‹ Voyage au pays des fiordsChapitre 8 sur 54 · EGLISE SAINT-NICOLAS · texte numérisé non relu

EGLISE SAINT-NICOLAS

en temps utile, les regions boreales, nous devons franchir rapidement la distance qui nous separe du cercle polaire.

II est 9 heures 40; la nuit est venue, la pluie tombe fine et serr^e comme en France, profitons-en pour chercher un abri dans le train d'Altona : c'est fait. La locomotive siffle, nous voili partis.

Enfin ! nons avons r^ussi h nous procurer un compartiment oti noussommes kpeu pr6s seuls. Mais quelle bousculade, quelle cohue! Notre unique compagnon de voyage (un client s6rieux de I'administration sans doute), i laphysionomie calme et tranquille, nous initio sans mot dire aux avantages caches des compartiments danois.

DE PARIS AU CAP NORD

l'^glise de gol, a KRisTiANiA (Voir page 19.)

En quelques minutes les banquettes sont soulev^es, retourn^es, et transform^es, grace a un mecanisme ingenieux, en couchettes confortables. Quand nous nous reveillerons, deniain, nous pourrons, h. notre petit lever, proceder a notre toilette dans le cabinet-lavabo joint k notre comparliment.

En lisant celte description, vous vous dites surement : « Mes modernes sybarites se sontoffert un coupe-lit ou un sleeping-car! » D^trompez-vous, nous occupons un modeste compartiment de seconde classe. « Zuze un peu, inon bon, ce que sont les premieres 1 » s'^crierait un Marseillais; mais aussi, pourquoi les prendre? La conclusion k tirer de cette etude « d'anatomie compar^e » faite sur les divers modules de voitures destinees au transport des voyageurs n'est guere favorable k nos lignes frangaises, et je me permets de

recommander chaudement ce modfele de wagon philanthropique h. notre compagnie du Nord, dont les administrateurs zeles meriteiit, d'ailleurs, pour leur sage economie, la confiance aveugle de leurs actionaaires.

Songez, bien cher ami, que nous voici installds pour une quinzaine d'heures, mais ne nous plaignons pas trop, nos precautions sont prises en vue de parer aux 16gitiraes exigences des douaniers d'Altona et de Vamdrup, et nous allons pouvoir, je I'espere, reposer en paix...

« Oh ! deja, le jour a reparu I » nous essuyons fi^vreusement la bu^e qui d^polit les glaces de notre compartiment, et nous avons la douleur de constater que des nuages bas et gris roulent sur un pays triste et desert comma les Landes de la Sologne. La pluie tombe par averses ; elle arrose et detrempe des tas de tourbe amoncel^s pour secher au milieu des marais oii paissent de pauvres animaux abandonne?. De loin en loin, une ferme isol6e se laisse deviner dans le brouillard, et les stations se succedent sans presenter aucun interet.

Encore un quart d'heure et nous serons arrives k I'extremit^ de la presqu'tle du Jutland. La terre va manquer sous nos roues ; prudemment, le train s'arrete ; la mer bat presque les murs de la gare. Nous voici dans le petit port de Frederickshavn ; mettons pied k terre et francliissons en un temps de pas gymnastique la distance qui nous separe du pont de VAvanti.

Un coup de sifflet, et nous sommes en route ! Les flots commencent k soulever notre avant, bientot la danse s'accentue, les vagues s'elevent, s'abaissent, se heurtent aux flancs de notre steamer et finissent par balayer le pont ; d6cid6ment, le Gatt^gat est agit6 !

A bord, tout le monde a disparu comme par encbantement ; seuls le capitaine et le timonnier sont h, leur poste sur la passerelie. Ce silence, cet abandon sigaificatifs, durent quatre heures environ.

Enfin, le calme se fait, les passagers remontent k I'air libre, peu k peu le pont s'anime ; des messieurs pales et d^faits, des dames d^fris^es, des b6b^s aux yeux cern^s, h. la mine fatigu^e, viennent s'asseoir sur les pliants. Ceux-ci sommeillent, ceux-lk se invent et commencent k marcher ; en voici qui r^clament un verre de « n'importe quoi », en voilk qui machent un zeste de citron tout en passant en revue les details de leur toilette. Bref, le pont de XAvanti me fait

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I'effet d'une terrasse d'hopital sur laqiielle les convalescents viennent respirer apres une nuit d'orage. Nous sommes en vue des cotes de Suede.

Quel singulier littoral 1 Des flots, surgissent partout des ilots gris et nus aux formes arrondies, il y en a de toutes grandeurs, de toutes formes ; les plus proches portent une balise, les plus 61oign6s servent de base k un phare de bois. Nous sommes dans le fiord de Gothembourg.

Vous connaissez par oui-dire ces bales du sud de la Sufede et de I'ouest de la Norw6ge : ces longues et 6troites valines immerg^es, ou plutot combines, pour ainsi dire, par I'eau de la mer, d^crivent les courbes les plus capricieuses, p(5netrent dans I'int^rieur des

FREDEHICKSHAVN

terres, baignant par ci le pied de montagnes gigantesques, recouvrant par Ik des 6cueils h peine visibles.

