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LE JONAS-LIK

ceux qui parcoLirent ces cotes aux passes resserrees et dangei-euses, il fait le service de la poste, transporle des touristes, des Lapons au besoin, des tonnes d'eau-de-vie et de wisky, des barques, des poissons sees ou geles, des ecorces de bouleaux, du guauo de baleine ou de tetes de morues, et se charge, en un mot, comme ses confreres, de tout ce qui concerne son metier.

L'^lat-major se compose de trois officiers, et I'^quipage comporte dix hpmmes vigoureux, silencieux comme des poissons, froids comme des icebsrgs et forts comme des cabestans. Nous avons k bord deux des meilleui-3 pilotes de la cote.

.(1) Jonas-Lie est le nom d'un poete national norw^gien.

DE PARIS AU CAP NOHD

Nos officiers sont affables, charmants, prevenants; en moins de Irois jours, ils 6taient nos amis; maintenant, ils sont entr6s, par voie d'adoption, dans la grande famille des Latins.

Cette expression demande explication.

Le hasard a r^uni k bord du Jonas-Lie une douzaine de passagers de toutes nationalit^s; mais, par un caprice etrange, 11 a voulu que ces touristes appartinssent, en majorite, k la race latine. Nous sommes Ik quatre Frangais, un Suisse de Lausanne et sept Italiens, savoir: une famille r.omaine (le due de Sermoneta, d6put6 au Parlement, et ses trois fils), un Sicilien, un Milanais et un Genois. Nos aimables compagnons parlent tons avec Elegance le francais, en sorte que la langue diplomatique est devenue celle du bord.

Nos officiers s'expriment couramment en anglais; I'un d'eux comprend I'italien etl'allemand, aucun ne connait notre langue. Ilsn'ont qu'un reve : nous rendre la vie facile, agr^able, nous laisser admirer leur merveilleux pays et faire naitre les occasions de nous distraire.

Un salon de velours rolige, aux lambris blancs et dores, eclair^ par douze hublots, sis h I'arriere du bdtiment, nous sert de cabinet de lecture, de salle h. manger, et parfois de dortoir; nous pourrions m6me y danser, car il est meuble d'un piano; mais, pour le moment, les dames font absolument defaut.

Nos cabines, grandes comme la main, Equivalent h un demicompartiment de seconde classe. Nous sommes log6s deux h deux dans ces reduits dont la proprete et I'amenagement sont irr^prochables. Le service du bord est fait par deux hommes et une femme.

Les repas sont au nombre de trois, sans compter le cafe auquel les passagers ont droit d6s six heures du matin.

Entre huit heures et demie et neuf heures, sonne le premier dejeuner (frokost), compost de th6 ou de caf6 au lait, de bi^re (ou de vin, si Ton consent k le payer a part), de beaftecks, d'oeufs k la coque et de tous les hors-d'oeuvre dont les NorwEgiens ne sauraient se passer. C'est une coutume dans ce pays de pr^luder au repas par une s^rie de mets, suffisants pour remplir I'estomac d'un cuirassier fran^ais. Tous les fromages sees sont \k repr^sent^s, depuis le roquefort veined, jusqu'au Chester odorant, sans parler d'un fromage griscitre que je soupponne d'etre fabriquE avec du lait de renne.

Le saumon cru et salE s'6tale k c6t6 du jambon, de la langue de

renne fumee, de tous les specimens de la charcuterie scandinave, et Dieu sail si cet « art » est pouss6 loin dans la contree !

N'allez pas croire que cet usages soit special aux tables des navires; 11 en est de meme dans les hotels et les buffets, oh ce repas prdpafatoire porte le nom de smorganbord. Dans ces derniers 6tablissements, la table est toujours servie quand arrivent les trains, et chacun dose sa nourriture selon son app6tit; celle-ci se prend en quelque sorte a I'abGnnement : mangez comme un ogre, picotez comme un oiseau, c'est toujours deux krones; le service est ainsi bien simplifi6.

Si j'^tais cuisinier, je m'6tendrais plus longuement sur les mets ^tranges que nous consommons k bord, je m'efforcerais mSme de vous en donner la recetle; malheureusement, mon ignorance est grande en la matiere: la pomme de terre, la morue fraiche, le saumon, les oeufs, une espfece de mures blanchatres, certaines baies rouges, assez serablables k I'airells des montagnes suisses et rappelant de tres loin nos groseilles, voiXk k peu ^vks, les 616ments fondamentaux de notre alimentation.

A deux heures, sonne le repas principal (middagsmad), et le soir, vers huit heures, nous nous r^unissons pour le souper (aftensmad).

