‹ Voyage au pays des éléphantsChapitre 9 sur 17 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Matou ra. — Tangalle. — Kahawatté. — Le Giraoué-Paltou. — Les contemplatifs bouddhistes. — L'anachorète de Manou. — Une nuit en mer avec les Macouas. — Sir James Ewans, directeur des chasses dans le Giraoué. — Le chant des bayadères. — L'éléphant veilleur de nuit.

Un peu avant le jour, nous nous mettions en marche pour gagner leGiraoué-Paltou, vaste contrée couverte de jungles et de forêts, qui fournit au gouvernement anglais la plupart de ses éléphants du train et de l'artillerie, et exporte une grande quantité de ces animaux à Singapour et aux Indes néerlandaises.

Toute la côte sud de Galles à Matoura, Tangalle, Kahawatté, Paltoopanie et Toenmallé, est garnie de villages de pêcheurs qui fournissent rîle entière de poisson fumé et salé; il s'y fait également un grand commerce d'huile de coco, d'arachides et de poteries noires qui rivalisent avec celles de Catchay dans la presqu'île de Jaffna. L'intérieur, au contraire, sillonné de cours d'eau, de marécages, de tourbières, avec

ses fauves de toutes espèces, ses boas, ses alligators, est celui, de toutes les contrées de Ceylan, qui est le plus favorable à la grande chasse, excepté cependant la province de Trinquemalé et les parages du lac Kandllé qui peuvent lui être comparés.

C'est dans, le Giraoué que le major Roger s'est immortalisé par son audace et les aventures fantastiques dont il a été le héros. J'aurai occasion de raconter un de ses hauts faits, à l'adresse des voyageurs qui confondent l'Inde et la plaine Saint-Denis.

Une distance de dix-huit milles environ sépare Galles de Matoura. Nous fîmes cette première étape à pied, le fusil sur l'épaule, et tout en causant de ces mille et un riens que deux amis ont toujours à se dire quand ils se rencontrent après une longue séparation, nous parcourûmes, sans nous apercevoir de la chaleur, une route charmante ombragée de ficus et de cocotiers.

Nous suivions le rivage, et l'Océan légèrement agité envoyait l'écume de ses vagues jusque sur les troncs, plusieurs fois centenaires, des arbres qui nous abritaient sous leur feuillage.

Rien d'extraordinaire ne vint signaler nos premières heures de marche. J'ai conservé cependant de cette matinée un des plus gracieux souvenirs de ma vie de voyageur. Nous passions

SOUS bois, aux premiers rayons de soleil, lorsqus tout à coup une charmante jeune femme sonit d'une chaumière de feuillage et nous regarda passer de cet air pudique et rêveur qui n'abandonne jamais les filles de Tlnde, même les plus avilies... Ce ne fut qu'un éclair, un paysage entrevu dans un flot de verdure et de lumière, mais l'ensemble était si frais, si harmonieux, qu'après de longues années je revois encore, dans toute sa délicatesse et sa grâce, ce petit tableau où la nature seule avait mis la main.

Mon ami s'était pourvu la veille, par les soins d'Amoudou, d'une charrette à bœufs et d'un vindicara, ce qui portait à quatre le chiffre de notre personnel de service.

Mon Nubien, par droit d'ancienneté et en raison de ses connaissances spéciales, fut élu, par nous, chef de la petite caravane, malgré les protestations de Mati Antoine, qui excipait de son illustre origine. Les Mahrattes prétendent en effet appartenir à la race la plus noble du sud de rindoustan. Il se soumit cependant après quelques murmures devant les ordres formels de son maître, auquel il était excessivement dévoué. Son nom malabare était Ponou-Tamby-Kanagarayen, que son maître avait remplacé par celui d'Antoine, comme plus facile à prononcer ; mais les autres serviteurs

n'avaient pas tardé à indianîser son nom, et nous avions pris Thabitude à Pondichéry de rappeler comme eux, Antinou, ou même simplement Tinou, je lui conserverai ce dernier nom au cours de ce voyage.

Fier et recherché dans sa mise, ne portant que des turbans de mousseline à bandes d'or ou d'argent, muet et solennel dans tous ses aaes, Tinou était bien l'être le plus singulier qui se puisse voir, et l'on ne pourrait guère expliquer que par la loi des contrastes l'amitié très-sincère et très-vive qui l'unissait à mon Nubien, bavard, vantard et débraillé. Il est juste de dire cependant qu'il existait entre eux un sérieux point de contact, un commun amour pour l'arack, le callou et autres liqueurs fortes, mais là encore s'accusait la différence des caractères ; dès qu'Amoudou avait bu, sa jactance ne connaissait plus de bornes, et il se serait, quoique bon musulman, querellé avec Mahomet lui-même.

Tinou, au contraire, buvait sans s'émouvoir, et si ses yeux n'eussent été plus brillants, et son attitude plus muette qu'à l'ordinaire, nous n'eussions jamais pu nous apercevoir de son état.

De plus, Amoudou ne buvait jamais en voyage que pendant les stations et quand je lui donnais sa liberté.

Tinou, lui, buvait toujours.

Son maître, caractère charmant, gentleman accompli, bon à Textrême, s'était attaché à lui à cause de son dévouement. Il avait pris Phabitude de le voir ainsi, et comme le service n'en souffrait pas, il ne lui adressait jamais d'observation.

Chose extraordinaire, même en état complet d'ivresse, Tinou faisait toutes les affaires de son maître, s'occupait de l'intérieur, conduisait les autres domestiques, sans que le moindre oubli vînt jamais l'exposer à des reproches.

Lorsqu'Amoudou et lui avaient profité de leurs heures de liberté pour satisfaire ensemble leur goût favori, il y avait entre eux des scènes à mourir de rire. Tinou s'asseyait sous un arbre et fumait son gourgouli, pendant que le Nubien dansait à perdre haleine autour de lui, et ne se reposait que pour raconter des histoires interminables, qui parvenaient à peine à faire sourire son taciturne compagnon.

