‹ Voyage au pays des éléphantsChapitre 8 sur 17 · C-dr-^nr àrr^f isaïf a ioi â fa rencontre des · texte numérisé non relu

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Tous les étangs sont anciens r ^-.r rri :r .r^ par les natifs-, lesunsontétésîmnier^^rr rr--^ tenus , les autres restaurés on im*ir.,t:; v^r .^ ingénieurs anglais.

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On forme les réservoirs quelquefois en fermant une gorge de montagne , mais le plus souvent en barrant par un système de digues la partie d'une vallée ou d'un coteau supérieur à celle qu'on veut irriguer; ces digues retiennent Teau fournie par les pluies périodiques, par fes torrents des versants et par les canaux amenant Teau des rivières.

Les champs situés au-dessous de l'étang sont arrosés au moyen de vannes de prise d'eau placées dans les digues. Les étangs à flanc de coteau sont étages et se croisent en plan et éh élévation, de manière à former un système complet d'irrigation qui recueille toutes les eaux et les emploie sur toute la surface intermédiaire.

Ces systèmes sont très-communs, surtout scir le territoire de Pondichéry ; et ceux d'un relief analogue, où les versants sont si étendus, et les lignes de faîte et de thalweg si rares, qtfon ne pourrait irriguer qu'une minime portion du pays, si on se bornait à barrer les vallées^

Cette configuration est très -fréquente dans rinde méridionale , qui présente d'immenses plaines granitiques d'un relief peu accidenté.

Il y a dans la Présidence de Madras plus de cinquante - trois mille étangs réservoirs, tous créés par les natifs, ayant ensemble une longueur totale de digue de quarante-huit mille

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kilomètres, et de plus de trois cent mille travaux d'art donnant au Trésor un revenu de plus de trente-sept millions et demi de francs, et représentant en travaux existants un capital d'environ quatre cents millions, bien que beaucoup (ïanciens étangs très -beaux soient en ruines et hors d'usage faute de réparations et d' entrertien. Quelques-uns des plus anciens étangs ont des proportions gigantesques. Celui de Ponair}'', dans le district de Trichnapoly, avait une longueur de digues de plus de quarante-huit kilomètres et une étendue de cent cinquante à deux cents kilomètres carrés; celui de Veranum, encore en fonctions, aplu3 de quinze kilomètres de longueur de digues et quatre-vingt-dix kilomètres carrés de superficie.

Dans les districts irrigués, toute la récolte est presque exclusivement de riz et dépend uniquement de l'eau dont on dispose. Tous les travaux hydrauliques que l'on exécute depuis trente ans produisent une augmentation de revenus annuels. D'après les documents officiels les plus certains^ cet accroissement varie entre un minimum de soixante-dix-sept pour cent et un maximum de deux cent cinquante pour cent de la dépense des premiers travaux. Aussi, depuis la construction du barrage du Coléron, en 1840, le gouvernement a-t-il donné un grand développe-

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.ment aux ouvrages du même genre destinés à utiliser la plus grande partie possible des eaux des rivières, surtout des principales.

Le canal du Gange est le plus grand canal et le plus vaste système d'irrigation qu'il y ait au inonde.

Les deltas du Cavery, du Godavery et de la Khrisna sont couverts chacun d'un magnifique réseau de canaux d'irrigation, de navigation et de décharge.

Mais l'activité des ingénieurs anglais, trop peu nombreux, et les sommes allouées, trop minimes, ne peuvent suffire à pourvoir à toutes les réparations et améliorations partielles, et à la restaura- .tion des anciens étangs, aujourd'hui en fonctions ou hors d'usage. Ce sont cependant ces travaux qui relativement seraient les plus profitables. »

Tel est cet intéressant document, conçu dans la note réservée, d'un rapport de travaux publics, et qui constate surtout la situation de l'irrigation dans le pays anglais.

La modestie un peu exagérée peut-être de M. Lamairesse n'a oublié qu'une chose, c'est de nous dire que dans les établissements fraçiçais, grâce à son intelligente direction, tous les étangs et canaux d'arrosage ont été réparés et entretenus avec un souci philanthropique du bien-être des Indous.

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Tant de gens n'ont vu de l'Inde que les splendeurs anglaises, que la gloire des conquérants, qu'il n'est pas dénué d'intérêt d'enregistrer de temps en temps les plaintes des victimes.

J'ai voulu constater, par la pièce autorisée que l'on vient de lire :

i<* Que le riz et les menus grains, mil, sorgho, etc.. sont à peu près l'unique nourriture des Indous;

2® Que la culture exige des soins incessants et un nombre de bras relativement considérable;

3® Qu'elle ne peut avoir lieu sans de fréquents arrosages, et l'entretien constant des étangs et canaux destinés à conserver et transporter la provision d'eau nécessaire y

4* Que tous ces étangs et canaux innombrables qui sillonnent l'Inde ont tous été créés par les natifs;

5® Que beaucoup d'étangs anciens , dont quelques-uns ont jusqu'à deux cents kilomètres carrés, sont en ruines et hors d'usage, faute de réparations et d'entretien, parce que les ingé^ nieurs anglais employés à ce travail sont trop peu nombreux et les sommes allouées trop minimes.

Il ne faut pas chercher ailleurs les causes de ces épouvantables famines qui, tous les quatre ou

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cinq ans, et souvent à des époques plus rapprochées, font périr en quelques mois plusieurs centaines de mille hommes.

L'abandon de plus de cinquante mille étangs et d'un réseau triple de canaux d'arrosage (cette énumération est encore au-dessous du chiffre réel) amène fatalement la disette du riz, et l'observateur qui ne se laisse pas prendre, comme M. de Valbezen et consorts, à l'éclat de ce développement industriel et commercial que l'Angleterre a développé dans ses grandes villes maritimes de rindoustan et qui ne profite qu'à elle, se demande avec un certain effroi si les dominateurs de cette contrée continueront longtemps encore à ne résoudrj^ le problème de l'alimentation des Indous qu'en laissant la faiiïi supprimer le trop plein de la population.

Je n'ai pas à discuter ici le droit de colonisation par la conquête; toujours est-il que si la possession peut arriver à se légitimer, ce doit être en apportant aux peuples vieillis de l'extrême Orient un sang plus jeune, un bien-être supérieur, et non en les opprimant et en faisant jaillir jusqu'à la dernière goutte de leur sang au profit d'une poignée de marchands avides.

Tous les étangs, sans exception, qui existent dans l'Inde, sont dus à la domination brahmanique, domination qui, malgré son despotisme,

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resta toujours soucieuse du bien-être matériel de ses sujets.

Ces réservoirs, sans lesquels toute culture du riz est impossible sur une surface évaluée par les documents officiels aux deux tiers de la contrée, ont été primitivement construits pour une population qui ne dépassa jamais cent millions d'hoinmôs...'Qûe dire des Anglais qui, aujourd'hui que rinde compte plus de deux cents millions d'habitants, laissent tomber en ruines, suivant l'expression de M. Lamairesse, beaucoup d'étangs très-beaux dont quelques-uns, comme celui du Ponairy, ont une étendue de cent cinquante à deux cents kilomètres carrés.

Je demande à tous ces anglophiles pour qui ce semble être du dernier bon ton que d'accabler nos voisins de louanges ridicules, et de leur rendre en manifestations enthousiastes tout le mal qu'ils nous ont fait et qu'ils sont prêts à nous faire encore le jour où la France reprendra ses vieilles traditions de politique maritimes et coloniales, celles de Colbert et de Dupleix, je leur demande, dis-je, de répondre à cette question :

Le riz est la seule nourriture de l'Inde;

Cette graine ne saurait pousser sans de constants arrosages;

Cet arrosage ne saurait exister sans d'im-

menses réservoirs qui permettent de conserver Teau de la saison des pluies, qui dure trois mois, pour s'en servir dans la saison sèche qui en dure neuf, et sans de nombreux canaux qui transportent au loin Peau des grands fleuves;

Eh bien ! comment se fait-il que l'Angleterre, au lieu d'augmenter sans cesse le nombre des étangs et des canaux, laisse tomber en ruines ■une grande partie de ces réservoirs, construits pour une population inférieure de moitié à celle qui existe actuellement?...

Direz-vous que, pour tourner la difficulté, les Anglais importent du riz?

Je répondrai : D'où voulez -vous qu'ils le tirent ?

La Chine produit moins encore que l'Inde, •et chaque année des millions de coolis émigrent à raison de quinze francs par mois (trois piastres) pour aller travailler en Galifornie^dans les plantations de l'Océanie, dans les îles de la Sonde, partout où ils trouvent à vivre.

La Gochinchine produit davantage et peut exporter, mais ses produits vont dans le Pacifique, en Californie, à Maurice, à Bourbon., aux Antilles, en Europe, et non dans l'Inde, où le 4iialheureux ne pourrait les payer, augmentés qu'ils sont du fret et du bénéfice de deux intermédiaires, Texportateur de Saigon et de Singappur,ct

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le négociant de Calcutta, de Madras, de Bombay.

Quand la récolte est très-abondante, ce qui arrive en général une année sur trois, le malheureux Indou a juste de quoi subvenir, non à son appétit, mais au strict nécessaire; c'est-à-dire qu'il a à peu près la moitié de la ration qu'il lui faudrait.

En année ordinaire, il ne lui en reste pas le quart.

Cinquante millions d'hommes sur deux cents vivent d'herbages et de jeunes pousses de bambous.

En temps de disette, quatre à cinq cent mille hommes meurent pendant la saison chaude.

Ils meurent sans se plaindre, sans pousser un cri, sans proférer une malédiction,... c'est la destinée !

Quand l'Indou ne peut plus aller, il se couche un beau jour sur le bord d'un chemin, sous une touffe de lauriers-roses ou près d'un étang consacré, il ramène sur sa tête un coin de son pagne blanc, et il attend, impassible et silencieux, la dernière transformation qui, dans sa pensée, doit le conduire dans un monde meilleur.

Et si d'aventure vous errez sur le soir dans le chemin désert, une demi-douzaine de chacals s'enfuient en hurlant à votre approche, et vous passez les larmes plein les yeux, et le cœur dé-

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bordant de haine, près d'un cadavre encore chaud que les animaux immondes étaient en train de déchiqueter.

J'ai vu, pendant l'horrible famine de 1866, des villages qui avaient perdu plus de la moitié de leurs habitants; les mères vendaient leurs filles sur les routes pour quelques livres de riz...

Un des hauts fonctionnaires de Canddaloor me disait à cette époque :

— Nous ny pouvons rien; c'est une loi de nature; l'Inde a plus d'habitants qu'elle n'en peut nourrir !

Non ! on ne se douterait jamais du machiavélisme avec lequel ces hypocrites puritains mettent en coupe déréglée cette vieille et malheureuse contrée. En temps de disette, -ils ont l'audace d'exporter du riz.

Dites- nous que l'Inde n'est qu'une affaire pour les Anglais. Si ce n'était point une affaire^ du reste, ils n'y resteraient pas...

.. Dites-nous que ce peuple ne connaît ni loi, ni morale, quand il s'agit de ses intérêts ; mais ne venez plus nous parler ni de son honnêteté, ni de sa grande mission civilisatrice dans l'extrême Orient.

Ces mots, appliqués aux dominateurs de l'Indoustan, ne peuvent avoir d'autre sens que celui d'une sinistre plaisanterie.

Je dois dire, pour Thonneur de notre gouvernement, que les famines qui se déchaînent sur rinde passent, sans les atteindre, par-dessus la tête des habitants du pays français.

La raison de ce fait est tout entière dans le document que j'ai cité plus haut.

En ne prenant que Pondichéry, par exemple :

pour une étendue de 28,000 hectares seulement, surface moindre que celle d'un de nos arrondissements, et environ cent trente mille habitants,

Il y a, nous venons de le voir :

Trois étangs de quinze à vingt-cinq kilomètres de pourtour;

Cinquante-six étangs secondaires ; ■ Cinquante-cinq réservoirs;

Deux cents sources;

Neuf grands canaux dérivant les eaux de huit rivières ;

Trois cent quatre-vingt-un petits étangs.

Et deux mille puits.

Occupant la douzième partie de la surface du territoire; c'est-à-dire que, pour douze mètres carrés de surface, il y a un mètre carré d'eau servant à arroser toute Tannée.

Et tous ces réservoirs sont admirablement entretenus par un service des ponts et chaussées aussi important que celui d'un de nos départements.

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Comme conclusion :

Les Indous français vivent et nous aiment.

Les Indous anglais meurent de faim et abhorrent leurs oppresseurs. . .

