PARABOLE DU PÊCHEUR
« Sur les bords du Gange, au-dessus des lieux où des centaines de bras viennent diviser son cours sacré, vivait un pauvre pêcheur du nom de Dourga.
« Dès l'aube, il s'approchait du fleuve pour y faire ses ablutions, selon la manière prescrite par les livres saints, et tenant à la main une tige fraîchement coupée de Therbe du cousa, il récitait pieusement la prière de la Savitri, précédée des trois mots mystiques :
Bhour! Bouvah! Souarl
•puis, le cœur et Tâme ainsi purifiés, il se mettait courageusement à Touvrage pour subvenir aux besoins de sa nombreuse famille.
« Le Seigneur lui avait donné par la femme qu'il avait épousée à Page de douze ans, vierge et dans toute la fleur de sa beauté, six fils et quatre filles qui faisaient sa joie, car ils étaient pieux et bons comme lui.
u Le plus âgé de ses fils pouvait déjà Taidcr à conduire sa barque et à lancer ses* filets.
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et ses filles, enfermées dans rintérieur de la maison, tressaient le poil soyeux et long des chè-. vres pour en faire des vêtements, etpilaient.pour le repas le gingembre, la coriandre et le safran, dont elles faisaient une pâte qui, mélangée avec le jus du piment rouge, devait servir à préparer le'poisson.
« Malgré un continuel labeur, la famille était pauvre, car, Jaloux de son honnêteté et de ses vertus^ les autres pêcheurs s'étaient réunis contre Dourga et le poursuivaient chaque jour de leurs mauvais traitements.
« Tantôt ils dérangeaient ses filets pendant la nuit, transportaient sa barque dans le sable, afin qu'il perdît la journée entière du lendemain pour la remettre à flots.
« D'autres fois, quand il allait à la ville pour vendre le produit de sa pêche, ils lui arrachaient S2s poissons- de force, ou les jetaient dans la poussière pour que personne n'en voulût en les voyant souillés.
« Assez souvent Dourga revenait fort triste au logis, songeant qu'il ne pourrait bientôt plus subvenir aux besoins de sa famille. Malgré cela il ne manquait jamais de porter les plus beaux poissons qu'il prenait aux saints ermites, et recevait tous les malheureux qui venaient frapper à sa porte, les abritant sous son toit et parta-
géant avec eux le peu qu'il possédait, ce qui était un continuel sujet de dérisions et de moqueries pour ses ennemis, qui lui adressaient tous les mendiants qu'ils rencontraient en leur disant : Allez trouver Dourga, c'est un nabab déguisé, qui pêche seulement pour se distraire.
« Et ainsi, ils plaisantaient sur sa misère, qui était leur ouvrage.
« Mais les temps devinrent très-durs pour tout le monde, une effroyable famine désola le pays tout entier, le riz et les menus grains ayant complètement manqué à la dernière récolte.
Les pécheurs ennemis de Dourga furent bientôt aussi misérables que lui, et ne songèrent plus à le tourmenter, en face du malheur commun.
« Un soir que le pauvre homme revenait dû Gange, sans avoir pris le moindre poisson, et comme il songeait amèrement qu'il ne restait plus rien au logis, il rencontra au pied d'un tamarinier un petit enfant qui pleurait en appelant sa mère.
« Dourga lui demanda d'où il venait, et qui Tavait ainsi abandonné.
« L'enfant répondit que sa mère Favait laissé là en lui disant qu'elle allait lui chercher à manger.
« Emu de pitié, Dourga prit dans ses bras le pauvre petit et l'emporta dans sa maison; sa
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•femme, qui était bonne, lui dit qu'il avait bien fait de ne pas le laisser mourir de faim.
« Mais il n'y avait plus ni riz ni poisson fumé, la pierre a carry n'avait pas retenti ce soir-là sous U main des jeunes filles qui la frappent en cadence.
« Ma (la lune) montait silencieusement dans l'orbe céleste -, la famille entière se réunit pour l'invocation du soir.
