Weber
de Bavière a mis son royaume sous la protection des arts, et cette protection vaut celle de la force. » Depuis que M. Krupp a fondé une usine à Essen, l'Europe a singulièrement modifié ses idées à ce sujet, et Munich, obligé bon gré mal gré de tirer au lourd chariot de l'empire, s'occupe maintenant beaucoup plusde l'art de la guerre que des arts de la paix. Ilfaut, du reste, enrabattre beaucoup des prétentions de cette ville pastiche à jouer le rôle d'une nouvelle Athènes. Munich a une réputation surfaite; on ne rencontre pas chez elle la moindre invention, la plus petite originalité : c'est un plagiat continuel, un magasin de bric-à-brac architectural, une ville de pacotille. Les peintres que le roi Louis Ier avait groupés autour de lui n'ont fait que des copies et des enluminures. Seul Kaulbach, qui avait des ailes d'aigle, s'est élevé au-dessus de la basse-cour pour regarder le soleil.
En entrant en ville, on passe sous une porte gothique qu'on dirait sortie des fabriques de papier mâché de Nuremberg. Au bout de la rue, sur la Marienplatz (place Sainte-Marie), on se retrouve en plein moyen âge. Des balcons couverts, en forme de tourelle, sont soudés aux coins des maisons; à droite s'ouvre une rangée de vieilles arcades. Une colonne de marbre rouge, érigée en 1638 par l'électeur Maximilien Ier, pour perpétuer le souvenir d'une victoire, supporte la statue de la patronne de la Bavière, la sainte Vierge tenant l'enfant Jésus dans ses bras. Aux angles du piédestal, quatre anges armés combattent les fléaux qui ravagent le monde : la peste, la famine, la guerre et l'hérésie, allégoriquement représentées par une vipère, un basilic, un lion et un dragon. En 1857, après le choléra, on célébra solennellement une messe expiatoire devant cette colonne, et en 1870, au commencement de la guerre, on s'empressa de redorer la couronne et la robe de la Vierge. A toute heure du jour, on voit des gens agenouillés sur les marches qui entourent la colonne miraculeuse, et on les entend réciter leur chapelet. Ceux qui passent ne manquent jamais de saluer la Vierge d'un grand coup de chapeau. Unpeuplus loin, le- nouvel hôtel de ville épanouit les ogives et les trèfles gothiques de sa façade, tandis que l'ancien, comme honteux de se montrer à côté de son successeur, si jeune et si pimpant, cherche à se cacher derrière une grosse tour. Au printemps dernier, on a scellé, sous le portail gauche de l'hôtel de ville, deux tables de marbre qui portent les noms de tous les enfants de Munich tombés pendant la guerre de 1870-71. La pose de ces deux plaques s'est faite avec la pompe usitée. Le premier bourgmestre de Munich, en costume moyen âge, collier d'or en sautoir, épée au côté, a prononcé un discours dans lequel il a été beaucoup parlé de la grandeur présente de l'empire, mais fort peu de ceux qui y ont contribué en versant leur sang. Le prince Luitpold assistait à la cérémonie; les soldats et les associations de vétérans qui y avaient pris part défilèrent devant lui,
bannières déployées. J'ai compté sur les deux tables, inscrits en lettres d'or, soixante-treize noms d'officiers et de soldats. Mais cela ne vaut pas la table commémorative de Bogenhausen, petite localité à quelques lieues de Munich, où l'on voit, à la suite de la liste des morts, celle de ceux qui sont encore vivants !
Au centre de la Maiïenplatz, on remarque une curieuse fontaine, connue sous le nom de Fontaine aux poissons. Les figures et les groupes dont elle est ornée expliquent que c'est dans son bassin qu'a lieu le merzgersprung, le saut des bouchers. Le lundi de carnaval, les apprentis bouchers, vêtus de culottes blanches agrémentées d'une queue' de veau, se rangent sur le bord de la fontaine, portent la santé du roi, puis sautent dans l'eau pour recevoir le baptême de compagnon.
C'est à la place Sainte-Marie que la ville a pris naissance. Ainsi que l'indique son nom, Munchen fut d'abord un couvent de moines. Un jour, Henri le Lion, qui connaissait déjà le secret de se procurer l'argent des autres, alla saccager la ville rivale de Vérinza, transporta à Munchen le marché et l'hôtel des monnaies, et par ce tour digne d'un Grec, jeta dans le village monacal les fondements de la nouvelle Athènes allemande.