Je prie le lecteur d'excuser cette digression; j'ai préféré, en traitant spécialement ce sujet, lui faire part en bloc de toutes les observations que j'ai pu faire pendant mon long séjour dans rinde , et de toutes les réflexions que nous échangeâmes, mon ami et moi, en visitant ses rizières de Ceylan, sur la conduite de l'Angleterre et la situation misérable des trois quarts des Indous.

Les Cyngalais ne sont pas mieux traités que leurs frères de la Grande-Terre; seulement, habitant une île plus arrosée et sans cesse rafraîchie par des pluies journalières, malgré les impôts dont ils sont écrasés, ils souffrent moins du manque de nourriture. . .

En arrivant aux rizières, nous remîmes nos chevaux aux deux bohis, en leur donnant ordre d'aller nous attendre près d'un petit bouquet de bois qui se trouvait sur la route à deux milles de là, et nous nous engageâmes à pied sur les petites chaussées qui partageaient les différentes parcelles de terre cultivées.

Nous n'avions pas fait cinquante pas dans cette direaion, qu'une nuée de bécassines à colliers

verts, de sarcelles et de macreuses s'envolaient à tire-d'ailes des petits canaux d'arrosage, et, rasant Therbe verte, allaient s*abattre à deux ou trois cents mètres de là, tandis .qu'une foule de courlis, d'ibis blancs de l'espèce de ceux que les Indiens et les Égyptiens ont sculptés sur leurs temples, et de quantité d'autres longirostres, fuyaient dans toutes les directions en écartant du bec les longues tiges de nelly qui se rejoignaient derrière eux.

Nos fusils restèrent au repos, et nous sûmes résister à la tentation de faire une chasse aussi fructueuse qu'amusante, mais qui nous eût infailliblement détournés du but de notre excursion.

Après une pointe légère au milieu des rizières destinée , par mon ami, à me faire admirer son système de plantation et d'irrigation, nous devions aller, dans le fond même de la vallée de Kaltna, troubler dans leurs solitudes ces magnifiques hérons roses dont le plumage semble se composer de flocons de neige teintés de carmin, et si rien ne venait contrarier nos projets, nous effectuerions notre retour par les coteaux en inspectant les premières pentes de café.

Ramassamy, le domestique de confiance de M. Duphot, parti depuis la veille afin d'organi-

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ser le déjeuner et un lieu pour la sieste, devait nous attendre à l'entrée de la vallée.

La poursuite de ces superbes oiseaux était la partie de Texcursion qui me séduisait le plus, et je dois avouer que cette promenade sur les petites levées assez boueuses des rizières était un véritable sacrifice que je faisais à Tamour-propre du propriétaire.

Il vous est arrivé comme à moi, comme à tout le monde, d'être happé, saisi au débotté par un ami campagnard, n'est-ce pas?... Alors, vous comprenez mon supplice.

— Voulez-vous faire un tour de jardin avant déjeuner ? vous dit l'ami.

— Volontiers! répondez -vous, vous doutant un peu des projets du traître, mais espérant toujours qu'il s'humanisera pour vous.

Au fond du jardin est toujours une petite porte donnant sur la campagne; défiez-vous-en, c'est là, sous prétexte de roses de Dijon et d'œillets doubles, qu'on va vous attirer... Mais, hélas! c'est en vain que vous vous arrêtez près des corbeilles en louant le bon goût de leur ornementation, en vain que vous subissez un cours complet sur le croisement des espèces et la greffe... vous êtes arrivés près du lieu fatal,... l'ami ouvre négligemment la porte : « Le blé sera beau cette année, » vous dit-il en franchissant le seuil... Si

VOUS n'êtes pas un homme de génie, si vous ne trouvez pas immédiatement un de ces expédients qui sauvent la situation, vous êtes perdu,... vous rentrez deux heures après, harassé, ayant visité terres, prés et bois, et vous vous asseyez à table auprès d'une maîtresse de maison de mauvaise humeur, et d'un déjeuner trop cuit.

Je n'avais pas à craindre une fin de promenade aussi fâcheuse, M°»® Duphot étant restée à l'habitation et notre déjeuner ne devant se composer que de pièces froides et de carrys ; mais si j'avais tiré un seul coup de fusil, l'entraînement de la chasse aidant, mon ami n'eût pas manqué de m'emmener à travers les rizières sous le fallacieux prétexte de trouver des centres plus giboyeux encore, mais en réalité pour m'initier à la culture des différentes espèces de riz, et nous en serions sortis Dieu sait quand.

Mon expédient, à moi, était donc de garder mon fusil en bandoulière, et comme j'ouvrais la marche tout en écoutant les aphorismes agricoles de mon hôte, je choisissais comme par hasard, pour m'y engager, toutes les levées des champs de riz qui nous rapprochaient du bouquet de bois sauveur.

Ces immenses plaines d'un vert émeraude, s'étendant à perte de vue sous la voûte bleue et généralement .bordées à l'horizon oar d'éoaisses

forêts, ne laissent pas d'offrir un spectacle plein de charme ; mais, comme on ne peut les traverser qu'à pied, toute la poésie disparaît sous la terrible chaleur que le soleil vous verse à flots et qu'il faut supporter sans abrL

A tout moment des cobra-cappel et des trigonocéphales, troublés par le bruit de nos pas, d un bond traversaient la levée et plongeaient dans le massif de verdure ; nous n'avions rien à craindre d'eux, grâce à nos chaussures européennes; mais malheur au pauvre cooli qui ne fait pas attention où il met le pied en curant les canaux, en relevant les jetées ou en éclaircissant le riz dans les endroits où il a poussé trop abondamment; si par hasard il marche sur un de ces terribles ophidiens, mordu immédiatement, le plus souvent il succombe avant qu'on ait eu le temps de lui porter secours.

On a prétendu que les Indous avaient un remède secret contre la morsure des serpents les plus dangereux; ceci est complètement faux; le meilleur remède de l'indigène, c'est la rencontre fortuite d'un Européen au moment où il vient d'être mordu. Ce dernier, en effet, lui lie le membre au-dessus de la blessure, débride la plaie en croix à Taide d'une lancette, et verse sur la chair vive de l'alcali ou mieux du beurre d'antimoine. A l'aide de cette médication éner-

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gique, il y a quelque chance de sauver le patient.

Quant au traitement imaginé par les Indous, j'aurai bientôt occasion de le faire connaître.

Grâce à la petite manœuvre que j'avais ima«r ginée, nous rejoignîmes la chaussée, près d'un demi-mille avant le bosquet où étaient remisées nos montures.

Il était environ huit heures du matin; le soleil, déjà haut, faisait miroiter la rizière et aurait frappé infailliblement d'insolation l'imprudent qui se serait hasardé à la traverser, sans ces légers casques en moelle d'aloës qui sont les seules coiffures préservatrices dont on puisse faire usage sous ces latitudes. Nous reprîmes rapidement notre course dans la direction de la vallée.

A partir de ce moment le chemin était bordé de banians, de ficus de diflférentes espèces et de tulipiers aux fleurs jaunes dont le feuillage s'allongeait en voûte au-dessus de nos têtes et nous procurait une fraîcheur délicieuse.

En moins d'une demi-heure nous atteignîmes le petit village de Palambatta, qui s'étend en demi-cercle au commencement de la grande vallée de Kalture, sur les rives d'un petit affluent du Kalloo, et qui est habité par des Vischnou- Baktas de la côte malabare.

Sur la grande place de l'aidée, une troupe de

brahmes mendiants faisaient retentir Tair de cris bizarres : Ha! ha! ahôvata! hum! hum!

dik! sortes d'interjections exprimant la plainte et la colère dans la langue sacrée (sanscrit), et qu'accompagnaient deux ou trois musiciens, qui faisaient sortir des mugissements lugubres d'une espèce de trompe employée d'habitude, dans les cérémonies funéraires.

Ramassamy et le chef du village qui vinrent à notre rencontre, nous apprirent que toute la troupe était réunie pour un pahvadam ou sacri" fice d'expiation.

Comme nous devions déjeuner dans ce village, je me promis bien d'assister à cette étrange cérémonie.

Dans les montagnes des provinces centrales et sur toute la côte est, on rencontre des agglomérations assez importantes de Malabares venus de la Grande -Terre et qui ont implanté leurs traditions religieuses au milieu des populations bouddhistes de Geylan.

Malgré la chaleur accablante, M. Duphot, qui avait quelques tenanciers à Palambatta, auxquels il louait certaines terres qu'il ne cultivait pas lui-même, me demanda la permission d'aller visiter leur exploitation. Pendant que, sous la haute direction de Ramassamy, les tlseles de terre bondées de riz et de gibier chantent en

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plein air sur leurs feux de bois, Je vais profiter de ma solitude pour donner quelques détails sur les sectateurs du brahmanisme à Ceylan, sans lesquels le pahvadam serait difficilement compris.

En général, les Indous rendent sans préférence un culte égal à Vischnou et à Siva, les deux grands dieux de leur triade — Brahma, Vischnou, Sîva — qui représentent les facultés essentielles de conservation et de transformation de Brahma, créateur et dieu suprême.

A Ceylan, les Malabares, que ■ l'autorité des brahmes supérieurs ne retient pas dans une orthodoxie relative, se sont divisés en deux sectes ennemies : les vichnous-bâktas ou dévots de Vichnou, et les siva-baktas ou dévots de Siva.

Ils reçoivent encore les noms de lingadarys ou porteurs du Lingam, et nahmadarys ou porteurs du Nahmam.

Le Linguam, c'est Priape-, il représente Siva.

Le Nahmam, c'est Tattribut féminin; il représente Vischnou. Ce dieu, dans la trinité manifestée, n'est en effet que la continuation de la mystérieuse déesse Nari, qui, dans la triade primitive, est la mère universelle.

Quelques sectateurs adorent concurremment Vischnou et Siva, le Linguam et le Nahmam, et

représentent alors les deux grands dieux sous la forme d'un beau jeune homme qui réunit dans sa personne les attributs des deux sexes.

Les Grecs, qui ont reçu cette fable de leurs ancêtres indous, en ont fait plus tard le fils d'Aphrodite et d'Hermès.

Les sectateurs de Siva portent ordinairement le Lingam attaché à leurs bras, renfermé dans un petit tube d'argent; quelquefois ils le sus- , pendent à leur cou.

Les Vischnou-Baktas se tracent au milieu du front une seule ligne perpendiculaire un peu renflée dans le milieu. Dans le sud de l'Indoustan, ils portent, suivant les provinces, les noms de Audy, Dassarou, Sri- Vachtoutna, Ramandjoguf, Bahiragujr, et autres encore.

A Ceylan, outre le Nahmam qui est le signe le moins équivoque de cette secte, on peut encore distinguer la plupart des membres qui la composent par le costume bizarre qu'ils affectent de porter. Les toiles dont ils sont revêtus sont teintes d'un jaune très-foncé tirant sur le rouge; plusieurs portent sur leurs épaules, en guise de manteau, une espèce de couverture piquée de morceaux de toutes couleurs ; le turban qu'ils ont sur la tête offre aussi trois ou quatre couleurs entremêlées ; quelques-uns, au lieu de couverture, se mettent sur les épaules une peau de

tigre qui descend jusqu'à terre ; la plupart ont le cou entortillé d'un long chapelet de grains jioirs de la grosseur d'une noix. Outre ce costume singulier, lorsqu'ils voyagent, vivant toujours d'aumônes, ils portent avec eux une plaque ronde de bronze et un gros coquillage appelé sangou; l'un et l'autre leur servent à faire du bruit pour annoncer leur approche. Tandis que d'une main ils frappent avec une petite baguette sur la plaque de bronze qui rend un son semblable à ' celui d'une cloche fêlée, de Tautre ils portent à la bouche leur sangou , avec lequel ils produisent, en y soufflant par un bout, des sons monotones, aigres et perçants.

Les religieux mendiants de cette secte, qui en tout temps ne vivent que d'aumônes, ne quittent jamais ces instruments; ils portent, en outre, sur la poitrine, une espèce de médaille de cuivre sur laquelle est gravée l'image du singe Anoumanta, ou quelqu'une des avataras de Vischnou. On en voit qui ornent leurs épaules et leurs jambes avec une foule de clochettes dont le bruit annonce de loin leur arrivée. Quelques-uns ajoutent à tout cet attirail une tringle de fer qu'ils portent aussi sur les épaules, et à chaque bout de laquelle pend un réchaud du même métal, destiné à contenir le feu sur lequel ils font brûler l'encens des sacrifices.

