‹ Voyage au pays des fiordsChapitre 13 sur 54 · BOD(B — UNE ESCAPADE DE LATINS UNE PARTIE DE BILLARD SOUS LE · texte numérisé non relu

BOD(B — UNE ESCAPADE DE LATINS UNE PARTIE DE BILLARD SOUS LE

CERGLE POLAIRE — LE MALSTROEM ET LE SALTSTROTIM l'aRCHIPEL

DES LOFOTEN LE VESTFIORD

Bodoe est une ville prospfere de 1800 ^mes. Ses habitations modernes, aux larges devantures bond^es de marchandises las plus diverses, alternent avec les vieux chftlets couverts de gazon ; quelques larges rues, au sol inegal, oii les rochers de granit montrent leurs tetes arrondies, coupent la cit6 sous des angles (5gaux. L'eglise domine I'^rainence suf laquelle s'^tagent ces grandes cabanes, que Ton d^core du nom de maisons.

II est tard, tout le monde est couch6 k terre ; comment tous ces magasins restent-ils ouverts ? Voyez la devanture de ce marchand de porcelains, celle de cet horloger, dont les tasses et les raontres sont accroch^es aux vitres comme pour tenter un larron !

C'est que ces braves gens se connaissent trop entre eux pour redouter la moindre ind^Iicatesse de la part d'un des leurs. On dirait que le vol est chose inconnue de cette population paisible et foncierement honnete.

Nous nous promenons quelque temps autour des divers Hots de chalets qui constituent la ville de Bodoe; I'un des notres, un Latin, bien entendu, s'approche'd'une fen^tre ^clair^e, plonge un regard indiscret dans I'intfirieur du logis et frappe legerement aux carreaux. Une femme apparait, roulant des yeux de furie, ou mieux encore d'affol6e, elle fait des gestes menaeants, et sa bouche prof^re des imprecations terribles ; si la pauvre creature ne meurt pas de cette vision, je doute qu'on arrive jamais k la persuader que c'^tait un noble Stranger, et non un gndme monstrueux qu'elle a apergu, ce soir-lk. .

Nous v6iE''paAis7'nant comme des fous.de cette aventure .. ftj

hurlant^ tue-tete pour rallier les Latins egar^s dans les rues adjacentes. Un commergant g^nois, qui, depuis plusieurs ann^es, vienttraiter dans ces regions lointaines cinq ou six millions d'affaires en poissons sees ou saI6s, fait partie de notre bande. Parlant merveilleusement la langue norvvegienne, connaissant la ville, M. Parodi nous sert k la fois de guide et d'interprfete. Ghemin faisant, il nous vante les qualites hospitali^res des nattirels de ces contr6es, et nous apprend comment nous venons de violer outrdgeusement les coutumes locales, en troublant le repos des habitants par un tapage qu'i Fouilly-les-Oies ou h Trepagny-les-Ghaussettes, le garde champetre n'aurait pas craint de qualifier « nocturne, en raison de son intensite. o

Notre mentor nous conduit h. I'unique hotel de Bodoe, nous promettant une agr^able surprise. En quelques minutes, nous atteignons la porte d'une maison proprette, aux fenetres sans volets; les geraniums, les fuchsias, les balsamines en pots, repr^sentent, dej'rifere les vitres, la vegetation des pays tropicaux! Songez qu'au delk du cercle polaire, parterres et vergers sont iticonnus, car, k cette latitude, les bouleaux eux-memes sont consid6res comme des arbres de luxe. Mais les fleurs constituent un besoin aussi imp6rieux pour une famille norvvegienne qu'un rosbeaf pour I'Anglais, un macaroni pour le Napolitain, une cigarette pour I'Espagnol. Gela est si vrai que, dans le d6m6nagement d'un pauvre diable, se transportant avec femme, enfants et mobilier, par bateau, d'une ile dans une autre, vous verrez toujours, dans un vieux pot ou une raarmite fel^e, rin6vitable bouture prot^g^e par I'^migrant avec un soin touchant contre les brutalit^s involontaires des marins.