La rue Sendlinger et la vallée, qui aboutissent à la Marienplatz, sont les deux plus anciennes rues de Munich. Ony voit des maisons qui se retiennent les unes aux autres pour ne pas tomber sur les passants; on y rencontre de vieilles diligences et des postillons en veste galonnée. Des paysans, vêtus de la longue houppelande noire, entrent à la file dans les brasseries ou en sortent en criant ; on se croirait dans une bourgade reculée de province.
La nouvelle ville. — La place Max-Joseph. — Ce qu'on voit dans la rue Maximilien. Louis Ier. — La Galerie des généraux. — Le Jardin de la cour.
Poursuivons notre promenade ; en prenant la Weinsfrasse (rue du Vin), qui s'ouvre au nord de la place Sainte-Marie, nous arrivons sur la place Max-Joseph, formée d'un côté par une aile de la poste, de l'autre par une aile de la résidence royale et par le théâtre. La nouvelle ville commence ici, car Munich a deux aspects : la partie que nous laissons derrière nous est la ville allemande et gothique ; celle que nous avons devant nous est la ville des fantaisies de la pierre, c'est le musée des copies archéologiques. On quitte l'Allemagne pour pérégriner en Grèce, en Italie, en Egypte; on ferme les Niebelungen pour ouvrir le Jeune Anacharsis et les contes de Boccace. Voici une espèce de palais orné d'un portique aux colonnes toscanes. Qu'est-ce? La demeure d'un prince ou celle d'un ambassadeur? Non, c'est la poste. Sous ce portique, de belles fresques pompéiennes représentent des dompteurs : une main inconnue en a coiffé quelques-uns du casque prussien.
Au fond de la place, le théâtre royal et national déploie son péristyle corinthien surmonté d'une fresque qui montre Apollon au milieu de la cour des neuf sœurs. Le roi Max aimait, dit-on, à se reconnaître dans le dieu du soleil. Les citoyens de Munich flattèrent cette manie en lui votant, pendant qu'il vivait, à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de son avènement au trône, la statue qui le représente, sur cette place, étendant la main pour bénir son peuple. C'est la France, avant tout, qu'il eût dû bénir; ce sceptre qui est dans sa dextre, c'est la France qui le lui a mis, et non le peuple allemand. Maximilien- Joseph aurait végété au fond de l'obscur petit duché sur lequel régnait son frère, si son instinct ne l'avait poussé vers Paris. Il y
arriva, mince gentilhomme, pour mettre son épée au service de Louis XVI, qui lui donna le commandement du régiment d'Alsace. La Révolution trouva en lui un soldatprudent, et le royaliste de la veille devint le républicain du lendemain. Il eut tous les bonheurs : son frère ne s'entêta pas à vieillir et lui laissa le trône quelques années plus tard. L'astre de Napoléon se levait : Max-Joseph, qui aurait pu en remontrer à Jahn pour la gymnastique, se mit alors tantôt à genoux, tantôt à plat ventre, sans jamais trahir la moindre fatigue dans cet exercice monotone. Il avait eu recours à la collaboration d'une femme de théâtre pour confectionner une charmante jeune fille, vraie bouchée de roi; il l'offrit à Eugène Beauharnais, qui lui fit donner en échange la couronne royale. Max-Joseph reçut, des mains de Napoléon, Nuremberg, deux commanderies de l'Ordre teutonique, et treize autres principautés. En 1813, il en témoigna sa reconnaissance en entrant un des premiers dans la ligue contre l'empereur.
De la place Max-Joseph, un boulevard superbe a pris son essor et monte jusqu'au sommet de la colline que couronne le Maximilianœum. Cet édifice colossal, œuvre du roi Maximilien II, est surchargé de décorations, de statues, de fresques; on trouve dans ses vastes salles la Chute d'Eve de Gabanel, à côté du Luther de Schnorr, de la Bataille de Leipzig de Hess, du Charlemagne de Kaulbach. Mais dépouillez le Maximilianœum de ses décors, vous n'avez plus qu'un hôtel garni, où l'on donne aux jeunes étudiants pauvres de l'université, originaires de Bavière, le logement, la nouriture et l'éclairage. Il y a cinq ou six ans, on faisait encore des distributions de soupe dans la cour de l'université; Maximilien voulut qu'on les continuât dans un palais.