« Tout à coup le petit enfant se mit à chanter :
« Le fruit du cataca purifie Teau, ainsi les bienfaits purifient l'âme. Prends tes filets, Dourga ; ta barque flotte sur le Gange, et les poissons attendent.
« Voici la treizième nuit de la lune, l'ombre de réléphant touche à l'est; les mânes des ancêtres demandent du miel, du beurre clarifié et du riz bouilli. Il faut leur en oflrir. Prends tes filets, Dourga ; ta barque flotte sur le Gange, et les poissons attendent.
« Tu donneras des repas aux pauvres où l'onurita coulera aussi abondante que les eaux du fleuve sacré ; tu offriras aux Boudras et aux Adytias (ancêtres décédés) la. chair d'un chevreau à toison rouge, car les temps d'épreuves
sont fiais. Prends tes filets, Dourga ; treize fois tu les jetteras ; ta barque flotte sur le Gange, et les poissons attendent. «
« Dourga, émerveillé, pensa que c'était un conseil qui lui arrivait d'en haut; il prit ses filets et descendit avec le plus fort de ses fils sur les bords du fleuve.
« L'enfant les [suivit, monta dans la barque avec eux, et, ayant pris une rame, se mit à la diriger, .
« Treize fois les filets furent lancés dans Teau, et à chaque coup la barque, ployant sous le nombre et le poids des poissons, fut obligée d'aller les déposer à terre pour s'alléger. Et la dernière fois l'enfant disparut.
« Ivre de joie, Dourga se hâta de porter à ses enfants de quoi apaiser leur faim, puis songeant immédiatement qu'il y avait d'autres souffrances à calmer, il courut chez ses voisins les pécheurs, oubliant le mal qu'il avait reçu d'eux, pour leur faire part de ses richesses.
« Ceux-ci accoururent en foule , n'osant croire à tant de générosité, et Dourga leur distribua sur-le-champ le résultat de sa pêche miraculeuse.
« Pendant tout le temps que dura la famine, Dourga continua non-seulement à nourrir ses
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anciens ennemis, mais encore à recevoir tous les malheureux qui accouraient auprès de lui. Il n'avait qu'à jeter ses filets dans le Gange pour en obtenir immédiatement tout le poisson qu'il pouvait souhaiter.
« La disette passée, la main de Vischnou continua à le protéger, et il devint si riche par la suite, qu'il put, à lui seul, élever un temple à' Brahma, tellement somptueux et magnifique, que les pèlerins de tous les coins du globe venaient en foule pour le visiter et pour y faire leurs dévotions.
« Et c'est ainsi, habitants de Madura, que vous devez protéger la faiblesse, vous aider entre vous, et ne jamais vous souvenir de ses torts auprès d'un ennemi malheureux. » "
Tout l'enseignement de Christna respire la même morale ; nous ne nous y arrêterons pas plus longtemps.
« Lorsque le fils de Vischnou et de la vierge de Madura comprit que l'heure était venue pour lui de quitter la terre et de retourner dans le sein* de celui qui l'avait envoyé,
« Défendant à ses disciples de le suivre, il
partit un jour sur les bords du Gange pour
y faire ses ablutions, et y laver les souillures
que son enveloppe mortelle avait pu contracter
dans les luttes de toute nature qu'il avait été
gS VOYAGE AU PAYS DES BRAHMES.
obligé de soutenir contre les partisans du passé.
« Arrivé près du fleuve sacré, il s'y plongea par trois fois, puis s^étant agenouillé en regardant le ciel, il pria en attendant Tévénement qui devait le débarrasser de sa dépouille terrestre,
« En cet état, il fut percé de flèches par un envoyé de ces prêtres corrompus dont il avait dévoilé les crimes, et qui, apprenant son voyage au Gange, Pavait suivi avec une troupe nombreuse dans rintention de Tassassiner.
« Cet homme se nommait Angada. Suivant la croyance populaire, condamné à une vie éternelle sur la terre à cause de son crime, il erre sur les bords du Gange, n'ayant d'autre nourriture que les cadavres des morts qu'il ronge constamment en compagnie des chacals et autres animaux immondes.
