‹ Voyage au pays des BrahmesChapitre 3 sur 16 · I. Voir Voyage aux ruines de Golconde · texte numérisé non relu

I. Voir Voyage aux ruines de Golconde

telles preuves de dévouement et de fidélité, que je m'en rapportais exclusivement à lui des soins à prendre pour la sûreté de notre petite caravane.

Les lecteurs qui ont bien voulu me suivre dans mes précédents voyages, connaissent cette figure singulière, mélange de sauvagerie et de naïve bonté, d'appétits brutaux et d'abnégation. C'était un type achevé de la pure race nègre,,, capable de toutes les cruautés sur un ordre du maître, terrible dans l'exaltation ; au repos, plus doux qu'un enfant, aussi courageux qu'un dogue et plus ivrogne qu'un Irlandais.

II me craignait autant qu'il m'aimait, et' j'avais, dans la mesure du possible, tempéré ses mauvais instincts au profit de ses bonnes qualités. Comme tout bon nègre, il était grand conteur d^hîstoires, vantard et braillard à l'excès.

Mon Bohis Tehi-Naga remplissait les fonctions de vindicara ou bouvier : j'avais en lui également la confiance la plus aveugle, et il la ' méritait à tous égards. C'était un Indou de race malabare, appartenant à une caste estimée, et qui ne m'a jamais donné l'occasion, soit à la maison, soit en voyage, de lui faire la moindre observation; il était toujours gai et empressé dans son service, et je ne lui ai connu qu'une

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faiblesse, c'était de croire à toutes les histoires à dormir debout que lui débitait Amoudou et de professer pour lui un véritable culte.

Rien n'était amusant comrpe d'assister, pendant les veillées, aux hécatombes de bêtes fauves, d'étrangleurs et de maraudeurs de la jungle, qu' Amoudou massacrait régulièrement pour le plus grand plaisir de son ami... Le Bohis^ émerveillé, respirait à peine, et mon Nubien, qui ne s'arrêtait pas facilement en aussi beau chemin, en arrivait à se rouler au milieu des tigres et des éléphants sauvages... Ce qui avait établi son prestige d'une manière inébranlable, c'est que l'exagération portait seulement sur les circonstances incroyables dont il entourait ses récits, le nombre d'animaux qu'il avait tués d'un seul coup, et le chiffre des étrangleurs ou Thugs qu'il avait défaits en batailles rangées ; Amoudou n'avait pas son pareil pour aller tuer dans un combat singulier un tigre dans la jungle, ou un requin dans l'Océan, et vingt fois Tehi-Naga l'avait vu jouer sa vie avec une crânerie sauvage, sans y être poussé autrement que par le désir de montrer son mépris pour le danger.

Mahadéva, l'éléphant, était conduit par un cornac du nom de Vaïtilinga.

Ce dernier avait été chanteur ambulant.

équilibriste et montreur d'ours ; aussi ranimai qu'il dirigeait était-il un des mieux dressés que j'aie rencontrés dans mes voyages. Le quatrième Indou que nous avions à notre service, se nommait Ponou-Saney, il conduisait la charrette du capitaine .

Notre personnel vivait en fort bonne intelligence sous les ordres d'Amoudou, ou de Tehi- Naga,qui suppléait son ami en cas d'absence, et nous n'avons jamais eu de bien graves reproches à adresser à aucun d'eux. Mon Nubien avait, il est vrai, une passion des plus vives pour les boissons alcooliques, mais il ne s'adonnait jamais à son goût favori en cours de voyage, et il ne m obligeait à le surveiller que dans les stations un peu prolongées que nous faisions, soit dans l'intérieur, soit dans les villes de la côte. J'avais coutume alors de le relever de ses fonctions au profit de Tehi-Naga, qui recevait la garde exclusive de nos animaux, ainsi que de nos munitions et approvisionnements.

Pendant tout le temps que durait notre séjour, Amoudou ne quittait pas le bazar, lieu où tout se vend et s'échange dans les villes indoues, et fort abondamment pourvu de boutiques de tchandos, en raison de la grande affluence de visiteurs.

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Le tchando est le débitant de liqueurs de l'endroit. Mon Nubien se remisait chez celui de ces industriels qui avait su gagner ses bonnes grâces par l'abondance plutôt que par l'excellence de ses produits, et n'en bougeait jusqu'au départ. Lorsque je jugeais cependant qu'il en avait assez, je l'envoyais chercher par les deux bouviers, qui le rapportaient sur leurs épaules, et quand la raison lui était revenue, je n'avais qu'à lui dire : « Amoudou, nous partons demain, » pour qu'il reprît ses habitudes de sobriété.

Ce n'était plus le même homme.

Assez souvent j'étais obligé d'aller le réclamer au thana, sorte de prison municipale destinée aux tapageurs, mais c'était toujours pour le même méfait. Amoudou n'avait pas le respect de la police indigène ; dès qu'il avait avalé une certaine quantité de callou, jus fermenté du cocotier, ou d'arrak, sorte d'eau-de-vie de riz, il provoquait le premier baudrier rouge qu'il rencontrait, et se livrait avec lui à un pugilat plein d'expression, à la grande joie des flâneurs et des petits marchands du bazar.

L'affaire n'était jamais bien grave et je la

terminais d'ordinaire avec quelques pièces de

menue monnaie, destinées en apparence aux

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uniformes endommagés, et en réalité aux boutiques des tchandos.

Ces présentations indispensables terminées, je vais reprendre le cours de mon récit.

Le soir même tout était prêt pour le départ du lendemain ; un forgeron avait visité en détail nos charrettes, les brèches faites aux caisses de conserves étaient réparées, et j'avais moi-même démonté et nettoyé toutes nos armes pièce à pièce. '

Nous avions à peine eu l'occasion de toucher à nos balles explosjbles, pendant nos courses à travers le Travencor et le Malayalum, et nous allions aborder avec nos munitions au grand complet les dangereuses contrées du pays malabare.

Les Gathes ou longues chaînes de montagnes qui bordent la côte indoue, de Surate au cap Gomorin, regorgent d'animaux féroces, et surtout de ces terribles panthères, noires, qui, perchées sur des monticules ou eptre les branches de quelque banian séculaire, attaquent le voyageur avant même qu'il ait pu se -douter de leur présence.

Gette longue traversée de Trivanderam à Bedjapour, plus de cent cinquante lieues de forêts, de montagnes et de jungles, ne laissait pas que de me causer quelques appréhensions,

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et sans Mahadéva, dont les robustes épaules pouvaient nous servir de refuge en cas de danger pressant, j'eusse peut-être hésité à la tenter.

Cet itinéraire était adopté depuis longtemps, et nul doute que nous ne l'eussions suivi scrupuleusement, si le hasard, qui se joue plus facilement encore des projets des voyageurs que de ceux des autres humains, n'était venu se mettre au travers de nos résolutions.

Le jour n'allait pas tarder à disparaître, et, assis sous la vérandah de feuillage de la petite case indigène qui nous avait abrités pendant notre séjour, nous regardions, le capitaine etmoi, ce splendide spectacle du soleil de l'équateur, incendiant l'horizon et les flots de l'océan Indien avant d'aller répandre la chaleur, la lumière et la vie sous d'autres latitudes, lorsque mon compagnon étendit la main dans la direction du sud-est.

— Un navire, me dit-il.

— Où cela ? répondis-je,

— Voyez-vous là-bas, ce petit point noirâtre, on dirait un léger coup d'estompé sur la ligne du ciel.

— Parfaitçment.., c'est un nuage.

— Vous vous trompez, c'est la fumée d'un steamer; avant cinq minutes vous (allez la voir

se développer, et dans dix nous apercevrons le navire.

Mon ami avait raison, et moins !d'une heure après le Hornet {Frelon)^ capitaine Barcley, petit vapeur qui tous les mois faisait la côte, de Colombo à Bombay, mouillait dans la rade de Trivanderam.

Le capitaine Barcley avait fait les années précédentes les escales de la côte de Coromandel et j'avais eu occasion de le voir fort souvent à Gocanadah; à peine sa baleinière abordait-elle au rivage que nous nous reconnûmes et échangeâmes un vigoureux shake-hand.

C'était un Anglais cosmopolite qui courait le monde depuis vingt ans, et avait usé par le frottement cette morgue britannique de mauvais goût qui, du coutelier de Birmingham au membre de la Chambre des lords, n'est qu'une pose perpétuelle. Après les compliments d'usage, il s'enquit du but de notre, excursion, et apprenant que nous allions remonter la côte jusqu'à Goa, il nous offrit une place à bord de V Hornet pour nous et toute notre suite.