A l'entrée du boulevard qui porte le nom de son créateur, on voit l'hôtel de la Monnaie, flanqué de deux pavillons, dont l'attique est orné de huit statues de bronze qui se résument dans la dernière, « l'art de battre monnaie, » car sous ce ciel allemand, lourd et plombé, Mercure a toujours l'air d'un roi de Prusse, Apollon ressemble à un percepteur d'impôts, Mars à un maquignon, et Vénus à une fripière. Le café Maximilien, qui occupe le rezde-chaussée de l'hôtel de la Monnaie, est, de l'avis des Munichois, un royal café. Il ferait, je l'avoue, l'orgueil de Berlin; mais transporté dans un faubourg de Paris, il n'y aurait que ses sommelières qui le pourraient préserver de la faillite. Ces jeunes Hébés, choisies avec un grand sentiment de la beauté plastique, vous servent, comme dans l'Olympe Scandinave, des brocs de bière écumeux. Déesses de la choucroute blonde, elles circulent autour de vous en répandant tous les fumets de la cuisine germanique. Au café Maximilien, on ne connaît pas les nappes, on retourne les serviettes, et les consommateurs allemands remettent leur cure-dents là où ils l'ont pris. De
midi à minuit, la fumée est si épaisse qu'où pourrait changer de flanelle sans offusquer la pudeur de ses voisins. Deux ou trois fois par semaine quelques violons viennent jouer dans ces brouillards la Wacht am Rhein ou la Marche ,du Tannhauser. Alors on s'empile autour des tables, et les femmes et les enfants profitent de l'épaisseur des nuages pour boire autant que les hommes.
Un peu plus bas, on trouve l'exposition des métiers artistiques, et, visà-vis, Yhôtel des Quatre- Saisons, « dont le propriétaire, dit le Nouveau Guide à Munich, s'efforce de flatter les goûts et les habitudes des différentes nationalités qui l'honorent deleur présence. » Voilà une promesse qui peut mener loin et donner, même à un fils du Prophète, une singulière idée de l'empire de la crainte de Dieu et des bonnes mœurs. On trouve également dans cet hôtel, le premier de Munich, un « café pour les messieurs et un café pour les dames », puis, à « l'arrière-corps de logis un café richement décoré, et achalandé par la meilleure société, de manière qu'il est souvent assez difficile d'y trouver de la place » . Heureusement que les cafés ne manquent pas le long de ce boulevard : il y a le café National, le café de l 'Opéra, le café Lorenz, le café Victoria avec un jardin Mabille en miniature, où l'on ne danse pas, mais où l'on trouve de la musique, des dames, des chiens, des conseillers de la cour, des saucisses et des chapelles gothiques, qui sont les cabinets particuliers de l'endroit, les chapelles des mariages civils.
Descendons encore : nous voici devant l'Institut photographique de M. Hanfstœngl, puis devant le Musée national et l'hôtel du gouvernement. Le Musée national est une succursale du Musée germanique de Nuremberg; l'Allemagne y apparaît depuis ses origines jusqu'au plus haut degré de sa culture, c'est-à-dire depuis le gland jusqu'au boulet de canon.
L'hôtel du gouvernement, en terra-cotta, est surmonté d'une Justice, dont le triple bandeau d'airain l'empêche de voir ce qui se passe pendant la période électorale.
Quatre statues, celles des généraux bavarois E. Deroy et Rumford; celles du philosophe Schelling et de l'opticien Fraunhofer, s'élèvent devant les deux édifices. Deroy fut tué en 1812 à la bataille de Polotzk. Le général Rumford mourut à Paris en 1814. Il abien mérité de la patrie, dit un de ses biographes, « par le jardin anglais dont il est le fondateur. »
De la place Max-Joseph on arrive, en passant devant l'ancienne résidence, à la place de l'Odéon, la plus belle de Munich. L'Odéon n'est pas un théâtre; c'est une vaste construction dont les salles, richement décorées de fresques de Kaulbach et d'Eberle, servent aux concerts, aux bals de société et aux bals masqués.