Demander Taumône, ainsi que je viens de le dire, est un droit absolu des religieux de cette secte... Ils fréquentent surtout les pèlerinages et autres lieux révérés où se sont accomplis la plupart des événements merveilleux de leur mythologie.

On les rencontre par grandes troupes à de certaines époques plus favorables que d'autres à leurs promenades dévotes; ils se répandent dans les villages qui sont à portée de leur route; chaque habitant en loge un certain nombre, et ils sont ainsi défrayés des dépenses du voyage. C'est à la vérité le seul cas où ils se réunissent en troupes aussi considérables, mais ils ne se mettent jamais en campagne sans être plusieurs ensemble. Leur habitude est de demander l'aumône avec audace et insolence, et bien souvent avec menaces. Quand on ne se hâte pas de leur donner, ils redoublent leur vacarme, poussent des hurlements , frappent tous ensemble sur leurs plaques retentissantes, et tirent de leurs sangou des sons assourdissants.

Si ces moyens ne réussissent pas, ils entrent quelquefois de vive force dans l'intérieur des maisons, cassent les vases de terre et renversent tous les objets qui s'y trouvent.

Ordinairement , ces religieux chantent et dansent en gueusant. Leurs poèmes sont des

espèces d'hymnes çn Thonneur des mauvais génies, et le plus souvent des chansons obscènes; plus ces dernières sont farcies d'indécences, plus elles ont le don de charmer leurs auditeurs habituels.

L'intempérance de ces gens, et en général de tous les Vischnou-Baktas à Ceylan, les fait voir d'un mauvais œil des autres Indous. En effet, il semble qu'ils affectent de se montrer sans retenue dans le boire et le manger, par esprit d opposition et comme pour différer encore en cela des lingamistes leurs adversaires, dont l'extrême sobriété égale au moins celle des brahmes, si elle ne les surpasse.

Ces sectaires mangent ostensiblement de toute espèce de viande, boivent sans scrupule et sans honte l'arack, le jus de palmier appelé callou, et toutes les autres liqueurs et drogues enivrantes qu'on peut se procurer dans le pays ; et il n'est point d'excès qu'on ne leur reproche en ce genre : enfin, c'est surtout parmi eux que s'exécutent ces saturnales abominables, connues sous le nom de sakty-poudja, que j'ai décrites dans la première partie de mon Voyage au pays des Perles, dans la presqu'île de Jaffnapatnam.

Les objets qu'ils vénèrent le plus sont le singe, l'arbre assouatam, l'herbe darba, l'oiseau de proie appelé garoudah et le serpent cappel.

l80 VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS.

Un tiers seulement du village de Palambatta était habité par des sectateurs de Siva ou Siva- Baktas. Ces derniers forment au contraire majorité le long de la côte est, à Geylan et sur la Grande-Terre, dans les vastes montagnes qui séparent le pays malabare du pays de CoromandeU

Ainsi que les brahmes, ils s^abstiennent de toute nourriture animale, de tout ce qui a eu un principe de vie, comme les œufs, et même de quelques productions de la terre. Au lieu de brûler leurs morts, comme le font la plupart des autres Indous, ils les enterrent. Ils n'admettent pas les principes, généralement reconnus par les autres castes, concernant la souillure, principalement celle qui résulte des funérailles et du contact d'une femme qui ne s'est pas encore purifiée de son accouchement, ou qui se trouve dans sa situation mensuelle.

Ils ont encore une foule d'autres usages qui s^écartent des règles communément admises dans le proverbe indou si connu :

« Les sectateurs de Siva n'ont pas besoin d'eau. »

A quoi ces derniers répondent :

« Les ablutions ne sont bonnes que pour les impurs. »

Mais le point qui m'a paru le plus extraordi-

VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. l8l

naire dans les principes professés par les sivaïstes de Ceylan, et ce en quoi ils se séparent complètement des croyances brahmaniques de rinde, c'est qu'ils repoussent entièrement Tarticle fondamental de cette religion, c'est-à-dire le marou'djemma, ou métempsycose.

Ensuite de leur doctrine particulière sur ce point, ils n'ont pas les tyttys ou sraddha funéraires, institués pour célébrer la mémoire des morts et leur appliquer les mérites des prières et des sacrifices, offerts par les vivants. Un sivaïste n'est pas plutôt enterré à Ceylan qu'il est oublié.

Il existe parmi eux une subdivision de secte connue sous le nom de vira-seiva, dont je dois parler, car c'est précisément un membre de cette secte qui a été la cause occasionnelle dupahvadam auquel nous allons assister.

Cette tribu rejette la distinction des castes et soutient que le port seul du lingam rend tous les hommes égaux : un pariah même qui a em-^ brassé ce culte n'est pas, à leurs yeux, inférieur à un brahme.

Là où se trouve le lingam, disent-ils encore, là aussi se trouve le corps de la divinité, sans distinction de rang ou de personnes, et l'humble chaumière d un rohdia où se trouve ce signe sa-

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cré est bien supérieure au palais le plus somptueux.

On conçoit que ces principes, si opposés à ceux des autres Indous et surtout des brahmes, ont dû rendre les lingamistes odieux à ces derniers, qui ne peuvent même supporter la vue des djangoumas, ou chefs de castes de ces sectaires.

Il est certain que les sivaïstes de Geylan ne se hasarderaient pas sans danger dans les villages de rinde habités par des brahmes. Comme les vichnou-baktas , les siva-baktas ont aussi un certain nombre d'ordres de religieux mendiants désignés sous les noms de pandarons, voderous et djangoumas.

La plupart de ces pénitents n'ont d'autres ressources pour subsister que l'aumône qu'ils vont demander par troupes. Cependant quelques-uns vivent retirés dans des mattas ou espèces de couvents, auxquels sont ordinairement attachées quelques terres dont le revenu, joint aux offrandes des dévots, suffit à leur entretien.

Les gourous ou prêtres de Siva, connus sous le nom de djangoumas, font vœu de chasteté... aiais ce n'est là qu'un vœu de forme tempéré par la plus singulière des coutumes. Lorsqu'un gourou fait la visite de son district, il va loger chez un des adeptes de la secte qui se disputent quelquefois l'honneur de le recevoir chez eux ;

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mais, dès qu'il a fait choix d'une maison, le maître et tous les hommes qui Thabitcnt sont obligés d'en sortir et d'aller loger ailleurs. Le saint personnage y reste seul jour et nuit avec les femmes de ses hôtes, qu'il garde auprès de lui pour le servir sans que cela tire à conséquence ni excite la jalousie des maris. Néanmoins les médisants remarquent que, dans ces circonstances, les djangoumas ont toujours l'attention de choisir pour leur séjour les demeures où se trouvent les femmes les plus jeunes et les plus jolies.

Le costume des sivaïstes et des vichnouvistes diffère peu, les uns et les autres sont vêtus d'une façon également bizarre. Le cavy, ou couleur jaune, est la nuance obligée, non-seulement de ces gens-là, mais de tous les prêtres indous. Les mouUah musulmans et les prêtres bouddhistes, dans tout l'extrême Orient, la portent également ; c'est un signe de sainteté.

En outre du lingam, les sivaïstes possèdent plusieurs signes particuliers qui les font aisément reconnaître ; tels sont les longs chapelets de grains appelés roudrachas, grains de la grosseur, forme et couleur des noix muscades, qu'ils portent au cou ; les cendres de fiente de vache dont ils se barbouillent le front, les bras et la poitrine.

184 VOYx\GE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS.

Après le lingam, l'objet qu'ils vénèrent le plus est le taureau.

Quoique les enfants embrassent ordinairement le culte de leurs pères, cependant leur naissance seule ne les crée pas sivaïstes; ils ne sont admis dans la religion de leurs parents qu'à douze ans, et après seulement qu'ils ont été initiés par le gourou.

La cérémonie qui a lieu pour cela s'appelle dikcha. Elle consiste à prononcer sur le néophyte plusieurs mentrams ou prières adaptées à la circonstance, et à lui donner tout bas à Toreille quelques instructions secrètes, mais le tout dans un langage qui le plus souvent n'est pas même compris de celui qui préside à la cérémonie.

Après le dikcha, le nouvel adepte acquiert un droit perpétuel à tous les privilèges de la secte dans laquelle il a été incorporé. Des personnes de toutes les castes peuvent être admises dans la secte de Siva et porter ensuite les marques distinctives de leur initiation. Les pariahs et les chakilys ou savetiers ne sont pas exclus de cette faveur; il en de même pour les vichnouvistes.

Dans rindoustan, ces coutumes de Ceylan sont considérées avec horreur; aussi les Indous ont-ils l'habitude de désigner les Malabares qui

ont émigré dans cette île sous le nom de tchandalas, ou gens des castes mêlées.

L'initiation de nouveaux adeptes dans la secte de Siva est en général assez rare, cependant, parmi ces Cyngalais d'origine malabare, car en s'y affiliant on est obligé de renoncer pour toujours à l'usage^de la viande et à celui des liqueurs enivrantes ; les basses tribus, où l'on en fait publiquement usage, trouvent ces conditions trop dures, aussi ne voit-on guère de gens de caste infime se présenter à l'initiation.

Les nouveaux adeptes abondent au contraire chez les vichnouvistes, qui permettent l'usage et' l'abus de toutes ces choses.

Il n'est pas rare de voir des individus passer d'une secte dans l'autre, suivant que leurs intérêts l'exigent et quelquefois par simple caprice. L'une et l'autre secte admettent sans difficulté et sans examen ces transfuges; on rencontre même quelquefois des manières de missionnaires qui parcourent le pays pour faire des prosélytes, portant avec eux des prières dont les vertus merveilleuses rendent l'ouïe aux sourds, la vue aux aveugles, etc., il y en a pour tous les maux qui désolent l'humanité... N'allez point révoquer cela en doute, vous vous attireriez immédiatement une malédiction terrible, qui pour le moins vous changerait en serpent ou en bête fauve.

l86 VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS.

Et tous les Indous, non-seulement à Ceylan, mais du cap Comorin à l'Himalaya, croient aveuglément au pouvoir des mentrams- et à toutes ces guérisons merveilleuses.

Ces pandarons portent constamment avec eux de bonnes provisions d'eau du Gange, ou qu'ils donnent comme telle...

L'eau du Gange n'a pas sa pareille dans le monde ; tandis que les eaux qu'on voit ailleurs ratent généralement leur effet devant les incrédules , celle-là a la propriété de dessiller les yeux des pécheurs les plus endurcis...

Il arrive parfois, chose assez singulière, que le mari appartient à la secte de Vichnou et porte le nahmam, tandis que la femme appartient à celle de Si va et porte* le lingam. Cependant cette divergence d'opinions religieuses ne trouble en aucune manière la paix du ménage; chacun des conjoints suit paisiblement les pratiques de sa croyance, il adore à sa manière le dieu dont il a fait choix, sans que jamais un des deux s'avise d'y trouver à redire.

C'est là une des différences les plus extraordinaires qu'on puisse remarquer entre les sectateurs du brahmanisme à Ceylan et dans l'Inde.

Dans l'Inde, nul ne peut épouser une femme en dehors de sa caste et de sa croy::rice.

Quoi qu'il en soit, chaque secte ne s'en ap-

plique pas moins à exalter le dieu qu'elle honore et à rabaisser celui de la secte opposée.

Les vichnouvistes prétendent que c'est aux soins du leur qu'on doit la conservation de tout ce qui existe, que c'est de lui seul que Siva tire sa puissance, puisqu'il a été sauvé par lui en maintes circonstances où il n'eût pu, sans son secours, éviter une perte certaine.

Les sivaïstes, au contraire, soutiennent que Vichnou n'est rien et n'a jamais fait que des bassesses capables de l'avilir et de le rendre odieux; ils prouvent leurs dires à Taide d'une foule d'histoires où ils font jouer au dieu un rôle ridicule et obscène, et ils concluent en soutenant que Siva mérite seul les adorations des hommes.

Ces querelles de boutique, qui ne cachent le plus souvent qu'une question de gros sous, car chacun ne veut en résumé qu'attirer dans son temple le plus de fidèles et d'offrandes possible, se terminent parfois par des combats singuliers entre les prêtres de deux pagodes rivales, dans lesquels les pauvres diables, en invoquant le secours de leur dieu, cherchent à démontrer sa puissance à la force du poignet.

Les nombreuses bandes de religieux mendiants des deux sectes sont surtout promptes à provoquer ces altercations.

On voit souvent ces fanatiques former des at-

l88 VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS.

troupements pour soutenir de part et d'autre la préexcellence de leur cuite, et là s'accabler des injures les plus atroces et les plus dégoûtantes; ils vomissent également un torrent d'imprécations contre les dieux adverses, et finissent par en venir aux mains.

