‹ Voyage au pays des BrahmesChapitre 4 sur 16 · BRAHMA · texte numérisé non relu

BRAHMA

VISCHNOU — SiVA

avec le soleil, image de la chaleur, de la fécondité, de la vie, au centre.

« Consolé par ces paroles, Vaidhéa attendit la mort sans terreur.

« Aum représente toute la félicité des cieux et toute l'espérance de la terre.

« Or, sachez-le bien, je ne suis pas venu pour changer la céleste parole, il n'y a rien de nouveau en moi, suivez les préceptes du Véda, récitez le monosyllabe sacré et vous êtes assuré de l'immortalité, '

« Mais, sachez-le aussi, cette parole ne sera rien sans les œuvres, et seule, elle ne vous sauvera pas du naraca, car c'est par les œuvres que vous serez Jugés.

« Un homme riche du pays de Mithila avait engagé de nombreux cor vas (travailleurs) pour faire sur ses terres la récolte du nelly et du me* nu grain.

« Au chant du tchocrovaca (oiseau rouge des marais qui passe pour saluer le jour de ses cris), à l'heure où le padial fait Sortir tous les troupeaux des étables, tous les corvas reçurent du gomasta une portion égale de champs à moissonner. *

« Après avoir travaillé de leur mieux pendant la journée, chacun dans l'endroit qui leur avait été assigné, ils se réunirent de, nouveau pour venir, le soir, toucher leur salaire.

« Le gomasta avait fait les parts de chacun en proportion de leur travail, et tous, trouvant cela juste, avaient reçu sans se plaindre ce qui leur revenait.

« Or, le maître voyant ceci, dit à son servi-

DE TRIVANDERAM A GOA. 63

teur : Pourquoî y a-t-il des corvas qui touchent un salaire moin« élevé que les autres ? sont-ils venus plus tard aux champs, ou bien se sontils reposés plus longtemps pendant la journée ?

« Et celui-ci ayant répondu* : Tous les corvas sont venus ensemble aux champs et ils ont travaillé pendant le même temps, avec la même ardeur, seulement les faibles n'ont pu moissonner autant de nelly que les forts ;

« Le mtiître lui dit : Vous allez donner à tous ces gens le même salaire, il ne serait pas juste de faire une différence entre eux, puisqu'ils ont mis à travailler aux champs le même temps et la même ardeur. \

« En voyant comme cet homme était justeet bon, quelques rhodias (vagabonds) s'approchèrent et réclamèrent aussi une part.

— Avez-vous donc aussi travaillé à la moisson ? leur demanda-t-il.

« fe ils répondirent :

« — Maître, nous ne savons point manier la faucille, mais nous avons encouragé les corvas au travail en célébrant tes louanges, et en chantant les hymnes consacrés aux dieux.

« Et le maître dit au gomasta :

« — Donnez à ces gens cinquante manganîs de riz pour leur repas du soir; celui qui, comme

l'oiseau, ne fait que chanter quand les moissons jaunissent dans les plaines, coname lui reçoit sa nourriture, mais il n'a droit à aucun salaire, ce ne sont pas les chants qui rentrent les grains dans les dwastras.

« Je vous le dis, habitants de Madura, Gokoulam, Brahmawarta et autreà lieux, et répétez cela à vos proches, à vos amis, aux voyageurs que vous rencontrerez sur votre route, afin que la parole de celui qui m'a envoyé — l'immortel Vischnou — soit connue sur la terre ehtière.

« Vous recevrez votre salaire, non en raison du travail; mais en raison de vos intentions, comme les cor vas.

« C'est par les bonnes actions en elles-mêmes et non par la quantité que vous serez jugés.

« A chacun selon ses œuvj^es, mais aussi à chacun selon ses forces.

« On ne peut pas demander à la bufflone le même travail qu'à l'éléphant ;

« A la tortue la même agilité qu'à la biche ;

« A l'oiseau de nager, au poisson de s'élever dans les airs.

« On ne peut pas exiger de l'enfant la sagesse du père.