Le nouveau bouvier, Moutousamy, était une dé ces brutes malabares, élevées avec les bufflones et qui n'ont guère plus d'instinct que les animaux qu'ils dirigent; pour la marche, il lui fut enjoint de se régler sur son camarade Kandassamy, de beaucoup plus intelligent que lui.

Un peu avant d'arriver à Matoura, au détour d'un petit sentier qui venait se raccorder à la

route que nous suivions, nous aperçûmes un petit pagotin bouddhiste dirigé par un samanaïria, ou prêtre du second degré, assisté d'un kapurai, ou desservant vulgaire. Accroupis sur les marches du dewalé (temple), ils étaient sans doute en ce moment abîmés dans la contemplation idéale de la pure essence, car le bruit, que nous fîmes en passant, ne leur fit même pas relever la tête.

Le bouddhisme n'est, à Ceylan, que la religion dominante, car le brahmanisme y compte au moins quatre ou cinq cent mille sectaires. Dans rindo-Chine, au contraire, c'est-à-dire en Birmanie, à Siam, dans la péninsule malaise, à Annam, au Thibet, en Gochinchine et en Chine, le culte de Sakya-Mouny règne exclusivement.

Ce n'est pas ici le lieu d'une étude sur le bouddhisme, ni de lancer une note personnelle dans le singulier concert de contradictions, de dates et d'opinions que les savants se jettent mutuellement à la tête à ce sujet. Cependant, comme le bouddhisme est né à Ceylan, d'après la légende religieuse acceptée par tous ses sectateurs, et que cette religion est professée par le tiers environ des habitants du globe, je vais en dire quelques mots... juste ce qui peut intéresser dans un récit de voyage.

Le bouddhisme est un rameau du brahma-

nisme. Ce fut une révolution religîeuse contre Pautorité des brahmes, et une révolution civile contre Tinstitution des castes.

Toutes les religions vieillies voient, à de certaines heures, surgir de pareils mouvements de réformes. Bouddha tenta de réformer le brahmanisme.

Les brahmes étouffèrent le schisme dans le sang, et les sectateurs du nouveau culte, par le sud de rinde se réfugièrent à Ceylan, par le nord se répandirent en Birmanie et dans la plupart des autres contrées de l'extrême Orient.

Dégagé de toute discipline et de tout cet arsenal de cérémonies, plus ou moins ridicules, que dans toutes les croyances le prêtre a inventées pour assouplir Phomme sous sa main, la religion bouddhiste peut se réduire à ces trois préceptes, que le brahmanisme a inscrits également en tête de tous ses livres religieux :

S'abstenir du mal.

Pratiquer la vertu,

Réprimer ses passions.

La science de la sagesse doit être le but prindpal de la vie humaine, c'est par elle seule qu'on interrompt la série des transmigrations imposées à Pâme, et que Pon parvient au nirvana, c'està-dire à l'absorption dans Pâme universelle, où Pon jouit d'un bonheur infini, quand on s'est

dépouillé de toutes les impuretés de la vie terrestre.

On parvient à cette science suprême par les sept moyens suivants :

La contemplation,

Le calme de Tesprit,

L'égalité d'humeur,

L'indifférence de tout, qui engendre le contentement de tout,

La répression des sens,

La recherche de la vérité,

L'effort persévérant vers le bien.

De tous ces moyens, celui qui conduit le plus vite à la perfection est la contemplation.

Comme on le sait, c'est cette doctrine du mysticisme qui, dans tous les temps, sous toutes les latitudes, et dans toutes les civilisations, a toujours séduit les esprits maladifs et rêveurs.

Tout ceci est Tessence même des Védas et de Manou, et la réforme bouddhiste a consisté dans la vulgarisation pure et simple de ces principes, dont la connaissance jusqu'alors avait été réservée aux hautes castes, et vouée primitivement aux seuls brahmes.

Il suffit en effet de lire le sloca suivant de Manou, qui résume tout renseignement du vieux législateur, pour être persuadé que les orientalistes, qui mettent au point de vue moral

le bouddhisme au-dessus du brahmanisme, n'ont étudié que très-imparfaitement ce dernier.

« La résignation, V action de rendre le bien pour le mal^ la tempérance, la probité^ la pureté, la répression des sens, la connaissance des Sastras (sainte Écriture), celle de ÏAme suprême, la véracité et l'abstinence de la colère, telles sont les dix vertus en quoi consiste le devoir. »

Manou, sloca92, livre VI.

Le bouddhisme à Ceylan n'a plus de chef suprême, la centralisation spirituelle s'en est allée avec la chute de la puissance des rajahs, et Tavénement de la domination européenne. Les dewalés ou temples ne sont plus reliés entre eux par une autorité disciplinaire et dogmatique, chacun est administré par ses prêtres, indépendamment des autres, aussi peut-on dire qu'il y a à Ceylan autant de sectes que de dewalés.

11 y a trois catégories de prêtres :

Ceux de l'ordre supérieur sont appelés upasampadas.

Ceux du second degré, samanaïrias.

Et, enfin, les desservants vulgaires reçoivent le nom de kapurals.

Autrefois ces prêtres étaient formés dans des espèces de séminaires; les novices débutaient par l'asgérie-wihare, où ils commençaient leurs

études théologiques, qu'ils allaient ensuite terminer au malwatte-wihare ou académie supérieure.

Pour être reconnu propre au sacerdoce, il fallait :

I® Avoir atteint l'âge de vingt ans;

2® Etre muni du consentement de ses parents ;

3® N'être ni malade, ni esclave, ni coureur ou officier du roi.

4<^ Faire le vœu de chasteté.

