La Herrentrasse, rue des Messieurs
ïl WmÊi
Le prince royal de Prusse en Bavière.
à coups de couteau. Demain ce sera un procès monstre où comparaîtront quatre employés de l'administration militaire accusés de détournements. L'un d'eux, Pauly, directeur administratif de la garnison de Gemersheim, s'est pendu aux barreaux de son cachot. Il était accusé de cinquantedeux crimes et deux délits. L'inspecteur de caserne deWurzbourg est sous le poids de cent cinquante-trois crimes [et vingt-quatre délits; un de ses
Liv. 82.
collègues est poursuivi pour cinquante-deux crimes et deux délits l.
On se rappelle également le fameux procès de la Spitzeder. Cette pieuse Allemande, qui avait été comédienne, abusa cruellement de la soif d'or qui tourmentait l'Allemagne.
Elle imagina de fonder une banque qui promettait 120 pour 100 à ceux qui y déposaient leurs économies. Quelqu'un lui apportait-il cent francs, elle lui rendait immédiatement trente francs, les intérêts du premier trimestre. Des paysans vendaient leurs terres pour vivre en rentiers. C'était vraiment splendide ! MUe Adèle Spitzeder faisait comme certain farceur qui, se trouvant sans argent, et ayant appétit, acheta quand même deux coqs à une brave paysanne. Il lui proposa de lui en laisser un en gage. La bonne femme fut satisfaite du marché. Le farceur emporta son coq et s'en régala. Quant à la paysanne, elle attend encore son argent, comme les créanciers de Mlle Spitzeder.
C'est dans une maison d'aspect sévère de la Schœnfeldstrasse qu'elle avait dressé son traquenard. Sur la porte on lisait cette pieuse inscription : « Que Dieu protège cette demeure et ceux qui en franchiront le seuil ! » Les pauvres paysans, les naïves domestiques qui arrivaient pour déposer leurs petites économies dans la caisse à double fond de Mlle Spitzeder avaient, en effet, bien besoin de la protection du ciel, qui s'est malheureusement fait attendre un peu.
Des tableaux de sainteté ornaient les corridors et les couloirs ; une grande croix d'or massif décorait le coffre-fort du bureau principal. Les salons de la dévote Allemande étaient de véritables sanctuaires, où l'on respirait des parfums de cierge et d'encens, où l'on entendait le s suaves mélodies de l'orgue. Au-dessous d'images de la sainte Vierge, on lisait des inscriptions en lettres d'or : « La bénédiction de Dieu est mon principal soutien. » — « Sois toujours honnête ! »
Les bons curés qui venaient de temps en temps s'asseoir dans les fauteuils capitonnés de M1Ie Spitzeder, et partager avec elle les liqueurs que lui fournissaient les religieuses, prenaient tout cela à la lettre et parlaient de cette femme comme d'un exemple et d'un modèle à suivre.
Dans la maison de l'ancienne comédienne, le gaspillage atteignait cependant des proportions qui auraient dû éveiller les soupçons des plus naïfs. Les lettres de change traînaient éparpillées sur le parquet; il y avait des pièces d'or et d'argent oubliées sur tous les meubles et à la portée de toutes
1. Le procès a été jugé dans la dernière quinzaine de novembre à Wurzbourg. Il a duré 11 jours et l'on a entendu 133 témoins. Braun, inspecteur de la caserne de Wurzbourg, a été condamné à cinq ans de travaux forcés, et les autres à un emprisonnement de dix mois à deux ans.
les mains, on trouva même un sac de napoléons dans un poêle et une obligation de deux mille francs dans un endroit où, à l'avenir, on ne déposera que les papiers turcs.
La vaisselle et l'argenterie étaient dignes de figurer sur la table d'une reine. Des vins exquis étaient entassés dans sa cave.
MUe Spitzeder avait aussi la passion des pendules à musique : on en trouvait une dans chaque chambre, sans compter deux harmoniums dans le salon de réception.
Chaque dimanche, on chantait des cantiques, après quoi la sainte femme et ses acolytes faisaient un repas de Lucullus.
MUe Spitzeder avait son équipage, — le plus beau de Munich.
Quand elle parcourait les campagnes, elle voyageait en voiture fermée, descendait directement au presbytère, offrait au curé un ostensoir ou une paire de burettes, et s'en allait ordinairement avec les économies du pauvre prêtre, qui distribuait le lendemain avec enthousiasme à ses paroissiens les prospectus encadrés d'ornements pieux de la Dachauerbanck (banque de Dachau).
