‹ Voyage au pays des fiordsChapitre 24 sur 54 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

RETOUR DU CAP NORD (sUITe) LE DEPART DES EMIGRES UN BAL SUR

l'oCEAN — IMPRESSION d'uN LAPON SUR LA VALSE A TROIS TEMPS

Le 24 septembre 1888.

II y a deja plus d'un mois que je vous adressais ma derniere lettre 6crite k bord du Jonas-Lie, en vue de Rosrvik, et depuis ce jour, nous avons parcouru bien des kilometres sur terre et sur mer ! Que de fiords traverses, de fields (1) franchis, que d'impressions diverses 6prouv6es ! Comment vous r6diger men journal et rattraper le temps perdu ? J'en suis effraye !

« Quel voyage, mon Dieu, quel voyage 1 » s'ecrie en maniere de conclusion, dans une des scenes les plus desopilantes de ses spirituelles comedies, un des meilleurs personnages de Labiche. Je serais tente, moi aussi, de resumer, dans cette exclamation devenue classique, tout ce que je d^sespere de vous raconter en d6tail.

Notre excursion a dur6 quarante-cinq jours, et, pour abreger les distances dans ce pays immense, aux communications lentes et souvent difficiles, nous avons du passer vingt-deux nuits en bateau ou en cliemin de fer.

Toujours roulant, flottant, tanguant ou glissant, nous avons fait plus de huit mille kilometres a travers les flots, les monts et les vaux des pays scandinaves, et, gr^ce k Dieu, nous voici rentres sains et saufs dans nos foyers.

Vous comprendrez, en lisant ces premieres lignes, qu'il ra'ait 6t6

(1) Les fielils sont des soiiiinets 6IevSs, le plus souvent arides et d6sol6s, tandis que les fiords sout, comme on le salt, des bras de mer qui ressemblent inormSment aux lacs de Suisse (Leman et Lac des Quatre-Cauloiis). (Strictement on devrait ^crire fjords.)

impossible de vous adresser, meme de loin en loin, le r^cit succinct de nos peregrinations au pays des Vikings (1).

Chaque matin, lev6s de bonne heure, nous dejeunioas k la hate pour prendre un train ou repondre au sifflet d'appel d'un steamer ; chaque soir, nous arrivions au gite, moulus et harasses, pour souper, prendre notre repos, consigner nos notes et observations.

Ah ! maintenant, je puis vous parler de visu des kariols, des stolkjoerrcs et des diligences de Norwege; et quand je dis de visu, croyez bienque c'est par eupht^misme, car ce n'est pas principalement par les yeux que Ton fait connaissance intime avecles v^hicules nationaux... toujours 6troits et souvent mal suspendus; mais cette description arrivera a son heure.

Pour tout dire, nous sommes ravis, et mon compagnon de voyage m'ecrivait hier : « En me r^veillant dans mon appartement de Paris, au lendemain de ma rentree, je me frottai les yeux et, regardant autour de moi, je me dis: Quel merveilleux reve je viens de faire 1 » Ce r^ve, comment vous en donner une id6e ? Pardonnez encore, pardonnez toujours a mon insuffisance ; je le repete, si vous tenez k en avoir une id6e exacte, priez un moderne Bellmann (2), un Jonas Lie de vous le chanter, puis vous en demanderez la traduction h la plume d'un Victor Hugo ou bien au crayon d'un Gustave Dore.

Quand je fermais ma derni^re lettre, les montagnes bleues aux cimes neigeuses, Ics blocs de granit aux teintes grises, fuyaient vers le Nord, emport^s sur les eaux vertes de I'Oc^an ; a babord de notre paquebot, la lune, au disque d'or, s'^levant majestueuse dans I'azur d'un ciel sans nuages, semait sur les flots trerablants une

(1) Les Vikings ou Northmans ne sont autres que ces farouches conqucSrants qui, aux vii= et viii« si&cles, envahirent tout le nord de I'Europe, ravag^rent notre patrie et finirent par se fixer, sous Tautorit^ de leur chef Rollon et avec le consentement du roi de France, Cliarles le Simple, dans la province a laquelle ils donn^rent le nom de Normandie (912).