Imaginez-vous que le continent s'affaisse tout h coup, par suite d'un cataclysme efFroyable et que les oceans, apres avoir envahi I'Europe entiere sous un nouveau deluge, prennent leur niveau h 100 metres au-dessus de celui du lac de Geneve, par exemple ; vous aurez, d'apr^s la Suisse, une idee assez nette de la pliysionomie de la cote occidenlale de la presqu'ile scandinave. Les hauts sommets

s'61fevent seuls au-dessus des flots, et les valines disparaissent au fond des mers.

Pendant que je cherche a vous rappeler la theorie des fiords, VAvmid a march6, et nous sommes en vue de Gothembourg; la ville de bois 6tale ses maisons rouges etjaunes sur les blocs de gneiss disposes en cirque autour de nous. Ce ne sont partout que pilotis, quais, magasins, usines, des barques aux formes Elegantes sillonnent la surface des eaux tranquilles ; les chalands, surcharges de bois de sapin, sont remorqu^s en tous sens ; les palans font entendre leurs grincements ; les vapeurs vont et viennent, et ce mouvement prodigieux fait ressortir le calme des marins et des manoeuvres employes au service des docks et de la navigation. Tout ici se fait avec un flegme imperturbable, sans un cri, sans un juron, avec cette impassibility absolue qui est I'apanage de I'homme du Nord.

Goteborg (Yeut^bory, comme prononcent les Su6dois) est une ville facile a visiter au point de vue du touriste;les monuments publics y sont rares; et lorsqu'on a passe sur la place Gustave- Adolphe, pour aller jeter un coup d'oeil sur la Bourse, I'Hotel-de- Ville et le Kungspark, quand on s'est promene dans les allies du Slottsskogg et les serres de la Soci^te d'horticullure, on pent diner et prendre le train. N'allez pas croire, cependant, que nous soyons Ik dans quelque gros chef-lieu de canton: nous nous trouvons bel et bien dans une cit6 de 91000 habitants, dont I'activit^ et I'intelligence ont su donner k ce port une importance de premier ordre. Un ^conomiste devrait pen^trer dans ses usines innombrables, sucreries, brasseries, scieries, fabriques de cotonnades, chantiers de construction, pour tirer I'horoscope de cette nouvelle venue, qui, en moins de quatre-vingts ans, a pris un d^veloppement inattendu.

S'il faut en croire les gens bien inform^s, le port de Stockholm n'a qu'a se bien tenir, s'il ne veut, tot ou tard, c6der le pas k sa dangereuse rival e.

Je me plais k esperer, toutefois, que la lutte pacifique et commerciale des deux grands ports su^dois, ^troitement unis par le double lien materiel de la voie ferr^e et du canal de Gothic, n'aura jamais rien de commun avec celle « des Lutteurs » dont on admire une 6preuve dans chacune de ces deux villes.

Vous allez me demander, j'en suis sur, le mot de cette 6nigme.

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Tant mieux, cela me fournira du mfemff coup I'occasion de vous d^crire un chef-d'oeuvre de statuaire moderne, et de vous donner en peu de lignes un apergu des mceurs barbares des vieux peuples scandinaves.

Le groupe de Molin repr^sente deux hommes, aux torses athl(5tiques, aux membres fortement muscles, nus jusqu'k la ceinture, arm^s de couteaux a lames courtes et ac6r6es, et solidement attaches I'un k I'autre par une 6paisse courroie de cuir. Ces farouches combattants sont engages dans un duel k mort; leur main gauche cherche k ^carter I'arme de I'adversaire, qu'ils ne peuvent fuir, tandis que leur droite, crisp6e sur le manche du poignard, s'agite pour retrouver sa liberte d'action et porter un coup d^cisif.

La haine ou I'ivresse ont pu seules pousser ces fitres humains k se ruer Fun contre I'autre, comme deux elements en furie. Les \oi\k aux prises; leurs poitrines haletantes sont pour ainsi dire soud^es ensemble, leurs jambes s'entrecroisent; tout k I'heure, iis vont rouler k terre, sanglants comme des lions bless(5s qui se livrent un supreme combat.

Mais quels sont ces ennemis implacables, destines au trepas ? L'inscription runique (1) du pi6destal I'apprendrait k de rares savants; les bas-reliefs dont il est orne vont nous I'expliquer.

Les hommes sont en proie k I'ivresse eifroyable que procure Forge ferment^e; la jalousie est mattresse de leurs ames, ils ont d6cid6 que Fun d'eux devait disparattre pour c^der k I'autre sa place dans le coeur de cette belle fille, qui, apr^s leur avoir servi k boire, jette maintenant sur eux un regard 6pouvant^.

Les voici prSts au combat; le dieu qui preside aux hittes des guerriers jugera leurs differends, mais il faut qu'un des deux adversaires succombe; ainsi le veut la coutume.

En ce moment, nous assistons k leur rixe fratricide; son issue, facile k pr6voir, va nous etre nettement indiqu^e par un dernier tableau.

En effet, sur la quatrifeme face du monument, voilk une femme en deuil pleurant sur un roc de granit convert de runes et de dessins grossiers, repr^sentant deux combattants enlaces I Sa douleur nous

(1) Lea runes sont des lettres d'une ancienne 6criture, dont il sera parW dans un« lettre suivante.

dit assez que ceux qui se diSputaient son amour « boivent maintenant I'hydromel k la table d'Odin. »

Cette sc6ne, merveilleusement interpr6t6e par I'artiste, 6voque en nous le souvenir de ces temps barbares ou rhomme, livr6 k ses passions effren^es, mettait journellement en pratique cet axiome des Germains ; « La force prime le droit. »

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