Cette place est ornée da la statue équestre de Louis Ier, accompagné
d'un jeune page et entouré de figures allégoriques de la Religion, de la Poésie, de l'Art et de l'Industrie. La religion lui doit la basilique Saint-Boniface, l'église de Sainte-Marie-de-Bon-Secburs, l'église Saint-Louis et l'expulsion de l'ordre des jésuites ; la poésie, son Journal des bonnes pensées, recueil de devises de mirliton, dont le titre rappelle les Contes moraux de Marmontel i ; l'art lui doit un mors et des brides, et Lola Montes le titre de comtesse de Landsfeld. L'aventurière espagnole, que le fils d'un lord anglais avait « oubliée » à Stuttgard, eut un trait de génie en se dirigeant vers Munich avec le plan bien arrêté de circonvenir ce Salomon caduc et impénitent qui était resté tout à la fois directeur des ballets et roi de Bavière. Lola se fit passer pour une. danseuse madrilène qui avait eu des malheurs. Elle n'était de sa vie montée sur un théâtre, mais elle avait ouï dire que la vertu germanique s'arrête là où commence la jambe. Elle avait foi dans ses pieds mutins et sa jambe coquette. Le roi ne demandait qu'à yoir ; il en vit trop et fut vaincu. On connaît la suite et la fin de cette chronique scandaleuse qui amusa tant l'Europe et jeta un jour si défavorable sur la pudeur farouche de nos ennemis. Louis Ier, fils de Maximilien-Joseph qui devait tout à Napoléon, se flattait de haïr les Français autant qu'il aimait sa folle maîtresse. Pour lui, la France était le pays maudit. « Nos grands hommes, notre glorieuse histoire, dit M. Saint-René-Taillandier, qui se trouvait à Munich sous son règne, tout ce qui nous marque d'un signe sacré aux yeux du monde, tout cela était supprimé d'un trait de plume par ce redoutable Teuton. Bien qu'il aimât les arts, il ne cachait pas son aversion particulière pour Corneille et le Poussin, pour Lesueur et Molière, pour Delacroix et Lamartine, et il était manifeste qu'il avait des griefs personnels contre la langue de Pascal. Les monuments qu'il a fait construire, les ordonnances qu'il a signées, ses poésies même, ont
1. Dans une de ses odes, Louis Ier appelle l'empereur Nicolas « le chérubin à l'épée de feu à qui la terre, par toutes les voix du genre humain, et le ciel, par tous les chœurs des anges, crient de marcher à son but et de s'emparer de la Turquie ». Dans une autre pièce, il maudit la politique, et parlant des députés, il se plaint que « la bête vienne troubler l'esprit ». Condamné à la royauté constitutionnelle, ce pauvre roi, dit M. Saint- René Taillandier, invoquait sans cesse l'idéal qui devait le transporter loin de ce monde vulgaire; l'idéal n'est pas venu, mais voici les danseuses de l'Opéra. L'une après l'autre, elles passent dans ses vers, depuis celle qu'il a rencontrée à Palerme, et dont le nom lui inspire de si sérieux calembours. Elle s'appelait Candéla, et le roi lui adressait ce distique : « Oui, Candéla (Chandelle) est bien ton nom; au milieu de la nuit de la débauche, tu brilles, ô Candéla, de toute la lumière de l'innocence! » Ce vertueux monarque a placé, au milieu de ces stances à des créatures que la plupart du temps il n'ose- pas nommer, une épître à la reine, sa femme, dans laquelle est enchâssé ce vers qui vaut un royaume : « Si je n'avais aimé d'aulres femmes, oh! non, je ne t'aimerais pas autant! » « Ce n'est pas seulement une excuse pour le passé, dit M. Saint-René Taillandier qui cite ces vers ; il y a là tout un système ; nous pensions lire la confession d'un libertin, et nous rencontrons de la poésie morale », — à l'allemande, aurait-il pu ajouter.
La Fontaine aux poissons, sur la Marienplatz, à Munich.
proclamé assez haut cette haine de tous les instants. Les condamnations dont il nous a frappés sont inscrites partout, dans les bibliothèques et dans les musées, sur les fresques des églises et dans les galeries des châteaux. La pierre et la couleur, sous ce grand protecteur des arts, ont été employées mille fois à nous calomnier sottement, et les édifices dont il a embelli sa capitale ont tous ce singulier caractère, qu'on pourrait les prendre pour un long et prétentieux pamphlet à l'adresse de la France. »
Un des distiques du roi Louis I", que la jalouse Allemagne se plaît à rappeler, est ainsi conçu : « Rome a été la maîtresse du monde par la force, et c'est par la force qu'elle a péri. Toi aussi, ô Paris, tu crouleras un jour ! »' La prédiction s'est réalisée ; et l'on peut dire que les Bavarois, en marchant avec la Prusse, ont eu à cœur d'empêcher que leur roi-poëte fût un mauvais prophète. Aujourd'hui le distique se retournerait aisément contre ceux qui le citent.