— Je dois vous prévenir, ajouta-t-îl en terminant, que je n'accepterai pas l'injure d'un refus, et que si votre réponse n'est pas affirmative, je vous fais enlever par une escouade de débarquement.

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Il n'y avait pas moyen de résister à une aussi cordiale invitation... Le capitaine Durand, en voyageur et chasseur néophyte, regretta bien les quelques douzaines de peaux de tigre et de panthère dont il se croyait déjà l'heureux possesseur, mais quand je lui eus aflirmé quHl trouverait « amplement à se dédommager dans la seconde partie de notre route, entre Goa, Bedjapour, Elephanta et Ellora, il accéda de bonne grâce .aux propositions du commandant de VHornet. Je crois même qu'au fond, malgré les mystérieuses attractions qu'exerçaient sur son imagination les jungles et les fauves du pays malabare, il n'était pas mécontent de se retrouver pendant quelques jours sur son élément.

Le lendemain, dès l'aube, nos quatre bufflones furent conduits sur un radeau de bois de cocotier, par bâbord avant du steamer, soulevés peu à peu à l'aide du palan de la vergue de misaine, et installés à bord le plus commodément du monde, les charrettes prirent la même direction et à six heures du matin nous levions l'ancre, le cap sur Cochin, que nous devions atteindre le soir même.

Le brave Barcley avait voulu embarquer aussi Mahadéva, mais Vaïtilinga nous avait suppliés de lui permettre de faire la route à pied, et sur sa promesse d'arriver à Goa presque aussi

vite que nous, je Tavais laissé libre d^agir à sa guise.

Je ne dirai rien des différentes escales faites ipdxVHornet^ àCochin, Beïpour, Calicut, Mahé, Mangalore, Koudapour ; à moins qu^il n'arrivât de nuit, le petit steamer stopait juste le temps de débarquer ses marchandises et d'en prendre d'autres, et il repartait à toute vapeur; nous ne descendîmes qu'à Mahé, petit établissement français qui s'endort dans la verdure et .l'oubli du passé, seul point sur cette côte qui vienne rappeler au voyageur les assauts gigantesques dû héros, j'ai nommé Dupleix, qui nous eût donné l'Inde si la France n'eût été alors gou^ vernée par le triste amant de la Poisson,

Dix jours après avoir quitté Trivanderam nous étions à Goa; là seulement allait commencer notre véritable voyage. Quel ne fut pas notre étonn'ement en débarquant sur le quai de Villanova, d'être reçus par Mohadéva et son cornac, arrivés depuis la veille I

Cent cinquante lieues en neuf jours, par les montagnes, les marécages et les bois. Les deux compagnons n'avaient pas dû s'amuser on route.

Le capitaine Barcley ne resta que vingt-quatre heures sur rade, un déjeuner d'adieu nous réunît une dernière foi§ sur VHornet^ et en lui serrant

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la main avant de lé quitter, nous lui promîmes, si nous revenions par la côte malabare, d'aller le voir à Colombo, son port d'attache.

Notre traversée en steamer venait de nous faire rattraper à peu près le temps que nous avions perdu à Trîvanderam, car nous eussions mis, avec nos charrettes à bœufs, près d'un mois pour aqp ompHr ce trajet; nous résolûmes d'en profiter, et de ne faire qu'un séjour très-court à Goa.

Nos • approvisionnements et nos munitions étaient intacts, et nous nous fussions mis en marche immédiatement, si une excursion aux ruines de l'ancienne ville indo-portugaise des Albuquerques n'était venue tenter notre cu^ riosité.

Je connaissais les sombres et cruels souvenirs laissés par Tinquisition portugaise dans Tlnde, qui nulle part ne fut plus acharnée et plus rigoureuse et dont le pouvoir ne prit fin qu'en i8i5, grâce aux Anglais, qui ne rendirent Goa qu'à cette condition. J'en parlai à mon compagnon et nous nous décidâmes à aller visiter dans la vieille riV/e, distante de quelques milles de Vil* lanova de Goa ou Pandjim, comme la nomment les Indous, le palais des grands inquisiteurs et les prisons du saint office; nous désirions voir par nous-mêmes, à quarante-cinq ans de distance

seulement de sa suppression, s'il ne me serait point possible de trou ver encore quelques restes, quelques vestiges parlant aux yeux, de cette épouvantable domination religieuse. Nous partîmes en voiture avec un guîde, après avoir recommandé à nos hommes de ne point s'écarter du quai. Dès notre retour en effet, nous devions aller camper en dehors de Goa pour être prêts à nous remettre en route le lendemain de bonne heure.

L'Indou est le peuple le plus attaché que je connaisse à ses croyances, à ses superstitions ; il est persuadé de la suprématie de son culte sur tous les autres, et cela avec autant de raison que les musulmans, les bouddhistes et les adorateurs océaniens du grand dieu Thi, qui passe pour avaler la lune tous les matins et la rendre tous les soirs. • /

A toutes les tentatives des missionnaires anglicans ou romains, il répond invariablement :

— Vous avez bien tort de venir d'aussi loin pour perdre votre temps. Vous adorez le sublime Esprit primordial, âme de tous les êtres, avec des paroles que je ne comprends pas, et moi avec d'autres que vous ne comprenez pas non plus; mais en résumé, c'est toujours au même Etre que cela s'adresse... Pourquoi voulez-yous que j'abandonne ma manière de par-

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1er au Grand Invisible, qui est celle de mes ancêtres, pour prendre la vôtre, qui est celle d^étrangers qui ne sont pas dé ma race ? Pourcjuoi ne me demandez-vous pas aussi d'abandonner ma nourriture, qui est légère et appropriée à notre climat, pour la vôtre qui est lourde et indigeste, et de quitter mes habits, si commodes contre la chaleur, pour porter les vôtres qui sont faits pour le froid ?... etc..

Aussi, en dehors des parias à qui les jésuites servent de petites pensions pour se faire catholiques, et qui ne vont à Téglise, Ijien entendu, qu'autant que les appointements sont régulièrement payés, n^ a-t-il dans Tlnde d'autres chrétiens que ceux faits par l'inquisition portugaise, au moyen du fer et du feu .

Le Portugal ne comptait presque au siècle dernier, dans ses possessions heureusement fort restreintes, que des catholiques. Quiconque était amené dans lés prisons du saint office n'en sortait que converti ou mort I . . .

Combien de ces malheureux, après avoir résisté avec courage aux premiers supplices, finissaient par céder aux horribles tortures qu'on arrivait par degrés à leur imposer, et sortaient de là incapables de tout travail et affreusement mutilés !

Quand les pauvres diables étaient entrés

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dans la salle de torsion, ils s'appelaient Rama ou Moutoussamy, et possédaient Tusage de leurs membres... quand ils en sortaient, ils s'appelaient Joseph ou Pacôme, et étaient estropiés!.,.

Et cinquante années à peine nous séparaient de ces folies sacerdotales... L'homme des hécatombes, l'homme des bûchers, l'homme du passé sanglant est toujours là, luttant avec acharnement, disputant pied à pied chaque lambeau de son pouvoir qui s'envole, n'ayantqu'un souci, qu'une idée, qu'un but, tenir sous s?L main le monde assoupli et dompté !.. . supprimer dans toutes les langues les mots de raison, de progrès et de liberté.

Et, chose étonnante, si tous les Torquemada et autres tourmenteurs jurés ne sont plus là pour dire au peuple : Crois I obéis ! ou meurs ! si leurs successeurs n'osent plus se faire précéder de tortures et de supplices, ce n'est pas qu'ils aient renoncé à ces antiques moyens de domination... c'est qu^ils ne peuvent plus les employer...

Nous ne trouvâmes que peu de choses à observer dans les prisons du saint office ; cellules, cachots, oubliettes, puits et caveaux étaient f envahis par les arbustes, les lianes et les plantes de toutes espèces, au point qu'il eût été impru-

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dent d^ pénétrer à cause des reptiles. La main du temps semblait s'être hâtée de voiler ces lieux sinistres, et de répandre à profusion la verdure et les fleurs là où avaient coulé tant de larmes, où avaient éclaté tant de . sanglots.

Seule, la chambre de torture, déblayée sans doute à rintention des visiteurs, avec ses anneaux scellés dans le mur, ses foyers noircis, ses chevalets de fer, permettait de reconstituer par la pensée quelques épisodes affaiblis des scènes .sauvages qui avaient dû s'y passer...

Au moment où nous sortions de ces ruines, nous vîmes venir à nous cinq ou six malheureux qui nous firent détourner la tête avec dégoût. Tous étaient affreusement estropiés et mutilés, et à quelques années près paraissaient du même âge, de soixante-cinq à soixante-dix ans environ.