Les pays scandinaves sont pleins des souvenirs de ces barbares convertis 4 la foi chretienne vers le x« siocle, sous le regne du roi Olaf I". lis se donnaient a euxmSmes le nom de Vikings, qui signifie « habitants des bales. » lis se glorifiaient d» leur (c noble metier de pirates «, et leur bravoure a toute epreuve devenait souvent da la temerite.

(2) Bellmann (Charles-Michel) est un poAte su«dois eitr«mement populairt, nfi en 1740, mort en 1793. Sa ra(5moiie est encore fi5t6e chaque ann«e 4 Stockholm, oti il a une slatue, et ses strophes sont partout r^pfitf-es.

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large trainee dc brillantes paillettes, tandis qu'k tribord, le ciel 6tait encore empourpre des deruiers feux du soleil couchant.

La mar 6tait calme comme un lac; les passagers, beureux de vivre, non moins heureux peut-etre d'approcher du terme d'un long voyage, 6taient tous r(5unis sur le pont et contemplaient I'imposant spectacle qui se deroulait devant eux.

Etpourtant, moii cher ami, dans ce moment meme, k cette heure d'extase pour nos dmes ravies, non loin de nous, k la distance qui separe I'arri^re d'un navire de son avant, bien des larmes coulaient. Une trentaine de pauvres emigrants, embarqu^s avec nous dans le port de Tromsoe k destination de I'Amerique, faisaient tristement leurs derniers adieux k cette terre ingrate qu'ils abandonnaient sans cesser de I'aimer.

Je ne vous ai pas d6crit k son heure cette scene de depart si toucbante, si digne d'etre reproduce ou melancoliquement chant6e, je craignais de devenir prolixe, fastidieux; depuis, j'ai eu comme un remords de I'avoir supprim6e dans mon recit, car, vous pouvez m'en croire, nous n'avons rien vu dans notre voyage, qui nous ait plus profondement 6mus et troubles.

G'6tait le 16 aoul au soir; il pouvait etre dix heures; le Jo?ias-Lie avait jet6 I'ancre depuis quelque temps d&jk devant la grande estacade qui, de la ville, s'avance dans la mer h la rencontre des navires stationn^s dans le fiord; la nuit se laissait deviner, la lune brillait au-dessus des montagaes saupoudr^es de neige, et le profil du coteau bois6 au pied duquel s'(5tage TromsOe, se d(5coupait sur un ciel d'or. Le calme de I'atmosphere, celut de la mer, dont les eaux n'6taient pas m6me ridges par la moindre brise, contrastaient avec le remuement du port; depuis lougtemps, les chalands, bond^s de marchandises, faisaient ua service aussi actif que r(5gulier entre la c6te et notre navi>-e; les cabestans du bord r6p6taient leurs craquements «onores, les rares avertissements de nos malelots r6pondaient aux oris des manoeuvres qui d(5chargeaient les embarcations ; une colonne de fum6e noire s'61evait au-dessus de la grosse cheminSe de notre staemer, et d6jk pilote, timoniers et officiers prenaient leur poate de route. Bientdt un long coup de sifflet retentit ; c'^tait un dernier appel adress6 aux retardataires. Dans un quart d'heure, le Jonas-Lie allait reprendre la mer.