La Galerie des généraux, entre la résidence royale et l'église des Théatins,
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occupe le fond de la place de l'Odéon. C'est une imitation mesquine de la Loge du marché aux herbes de Florence, « Louis Ier, dit le Nouveau Guide à Munich, posa lui-même la première pierre de cet édifice, destiné à être un monument de gloire pour les généraux bavarois, mais mû par un sentiment patriotique sortant d'un cœur qui battait toujours pour l'Allemagne entière, il n'a pas exclu de ce Panthéon de gloire les généraux originaires d'autres pays allemands, qui ont combattu pour la cause commune ; la fête de la pose de la première pierre eut lieu le 18 juin 1841, jour de l'anniversaire de la bataille de Waterloo. » Le roi Louis, qui aurait été bien embarrassé de trouver ne fût-ce que deux généraux bavarois, plaça d'un côté la statue de Tilly, né en Flandre, et de l'autre, celle du général de Wrède, né à Heidelberg. La première de ces statues est faite avec des canons turcs qu'on a repêchés au fond de la mer après la bataille de Navarin ; on a employé pour l'autre « des canons ennemis pris en diverses occasions » . On ne voit pas, même avec les lunettes de l'érudition allemande, le rapport qu'il y a entre Tilly et la bataille de Navarin, gagnée par les Français, les Russes et les Anglais; quant au général de "Wrède, on sait ce que Napoléon en disait le soir de la bataille de Hanau : « Ce pauvre de Wrède, j'ai bien pu le faire comte, je n'ai pas pu le faire général. »
Lors de l'entrée triomphale de l'armée bavaroise à Munich *, après la guerre de France, au mois de juillet 1871, « la Galerie des deux généraux » servit de « temple de la Victoire et de la Paix». On y exposa les trophées conquis à Bazeilles. Le buste du général von der Thann, l'incendiaire de Bazeilles, qui a fui en vainqueur le champ de bataille de Coulmiers, ornera prochainement cette galerie.
Avant de descendre la Ludwigstrasse (rue Louis), entrons dans le jardin de la cour. Ne vous attendez pas à y trouver des parterres fleuris, des jets d'eau, de jolies allées où l'on a plaisir à se promener. Le Hofgarten est triste comme un préau de prison ; l'herbe croît entre ses petits cailloux malpropres, et les officiers ventrus qui mangent des gâteaux sous les arbres, devant la confiserie Tambossi, ne remplacent pas dans le lointain les buissons de roses. Tous les mercredis, de six à sept heures, on y fait un peu de musique qui épouvante les oiseaux.
Les arcades du jardin de la cour sont occupées par des boutiques, dont les façades, embellies de fresques, offrent au regard des paysages grecs et italiens. La vue du golfe de Baïa sert d'enseigne à un charcutier, et les ruines de Thèbes à un pédicure.
1. On but à cette occasion 1,000 muids de bière, à peu près 80,000 litres, dans une seule journée!
La Ludwigstrasse. — La bibliothèque. — L'église Saint-Louis. — La porte de la Victoire.
Revenons sur la place de l'Odéon; la rue qui s'étend de la Galerie des généraux jusqu'à la porte de la Victoire, est la Ludwigstrasse, la rue Louis, la plus élégante de Munich, aux yeux des Munichois, tous un peu myopes. Ils vous disent que les Tilleuls de Berlin ne sont qu'une méchante ruelle en comparaison. Dans un pays où tout se mesure à la quantité, on voit dans la Ludwigstrasse 1,800 mètres de maisons, et comme c'est la rue la plus longue et la plus large, c'est évidemment la plus belle. Ici, les femmes les mieux mises ne sont pas celles qui s'habillent comme la Parisienne, d'un chiffon ou d'un gant, mais celles qui portent toute leur garde-robe sur elles. Un dîner où l'on se borne à la truite, au filet et aux perdreaux, est un piètre dîner, un repas d'Harpagon. Quand un Bavarois ne sert que douze plats à ses hôtes (sur lesquels trois au moins de pommes de terre), il s'excuse du peu! Montaigne avait déjà observé cela : « Les Allemands, dit-il, aiment mieux l'avaller que le gouster. » Cet amour du gros et du poids se retrouve partout ; donnez à choisir à un Teuton entre une bécasse et une oie, il prendra l'oie ; un ouvrage ne dit rien à l'esprit et n'a que peu de lecteurs s'il n'est en trois ou quatre volumes; et l'on n'est bel homme qu'à la condition d'avoir du ventre. M. Krupp, en exhibant, en 1867, un canon monstre, obéissait à ce sentiment de l'énorme. Si la France a été culbutée dès le début de la guerre, n'est-ce pas plutôt par la quantité que par la qualité ? Nos généraux auraient dû lire plus attentivement Montaigne, et faire l'addition de tout ce que le boa constrictor des sables du Brandebourg a avalé depuis deux siècles. C'est le plat de résistance qui nous a manqué en 1870. Il y a toute une théorie à tirer de là.