« Le corps de Thomme-dieu fut suspendu aux branches d'un arbre par les meurtriers pour qu'il devînt la proie des vautours.
a La nouvelle de cetre mort s'étant répandue le peuple vint en foule conduit par Ardjouna, le plus cher des disciples de l'homme-dieu, -pour recueillir ses restes sacrés, mais l'enveloppe mortelle du 7*édempteur avait disparu ; sans doute elle avait gagné les célestes demeures, et l'arbre auquel elle avait été attachée s'était subitement recouvert de grandes fleurs rouges, et
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répandait autour de lui les plus suaves parfums.
« Ainsi finit Christna, victime de la méchanceté de ceux dont il avait dévoilé les vices... »
Cette légende d'un dieu s'incarnant sur la terre dans le sein d'une vierge ne pouvait naître qu'en Orient, dans ces contrées de la haute Asie, ou l'imagination de l'homme est constam* ment poussée au rêve et au mervdlleux, par les grandes végétations et les ardeurs d'un soleil qui vient doubler encore les beautés de la nature par l'éclat et la transparence de sa lumière.
Je ne veux pas quitter ce sujet sans donner au lecteur une série de maximes que le Prasada^ ou poëme des poëmès, attribue à- Christna, çlles achèveront d'établir d'une manière indiscutablel'influence morale et religieuse sur le monde ancien et le monde moderne. En effet, mahométans, juifs et chrétiens ont tour à tour réclamé pour leur culte la paternité de ces stances nées sur les bords du Gange...
* * « Quand nous mourons, nos richesses restent à la maison, nos parGnts et nos amis ne nous accompagnent que jusqu'au bûcher, mais nos vertus et nos vices, nos bonnes œuvres et nos fautes nous suivent dans l'autre vie.
« Si à une liqueur composée de sucre, de miel et de beurre liquide mêlés ensemble on ajoutait un grain de margous, le tout deviendrait si amer, que quand il tomberait dessus une pluie de lait durant mille ans, [le mélange ne perdrait rien de son amertume . Tel est le symbole des méchants, qui, quelque bien qu'on leur fasse, ne perdent rien de leur naturel enclin au mal.
« Notre père est celui qui nous nourrit, notre frère celui qui nous rend service, notre ami celui qui [met sa confiance en nous, nos parents ceux dont les sentiments sont d'accord avec les noires.
« On ne doit pas s'attacher à un pays qui n'est pas le nôtre, ni' servir l'étranger. On doit renoncpr à des parents qui ne pratiquent pas la vertu. Ne point retenir ce qui ne nous appartient pas et quitter un professeur incapable de nous diriger.
« Si Ton a entrepris quelque chose au-dessus de ses forces, il faut y renoncer; si un particulier déshonore toute une tribu, il faut l'en exclure -, si un habitant peut causer la ruine de tout un
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village, il faut l'en chasser; si un village peut -causer celle de tout un district^ il faut le détruire ; mais si un district occasionnait la perte de Tâme, il faudrait le quitter.
« De même qu'une plante qui croît dans les forêts devient l'amie du corps, lorsque par sa vertu elle le guérit d'une maladie qui Tafflige, quelque distance qu'il y ait d'ailleurs de l'un à l'autre, de même aussi celui qui nous rend service doit être considéré comme notre ami, quelque abjecte que soit sa condition et quelque distance qu'il y ait de lui à nous.
« Quelque service que Ton rende aux esprits pervers, le bien qu'on leur fait ressemble à des caractères écrits sur l'eau, qui s'effacent à mesure qu on les trace, mais le bien doit être accompli pour le bien, car ce n'est pas sur la terre qu'il faut attendre sa récompense.
« Dans les afflictions, .la misère et l'adversité on reconnaît sçs véritables amis,
« L'homme d'esprit est celui q^i wt parler et
se taire à propos, dont ramitie est naturelle et sincère, et qui ne promet rien qu'il ne lui soit -^ possible d'accomplir. '
« Le sage montre un visage égal dans l'adversité et la prospérité, il ne se laisse abattre par Tunp ni enorgueillir par Tautre,
« Le meilleur remède à tous les maux, à toutes les souffrances, à tous les chagrins, c'est la vertu.
