‹ Voyage au pays des fiordsChapitre 42 sur 54 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

SUfeDE ET NORWEGE — STOCKHOLM] — LE DONJON TEL]6PH0NIQUE LES MUSEES LES ENVIRONS DE LA CAPITALE SUEDOISK

Depuis le temps que j'abuse de votre aimable attention, nous avons fait le tour de la Norwege, et nous voici revenus k noire point de depart.

II serait peut-etre prudent d'arreter court cette longue causerie et de vous laisser continuer votre route corame bon vous semblerait. Qu'en pensez-vous?... Vous avez I'air de me faire un reprochc de vous abandonner, sous un fallacieux pr^texte, sur le quai de la gare de Kristiania et de filer seul sur Stockholm!

Pardonnez-moi, je vous prie; j'agissais ainsi par pure discretion, et, puisqu'il vous platt de nous suivre jusqu'k notre rentree en France, des demain nous prendrons ensemble le train de Su^de; vous n'6tespas de ceux dont on se s6pare volontiers.

C'est une croyance assez r^pandue chez nous que la Su6de et la Norwege font un seul et meme pays, aussi homogene que le n6tre; d'autre part, on considere ais^ment en France la presqu'lle scandinave comme une contree sauvage, inhabit^e, couverte de rochers, d'eau, de forets, de neiges et de glaces, dans laquelle une poign^e d'industriels entreprenants ont os6 fonder un certain nombre d'usines, creuser quelques galeries de mines et ouvrir de rares 3ntrep6ts.

Enfin, aux yeux de beaucoup de gens, Stockholm et Kristiania iont deux bonnes petites capilales, assez i-approch^es I'une de I'autre pour qu'on se demande comment ce royaume a ^prouve le besoin de se d^centraliser k ce point.

Ce sont \k autant d'erreurs grossiferes, au triple point de vue geographique, social et politique.

La Su6de et la Norwege sont deux pays tout aussi avances que la

France dans la voie de la civilisation, habites par deux « peuples freres », dou^s d'aspirations non seulement diff^rentes, mais encore parfois opposees. Le Suedois aime k se dire « le Frangais du Nord », et d6nomme son voisin « 1' Anglais de la presqu'tle scandinave ».

Gelui-li est doue de gouts aristocratiques; il est artiste, musicien surtout; son caractere enjou6, son esprit vif, font de lui une espece de meridional, comme son nom I'indique.

Ceiui-ci, au contraire, symbolise I'homme du Nord, dans toute sa rudesse, avec sa male vigueur, son flegme imperturbable et ses precieuses qualiles.

II obeit au roi, mais tient a son Storthing (1) comme k toutes ses libert^s; n'admettant pastes castes privilegi^es, il aray6 la noblesse de sa constitution, sous pretexte qu'au dire des Sagas (2), tons les citoyens de la Norwege sont aussi nobles qu'Olaf.

Vous le voyez, il est fier, mais aussi loyal, honn^te et hospitaller.

Chez ces « deux peuples freres » la religion est respectee (3), ses ministres sont honores, ecoutes, et je n'ai pas entendu dire que le clericalisme tout-puissant flit consider^ comme « I'ennemi » national.

II convient d'ajouter, il est v?ai, qu'ici comme dans tous les pays protestants, la Franc-MaQonnerie vit en bonne intelligence avec rfiglise, et se montre souvent sa fidele alliee. G'est que les Loges soandinaves n'ont aucune envie de secouer le joug de la I'oi et d'abandonner le culte du Grand Architecte de I'Univers. A I'instar des chevaliers ecossais, les magons suedois et norwegiens reconnaissent la souverainet6 absolue du Dieu cr^ateur et s'inclinent devant les prescriptions de la Bible.

D'apres tout ce que je vous ai dit, vous avez pu vous rendre un compte exact de la nature du sol, de I'importance des cites de la Norwege, de I'esprit commercial, industriel et patriotique de ses habitants.

Tandis que cette contree vit principalement des tr^sors sans cesse renouveles qu'elle puise dans les abimes des mers, la Su^de,

(1) Parlement indc'pendant constituiS en 1814. ^ (2) Les Sagas sont d'anciens recits poetiques dans lesquels sont consignees les traditions mytliologiqiies et historiques des pays scandinaves.

(3) La Loi qui rijgit la presse itiMit formellement I'irwiolabilile de la divinity et de la famille royale, de mfime que le respect da a la reputation de chaque ciloyen et a la puretd des mccurs. (l>:xtrait du Guide du voi/ar/eur en Suede et Norwbge, publid, sans nom d'auteur, iUa Ubrairie Samson, de Stockholm.)

DE KRISTIANIA A STOCKHOLM

pays d'aspect moins sauvage, moins desole, arrache sa fortune aux entrailles de la terre. Un de nos compatriotes les plus ^rudits, M. G. Baguenault de Puchesse, a pris soin d'6tudier h fond, il y a quelques ann^es, son Industrie m6tallurgique et de nous la faire connaftre. En lisant son interessant ouvrage, vous comprendrez comment et k quel prix les propri6taires su^dois transforment en

FORTEHBSSE ROYALE DE STOCKHOLM AU XVll" SIECLS

fer, en acier, en argent ou en nickel, les produils forestiers de leurs immenses domaines (1).

Mais je n'ai pas I'intention de vous faire un cours d'economie sociale et industrielle; mon but est plus modeste; laissons aux savants le soin de traiter les questions techniques, de les fouiller comme elles m(5rilent de I'etre, et passons comme de bons touristes.

Les villes de Stockholm et de Kristiania sont relides entre elles par une ligne de chemin de fer qui ne mesure pas moins de 575 kilometres. Les trains express franchissent cette distance/6n dix-neuf

(1) En 1867, les forfits su^doises occupaient 20 millions 86 mUle-Kectares, dont 94 p. 0/0 situ^es dans les cinq proyinces du Nord. On eslimait alors a 30 millions de metres cubes la consommation annuelle du bois brut travaillc ou cxploite. En 1873, les scieries ^talent au nombre de .!! 000. (V. Le comspondanl de 1880, La Suede et Vinduslrie melalhirgiqtie, par M. G. Bayuonault de Pucbosse).

Page 1