L'un rampait plutôt qu'il ne marchait, le corps supporté par quatre moignons informes, tenant entre ses dents une moitié de coco en guise de sébile... un autre n'avait plus de langue ni d^yeux... un troisième avait les mains coupées; un autre encore avait eu les pieds broyés dans Içs brodequins de torture... Ils étaient là, nous demandant Taumône, avec des sons et des cris inarticulés... et nous laissâmes tomber

notre offrande, les larmes aux yeux et la ragé dans le cœur.

Au moment où nous quittions ces lieux sinistres, un vieux brahme, que nous croisâmes . sur le sentier,' nous lança ces mots en sanscrit :

« Kirata kahaas out soûras ! » stupides hommes noirs !

— Que dit-il ? me demanda immédiatement mon compagnon.

— Il nous fait comprendre, lui répondis-je, que nous avons devant nous les dernières victimes des inquisiteurs portugais à Goa !

Dès que nous eûmes rejoint notre petite cara- . vane, nous traversâmes lentement les rues de la capitale des possessions portugaises dans rinde, pour gagner les marais de la Màndova, de l'autre côté desquels nous voulions établir notre campement et passer la nuit.

A part les quelques fonctionnaires qui, de temps à autre, arrivent de la métropole, les habitants de Goa se composent de métis qui, chose curieuse, sont beaucoup plus foncés en couleur que les Indous, et de moines de tous ordres.

Les rues sont encombrées de ces pieux fainéants qui là, peut-être mieux qu'ailleurs encore, Compassés maîtres dans l'art de vivre dutravail des autres.

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Quant aux métis, leur orgueil et leurs prétentions à la pureté de la race n'ont d'égales que leur indolence et leur malpropreté. On marche sur les Cabrai, les Tristans d'Achuna, les Gomez da Silva, et Dieu me pardonne, le guide que nous avions pris pour nous conduire en dehors des lagunes, car Goa est située dans une île, répondait au nom d'Albuquerque.

Ces gens-là croiraient se déshonorer, comme descendants des anciens conquérants du pays, s'ils se livraient au moindre travail, et tout le commerce est aux mains des juifs et des parsis.

Il est juste de dire que tous ces Indo-Portugais s'afiFublent de noms historiques avec un sans -gêne dont personne ne se préoccupe, puisque tout le monde ou à peu près se trouve dans le même cas. Ceux qui ont quelques minces revenus, ce qui est rare, vivent dans Tintérieur de leur demeure à la manière indoue, c'està-dire avec un peu de riz, du carry et du poisson fumé quand ils en ont, et emploient toutes leurs ressources à s'acheter des costumes européens pour parader dans la rue et à l'église... et quels costumes! Le jour de notre départ était précisément un dimanche, et nous avons pu voir toute la colonie dans ses vêtements de gala. C'était à

se croire en plein carnaval. Ce que nous avons vu là de formes de chapeau, depuis le troniblon porté par le respectable aïeul jusqu^à la casquette à côtes, d'étoffes et de couleurs différentes, modelées sur un cantaloup^ qui ornaient la tête des jeunes Alvare, Alonzo ou Francisco, ne se pourrait narrer. Les couvrechefs des senoras et senoritas étaient non moins fantastiques... Mais ne disons pas de mal de ces dames, leur hospitalité a laissé dans le cœur du capitaine Durand de tels souvenirs, que mon vieil ami ne me le pardonnerait pas.

Pour dépeindre cette société singulière mieux que ne pourraient le faire quelques traits généraux d'observations, je vais conduire le lecteur dans une famille du pays, chez laquelle nous eûmes la bonne fortune de passer la soirée, le jour même que nous quittions Goa.

Le Mendova, fleuve qui a l'honneur de posséder à son embouchure l'île ouest bâtie la ville portugaise, coulait à pleins bords, la lagune n'était point guéable et nous dûmes la traverser en radeau. Des indigènes ayant de l'eau jusqu'au cou nous poussèrent tranquillement, bêtes et hommes, sur l'autre rive, où nous attendait le propriétaire de cette installation primitive, pour nous réclamer son Salaire.

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Inutile de dire que Mahadéva avait dédaigné un pareil mode de transport.

Le brave homme, qui exerçait ainsi la profession de passeur par mandataire, car pour rien au monde il n'eût voulu accomplir lui-même pareille besogne, se nommait don Francesco Soarès.

Dès les premiers mots que nous échangeâmes il daigna nous apprendre qu'il descendait en ligne directe du grand Lope de Soarès, ancien vice-roi de Goa, et nous pria d'excuser la nécessité qui le forçait d'accepter notre argent.

Nous lui répondîmes que tous les nobles seigneurs du moyen âge s'étaient emparés des carrefours, des bacs et dés gués pour mieux rançonner les passants, qu'ainsi exerçant un métier de gentilhomme^ il ne devait avoir jiulle crainte de faire rougir les mânes de ses aïeux.

Cette explication parut le satisfaire beaucoup, et apprenant que nous allions passer la nuit dans son voisinage, il nous oÉFrit de partager le souper de sa famille. Nous acceptâmes avec d'autant plus de plaisir, que notre promenade dans les rues de Goa nous avait inspiré un désir assez vif de pénétrer dans l'intérieur d'une de ces demeures indo-portugaises.

Laissant à Amoudou le soin de veiller à notre installation, nous suivîmes notre hôte improvisé

dans J'intérieur de son habitation. A mesure que nous nous avancions sous une vérandah qui régnait sur les quatre côtés d'une cour quadrangulaire, une fouie d'enfants des deux sexes, de trois à dix ans, complètement nus, et bronzés comme des Malabares, s'enfuyaient de tous côtés, ainsi que ces troupes d'oisillons ^ qui s'envolent de buissons en buissons, à l'approche d'un A^oyageur.

— Ce sont mes petits-enfants, nous dit le vieux Soarès. Quelques instants après, il nous présentait à là senora, sa femme, aïeule de tous ces bambins. La vieille dame, sèche comme un parchemin, avec des tons de chair cuir de Cordoue, était entourée de huit à dix brus et d'autant de gendres, au teint chocolat, qui n'avaient plus d'européen que les vêtements... Elle nous tendit une main décharnée sur laquelle le capitaine eut ^'audace de déposer un baiser... Ces façons vieux régime posèrent immédiatement mon ami Durand en homme galant et bien né ; pour ne point passer pour un grossier personnage, je fus obligé de m'exécuter, mais en me penchant sur la main de la noble dame, je devinai, au parfum d'oignon et d'échalote, qui s'en dégageait, que notre arrivée était venue la surprendre; au milieu de ses travaux culinaires.

Après cela commença le défilé de tous les A

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Diaz, Alvaro, Diego, Vincaite y Braga, y Cabrai, y tout ce que vous voudre!{^ composant la troupe de fils, gendres, neveux et cousins, qui vivaient sous la paternelle autorité de notre hôte. Figurez-vous une trentaine de gaillards de seize à quarante-cinq ans, plus noirs (phénomène que je ne me charge pas d'expliquer) que les vrais Indous, pieds nus, les mains couvertes de bagues en strass, portant des chemises brodées, des redingotes et des chapeaux de i83o, et qui nous saluaient en nous demandant gravement des nouvelles de leur cousin don Luis, le roi de Portugal ; c'était à ne pas tenir son sérieux... Nous leur répondions que don Luis devait se porter à merveille, ils en paraissaient charmés et nous aussi. Tous les Portugais sont plus ou moins alliés à la maison de Bragahce. Vint ensuite le tour des senoras et senoritas. Parmi ces dernières, nous en remarquâmes une plus blanche ou plutôt moins noire que .les autres, (un caprice européen qui avait fait des siennes) qui se tenait debout derrière le fauteuil de son aïeule, dans une pose pleine de mélancolique rêverie ; de temps à autre, elle promenait sur nous ses grands yeux noirs, avec d'étranges mouvements de sourcils, dont la signification nous échappait complètement... Voyait-elle de mauvais œil ces étrangers, introduits si brus-

quement au milieu de sa fisimille.,. avait-elle conscience de Timpression ridicule que nous produisaient les siens ?... nous Tignorions, et nous n^eûmes que dans la soirée l'explication de cette attitude singulière. C'était un tempérament aalté à qui Foccasion ne s'était pas offerte de trouver le calme en se fixant... Le capitaine Durand, toujours prêt à offrir des consolations aux belles affîgées, devint en quelques heures son confident, elle lui lut des vers dans une espèce de charabia indigène, mélange atroce de kanara et de portugais, qui a la prétention de passer pour la langue de Camoëns, et lui chanta, en s'accompagnant de la harpe, des morceaux également de sa composition dans lesquels elle célébrait Timmensité de TOcéan et le vide de son cœur... Elle était belle, en somme, et le galant capitaine fut récompensé de son attention comme tous ses devanciers, du refte, par quelques heures d'un tête-àtête charmant qu'elle voulut' bien lui accorder... en n'y mettant d'autres conditions que celle d'escalader sa fenêtre qui ne s'élevait pas à plus de trois pieds du sol. La pauvre Juana, c'était son nom, avait la tête farcie de roman^ ceros espagnols, où les chevaliers ont l'habitude d'envahir le balcon de leurs dames, et elle ne donnait que des rendez- vous avec es-

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calade, sans efiraction... la place étant forcée depuis longtemps.