En quittant la place de l'Odéon, nous laissons derrière nous le palais du prince Luitpold et le palais du feu roi Maximilien. Ce dernier édifice est un véritable pot-pourri d'architecture. Ses trois étages présentent, mêlés les uns aux autres, des modèles d'architecture dorique, ionique et corinthienne. L'intérieur est décoré dans le goût de « Pompéia ». La fresque qui orne la salle de danse serait mieux à sa place dans les Contes de La Fontaine, édition des fermiers-généraux. L'artiste y a retracé les jeux fort peu innocents de Psyché avec l'Amour. Dans la salle a manger, Schwandthaler a peint une bacchanale à rendre jaloux les rois du Walhalla.
La bibliothèque, que l'on trouve plus bas, est une immense construction en style italien du moyen âge. On est tout étonné de rencontrer à la porte de cet édifice des sentinelles qui s'appellent Homère, Thucydide, Aristote, Hippocrate. Si ces nobles soldats de l'esprit n'arrêtèrent pas ceux qui ont brûlé la bibliothèque de Strasbourg, du moins leur vue rappelle l'Allemagne du passé, studieuse et paisible, qui s'est évanouie il y a quatre ans au bruit du canon.
On monte par un superbe escalier de marbre, échelle de Jacob de la science allemande. Des deux côtés s'ouvrent des galeries avec des statues et des médaillons représentant les savants les plus illustres. Le roi Louis a naturellement fermé les portes de ce paradis germanique à tous les citoyens français.
La bibliothèque de Munich possède aujourd'hui près d'un million de volumes et 22,000 manuscrits, dont 580 manuscrits grecs, 268 manuscrits orientaux, 313 manuscrits hébreux, 14,000 manuscrits allemands, 5à600 manuscrits français et 500 manuscrits italiens. On y voit un évangéliaire latin du ix° siècle avec des lettres argentées sur du parchemin rouge; le manuscrit original du poëme de Tristan et /solde, par Gottfried de Strasbourg; le Parcival de Wolfram d'Eschenbach; une traduction française du livre de Jehan Boccace, Des cas des nobles hommes et femmes, faite pour le prince Jean de Navarre; des livres d'heures enrichis de dessins à la plume d'Albert Durer et de Lucas Cranach; mais ce que le bibliothécaire vous montre avec le plus d'orgueil, ce sont deux lettres autographes qui lui ont été adressées, sur sa demande, par M. de Bismarck et M. de Moltke. L'homme d'État et l'homme de guerre remercient les Bavarois pour leur coopération en 1870 et parlent tous deux en termes à peu près identiques des destinées glorieuses de l'empire allemand.
La salle de lecture de la bibliothèque ne cadre pas avec le reste; elle est petite, étroite, sombre, et sent l'infirmerie. On n'obtient pas plus de quatre volumes à la fois, et encore faut-il avoir soin de les demander la veille, avant midi. lien résulte une perte de temps considérable. La bibliothèque prête en
ville, mais il n'y a que les professeurs et les employés de l'État qui jouissent du privilège de lire chez eux le divin Klopstock, entre un bock et un morceau de pain et de fromage. Tout à côté de la bibliothèque s'élève l'église Saint- Louis. Une inscription latine, répétée au-dessus de toutes les portes, avertit ceux qui entrent que la « ville de Munich donna 878,000 florins pour cette construction, et que le roi Louis dut y ajouter encore 100,000 florins pour les fresques ». Nulle part en Allemagne, on ne vous montre un monument sans vous dire exactement combien de florins et de kreutzers il vaut ou il a coûté. La beauté d'un objet ne se juge que par son prix. Vous entendez à chaque instant cette phrase : « Cela a coûté cher, c'est très-beau. » (Dashat viel gekostet; das ist sehr schoen.)