« Mais toutes ces créatures vivent pour un but et celles qui accomplissent, dans leur sphère, ce qui a été prescrit, se transforment et s'élèvent

DE TRIVANDERAM A GOA. 65

en parcourant toutes les séries de migratiorf des êtres.

« La goutte d'eau qui renferme un principe de vie que la chaleur féconde peut devenir un dieu (c'est-à-dire peut s'absorber dans le sein du Grand Tout, atteindre au mokcha).

« Mais, sachez-le tous, nul ne parviendra à s'absorber dans le sein de Brahma par la prière seulement, et le mystérieux monosyllabe n'effacera vos dernières souillures que quand vous arriverez sur le seuil de la vie future chargés de bonnes œuvres, et les plus méritoires parmi ces œuvres seront celles qui auront eu pour mobiles l'amour du prochain et la charité. .

« Sanctifiez votre vie par le travail, aimez et secourez vos frères, purifiez vos corps par les ablutions, et votre âme par l'aveu de vos fautes, attendez, sans crainte, l'heure de la transformation wsuprême.

II avait dit.

« Un long murmure parcourut la foule, et chacun en se retirant désirait encore l'entendre parler. »

En possession de ce bienheureux livre, le soir même, pendant les longues heures de la veillée, car nous ne quittâmes Nandapour que le lendemain matin, je commençai à en traduire quelques morceaux, pour mon brave compagnon;

■pli- • — * ' I I I ■

ce sant précisément ceux que je donne aujourd'hui. Les légendes patriarcales le plongèrent dans le plus profond étonnement ; comme tout esprit qui ne s'est pas dégagé complètement des idées fausses de Tenfance, renforcées encore par Tabsurde éducation de la jeunesse, le capitaine Durand en était encore aux traditions bibliques qu'il se figurait être les plus anciennes de l'humanité. Quand je lui terminai la lecture rapide de la parabole christnéenne, il resta quelques instants comme absorbé dans ses pensées, puis, revenant à lui, il me dit d'un ton mélancolique et avec une ampleur de vues et une poésie dont je ne Taurais pas cru capable :

. — Allons, rhumanité se compose de petites fourmilières... chaque fourmilière se croit un monde, et écrit son histoire pour elle seulement... Dans le commun des habitants de la fourmilière européenne, se doute-t-on de ce que fut, dans le passé, la fourmilière asiatique?... Le christianisme ressemble a tout ce que vous me lisez, comme les levers de soleil que nous voyons doivent ressembler aux levers de soleil disparus. . .

— Et pour compléter votre image, répondisje, nous pouvons dire avec les Védas I...

O séculaires aurores, Aurores qui disparaissez,

DE TRIVANDERAM A GOA. 67 '

Dites, n'êtes-vous pas les mères • .

Des aurores qui renaissent?

C'est ainsi que les croyances religieuses modeqies sont sorties des croyances anciennes.

Tout ce que crurent les Ghaldéens, les Égyptiens, les Hébreux, tout ce que nous croyons est issu des Védas, le culte naturaliste s'est transformé en se symbolisant,. mais au fond il est resté le même, et* les livres de ce vieil Orient, inconnus hier, nous permettent de remonter jusqu'au berceau de cette œuvre humaine.

Je viens de vous montrer, mon cher capitaine, Chistna prêchant sous une forme que la Bible a imitée même dans ses expressions ; permettezmoi de vous présenter le fils de Vischnou, le Christna né d'une vierge, sous une autre figure, de vous le montrer thaumaturge : , •

Comme tous les pasteurs d^hommes, Christna \ tenu à prouver son origine céleste par de nombreux miracles \ on emplirait des volumes avec la simple nomenclature des hauts faits que la tradition et les poèmes indous lui prêtent; il en est de tellement extraordinaires, que nous comprenons que les apôtres, qui, cependant, ont suivi assez textuellement l'histoire de la vie de Christna , n'aient pas osé les attribuer au Christ.