Sur le tard, alors que Juana s^était retirée en lui lançant un long regard, comme le capitaine me faisait part de son bonheur, il me demanda s'il ne ferait pas bien d^aller chercher ses pistolets, pour le cas où le vieux Soarès ou quelque Vincente y Braga voudrait venger sur lui rhonneur de la famille. En voyant mon ami prendre au sérieux toute cette mise en scène, je ne pus m'empêcher de rire,, et j'allais lui en donner mes motifs, lorsqu^un des jeunes frères de Juana vint lui dire du ton le plus naturel du monde :

— Gaballero, la senorita vous attend !...

Mon pauvre ami hésita un instant comme

étourdi sous le coup... je le regardais en riant sans nulle pitié; il comprit qu'il y aurait peutêtre encore plus de ridicule à rester qu'à partir, et il suivit le jeune garçon, qui, arrivé à l'extrémité de la vérandah, souleva complaisamment un tattis ou rideau de vétyver, qui recouvrait extérieurement la croisée de la belle, et forçait Tair à se parfumer en entrant dans la chambre.

— Boxis, murmura l'introducteur en tendant la main.

Le malheureux capitaine, qu'une désillusion

nouvelle venait assaillir à chaque pas, jeta au gamin quelques pièces de menue monnaie, et disparut... parce qu'il ne pouvait taire autrement.

Boxis, bakchis ou batchis, sont trois mots de la même racine, qui à eux seuls composent toute une langue en Orient et dans Textrême Orient.

Ces mots se prononcent avec des inflexions diverses, mais toutes ont pour but d'extraire de notre poche une aumône déguisée, un don, un cadeau, un droit quelconque de bienvenue.

Bakchis, le présent que reçoivent le bey ou le pacha de leur gracieux souverain .

Bakchis, les petits profits que les cadis musulmans ou le pundit-saëb indou extorquent aux plaideurs.

Bakchis, le^ petits oublis des employés des finances qui perçoivent deux fois l'impôt, une fois pour eux, une fois pour le maître.

Bakchis, ce que reçoit Thomme influent qui vous a fait avoir une fourniture, ou des travaux pour le compte du gouvernement...

Bakchis, le sou que vous jetez au santon, au fakir, ou au mendiant.

Bakchis enfin, tout ce qu'on vous arrache, tout ce qu'on vous extorque, tout ce qu'on vous vole, tout ce que vous donnez, tout ce qu'on

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obtient, de gré ou de force, par habileté — ou persuasion...

Bakchis en Turquie, batchis en Egypte et en Arabie, boxis dans Tlnde, sans ces trois mots magiques, l'Orient ne serait plus l'Orient. , .

Quelques esprits chagrins prétendront qu'il n'est pas besoin d'aller aussi loin pour observer cette merveille, et que lamendicité^ le pourboire et le pot'de-ptn fonctionnent assez bien dans la plupart des contrées de l'Occident,

C'est possible, mais remarquez qu'il nous a fallu trois expressions, différentes pour caractériser des situations que l'Orient traduit d'un

seul mot : Bakchis ! Nous ne sommes pas encore de cette force-là...

Et puis là-bas on vous dit ouvertement : — Détrousse-Bey a reçu tant pour telle chose.

Tandis que chez nous on n'en est encore qu'à se dire à l'oreille. — Vous savez Detroussemann... dans les spéculations financières !...

— Bah!

r— C'est comme je vous le dis. Je connais son homme de paille.

L'Orient a brûlé l'homme de paille, tripote ouvertement, et ne daigne même pas avoir l'hypocrisie du vice...

Mon ami avait à peine disparu chez la belle

3o VOYAGE AU PAYS DES BRAHMES.

Juana, que le vieux Soarès, voyant que je me promenais solitaire sous la vérandah, en fumant mon cigare, s^approcha de moi, et me dit à voix basse : ^

— ; Est-ce qu'aucune des senoras de la maison n'a eu le don de plaire à Votre Excellence ?

Voilà où en sont aujourd'hui la plupart des descendants des Vasco de Gama, des Al* meida, des Cabrai, sur cette côte encore toute farcie de moines, de fraters mendiants, de couvents et de souvenirs de Tinquisition. Cette race de métis, appelés aussi dans l'Inde topas, ou gens "portant chapeau^ quelle que soit là nationalité de leur ascendance, est plus méprisée que la caste la plus infime des Indous. Ces ^opas, issus d'Européens et de mères indigènes, ont pris tous les vices des deux races, sans avoir retenu une seule de leurs bonnes qualités. Dans la plupart des familles topasines de Tlnde, les femmes mariées ou non sont à la disposition des voyageurs, mais dans le but unique d'en tirer profit, tandis que dans celles des castes indoues où pareilles coutumes existent, les femmes ne s'y soumettent que pour exercer la vieille hospitalité de l'Orient caractérisée par ces trois mots sanscrits :

Nikaya — Nikara — Niknîga.

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Le vivre, le couvert et l'amour.

Et elles repousseraient avec horreur tout présent qu'on tenterait de leur offrir... Elles donnent et ne reçoivent rien.

Le lendemain matin, je trouvai mon ami enthousiasmé de Juana; la belle topasine n'avait pas eu grand'peine à charmer ce tempérament méridional, qui , avec son amour des grands horizons, du soleil, des parfums et des femmes, semblait avoir été créé exprès pour voyager sous les tropiques.

Pour un peu il m'aurait demandé de retarder notre départ de quelques jours, mais je fus ioeiorable, et fis semblant de ne pas comprendre les petits soupirs de regrets qu'il lançait de temps à autre pour m'attendrir. Je donnai l'ordre à Amoudou d'atteler les bufflones.

J'allais oublier une des plus réjouissantes surprises de notre séjour à ta casa Soarès. La veille, quand nous fûmes introduits dans la pièce qui servait de salle à manger, nous fumes un moment comme éblouis par le contraste qui existait entre le service dépareillé, ébréché, qui garnissait la table, et les mets somptueux dont cette dernière était chargée... Dindes appétissantes laissant apercevoir de larges rondelles de truffes sous la peau, pigeons en compote, étendus mollement sur des tranches de pain, entourées

d^un glacis de petits oignons, rognons en brochettes, riz de veau garnis d'un hachis de champignons, tout cela s'étalait pêle-mêle, sans aucune science des entrées et des rôts, accompagné d'un dessert entièrement européen... Après plusieurs mois de voyages et de courses dans les jungles de l'intérieur, je dois avouer que ce récoofort imprévu, bien qu'il tnanquât de classique dans l'arrangement, nous fit échanger, le capitaine et moi, un petit sourire de satisfaction.

Notre joie fut de courte durée; à peine avionsnous pris place à table, que nous nous apercevions, hélas ! de L'étrangeté de la mystification.

Tous ces mets appétissants étaient en bois, vernis avec un art tel, qu'une méprise était fort excusable à quelques pas. .

Nous fûmes réduks à satisfaire notre apjjétît à l'aide d'un gigantesque plat de riz au càrry, entouré de poisson fumé, qu'un cuisinier indigène apporta dans un récipient de terre noir.

Voilà tout ce qui reste du luxe de table des descendants des anciens conquérants qui régnèrent à Goa... des simulacres en bois!...

J'avais déjà observé moi-même sur la côte de Coroijiandel des coutumes semblables, mais j'y avais été pris, cette fois encore, comme un

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voyageur novice, en raison de la rare perfection des objets simulés.

Au moment où nous pénétrions dans cet étrange atrium, un énorme capucin, qui faisait son entrée par une autre porte, nous était présenté comme le confesseur et le commensal habituel de la famille... Le brave homme étai^ luisant, sale et gros ; il mangea comme quatre, et se retira avant tout le monde, pour aller faire sa sieste sur une natte, sous la vérandah.

