Arrivée au sommet de la montagne, elle vécut plusieurs mois avec la nourriture que lui apportaient les dévots qui se disputaient l’honneur de la servir, attendant l’heureuse délivi; c qui devait combler de joie le ciel et la terre.
» Quand le moment fut arrivé, Sakia-Mouni sortit du sein d’.Avany, qui le mit au monde sans douleur. En quelques instants il atteignit la taille d’un homme, sous les yeux émerveillés de sa mère qui se mit à genoux et l’adora.
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ïLe premier endroit de la terre ou Bouddhah posa le pied retint son empreinte, pour indiquer perpétuellement à ses adorateurs le lieu de sa naissance ; et celui qui, chaque année, vient pieusement contempler ce signe divin, ne voit point se prolonger pour lui les jours d’impureté, il peut offrir le sacrifice avant l’ablution prescrite. »
Je me borne à citer ce passage du Nirdhesa, qui rappelle en peu de mots la légende, en conseillant * d’aller gagner des jours de pureté par un pèlerinage annuel. Le récit de la légende entière d’Avany, la vierge mère, d’après le Maha-Wansé et les traditions bouddhiques, demanderait un volume.
Lorsque le soleil commença à dorer les sommets du pic d’Adam, je fus témoin d’un phénomène connu, bien des fois rapporté par les voyageurs, et que j’avais déjà eu l’occasion d’observer moi-même.
On a dit bien des fois que l’éléphant s’agenouillait devant le soleil levant et semblait l’adorer.
Il se peut que l’intelligent animal, qui affectionne du reste cette pose au repos, ait pu donner lieu à ce récit en la prenant juste au moment propice ; mais, malgré les facultés extraordinaires que je me plais à lui reconnaître, je ne puis croire que l’éléphant raisonne assez son intuition pour la traduire par une manifestation extérieure aussi caractéristique. Voici, à ce sujet, ce dont j’ai été à même de m’assurer nombre de fois et dont je puis certifier l’entière exactitude :
Quand un éléphant aperçoit les premiers rayons du soleil, s’il est livré à lui-même, c’est-à-dire s’il n’est point contraint par l’ordre de son maître à
poursuivre son chemin ou à continuer son travail, il se tourne du côté de l’astre qui se lève, et, la ’ trompe tordue en spirale autour d’une de ses dé-' j lenses, ce qui est un des signes de méditation du I colosse, l’œil fixe et perdu dans l’espace, il regarde, observe, cherche sans doute le secret de cette lumière qui vient inonder la terre et dont sa raison n’est point encore assez développée pour lui rendre compte !
Je n’ai jamais assisté sans une certaine émo- ’ tion à cette espèce d’extase, à ces efforts évidents du monstrueux animal pour diriger sa pensée.
Il connaît son maître, ses amis, comprend leur langage; les arbres, les fleurs, les fruits, toutes les productions de la nature sont distinguées par lui.
Il sent quand il fait bien ou mal, s’attend à une récompense ou à une réprimande. Il se fait une idée de tout, si incomplète que soit cette idée. Au soleil semble commencer son inconnu, et l’attention méditative qu’il lui accorde chaque matin indique que le phénomène dépasse son intelligence.
Montons quelques degrés plus haut, arrivons à l’infini, et voilà l’homme lui-même pas plus avancé que l’éléphant.
Niijara et ses deux compagnons, que nous avions 'laissés sur un plateau inférieur, pour ne pas encombrer le sentier qui conduisait au pic, que du reste ils eussent difficilement escaladé, ne manquèrent point de rendre à l’astre bienfaisant leur hommage contemplatif et muet.
Après une légère collation composée de thé et de sandwichs, nécessitée par l’air frais du matin, nous
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rejoi|iiiions notre caravane et commencions à descendre les versants opposés des montagnes, du côté du district de Dimbola.