En payant 100,000 florins les fresques de M. Schwandthaler, le roi a été indignement volé; mais il a eu la consolation de se voir au nombre de ceux qui, au jugement dernier, ressuscitent d'entre les morts; il est au premier plan, avec un grand manteau et une couronne de laurier sur le front. L'artiste a placé au milieu des flammes de l'enfer Judas Iscariote et le beau-père d'Arminius, cet Allemand qui vendit sa patrie aux Romains.
La porte de la Victoire termine la rue; d'un côté se trouve l'université et de l'autre le séminaire et un institut de jeunes filles fondé par Maximilien Joseph. La porte de la Victoire n'avait guère de raison d'être quand elle a été construite; c'est un pastiche de l'Arc-de-Triomphe, sans aucune signification historique ou artistique. Sur la frise, une Bavaria, — on en met partout, même sur les tartes, — conduit un chariot traîné par des lions, qui ressemblent à des ours mal léchés. Des bas-reliefs retracent des combats imaginaires, avec charge de cavalerie, assaut de forteresse, escalade de montagne. Les « victoires volantes », sous l'arc du portail, ont été ajoutées après l'annexion de l'Alsace-Lorraine.
m VOYAGE AU PAYS DES MILLIARDS
L'université. — Les étudiants au temps de la Réforme. — Le xvne siècle. — Le réveil patriotique en 1813 et en 1870. — Le Kulturkampf dans les universités.
L'université, dont les abords sont ornés d'un jet d'eau et de quelques corbeilles de fleurs, est un bel et vaste édifice en style byzantino-florentin, avec deux ailes saillantes. Il date de trente ans à peine; en 1840, l'université était encore reléguée dans le vieux Munich, derrière l'église des Jésuites. C'est là que Schelling enseignait sa douce et consolante philosophie. Schelling était protestant, mais sa doctrine appartenait au catholicisme le plus pur. Trois mille étudiants, accourus de toutes les parties de l'Europe, étaient venus se grouper autour de sa chaire. M. Dœllinger n'en a pas autant aujourd'hui; le nombre des étudiants immatriculés à l'université de Munich est d'environ huit cents, dont deux cent cinquante peut-être suivent les cours de l'exchanoine de Saint- Cajetan.
Le vestibule de la nouvelle université est décoré de médaillons comme ceux des galeries de la bibliothèque ; dans les vitrines, sont affichés les cours des professeurs et sur une grande table noire, on lit les noms des étudiants pour lesquels sont arrivées des lettres, et une foule de petites annonces dans le genre de celles-ci : « A vendre les œuvres de Platon. — Jolies chambres meublées à louer. — Un étudiant a perdu son chien ; manteau noir, pattes blanches ; il répond au nom de Fuchs. Le ramener chez le bedeau (Pedell). — Un étudiant désire donner des leçons de guitare. — A vendre une paire de bottes à canon (Kanonenstiefel). — Bonne pension bourgeoise à 30 florins par mois. S'adresser au bedeau de V université, etc., etc. » Les libraires affichent à un pilier spécial la liste des ouvrages nouveaux qui ont paru dans le mois et le sommaire des revues scientifiques.
L'escalier qui conduit au premier étage est éclairé par de très-beaux
vitraux avec les armoiries de Munich : un moine joufflu élevant un broc de bière; les armoiries de Landshut : trois cuirasses, et celles d'Ingolstadt : un dragon vomissant du feu. L'université a été successivement dans ces deux villes avant d'être transférée sur les bords de l'Isar. De larges couloirs conduisent dans les salles du Sénat et les salles des cours, et dans les deux « aulas » où ont lieu les examens, les discours académiques et les cérémonies universitaires. La statue colossale de Louis Ier, sceptre en main et couronne en tête, trône dans la grande « aula » .
On ne peut franchir le seuil de ces antiques sanctuaires de la science allemande, sans que les souvenirs de leur histoire vous assaillent. Cette histoire est celle de la civilisation germanique. Elle est marquée par trois étapes : au sortir des langes du moyen âge, l'Allemagne savante s'émancipe et entreprend une croisade contre Rome; au xvme siècle, elle devient sceptique ; au commencement du xixe, elle se fait révolutionnaire, et en 1813 et en 1870, elle est patriotique, elle va combattre « l'ennemi héréditaire » sur les champs de bataille et ne rentre dans ses universités que pour se déclarer l'humble servante de l'État.