Vous voilci au courant de notre vie mat6rielle. Vous avez tout vu, jusqu'^ la cuisine etablie entre la premifere et la deuxi^me classe et k proximity des machines. II est temps de remonter sur le pent, de regarder en passant le fumoir, le salon des dames, la cabin e du capitaine, et de nous d^gourdir un peu les jambes en faisant le tour de notre domaine.

La passerelle forme au-dessus de nos tetes comme un arc-detriomphe, le timonier est k la barre, et le pilote, en paletot noir, coiff^ du chapeau mou, se tient devant lui, appuy^ sur la balustrade comme un orateur k la tribune. II est impassible; son oeil sonde la mer k plus de cinq cents metres en avant de I'^trave, et, sans mot dire, il ^tend tour k tour les bras, agite une main, I'^leve et I'abaisse sans m§me se retourner.

De son c6t6, le timonier tient compte de ce langage qui lui est familier, et ob6it sans prof6rer une parole. Quand la passe devient dangereuse, le capitaine monte aupr6s du timonier, mais ne lui fait aucune observation; sa responsabilite est couverte : le pilote est maitre k bord.

DE PARIS AU CAP NORD

' Si vous "pouviez nous suivre dans ces d^troits, k peine larges

comme un canal creus6 dans le granit, ou le navire ne trouve pas

Iroisfois sa lai'geur, vous comprendriez le r6]e capital que joue

' sur un batiment le pilote norwegien. A chaque instant, nous nous

troiivons dans un lac immense qu'on croirait sans issue, borde de

montagnes couvertes de verdure ou bien nues comme un roc. Tout

■autour de nous surgissent des ^cueils dangereux, et, comme la

moindre vague les recouvre, il faut les deviner ; les Hots sont disse-

min^spar centaines : on dirait des tas de foin amOncel^s dans une

prairie nouvellement fauchee. Que I'oeil exerc6 du rude marin auquel

nous somraes confi^s se ferme un instant, et le Jonas-Lie est perdu

corps et bien, car les bas-fonds sont nombreux, et la profondeur de

la mer varie k chaque encablure dans ces parages.

Si dans ce labyrinthe inextricable, la route est difficile, en revanche, le paysage est grandiose et vari6. Les premiers plans sont nettement visibles dans leurs moindres details, en raison de I'exces- 3ive puret^ de I'air ; au loin, les montagnes vertes et grises se pressent 8t s'^tagent; h I'extreme horizon se dressent, comme le rideau de fond d'un panorama gigantesque, d'autres chaines de 1000 i 1500 metres, aux cimes couvertes de neiges et de glaciers resplendissants; parfois, de gros nuages gris roulent de ces sommets jusque sur les eaux. Quand le ciel est pur, les arriere-plans s'enfuient aussi loin que I'oeil pent atteindre, en passant par toutes les degradations du bleu; si le temps est convert, I'horizon se rapproche & quelques kilometres du spectateur; on se croirait alors transports sur un lac int^rieur, entourS de hautes montagnes aux teintes indScises.

Vous vous etonnerez, sans doute, de m'entendre ainsi parler de terres et de sommets dans un voyage au cap Nord, Mais il faut bien vous rappeler que, de Bergen k Vadsce, les navires ne passent guere que quatre ou cinq fois en pleine mer; lis cotoient sans cesse le littoral.

Notre premiere journ6e, passSe k bord du Jonas-Lie, ne fut pas brillante. Les nuages gris nous cachaient I'horizon, la pluie tombait par rafales et balayait le pont, le froid 6tait assez vif, le vent d'ouest sifflait dans les cordages et les vagues accourues de la haute mer nous secouaient fortement.

Nou3;6tions singulierement attristes par ce spectacle dScourageant. Si c'est Ik, disions-uous, tout ce qu'on voit dans le Nordland, il eCit

peut-^tre mieux valu rester chez soi; mais peu k peu les passagers 6changferent leurs impressions p6nibles et firent connaissance, le ciel s'^claircit k de rares intervalles, le moral retrouva son aplomb et nous nous primes k esp^rer.

La nuit du 9 au 10 aout fut encore bien mauvaise ; blottis dans nos couchettes, nous nous sentions tour k tour soulev^s, projet6s, roules, et les flots venaient k chaque instant arroser notre petit hublot, dont la vitre nous s^parait du domaine des poissons.

On se fait de singulieres reflexions, pendant la premiere nuitqo'on passe k hard, surtout lorsque la tempSte est menaeante.