Aujourd'hui, tout bouddhiste qui revêt le costume jaune porte le bâton à sept noeuds et une aiguière, est considéré comme prêtre, à condition simplement qu'il se fasse agréer dans un dewalé.

Le propre de la réforme de Bouddha avait été de rejeter le culte de ces milliers d'esprits bons ou mauvais, dont le brahmanisme avait encombré la religion qu'il présentait aux classes inférieures, mais il y a longtemps que les Cyngalais sont retombés dans la plus vulgaire superstition, et les ko villas, ou temples où l'on adore les vampires, les soupamas, les nagas, les sarpas et autres mauvais génies, comptent autant de prêtres, et tout aussi fréquentés que les dewalés dédiés au Bouddha suprême.

Il n'y a presque plus de différence entre les

croyances des Cyngalais bouddhistes et celles des castes les plus infimes de Tlndoustan. Au reste, pour être dans le vrai, il faut dire que les différentes contrées de T Indo-Chine et de Pextrême Orient n'étant pas plus que les communions cyngalaises maintenues dans l'unité de dogme par un chef commun, le bouddhisme birman ne ressemble pas plus à celui de Sîam que ce dernier ne ressemble à celui du Thibet, du Tonkin ou de la Chine,

La Birmanie me paraît avoir conservé la croyance et la discipline les plus pures, c'est-àdire celles qui se rapprochent le plus du brahmanisme élevé^ que Gautama a voulu faire sortir du cercle des initiés au profit des déshérités et des esclaves.

Je ne m'étendrai pas plus longuement sur ce sujet particulier, l'histoire des variations des sectes issues de l'idée chrétienne 'ne serait qu'un jeu en comparaison de celle des variations du bouddhisme.

Qu'on me permette cependant de dire quelques mots de l'upasampada, ou rahân, prêtre de Bouddha selon la règle antique, que l'on ne rencontre plus à Ceylan qu'à titre d'exception, mais qui existe encore dans le pays de Birmah, tel qu'il était dans les premiers temps de la réforme* • .

Le lecteur trouvera là matière à une foule de comparaisons, que je lui laisse la liberté de faire, selon la nature de son esprit ou de ses croyances.

Les talapoins ou sahâns (du pâli, homme sanctifié), sont aussi nommés poungis (du sanscrit pundit, sage), vivent en communauté dans des monastères nommés kyoums. Ils sont cloî* très et astreints à une continence qui doit être entière selon la règle. Je suis obligé de dire, malgré les louanges que certains voyageurs leur ont décernées sur la foi des apparences, que ;e ne crois guère à leur chasteté.

De tous les édifices publics, selon San Germano, ces monastères ou kyoums^ appelés aussi par les Portugais baos^ sont ceux dans lesquels Tarchitecture birmane est la plus remarquable. On en trouve qui sont complètement dorés du métal le plus pur, en dedans et en dehors, et plus particulièrement ceux que les rois font construire au zarado, chef suprême de tous les kyoums.

L'habit de talapoin consiste ordinairement en trois morceaux de toile de coton jaune. Ceux qui ont des bienfaiteurs riches le font aussi en soie ou en étoffe de laine d'Europe; avec un des morceaux ils s'entourent les reins qu'ils serrent avec une ceinture, ce morceau tombe jusqu'aux pieds. Le second qui a la forme d'un rectangle,

leur sert de manteau, et ils s'en couvrent les épaules et le corps. Le troisième est un autre manteau de la même forme, qu'ils portent plié en plusieurs doubles sur l'épaule gauche, et dont les deux extrémités flottent suspendues. Toutes les fois qu'un talapoin sort de son baos, soit pour accompagner les morts, soit pour tout autre motif religieux, il est tenu de porter Vavana sur l'épaule droite; c'est une espèce d'éventail tissu avec des feuilles de palmier-, et un des disciples qui le suivent porte un morceau de cuir sur lequel il s'assoit au besoin. Tous les matins les talapoins doivent aller de maison en maison mendier du riz cuit et d'autres comestibles, et à cet effet ils portent avec eux un pot de couleur noire, dans lequel ils mettent confusément tout ce qu'ils recueillent.

La règle défend aux talapoins qui sont pon- ^At ou jt7açe« de faire la cuisine avec leurs propres mains, de travailler, planter, trafiquer-, il ne leur est pas même permis de commander aux autres de faire la cuisine dans leur baos. Ils ne peuvent avoir aucunes provisions, ou conserver aucune sorte de comestibles. Il leur est défendu. de prendre avec les mains une chose qui se mange ou qui sert à leur usage, quelque petite qu'elle soit, si auparavant elle ne leur a été présentée ; ainsi, à tout moment, pour les choses qui sont

nécessaires à ces talapoins, se pratique la cérémonie qui, en pâli^ est appelée akal^ ce qui signifie offrande ou présentation, et s'accomplit de la manière suivante : — Quand un talapoin ponghi ou paieti a besoin de quelque chose, il dit à ses disciples: Faites ce qui est permis ;t\ alors ceux-ci présentent la chose désirée, et répondent : Maître^ ceci est une chose permise; et le talapoin la prend avec la main, la mange ou s'en sert. Cet acte de présentation doit se faire à la distance de deux coudées et demie, autrement le talapoin tomberait dans le péché ; et si la chose présentée est un aliment, il commettrait autant de péchés qu'il aurait mangé de bouchées : de plus, il lui est défendu de demander directement ou indirectement une chose quelconque qui lui soit nécessaire; il peut l'accepter et s'en servir quand elle lui a été spontanément donnée ou présentée par un autre; -mais cette dernière règle est peu observée.

Il n'est pas permis aux talapoins de posséder de biens temporels ; ils ne peuvent avoir d'esclaves achetés, et ils doivent se contenter de ceux qui sont au service des baos. Il leur est expressément défendu de toucher de l'or ou de l'argent avec les mains ; mais aujourd'hui il y en a peu qui prennent cette dernière règle en considération ;

ils l'éludent en s'enveloppant les mains avec un mouchoir, et alors ils n'ont plus de scrupule d^ prendre nMmporte quelle somme d'argent ^ ils sont, en général, insatiables, et ne font que demander.