Notre ami frappe k la porte de I'hdtel Nilsen; une femme seule vient nous ouvrir, et, sans la moindre hesitation, nous invite poliment k entrer dans la salle k manger. Pendant qu'elle va chercher la bouteille de « caloric punch » (1) destinde k nous r6chauffer (car le thermomfetre ne marque plus que 9° ), nous pouvons k loisir contempler les classiques chromolithographies dont les murs de bois peints sont decor^s, et faire une 6tude approfondie sur les grands ponies k tourbe, triomphe de la fumisterie norw^gienne.

(1) Ce caloric punch est une liqueur alcoolique essentiellement nationale, d'un goflt etquis, et fort peu r^pandue en France, oil elle serait appr^cifie »i elle y 6tait eonnue.

LES ILKS LEFFO0ON — LE RAFTSUND

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DE PARIS AU CAP NORD

Apr^s le punch, notre compagnon nous dit : « J'ai parlement6 avec notre hotesse; en raison de notre qualitri d'(5trangers, elle consent h nous introduire dans I'unique salle de billard de Bodce en d^pit de I'heure avanc6e. » Vous devinez les « bravos! », les « hourrahs I » qui accompagnerent cette declaration et avec 'quel entrain nous nous pr^cipitames en masse vers ce paradis des Vignaux du Nord,

Jouer au billard sous le cercle polaire, avec des billes en dent de morses, sans doute, quel reve d'Anglais! Et pourtant, ce reve deviut bientot una reality ; nous pouvons maintenant Faffirmer de visit : « La proximity du pole ne semble pas exercer sur les facteurs du carambolage I'efFet qu'elle produit sur I'aiguille aimaflt^el « II est deux heures quand nous quittons Bodoe. A I'appel du sifflet du Jonas-Lie, nous avons regagne le bord et nous mettons le cap sur ■Folden. Nous accostons ensuite Lodingen, pour nous engager, tout aussitot, dans le Vestfiord, qui s6pare le continent de I'archipe'l des Loffoden. G'est au Sud de ces iles que gronde le fameux Malstram cdebre dans les vieilles legendes scandmaves et d6crit d'une facon non moins fantastique que fantaisiste par Edgard Poe. : Dans votre enfance, n'avez-vous pas rev6 comme moi de cet abtme sans fond, de « ce courant qui mout » les navires, les barques, les baleines, dt^vore sa proie et ne la rend jamais ?

Eh bien, Cher ami, je suis desol6 de vous enlever encore une Illusion (elles tombent, h61asl assez vite d'elles-memes au cours des

annees), mais il faut en rabattre avec cette legende Ouvrez les

preilies bien grandes, entr'ouvrez la bouche d'un air beat (si vous le pouvez), (5carqiiillez vos yeux comme deux portes cocheres et 6coutez-moi, car je vais, selon ma promesse, vous dire toute la y^rite, rien que la v6rit^.

, Le Malstroem a trouve dans le Saltstroem un rival dangereux • bien qu'on n'en parle jamais chez nous, celui-ci en avalerait plusieurs comme celui-li. (Allons, encore une reputation usurp^e !) N'est-ce pas le cas de « pasticher » le bon La Fontaine et, de r^peter :

n n'est pas, je le vois, si gloulon snr la mer Que ne puisse trouver ua plus glouton que soi.

Ce n'est pas tout, mais sur ce courant terrible, les barques, les navires, s'engagent chaque jour... quand le temps est beau I Toute-

fois cette travers^e, possible pendant une heure seulement, entre le flux etle reflux, n'est pas de celles qu'un moasse doive entreprendre h son d^but dans la carriere maritime.

En pen de mots, j'espere pouvoir vous faire comprendre la th6orie de ces courants locaux.

Le Skjerstadfiord s'avance dans le continent, au nord du glacier du Svartisen et forme un bassin de 350 kilometres de superficie, que la mer remplit deux fois en 24 heures d'une masse d'eau 6valu6e k plusieurs milliards de metres cubes. Cette efFroyable quantity de liquide entre dans le reservoir par trois pertuis, dont I'un mesure ISO metres de largeur et I'autre 60 metres seulement (1).

