LA VALLEE DU GLOMMEN — LE TRANSPORT DES BOIS
II est huit heures; nous sommes install^s, ce soir, dans uo compartiment de premiere classe, de la ligne du Nord, k destination de Trollhcettan, car nous tenons k nous rendre compte de tout.
Par ma foi ! bien nous en a pris ; je vais, en effet, pouvoir vous d^crire une des installations les plus curieuses que Ton puisse 6tudier dans ce genre.
Notre wagon mesure environ 18 metres de longueur; il est int6rieurement desservi par un long corridor lateral, sur lequel s'ouvrent les six compartiments destines aux voyageurs.
Ges cabines comportent, k leur tour, deux banquettes dont les dossiers se reinvent, de maniere k former un double 6tage de couchettes spacieuses et superposees, propres k rinstallation de quatre voyageurs k long parcours.
Gela est parfait, saas doute, mais ce n'est pas lout encore: I'administration pr^voyante a pris soin d'assurer k ses clients un confort dont peuvent seules nous donner une idee les voitures des trains de luxe frangais.
Lisez plutot I'inventaire que j'ai fait de notre mobilier.
J'ai trouv^ dans cette maison ronlante : un lavabo complet, avec reserve d'eau, cuvette, seau de toilette, etc., un echiquier I des verres, une carafe, un filet k bagages, un indicateur cartonn^ de la marche du train, une table en acajou, une sonnette 61ectrique, enfia,.., sous la banquette, une petite 6chelle pour monter aux couchettes sup^rieures.
La nuit, ce wagon est ^clair6 au gaz ; ses lampes sont munies d'obturateurs en forme de paupi^res, qui permettent d'assombrir k
VOfAGE AU PAYS DES FIORDS
volont61a totality ou la moiti^ d'un compartiment: la porte de chaque cabine se ferme int^rieurement, ses vitres sont doubles, en vue de parer au froid ext6rieur; des tuyaux de vapeur, dont on pent r^gler soi-meme le debit, passent sous les banquettes. Enfin, un jeune gargon, propose au service general, loge k 1' entree du couloir, se tient pret k r^pondre a tout appel que vous pouvez lui adresser, k I'aide de la sonnerie electrique. 11 dispose dans sa chambrette de tout ce qui peut etre utile ou agr6able k messieurs les voyageurs : brosses, bougies, cirage, fil, aiguilles, dominos,, etc.
N'est-ce pas merveilleux?
Pendant que j'explore notre installation, le train marche ; nous cotoyons le Gotaelf, sur lequel naviguent de nombreux bateaux; kl'horizon, le soleil inonde le ciel nuageux de flots d'or et descend lentement derri^re des montagnes de gneiss aux reflets violets. Au premier plan, les eaux, bordees de joncs et d'herbes dans lesquelles jouent des bandes de canards, refletent les moindres details de ce tableau grandiose. Nous sommes en pleine feerie !
« Trollhoettan ! les voyageurs pour les cascades descendent de voiturel » s'ecrie en bon frangais mon compagnon de voyage, qui, d'ailleurs, serait bien en peine de me traduire cetavis en norw6gien!
Nous sautons h terre, portant, comme le sage, tous nos bagages avec nous, et nous prenons place dans le breack de I'botel,
Trollhoettan est une petite ville de 3000 habitants, formee, comme les vieux quartiers de Gothembourg, de maisons construites en planches et madriers de sapins.
La population, exclusivement ouvri^re, y est repartie dans plusieurs usines ou scieries, qui utilisent les chutes fantastiques du Gotaelf. La force mecanique de cette cataracte est estim^e k 225 000 chevaux; son ensemble est grandiose, et le paysage qu'elle anime est des plus imposants ; ici, des rochers abrupts, converts de sapins, s'inclinent sur I'ablme ; \k, des Hots bois6s divisent la masse ^norme des eaux du fleuve, auxquelles un courant rapide donne un aspect huileux.