Alors, du rivage, se d<5tacli6rent quatre ou cinq embarcations

remplies de femmes, de jeunes filles aiix vetements de couleurs sombres, et conduiles chacune par deux rameurs. A I'avant de ces barques 16geres, aux foruias elegantes, se tenaient des hommes correctement vetus, qui semblaienl exercer uoe sorte de souveraiaet6 sur ces promenours silencieux. Les embarcations vim-ent jusqu'i nouset commeiicerent acii'culer lentementautour denotre paquebot; au loin, I'estacade 6tail encombree de gens appartenant aux positions sociales les plus diverses: pecheurs, marins, commereanls, boutiquiers, commissionnaires, s'entassaient tout le long de cette etroite jetee de bois, et sur le rideau de teinte neutre forme par cette fouie confuse trancliaient les mouchoirs de couleurs vivos et variees agit6s en signe d'adieu. Du pont du Jonas-Lie, d'autres signaux r^pondaient k ceux que nous voyions faire sur le rivage, k cette muette conversation en disait long a ceux qui savaient la coniprendre.

Cependant, nous etions descendus dans le salon pour mettre en ordre nos acquisitions et nos souvenirs lapons, quand tout ^i coup des chants m^lodieux parvinrent a nos oreiiles.

« Messieurs, s'ecria I'un des nolres, oyez! les Tromsoeens donnenj une aubade! » A ces mots, nous voili partis a grimper pr6cipitamment sur le pont, riii t com me des passagers au long cours, pour lesquels tout 6vcnement inatteudu devient une agreable diversion. Nos rires furant vite intorrompus, je vous assure, par le spectacle que nous eumes sous les yeux. Nous venions assister, nous semblaitil, k notrc propre service fuuebre. Maintenant, les derniers feux du crepuscule etaient eteints; les barques que nous avions remarquees tout a I'beure tournaient processionnellement autour du Jonas-Lie, dont la grande masse noire prenait, sous la lueur blafarde de la lune, I'imagination aidant, di3s airs de catafalque; des chants religieux s'en echappaient et montaient jusqu'a nous. On eut dit que les voix pures et fraiches des jeunes filles, renforcees par les notes graves des hommes charges de les diriger, cliantaient des psaumes, recitaient les derni^res prieres. Nous voyions les pauvres Emigrants, accoud6s sur les bastingages, assister recueillis k cette triste mais touchante ceremonie. Les femmes k la blonde chevelure recouverte d'un simple foulard noue sous le menton, vStues de pauvres vetements, chauss(5es de gros souliers, etaient la, serrdes les uues centre les aulres, muettes d'^tonnement ou d'emotion, ecoutant, impassibles, les derniers refrains de ceux qui rcstaieiit au pays.

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UN EMBARGADERE DANS LE SOGNEFIORD

Un nouveau coup de sifflet retentit, les barques accosterent I'echelle du bord, les passagers vinrent une derniere fois embrasser quelques-uns de ceux qui parlaient, leur offrirent des bouquets de fleurs aux brillantes parures, puis reembarquerent rapidement, tandis que le cabestan, mu par la vapeur, faisait grincer sur son treuil de f'er les maillons de la lourde chaine li laquelle I'ancre du steamer 6tait suspendue. Enfiu, comme le navire virait de bord, sous I'impulsio.n de son lielice qui faisait bouillonner les flots, les supremes adieux s'6cbang6rent, et nous nous mimes en route.

Le capitaine, faisant sa ronde, passa pres de nous k ce moment. « Quelle est, lui dimes-nous, le veritable sens de I'etrangec^remonie k laquelle nous venous d'assister ? — Les chanteurs que vous avez

entendus, nous r6pondit-il, appartiennent k Fune des dix-huit sectes religieuses de Tromsoe ; ils venaient, conduits par leurs pasteurs, saluer quelques-uns de leurs coreligionnaires Emigrants. »

Nous comprimes alors les diff^rents degr^s d'^motion que laissait deviner la physionomie, d'ailleurs peu expressive, de ces pauvres gens ; les uns quittaient des parents, des fr6res, des amis, tous ibandonnaient leur patrie!