Les premières thèses soutenues avant la Réformation nous font sourire. On disputait sur la question de savoir « pourquoi Dieu a créé les souris et les rats » ; on cherchait à préciser «l'heure à laquelle Adam et Eve avaient été chassés du paradis terrestre» ; des professeurs scolastiques soutenaient que, « en paradis, les bienheureux étaient vêtus d'une chemise » , tandis que d'autres prétendaient « qu'ils étaient nus » . Un célèbre professeur de l'université de Bavière, alors à Ingolstadt, le moine Occam, prétendit que « Dieu étant tout-puissant, il aurait pu aussi bien s'incarner dans un âne ou un taureau que dans un homme » . Les étudiants du xvie siècle formaient des confréries et se transportaient comme des bandes de bohémiens d'une ville universitaire dans une autre. On redoutait leur passage comme celui d'une armée. Ils faisaient main basse sur les poules, les oies, les lapins, les chats; ils maraudaient le miel des ruchers et les fruits des vergers. Ces jeunes étudiants qui venaient se mettre sous le patronage de leurs aînés, les bacchants, leur servaient de domestiques et étaient chargés de leur procurer la nourriture quotidienne. Un pauvre berger suisse, du canton du Valais, Thomas Platter, nous a tracé les péripéties de cette vie 1 : « Nous étions, écrit-il, huit ou neuf en tout, trois béjaunes et les autres de grands bacchants, ce sont les noms qu'on donne aux jeunes et aux vieux écoliers; j'étais le moins âgé et le plus petit des béjaunes.
« Quand je ne pouvais plus me traîner, mon cousin Paulus se plaçait
1. La Vie de Thomas Platter écrite par lui-même. Genève, imp. Fick.
derrière moi, armé d'un bâton ou d'une pique ; il m'en donnait des coups sur mes jambes nues, car je n'avais point de chausses et seulement de mauvais souliers. Bien que je puisse me rappeler toutes nos aventures de grands chemins, quelques-unes cependant sont restées dans ma mémoire. Une fois, comme nous cheminions, devisant de choses et d'autres, lesbacchants dirent entre eux qu'en Misnie1 et en Silésie, l'usage permettait aux écoliers de voler les oies, canards et autres victuailles, et qu'ils n'avaient rien à craindre tant qu'ils ne se laisseraient pas surprendre par le propriétaire. Or, un beau jour que nous approchions d'un village, nous rencontrâmes un grand troupeau d'oies dont le gardien était absent; il faut savoir que chaque village paye un homme pour mener les oies en champ. Je dis aux béjaunes : « Quand arriverons-nous en Misnie, que je puisse tuer des oies ? — Nous y sommes, » répondirent-ils. Incontinent, ramassant une pierre, je la lance et attrape à la patte un des volatiles ; les oies s'enfuient, mais celle que j'avais rendue boiteuse ne les suit qu'avec peine ; une seconde pierre l'atteint à la tête et la fait tomber. Je cours à l'oie, lui tords le cou, et, après l'avoir cachée sous mon habit, je fais mon entrée dans le village. Bientôt le gardien arrive en criant : « Le gars m'a volé une oie ! » Les béjaunes et moi de nous enfuir, et pendant cette course les pattes de la bête sortent de dessous mon vêtement. Les paysans se mettent à notre poursuite, armés d'épieux. Voyant qu'il n'y a pas moyen d'échapper avec ma prise, je la laisse tomber. Une fois hors du village je quitte la route, me jette dans les broussailles, tandis que mes deux compagnons continuent à suivre le grand chemin. Ils ne tardent pas à être arrêtés; ils se mettent à genoux, demandant grâce, jurent qu'ils n'ont rien fait, et les paysans, reconnaissant qu'ils disent la vérité, s'en retournent en emportant l'oie. Je laisse à penser dans quelles transes j'étais pendant toute cette scène. « Pour sûr, me disais-je, je ne me suis pas signé aujourd'hui, » car on m'avait recommandé de le faire chaque matin. Rentrés au village, les paysans trouvèrent à l'auberge nos bacchants et leur réclamèrent le prix de l'oie. C'était l'affaire de deux balzen (30 cent.). Cependant j'ignore si les bacchants payèrent. Quand ils nous rejoignirent, ils s'informèrent en riant de ce qui s'était passé.. Je m'excusai sur ce que je m'étais cru autorisé parla coutume du pays; ils répliquèrent sur ce que je m'étais trop pressé. »
Plus tard, Platter rencontra des brigands, « à onze milles de Nuremberg, dans une forêt ». Il a raconté comment ces bandits poursuivirent les étudiants, et comment ceux-ci furent assiégés la nuit dans l'écurie où ils s'étaient réfugiés.