‹ Voyage au pays des BrahmesChapitre 5 sur 16 · X. Patriarche indou · texte numérisé non relu

X. Patriarche indou

dans une bergerie appartenant à Nanda, qui était située sur les confins du territoire de Madura.

« Le nouveau-né fut appelé Christna (en sanscrit sacré),

« Les bergers, mis au courant du dépôt qui leur était confié, se prosternèrent devant l'enfant et Tadorèrent.

« La même nuit, Nanda connut par un songe inspiré par Vischnou ce qui venait d'arriver, et il se mit en marche avec ses serviteurs, et pluskurs autres saints personnages, pour aller chercher Davanaguy et son fils, et les soustraire aux embûches du tyran de Madura.

« Ce dernier, en apprenant l'accouchement et la fuite merveilleuse de sa nièce, entra dans une rage indescriptible; au lieu de comprendre qu'il était inutile de lutter avec le ciel, et de demander grâce, il résolut de poursuivre par tous les moyens possibles le fils de Davanaguy, et de le faire mettre à mort, croyant éviter par cela le sort dont il était menacé.

« Ayant eu un nouveau rêve, qui l'avertissait d'une manière plus précise encore du châtiment qui l'attendait, « il ordonna le massacre, dans tous ses -États, des enfants du ^exe masculin, nés pendant la nuit où Christna était venu au monde, » pensant ainsi atteindre sûrendent celui

DE TRIVANDERAM A GOA. 85

qui, dans sa pensée, devait plus tard le renverser du trône. *

« Guidée sans doute par Tinspiration perfide d'un rakchasa, qui voulait tenter de traverser les desseins de Vischnou, une troupe de soldats arriva à la bergerie de Nanda, et bien que ce dernier ne fût pas encore arrivé, les serviteurs allaient s'armer pour défendre Devanaguy et son fils, quand tout à coup, ô prodige! Tenfant, que sa mère allaitait, se mit à grandir subitement; en quelques secondes il eut atteint la taille d'un enfant de dix ans, et courut s'amuser au milieu d'un troupeau de brebis.

« Les soldats passèrent auprès de lui sans se douter de rien, et ne trouvant dans la ferme aucun enfant de l'âge de celui qu'ils cherchaient, ils s'en retournèrent à la ville, et leur insuccès leur faisait craindre la fureur de celui qui les avait envoyés.

« Peu de temps après, Nanda arriva avec toute ^a troupe, et son premier soin fut de se prosterner, avec les saints personnages qui l'accompagnaient, devant la vierge et son divin enfant; comme il ne les trouvait pas en sûreté dans ce lieu, il les emmena avec lui sur les bords du Gange, et c'est ainsi que Devanaguy put revoir Içs lieux où s'était écoulée son enfance. « A peine âgé de sci/ce ans, Christna quitta

sa mère et son parent Nanda, et se mit à parcourir rinde en prêchant la doctrine nouvelle.

« Dans cette seconde partie de sa vie, la poésie religieuse des Indous le représente comme luttant sans cesse contre T Esprit du mal et les mauvais instincts des princes et des peuples ; il surmonte des dangers extraordinaires, lutte à lui seul contre des armées entières envoyées polir le tuer, sème les miracles sous ses pas, ressuscitant les morts, guérissant les lépreux, rendant Touïe aux sourds et la vue aux aveugles, partout soutenant le faible contre le fort, Topprime contre le puissant, et déclarant hautement à tous qu'il est la seconde personne de la Trinité, c'est-à-dire Vischnou venu sur la terre. pour racheter l'homme de la faute originelle, . cliasscr T Esprit mauvais et ramener k règne du bien.

« Et les populations accouraient en foule sur son passage, avides de ses leçons et de ses sublimes enseignements, et elles Tadoraient comme un Dieu, en disant : Celui-ci est bien le Rédempteur promis à nos pères.

« Après quelques années de prédication, le novateur sentit le besoin de s'entourer de quelques disciples fervents et courageux, à qui il pût léguer le soin de continuer son oeuvre, après les avoir initiés à ses doctrines.

DE TRIVANDERAM A GOA. 87

« Parmi ceux qui, depuis quekjuc temps, le suivaient le plus assidûment dans ses pérégrinations, il distingua Ardjouna, Jeune homme appartenant à une des plus grandes familles de Madura, et qui avait tout quitté pour s'attacher à lui : il lui confia ses projets et Ardjouna jura de consacrer sa vie à le servir et à propager ses idées.

« Peu à peu ils s'adjoignirent une petite troupe de fidèles, qui partagea leurs fatigues, leurs travaux et leur foi. La vie qu'ils menèrent fut rude et on le conçoit : les enseignements égalitaires de Christna, la pureté de sa vie et de ses exemples avaient réveillé les peuples de leur assoupissement ; un souffle de force et de jeunesse commençait à circuler dans l'Inde entière, et les sectateurs du passé, ainsi que les rajahs, poussés par le tyran de Madura, ne •cessaient de leur tendre des embûches et de les persécuter, car ils sentaient leur puissance et leur 'trône trembler sous le flot populaire qui

commençait à monter. >

« Mais rien ne pouvait leur réussir; il semblait qu'une force plus puissante qu'eux tous se chargeait de faire échouer leurs desseins et de protéger les proscrits.