Quand la mer baisse, le bassin se vide avec la m6me rapidity qu'il s'est rempli, en vertu du « principe dit des vas^s communicants », el cet ^coulement produit le phenomene que vous savez.

II y a Ik une force perdue suffisante pour tenter un industriel h. la recherche d'un moteur puissant et ^conomique.

Eh bien ! vous me croirez si vous le voulez, pas un Anglais n'a encore jete son devolu sur ce d^versoir !... C'est probablement pour cela que les Norw6giens se contentent de le regarder couler.

Aupr^s de celui-ci, le Malstroem est un mauvais petit courant qui se donne de temps k autre des airs redoutables, quand la tempfete le veut bien.

theories g6ographiques de mon enfance, qu'6tes-vous devenues!

Nous sommes dans une region grandiose et sauvage entre toutes. Ici, le paysage est dantesqu3. II faudrait le talent du poete inspire qui a chants la Divine Comedie, pour vous en retracer I'aspect terrible et majestueux.

Au premier plan se dressent des roches basses et nues, polies paries lames de I'Oc^au ; derriere elles, surgissent du sein des flots des pics qui s'616vent d'un seul jet k plus de 1000 metres. On dirait des murailles ^difi^es par des Titans, on croirait voir une Eruption volcanique fig^e dans les airs.

Les crates de ces montagnes aux tons violets, noirs et rougeatres, se profilent sur le ciel comme les dentelures d'une scie gigant€:>que. le comprends qu'elles aient6t6 compar(5es k la machoire d'un requin

(1) Boedeker, p.328.

DE PARIS AU CAP NORD

fantastique, aupres duquel les squales ant^diluviens seraient i peine des embryons.

A la base de ce massif sans verdure s'ouvrent des criques aux formes capricieuses. Sur leurs rives apparaissent de modestes villages de pecheurs, aux maisons rouges et jaunes, cal6es pour ainsi dire sur d'innombrables piiotis, accrochees au flanc des rochers, suspendues au-dessus des eaux calmes et tranquilles.

Degrandes chaloupes aux puissantes 6traves, de coquettes embarcations en forme de gondoles, sillonnent ces ports naturels et tranportent marchandises et passagers. Aux alentours de ces chalets, ce ne sont que tonneaux entasses en pyramides, prepares en vue de la peche du hareng, et s6choirs primitifs, garnis de milliers de morues fendues, huileuses comme un quartier de phoque fraichement ^corche, ou racornies comme de vieux parchemins.

Je vous ai dit, dans ma premiere lettre, que Fredrikstadt etait k capitale du pays des bois ; je puis ajouter : les LofFoden sont celles du pays de la peche, ce gagne-pain des peuples du Nordland.

Sises h peu de distance du continent, entre le Vestfiord et I'Oc^aa glacial, elles apparaissent, k la seule inspection d'une carte g^ographique, comme la station necessaire, I'entrepot tout indique des 2S000 marins qui frequentent ces parages pendant trois mois de I'ann^e.

Voici Svolvoer, la capitale maritime de I'archipel, construite sur Tile d'Ostvaajoe, la plus considerable de ce groupe. Au-dessus d'elle se dresse la cime elevee du Svolvocrjuret, dont la sombre silhouette se d^tache sur le ciel bleu. Nous voyons ses maisons de bois, espac(^es sur les blocs de granit k demi couverts de varechs, son port, ses magasins, son usine de guano et ses grands hangars, dans lesquels les pecheurs viennent chaque hiver chercher un abri. C'est ici que se fait lap^che de la morue ; six mille navires environ prennent part k Sexploitation des grands bancs qui descendent des regions septentrionales voisines du Spitzberg. A I'epoque de ces passages annuels, le nombre des poissons captures pent s'elever de 20 k 30 millions. Si vous prenez la peine de remarquer que la morue atteint facilement la longueur moyenne de 60 centimetres, vous pourrez faire, avec ces .bases de calcul, I'estimation du- cube de mati6re alimentaire sortie chaque annee des gouflfres des LoflFoden et r^pandue dans le monde entier.