Fort heureusement le champ de bataille est rarement arrosé de leur sang, le tout se borne à force coups de poings donnés et reçus, à des turbans jetés par terre et à des vêtements déchirés. Quand les combattants se séparent, leurs dévots mutuels se hâtent de panser leurs blessures et de remplacer les pièces de toile qui leur servent de vêtement par des neuves...

Je reviens au Pahvadam.

« Cette cérémonie, dit Dubois, n'a lieu que dans les cas graves, lorsqu'il s'agit d'obtenir réparation d'une injure faite à un membre de la secte, et qui serait censée rejaillir sur tous. Rien de plus sérieux que ce sacrifice expiatoire, car il consiste à immoler une victime humaine et à la ressusciter ensuite.

Lorsqu'on apprend que quelqu'un a donné lieu au pahvadam, les vichnounistes se rendent en foule, de tous les côtés, à la maison du coupable, autour de laquelle ils se trouvent quelquefois rassemblés au nombre de plusieurs milliers; chacun est muni de sa plaque de bronze et

de son sangou. On commence par attacher à un arbre celui qui est le sujet de cet attroupement, en dresse ensuite à peu de distance une petite tente qui est aussitôt entourée de plusieurs rangs de sectaires, les chefs choisissent ensuite un vichnouviste qui consente à être immolé et ils le font voir à la foule des curieux qui sont venus pour être témoins de ce spectacle.

Après lui avoir fait au bras une légère incision par laquelle le sang coule, la victime paraît s'affaiblir, tombe parterre et reste sans mouvement. On transporte le prétendu mort dans la tente dressée pour cela et autour de laquelle se rangent des vichnouvistes qui ont soin de ne laisser approcher aucune personne étrangère à leur secte ; les autres cernent la maison de celui qui a donné lieu à la cérémonie. Tous ensemble poussent continuellement des cris et des hurlements effroyables qui, joints au bruit retentissant des plaques de bronze, aux sons rauques et lugubres dessangous (trompe brahmanique), produisent une confusion et un vacarme impossible à supporter.

Ce tintamarre épouvantable continue jusqu'à ce que la personne qui en est Tobjet ait payé Famende qui lui a été imposée et qui, ordinairement, excède de beaucoup ses facultés.

Cependant les habitants du village et ceux des

environs, excédés, et n'y pouvant plus tenir, entrent en négociation avec les chefs de ces frénétiques, leur payent une partie de ce qu'ils exigent du coupable, les supplient de terminer vite la cérémonie du pahvadam et de se retirer chacun chez eux. Lorsqu'ils sont satisfaits, les chefs se rendent auprès de la tente et ressuscitent le prétendu mort. Pour opérer ce miracle, on fait une incision à la cuisse de l'un des leurs-, le sang qui en découle est recueilli dans un vase et l'on arrose le corps de la victime ; par la vertu de cette simple aspersion, le mort simulé reprend vie aussitôt et se porte le mieux du monde. On le fait voir alors aux spectateurs qui tous paraissent bien convaincus de la réalité de cette merveilleuse résurrection.

Après la cérémonie, pour consommer l'expiation du crime ou de l'insulte qui l'a occasionnée, on donne avec le produit de l'amende un grand repas, et l'on se sépare enfin dès qu'il est fini. »

C'est ainsi, d'après l'illustre voyageur que je viens de citer, que se passe dans le sud de l'Indoustan la cérémonie du pahvadam. A Ceylan, on y ajoute une variante qui n'est point trèsprisée de celui qui a commis le crime que l'on veut punir. Pendant que le compère fait le mort, on allume un grand feu à une distance raisonnable, tout autour de l'arbre auquel est attaché

le coupable, et de moment en moment un brahme se détache du groupe des musiciens et des hurleurs et rapproche du patient les tisons enflammés. Cette ingénieuse précaution a pour but de hâter le payement de l'amende, que la troupe de moines mendiants dépensera le soir même en orgies.

A rissue de notre déjeuner, la troupe des Vichnou-Baktas nous régala de leur pieux exercice, car ces simagrées et ces tours de charlatans sont comme toujours placés sous régide de Tîdée religieuse.

Voici le fait qui avait donné lieu à cette expiation :

Un jeune homme du nom de Salvanayeir- Modeliar, de caste vellaja, qui est une des plus relevées de l'Inde, avait revêtu la veille, en cachette, le costume jaune des djangoumas ou chefs de ces prêtres mendiants, et après s'être couvert de poussière, son bâton et son aiguière à la main, il s'en était allé dans un petit village de l'autre versant de la montagne jouer le rôle d'un pèlerin retour du Gange, après avoir distribué force amulettes et donné à chacun quelques gouttes de l'eau miraculeuse du fleuve sacré, il s'en était allé sur le soir exercer son droit (ïhospitalité chez un jeune brahme nouvellement marié, qui possédait une femme char-

mante. Selon Tusage, le mari quitta immédiatement sa maison, remerciant le ciel de la bonne aubaine qu'il lui envoyait et de l'honneur que la présence d'un aussi saint personnage allait faire rejaillir sur toute sa famille.

Le mauvais sujet joua fort bien son rôle et usa de toutes les privautés auxquelles sa situation lui donnait droit.

Le lendemain matin, comme il s'apprêtait à partir, malgré les supplications du mari , qui l'engageait à prolonger son séjour, la fraude fut découverte par l'arrivée d'une troupe de véritables djangoumas; grande colère de part et d'autre, le mari d'avoir cédé son logis et sa fçmme à un faux pèlerin, les djangoumas de ce qu'un intrus avait osé usurper leur costume et abusé de leurs privilèges.

On s'empara immédiatement du jeune homme et on l'amena à Palambatta, suivi de tous les habitants du village qu'il avait choisi comme théâtre de ses exploits.

Salvanayen-Modeliar appartenait à une des plus riches familles du pays ; aussi, dès que le farceur chargé de faire le mort se fut étendu sur le sol et que la première flamme eut jailli du bûcher improvisé, l'amende qui avait été imposée fut immédiatement payée et le patient délivré ; mais si la cérémonie ne fut point très-com-

vGooQÏe

plète de ce côté, le père du faux djangoumas se chargea d'y ajouter un épisode. Ayant pris un rotin, il se mit a frapper sur les pieds de son fils avec un acharnement tel, que le sang jaillit bientôt de toute part.

Quelque douloureux que fut pour nous ce spectacle, nous nous gardâmes bien d'intervenir; une parole de nous n'eût fait qu'augmenter la durée et la rigueur du supplice.

L'autorité du père de famille est à ce point respectée dans rinde que ce dernier, brisât-il bras et jambes à son fils, pas une parole de blâme ne serait prononcée par les spectateurs, et il n'est pas jusqu'au patient lui-même qui ne trouverait fort mauvais qu'un étranger se mêlât de ses affaires de famille.

Après le préjudice religieux, que les cafards de djangoumas prétendaient avoir reçu dans cette usurpation de leur droit de Jambage^ il fallut aussi réparer le préjudice matériel causé au brahme et à sa jeune femme. Le tribunal de la caste, composé de tous les anciens, se réunit et, après avoir entendu la déposition des deux époux, condamna Salvanayen à payer sur Pheure la somme de mille roupies à ceux qu'il avait trompés. Son père s'exécuta immédiatement.

Pendant qu'on procédait au jugement de celte

singulière affaire, sous un grand tamarinier planté au milieu de la place du village, je regardai curieusement la femme du brahme que Ton obligea, sans doute pour bien apprécier le dommage, à raconter, par le menu, tout ce qui était arrivé pendant la fameuse nuit que le prétendu pèlerin avait passé près d^elle ; il ne me parut pas dans ses dépositions qu'elle lui gardât un bien forte rancune, et chaque fois qu'elle fut obligée de jeter les yeux sur le pauvre diable qui geignait dans un coin, il me sembla que son regard était plutôt chargé de tendre compassion que de colère... Les trois quarts de ces djangoumas qui parcourent les campagnes sont vieux, malpropres et souvent attaqués d'éléphantiasis, et la charmante créature devait en secret savoir gré au Vellaja, de sa jeunesse et de sa bonne mine.

Sur les trois heures, le soleil diminuant un peu d'intensité, nous reprîmes nos montures et, guidés par Ramassamy, nous pénétrâmes dans la gorge de Kaltna.

Au bout d'une heure environ, nous dûmes abandonner nos chevaux. La forêt commençait avec son mystérieux fouillis de lianes, de plantes grimpantes, de bambous et de multipliants gigantesques, praticable seulement pour les piétons.

• VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. igS

Nous n'avions pas fait cinquante pas que nous marchions sur un épais tapis de mousse et de détritus séculaires ; une fraîcheur, toute chargée de senteurs des cannelliers et des salsepareilles sauvages qui croissaient autour de nous, avait remplacé les chaudes exhalaisons de la plaine, pas un rayon de soleil ne parvenait à percer la voûte de feuillage qui s'étendait sur nos têtes, et la lumière qui se tamisait en vert de différentes nuances donnait à tous les objets les plus singuliers aspects. Parfois, au milieu d'un massif, un trou sombre, mais régulier, se découpait dans la verdure... c'était le passage d'une panthère ou d'un jaguar, et peut-être, de sa tanière peu éloignée, le fauve grondait-il sourdement aux bruits qui lui signalaient notre présence.

Nous montions insensiblement, en suivant une pente douce mais constante , et l'idée ne nous venait pas d'échanger une parole au milieu des impressions diverses inspirées par la grandiose nature qui nous entourait. Tout un monde extraordinaire vivait au-dessus de nous, des milliers de grands singés noirs à colliers blancs, suspendus aux lianes et aux branches, nous regardaient passer avec un étonnement méditatif, pendant que des oiseaux de toutes nuances, que nous dérangions dans leur sieste, sous la feuille où ils avaient cherché un abri contre la chaleur,

igÔ VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. •

s^enfonçaient avec des cris aigus plus avant dans le fourré. Les rats palmistes., sorte de petits écureuils gris , sautaient Joyeusement en se poursuivant d'un arbre à un autre, choquant parlbis dans leur course rapide ces grands papillons de bois aux nuances tendres et chatoyantes, qui s'attachent à Técorce des cannelliers pour en respirer les parfums et qu'on prendrait pour des fleurs. De temps à autre un ÇDbra-capel ou un trigonocéphale surgissaient précipitamment devant nous, mais ce n'était qu'un éclair et la bête immonde plongeait immédiatement dans les hautes herbes.

Cependant, la lumière sembla revêtir peu à peu des teintes moins sombres et bientôt les fauillages supérieurs laissèrent filtrer quelques rayons de soleil.

Mon compagnon s'arrêta :

— Apprêtez votre arme , me dit-il , nous ne sommes pas à deux «ents mètres du petit lac où les hérons roses se livrent d'ordinaire à leurs ébats et nous n'avons qu'un coup à tirer.

Sur l'ordre de son maître, Ramassamy se glissa devant nous et se mit à ramper sur la mousse pour nous avertir de la présence du gibier convoité.

En arrivant au sommet du versant, je ne pus retenir un cri d'admiration , immédiatement

VOYxiGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. I97

réprimé par un signe de mon ami. Le speaacle que nous avions sous les yeux était d'une magnificence à défier tous les rêves de l'imagination, toutes les ressources de la palette la plus habile.

Derrière nous, la forêt, pleine de mystérieux attraits, descendait avec ses cascades de fleurs et de feuillages variés, le long dé la montagne; en face, sur un petit plateau, un lac d'un quart de mille de large environ, que nous apercevions à travers les feuilles de jeunes pendanus et de palmiers nains qui croissaient sur ses bords, s'adossait d'un côté à un versant boisé plus élevé encore que celui que nous venions de parcourir, et de l'autre, au bout d'une gorge étroite, déversait à pic dans une vallée, ses eaux qui,* après s'être précipitées par nappe, se changeaient en une espèce de pluie torrentielle, rebondissaient en mousse éclatante, et finissaient par former à sept à huit cents mètres de profondeur un ruisseau tranquille, qui serpentait au loin comme un ruban d'argent... Et tout cela était animé par ce soleil de l'équateur, qui étend sur tout ce qu'il touche un incomparable manteau d'or et de lumière.

Sur la rive éclairée du lac, des centaines de hérons, au plumage rose et tendre, étaient en train de pêcher au milieu des nénuphars bleus, qui émergeaient de l'eau en tous sens.

igS VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS.