Godama ordonna aux talapoins de porter leur habit formé de beaucoup de lambeaux d'étoffes, rebutés par le public et jetés par terre sur les chemins ou au lieu des sépultures. Ils observent cette prescription en formant leurs vêtements de beaucoup de morceaux cousus ensemble ; mais à l'égard de la qualité ils font toujours en sorte d'avoir de la meilleure.

Quant à la continence et au célibat que gardent les talapoins, ils sont admirables, et suivent exactement la règle. Il leur est défendu de dormir sous le même toit où une femme doit sommeiller, de monter sur une barque ou un chariot où il s'en trouverait une, et surtout de recevoir directement des mains d'une femme une chose quelconque pour leur propre usage; et la précaution en cela va si loin, qu'ils ne peuvent toucher le vêtement de la plus petite fille. Le scrupule cesse à l'égard des vêtements des femmes quand quelqu'un vient leur en offrir comme don, parce qu'alors ils croient qu'ils perdent toute cause d'impureté et que l'étoffe est en quelque sorte sanctifiée par le mérite de l'aumône. La

loi leur impose, afin qu'ib puissent se maintenir chastes, de ne pas manger après le milieu du jour et encore moins le soir, parce que de doctes talapoins ont dit que le manger, excitant le mouvement du sang, sert de levain à la luxure. Les Birmans croient généralement que la continence est absolument nécessaire à Tétat du sacerdoce, et ils estiment d'autant plus leurs talapoins qu'ils sont chastes et continents; c'est par ce motif qu'ils honorent et respectent les missionnaires catholiques et qu'ils n'ont aucune consi- . dération pour les prêtres arméniens, les imans des Arabes, et surtout pour les ministres aiiglicaiîs, parce qu'ils savent qu'ils sont mariés.

Quand il arrive qu'un talapoin, contre l'ordinaire, commet quelque acte de luxure, spécialement avec des femmes mariées, les habitants de l'endroit le poursuivent jusqu'à son baos, et cela quelquefois à coups de pierre ; le gouvernement même procède contre le coupable, lui retire l'habit, et le chasse publiquement. Le ^arado du roi Zingouia^ ayant commis une impudîcité, et le délit ayant été constaté, il fut privé de tous ses honneurs, et fort heureux de pouvoir s'échapper, car le roi voulait absolument qu'il fût décapité.

Les talapoins sont d'autant plus considérés des Birmans, que ce sont eux seuls qui dirigent

réducation de la jeunesse. Tous les enfants, sans exception, aussitôt arrivés à Tâge de discernement, sont envoyés tous les jours au baos, pour être instruits, et ordinairement, après quelques années, presque tous ceux qui ont de Taisance, et ceux parmi les pauvres qui ont été remarqués des professeurs, revêtissent, ainsi qu'il a déjà été dit, rhabit de talapoin, afin de mieux apprendre les saintes Écritures, et d'acquérir des mérites pour eux et pour leurs parents. La cérémonie qui accompagne cette prise d'habit est attrayante pour la jeunesse, et ressemble à un triomphe : Tenfant qui va être admis, montant un cheval richement harnaché, vêtu des plus somptueux habits comme s'il était un des premiers seigneurs du pays, est conduit dans tous les quartiers de la ville ou du village, accompagné de musiciens et suivi d'une foule de peuple ; un grand nombre de femmes précèdent le cortège, portant sur leur tête l'habit, le lit et les autres ustensiles de talapoin, des fruits et d'autres présents pour le ponghi et ses disciples. Lorsque le cortège est arrivé au lieu déterminé, le grand talapoin dépouille le candidat de son costume de cérémonie et le recouvre de l'habit de religieux.

Les honneurs et le respect que les Birmans rendent aux talapoins, et spécialement aux ponghis, sont excessifs, et Ton peut dire semblables

à^ceux qu'ils rendent à Godama lui-même. Si un Birman rencontre un talapoin, il s'arrête et lui cède respectueusement le passage; s'il va trouver un ponghî, il doit s'agenouiller, lui faire trois fois avec les mains élevées la réyérence ou pour mieux dire l'adoration, et rester dans cette position jusqu'au moment de se retirer.

Les talapoins ont tant d'autorité, qu'ils délivrent quelquefois les criminels du dernier supplice. Avant le roi Badonsachen, il était bien rare de voir quelqu'un décapité, parce qu'à peine lestalapoins avaient-ils appris qu'on conduisait un condamné au supplice, qu'ils se réunissaient en troupe, portant un gros bâton sous l'habit; ilsassaillaient les gardes, et après les avoir contraints à fuir, s'emparaient du condamné, lui retiraient ses liens, le conduisaient dans leur baos, et après lui avoir rasé la tête la couvraient d'un voile par lequel il devenait en quelque sorte sanctifié. Mais maintenant ils ne se livrent guère à cette pieuse violence qu'après avoir obtenu l'assentiment des magistrats. Comme, dans la loi de Godama, il est défendu d'ôter la vie à n'importe quel animal, même malfaisant, tels que serpents et chiens enragés, les talapoins croient faire un acte méritoire en sauvant la vie aux malfaiteurs, quels que soient les crimes qu'ils aient commis.