Les vallées boisées que nous traversions à chaque instant arrachaient de nos poitrines un cri d’admiration, et cependant nous n’étions pas des nouveaux venus dans le pays, cette végétation ne s’olTrail point à nos yeux pour la première fois.
En outre du pittoresque et du grandiose des sites, des points de vue splendides qui s’ofîrai' ! à nous à chaque pas, notre attention était C( ..amment distraite par des myriades «d’oiseaux et d’animaux de toutes sortes. Je n’ai jamais vu nulle part, pas même à Bornéo et à Java, une nature aussi animée que celle de Ceylan. Sur chaque branche d’arbre était un singe, derrière chaque feuille un ara, un oiseau de paradis ou un rat palmiste.
Sur le soir, nous arrivions à Kotmalé, sur le Diosbage, un des plus grands affluents du Mahavellé- Gangea, dont nous devions suivre le cours jusqu’à Kandy.
. Aucun événement extraordinaire ne signala notre parcours des* monts Kotmalé à cette ville capitale de l’intérieur, dans laquelle nous ne séjournâmes que quelques heures. Les instants de mes compagnons ’ de voyage étaient comptés, et des intéi’êts commer-' ciaux de premier ordre ne permettaient pas à M. Duphot de consacrer à ce voyage même un seul jour au delà du temps qu’il s’était fixé.
Je regrettai, dans l’intérêt de mes études sur les antiquités indoues, de ne point passer une huitaine au moins dans la ville des anciens rajahs de Ceylan,
fit je rcnvoyni î\ l’époque de mon retour un examen plus sérieux de Kandy et de ses monuments historiques. Je me promis également de visiter en détail, en abordant par l’île de Manaar, les provinces du Nord-Ouest, de l’Ouest et du Sud, que j’avais été obligé de laisser de côté dans la diagonale que je suivais de Galles à Trinquemalé et à Jafînapatam.
Je n’eus donc que le temps d’entrevoir le palais des anciens rois, magnifique édifice dont la façade importante s’étend sur un espace de plus de deux cent cinquante mètres de longueur, et le Patberipoueb, large tour hexagonale de deux étages, au sommet de laquelle les rajahs se montraient à leur peuple, chamarrés d’or et de diamants, les jours de grandes fêtes. Après un coup d’œil aussi rapide sur f Araavellé ou habitation des femmes de race royale, nous reprîmes notre marche dans la direction de Nallandé.
Que de richesses archéologiques je laissais derrière moi, sans parler de la fameuse montagne de granit de Domboul, qui domine de plus de trois cents mètres les montagnes et les bois qui l’entourent, et que des générations de sculpteurs ont fouillée de la base au sommet, creusant dans le granit même une demi-douzaine de temples dédiés à Buuddhah.
N’ayant pas abordé Kandy par ce côté, nous n’ar vions point pu visiter également le fameux tunnel creusé dans le Kurunaigalah par le gouverneur anglais sir Edward Barnes, dans le but d’asseoir définitivement la domination anglaise dans les provinces du centre.
Une vieille légende, conservée pieusement dans
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le cœur de tous les Kandiens, prétendait qu’aucune domination étrangère ne pourrait s’établir dans le pays, tant qu’une des montagnes qui entouraient Kandy ne serait point percée de part en part par les envahisseurs. Les prêtres entretenaient avec soin cette croyance, qui suscitait des révoltes périodiques dans la contrée.
Sir Edward Barnes, connaissant l’empire que la superstition exerce .sur l’esprit de ces peuples, fil commencer un beau jour le percement d’une de ces montagnes. Pendant tout le temps que dura le travail, les prêtres annonçaient chaque matin tantôt que le feu du ciel allait dévorer les travailleurs, tantôt que la montagne allait s’écrouler sur eux.
Mais rien n’y fit : les Chinois, qu’on avait fait venir à dessein pour qu’on ne pût les influencer par la peur, achevèrent leur ouvrage. Les Kandiens furent frappés de stupeur, et, reconnaissant que les dieux n’étaient plus avec eux, ne cherchèrent plus è secouer la domination étrangère.