Nous venions aborder au coin de la cascade et, abrités par des massifs d'arbustes, nous commençâmes à contourner par la droite la nappe tranquille, pour arriver à une portée de fusil des magnifiques échassiers, qui continuaient leur jeu sans se douter de notre présence.

Nous avions fait à peine le tiers du chemin lorsqu'un hurlement rauque et prolongé s'éleva du fond de la vallée qui recevait les eaux du lac ; instinctivement nous nous arrêtâmes , nous interrogeant mutuellement du regard...

— C'est le cri de l'éléphant sauvage, fit Ramassamy à voix basse.

Au même instant éclata le plus étrange de tous les concerts...

— Ils sont plusieurs, continua l'Indou, et c'est sans doute la rencontre de quelque jaguar qui les a mis en émoi.

Il ne fallait plus songer à notre chasse... les hérons commençaient à s'agiter sur la berge et bientôt nous les vîmes s'enlever un à un d'un vol pesant et disparaître derrière le versant supérieur de la montagne.

Les cris continuaient de plus belle et montaient jusqu'à nous, multipliés à l'infini par les échos des vallées; on eût dit qu'un troupeau entier de ces majestueux animaux était aux prises avec un ennemi inconnu.

— Nous ne regretterons pas notre partie interrompue, me dit mon compagnon, car si je ne me trompe, nous allons, sans courir le moindre risque, jouir d^un spectacle bien autrement imposant. Les éléphants sont certainement en nombre au pied de la cascade et un motif sérieux doit exciter leur colère.

— Pensez-vous que nous puissions approcher d'eux sans être découverts? répondis-je.

— Nous les dominerons de toute la hauteur des roches escarpées sur lesquelles se précipitent les eaux du lac, et quand bien même ils viendraient à nous apercevoir, nous n'aurions aucun danger à redouter, de cette forteresse inaccessible, n'est-ce pas ton avis, Ramassamy?

— Oui, Saëb, fit simplement Tlndou, qui prit aussitôt les devants pour inspecter la route; mais il faut nous hâter, car le soleil baisse rapidement à rhorizon. .

Nous n'avions plus aucun motif pour dissimuler notre présence, et quittant les massifs nous revînmes sur nos pas en suivant la berge du lac. Arrivés près des chutes, nous nous glissâmes en rampant sur un énorme quartier de granit, dont la masse suspendue sur Tabîme formait de notre côté une barrière naturelle, qui servait de digue au premier saut de la cascade. A peine dépassais-je de la tête l'extrémité du

rocher, qu'an éblouissement subit me força à me cramponner aux arbustes qui entouraient cette espèce d'observatoire et je fermais les j'^eux quelques instants pour ne pas céder à un insurmontable vertige qui m'attirait du côté de la nappe écumante. Les exclamations de mon ami, qui venait de prendre place à mes côtés, furent telles, que la curiosité vainquit l'émotion et de nouveau mes regards plongèrent avidement audessous de moi; un frisson d'admiration et d'horreur me parcourut tout le corps; aux pieds de cette série de cascades presque perpendiculaires, encaissées entre deux versants boisés de six à sept cents mètres environ, deux éléphants noirs se chargeaient avec fureur, et bien que leur taille fût considérablement diminuée par l'énorme distance qui nous séparait d'eux, nous ne perdions aucuns des détails de cette scène grandiose, encadrée par un des plus majestueux paysages qui soient au monde.

— C'est sans doute une femelle en belle humeur qui cause tout ce tapage, fît mon ami!...

Les colosses sautaient dans les hautes herbes, la trompe relevée, les défenses en avant, se portant des coups terribles, qu'ils paraissaient éviter avec une adresse surprenante et mêlant leur cri de rage au mugissement des flots. Ils paraissaient tous deux d'égale force, et comme

le combat ne faisait que de commencer, rien ne pouvait nous faire prévoir le dénoûment de cette lutte gigantesque. Nous étions là depuis* quelques minutes à peine, tout entiers à Témouvant spectacle qui se déroulait sous nos yeux lorsque Ramassamy dit à son maître :

— Saëb, nous n'avons plus qu'une demiheure de jour.

En entendant ces paroles, M. Duphot fit un rapide mouvement en arrière.

— Qu'avez-vous ? lui dis- je aussitôt.

— Alerte, mon cher ami, me répondît-il, avec une certaine nuance d'inquiétude, nous n'avons pas une minute à perdre, cette côte est infestée de jaguars et de panthères, et notre passage de la forêt ne s'effectuerait pas sans danger si nous nous laissions surprendre par la nuit. .

Je connaissais trop l'importance de cette observation pour ne pas me hâter de suivre mon compagnon, et après un dernier coup d'œii jeté aux sauvages lutteurs, nous nous dirigeâmes rapidement vers le petit sentier que nous avions déjà parcouru pour gravir les pentes escarpées qui conduisaient au lac.

Au bout de quelques minutes nous étions sous bois; le soleil, entièrement masqué parles hauteurs, ne laissait filtrer qu'une lumière à peine suffisante pour éclairer notre marche. Sous

Tombre qui croissait de minute en minute, les grands arbres prenaient des apparences fantastiques et Ton entendait déjà glapir dans les halliers les immondes chacals, qui n'attendent jamais la complète obscurité pour commencer leur chasse.

Je ne sais rien d'imposant comme la solitude des grandes forêts des tropiques à Fheure fugitive du crépuscule, les milliers d'oiseau qui s'y sont réfugiés pendant les heures chaudes du jour, retournent, dès que le soleil s'apaise, picorer dans les champs de riz, de maïs et de sorgho, €t le silence n'est plus troublé que par les rugissements des fauves qui s'apprêtent à prendre possession de leur domaine.

Fort heureusement, la descente s'opéra pour nous beaucoup plus rapidement que la montée, et aux dernières lueurs du jour nous galopions sur la route de Palambatta. Pendant toute la journée, ce qui est rare dans l'Inde, nous n'avions pas tiré un seul coup de fusil...

Les trois semaines que j'avais projeté de donner à mes amis s'écoulèrent avec une vitesse vertigineuse; chaque jour c'était une excursion nouvelle, un site admirable que nous allions visiter, en compagnie de l'éléphant Nijara qui était toujours l'enfant gâté de la maison. Mes aimables hôtes s'ingéniaient à inventer sans cesse de

VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. 2o3

nouvelles distractions , et quand Theure fatale de la séparation sonna, il m'eût fallu un séjour de plusieurs mois encore pour assister à Texécutien de tous les projets qu'*ils avaient formés. Malgré leurs prières, il me fut impossible de différer mon départ ; j'étais absent depuis plus de quatre mois, et bien que la durée de mon congé de santé fût à près laissée à mon appréciation, j'avais hâte de terminer mon voyage et de me trouver au sein de ma famille que j'avais laissée à Chandernagor.

La dernière soirée que nous passâmes ensemble fut triste... j'aurais voulu être déjà parti et esquiver l'heure du dernier adieu.

Nous ne nous couchâmes point, car j'avais résolu de me mettre en marche au milieu de la nuit, pour éviter les chaleurs accablantes du jour, et arriver à Pointe de Galles dans la matinée.

Je refusai la voiture que m'offrit M. Duphot, car il m'aurait fallu laisser mes hommes en arrière avec les approvisionnements et les munitions, et les gaillards s'étaient tellement relâchés sur la discipline à Kaltna, que je n^étais pas fâché de les avoir de suite sous la main.

Lorsque Amoudou vint m'annoncer que tout était prêt, je m'arrachai rapidement aux étrein-

tes pleines d'émotions de mes amis, et m'élançai dans ma charrette, en donnant Tordre à Kandassamy de pousser son attelage.

— Quand nous reverrons-nous î me cria M. Duphot dans un dernier adieu.

— Peut-être en France, lui dis-je.

— Peut-être jamais ! répondit sa gracieuse compagne.

Sous l'impulsion du vindicara, les deux bufflones avaient' pris le galop, et ces dernières paroles que j'avais entendues: « Peut-être jamais » pendant de longues heures me mordirent au cœur comme Técho d'un sinistre pressentiment...

Aujourd'hui que je mets en ordre ces notes de voyage, je ne puis songer sans une douleur profonde aux deux hôtes de la vallée de Kàltna. Emportés il y a près de huit ans par cette sinistre fièvre de l'île Maurice que les coolies, à l'expiration de leurs engagements, rapportent sur les plantations de Ceylan et de la côte malabare, une même tombe renferme leurs dé* pouilles sur les bords du Kalloo.

A u soleil levant, j'étais à Wiwellé, petit village de la côte ouest, assis coquettement sur le rivage au milieu de bosquets, de citronniers, de pendanus, de banians et de cocotiers. Une Ion-

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gue file d'indigènes des deax sexes, portant sur la tête de vastes corbeilles en rotin pleines de fruits, se dirigeaient du côté de Pointe de Galles, tandis que d'autres, sur les bords des petits ruisseaux, et des étangs consacrés, — accomplissaient leurs ablutions religieuses. L'Océan indien, légèrement agité par une légère brise de suroît^ envoyait les trois flots de sa barre s'échouer sur la plage, avec ce bruissement mélancolique si cher aux marins. Au loin des centaines de pêcheurs, debout sur leurs catimarons, chargés de ces langoustes violettes qu'on ne pêche qu'aux environs du cap Comorin et des récifs de Barbaryn, regagnaient la côte en dansant à la lame ; la trompe des padials rassemblant les éléphants et les bufflones laitières pour les conduire aux champs faisait entendre de tous côtés ses sons criards et monotones. . . et les teintes sombres de la nuit s'enfuyaient comme un rideau qu'on déroule devant les premiers rayons du jour.

Pendant que Kandassamy dételle ses animaux et les mène avec lui au bain, et qu'Amoudou marchande à un Macoua qui vient d'aborder quelques poissons qui vont composer mon carry du matin, l'instant me semble bon pour hasarder une petite explication... J'ai déjà eu l'occasion de dire que j'aimais peu les préfaces, il est si

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facile de causer en voyage, et j'en use quelquefois, en essayant de n'en point abuser. Et puis à quoi sert d'ordinaire une préface ? à dauber d'importance les critiques qui ont le malheur de ne pas être de votre avis !... En dehors des faits positifs et des livres de science pure où l'écrivain a le droit de se défendre, il me paraît de mauvais goût de s'insurger contre les jugements de la presse. Il se dégage de là une opinion publique presque toujours désintéressée, qui donne à l'écrivain sa véritable place, et quand ce dernier ne sait pas se la faire, c'est qu'en général il ne l'a pas méritée.

Il va de soi que par jugements désintéressés je n'entends pas ceux que les voyageurs ont l'habitude d'échanger entre eux; chacun veut avoir bien vu, et il n'y a pas sur le même point deux voyages qui se ressemblent... Que voulez- vous... il y a d'abord les voyageurs en chambre qui parcourent le monde à la suite des Anglais et des Américains ; pour eux l'Anglo-Saxon, qui est bien le plus personnel, le plus exclusif, le plus égoïste et le moins impartial, pour tout ce qui s'éloigne de ses coutumes nationales, qu'il y ait au monde, est le seul homme digne de foi parce qu'il écrit seulement les choses qu'il croit découvrir... A ces voyageurs fictifs et anglomanes je conseillerai de lire les différentes

« excursions and travels » en France qui se publient chaque année à Londres et à New- York. Ils apprendront à connaître leur pays sous un jour tout nouveau.

Ils y verront que la France est un pays de prostitution cosmopolite, où la vie de famille n'existe pas ;

Que les jeunes filles vont gagner leurs dots à Mabille ;

Et que les beautés faciles qui se promènent le soir sur les boulevards, sont la fine fleur de la distinction française.

Comme preuve de leurs dires londoniens et .

yankees ils citent nos romans obscènes, et nous traitent de « Brightness decay n^pourriture élégante.

Écrivent-ils sur leur pays, il faut entendre le concert de perfections qu'ils s'attribuent!... Pas un ne soulèvera le voile de cette honteuse et crapuleuse débauche qui ronge les 'grandes cités anglaises et américaines, débauche hypocrite qui s'exerce après boire, quand le soleil est couché, débauche tellement ignoble qu'on n'en pourrait parler même en la couvrant de fleurs.

Voulez- vous un fait ! un fait public qui vous fera juger de ce qu'on cache. . .

Il y a à San-Francisco, État de Californie,

dans une des plus belles rues de la ville, — Kerney-street — un établissement qui porte le nom de Bella-Union Théâtre.