Un des délits les plus graves est de frapper, même légèrement, un talapoin. La grande vénération que les Birmans ont pour les ponghis se fait surtout remarquer après la mort de ces guides spirituels. Comme de leur vivant ils sont réputés être en état de sainteté, leurs corps sont sanctifiés, et on les traite avec les plus grands honneurs. A peine un grand talapoin a-t-il rendu le dernier soupir, qu'ils lui retirent les entrailles et les enterrent dans un lieu respecté; ils embaument ensuite le corps et lui en veloppent tous les membres avec un drap blanc en plusieurs doubles, sur lequel on passe plusieurs couches de vernis, que Ton recouvre de feuilles d'or; puis ils le placent dans un grand cercueil et l'exposent- à la vénération publique. Très-souvent les ponghis font construire leur cercueil à l'avance par les ouvriers les plus habiles. Les ornements dont il est recouvert excitent non-seulement la curiosité des indigènes, mais encore celle des étrangers-, outre qu'il est tout doré, il est décoré de beaucoup de fleurs en relief, de petits miroirs incrustés et quelquefois même de pierres précieuses. Pendant le temps que l'on prépare les feux d'artifices et les autres choses nécessaires pour la fête des funérailles, le cercueil est continuellement entouré de musiciens jouant de toutes sortes d'instruments, et cela dure pendant

un grand nombre de jours et même plusieurs mois; le peuple y accourt en foule, et chacun, selon ses moyens, y fait religieusement des offrandes en riz, fruits et autres choses, qui se consomment pendant ces jours de deuil, ou qui se conservent pour la fête funèbre. Lorsque le jour de cette grande cérémonie est arrivé, le cercueil est placé sur un très-grand char à quatre roues, puis, avec de grandes cordes, tout le peuple, hommes, femmes, enfants, le traînent au lieu de la sépulture; et comme les Birmans pensent qu'il y a un grand mérite dans cette opération, ils y mettent une ardeur telle qu'elle est curieuse à voir : ils se partagent en deux troupes à peu près égales, qui se mettent à tirer en sens contraire, et celle qui l'emporte a la bonne fortune de conduire seule le char à sa destination. Quelques moments après son arrivée, on donne le spectacle du feu d'artifice, lequel consiste entièrement dans de grandes fusées, dont je crois utile de donner la description. Les artificiers prennent un morceau de bois de teck arrondi, de deux à trois mètres de longueur et d'environ vingt-cinq centimètres de diamètre, et, après l'avoir foré, ils le remplissent et le chargent avec de la poudre faite seulement avec du salpêtre et du charbon pilé ; ensuite ils lui attachent un très-long bambou ou jonc, pour lui

servir de baguette. Indépendamment des fusées qu'ils font élever dans les airs, ils placent de pareils artifices, mais sans baguette, sur un grand nombre de chariots qu'ils font courir tout enflammés autour du lieu où Ton doit brûler le corps du talapoin. Cette dernière opération a lieu au moyen d'une fusée que Ton fait glisser le long d'une corde et qui met le feu au cercueil, autour duquel on a amassé des monceaux de poudre mal séchée, de bois sec et d'autres matières trèscombustibles ; dans peu de temps, le tout est consumé. .Cette grande solennité se termine le plus souvent par la mort de quelques-uns des spectateurs, ou pour le moins par de fâcheux accidents, tels que fractures de bras ou jambes et autres blessures graves causées par la chute de ces fusées démesurées, et beaucoup plus encore par celles qu'ils font confusément courir sur les chariots, qui brûlent et blessent les personnes qu'elles rencontrent.

Un des offices des talapoins est de dire le tara (sermon ou discours au peuple). Ces sermons n'ont pour la plupart d'autre but que l'incitation à l'aumône, non celle qui concerne les pauvres nécessiteux, mais bien celle que les talapoins eux-mêmes attendent de leurs bienfaiteurs. Ils sont loin de prendre pour modèle les sermons de leur dieu Godama, dans lesquels il

traite beaucoup de Taumône et de ses mérites, et où il donne d'utiles leçons sur les autres vertus morales; la plupart d'entre eux négligent les préceptes moraux, et ne préconisent que ceux qui sont dans leur propre intérêt.

Après deux ou trois années passées dans les baos, la majeure partie de ceux qui prennent rhabit de talapoin le quittent, et retournent dans leurs familles. Ceux qui persévèrent et ont la volonté de se consacrer à Tétat du sacerdoce sont d'abord admis commt pa:{en, ou adjoint d'un ponghi, auquel ils peuvent succéder après sa mort. Quoique les talapoins qui ont ces deux grades n'aient pas l'obligation formelle de garder toujours l'habit, et puissent à leur plaisir le déposer, le plus grand nombre cependant le conservent pendant plusieurs années et beaucoup pendant toute leur vie.

La cérémonie à laquelle sont soumis ceux qui aspirent à la dignité de paien^ faisant connaître les principales règles auxquelles sont assujettis les talapoins, mérite d'être rapportée, et ce que je vais en dire est transcrit d'un livre appelé Chaomaia^ qui est le livre pontifical écrit en pâli. Le conseil des talapoins se rassemble en un grand édifice appelé sein; il est présidé par le plus ancien des ponghis, qui prend le nom di'onpiiié; un autre remplit les fonctions de

maître des cérémonies, et s^appelle le chamîkua- !{ara. Aussitôt que le postulant est en présence de ce saint conseil, on lui remet le sabéit, qui est le pot avec lequel les talapoins vont tous les matins mendier du riz, et on lui ordonne d'adresser par trois fois à Voupinélts paroles suivantes.: « Seigneur, es-tu mon maître Voiipiné? » On lui dit ensuite de s'approcher, et le président l'interroge ainsi : « O candidat! ce sabéit que tu as en main est-il le tien? — Oui, maître.