Ainsi, le roi ^ngachouna, partisan de Christna, ayant déclaré la guerre au tyran Kansa, THérode indou, qui avait fait massacrer tous les enfants nés la même nuit que Christna, pgur atteindre ce dernier, et l'ayant tué de sa main à la tête de ses troupes, dans une grande bataille qu'il lui livra.... Christna, encore enfant, ressuscita d'un geste tous les soldats au nombre de trente mille qui avaient succombé dans le combat. Seul, le corps de Kansa resta sur le terrain où il fut dévoré gar des animaux immondes...

La célèbre multiplication des pains, à Taide desquels le Nazaréen nourrit cinq mille personnes, n'est rien à côté de la multiplication des trois manganis de riz (trois poignées) dont Christna nourrit Tlnde entière pendant une famine, et Lazare sortant du tombeau est bien moins étonnant que les quarante mille bergers, tués d'un coup de foudre dans les plaines de Somapoor et que Christna rappela à la vie d'une parole.

Les apôtres furent obligés de soumettre la légende aux nécessités de leur temps, et à part ce massacre des innocents, impossible *à l'époque où on le place, et qui à lui seul suffirait pour démontrer la copie des légendes orientales, ils n'en prirent généralement que les côtés les moins merveilleux.

DE TRIVANDERAM A GOA. 69

Voici, d'après le Prasada, le miracle de la résurrection de Kalavatty, fille du roi Angachouna, miracle que les évangélistes ont rajeuni dans le récit de la résurrection de la fille de Zaïre, chef de la synagogue. Il en est fait mention également au Hari-Pourana : le morceau est en vers et par strophe.

« Le roi Angachouna faisait célébrer avec grande pompe à sa cour les fiançailles de sa fille, la belle Kalavatty, avec le jeune fils de Vamadéva, le puissant roi de PAntarvedi, nommé. Go vinda.

« Or, comme Kalavatty se réjouissait dans les bosquets avec ses compagnes, elle fut piquée par un serpent et mourut. Tous les assistants furent plongés dans la désolation ; Angachouna déchira ses vêtements, se couvrit de cendres et maudit le jour où il était né.

« Tout à coup une grande rumeur éclate dans le palais, et on entend les cris suivants mille fois répétés : Pacya pitaram ! Pacya gourou ! Voici le père ! voici le maître ! et chacun se rangeait pour lui faire place.

« Et Christna s'approche en souriant, appuyé au bras d'Ardjouna : J'ai appris, dit-il, que

VOUS VOUS réjouissiez ici et je suis venu, car la joie des coeurs puts fait le bonheur des cieux,

« Mais pourquoi les cris de douleur ont-ils succédé aux chants des plaisirs?... — Maître! s'écrie Angachouna en se jetant à ses pieds et les inondant de larmes, voilà ma fille l Et il lui montre le corps de Kalavatty étendu sur une natte, couvert encore de ses joyaux de fête.

« Pourquoi pleurez-vous ? répondit Christna d'une voix douce, ne voyez-vous pas qu'elle dort ? Ecoutez le bruit de sa respiration semblable au souffle de la nuit qui agite les feuilles du margoulier.

« Voyez ses joues qui se colorent, ses yeux dont les cils tremblent, comme s'ils allaient s'ouvrir ; ses lèvres s'agitent comme pour parler : elle dort, vous dis-je, et tenez, la voilà qui s'agite. — Kalavatty, lève-toi et marche !

« A mesure que Christna parlait, le souffle, la chaleur, le mouvement, la vie, revenaient peu à peu dans le cadavre, et la jeune fille, obéissant à l'injonction de l'homme-dieu, se

DE TRIVANDERAM A GOA. 7I

leva de dessu^'sa couche et rejoignit ses compagnes.

« Et la foule émerveillée s'écriait : Celui-ci est un dieu, puisque la mort n'est pas plus pour lui que le sommeil. »

— Il me semble que je suis le jouet d'un rêve, me dit le capitaine, quand j'eus fini de lui traduire ce passage... L'Inde m'ouvre des horizons intellectuels que je n'avais, jusqu'à ce jour, jamais eu l'idée de fouiller...

— Voulez-vous encore la transfiguration de Christna.,. les parfums de Madeleine, etc. ?