C'est en effet un théâtre. On y distribue des billets à la porte... Prenez une loge et montez au lever du rideau; une troupe de danseuses envahit la scène ; après quelques entrechats, arrive Vencanteur (commissaire-priseur) qui prend le titre de marchand d'esclaves ; on croit d'abord à une épisode delà pièce... attendez un peu, une danseuse s'avance... five dollars!... ten dollars... twenty dollars, crie-t-on dans la salle... personne ne dit mot, adjugé... la danseuse disparaît avec un n« d'ordre. Où croyez-vous qu'elle va ?... Dans la loge garnie d'épais rideaux où se trouve le gentleman à qui on l'a adjugée! et la scène du slaves-market (marché aux esclaves) se continue jusqu'à épuisement de danseuses.

Je ne cite que ce fait, (far c'est le seul que j'oserais, dans un ouvrage de ce genre, offrir à des lecteurs français,... c'est le moins ignoble de tous ceux que j'ai notés, pendant les quatre séjours différentsque j'ai faits en Amérique; qu'on juge des autres.

Donc... voyageur en chambre, continuez votre besogne patriotique, continuez à rabaisser l'esprit français au profit de l'esprit anglo-saxon.

Donnez dans tous, les poufs de nos voisins,

c'est à la mode, on vous écoutera et on ne souscrira pas vingt-cinq centimes pour encourager, par exemple, les excursions, si scientifiques et si intelligemment faites de Soleillet, Tintrépide voyageur du Sahara!

Appelez vos héroïnes Haouda, ce qui signifie en indoustani palankin, sorte de caisse dans laquelle les voyageurs se placent sur le dos des éléphants ; ou bien encore Nagali (comme dans les Mystères de Tlnde), ce qui signifie en tamoul chaise percée^,., c'est comme cela que vous referez l'éducation géographique de la France, que vous inspirerez à vos enfants le goût des voyages... et que vous ferez rire de nousàTétranger.

Il y a ensuite les voyageurs de paquebots...

(seize heures d'arrêt dans chaque station) qui jugent de haut et sur la mine des gens toutes les civilisations qu'ils rencontrent ; puis enfin les voyageurs voyageant^ qui élisent domicile dans le pays qu'ils affectionnent, Tétudient à loisir et ne s'en arrachent qu'avec peine, comme Soleillet, Rousselet, Anquetil et une foule d'autres... Gomment voulez- vous que ces derniers s'accordent avec les autres, qui voyagent dans les Magazines anglais et font le tour du monde dans l'omnibus de Paris- Auteuil, ou qui, voyageant réellement, ne font que suivre les sta-

tions de Steamers, de Marseille à Yokohama, et de Pointe de Galles à Sidney.... D'un côté comme de l'autre, on s'irrite facilement, le voyageur juge mal le voyageur, et nous n'avons à attendre d'impartialité que des critiques de la presse.

Ce hors-d'œuvre, Je dois l'avouer, n'est qu'un moyen d'arriver sournoisement non à protester contre les critiques qui ont accueilli mes pre» miers voyages (je n'ai eu en général qu'à me louer de la bienveillance qu'ils ont rencontrée) mais bien à faire une toute petite observation.

En décrivant d'après mes notes (si complètes que la plupart du temps je ne fais que copier), cette plage splendide deWiwellé, au soleil levant, je me suis arrêté tout d'un coup dans ma description, l'opinion de deux hommes de talent me revenant en mémoire m'a troublé dans mon travail.

En parlant de mes précédents voyages au pays des bayadères^ et au pays des perles^ M. Foucaux, professeur de sanscrit au collège de France, a dit : « L'auteur sait nous intéresser à ses récits et à ses aventures de voyage. On trouve dans ses ouvrages des pages vivement écrites auxquelles un esprit morose ne peut reprocher qu'aune couleur trop orientale. »

D'un autre côté, M. i. Assézat, des Débat s y

m'a reproché également de décrire cette nature de rOrient « avec trop de lyrisme. »

J'aurais mauvaise grâce à me plaindre d'une opinion, exprimée avec tant de courtoisie, je désire simplement faire observer, pour expliquer mon cas, que je décris une nature que j'aime passionnément, et que le climat, la végétation et le soleil de ces admirables contrées de l'Asie impriment à l'imagination de celui qui les a habitées des caractères propres, que rien plus tard ne saurait effacer.

Qu'on me permette de citer, sur ce point,.

M. de Humboldt.

« Il y a, dit l'illustre savant, quelque chose de si grand et de si puissant dans l'impression que fait la nature sous le climat des Indes, qu'après un séjour de quelques mois, on croit y avoir séjourné une longue suite d'années. Tout ea effet ici paraît neuf et merveilleux. Au milieu des champs, dans l'épaisseur des forêts, presque tous les souvenirs de l'Europe sont effacés. Car c'est la végétation surtout qui détermine le caractère du paysage ; c'est elle qui agit sur notre imagination par sa masse^ le contraste de ses formes et V éclat de ses couleurs. Plus les impressions sont fortes et neuves, plus elles affaiblissent les impressions antérieures, la force leur donne l'apparence de la durée. Le soleil n'é-

claire pas seulement, il colore les objets, il les enveloppe d'une vapeur légère, quî^ sans altérer la transparence de Tair, rend les teintes harmonieuses, adoucit les effets de la lumière, et répand dans la nature le talme qui se reflète dans notre âme. »

La vue de Tlnde arrache également au sceptique Jacquemont le cri suivant, qui, on peut Tavouer, ne manque pas de lyrisme!

« Quel ravissement nouveau! quel étonnement incrédule ! n'éprouve-t-on pas quand on descend pour la première fois sur la rive des tropiques ? Quelle impression profonde laisse à jamais dans Pâme d'un homme sensible aux beautés de la nature le premier tableau qu'il a contemplé du monde équinoxial ! »

Cène sont que des exclamations on arrive à

rétonnement incrédule l'impression ressentie

est d'autant plus vraie que Jacquemont, on le sait, n'était point facile àTadmiration.

Je vais maintenant, messieurs, pour dédommager le lecteur de ma pauvre description de Wiwellé, que votre souvenir m'a fait écourter, vous donner celle que fait d'une matinée dans l'Inde, M. de Waren, ancien officier français de l'armée anglo-indoue, qui est resté plus de trente ans dans ce pays sans pareil.

VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS» 2l3

Vous allez voir que ni vous ni le lecteur ne perdrez au change.

Je dormais encore quand, à trois heures du matin, mes bohis (porteurs de palanquin) soulevèrent ma couche, sans toutefois troubler mon sommeil qu'ils respectaient avec la bonhomie^ la tendresse innée de ce peuple simple et doux. Ils prirent un pas plus cadencé, leurs voix devinrent plus sourdement monotones, et ce ne fut que la délicieuse fraîcheur, qui précède immédiatement le lever du soleil, qui saisit mes membres et me tira de ma léthargie.

« Qu'elle est voluptueuse cette première heure de la matinée sous les tropiques! Que l'air est pur et embaumé ! que la matinée est gracieuse ! comme elle se pare successivement de toutes les couleurs du prisme avant de revêtir sa robe d'or ! Les eaux réfléchissent un ciel si bleu, et puis cette fraîcheur vierge que vous n'avez qu'un moment pour savourer, qui va vous quitter, qui vous échappe, mais qui vous baigne et vous caresse pour se faire plus regretter. Ce n'est qu'ici qu'on en apprécie toute la

grâce c'est au milieu de cette végétation

luxuriante que paissent d'innombrables troupeaux de daims, de cerfs, de sangliers ; c'est ici que bondit l'antilope, que le florican et l'outarde élèvent leur vol pesant, que des millions de

cailles et de perdrix, la perdrix peinte surtout, la plus délicieuse de toutes, s'appellent tout le jour. Des nuées de sarcelles, de canards, d'oies sauvages, de hérons, de cormorans s'abattent sur tous les étangs; chaque marais, chaque rizière fourmille de bécassines. Si vous suivez les bords ombragés d^un nuUah (ruisseau raviné) du milieu des arbustes en fleurs qui se balancent sur votre tête, un vol bruyant se fait entendre ; c'est le paon avec sa robe semée de pierreries, qui vous annonce le voisinage d'un gibier non moins beau mais plus dangereux, et vous avertit de couler une balle dans votre fusil. Effectivement, si vous regardez attentivement le sable du ruisseau dont vous suivez le cours, vous y trouverez les traces distinctes, encore fraîches peut-être, et profondément marquées, du roi des déserts. C'est une singulière coïncidence, mais elle est presque invariable, que partout où vous trouvez le paon, le tigre n'est pas loin. Ils préfèrent sans doute les mêmes localités, et l'épais feuillage qui convient à l'oiseau sert à cacher son terri* ble voisin aux yeux de ses victimes, jusqu'à la portée du bond fatal. Arrêtez-vous sur les bords charmants du Godavéry, c'est le fleuve aux amoureuses légendes : vous y verrez des jeunes filles apporter des fleurs dans une feuille de bananier, la poser doucement sur l'eau du bord^

VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS. 2l5

et la regarder fuir avec le courant. Elles attachent des craintes et des espérances superstitieuses au sort de leur offrande. Si la petite barque, qui porte leurs amours, chavire en peu d'instants, elles s'éloignent les yeux baignés de larmes ; si elle surnage jusqu'à perte de vue, elles reprennent le chemin du foyer maternel le pas léger et le cœur content. Qu'elles sont gracieuses ces filles de l'Inde ! l'Écriture sainte nous représente les femmes allant chaque soir remplir l'amphore au puits commun; cette coutume patriarcale existe encore dans tout l'Orient, mais surtout dans les campagnes; et que de fois, au déclin d'un jour brûlant, assis sur les degrés d'un réservoir, ai-je oublié les heures, en suivant du regard ces formes sveltes et élégantes, ce buste si parfaitement moulé, dont le daupettah , le vêtement des temps antiques, qui retombe sur l'épaule gauche, ne vous dérobe que la moitié après avoir serré la taille frêle et les seins arrondis. En vérité la jeune Indienne, dans son costume simple et primitif, comme l'oiseau dans son plumage, n'a rien à envier aux toilettes pompeuses et artificielles des grandes dames de nos salons. »

Voilà comment parlent de l'Inde les gens qui ont vécu ou voyagé longtemps dans le pays ! Qu'on me permette maintenant de donner

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à titre de comparaison deux descriptions de Madras, Tune empruntée à M. de Waren qui a vieilli dans Tlndoustan, et dont nul ne niera la compétence et le goût, et l'autre à MM. Gernuschi et Duret, qui ont parcouru l'Inde en trois mois, à grands renforts de steamer et de chemin de fer, juste le temps de sillonner la grande route banale de tous les excur sionistes.

Je commence par M. de Waren :

« Divisée en deux parties distinctes, la ville blanche et la ville noire, l'aspect de Madras est irrégulier, et singulièrement bizarre. C'est l'Europe et l'Asie séparées par une esplanade. Des casernes, des maisons à toits plats dans le genre espagnol, la plupart entourées de petits jardins et séparées par de belles rues ombragées de grands arbres; un palais, plusieurs églises, quelques monuments construits sur les plus beaux modèles de l'architecture grecque ; enfin une noble forteresse avec ses glacis, ses embrasures, ses canons, un murmure de vague qui résonne dans tout l'atmosphère, et qui vous suit en s'affaiblissant jusqu'à près d'une lieue : voilà la ville blanche.

