‹ Voyage au pays des BrahmesChapitre 9 sur 16 · DE TRIVANDERAM A GOA. II · texte numérisé non relu

DE TRIVANDERAM A GOA. II

les Saducéens, égorgés par Tordre de Moïse; nous sommes les Hébreux, décimés par les Lévites... nous sommes les victimes de l'Inquisition, les martyrs des bûchers d'Espagne... Nous sommes les Vaudois, les Albigeois, les protestants de la Saint-Barthélémy, les camisards. Nous sommes Savonarole et Jean Huss...

« Et je voyais à travers les âges, chaque fois que les peuples semblaient se calmer, chaque fois qu'un vent de miséricorde et de fraternité commençait à souffler ^u milieu d'eux, un homme se lever, se disant l'envoyé de Dieu. Et il poussait de nouveau les peuples les uns contre les autres, et au milieu des ruisseaux de sang et des milliers de cadavres qui couvraient la terre, les brahmes, les bonzes, les lévites et les prêtres venaient s'agenouiller devant cet homme, et ils disaient aux victimes : « Adore:{ la main qui vous châtie, celui-là est Voint du Seigneur. »

« Et les peuples, anéantis par la superstition et la peur, se courbaient plus bas encore, jusqu'à ce que leur front fût souillé par la boue sanglante, et ils priaient pour leur bourreau et ils bénissaient celui qui les frappait, en murmurant: C'est la justice de Dieu qui nous châtie de nos crimes...

« Eternelle jonglerie de. ces hommes qui se prétendent les élus du ciel... ils passent toujours,

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armes et bagages, avec tout leur arsenal de prières, de dévots et de génies malfaisants, du côté des massacreurs de peuples. »

Il est impossible de mettre les pieds dans Tlndoustan, au milieu des ruines qu^ a laissées le passé le plus théocratique peut-être qui ait existé, sans que de semblables pensées viennent agiter Votre esprit.

Au milieu de populations atteintes de décrépitude sénile, sans force de réaction contre des milliers d'années de servitude sacerdotale, on se prend à craindre, en les voyant mourir, que les peuples d'Europe qui descendent d'elles n'arrivent pas à rejeter à temps le joug de la superstition, et finissent, comme leurs aïeux de l'extrême Orient, par n'être plus que des nations historiques.

Ce qui domine l'Inde entière, c'est, d'un côté, cette grande figure de Christna, que la légende, la poésie, les arts ont divinisée, en lui donnant toutes les grandeurs, toutes les générosités, toutes les vertus, et de l'autre cette superstition abjecte qui navre tous les cœurs, avilit tous les caractères et ravale au niveau de la brute les trois quarts des Indous des castes infimes, pris sans cesse entre la crainte de Dieu et la peur du diable.

C'est à ce double point de vue que le lecteur

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devra toujours se placer pour juger saînement les mœurs, usages et coutumes étranges qui vont, au cours de ce voyage, défilen devant lui.

En aucune autrecontrée, les habitants n'offrent un pareil mélange de grandeur dans les sentiments et de décadence dans les actions, et alors que l'on chante encore, sur les bords du Godavéry, de l'Indus et du Gange, les stances immortelles des Védas et les poétiques slocas des paraboles du fils de Vischnou, on n'y rencontre plus ni dignité ni élévation morales. La femme n'y est comptée que comme un instrument de plaisir dont on trafique, et au milieu des écroulements du passé, l'amour, cette passion exclusive de tous les Orientaux, n'est resté poétique et raffiné dans le langage que pour mieux en voiler les excès sous des fleurs.

L'homme, abruti par le servage religieux et la débauche, n'a ni le temps ni le courage de résister au servage politique des marchands anglais.

I/enfant est abandonné à lui-même, et s'élève libre d'allures et de mœurs, corrompu dès l'âge le plus tendre par les exemples de son père et de sa nlère.

Si ce n'est pas encore une nation morte, certes, elle est en train de mourir.

Et cependant que de grandeur dans ces ruines,

que de majesté dans le passé, que de séductions dans cette race énervée, amollie par les jouissances physiques, mais fière encore, à ce point qu'elle est restée la plus belle du globe! Après avoir jeté un coup d'œil rapide sur quelques légendes des premiers âges, esquissé à grands traits l'intéressante figure de Vischnou, incarné dans Christna, qui domine aujourd'hui toute la religion brahmanique, et fait connaître au lecteur, dans leur ensemble, des faits et une situation religieuse qui, à chaque pas, eussent exigé de nouvelles explications, je vais pouvoir, mon excursion dans le passé terminée, reprendre le récit de notre voyage aux grandes ruines de Bedjapour. Cette excursion dans la légende religieuse était d'autant plus nécessaire que toute la contrée que nous allons traverser n'est habitée, en dehors des aidées musulmanes, que par des sectateurs de la grande incarnation de Vischnou.

Tout le pays Kanara est christnéen.

L'étude de ces questions, que je n'ai fait qu'effleurer ici, occupa nos conversations pendant la plus grande partie de la nuit que nous passâmes à Nandapour. Quand le soleil s'est retiré, que les grandes brises de mer viennent balayer la côte et rendre un peu de souplesse aux membres fatigués par les ardeurs du jour,

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c'est le moment des longues causeries dans rinde. Pas une aidée, pas un village où les habitants ne se réunissent en groupe, pour écouter, les récits merveilleux que viennent leur faire les rapsodes de la pagode.

La sieste de jour et une heure ou deux de sommeil la nuit suffisent amplement, sous ces latitudes, à réparer les forces du corps.