— Cette tunique et ces habits sont-ils à toi ? — Oui, maître. » — Ensuite le chammuaiara dit à Tadepte : « Éloigne-toi d'ici et te tiens à une distance de douze coudées; » puis, se retournant du côté des talapoins : « Que les ponghis et pazens ici rasseinblés écoutent mes paroles : le candidat ici présent demande humblement à l'oupizzé à être admis dans l'ordre des talapoins, et certainement le temps est convenable pour ceux qui veulent embrasser cette sainte profession. — O candidat! écoute : Il ne t'est plus permis de mentir et de cacher la vérité ; si tu as quelques défauts ou vices qui ne puissent convenir à l'état religieux, tu ne manqueras pas, quand, au milieu de cette sainte assemblée, tu seras interrogé, de répondre sincèrement et de déclarer tes défauts comme aussi de faire connaître ceux que tu n'as pas; ne témoigne dans

tes réponses ni honte, ni crainte; écoute, car l'heure est arrivée où tu vas être interrogé. » — Alors, quelques talapoins le questionnent ainsi : « Candidat, as-tu la lèpre ou quelque semblable et dégoûtante maladie? As-tu des scrofules ou quelque autre espèce d'affection pareille? — Maître, je n'en ai pas. — Souffres-tu de Tasthme ou de la toux? — Non, maître. — Es-tu tourmenté par quelque infirmité qui provienne d'un sang corrompu ; de la folie et des autres maladies qui sont causées par les géants, les sorciers et mauvais nâts des bois et des montagnes ? — Non, maître. — Es-tu véritablement un homme?

— Je le suis. — Es-tu un mâle? — Je le suis.

Es-tu du sang pur et légitime ? — Oui, maître.

— Es-tu surchargé de dettes, ou garde de quelque magistrat? — Non, maître. — Tes parents t'ont-ils donné la permission de te faire talapoin ?

— Ils me Font donnée. — As-tu vingt ans accomplis? — Je les ai, seigneur. — Tes vêtements et le sabéit sont-ils prêts ? — Ils le sont. » Cet interrogatoire terminé, le chammuazara reprend : « Opères et saints religieux, qui êtes réunis en ces lieux, écoutez mes paroles : le candidat ici présent demande au seigneur oupizzé à être admis parmi les talapoins ; il est digne, car il est instruit. » Le postulant s'approche alors des ponghis, et leur demande par trois fois

rhonneur d'être admis dans les termes suivants : « Seigneurs, ayez pitié de moi, j'abandonne la vie de laïque, qui est un état de péché et d'imperfection, et je me retire dans celui du sacerdoce, état de vertu et de sainteté. »

Le chammuazara reprend ensuite : « Que les seigneurs talapoins ici présents écoutent mes paroles : le candidat que voici demande au seigneur oupizzé d'être admis dans le sacerdoce ; il est libéré de tous défauts et de toutes imperfections, et de plus il a déjà préparé les ustensiles et les choses nécessaires. » Le postulant réitère sa demande, et l'assemblée prononce ordinairement l'admission. Si quelque ponghi trouve que le récipiendaire a des défauts et que sa conduite a encouru le blâme, le maître des cérémonies déclare qu'il est indigne d'être admis, et il le répète par trois fois. Si au contraire aucun talapoin ne s'oppose à l'admission ou ne blâme complètement la conduite de l'aspirant, c'est que celui ci est jugé digne de passer de l'état d'imperfection et de péché à la condition de talapoin, et l'admission est prononcée. Le maître des cérémonies engage ensuite les membres du* conseil à noter sous quel signe, à quelle heure et en quel temps l'ordination a été faite ; puis, reprenant la parole, il fait au nouveau paze;i l'instruction suivante sur les quatorze choses licites dont peu-

vent se servir les talapoins, et sur les quatre dont ils doivent s'abstenir.

L'état de talapoin consiste à demander Taumône et les aliments, avec fatigue et agitation des muscles des pieds. Ainsi, ô nouveau pazen, en tout temps tu dois gagner ta subsistance avec le travail de tes pieds; si ensuite l'aumône et les offrandes abondent, et que les bienfaiteurs viennent à t'offrir du riz et d'autres aliments, tu pourras te servir des suivants : i® de ceux qui sont offierts à tous les talapoins; 2® de ceux qui le sont à tous les particuliers; 3® de ceux qui sont présentés dans les festins ;' 4P de ceux qui sont envoyés avec une lettre ; 5^ de ceux qui se donnent dans les jours de nouvelle et de pleine lune et dans les autres jours de fête.

Il est prescrit au talapoin de se servir d'habits et de vêtements jetés dans les chemins et dans les lieux de sépultures et qui sont souillés de poussière. C'est pourquoi, dans tout le cours de ta vie, tu te serviras de tels vêtements et habits; mais si, par ton esprit, tes prédications et ton savoir, tu peux te procurer beaucoup de bienfaiteurs, alors il te sera permis de te vêtir avec des étoffes de coton, de soie ou de laine,, d'un jaune roux.

Une des conditions auxquelles il faut satisfaire dans l'état de talapoin est d'habiter des mai-

sons construites contre les arbres des bois; mais si, par la suite, ton mérite ou ton esprit t'attirent des bienfaiteurs, tu pourras habiter les suivantes : celles qui sont entourées de murs, celles qui se terminent en pyramides triangulaires ou quadrangul aires, et celles qui sont ornées de bas-reliefs et de dorures.

Étant agrégé à la société des talapoins, il ne t'est plus permis, à la manière des séculiers, de te livrer à aucune action luxurieuse, soit sur ta personne, soit avec un autre individu, qu'il soit mâle pu femelle, soit enfin avec des animaux. Le talapoin qui commet de tels actes ne peut plus appartenir à la société divine, et on doit cesser avec lui tout espèce de rapports : de la même manière que dans un homme décapité il ne peut se faire que la tête soit réunie au corps et qu'il vive de nouveau, ainsi le talapoin qui commis un acte quelconque de luxure ne peut plus vivre avec les autres religieux : tu te garderas donc bien de commettre des actes de cette nature.

Il n'est en aucune manière permis à un talapoin de s'emparer de quoi que ce soit ou d'usurper le bien d'autrui, ne serait-ce que la quatrième partie d'un tikal (le tikal vaut environ 3 francs); le talapoin qui aurait dérobé cette petite somme doit être réputé déchu de son état,

et n'appartient plus à la société divine ; il ressemble à la feuille sèche d'un arbre, qui ne peut plus faire partie de la société. Par conséquent, dans tout le cours de ta vie tu t'abstiendras de semblables fautes.