Puis un immense village, où la vie fourmille^ des huttes entassées les unes sur les autres, des minarets, des pagodes, des mosquées ; ici tout un quartier dans le genre portugais, ailleurs une

maison isolée parmi les huttes, couverte en tuiles, mais bâtie d'un seul étage et peinte en bandes verticales de diverses couleurs (la vieille architecture polychrome de F Asie). Au-dessus les cocotiers élançant leurs gerbes empanachées, le tamarin, le pipuel, le figuier sacré s'appuyant à terre par vingt troncs vigoureux, formant des voûtes et secouant de ses vastes rameaux Tombre, la fraîcheur, le sommeil ; un peuple bronzé qui remue, qui dort, qui travaille, qui fume, qui fait ses ablutions, tout cela au milieu de la rue, voilà la ville noire. Enfin des avenues à perte de vue, larges, plantées des plus beaux arbres, et bordées de ces magnifiques habitations, de cette longue suite de palais, doriques, ioniques, corinthiens, ces temples d'Athènes qu'une belle pelouse, ornée de bosquets et de fleurs, met à Tabrî du bruit et de la poussière; voilà The

Garden^lsi délicieuse campagne de Madras

Les maisons de ces princes marchands présentent, quand on les éclaire pour le repas du soir, un spectacle grandiose et d'un éclat extra^ordinaire. Les salles offrent toujours les plus nobles dimensions. Il faut de Tair sous ce climat brûlant ; aussi le plafond s'élève, toutes les portes sont ouvertes, voilées seulement d'un rideau de gaze ou d'un léger tissu de bambou

pour en défendre l'entrée aux chauves-souris

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qui prennent possession de l'atmosphère au coucher du soleil; les murs sont généralement de stuc blanc fait avec des coquillages piles d'un reffet admirable. De distance en distance, des candélabres à plusieurs branches sont adaptés à la muraille, supportant des lampes de verre où brûle de Thuile de noix de coco, et d'où s'échappent dans tout lappartement des torrents de lumière. Les planchers sont couverts de nattes de rotin de Calcutta, fines, luisantés et polies, qu'un pied novice n'aime point à fouler, mais qui paraissent plus tard délicieuses par leur fraîcheur. Le rare ameublement est d'une somptueuse élégance; la variété et le nombre des domestiques, leur air grave et respectueux donnent une telle dignité à ces demeures

que vous vous croiriez dans un palais Le

lendemain, avant le lever du soleil, je fis une longue excursion dans la ville noire. Il me tardait de voir de près cette grande fourmilière humaine que la veille je n'avais fait qu'entrevoir en courant, d'assister à sa vie intime, de la surprendre à son lever. J'étais impatient de savoir aussi ce que c'était qu'une mosquée et une pagode^ choses dont j'avais lu bien des descriptions, mais dont je n'avais aucune idée bien définie- « A cette heure avancée^ une grande partie de la population, les pauvres de toutes les classes^

artisans, manœuvres, journaliers, dormaient encore en plein air, sur des nattes, et plus généralement sur la terre nue, chacun devant la porte de sa maison. Le turban sert d'oreiller aux hommes, les tresses de leurs cheveux aux femmes. Chacun dort, la figure couverte d'un coin de son vêtement : c'est pour se garantir de la rosée et des insectes. Le mari et la femme sont enveloppés dans la même pièce de toile, qui sert pendant le jour de jupon à la femme et pendant la nuit de couverture à tous les deux. Quelquefois deux ou trois couples des deux sexes, différentes générations d'une même famille sont ainsi rangés côte à côte. A mesure que la matinée s'avance, ces corps inclinés se relèvent, se dépouillent de leurs linceuls, la toilette commence, elle se fait en plein air ; la femme va chercher de l'eau qu'elle verse sur la tête et les épaules du mari accroupi; elle le lave, le frotte; elle huilera quelquefois tout son corps, peignera et tressera 5es cheveux, toujours très-longs, mais souvent réduits à une seule touffe au sommet de la tête ; enfin, selon qu'il sera sectateur de Brahma, de Vichnou ou de Siva, elle tracera sur son front différentes lignes verticales ou horizontales, blanches, jaunes et rouges, de couleurs extrêmement vives et éclatantes qui doivent indiquer sa caste. Cette opération terminée, le seigneur et

maître s'accroupit comme un singe sur le seuil de sa maison et fome gravement son houkah.

La femme, ou plutôt les femmes, car il en a généralement plusieurs, avant de s'occuper de leur propre toilette, balayent la maison, et la partie de la rue qui a servi de chambre à coucher, puis elles Tarrosent et badigeonnent les murailles de bouse de vache délayée avec de Teau. Il y a un double motif pour cet usage : la vache est un animal sacré, cette eau est donc leur eau bénite; et puis une raison de salubrité, cette préparation détruisant les miasmes et les insectes.

« Au milieu, au-dessus de ces groupes, devant îe seuil de chaque maison, le cocotier s'élance, le figuier sacré élève sa noble cime, les élégants mimosas penchent leur feuillage léger. Quelle richesse! quelle beauté de la nature!...

« Enfin le canon se fait entendre, c'est celui du fort Saint -George, qui proclame que le disque du soleil va paraître. Au même instant des voix sonores retentissent dans l'air. Du haut de chaque mosquée le muezzin appelle les croyants à l'azan (la prière) par la formule bien connue :

« La Allah il allah, Mahommed Russoul oullah !

« Il n'y a d'autre Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète. »

Je ne veux pas abuser de la citation, et suivre M. de Waren dans les descriptions qu'il vous donne des. mosquées musulmanes et des pagodes indoues, avec leurs coupoles, leurs minarets et leurs pyramides surchargées de sculptures... Voyons ce que cette nature grandiose, ces palais, ces temples, ce luxe oriental des demeures, ces immenses avenues garnies 'de cocotiers, de tamariniers et de banians ou figuiers des Indes, et ces mœurs étranges, ont pu inspirer aux seconds voyageurs.

« Madras, dit M. Théodore Duret, rhistcriographe du voyage, est une ville informe ; il ne semble pas qu'aucun plan y ait jamais présidé à l'agencement de quoi que ce soit. Les maisons habitées par les Européens sont éparses au milieu d'une sorte de bois, et c'est déjà une course que de passer de l'une à l'autre, c'est tout à fait un voyage que de se rendre de la ville où l'on réside à la ville où le jour se font les affaires. On ne va de Tune à l'autre qu'en traversant le vaste espace vide qui sert d'esplanade au fort Saint-George. Il y a la mer, puis une rivière, mais on a bâti la ville de telle façon qu'on ne les voit point. Les monuments et les moisons sont d'un style encore plus laid que dans les autres villes de l'Asie, bâties par les Anglais : et Dieu sait ce que cela veut dire.

« Madras est une de ces villes qui se sont faites à Taveugle, et où les quartiers se sont ajoutés les uns aux autres, parce qu'il fallait sans doute que dans cette partie de Plnde il y €Ût une ville quelconque bâtie quelque part.

Aucune ville maritime n'a une plus mauvaise situation. En face de Madras, la mer déferle sur la côte toute droite, sans qu'il y ait aucune espèce de port ou d'abri. Lorsque la tempête arrive, si les équipages ne coupent les câbles assez vite pour gagner la haute mer, les navires vont à la côte. Il y a quelques mois toute la flotte marchande, surprise par un coup de vent, a été jetée sur le quai. On y voit encore cinq ou six magnifiques navires à moitié dépecés, dont la carcasse grimace la nuit d'une façon sinistre.

« Le seul plaisir qu'une ville comme Madras réserve au voyageur est celui du départ. Un bateau des Messageries, à destination de Calcutta, fait escale. Nous nous précipitons à bord. »

Voilà tout ce que la vieille Madras , une des cités les plus pittoresques , les plus étranges de rindoustan, a su dire à ces messieurs. Il y a la mer... puis une rivière et des maisons fort laides. Hâtons-nous de filer!

Cela n'a rien d'étonnant, M. de Waren y est resté de longues années... ils y ont fait, eux...

un séjour de vingt-quatre heures, et se sont jt^r^cipités sur le premier navire qui passait.

Tout le voyage est dans cette gamme-là, ces messieurs se sont précipités partout, et comme ils n'ont rien vu, ils écrivent qu'il n'y a rien, et que ceux qui ont vu autre chose sont des voyageurs romanesques.

Voyageur romanesque M. de Humboldt.

Voyageur romanesque Victor Jacquemont.

Voyageur romanesque M. de Waren.

Que diriez-vous d'un Chinois qui, après être resté vingt-quatre heures au Grand-Hôtel, s'enfuirait de Paris en disant que le départ est le seul plaisir que cette ville lui ait procuré...

Eh bien! il est hors de doute que Madras, avec sa ceinture de vagues bleues, son éblouissant soleil, ses dômes, ses minarets, ses mosquées, ses pagodes indoues, ses grandes végétations, les charmes incomparables de sa ville indigène, où grouillent deux cent mille natifs à la peau bronzée, au costume pittoresque, avec ses coquettes villas au style oriental perdues sous bois, frappera cent fois plus les regards d'un Européen un peu sensible, comme dit Jacquemont, aux beautés de la nature tropicale, que notre grande capitale française, qui intéresse encore plus l'intelligence que les yeux, et ^ue l'on ne sait aimer, comme elle doit être ai-

mée (en dehors de la tourbe cosmopolite qui y apporte ses vices et nous en accuse), que auand on la connaît bien.

Après cela il y a des gens qui s'ennuieraient à Venise et à Rome, sous prétexte de réalisme.

J'abrège, car ce sujet m'entraînerait beaucoup trop loin... mais j'ai tenu une fois pour toutes à m'expliquer sur ce point que j'avais déjà effleuré autre part, et à prouver que des hommes éminents dont on peut suivre les traces ont avoué franchement leur admiration pour l'Inde et ne se sont pas crus obligés de la traduire en style de gratid4ivre.

Ce sont précisément ces grandes végétations des tropiques, ces incomparables spectacles de la nature, décrits avec tant d'enthousiasme par ces illustres devanciers , qui m'ont le plus séduit; ce sont les mœurs intimes auxquelles m'ont initié mes fonctions, les ruines d'un autre âge embellies par la poésie et la légende, qui m'ont le plus attiré, les jungles et les forêts mystérieuses que j'ai le plus aimé à parcourir.. • et je décris ce que j'ai senti et vu, comme je l'ai vu et senti...

Ces messieurs prétendent encore qu'ils n'ont trouvé sur leur route ni merveilleux, ni apen^ t tires extraordinaires; que tout cela est le fruit de V imagination de certains voyageurs^

et s^ évanouit à mesure qu'on touche les lieux, . .

Qu'appellent-ils donc merveilleux et aventures extraordinaires?...

Sont-ce les chasses aux tigres, aux caïmans, aux éléphants sauvages, aux rhinocéros, etc..

Eh! bon Dieu! que ne s'arrêtaient-ils à Chandernagor, au lieu de se précipiter toujours ! On ne chasse pas en steamer ou en chemin de fer; que n'allaient-ils trouver M. Courjon, un de nos compatriotes et l'homme le plus royalement hospitalier de l'Indoustan (qu'ils retiennent l'adresse pour un prochain voyage), il se serait fait un plaisir de les mettre à dos d'éléphant, en pleines jungles, au milieu d'une demi-douzaine de tigres, sur lesquels ils eussent pu expérimenter la sûreté de leur coup d'œil et la fermeté de leur main... Des caïmans? ils en eussent rencontré partout, cette chasse est à peu près aussi vulgaire dans l'Inde que celle des canards sauvages en Europe... et quant aux éléphants, prétendront-ils qu'il n'y en a pas dans l'Inde... ou bien soutiendront-ils, parce qu'ils ne s'y sont pas hasardés, que ces chasscs-là peuvent se faire sans danger et sans aventures ?

Voyez-vous bien ce financier voyageur et son historiographe, traversant l'Inde en chemin de fer, sur la route banale des colporteurs, et s'étonnant de ne pas rencontrer des aventures mer-

veilleuses et des chasses émouvantes, dans les gares, à l'hôtel Wilson à Calcutta, ou sur les gradins des Gâthes de Bénarès, et prétendant que tout ce qu'on raconte de merveilleux sur cette contrée n'est qu'imagination de conteur.

Si ces messieurs disaient simplement qu'ils n'ont rien vu... on trouverait cela tout naturel, eu égard au genre d'excursion à toute vapeur qu'ils se sont octroyé! et je me garderais bien de souffler mot. Mais où ils me paraissent complètement dépasser leur rôle de touriste à la course^ c'est quand ils soutiennent que les autres n'ont pas plus vu qu'eux.

Dans l'admirable ouvrage V Univers pitto^ rcsqiie^ publié par les Didot*, M. Dubois de Jaucigny, ancien aide de camp du nabab d'Aoude, termine une notice sur Ceylan par ces réflexions :

« Après cet aperçu très-général sur le climat de cette île magnifique^ nous aurions vivement désiré pouvoir entrer dans quelques détails sur ses productions, qui offrent des objets d'étude

I. Ce monument d'histoire, de géographie et d'ethnographie universelle, dont toutes les parties sont écrites par des hommes compétents qui ont longtemps habité les contrées dont ils parient, devrait se trouver dans toutes les bibliothèques des pères de famille, soucieux de compléter les études de leurs enfants par des notions saines, exactes et sérieuses sur tous les peuples du globe.

^du plus haut intérêt dans les trois règnes. Nous devons néanmoins nous résigner à renvoyer pour ces détails à l'ouvrage de Pridham. Nous Tappellerons seulement que Ceylan a été renommée de tout temps pour ses perles, ses opales, sa cannelle et ses éléphants ; et afin de donner à nos lecteurs une idée de Tinnombrable quantité de ces animaux, nous mentionnerons, en terminant, qu'un Anglais, le major Rogers, le plus infatigable chasseur et la meilleure carabine dont les annales du Sport ^ aux Indes anglaises, aient jamais fait mention, atteint mortellement par la foudre, il y a deux ans, après avoir miraculeusement échappé dans une infinité de rencontres avec ces géants des forêts, avait à lui seul tué deux mille éléphants avant de cesser de chasser et de vivre. »

Ces messieurs prétendront -ils que Rogers avait tué ces deux mille éléphants, au milieu des jungles et des forêts impénétrables, sans avoir •aucune aventure merveilleuse à conter, et qu'il avait échappé miraculeusement à ces deux mille rencontres sans courir plus de risques qu'en chassant des lapins de garenne dans la forêt de Fontainebleau ?

