‹ Voyage au pays des fiordsChapitre 14 sur 54 · SANS PERDRE LA BOUSSOLE · texte numérisé non relu

SANS PERDRE LA BOUSSOLE

Nous voici dans des fiords moins larges; leurs rives sont ^maill^es de comptoirs, sur lesquels flotte le pavilion national aux couleurs voyantes, hiss6 au sommet d'un grand mat blanc. Nous stoppons; une barque se d^tache de la cote et nous aborde; un vieux marin, au collier de barbe blanche, au nez aquilin orne de grosses lunettes d'argent, monte h. bord; il est coiffe d'un chapeau goudronn6, et porte un sac reconvert de peau de phoque, qu'il ouvre sans mot dire, puis il remet au capitaine un paquet de depeches b. destination du Jonas-Lie, en merl... en route pourle cap Nord !... « C'est vague comme adresse, me direz-vous, et les agents du til^graphe me paraissent bien intelligents dans votre pays k demi-civilis6 ! »

Cependant, cher ami, je vous dis la pure v6rit6 : ici m^me, dans uno escale insignifiante, le due de Sermoneta a repu h bord, dans ces conditions, une depeche importante partie de Rome le matin meme; en moins de douze heures, elle lui donnait connaissance de faits accomplis la nuit pr6c6dente, a i 400 kilometres de sa mouvante residence.

C'est qu'il n'existe peut-etre au monde aucun pays dot6 d'un service lelegraphique plus 6tendu ou mieux organist que la Norwfege. Toutes ses lies sont relives entre elles par un r^seau terrestre et sous-marin; les d6peches sont ici (proportionnelleraenfk la population) bien plus nombreuses que les lettres. Ce mode de communication extra-rapide est d'ailleurs la base meme de la fortune natiouale. C'est par fil 61ectrique qu'on signale k toutes les stations de p6che I'apparilion des bancs de harengs sur un point quelconque

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DE PARIS AU CAP NORD

du littoral; c'est par depSche qu'il faut commander des tonneaux, du sel, pour encaquer !e produit d'une prise inesper^e; c'est le telegraphs, enfin, qui annonce les sinistres, demande des secours et des provisions!

Admettez-vous maintenant ma proposition paradoxale en apparence : « C'est dans la region du monde civilise la moins habitee que le telegraphe rend les plus inappr6ciables services ? »

■Nous sommes le 13 aoiit ; le Jonas-Lie a navigu6 toute la nuit entre Tjalloe et Hindce; ila traverse I'Astafiord; en nous r^veillant, nous nous trouvons dans le Salangenfiord, dont les eaux calmes et limpides sont bord^es de bois de bouleaux, au-dessus desquels se dressent des montagnes vertes, puis blanches, inondees de lumiere. Le soleil est resplendissant ; k tribord, nous apercevons un premier campement de Lapons pecheurs, installs sur le rivage de la mer et perdu au milieu des rochers enormes qui ceignent une petite crique entour^e d'arbres.

Apres avoir franchi le Dyroesund et coupe le Malangentiord, nous arrivons enfin, vers cinq heures du soir, dans le port de Tromsoe.

Cette reine des regions polaires, fiere de ses 5 400 habitants, de sa prefecture, de son mus^e, de son evech6, de son ^cole normale, etage ses nombreuses maisons sur les flancs d'un coteau abrit6 centre les vents du Nord et couronne d'un bois de bouleaux. Je ne saurais vous d^crire longuement le panorama qui se d^roule devant nos yeux ; c'est toujours celui de la ville de bois, aux couleurs vives, avec ses toitui"es gazonn6es, perch^e sur ses pilotis comma une cite lacustre, et encadree de montagnes aux reflets d'emeraude et d'argent, se mirant dans les eaux glauques de I'Ocean glacial.

Dans le port stationnent des navires de toute nationality : voiliers russes, vapeurs allemauds, attendent leur chargement d'huile de foie de morue et de harengs; k cote, des chaloupes suedoises et, norvvegiennes, bondees debois et de planches. C'est d'ici quepartent egalement les navires arm6s pour la peche de la morue et les explorateursiatrepidesquientreprennent les expeditions polaire3(l);

(1) C'est de Tromsoe qu'est parti le savant et heurcux Suedois Nordenskiold, qui, pour la premiiire fois dans les temps raodernes, a pu atteiiidre le continent am6ricain par la Toie du Nord.

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TromscE constitue le grand Emporiim du Nordland. II est pour les Finnois ce qu'^tait Genabum pour les Carnutes, au temps de la domination romaine. C'est dans son port que se fait le commerce le plus actif des I'^gions septentrionales.

A peine d^barqu^s, nous nous mettons en route pour aller rendre visite au camp des Lapons. Une large valine s'ouvre en face de Tromsoe; elle est encaiss^e entre deux hautes montagnes dont les cimes abruptes prennent des teintes de brique sous les rayons du soleil couchant. Un bois de bouleaux ^normes pour cette contree

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