« 'Le paria est le plus vil des hommes, mais celui qui méprise ses semblables est au-dessous du paria.
« Le soleil est la lumière du jour, la lune est la lumière de la nuit, les enfants vertueux sont la lumière des familles.
« Les rois recherchent la guerre, comme les mouches recherchent les ulcères. Les méchants ne se plaisent que dans les querelles ; Thonnête
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homme fuit les rois, les mouches et les méchants, trois fléaux redoutables.
« On peut comparer Thomme 'vertueux à un gros arbre touffu qui, tandis qu'il est lui-même exposé aux ardeurs du soleil, procure de la fraîcheur aux autres en les couvrant de son ombrage.
« Les jouissances temporelles passent comme un songe, la beauté se flétrit comme une flçur, la vie la plus longue disparaît comme un éclair; notre existence est comparable à une de ces bulles qui se forment à la surface de Teau.
« On ne doit accorder aucune confiance à un ami dissimulé, on ne peut éprouver que du chagrin d'une femîne qui n'a pas une conduite pure. Il n'y a que des maux à attendre dans un pays où règne l'injustice.
« On ne doit pas se fier au courant d'une rivière, aux griffes ni aux cornes d'un animal, ni aux promesses des rois.
« On connaît Thomme courageux dans le danger, on connaît sa femme dans la misère. .
« L'hypocrite a beau se déguiser pour pouvoir se faire passer pour un homme de bien, il ressemble au vinaigre qui, quoiqu'on le mélange de miel, de musc et de sandal, ne perd jamais son acidité.
« Montrer de Tamitié à quelqu'un en sa présence, et le maudire en sgn absence, c'est souffler le chaud et le froid, c'est mêler le poiaon àTambroisie.
« Notre q;ière doit être la vérité, notre père la justice, notre femme la commisération, nos enfants la clémence, nos amis la déférence envers les autres ; cette parenté nous soutiendra dans la vie et nous indiquera toujours le droit chemin.
« Celui qui travaille avec diligence n'endurera pas la faim, celui qui se livre à la contemplation ne commettra pas de grands péchés ,
«lui qui çst vigilant HQ sera 'jamais pria au
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dépourvu, celui qui aime son prochain possède toutes les vertus.
« Les biens temporels sont comme les vagues qiri se forment sur Peau, la jeunesse passe comme une ombre, les richesses disparaissent comme les nuages que le vent emporte, la vertu seule mérite notre attachement.
« Pensons bien que semblable à un tigre, la . mort, nous guette pour nous saisir à Pimproviste; les maladies nous poursuivent comme des ennemis acharnés; les jouissances de ce monde ressemblent à un vase percé d'où • s'écoule sans cesse Peau qu'on y a mise jusqu'à ce qu'il soit vide.
« Il serait plus aisé d'arracher une perle de la gueule d'un crocodile que de faire que la sagesse et la prudence soient la règle de la conduite des rois.
« L'orgueil, l'arrogance, l'avarice, la cruauté, la colère, l'ennui, les passions honteuses sont les vices qui rendent l'homme méprisable; la
constance, la résignation, *rhumanité, la douceur, la. compassion, l'action de rendre le bien pour le mal^ «ramour du prochain, la tempérance, la probité, la pureté, la répression des sens, la fidélité conjugale, la véracité, la bonté, rétude des saintes Écritures font l'homme honnête et estimable.
« Se montrer Tami de quelqu'un lorsqu'il est dans la prospérité, et lui tourner le dos quand il est dans la détresse, c'est, imiter la conduite des courtisanes, qui témoignent de l'attachement à ceux qui les entretiennent aussi longtemps qu'ils sont dans l'opulence, et qui les abandonnent dès qu'ils sont ruinés.
« Un orgueil démesuré, de trop grandes richesses accumulées et les services des rois sont trois choses qui ne manquent jamais d'avoir des conséquences fâcheuses.
« On doit oublier ses bonnes œuvres et les services que l'on rend aussitôt qu'ils sont accomplis.