Quoi! voilà un coin du globe où les animaux inoffensifs de nos climats sont remplacés par des tigres, des jaguars, des léopards, des panthères,

des rhinocéros, des éléphants, des buffles sauvages, des boas, des alligators, sans parler des serpents les plus dangereux qui fourmillent dans les hautes herbes, et vous traiteriez de fables les récits des voyageurs qui, au lieu de se bercer comme vous en railway et en steamer, ont parcouru à pied ces sauvages contrées ?. • .

Quant aux mœurs si curieuses des populations qui les habitent : musulmanes, îndoues de vieilles races, afghanes, sikhes, mahrattes, malabares, tamoules et cyngalaises, avec leurs croyances, leurs préjugés, leurs superstitions, leurs castes, leurs temples, leurs harems, leurs bayadères, leurs nautchwys, leurs pénitents, leurs moines mendiants, leurs fakirs, leurs charmeurs, leurs grandes fêtes religieuses et leurs pariahs, pensez* vous donc qu'il n'y a rien de merveilleux à en conter, parce qu'ignorant la langue de ces peuples, et tout frais émoulus du boulevard, vous vous êtes pendant trois mois, froids, sceptiques, et ennuyés, précipités d'une station à une autre en regardant curieusement par la fenêtre de vos véhicules.. Mon Dieu, que vous avez dû être fatigués, et comme je comprends que l'Inde vous ait agacés, énervés et remplis de mauvaise humeur... Quel supplice, avec quarante à quarante-cinq degrés de chaleur, que d'avaler ce long itinéraire ^n si peu de temps et de se faire

ballotter dans les boîtes des cars anglais

vrai, je ne voudrais pas rimposer à mon plus cruel ennemi. Et chose étonnante, les rhinocéros, les éléphants, les bayadères, les fakirs, ne sont pas venus vous rendre visite dans vos wagons... amère déception ! vous qui étiez partis pour en voir

Et puis, comme les deux ou trois rajahs que vous avez visités par hasard sont ridicules, n'estce pas ? Je copie les impressions que vous ont laissées leurs palais.

« Dans rintérieur, les salles d'audience et de réception qu'on visite sont meublées d'une façon qui force à rire. Cest un incroyable assemblage de bimbeloterie européenne: des verres de quatre sous, des pendules de Nuremberg, des joujoux de la foire de Saînt-Cloud. »

Cela vise à l'esprit, mais n'est pas d'un

caractère large et observateur Pourquoi,

avant d'écrire ces paroles, n'avoir pas réfléchi : qu'un Indou se tiendrait les côtes également, s'il se trouvait en face de tous les magots, poussahs, bonshommes, boîtes en paille, poteries fêlées, et autres brimborions de l'extrême Orient, que l'Européen met précieusement sous globe dans son salon... Vous-mêmes n'en avez-vous pas rapporté une cargaison ?

Heureusement que l'Inde a, pour se consoler,

23o VOYAGE AU PAYS DES ÉLÉPHANTS.

Tamour et Tadmiration des Dubois de Jaucîgny, des de Waren, des Victor Jacquemont et des Humboldt, des Anquetîl et des Rousselet.

Pensera-t-on que je m'exprime ainsi, sur le compte de ces deux touristes, qui s'intitulent réalistes parce qu'ils n'ont découvert à Madras autre chose que la mer^ une rivière^ et le plaisir d'en partir... par amour-propre de voyageur qui veut soutenir ses dires ? Oh ! mon Dieu non I et en voici la preuve :

M. Thomas Anquetil, que j'ai par deux fois nommé dans cet ouvrage, dans son livre d'Aventures et chasse dans Vextrême Orient^ à propos des alligators de Geylan, que j'avais malencontreusement appelés caïmans, m'a égratigné quelque peu; cela ne m'empêche pas de dire que M. Anquetil est un des rares voyageurs de ce temps-ci, qui ont su voyager^ et que quand je relis ses livres, peut être un peu diffus, mais vrais dans toutes leurs parties, les grands bois, les jungles mystérieuses, les fleuves majestueux, les paysages tout baignés de lumières où les grands fauves s'abritent sous les lianes en fleurs, où chantent le boul-boul et le rossignol malabare... m' apparaissent comme en un songe rapide.... et tout rêveur, en feuilletant ces pages, je revois les côtes de Goromandel et de Birmanie, le golfe du Bengale, et toutes les con-

trées de ce vieil Indoustan que j'ai tant aimées ! Je prie le lecteur de m'^excuser si, sans crier gare, j'ai profité de ma station à Wiwellé pour lui glisser une manière de préface, qu'il n'aurait peut-être pas lue en tête du livre. . . .

Je quittai Wiwellé sur les sept heures du matin, et à dix j'arrivais à Pointe de Galles, après avoir traversé le Goundoura, rivière d'une certaine importance qui se jette dans l'Océan à Mahamodéré.

Le Labourdonnais des Messageries maritimes, commandé par le lieutenant de vaisseau Rapatel, avec qui j'avais fait déjà plusieurs traversées, donnait en ce moment dans lapasse, je courus sur le pont pour assister à son mouillage.

Il apportait la malle de Calcutta, Madras et Pondichéry pour la Chine et T Europe, et je comptais bien trouver quelques lettres à mon adresse.

Il est une chose dont je ne saurais trop louer les Anglais, et l'on peut me croire lorsque je parle d'eux en ces termes, car je ne suis pas coutumier du fait, leur service de poste est si admirablement organisé dans l'Inde entière et à Ceylan que les voyageurs ne sont pas, comme ceux qui parcourent le centre Afrique, dans des inquiétudes continuelles sur les êtres qui leur

sont chers. Indiquez à ceux avec qui vous correspondez votre itinéraire, suivez-le exactement, et il n'est si petit village, perdu dans les jungles ou les forêts, où vous ne receviez très-exactement vos lettres. Elles vont d'abord au chefieu de la province, de là elles sont expédiées dans chaque district, où elles sont confiées' à des coureurs de la caste des Robis, qui font vingtcinq lieues par jour, et les rendent si fidèlement à destination que le Post-master général de la présidence de Madras m'affirmait, un jour, qu'il ne connaissait pas d'exemple d'une lettre soustraite ou perdue. Pour le service des côtes, de l'extrême Orient et de l'Europe, la poste est confiée aux navires qui partent les premiers quelle que soit leur nationalité, car l'intérêt de la rapidité des correspondances, si utile pour le commerce, passe avant toute autre considération.

Ainsi le Labour dojtnai s ^ navire français, qui partait le même jour que VOriental^ steamer de la Compagnie anglaise, avait reçu tout le courrier, parce qu'il s'était trouvé en mesure de quitter Calcutta, trois heures avant son concurrent.

A trois portées de fusil du rivage environ, le magnifique paquebot, qui glissait majestueusement sur les eaux, laissa tomber son ancre, en l'appuyant d'un coup de canon, et s'arrêta.

— Voulez-vous venir à bord ? me dit M. Aubert, agent des Messageries auquel j'avais été présenté lors de mon précédent voyage, par mon ami de Poli, le commissaire à^V Erymanthe ; et avec qui je venais de renouer connaissance.

— Volontiers, répondis-je... et je sautai dans Tembarcation toute parée, qui partit comme un trait.

Sans en demander la permission, Amoudou m'avait suivi.

Nous n'étions pas éloignés de vingt-cinq brasses que mon Nubien, qui n'avait pas desserré les dents depuis notre départ de Kaltna, poussa une bruyante exclamation, suivie d'un de ces rires immodérés qui étaient chez lui le signe de la joie la plus vive.

— Saëb. me dit-il entre deux accès, regardez ! Antînou est sur le bateau des blancs !

— Quel Antinou?

— Antinou de Pondichéry, Antinou de Mati Lafargç. (Mati, lire monsieur dans le langage d'Amoudou.)

Antoine ou Antinou, comme l'appelait Amoudou, était un Indou de race mahratte au service de M. Lafarge, mon meilleur ami, substitut du procureur général à Pondichéry. En entendant- ces paroles prononcées par mon Nubien, une émotion très-vive s'empara de moi. La pré-

sence du domestique de confiance, à moins qu'il n'ait été remercié, annonçait celle du maître, et ce fut avec un léger tremblement dans la voix que je dirigeai la lunette de voyage, qui ne me quittait jamais, dans la direction du Labour^ donnais.

Amoudou ne s'était pas trompé, c'était bien Antoine qui, appuyé sur le bastingage, regardait les embarcations qui venaient de quitter le rivage, mais nulle part, en promenant mes regards de Tarrièré à l'avant, je n'aperçus mon ami.

Tout à coup le Mahratte sembla considérer notre canot avec plus d'attention que les autres, je le vis faire un geste, et disparaître de son poste d'observation.

— Antinou nous a reconnus, saëb, et il va prévenir son maître dans sa cabine, me dit mon Nubien.

La réflexion était juste, car, quelques minutes après, je gravissais la coupée de bâbord du navire, et tombai dans les bras de mon ami... Que dis-je un ami ? c'était un frère que je venais de retrouver I

Lorsque, nommé juge au tribunal de Pondichéry, j'avais quitté la France plusieurs années auparavant, j'étais parti seul et pour ainsi dire en éclaireur ; avant d'exposer ma

femme aux ardeurs de ce climat dévorant, j'avais voulu voir s'il était possible d'y vivre sans abréger ses jours. Un soir, au soleil couchant, VÉrymanthe^ sur lequel je me trouvais, avait stopé en face de la côte malabare, la vieille ville française des Dupleix et des Bussy émergeait au milieu d un océan de verdure, et se chargeait des teintes les plus chatoyantes, sous les dernières lueurs du jour. Au moment de débarquer, dç quitter mes compagnons de voyage qui poursuivaient leur route sur Calcutta, je me sentis envahir par une profonde tristesse ; malgré toutes les séductions de cette admirable contrée, je craignais l'isolement... à peine touchais-je le sable du rivage qu'une main venait presser la mienne, et que M. Lafargc m'offrait de partager avec lui sa demeure... ce jour-là naquit entre nous une amitié dont le temps n'a fait que resserrer les liens.

Après les premiers moments d'expansion, je lui demandai la cause de son arrivée à Ceylan.

— Le désir de vous voir, me répondit-il, et craignant que vous ne reprissiez la route de Chandemagor sans vous arrêter à Pondichéry, j'ai demandé un congé de trois mois, qui m'a été d'autant plus facilement accordé que c'est le premier que je prends depuis mon arrivée dans l'Inde... et me voici, armé de pied en cap, prêt

à VOUS accompagner dans vos excursions et à partager vos dangers. Dans votre dernière lettre datée de Manaar, vous me traciez votre itinéraire, et je comptais bien vous trouver soit ici, soit à Colombo; j'aurais pu vous écrire, mais j'ai préféré vous surprendre.

Pendant qu' Amoudou et Antoine, qui étaient de vieilles connaissances, s'occupaient des bagages de mon ami, nous avions gagné le rivage dans une embarcation indigène et, bras dessus bras dessous, nous nous acheminâmes en causant, vers mon campement.

J'ai gardé de ce jour-là un des souvenirs les plus vifs de ma vie de voyageur; sur le soir je demandai à mon compagnon s'il avait quelque projet sur Pointe de Galles !

— Aucun, me répondit-il.

— Etes-vous fatigué de votre traversée ?

— Pas plus que si je n'avais pas quitté ma maison du cours Chabrol. Le Labour domiais^ vous le savez, est un fin marcheur, l'Océan était calme, et nous avons navigué comme sur une pièce d'eau.

— Alors nous pouvons fixer le jour du départ.

— Je suis à vos ordres. Quand comptiez-vous lever le camp ?

— Demain matin un peu avant le jour.

— Eh bien, partons demain, vous savez que

j'aime les résolutions promptes et les situations imprévues... A propos, sir Ralph Pridley de Cuddaloor m'a donné une lettre d'introduction auprès du juge du district de Talawa.

— L'idée est heureuse, car il est certain que nous aurons besoin de nous refaire un peu en quittant les sauvages provinces du sud.

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