Le lendemain, comme nous prenions congé du vieux Soarès, qui nous accompagnait à nos véhicules avec toute sa maisonnée, le capucin s'approcha de nous, et d'une voix onctueuse et papelarde nous engagea, pour nous assurer à tout hasard une bonne mort, étant données les dangereuses contrées que nous allions parcourir, à lui acheter un stock de trois ou quatre mois d'indulgences qu'il avait reçues directement de Rome... J'allais renyoyer le frater à ses orémus, lorsque le capitaine, toujours galant, se rendit, moyennant cinquante sous, acquéreur du solde du franciscain, et en fit cadeau à Juana... La belle enfant qui, paraît-il, avait refusé ses présents, accepta les indulgences. J'ai su plus tard que mon ami l'avait en outre récompensée de , son désintéressement par l'offre d'une magni-

fique bague valant plusieurs centaines de roupies, qu^elle avait daigné accepter à titre de souvenir seulement.

A la pointe du jour, nous quittions les rives marécageuses de la Mendova, pour nous diriger en droite ligne vers les hautes montagnes de Bedanore, dont les sommets, chargés de lumière par Tastre qui se levait, nous apparaissaient à vingt milles de là comme embrasés.

Quarante lieues à peine nous séparaient des ruines de Bedjapour, la plus antique cité du Décan, et nous avions hâte de nous trouver au milieu des splendeurs de cette vieille architecture indoue, si fécortde, si variée dans ses formes qu'elle a pu inspirer la Ghaldée et l'Egypte, la Grèce et Rome. Cette partie de Tlnde est aussi celle qui abonde le plus en merveilleuses légendes, en hauts faits historiques.

Ma récolte, comme on va le voir, n'allait pas tarder à commencer.

Sur les onze heures, la route nous fiit toi^t à coup barrée par un petit affluent de la Mendova ; comme la chaleur commençait à devenir accablante, nous remontâmes le cours d'eau pour chercher quelque endroit bien disposé qui pût nous abriter pendant le déjeuner et les heures" de sieste obligées sous ces brûlantes latitudes.

DE TRIVANDERAM A GOA. 35

Nous arrivâmes bientôt à un petit village du nom de Nandapour, dont les habitants, réunis en ce moment sous de vastes baobabs, écoutaient pieusement un pandaron, sorte de mendiant religieux, dont la profession est de parcourir les aidées pour réciter des vers, chanter des morceaux des Védas ou redire des légendes des premiers âges.

Chaque village qui peut le payer a son conteur attitré, dont la mission est de distraire les habitants pendant les heures de loisir.

Ce jour fiit un de ceux qui doivent compter le plus dans mon existence de voy^eur, car il éclaira la découverte d'un manuscrit que je cherchais depuis plusieurs années, le Prasada ou poëme des poèmes, dont je n'avais pu encore me procurer que des fragments, tant les brahmes étaient jaloux de la possession de ce curieux ouvrage; Le Prasada renferme une foule de morceaux qui remontent à Tépoque védique, et quUl serait impossible de rencontrer ailleurs.

Dans ces impressions de voyage, que je publie pour initier le lecteur aux mœurs si pittoresques de rinde et de l^extrême Orient, je ne puis, pour ne pas ralentir Tintérêt, donner de trop nombreuses traductions des chefs-d'œuvre littéraires des brahmes; cependant, chaque fois que je me suis trouvé en face de morceaux esseii-

tiellement caractéristiques de cette civilisation singulière, je n^ai^ jamais hésité à les faire connaître.

Le pandaron de Nandapour avait tiré sa copie du Prasada, de la pagode de Darwar, et je fus assez heureux pour le décider à me la vendre ; j'ai pu depuis la coUatiqnner à Vilnour, sur un des plus anciens manuscrit^ qui existent, et me convaincre de sa fidélité.

Parmi les divers fragments de cet antique ouvrage, que j'ai traduits et publiés, en voici trois, que les amoureux des choses du passé ne liront pas sans un curieux intérêt.

Le premier, au milieu des renseignements précieux qu'il nous donne sur la vie patriarcale, renferme un des souvenirs les plus précis qu'ait gardé l'humanité, des nombreux diluviums qu'elle a supportés dans son enfance.

Il est intitulé :

SOUDAM A - DHARAKA.

(Soudama le semeur.)

— Au pays de Miltila, non loin du Godavéry, vivait un homme appelé Soudama; du fleuve à la montagne, aussi loin qu'un éléphant pouvait aller dans un jour, la plaine lui appartenait; il eût compté pendant trois jours, sans

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s'arrêter aux heures des repas et du sommeil, qu'il n'eût point su le nombre de ses troupeaux, et quand venait la récolte, le riz et le menu grain ne pouvaient point tenir dans les dwastras (réserves) . «

; — Et cet homme avait une nombreuse famille, et son fils aîné, celui qu'il avait eu d'une vierge, et qui devait, après sa mort, laver son corps, Toindre de parfums et accomplir sur sa tombe les cérémonies funéraires, était déjà en âge de se choisir une femme.

— Il avait encore de nombreux serviteurs pour la maison et pour les champs, qu'il conduisait doucement, selon la loi de Brahma.

— Et cet homme était aimé de sa famille et de ses serviteurs, car il était pieux et bon.

— Il était aimé aussi des voyageurs, qu'il recevait dans sa maison en leur disant : Vous ne trouverez rien ici qui ne m'ait été donné par le Seigneur des créatures, et tout ce que Brahma m^a donné est à vous.

— Et il était aimé encore des lépreux, des infirmes et des indigents, car il leur donnait toujours un asile pour la nuit et du grain pour plusieurs semaines, et il ne leur demandait jamais le nom de leur père, ce qui aurait pu les peiner.

— .11 était si bon que, quand ses serviteurs et

ses fils avaient retourné la terre et que le monnent était venu de confier au sillon le riz et les menus grains de la récolte, prochaine, il se rendait aux champs, et pendant que les ouvriers vaquaient à leurs occupations, il jetait au vent, à la manière de ceux qui sèment, du grain que leé petits oiseaux venaient ensuite ramasser autour de lui en gazouillant, et pour ce qu'il faisait là, il avait été surnommé Dhâraka le semeur*.

— Et Jamais il n'eût approché de sa bouche la nourriture, ni permis que ses fils et ses serviteurs ne prissent leurs fepas, sans avoir auparavant adressé à Brahma la prière dû Bralouya- ' houta, qui est la consécration des aliments.

« O Brahma, purifiez ces graine» «t ces fruits, car vous avez dit à votre créature : Toute plante que je n'ai pas plantée périra, toute pensée qui ne viendra pas de moi est maudite^ et tout ce qui n'est pas consacré et que la bouche reçoit agit comme un poison et donne la lèpre. ït

« II ne me verra jamais face à face, ilne sera point reçu dans le séjour céleste, celui qui ne m'offre point la nourriture qu'il va prendre; il n'est pas digne de prononcer mon nom ni de

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renseigna' à ses enfants^ et les cérémonies fiinéraires accomplies par son fils n'auront pas le poavoir de purifier ses fautes, v

« O Brahma ! purifiez ces graines et ces finiîts, qu'ils soient doux à mon corps et le fortifient comme la prière et la vertu fortifient Tame, et qu'à rhcure de mon dernier repos^ mes oreilles puissent entendre votre voix me convier à la nourriture sacrée dans la céleste demeure. »

— Or, un soir que les troupeaux étaient rentrés, que les femmes avaient tracé sur le seuil de la demeure les signes consacrés qui procurent le repos des nuits et éloignent les mauvais présages, le riz du repas chantait dans les tésciles de cuivre pendant qu'on l'arrosait de beurre clarifié. Un étranger se présenta sous le poyal de la demeure de Soudama.

— Salam î dit-il au padial qui, après avoir remisé les éléphants, gardait la porte de la maison, laissennoi reposer ici quelques instants : puisses-tu voir ta vieillesse comblée de jours heureux, et que les cérémonies funéraires soient accomplies sur ta tombe par ton fils aîné entouré des fils de ses fils.

— Et ayant dit cela il s'assit sur une pierre, car il paraissait fatigué .

— Salam, répondit le padial ; tu confonds le serviteur avec le maître, mais tu peux te reposer, car la demeure de Soudama n'est jamais fermée à l'heure des repas, et il allait répondre aux souhaits d'usage qu'on lui avait adressés, bien qu'il ne fut pas le chef de la maison, car celui qui ne rend pas par orgueil le vœu du voyageur, de l'infirme ou du mendiant, est capable de méconnaître son père.

— Mais Soudama parut :

— Et le voyageur ayant reconnu que cette fois il ne se trompait pas, il dit à Soudama : Salam ! puisses-tu voir ta vieillesse comblée de joies, que les cérémonies funéraires soient accomplies sur ta tombe par ton fils aîné entouré des fils de ses fils.