D'abord, le fleuve s'avance tranquille et fier, puis tout k coup, au contact des roches dress^es sur son passage, bondit, lutte, se brise et retombe sur d'autres pierres qui le r^duisent pour un instant en ^cume et en vapeur : enfin, reprenant sa course folle, le Gotaelf s'^coule avec I'impdtuosit^ d'un torrent, pour reprendre, un pen
DE PARIS AU CAP NORD
plus loin, I'aspect majestueux sous leqiiel nous I'avons admir^ audessus de Trollhcettan.
Je ne puis vous ddcrire ici, cher ami, les ^cluses grandioses, les canaux profonds, creus^s de main d'homme, en piein roc, au prix d'un demi-siecle de travail, pour livrer passage aux 7 000 navires qui, chaque ann^e, se rendent, a travers les terras, du fiord de Gothembourg i cette mer intorieure nommee lac Wenern, et de 1^ dans la Baltique.
II me faudrait composer des volumes pour vous faire une descrip-
KHISTIANIA AU XVU' SIKCLE
tion detaillt^e de tous les sites pittoresques du pays que nuus traversons.
Transportons-nous, si vous le voul^z, a travers les lacs et les monts boises de sapins qui couvrent le sol granitique de la Su^de jusqu'ci Kristiania.
Saluons, en passant, Fredrikshald et Fredrikstad, la vraie capitals de I'exploitation forestiere norwegienne. Ce ne sonl partout ici, sur les fiords, que trains de bois, chalands charges de madriers et de planches, entrepots et scieries.
Jetez les yeux sur une carte d^taillee de la Norvvege, et vous comprendrez avec quelles merveilleuses facilit^s pent se d^velopper I'industrie nationale.
La for6t couvre la hauteur, sillonn(5e par des cascades, dont la force perdue peut etre partout utilis6e, sans frais, au profit d'une exploitation locale. Ici, les troncs d'arbres sont jet^s dans le fleuve, et par lui gratuitement transport(5s jusqu'aux lacs ; Ik, des machines hydrauliques les d(5coupent, les travaillent, et le navire qui doit prendre la mer pour les conduire au bout du monde complete son chargement h la porta meme du chantier.
Grace a I'eau qui dort, court et bondit sur toute la surface de cet
KRISTIANfA AU XVIII" SIECLE
immense pays, ses moindres villages sont en rapport direct aveu les points les plus distants de I'univers.
Kristiania est une ville commergante, de 130 000 habitants, ne possedant qu'un nombre extremement restreint d'6difices publics, construits dans un style archaique et s^v6re. La ville est immens^ment ^tendue; les maisons y sont g^neralement peu devtJes et orn^es de facades plus ou moins pr^tentieuses. Le palais royal domine la cit6, mais, en raison de son ext^rieur modeste, I'^tranger qui I'apergoit donne volontiers sa preference k un groupe de maisons splendides, baties au cours de ces dernieres ann^es par un consul autrichien; leur masse imposante, vue de tres loin, rappelle vaguement notre ancien palais des Tuileries.
DE PARIS AU CAP NOHD
Si cette capitale est d'aspect fort ordinaire, en revanche, aes environs sont merveilleux : ce ne sent partout que fiords et tlots, rochers pittoresques, forets et montagnes aux contours harmonieux, fuyant k perte de vue dans le bleu transparent de I'horizon. Si j'^tais poete, mon ciier ami, je prendrais plaisir k chanter cette admirable nature k laquelle I'air pur et le soleil pale des regions septentrionales donnenl une physionomie absolument sp^ciale.
Apr6s avoir contempl^ k loisir le panorama dont on jouit de I'esplanade de la citadelle, nous avons pe5n^tr(5 dans le quartier de cavalerie. Les chevaux y sont superbes etsoignes comme des enfants gates; il y en a si peu a la maison !