Après trois stations à Atgalé, Dowal et Kandeloor, nous arrivâmes à Nallandé, terme du voyage de M. et M“° Duphot.
Rien n’est triste comme ces séparations ; après deux mois et demi de vie commune, il fallait nous quitter. D’impérieux devoirs m’appelaient moi-même à Pondichéry, et je ne pouvais retarder mon arrivée au delà d’un mois, ce qui était à peu prés le temps que devait prendre mon voyage d’exploration.
Le chagrin réel que mes hôtes de Kaltna paraissaient éprouver, et qui m’étreignait le cœur, me fit prendre un parti héroïque. Au lieu de passer quatre
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DU cinq jours avec eux dans cette station, ainsi que cela était convenu, le soir même de notre campement à Nallandé je fis préparer ma charrette, j’avertis le bohis conducteur de bœufs, Mouttou- Samy et Amoudou, de se tenir prêts. Et j’annonçai, avec des larmes plein les yeux, à M. et à M™* Duphot, que le lendemain, au lever du soleil, je continuerais mon voyage.
— Gomment! s’écria la jeune femme de mon ami... Elle s’arrêta interdite du tremblement de sa voix et se tut. Son mari, ému au delà de toute expression, me serra la main silencieusement. Tous deux avaient compris que je brusquais mon départ pour en finir plus tôt avec la douleur de les quitter.
Le repas du soir fut des plus tristes. Je voulais leur faire mes adieux, pour me mettre en marche avant le lever du soleil; ils ne voulurent rien entendre et exigèrent que je déjeunasse encore avec eux le lendemain matin.
En me dirigeant prés de la charrette dans laquelle mon lit était installé, j’entendis derrière un arbre quelques sanglots étouffés. Je m’approchai... c’était Amoudou inconsolable q^ui faisait ses adieux à Anniama, la brune Cyngalaise qui avait touché son cœur et que le gaillard avait été assez roué pour faire comprendre parmi les domestiques de la suite de M. Duphot.
Le lendemain matin, à sept heures, ma carabine sur l’épaule, suivi de ma charrette à bœufs et de , mes deux domestiques, devenus en peu de temps ‘ bons amis, je remontai à pied le cours dè l’Ambaar.
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En échangeant nos derniers adieux, on me fit , jurer de revenir. Je tiendrai parole.
Trente lieues environ me séparaient de Trinque- •, malé ; nous franchîmes la distance en sept jours, ce i qui est un véritable tour de force, eu égard aux difficultés de toute nature que nous avions à sur-' monter. '
Nous dûmes, pendant les nuits surtout, redoubler de précautions. La contrée que nous traversions est, de Nallandé au lac Kandellé et à Tamblegam, couverte des plus dangereux animaux : jaguars, panthères noires, chats-tigres, serpents boas et de toute espèce, crocodiles monstrueux, semblent s’être donné rendez-vous dans cette province, la moins peuplée de toute file. Je ne parle pas des éléphants sauvages qui pullulent dans les bois, le long du cours du Maliavellé, et qui ne sont dangereux que si on les attaque.
Quelques Anglais se donnent parfois le passetemps de les chasser. En outre que pour moi le meurtre de pareils animaux, qui ne font pas de mal et se privent si aisément, est un véritable meurtre, je trouve cette chasse parfaitement odieuse et lâche, car il est impossible de tuer l’éléphant autrement qu’à l’affût et en sûreté, sur un rocher qu’il ne peut gravir ou dans un arbre trop gros pour qu’il puisse le déraciner!... S’il allait l’attaquer courageusement en face, je ne donnerais pas cher de la peau du gentleman.