— Et Dhâraka luif répondit : C'est ici la maison de Brahma, celui qui est fatigué peut s'y reposer, celui qui a faim et soif peut y manger et y boire, celui qui est loin de sa famille et de la terre où' il est né, et qui sent sa fin approcher peut entrer y mourir en paix, les cérémonies de la purification dernière seront accomplies sur sa tombe.

— Ayant dit, il a guidé l'étranger dans Tinté- 4eur de sa demeure, et s'étant fait apporter de

DE TRIVANDERAM A GOA. 4f

Teau dans une aiguière de cuivre, il lui lava les pieds et lui versa sur la tête et sur le corps un parfum délicieux.

— Et ayant bu et mangé, le voyageur demanda à continuer sa route malgré Theure avancée de la nqit, et comme on insistait pour le retenir, il reprit sa gourde, son chapelet et son bâton.

— Et alors Soudama lui dit : Pourquoi refuses-tu de passer la nuit sous mon toit ? Ne saurais-tu reprendre ton chemin au lever du jour ? La contrée où tu vas est donc bien éloignée d'ici, que tu sois obligé de marcher à Theure où tout se repose ?

— Je vais au pays de Gangea ; jusqu'à mon arrivée je ne dois point prolonger mon repos au delà du moment où le chant des éléphants sacrés indique le milieu de la nuit.

— Dis-moi ton nom, poursuivit Soudama, afin que je m'en souvienne ; le nom d'un hôte est toujours doux à prononcer.

— Et celui-ci prenant la parole de nouveau lui dit : Écoute, Soudama, toi qu'on a surnommé le Semeur, les temps ne sont pas éloignés où de grandes calamités vont fondre sur cette contrée, tu verras ta terre ravagée et tes récoltes perdues.

— > Louange à Brahma et à son saint, lui répondit Soudama.

— Tes troupeaux périront, et au milieu de Taffreuse tempête qui viendra de la n)er, les génisses ne reconnaîtront plus la voix plaintive de leurs petits, Téléphant affolé se sauvera dans les réduits les plus obscurs des montagnes et des bois.

— Brahma est Brahma, et sa volonté est la.loi.

— Tes enfants seront tous frappés jusqu'au dernier, tu ne reconnaîtras plus la place où fut ta maiàon, et il ne te restera pas même une aiguière pour puiser ton eau, une téselle de terre pour faire cuire ton riz, un bâton pour te soutenir dans ta marche, une pierre pour y poser ta tête.

— Que Brahma soit béni dans sa colère I

— Et comme l'étranger s'apprêtait à partir, Soudama lui dit : Qui es-tu, toi qui, après avoir mangé avec moi et t'être reposé sous mon toit, viens m'annoncer de pareils malheurs ?

— Je suis celui qui annonce à tous, depuis le pays de Madura jusqu'au pays de Gangea, la venue du grand vent de la mer, qui entraîne dans sa course rapide Ma (la lune) et les étoiles, qui fait pâlir Sourya (le soleil) et fait voler dans les airs comme un fétu de paille les arbres vieux ^e plus de dix générations.

DE TRIYANDERÂM A GOA. âfi

— Depuis plus de quinze jours, l'eau du del tombe en cascade sur les plus hautes montagnes de Lanka (Ceylan) ; le Samanta-Kounta est cou* vert de nuages noirs, TOcéan gronde sourdement dans ses profondeurs, les antarapotama (hommes des eaux) m'ont dit : Cest le signe précurseur du vent terrible, va ei rapporte cela à nos frères.

— Comme il achevait ces mots, un son rauque et aigu se fit entendre : Voilà, dit-il, les éléphants sacrés qui annoncent le milieu de la nuit, je dois me mettre en route, car il y a loin encore du pays de Milhila aux rives ou les cents fleuves (l'embouchure du Gange) se jettent dans rOcéan, et il ne faut point que les gens du Nord disent que les Andhara du Sud ne les ont point prévenus.

— Il dit et disparut en un instant sur la route poudreuse et blanchie par la lune, et Soudama rentra pensif dans sa demeure, ne sachant comment expliquer les paroles qu'il avait entendues, et ce qu'il devait faire,

— Et il ne manqua pas, avant de s'étendre sur sa natte, d'adresser à Brahma la prière du repos, et de s'en remettre à lui du soin de le protéger.

— Et il arriva ainsi qu'il avait été prédit par l'étranger. Un jour Sourya ne parut pas à l'ho-

rizon, le ciel était noir et un vent violent, tel qu'on ne l'avait point encore vu dans ces parages, se leva à l'ouest, détruisant tout sur son passage, et faisant remonter Teau du Godavéry vers sa source,

— Et de toutes parts les animaux fuyaient épouvantés, le tigre se rencontrait avec Pagneau, la panthère avec la biche, et les serpents malfaisants qui rampent sur Therbe sortaient de leurs trous envahis par les eaux, et cherchaient à s'enrouler autour des jambes des taureaux et des buffles pour échapper à la mort.

— Et Soudama, qui s'était prosterné entouré de sa famille, et priait en attendant la mort, vit aussi passer devant lui ses troupeaux qui fuyaient, ne connaissant plus la voix de leurs maîtres.

— - D'abord ce furent les chevaux, les taureaux,, les génisses qui ruaient pour se débarrasser de leurs petits ; puis ce furent les éléphants, qui, réunis en masse, semblaient charger dans un combat, et faisaient trembler la terre sous leurs pas.

— Quand le troupeau d'éléphants passa près de Soudama, un d'entre les plus forts, qu'il avait l'habitude de monter, s'arrêta tout à coup devant lui, et son maître l'ayant appelé par son nom.

DE TRIVANDERAM A GOA. 46

qui était Nourmalî, Tanimal se précipita sur lui, l'enleva malgré sa résistance, et Payant placé sur son dos, il reprit sa course à travers les riijières et les plaines marécageuses, les fleuves débordés et les bois, jusqu'aux montagnes prochaines où, étant en sûreté, il s'arrêta.

— Et Soudama, qu'il avait sauvé, se mit à se lamenter en disant : Rends-moi mes fils qui étaient la/ joie et l'orgueil de ma vieillesse, et voilà maintenant que j'ai^peur de mourir; qui donc lavera mon corps, entourera mes membres de bandelettes sacrées, et accomplira les cérémonies funéraires?... Malheur, malheur à moi!

— O Brahma I seigneur de toutes les créatures, où sont les fils que tu m'avais donnés ? Qui perpétuera ma race dans l'avenir suivant ta loi?

— Que me font ces montagnes, que me font ces vallées, que* me fait la vie, que me fait la nature entière, puisque j'ai perdu 'ceux que j'aimais?

— Seigneur des créatures, ô Brahma ! pourquoi m'avoir sauvé en, me séparant de mes fils ? Vous avez coupé les branches et les racines de l'arbre, comment l'arbre pourrait-il vivre encore?

— Voyez, mes cheveux sont devenus blancs

SOUS le poids des ans, mes membres se sont affaiblis, je ne pourrai plus demander ma nourriture à la terre, et si je vais chercher un asile, qui me le donnera parmi les hommes de ce pays?

— Et ainsi il se lamentait, et il priait Brahma de lui donner la mort par le feu du ciel, ainsi qu'il fait pour les saints ermites dont la fin approche, et qui, loin de leurs fils, ne verraient pas s'accomplir les cérémonies de la purification près de leur brahme.

— Mais le bruit s'étant répandu que le riche Soudama, du pays de Mithila, ayant échappé au vent de la mer, se trouvait en Madura, aussi nu et aussi pauvre qu^un ver de terre, de toutes parts, ceux qu'il avait obligés au temps de sa fortune accoururent autour de lui, et chacun lui. donna une portion de son biôn.

— Et ils vinrent en si grand nombre^ et de Lanka, et de Jaffnat, et de Soumanta, et de Harspoor, et^de Test et de Touest, du côté des deux mers, qu'en peu de temps Dhâraka fut plus riche encore qu'auparavant.

— Et ayant remercié le seigneur des créatures, Brahma au triple visage, le semeur épousa une nouvelle femme, qu'il connut vierge et dans la saison favorable, et en ayant eu un fils, '1 le nomma Devagana (envoyé de Dieu).

DE TRIVANDERAM A GOA. ' 47

— Il eut par la suite beaucoup d'autres fils, et des filles tellement belles que tous les jeunes hommes les désiraient pour épouses ; et ainsi il fut récompensé, car il avait toujours été bon pour tous, et n'avait point maudit le maître de l'univers.