Pendant que nous voyagions, mon brave compagnon et moi, sur les routes mystérieuses des âges légendaires, nous entendions dans le lointain la voix du pandaron qui continuait à chanter sur un rhythme monotone les hauts faits des héros et des dieux, et de la foule de Malabares qui Técoutait, accroupie, s'élevait de temps en temps comme un murmure de respectueuse admiration , qui venait dominer le chant du conteur. Sous Tinfluence de la fraîcheur, des milliers d'oiseaux qui, aux heures caniculaires, dorment dans le plus épais des fourrés, peu à peu s'étaient éveillés, et du sommet des hauts tamariniers et des flamboyants, s'unissaient pour former le plus gracieux des concerts.

Cédant à la fatigue, nous nous réfugiâmes dans nos charrettes, et nous ne tardâmes pas à fermer les yeux, bercés par ces harmonies singulières.

Nous fumes réveillés au point du jour par de grands cris, au milieu desquels je distinguais

les voix d'Amoudou, mon Nubien, et de Pounousamy, le bohis du capitaine.

Je ne mis pas en doute un seul instant que mes gaillards, qui tous deux professaient le même amour pour le callou (liqueur fermentce du cocotier) et les belles, n'eussent joué à Kandapour quelque tour de leur façon.

Aussi ne fus-je nullement étonné de voir le thasildar, ou chef du village, se diriger vers notre campement, suivi de nos deux serviteurs et d'un grand nombre d'Indous des deux sexes. Je jugeai TafFaire plus grave que je ne Pavais pensé tout d'abord, en voyant un brahme, qui tramait deux femmes par leurs pagnes, se dégager de la foule gui l'avait jusque-là dérobé à nos yeux.

— Saëbs (seigneurs), nous dit le thasildar en s'approchant, voici le brahme Arouna qui vient vous porter plainte contre un de vos serviteurs.

— Lequel?

— Le mouloucoucoma (cet homme à tête de mouton), fit le chef en désignant Amoudou.

Mais avant de laisser le brahme exposer sa plainte, continua-t-il, je dois vous prévenir qu'il a mis en sang quatre de mes pions de police, et m'a menacé du même traitement quand j'ai voulu l'arrêter...

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— De quoi s'est-il rendu coupable ?

Ce fut au tour du brahme à raconter ses déboires.

D'après, lui, Amoudou et son compagnon étaient venus rôder la veille au soir à Pentour de sa case ; sans se méfier d'eux, il était allé se coucher après avoir fait ses ablutions et accompli le sandia (prières et sacrifices des brahmes), lorsqu'au milieu de la nuit, il avait été distrait de son sommeil par certains bruits qui paraissaient venir de la partie de son habitation réservée aux femmes... S'y étant rendu silencieusement et sans lumière, il avait surpris Amoudou en conversation criminelle avec sa sœur, la belle Kandâlika ; ému et sans voix à cet aspect, il avait regagné la vérandah pour aller prévenir le bechcar (chef de police), et était tombé sur un second couple qui ne craignait pas de souiller sa maison à deux pas du réduit où il serrait ses pritris (sortes de dieux lares). C'étaient le bohis Pounousamy. et la suivante de la belle Kandâlika. L'émotion lui coupant de plus en plus la parole, il était sorti, et avait rencontré le thasildar, qui, en apprenant l'odieuse profanation que subissait la demeure de ses ancêtres, avait fait cerner toutes les issues de la case par quatre pions de police qu'Amoudou seul avait à moitié assommés en sortant... Le brahme

Arouna avait débité cela tout d'une haleine, et la foule qui, depuis quelques instants, faisait de violents efforts pour se contenir, dès qu'il eut fini, malgré notre présence, se laissa aller à un accès de gaieté tellement franc, que nous eûmes toutes les peines du monde à ne pas l'imiter.

Amoudou, de son côté, trouva la situation tellement comique, qu'il fut obligé de s'appuyer contre un arbre pour ne pas tomber. . . Si vous n'avez jamais vu rire un nègre pur sang, vous ne pouvez vous faire une idée de la gaieté d'Amoudou; ses lèvres énormes s'entr'ouvraient jusqu'aux deux oreilles, son nez, peu proéminent du reste, disparaissait entre ses joues contractées, ses yeux se fejmaient à demi, la tête entière enfin n'avait plus rien d'humain; il avait des spasmes de rire qui ressemblaient à des cris de bêtes fauves, et cela durait un quart d'heure avant qu'il lui fût possible de retrouver son calme habituel.

La population de Nandapour, mise en belle humeur, criait et gesticulait en montrant le brahme et le thasildar qu'elle accablait de ses sarcasmes.

Une affaire que je croyais tragique au début allait finir d'une façon plaisante.

Quand Amoudou eut repris son sang-froid, je

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crus nécessaire de luî demander s'il reconnaissait l'exactitude de la plainte.

— Maître, répondit le Nubien, nous nous promenions hier soir avec Pounousamy dans les rues de Kandapour, lorsque nous fîmes la rencontre de deux femmes dans une boutique de tchandos (marchand de liqueurs), elles nous offrirent le betel-arrek dans leur demeure, nous les suivîmes, et ce matin nous avons trouvé la porte gardée par des pions de police; ce brahme et le thasildar exigeaient de nous vingt roupies pour nous laisser sortir.

— Quelles sont ces femmes ? demandai-je à un Indou qui se trouvait près de moi.

— Saëb, me répondit-il, tes serviteurs sont bien allés chez Kandâlika, sœur d'Arouna, mais ils ne sont point les premiers, et à moins que Kandâlika ne meure avant ce soir, ils ne seront pas non plus les derniers.

Là foule salua ces paroles par un immense éclat de rire... et je compris tout. \

J'appris, en poursuivant mes renseignements, que Kandâlika était veuve, et qu'au lieu de conserver la situation vénérée de femme au pagne blanc * ou de cacher avec soin ses liaisons amoureuses, elle avait préféré exercer

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