— Soit, la veillée est longue, et puisque nous ne partons que demain, autant l'employer à fouiller dans la cendre des âges disparus.

— Écoutez donc, la moisson est inépuisable.

— Voulez*VQU4 me permettre une observation ?

fit mon ami.

— Volontiers.

Le brave capitaine Durand aimait ses aises... il appela mon domestique Amoudou, fit apporter du thé froid, du rhum, du sucre et des citrons, des œufs, du lait, confectionna un punch indou à satisfaire dix personnes, alluma un cigare de*Coringuy et prit la parole.

Il me semble voir le lecteur s'arrêter un instant

sur cette mixture, et se demander ce que peut bien être cette boisson singulière.

Je me rends à ce secret désir, et malgré la gravité de notre conversation, j'interromps mon ami pour donner la recette de ce breuvage , estimé.

Le récit de voyage a cela d'intéressant, à mon sens, qu'il est la représentation exacte des sensations du voyageur qui glane, buissonne, vagabonde à droite et à gauche, s'interrompt pour revenir sur ses pas, ouvre des parenthèses, laisse un entretien philosophique, pour admirer un horizon qui étincelle au soleil couchant, croquer un indigène qui passe, drapé dans ses haillons, une belle fille qui fait ses ablutions à l'étang de la pagode, sans autre voile que ses longs cheveux, ou s'arrête au premier carrefour pour écouter un^ rapsode, et tout cela sans souci d'un moule littéraire spécial... La pensée du voyageur ressemble à ces horizons des pays accidentés qui changent à chaque détour de chemin... tantôt les gorges étroites, tantôt les grands pics et les forêts sans fin...

Puisque nous buvons du punch indigène, prouvons au lecteur, en le mettant à même de faire comme nous, que cette invention des colons indous n'est point sans mérite. Pour

DE TRIVANDERAM A GOA. . 7 3

cela, nous n'avons qu'à suivre l'opération .du capitaine.

Il introduisit d'abord, dans un récipient en argent qui» nous servait de soupière, toute la moelle d'une gousse de vanille, deux livres de sucre réduit en poudre, six jaunes d'œuf, les blancs étant mis à part, et le jus de quatre gros citrons... Il mit bien un gros quart d'heure à amalgamer le tout , qui se présenta bientôt sous la forme d'une pâte du plus bel aspect.

Un demi-litre de thé noir très-chargé servit à délayer la composition, dans laquelle fut ensuite versé un litre de vrai tafia de canne à sucre et d^ux litres de lait. Ce divin breuvage fut enfin parachevé par l'adjonction des blancs d'œuf battus en neige... Ceci fait, mon ami, à l'aide d'un petit balai de paille rapidement roulé entre ses mains, fit mousser le liquide à plein bord ; après en avoir rempli deux larges calebasses qui nous servaie'nt de coupes, le capitaine en avala une d'un trait, alluma son cigare et me dit entre deux bouffées :

— Si vous le permettez, voici mon observalion ; vous venez de faire de nombreuses allusions à la vie du rédempteur indou, à ses miracles, à son mode d'enseignement, à sa mère, la vierge...

— Devanaguy !...

— Eh bien, ne pourriez-vous, en quelques mots, me donner rapidement les principaux traits de cette légende. Prise dans son ensemble, elle en vaut certes la peine, puisqu'elle a servi de base aux fictions religieuses modernes.

— Volontiers, répondis-je... La nuit vient, Tombre des grands baobabs s'incline à Test, une brise plus fraîche s'échappe des sommets des Gaths, et vient calmer les ardeurs de l'atmosphère; il n'y a pas d'heure plus propice pour parler des vieux mystères de TOrient

Et pendant toute cette soirée, dans un village ignoré du pays malabare, nous causâmes, mon kmi et moi, de toutes ces antiques spéculations brahmaniques, que de siècle en siècle la fiction religieuse a copiées et rajeunies comme un merveilleux instrument de despotisme sacerdotal...

Redire au lecteur ces entretiens qui durèrent une partie de la nuit, serait peut-être abuser de sa patience, maïs en voici la quintessence extraite de mes études religieuses sur ces matières, qui donnent la clef de tant de superstitions.