L'antiquité de cet épisode patriarcal ne saurait être un instant discutée. Qn peut dire que la preuve peut s'en faire par le récit luj-même ; il n'y est, en effet, question, pas même par allusion, ni de prêtres, ni de rois, ni de temples, ni de palais, ni de société organisée, la tribu même ne paraît pas encore formée, les villes n'ont point jeté leurs fondations, nous sommes au règne de la' famille, tout s'incline sous la puissance paternelle... Ces antiques poésies étaient chantées par les pasteurs du Gange et de rindus, des milliers d'années avant que les pasteurs de Thèbes et de Memphis aient commencé à balbutier les louanges d'Anionra, le dieu lumière.

La seconde de ces légendes forme, pour ainsi dire, la deuxième partie de celle d'Adgigarta, que j'ai donnée dans le Second voyage au pays des Eléphants.,. C'est un curieux épisode de la vie de ce patriarche indou, qu'héritière des traditions de rOrieht, la Bible (ce livre aujour-

d'hui si moderne), a chanté sous le nom d'Abraham.

Cette légende porte au Prasada le titre de

NATALIKY (la vierge modeste).

— Adgigarta, voyant sa peau se rider et ses cheveux blanchir, sentant que le moment n'était pas éloigné où son fils devrait accomplir les cérémonies funéraires sur sa tombe, songea que le moment était venu de lui choisir une femme pour perpétuer sa descendance.

— Et Payant fait venir devant lui, il lui dit : J'arrive sur le soir de ma vie, ô Viashagana, ta

. mère s'est endormie dans le Seigneur des créatures, et il n'y a plus de femme à la maison pour surveiller le travail du nelly. Voilà qu'il te faut choisir une épouse pour donner une mère à tes sœurs, et procréer un fils qui soit l'honneur de notre race.

— Et Viashagana répondit : Qu'il soit fait, ' mon père, selon votre volonté.

— Adgigarta continua : Prends un couple de jeunes éléphants blancs, charge-les des riches tapis de Kanawer, des vases d'or et d'argent de Népal, des soieries de Dakka et des parfums qui viennent de llran, et fends-toi en la con-

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trée de Mithila, qui borne ce pays, chez Ninii, qui en est le chef, et est fils de Pavaca, qui fut le père de ta mère Parvady. Quatre filles, jeunes et belles, ornent sa maison, qui sont : Anoumaty, Tamary, Anniama et Parvady, ainsi nommée parce que ce fut ta mère qui, à sa naissance, la plongea trois fois dans les eaux du Mahaar, pour la purifier (Mahaar, grandejrivière, vfi des noms du Gange, da sanscrit Maha, grand, aar, rivière).

— Et après avoir mangé et bu dans la maison de Nimi, tu donneras les* présents à celle que tu auras trouvée belle dans ton coeur, et l'ayant obtenue de son père, tu la ramèneras en cette maison afin que j'aie la joie de vous bénir tous les deux, et la postérité qui naîtra de vous.

— Et ayant entendu cela, Viashagana dit à son père : Et si je les trouve toutes quatre également belles, et si leur père me dit qu'elles sont toutes quatre également vertueuses, et craignant le Seigneur, pourrais-je donner ces présents à l'une sans que les autres n'en conçoivent du chagrin, et ne pleurent en secret, ce qui ferait dire à Nimi : Pourquoi cet homme est -il venu dans ma maison apporter la douleur à mes filles ?

— Alors Adgigarta : Prends quatre fois autant de riches tapis, de vases d'or, de soieries et

de parfums, et les leur donne à chacune en cadeau, et elles ne seront point jalouses entre elles, parce qu'il n'y en aura pas eu d'oubliées.

— Mais Viashagana dît encore : Quand je leur aurai donné à chacune des présents, ne seront-elles point fâchées quand j'en choisirai une pour la conduire en la maison de mon père ?

— Remets-t'en au Seigneur du soin d'indiquer celle que sa sagesse te destine, et que la première que tu apercevras en t'approchant de la maison de son père soit saluée par toi comme l'épouse que tu aurais choisie, et tu lui passeras

au cou le tali des fiançailles.

— Satisfait par ces dernières paroles, Viashagana prit un couple d'éléphants blancs qui n'avaient point encore porté la baoudah, il les chargea de quatre lots de riches tapis de Kanawer, d'autant de vases d'or et d'argent de Népal, de soieries de Dakka et de parfums de l'Iran, et ayant reçu la bénédiction de son père, , il se mit en marche pour se rendre à Mithila, qui était le pays où le frère de sa mère Parvady était chef.

— Après avoir marché pendant plusieurs jours, il aperçut un enclos de vastes champs de

DE TSIVANDERAM A GOA. 5l

nelly bien arrosés, et Therbe verte de toutes parts s^érendait aussi loio que la \nie.

— S^étant adressé à un vaidehâ ( sanscrit, cultivateui^ qui faisait mouvoir en chantant le balancier d^'un étang, il lui demanda à qui étaient ces rizières si bien entretenues.

— Et le vaidehâ, sans se déranger de son travail, lui répondit : Ces champs appartiennent à Nimi, fils de Pavaca.

— Et ayant rencontré plus loin d*immenses troupeaux de génisses, avec de grands taureaux aux cornes recourbées du pays de Birmah, il s^adressa à un kélivala 'faucheur et lui demanda à qui étaient ces animaux qui paissaient en aussi grande quannté dans la prairie.

— Et le kélivala répondit, en continuant à faucher rherbe le long des chemins : Ces taureaux aux longues cornes recouri>ées et ces génisses appartiennent à Nimi, fils de Pavaca.

— Et ayant aperçu encore un grand nombre d^éléphants qui venaient du nord, chargés de figues sèches, de pistaches, de noix et de grenades, ainsi que de fines étoffes tressées du poil des chèvres de Kaboul^ il dit au padiai qui les conduisait : A qui toutes ces richesses et les animaux qui les portent ?

— Et le padiai lui répondit, en poursuivant son chemin : Ces éléphants, ces fruits secs et

ces riches étoffes de Kaboul sont à Nimî, fils de Pavaca.

— Et Viashagana émerveillé se disait en lui-même : Que vais-je faire avec mes modestes présents chez un homme aussi riche ? mais peutêtre se souviendra-t-il que je suis le fils de sa sœur. Et il s'aperçut bientôt que le bruit de son arrivée s'était répandu partout, car à mesure qu'il approchait du terme de son voyage, de tous côtés les bergers et les serviteurs de Nimi accouraient sur les bords de la route,- l'appelaient par son nom et lui souhaitaient la bienvenue.

— Ayant eu à traverser un ruisseau, il rencontra sur la rive une dizaine de jeunes filles qui lavaient dans l'eau courante les chambous et les plats de cuivre du repas, et une d'elles, qui paraissait les diriger, se leva et dit : Salam à Viashagana, fils d'Adgigarta, qu'il soit le bienvenu dans la maison de Nimi. Je suis Nataliky, et Nimi est mon père.

— Salut à Nataliky, répondit Viashagana ; et la voyant jeune et belle il s'en réjouit, et pensant que le Seigneur Tavait ainsi placée sur sa route pour qu'il la choisît pour femme, il ajouta : Reçois, ô fille de Nimi, qui fut fils de Pavaca, ce tâli, signe du mariage que ma mère Parvady a porté.

DE TRIVANDERAM A GOA. 53

— Je me nomme aussi Parvady, s'écria la jeune fille, qui fut dans le ravissement d'être choisie la première, quoique la plus jeune entre toutes ses sœurs. Et quittant ses compagnes, elle se dirigea avec Viashagana vers la maison de son père.

— Et Nimi les voyant venir tous deux les admira, tellement ils étaient jeunes et beaux, et comme ils s'approchaient, il dit à ses autres filles : Voilà le fils de ma sœur Parvady qui a choisi Nataliky pour sa femme, et elles en conçurent une grande jalousie.

— Alors Viashagana s'étant incliné et portant la main sur son front, dit : Salut, ô Nimi, je t'apporte les paroles d'amitié d'Adgigarta, accorde-moi d'emmener cette femme, qui est ta fille, dans la maison de mon père : c'est Brahma qui m'a inspiré de passer autour de son cou le tâli que mon père donna autrefois à Parvady en la maison de Pavaca.

— Que la volonté de Brahma soit faite, ré^ pondit Nimi ; je reçois les paroles de ton père Adgigarta, et tu peux conduire ta femme auprès de lui pour qu'il accomplisse les cérémonies d'usage. Entre dans cette maison, qui est la tienne, pour y manger avec nous et t'y reposer pendant quelques jours.

— Cette manière de se choisir une épouse fut

observée depuis sous le nom de mode du Seigneur, car il fut reconnu que c'était Br^hma lui* même qui Tavait instituée.