Il est défendu aux talapoins de prendre un animal, fût-il le plus vil insecte, avec Tintention de lui ôter la vie. Celui qui en fait périr volontairement un seul cesse d'appartenir à la sainte société; il devient semblable, par sa faute, à une grande pierre divisée en deux parties ; et comme il est impossible qu'elles se réunissent, de même celui qui cesse d'être un homme saint ne peut plus rentrer dans la société. Ainsi, dans tout le cours de ta vie, tu te garderas bien de commettre de semblables meurtres.

Il est bien défendu à celui qui est admis au nombre des pazens de s'enorgueillir et se vanter de sa sainteté, et de s'attribuer quelques dons surnaturels. »

A chacune de ces injonctions le nouveau pazen répond : — « J'ai bien compris, — ou : J'ai bien entendu, — ou : Ainsi soit. »

Outre les choses déjà exposées dans les règles et constitutions des talapoins, il y en a beaucoup d'autres, qui sont contenues dans un lisTe appelé F/wi, dont la lecture leur est recommandée; il leur est même ordonné formellement

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de rapprendre par cœur ; il est écrit en pâli, mais avec une traduction ou explication en langue vulgaire birmane. Dans divers articles ou chapitres, le vini traite de toutes les choses qui concernent les talapoins, soit pour leurs vêtements, soit pour leurs baos et leur alimentation. Je me bornerai à mentionner ce qu'il contient de plus remarquable, en évitant autant que possible les répétitions.

Le ponghi, ou le supérieur d'un baos, est chargé de veiller à l'observation des règles. S'il voit s'élever des disputes ou des querelles, il doit réprimander et punir; s'il trouve un talapoin qui ait de l'or, de l'argent ou tout autre chose prohibée, il doit prendre l'objet avec ses mains et le jeter promptement dans le chemin, et en faisant cette action il doit avoir la pensée qu'il jette une chose immonde.

Il est défendu à tout talapoin de vendre, d'acheter ou de faire des échanges. S'il a un extrême besoin de quelque chose, il ne doit pas dire : Je désire acheter, mais il doit simplement demander le prix; et s'il se trouve dans la nécessité de vendre ou d'échanger, il doit dire : Telle chose m'est inutile, et telle autre chose m'est nécessaire.

Le Vint, en traitant du précepte qui défend de toucher aux femmes, dit que si un talapoin

voyait tomber sa mère dans une fosse, il ne pourrait la secourir ou la retirer avec ses mains, mais avec un bâton ou un pan de son habit, et que pendant quUl lui porte secours il doit avoir la pensée que c'est un morceau de bois.

Il recommande l'observance de quatre vertus, dites de la sobriété à Tégard des quatre choses nécessaires à la vie, qui sont le vêtement, Taliment, Thabitation et la médecine. Quand un talapoîn emploie ces choses, il doit mentalement se dire très- souvent : « Ce vêtement, cet habit, je ne le prends pas par vanité, mais pour couvrir la nudité de mon corps. Je mange ce riz non par goût, et parce qu'il est appétissant, mais bien pour satisfaire un besoin de la nature* J'habite ce baos non par vaine gloire, mais pour me préserver de l'intempérie de Tair; et je bois cette médecine seulement pour recouvrer ma santé, et je ne veux me bien porter que pour m'appliquer davantage à la méditation et à l'oraison. »

Le Vini recommande aux talapoins l'observance des quatre règles de pureté^ qui sont : de se confesser de ses défauts, d'éviter toutes les occasions de pécher, d'être modeste et d'avoir de la retenue quand il va par les chemins, enfin de ne plus retomber dans aucun des grands péchés. Un talapoin doit en outre penser que s'il

n'observe pas les règles, il devient un sujet inutile, et qu'en se servant des aumônes il fait une action semblable à celle de voler. En usant des choses permises, les talapoins doivent être modérés et sobres, en pensant que tout leur vient de leurs bienfaiteurs. Ils doivent toujours dormir habillés ; et si par hasard ils abandonnent leurs vêtements, ils doivent les tenir éloignés d'eux à distance de deux coudées.

. II est défendu aux talapoins de creuser la terre, parce qu'en le faisant ils pourraient tuer quelque petit animal ou insecte; ils peuvent seulement le faire dans quelque terrain sablonneux où Ton ne coure pas risque de commettre de semblables meurtres; et ils doivent porter la plus grande attention à ne pas ôter la vie à quelque petit animal en remuant le sol, soit avec les pieds ou un bâton, soit avec tout autre objet. Il leur est semblablement interdit de couper n'importe quel arbre ou plante, de cueillir des fruits, des fleurs ou des feuilles; il faut avant qu'ils puissent manger un fruit qu'un séculier le coupe ou l'entame soit avec un couteau ou avec ses ongles, et que par ce moyen on lui ait ôté la vie qu'on lui suppose.

Il leur est sévèrement prescrit de ne jamais dormir dans la même chambre où se trouverait une femme ou une petite fille, ou un animal fe-

melle quelconque. Celui qui commet un tel péché doit être chassé immédiatement du baos.

Les talapoins doivent se faire raser tous les poils du corps; cette injonction s'étend aux sourcils pour les pazens seulement (généralement, rnaintenant, cette classe de talapoins les conserve aussi). Pendant tout le temps qu'ils sont entre les mains du barbier, ils doivent penser que les cheveux et la barbe proviennent des sécrétions immondes de la tête, et sont des parties inutiles, et qu'en les conservant elles fomentent la vanité comme il arrive chez les séculiers; l'attitude d'un talapoin pendant qu'on le rase doit être celle d'une grande montagne au sommet de laquelle on arracherait les herbes sans les racines.