Cette légende du Christna indou est inattaquable comme authenticité.

« Environ l'an 35oo avant l'ère moderne, dans le palais du rajah de Madura, petite province de l'Inde orientale, une fille vint au monde

DE TRIVANDERAM A GOA. j5

dont la naissance fut entourée d'étranges événements et dé merveilleux présages.

a La sœur du rajah, mère de Tenfant, quelques jours avant sa délivrance, eut un songe dans lequel Vischnou lui apparaissant dans tout réclat de sa splendeur, vint lui révéler les destinées futures de celle qui allait naître.

« Vous appellerez Tenfant Devanaguy (en sanscrit, formée par Dieu), dit-il .à la mère, car c'est par elle que les desseins de Dieu doivent s'accomplir. Qu'aucune nourriture animale n'approche jamais de ses lèvres : le riz, le miel et le lait doivent seuls concourir à sa subsistance.

« Surtout gardez-vous qu'un homme s'unisse à elle par le mariage, il mourrait et tous ceux qui l'auraient aidé dans cet acte, avant de l'avoir accompli.

« La petite fille reçut en naissant le nom de Devanaguy, ainsi qu'il avait été ordonné, et sa mère, craignant de ne pouvoir exécuter les prescriptions de Vischnou dans le palais de son frère qui était un méchant homme, l'emporta dans la maison d'un de ses parents du nom de Nanda.

seigneur d'un petit village sur les bords du Gange, et célèbre par ses vertus. Son frère, à qui elle annonça qu'elle partait en pèlerinage sur les bords du fleuve sacré, n'osa pas s'opposer

à ce dessein, par crainte des murmures du peuple.

« Cependant, pour marquer son mauvais vouloir, il ne lui accorda qu'une escorte des- plus médiocres, composée de deux éléphants seulement, ce qui eût à peine suffi pour une femme d'extraction ordinaire.

« Sur le soir, Lakmy venait à peine de se mettre en marche avec son enfant qu' une suite, composée de plus décent éléphants caparaçonnés d'or, conduits par des hommes somptueusement vêtus, vint se joindre à elle, et comme la nuit était venue, une colonne de feu parut dans les airs pour les diriger, au son d'une musique mystérieuse qui semblait venir du ciel.

u Et tous ceux qui assistèrent à ce départ merveilleux comprirent que tout cela n'était point ordinaire, et que la mère et l'enfant étaient protégées par le Seigneur.

« Le rajah de Madura en conçut une jalousie extraordinaire, et poussé par le prince des Rakchasas (démons), qui voulait traverser les desseins de Vischnou, il envoya par un chemin détourné des hommes armés pour disperser le cortège et ramener sa sœur dans son palais.

« Il lui aurait dit alors : — Voyez, les chemins ne sont point sûrs, et vous ne pouvez espérer de faire sans danger un aussi long voyage ;

DE TRIVANDERAM A GOA. 77

envoyez un saint ermite à votre place, et il accomplira votre vœu.

« Mais à peine les soldats qu'il avait envoyés furent-ils en vue du cortège de Lakmy, qu'éclairés par l'esprit de Vischnou, ils se joignirent à la troupe pour protéger pendant la route la mère et Tenfant.

« Et le rajah entra dans une furieuse colère en apprenant que sa mauvaise action n'avait pu aboutir. La même nuit, il sut en songe que Devanaguy devait plus tard mettre au monde un fils qui le détrônerait et le châtierait de tous ses crimes.

« Il pensa alors à cacher dans son cœur ses noirs projets, et il se dit qu'il parviendrait facilement, plus tard, à attirer sa nièce à sa cour en cas que sa sœur ne voulût pas revenir auprès de lui, et qu'il lui serait possible de la faire mourir et d'éviter le sort dont il était menacé.

« Pour mieux déguiser son dessein, il fit partir des exprès chargés de nombreux présents qui devaient être remis à Lakmy pour être offerts à leur parent Nanda.