La Norwfege, vous le savez dijk, ne poss6de qu'une milice permanente insignifiante. Sur le pied de paix, I'effectif de son arm6e ne d^passe gu6re 10 000 hommes; mais cette petite troupe est compos(5e de soldats courageux, froidement intr^pides et bons patriotes. Si la cavalerie est assez bien partag6e, je vous assure que lapauvre infanterie pent k bon droit se plaindre du gouvernement, car le Storthing I'a mise dans de jolis draps! Mais il faut 6tre juste; j'entends dire qu'en ce moment meme ce grand coupable, pris de remords, se decide k nipper les d^fenseurs de la nation; il va leur donner un « casque k plumet », pour n'avoir pas I'air de copier servilement le « casque k paratonnerre » allemand. et les passer au bleu. Allons... tant mieuxl
En attendant, vous n'avez pas id^e de la mauyaise tournure da ces ^auvr es pioupious norw^giens.
Un pantalon de « mobelot », comme nous disions en 1870, une vareuse noire, un horrible chapeau de paysan breton orn6 (?) d'une touffe de crins, ayant quelque pretention au plumet de nos artilleurs et surtout k celui des « bersaglieri » italiens, voilk ce qui eonstitue I'uniforme seduisant de la ligne.
Si le costume du sexe fort est terne et sombre dans cette contr^e, le sexe faible semble y adopter, de preference, les couleurs claires et voyantes pour ses toilettes de ville. Les robes blanches et roses emaillent agr^ablement les trottoirs et les squares de Kristiania, dans les apr^s-midi d'^te tout au moins.
Les equipages de la capitale m'ont paru peu nombreux; le landau pourrait bien fetre le modele courant, mais il est orne, comme toutes les voitures de luxe, de grosses lanternes historiees, analogues k
celles des vieux carrosses de gala. Quand il pleut, ce qui arrive quelquefois en hiver (I), sans parler de I'^t^, les cochers couvrent leur tete d'un chapeau impermeable, sans visiere, k large bord posterieur tombant dans le dos, identique enfin k ceux des marins de tons les pays.
Ce couvre-chef est accompagn^ d'un grand caoutchouc, fait pour abriter son homme des pieds k la tete.
Au premier abord, vous 6tes tente de critiquer cet accoutrement bizarre, mais en y r^fl^chissant, vous trouverez tout naturel que sur cette terre a moitU maritime, le cocher soit un brin gondolier.
Avec un peu d'exercice, ces gens-lk deviendraient peut-etre
BaTEAIj WLKINU, ETAT DES DEBHIS AO MOMENT DB LA. Dl^GOOVERTE
{II est actuellement expose au MusSe national.)
d'excellents pilotes pour conduire le char de I'liltat, comme aurait dit M. Prud'homme.
Je m'arrete, car sur ce terrain glissant de la plaisanterie politique, un Franpais ne sail jamais ou il pent aller.
Prenons le vapeur et laissons-nous conduire. Nous voici sous les lambris dor6s du palais gothique d'Oscarhall. Grimpons, si vous le le permettez, au sommet du petit belvedere, qui se donne des airs de donjon minaret, et jetons ua coup d'ceil sur la ville et la campagne.
DE PARIS AU CAP NORD
Mais, par Dieu ! nous ne sommes plus en Norwege; c'est le lac de Come que nous avons \k sous les yeux ; voyez ces eaux bleues et calmes, ce ciel d'azur et ce soleil ^blouissant, cesmaisons blanches, ces bosquets verts, ces embarcalions legeres, aux voiles d^ployees... Comment se fail-il qu'on ne voie pas d'oliviers ?... Ah ! mais, j'y songe,...je me trompais de cote;... reconnaissez-vous, i droite, les toits rouges de Kristiania, son universite, son palais royal, ses maisons basses; plus loin, dans I'horizon sans limite, des lies innombrables, des fiords, des montagnes couvertcs de forets de sapins. D6cid6ment, vous avez raison, nous sommes bien... ailleurs qu'en Italic.
En sortant d'Oscarhall, nous avons traverse, dans le pare du chateau, une sorte de petit Trianon scandinave.
Seulement, au lieu de trouver ici la banniere de Versailles, nous
lur,