Pendant le cours d'une année ils doivent garder vingt- quatre fêtes, douze dans les pleines lunes, et douze ou quatorze jours après les mêmes phases. Dans ces jours ils doivent se réunir dans le sein, qui est, comme il a été dit, un endroit consacré, et y faire la lecture du Padimot^ qui est une récapitulation de tous les péchés et infractions aux règles de la communauté.

Les Birmans ont un grand jeûne ou carême, qui dure ordinairement trois mois. Pendant ce temps les talapoins doivent faire des adorations continuelles à Godama, balayer et

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tenir dans la plus grande propreté les pagodes et leurs dépendances. Ils ne peuvent sans de graves motifs sortir de leur baos. Ils doivent laisser de côté toutes les pensées mondaines et celles qui appartiennent au temporel de leur couvent, et s'appliquer uniquement aux oraisons et méditations, à Tétude de la langue pâli et autres choses saintes. Il ne doit sortir de leur bouche aucune parole oiseuse et inutile. Les talapoins doivent pendant ce temps éviter surtout les discussions ou controverses, mais seulement parler des faveurs de Dieu, des moyens par lesquels . on peut acquérir la sainteté, et dans leurs paroles faire ressortir le vif désir d'être délivrés des passions et convoitises déréglées. Ih doivent se contenter de ne manger que ce qui est strictement nécessaire, de peu ou point dormir, et se livrer à des méditations sur la mort et sur Famour qu'ils doivent porter aux hommes.

Quand un talapoin a commis quelque manquement aux règles, il doit aller se mettre à genoux aux pieds du ponghi, et se confesser. Le Vint distingue cinq ou six espèces de péché, dont la première s'appelle parasiga : elle renferme les quatre péchés déjà mentionnés et qui font le principal sujet de l'exhortation du chammuazara lors de la réception d'un pazen; les péchés de cette nature ne peuvent être remis au

moyen de la confession, et pour le talapoîn qui s'en est rendu coupable il ne reste d'autre salut que de quitter le costume ordinaire, de se vêtir en blanc, qui est Thabît de deuil, et de se retirer dans un lieu écarté pour faire pénitence. La seconde espèce se nomme sengadiséit^ et les péchés qui la composent sont au nombre de treize : i° la pollution volontaire; si elle a lieu pendant le sommeil elle n'est péché que si on s'y est complu après être éveillé; 2® l'attouchement sur le corps d'une femme avec une intention coupable ; 3<* les discours amoureux et déshonnêtes, quand un talapoin veut induire un de ses bienfaiteurs à lui céder pour quelque temps sa captive ou esclave, sous le prétexte de la nécessité, mais avec l'intention de mal faire ; 5® procurer des femmes à la luxure des autres ; 6® construire une maison ou un baos sans l'assistance de quelque bienfaiteur; 7® faire planter des arbres dans un endroit rempli d'insectes qui seront immédiatement tués ; 8° avoir recours à la calomnie suscitée par l'envie ; 9® ou quand elle impute une action luxurieuse; 10® semer la discorde entre les talapoins, après avoir été averti trois fois dans le^cm et ne s'être pas corrigé; 1 1** sont coupables du même péché que le précédent les partisans de ceux qui sèment la discorde; 1 2° l'inobservance des petites règles pour l'ha-

billement, et ne pas écouter avec plaisir les avis et les admonestations des supérieurs ; 1 3® scandaliser un séculier par de petites infractions aux règles connues, par des mensonges ou des histoires frivoles. — Quand un talapoin a commis un de ces treize péchés, non-seulement il doit se confesser au ponghi, mais aussi à ceux de ses confrères qui sont réunis dans le scin^ pour recevoir une pénitence, laquelle consiste en certaines oraisons qu'il doit réciter; cette punition dure autant de jours qu'il en a laissé écouler avant de manifester son péché, et doit se faire pendant la nuit. Il doit aussi faire la promesse de s'abstenir à Tavenir d'un semblable péché. La pénitence finie, le pécheur doit demander pardon à tous les talapoins pour le scandale qu'il a causé, et solliciter humblement la faveur d'être de nouveau admis parmi eux. Outre la pénitence infligée, les talapoins s'en imposent volontairement d'autres, quand ils sont en doute d'avoir commis quelque péché. La confession n'est pas valide quand un talapoin a commis une grande faute et qu'il n'en a déclaré qu'une légère, et il en est de même s'il en confesse une de Vtsphcepara:{iga.

Toutes ces choses sur la confession sont en partie tombées en désuétude, et les talapoins ne font plus qu'une sorte de confession générale,

dont la formule est à peu près celle du conjiteor des chrétiens.

Quant à ce qui concerne les seins ou les disciples, ils ont les dix préceptes suivants à observer : i® ne tuer aucun animal; 2® ne pas dérober le bien d^autrui; 3® ne commettre aucune action luxurieuse : ^^ ne pas mentir; 5° ne pas boire de vin; 6® ne pas manger après le milieu du jour; 7° s'abstenir de danser, chanter, ou jouer de quelque instrument de musique; 8® éviter de mettre en marchant de la boue à ses sandales; 9® ne jamais s'arrêter dans un lieu élevé e^gui ne convient pas à leur humilité; lo*' ne jamais toucher à de Tor ou de Targent. — Les seins qui manquent aux cinq premiers de ces commandements doivent être chassés des baos; quant à ceux qui ont contrevenu aux autres, les supérieurs leur imposent des péni-

tences

Telle est la vie des prêtres et moines bouddhistes dans leurs kyoums, mais il ne faut pas s'y fier, ce ne sont plus des anachorètes. Comme dans toutes les religions mystiques, l'anachorète précéda de beaucoup le monastère dans le brahmanisme et dans le bouddhisme; l'anachorète c'est la foi vivant de racines et de privations, c'est

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