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- Dans ces parages, les poissons sent si aboridants qu'il suffit de descendre, comme nous Favons vu faire au cap Nord, une corde de 30, 45 ou 125 brasses de longueur armee d'hamegons sans appat, gamie d'uii poissbn de m6tal 6tam6, pour ramener k la surface • des pieces dont le poids dt5passe celui des plus belles carpes' de iios: etangs de Sologne.

Mais, me direz-vous, ces p^cheurs sont trop heureux, leur fortune est assur^e; comment done la Norwege entifere n'arme-t-elle pas des navires pour aller exploiter, ainsiqu'on le fait ^Terre-iNeuve, les profondeurs de votre fameux Vestfiord? Attendez, cher ami, je vais vous montrer le revers de la m6daille, car je ne suis pas un « emballe », pour me servir de I'expression famili^re usit^e en

pareil cas.

D'abord, les capitaux manquent, ensuite la concurrence est d6ji terrible, et les eonsommateurs n'augmentent pas. lis diminueraient bien autrement, si les libres-penseurs pouvaient abroger les lois de I'Eglise et rayer d'un trait de plume le Carfeme. En effet, les pays catholiques font h eux seuls une partie de la fortune des pecheurs d'Islande et du Nordland, et si I'abstinence 6tait supprim6e d'une maniere generale, les pauvres habitants des pays septentrionaux qui n'ont pas da terre h eultiver verraient tomber k un prix insuffisamment remun^rateur le produit de leurs courageux efforts. Vous voyez comment tout se tient en mati^re d'6conomie sociale, et, comme le dit le vieux fabuliste, « Dieu fait bien ce qu'il fait. » Voilk une nouvelle preuve de sa sagesse, k laquelle vous n'aviez peut-6tre jamais pens^ plus que moi.

D'autre part, ces p^cheries sont expos^es k des accidents terribles, dont le r6cit est bien fait pour calmer la bouillante ardeur de I'bomme Irop enclin k r^aliser des b^n^fices en apparence faciles. Quand le vent d'Ouest vient k souffler dans les voiles des bateaux d^couverts, entratn^s au large (le Vestfiord mesure 25 k 30 kilometres d'une rive k I'autre), leur retour aux lies devient absolument impossible, etnombre d'embarcations, surcharg^es de poissons, d'agrfes, d'hommes et de filets, ne tardent pas k succomber dans la lutte pour la vie, engag^e entre le marin et les 616ments d^chaln^a. Les vaguess'616vent, leschaloupes embarquent des paquets de mer, les voiles, gonfl^es comme des ballons, se d^chirent ou bien entrainent le batiment qui chavire.

DE PAniS AU CAP NORD

II ne resteplus alors aux malheureux naufragt5s, immerges dans I'eau glac^e, qu'un seul moyen de salut : il consiste a se cramponner h la quille de leur embarcationretourn^e, dans I'espoir que le calme se r6tablisse enfin. Le cas est prevu, et nombre de barques portent fix(5s a leur quille des crochets et des anneaux destin(5s k assurer le sauvetage. Le plus souvent, cependant, dans ce moment critique, le marin norwegien tire le gros couteau qu'il porte constamment suspendu h. sa ceinture, dans une gaine de cuir; il le plante d'un coup vigoureux dans la coque de sa barque, et cette (5pave se transforme bicntot en une sorte de grappe humaine centre laquelle les flots s'acharnent avec furie. Vous devinez qu'ici comme ailleurs la loi du plus fprt I'emporte trop souvent, et les flots victorieux, apres avoir d(itache un a un ces grains animus, roulent jusqu'i la cote prochaine comme un lugubre troph^e, la tige qui les portait. Les survivants viennent alors recueillir ces chaloupes d6sempar(5es, et, d'apr^s le nombre des couteaux qu'ils y trouvent fiches, 6tablissent un premier bilan du nombre des noy6s.

Vous croyez peut-etre, cher ami, que je me livre k des effets d'imagination et que j'invente, pour la circonstance, ces scenes dramatiques; sachez done qu'ici meme, en 1848, dans I'espace d'une seule journ^e, cinq cents pScheurs furent engloutis dans les flots!

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