« Tantôt des villages entiers se soulevaient et chassaient les soldats envoyas pour arrêter

Christna et ses disciples; tantôt, ces soldats euxmêmes, comme entraînés par la parole du divin prophète, jetaient leurs armes et le suppliaient de leur pardonner.

« Un Jour même, un des chefs de ces troupes dirigées contre le novateur et qui avait juré de ne céder ni à la crainte, ni à la séduction, ayant surpris Christna danc un lieu isolé, fut si frappé de la majesté de son regard, qu'il se dépouilla de ses insignes de commandement, et supplia ce dernier de vouloir bien l'admettre au nombre de ses rldèks.

« Sa prière fut accueillie,' et à partir de ce moment, la foi nouvelle n'eut pas d'adepte et de défenseur plus ardent que lui. Il se nommait Sarawosta.

« Souvent Christna disparaissait au milieu de ses disciples, les laissant seuls pour les éprouver dans les moments les plus difficiles, et inopinément il revenait au milieu d'eux pour relever leur courage abattu et les soustraire au danger.

« Pendant ces absences, c'était Ardjouna qui commandait à la petite communauté et remplaçait le maître dans les sacrifices et la prière, et tous se soumettaient à sçs ordres san3 mur-» murer.

« Un jour quç le tyran dQ Ma(Jwra avait en^

DE TRIVANDERAM A GOA. 89

voyé une nombreuse armée contre Christna et ses disciples, ces derniers, saisis de frayeur, voulaient se soustraire par la fuite au danger qui les menaçait.

« La foi d'Ardjouna lui-même paraissait ébranlée ; Christna, qui priait à quelques pas de là, ayant entendu leurs plaintes, s'avança au milieu d'eux et leur dit :

« Pourquoi une peur insensée s'emparet-elle de vos esprits ? Ignorez-vous donc quel est celui qui est avec vous ?

« Et alors, abandonnant la forme mortelle, il parut à leurs yeux dans tout Téclat de sa nriajesté divine, et le front couronné d'une telle lumière, qu'Ardjouna et ses compagnons n'en pouvant supporter la vue, se jetèrent le visage ^ dans la poussière et prièrent le divin fils de Vischnou de leur pardonner leur indigne faiblesse.

« Et Christna ayant repris sa forme première, leur dit encore :

« N'avez- vous donc point foi en moi? sachez que, présent ou éloigné, je suis toujours au milieu de vous.

« Une autre fois, Christna se promenait aux environs de Madura avec ses disciples, suivi d'une grande foule de peuple avide de le contempler, et on disait de tous côtés : « Voilà celui

go VOYAGE AU PAYS DE BRAHMES.

qui nous a délivrés du tyran qui nous opprimait, )) faisant ainsi allusion à Kansa, qui avait fini par porter la peine de ses crimes, et que Christna avait chassé de Madura.

« — Et on disait encore : « Voilà celui qui ressuscite les morts, guérit les sourds, les aveugles et les boiteux. » /

« Tout à coup, ' deux femmes de la plus basse extraction, s'approchant de Christna et lui ayant versé sur la tête des parfums qu'elles avaient apportés dans un petit vase de cuivre, elles l'adorèrent.

« Et comme le peuple murmurait de leur hardiesse, Christna leur dit avec bonté :

« — Femmes, j'accepte vôtre sacrifice ; le peu qui est donné par le cœur vaut plus que toutes les richesses données par ostentation; que voulez-vous de moi ? .

« — Seigneur, lui répondirent-elles, les fronts de nos époux sont soucieux, le bonheur a fui de nos maisons, car le ciel nous a refusé la joie d'être mères.

Et Christna les ayant relevées, car elles s'étaient mises à genoux et elles embrassaient ses pieds,

« Il leur dit :

(( — Votre demande sera exaucée, car vous

DE TRIVANDERAM A GOA. 9I

avez cru en moi, et la joie rentrera dans vos maisons.

« A quelque temps de là, ces deux femmes, nommées Nichdali et Saraswati, accouchèrent chacune d'un fils, et ces deux enfants devinrent plus tard de saints personnages que les Indous vénèrent encore aujourd'hui sous les noms de Soudouna et de Soudâra. »>

Je passe rapidement sur les actions lég"endai-

res de la vie de Christna, pour ne pas allonger

outre mesure cet épisode religieux, et cependant

je ne puis pas le clore sans caractériser sa

morale et ses leçons.

Nous avons déjà vu, par la parabole du semeur, que ce mode d'enseignement joua un grand rôle dans l'œuvre de Christna ; il affectionnait cette forme imagée qui s'adresse au peuple, moins apte à comprendre les spéculations métaphysiques.

Voici une autre parabole, fort célèbre dans rinde.

« Christna revenait d'une expédition lointaine, et rentrait à Madura avec ses disciples. Les habitants s'étaient portés en foule à sa rencontre, et avaient jonché la terre de branches de cocotiers.

« A quelques lieues de la ville, le peuple s'arrêta, demandant à entendre la parole sainte.

Christna monta sur une petite éminence qui dominait la foule, et commença ainsi :

Page 1