Le 20 et le 21 aout, le capitaine r^solut de procurer une nouvelle distraction k tous ses passagers. La cargaison paraissait complete, les cabines 6taient toutes occupies, I'entrepont regorgeait de voyageurs, au point que, chaque soir, le salon de premifere classe se transformait en dortoir. Des Anglais, months k la dernifere station, malgr6 I'observation qu'on leur avait faite d'un manque absolu de logement, preferaient s'empiler pour la nuit dans les chaloupes de sauvetage suspendues sur le pont, plut6t que de manquer le paquebot. Gette affluence 6tait due k la saison d^jk avanc^e pour les touristes, et aussi k la renti-ee des classes, qui rappelait nombre de families norwegiennes k Trondhjem, h Bergen ou k Kristiania. Jeunes filles et jeunes gens ne manquaient pas k bord, et tous ces d^sojuvr^s s'^taient dit, en entendant les accords du piano rythmant polkas et valses, qu'on pourrait, peut-fetre, organiser une soiree dansante dans notre maison flottante.

Le capitaine trouva I'idee excellente, mais crut devoir nous faire comprendre qu'il serait malais^ d'ouvrir k ses nombreus invites I'unique salon-dortoir du bord. En consequence, la salle du bal fut disposee sur le pont; k I'arri^re, on rangea les cordages; compas et gouvernail de reserve furent coifF^s de leurs enveloppes de toile; quelques bancs mobiles furent enlev^s et deux gros falots, suspendus au faitage de la tente, k I'aide d'un brin de filin, remplacerent les lustres absents. La nuit 6tait superbe, comme vous le savez, la mer ^tait « d'huile », I'^quipage avait done des loisirs ; le chef m^canicien et I'un des matelots, violonistes pleins de talents et plus encore de bonne volont^, furent commandos de service pour I'orchestre, un accordion et un orgue de barbaric se mirent de la partie, dames et demoiselles s'install6rent de leur mieux sur les pliants align^s en toute hate, les invitations furent faites, et bient6t les marsouins qui sejouaient dans notre sillage purent assister au premier bal donn^ sous leurs yeux.

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Vou9 dire lY.tonnement et la joie de notre « Lapoune » h la vue de <ous ces gens s'agitant en cadence serait impossible, Grimp4 dans les haiibans, afin de gouter sans rien perdre ce spectacle nouveau ponr lui, il n'aurait pas cede sa place k un camarade, en ^ohange de plusieurs langues de rennes fum6es. Ses petits yeux brillaient comme ceux d'un chat sauvage etson sourire narquois n'abandonnait pas ses l^vres.

Si jamais ce « mondain malgr6 lui » fait imprimer ses fameux mtimoires k Hammerfest, je me promets d'acheter un exemplaire de sa premiere Edition. Je serais trop curieux de lire les reflexions philosophiques d'un exil6 de Karesuando (1) sur la valse k deux temps et trois temps.

Vous le voyez, notre paquebot etait bien un echantilloa de notre pauvre monde; les larmes y contrastaient avec les rires joyeux, la plus franche gaiety y cotoyait la plus amere tristesse. Malgr^ moi, cette pensee envahissait mon esprit, et jetait comme une ombre sur ca tableau plein de couleur et d'originalit6.

Je me disais aussi que tous ces gens, satisfaits de se trouver r^unis pendant quelques heures, par un singulier hasard, allaient, demain, prendre les routes les plus opposdes, qu'ils seraient, avant deux mois, diss^min^s sur tous les points du globe, et que jamais, sans doute, ils ne se rencontreraient plus. S'il doit en 6tre ainsi, ces lignes porleront, du moins, aux Latins disperses, le sympathique souvenir de leur auteur.

(1) Ville de Laponie sufidoise, i'oii Tiennent le« nomades «tablU prAs de Tromgoi pendant la belle saison; car, envertu d'un traits passe entre la Russie, la Su4de et la Norw4ge, les Lapons ont le droit de circuler a leur guise sur le territoire de ces troii payi. En 6t6, la region comprise entre Haparanda et I'Altenflord (distance de 750 kilomitres, qu'il faut douse a quinze Jours pour traverser) est pre»qua inhabitable a causa de la presence des monstiqucs.

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