— Et Viashagana ayant distribué ses présents selon Tusage, reprit le chemin du pays de Gangea, où était la maison de son père, et Nataliky le suivit sur un des éléphants blancs qu'elle avait reçu? en cadeau.

— Adgigarta les attendait avec tous ses parents et amis, car il avait su en songe le moment précis du retour de son fils, et de ses mains, que l'âge avait rendues tremblantes, il les bénit tous deux en prononçant l'invocation consacrée, car Nataliky ne pouvait entrer comme épouse dans la maison avant d'avoir été unia devant le Seigneur des créatures.

— Et les mains élevées vers le ciel, Adgigarta dit :

« Que Brahma unisse vos âmes d'un lien indissoluble, et que l'amour soit ce lien ! Que dans vos coeurs n'entrent jamais ni le dégoût, ni l'oubli; un mari qui dédaigne sa femme est maudit de Brahma! Une femme qui dédaigne son mari ne peut espérer d'entrer au séjour céleste !

DE [TRIVANDERAM A GOA. 55

« Respectez dans votre union les époques qui ne sont point favorables, car celui qui se livre en tout temps aux plaisirs de Tamour offense Brahma qui, pour ce fait, ne lui accorde point une nombreuse postérité.

« Vous consacrerez au Seigneur des créatures l'aîné de vos fils, car c'est lui qui accomplira sur votre tombe les cérémonies funéraires qui lavent les dernières souillures et qui vous permettront d'entrer dans le séjour des âmes purifiées. »

— Ayant'ainsi parlé, Adgîgarta offrit à Nataliky du riz grillé, un jeune chevreau à toison rouge et deux jeunes colombes.

— Et la jeune femme, les ayant reçus, mangea le riz grillé avec son mari, rendit la liberté aux deux colombes, puis, ayant pris le jeune chevreau dans ses bras, elle franchit le seuil de la maison en disant :

« Je suis vierge, n'ayant point encore connu d'homme, que mes yeux se ferment pour toujours à la lumière plutôt que de s'arrêter sur un autre visage que celui de mon époux. Que ma

voix se sèche dans mon gosier plutôt que de prononcer des paroles d'amour qui n'iraient point à ses oreilles. Que je meure plutôt que de laisser délier mon pagne par une autre main que la sienne. »

— Et le jeune chevreau ayant été égorgé, chacun en mangea en mémoire de cela.

— Adgigarta fit alors cadeau à tous ceux qui avaient assisté à l'invocation et au repas, d'un

* anneau d'or sur lequel était incrusté le signe consacré de sa maison, et dit à tous ses parents et amis assemblés : Voici l'anneau du souvenir, que tous mes amis le conservent comme un témoignage, que mes parents le gardent précieusement en l'ajoutant à la chaîne de la famille, car c'est ainsi que nos arrière-petits-enfanîs pourront se dire entre eux : Nous sommes issus du même père.

— Et ainsi furent unis Viashagana, fils d'Ad-

• gigarta et de Parvady, et la belle Nataliky, fille de Nimi et d'Aonoumaty. Leur premier-né fut consacré à Brahma, en sortant de l'eau de purification, et reçut le nom de Pavaca, en l'honneur de son bisaïeul, car c'est à lui qu'il avait été promis que de sa race naîtrait celui qui devait illuminer le monde. »

Celui dont il est ici question dans cette singu-

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lière prophétie, n'est autre que Christna, le rédempteur indou, fils de la vierge Devanaguy, qui fut le prototype de toutes les incarnations bouddhiste, chaldéenne, égyptienne, phénicienne et judaïque. Cette dernière même ne se contenta pas d'imiter, elle copia servilement; les chrétiens, non contents de prêter les mêmes aventures à leur Dieu, lui ont donné jusqu'au nom du fils de Vischnou et de Canya (la vierge), Christna dans Tlnde, Christ en Judée.

La rénovation chrétienne n'a été que la vulgarisation des vieux mystères de TOrient, dont la connaissance avait été réservée à des castes privilégiées.

Ce fut l'accession du même peuple aux croyances religieuses des classes sacerdotales brahmes, gymnosophistes, philosophes et anachorètes. Le légendaire Christna fut continué dans le Christ... Les vieux christnéens des bords du Gange, de l' Indus, de TEuphrate et du Nil ont passé la main aux jeunes chrétiens des bords du Jourdain.

La science des religions s'est constituée, comme toutes les autres sciences, par la tradition, l'apport des siècles et Tœuvre successive de tous les peuples.

Le lecteur pourra comprendre ma joie quand

il saura que ce Prasada est pour ainsi dire rhistoire littéraire, philosophique et religieuse de rinde ancienne par la légende^ et il lira avec d'autaht plus d'intérêt ce troisième morceau que je lui emprunte, et qui est une parabole du rédempteur Christna.

christnasya ukti vidsané vanê.

(Paroles de Christna dans la forêt déserte.)

a — Christna étant revenu en Madura, lieu de sa naissance, avec ceux qui suivaient sa Ioi\ et Ardjanna, le plus fidèle entre les plus aimés, il se retira dans la forêt appelée Urvana, pour y jeûner et se purifier pendant neuf jours, ainsi qu^il en avait la coutume chaque année, par les ablutions, la prière et la contemplation .

« — Or, une grande foule de peuple s'était portée sur son passage, et Ardjanna lui dit : Maître, ne ferez- vous rien pour ces gens qui sont venus d'aussi loin pour entendre la parole sacrée ?

« — Et Christna répondit : Qu'il soit fait ainsi qu'ils le désirent, car le Véda a dit : Celui qui connaît la loi ne doit pas la cacher aux autres.

« — Et s'étant approché du chemin, il commença à parler.

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« — Semblables au feu dans lequel on répand le beurre clarifié, et qui ne fait que s'enflammer davantage, les désirs de Thomme ne sont jamais satisfaits. Que voulez-vous de moiî

' « ^- Et de tous côtés s'élevèrent mille cris. Enseignez-nous, disait la foule, un memtratn (prière, invocation, formule magique) qui nous fasse gagner le mokcha (immortalité).

« — Christna leur dit alors :

« — En ce pays, non loin de Gokoulam, vivait autrefois un saint ermite du nom de Vaidhéa. Après avoir passé, selon les préceptes de l^Écriture, les deux premières périodes de sa vie à accomplir ses devoirs de père de famille, il s'était retiré au désert, pour y finir ses jours dans la contemplation de Swayambhouva (Pêtre existant par lui-même). Et îl sç livrait aux austérités les plus méritoires pour faire que son âme fut purifiée de toute souillure, au jour où elle dépouillerait son enveloppe mortelle.

« — Souverain Maître des deux et des mondes, disait-il souvent, qui peut me répondre qu'à la dernière heure une faute involontaire, ou dont je n'aurai pas le souvenir, ne m'obligera pas à recommencer la série de transmigrations prescrites par le Véda ?

« — Daignez créeç pour votre serviteur une invocation qui ait le pouvoir d'effacer toutes mes

6o VOYAGE AU PAYS DES BRAHMES.

fautes, et de transporter mon âme au swarga.

a Or, un jour, comme il faisait la sandia du matin, en répétant les paroles suivantes :

•« Éternel Brahma, vous êtes la vérité, vous êtes la justice, vous êtes le Véda, vous êtes le maître du monde; par vous, tous nos péchés nous sont remis, je vous offre mes adorations.

« Dieu de la lumière. Dieu du jour, vous êtes le Dieu des planètes et de tout ce qui a vie, vous êtes le Dieu qui purifie les hommes et qui *eflface leurs péchés, je vous offre mes adorations.

« — Brahma lui apparut dans le feu du sacrifice et lui dit :

« Ecoute, ô Vaidhéa, tes prières, tes offrandes pieuses et tes mortifications m'ont touché, et je vais te faire connaître la substance même du Véda qui a été exprimée de Tâme suprême.

« Rien de tout ce qui est ne peut périr, car tout ce qui est a toujours été et sera toujours, et tout ce qui est est contenu dans le mystérieux monosyllabe Aum.

« Sache, quand tu prononceras ce mot avec

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ferveur, que tu feras la plus sublime des invocations a Brahma, à la, création, à toutes les merveilles de la nature et à l'immortalité de l'œuvre divine,

« Sache, quand tu prononceras ce mot avec ferveur, que ton âme, étant une parcelle du Grahd Tout, sera immédiatement en communication avec la Grande Ame dont elle est descendue, et que toutes tes souillures seront à rinstant purifiées.

« Car Aum représente le triangle mystique

dans lequel est inscrite la triade sublime

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