Nous arrivâmes sans encombre sur les bords du lac artificiel de Kandellé, ouvrage construit par les bralimes après leur conquête, pour arroser les ter-
res qu’ils avaient attribuées aux pagodes pendant la saison sèche; et de là à Tamblegan, petite ville située au fond de la baie de Trinquemalé, dans une position des plus pittoresques.
Rien n’était coquet et gracieux à voir comme cette aidée, littéralement noyée dans les arbres, les lianes et les fleurs.
Nous tombâmes au milieu d’une grande fête qui mettait en révolution tout le pays. Cette partie de l’île n’est habitée presque que par des Indous de la côte de Malabar ou de Coromandel. Un des plus riches habitants, de la caste vellaja, qui se prétend issue de race royale, mariait sa fille à une autre vellaja de Négapatam, sur la grande-terre, et les castes des deux époux, de Tamhlegam à Ceylan et Negapatam, dans le sud de l’Inde, étaient convoquées : le village avait plus que triplé de population. De tous les côtés de la province également étaient arrivés en foule des gens de toutes castes et de toutes conditions, pour assister aux fêtes, qui devaient être merveilleuses, si on en jugeait par la richesse du vellaja Nalla-Tamby-Modeliar, père de la jeune fille.
J’étais à peine installé dans un bengalow, sur les bords de cette baie ravissante où je me proposais de me reposer quelques jours, que j’aperçus un flot de turbans, aux nuances les plus variées, se diriger de mon côté; en tête se trouvait un gros Indou habillé de mousseline, soie blanche et or, couvert de diamants, et marchant à l’aide d’une canne à pomme d’or enrichie de rubis, que les castes royales ont seules le droit de porter.
C’était Nalla-Tamby-Modeliar, qui ayant appris
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l’arrivée d’un Européen dans le bengalow des étrangers, venait m’inviter à la fête qui allait avoir lieu . Cela est d’usage et je m’y attendais, d’autant plus que je venais de lui envoyer, comme au chef du village, mon ordre de réquisition, signé du gouverneur général, qui me permettait d’exiger que la vaisselle, la literie du bengalow et les moustiquaires fussent mis à ma disposition.
Comme on le pense bien, j’acceptai cette invitation, qui cadrait parfaitement avec mes projets de séjour.
la fête devait durer pendant quinze jours au moins, et l’on contait des choses invraisemblables des quantités de provisions de toute nature qui avaient été faites à cette intention, ainsi que de la richesse des cadeaux qui devaient être faits aux brahmes officiants.
Les feux d’artifice venaient du Bengale, les essences d’Allahabad; il avait fallu un navire pour apporter la cargaison de pagnes de toutes couleurs, et d’étoffes de cotonnades destinées à faire des dis- 1 tributions de vêtements à tous les mendiants, pan- * darous et fakirs, et qui avaient été achetées aux fabriques de Tranquebar.
Une douzaine d’éléphants blancs étaient caparaçonnés à neuf.
Et enfin, ce qui émerveillait le plus la foule et ' donnait la plus haute idée de la caste et de l’influence de Nalla-Tamby, une troupe de jeunes et jolies devadassi, bayadères, était arrivée la veille, de la fameuse pagode de Chelambrum, dans la Carnatic,
pagode célèbre dans l’Inde entière pour le talent
242 VOYAGE AU PAYS DES BAYADÈllES.
et la beauté de ses danseuses sacrées. Avant de faire assister le lecteur à ces fêtes somptueuses et d’une originalité piquante d’intérêt, et pour qu’il saisisse mieux le sens symbolique des cérémonies religieuses, je désire lui parler des bayadères.
Ces prêtresses de l’autel et de l’amour ne sont connues en Europe que par les récits fantaisistes de voyageurs qui ne se doutent pas qu’il faut de longues années pour pénétrer le sens des institutions de l’extrême Orient : je désire les montrer sous leur véritable jour.
La réputation de ces vierges folles mérite bien que je leur consacre un chapitre spécial.