« Le voyage de Lakmy jusqu'aux rives du Gange ne fut qu'une marche triomphale; de tous côtés les populations accouraient en foule sur son passage, se disant entre elles :

« — Quelle est cette ranie (reine) qui possède

un si beau cortège ? Ce doit être la femme du prince le plus puissant de la terre. Et de toute part on lui apportait des fleurs dont on jonchait la route, ainsi que des fruits et de riches présents.

« Mais ce qui causait le plus d'étonnement à la foule, était la beauté de la jeune Devanaguy, qui, quoique âgée de quelques semaines à peine, avait déjà la figure sérieuse d'une femine, et semblait comprendre ce qui se passait autour d'elle et l'admiration dont elle était l'objet.

« Pendant soixante jours que dura le voyage, la colonne de feu, qui cessait d'être visible avec le soleil, reparaissait la nuit, et ne cess^ jamais de diriger le cortège jusqu'à l'arrivée. Et chose bien extraordinaire, les tigres, les panthères et les éléphants sauvages, loin de s'enfuir épouvantés comme ils oht coutume de faire aux approches de l'homme, venaient doucement considérer la • suite de Lakmy, et leurs rugissements devenaient aussi tendres que le chant du boulboul, afin de ne pas effrayer l'enfant.

« Nanda ayant appris l'arrivée de sa parente par un messager 'de Vischnou, [vint l'attendre à deux jours de marche de son habitation, suivi de tous ses serviteurs, et dès qu'il aperçut Devanaguy il la salua du nom de Mère^ 'disant à tous ceux qui s'étonnaient de cette parole : —

DE TRIVANDERAM A GOA. 79

Celle-là sera notre mère à tous, puisque d'elle ' naîtra l'Esprit qui doit nous régénérer...

« Les premières années de Devanaguy s'écoulèrent €n paix dans la maison dé Nanda, et sans que le tyran de Madura ait fait la moindre tentative pour l'attirer auprès de lui; il saisissait en outre toutes les occasions de lui envoyer des présents et de remercier Nanda de l'hospitalité qu'il avait accordée à Lakmy et à sa fille, ce qui faisait croire à tous que la lumière du Seigneur l'avaii tOuché et qu'il était devenu bon. »

« Cependant la jeune viergj s'élevait au milieu de ses compagnes, le$ dépas^;a^t toutes en sagesse et en beauté; nulle mieux qu'elle, quoique âgée de six ans à peine, ne savait veiller aux soins du ménage, filer la laine et le lin, et répandre dans toute la maison la joie et la prospérité.

« Elle aimait à se retirer dans la solitude, s'abîmant dans la contemplation de Brahma, qui répandait sur elle toutes ses bénédictions et lui envoyait souvent des pressentiments de ce qui devait lui arriver. .

« Un jour qu'elle se trouvait sur les bords du Gange à faire ses ablutions au milieu d'une foule d'autres femmes venues dans le même but, un oiseau gigantesque vint planer au-dessus

8o VOYAGE AU PAYS DES BRAHMES.

d'elle, et descendant doucement, il déposa sur sa tête une couro»ne de lotus bleu.

« Et tous les assistants furent émerveillés, et ils songèrent que cette enfant était destinée à de grandes choses.

« Sur ces entrefaites, Lakmy vint à mourir après une courte maladie et Devanaguy apprit en songe que sa mère avait vu s'ouvrir devant elle les portes du séjour de Brahma, parce qu'elle avait toujours eu une vie chaste et pure, et qu'il n'était point nécessaire , d'accomplir sur sa tombç les c^^rémonies funéraires d'usage.

Devanaguy, dont le corps était sur la terre, mais dont toutes les ppnsécs étaient au ciel, ne pleura point sa mère et ne porta pas son deuil, suivant la coutume, car elle regardait la mort, ainsi qu'il est dit dans les livres saints, comme un^. naissance en l'autre vie.

« Ayant appris le malheur qui venait de frapper sa nièce, le tyran de Madura jugea le moment venu de mettre ses perfides projets à exécution •, il envoya des ambassadeurs à Nanda avec de nombreux présents, en le priant de lui remettre la. jeune Devanaguy dont il était le plus proche parent.