« Quand on pense, me disais-je en m'endormant, qu'une cloison de bois et de fer de 15 centimetres d'^paisseur nous s^pare des abimes; qu'il suffirait d'un choc sur cette petite fenfetre, d'un abordage sur le moindre roc, pour que nous nous trouvions tout k coup appalls k jouer, au profit des congres et des requins, le role des habitants de nos aquariums... » Qa n'est pas rassurant, mais bah!... le sommeil I'emporte, et Ton ne tarde pas k oublier ces soucis. « N'y a-t-il pas de vieux marins sur le plancher des vaches!... et les bouees de sauvetage sont-elles faites pour les chiens? . »

Le lendemain matin, le capitaine nous oifrit gracieusement de nous fairs aborder h I'fle Thorgen, pour nous faciliter la visite du Thorgatten, qui en est la principale merveille. Inutile de vous dire si nous acceptames avec empressement sa proposition, en d^pit du brouillard et du mauvais temps.

D^s sept heures, le Jonas-Lie stoppa en face du rivage, les chaloupes furent raises k la mer, et bientdt, d^barques, nous fumes en route pour le « Hullet ».

Les Norw6giens d^nomment ainsi un tunnel qui traverse la montagne de part en part. Cette galerie souterraine mesure 19 metres d'616vation k son entree, 75 metres k sa sortie, 163 metres de longueur sur 11 a 17 metres de largeur. Le tableau forme par la mer aux flots d'azur, parsem^e de blanches taches d'6cumes et d'116ts gris ou noirs, enferm^ dans ce cadre sombre, est, dit-on, une merveille de perspective harmonieuse. Je le crois sans peine, mais, je dois I'avouer, il ne nous fut pas donn^ de I'admirer completement k travers le brouillard. Nous entrevimes seulement les teintes et les contours de ce paysage comme ceux d'un chef-d'oeuvre artistique, abrit^ sous une gaze 6paisse, attendant I'ouverture du salon.

DE PARIS AU CAP WORD

Le capitaine fut d^sole de ce contre-temps facheux etnous promit une compensation pour le lendemain.

Bientot nous passames au large de I'lle Lokten, oii nous laissames la directrice du bazar universel 6tabli k Kobberdal. II parai't que, dans cet entrepot gigantesque, les marins, les pecheurs, les petits n(5gociants espac^s dans les lies de Nordland, peuvent se procurer, en gros ou en detail, les produits manufactur(5s et les matieres premieres du monde entier; notre lieutenant nous laissa entendre qu'il fallait avoir une t^te fortement organis^e pour tenir une pareille maison.

Dans sa pensee, cette simple reflexion ^quivalait au pan^gyrique

GLACTER DO SVARTISEN

commercial de la passagfere descendue k terre et nous n'ycontredimespas.

Le jour suivant, notre steamer s'engagea dans le Hollandsfiord et

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s'arr6ta tout k coup, comme s'il 6tait arriv6 au terme de son voyage. Notre commandant, fidele k sa promesse, nous m^nageait une surprise des plus agi-^ables.

Le ciel 6tait un peu d^gage ; au-dessus de nos t6tes, resplendissaient les nev^s etles « s6racs » du Svartisen. Get immense glacier de 70 kilometres de longueur sur 20 h 40 kilometres de largeur^i recouvre tout le haut plateau encore inexplor^, donl les rochers escarp^s du cap Kiinnen forment un contrefort bien proportionn6.

Nouspumes fouler encore une fois « le plancher des vaches», seloa I'expression de nos marins, et aller cueillir, au pied meme des blocs de glace amoncel6s jusqu'au rivage comme une cascade gel6e, la rose du Nord aux p6tales vermeils et embaum^s...

Nous venons de franchir le cercle polaire et de passer devant la petite lie verdoyante de Gronce avec ses grands pins parasols et ses rochers pittoresques. Au loin, se dresse le cap Kiinnen, dont je viens de prononcer le nom et que nous aliens doubler. Sa masse ^norme surgit imposante du sein des flots, comme une pyramide colossale placee la par des grants pour s6parer le district de Helgeland de celui de Salten.

Deja la fleche de I'eglise de Bodce apparaft k nos regards et noua apercevons I'entr^e du port de cette petite ville, d^fendu centre les tempetes de I'Oc^an glacial par I'ile de Hiartoe.

II est onze heures du soir, le soleil vient de se coucher, le ciel est empourpr6 de ses derniers feux; nous pouvons descendre k terre, il fait encore bien jour, et puis, dans une heure, I'aurore va paraitre, car il n'y a plus de nuit sous cette latitude.

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