« Nanda conçut une grande douleur de cette démarche, car il aimait cette enfant à l'égal des siens, et ne pouvait se défendre de pressent:-

DE TRIVANDERAM A GOA. 8l

ments qui lui faisaient considérer sous le plus sombre aspect l'avenir de Devanaguy à la cour de son oncle.

Cependant^ comme la demande était juste, il laissa la jeune fille libre de l'accueillir ou de la repousser.

« Devanaguy, qui savait que sa destinée l'appelait à Madura, suivit les ambassadeurs envoyés par son oncle, après avoir appelé toutes les bénédictions du Seigneur sur la maison qu'elle quittait. .

« — Souviens-toi, lui dit Nanda, que nous se-' rons heureux de te revoir si le malheur te ramène auprès de nous.

« Les pressentiments de son protecteur ne l'avaient point trompé : à peine Devanaguy futelle au pouvoir de son oncle, que celui-ci, jetant le masque, la fit enfermer dans une tour dont il fit murer la porte pour lui enlever toute possibilité d'en sortir.

« Mais la vierge n'en fut point chagrine, il y avait longtemps qu'elle avait reçu du ciel la science de ce qui devait lui arriver, et. pleine de confiance, elle attendait le moment marqué par Vischnoupour l'accomplissement de ses célestes desseins.

« Cependant le tyran de Madura n'était point tranquille, une famine affreuse* désolait ses

Etats, la mort lui avait ravi un à un tous ses enfants, et il vivait dans les craintes continuelles de catastrophes plus sombres encore.

« Poursuivi par Tidée qu'autrefois il avait eue en songe, qu'il devait être détrôné par le fils qui naîtrait de Devanaguy, au lieu de se repentir des crimes nombreux qu'il avait commis et qui l'avaient déjà fait châtier si rudement par le Seigneur, il résolut, pour s'enlever toute crainte sur ce sujet, de faire périr sa nièce. Dans ce but, il fit mêler du poison, extrait des plantes les plus dangereuses, à l'eau et aux aliments que chaque jour on faisait passer à Devanaguy dans sa prison ; mais, chose extraordinaire et qui le remplit d*eflroî, la jeune fille non-seulement n'en mourut pas, mais encore sembla ne point s'en apercevoir.

« Il la laissa alors sans nourriture, pensant que la faim serait peut-être plus puissante que le poison. Il n'en fyt rien,. et Devanaguy continua à jouir de la plus parfaite santé, et malgré la surveillance la plus active, il lui fut impossible de savoir si elle recevait des aliments d'une main mystérieuse, ou si l'esprit divin qui l'embrasait tout entière suffisait à la soutenir.

« Ce que voyant, le tyran de Madura abandonna son intention de la faire mourir, et se borna à placer une forte garde autour de sa

DE TRIVANDERAM A GOA. 83

prison, menaçant ses soldats des supplices les plus affreux si Devanaguy parvenait à tromper leur surveillance et à leur échapper.

« Mais ce fut en vain, toutes ces précautions ne devaient pas empêcher la prophétie de Poulastya* de s'accomplir :

« Et Tesprit divin de Vischnou traversera les murailles pour se joindre à sa bien-aimée. »

« Un soir que la vierge priait, une musique céleste vint tout à coup charmer ses oreilles, sa prison s'illumina et Vischnou lui apparut dans tout réclat de sa divine majesté. Devanaguy tomba dans une profonde extase, et ayant été obombrée^ dit l'expression sanscrite, par l'esprit de Vischnou, qui voulait s'incarner, elle

conçut.

« Tout le temps de sa grossesse s'écoula pour elle dans un perpétuel enchantement ; l'enfant divin procurait à sa mère des jouissances infinies qui lui faisaient oublier la terre, sa captivité et jusqu'à son existence.

« La nuit de l'accouchement de Devanaguy, et comme le nouveau-né jetait son premier vagissement, un vent violent fit une trouée dans les murs de la prison et la vierge fut conduite, ainsi que son fils, par un envoyé de- Vischnou

Page 1