On assure qu'il y avait dans les écuries de l'hôtel Spitzeder assez de chevaux pour établir des relais de Munich à Salzbourg : un jour de voyage au moins.
Outre la nourriture, le logement, leur part aux bénéfices, les employés de Mlle Spitzeder recevaient 300 francs, par mois. Ils ne s'en tenaient pas tous à ce chiffre, comme l'a prouvé l'enquête, et la plupart puisaient largement dans la caisse de quoi satisfaire toutes leurs fantaisies.
Une descente de police au domicile de la dame de compagnie de Mlle Spitzeder a amené la découverte d'une demi-douzaine de cassettes et d'écrins qui renfermaient des pierreries et des bijoux achetés chez les principaux joailliers de Munich.
Le vol se pratiquait sur toute la ligne, et de grands personnages se sont trouvés gravement compromis à la suite de leurs relations avec Mlle Spitzeder.
Le soldat bavarois a pris, dans l'armée allemande, une place à part, et qui n'est pas précisément à son honneur. Dans la campagne de France, le soldat bavarois était plus à craindre que le soldat prussien. Le baron de Riesbeck, sur le jugement duquel je suis heureux de m'appuyer, en parle en ces termes : « On pourrait les employer (les soldats bavarois) encore très-utilement en qualité de ravageurs, dont les vols et l'insubordination sont plus pardonnables que dans les troupes réglées. »
En 1807, pendant la campagne 'de Silésie, «les Ravarois et même les Wurtembergeois, dit M. Rambaud dans son très-curieux ouvrage sur l'Aile-
magne et Napoléon /", abusaient étrangement du droit de réquisition. Du général au soldat, c'était à qui écorcherait l'habitant. Ils furent partout plus durs pour leurs compatriotes allemands que les soldats français. »
« Je reçois votre lettre du 19 octobre, écrivait Jérôme à son chef d'étatmajor ; j'y ai vu avec peine que M. le général Mezzanelli avait, dans deux circonstances, fait prendre la caisse des petites villes où il a passé. »
A Dresde, les Bavarois se conduisirent comme des Peaux-Rouges. M. de Thiard, commandant de place, ne savait comment faire pour rétablir la discipline. « Je n'ai pas un adjudant pour m'aider, dit-il dans une dépêche, pas un gendarme pour la police, et dans mon antichambre deux ordonnances bavaroises ivres. » Dans une lettre à Berthier : « La division bavaroise commet beaucoup de désordres. Il m'est difficile d'y rem édier, parce que cet esprit est dans la tête, et que, lorsqu'il m'arrive des plaintes très-fondées, je ne puis envoyer, pour les vérifier, que des Bavarois, qui donnent toujours tort à la bourgeoisie, tandis que j'ai souvent la certitude du contraire. C'est surtout dans les villages environnants que les désordres se multiplient, parce que, étant commandant de la ville, je ne puis y porter remèd-e... Je désirerais bien que Votre Altesse voulût me faire savoir si je puis déclarer à la division bavaroise que la Saxe avait été considérée par Elle comme pays neutre, destiné à devenir sous peu allié, et non comme un pays ennemi. Les généraux voulaient s'emparer de l'Arsenal, et, sij'étais arrivé douze heures plus tard, la ville était traitée comme le pays qu'ils ont parcouru, où ils ont saisi les caisses publiques. »
M. de Thiard écrivait également à l'empereur : «Demain, il partira pour Wittemberg un second convoi de la valeur déplus de cinq cents voitures... et je réponds, si les Bavarois ne le pillent pas en route, qu'il arrivera dans son entier. »
En Silésie, s'il faut en croire un rapport à Jérôme, « les hommes demandent partout des chevaux, des montres et de l'argent1 ».
Le prince Jérôme, à son tour, dit que « les Bavarois trouvent le pillage une chose toute naturelle », et que « les officiers inférieurs, dès qu'ils sont détachés ou lorsqu'ils le peuvent, lèvent des contributions, et ne conçoivent pas qu'on puisse le leur défendre » .
Ces soldats si habiles à retourner les poches n'étaient pas d'une valeur à toute épreuve. Le prince Jérôme, qui ne pouvait les décider à se lancer à l'assaut, écrivait à l'empereur: «Je crois, sire, que les alliés auraient besoin de quelques régiments français pour leur donner l'exemple ; » et il consta-
i. Mémoires et Cotrespondances, tome II, pag. 78, 174.
A la brasserie de Munich.
tait, le même jour, que « quatre-vingts Bavarois, croyant qu'il voulait donner l'assaut, avaient déserté. »
La débauche est presque aussi grande à Munich qu'à Berlin. Le soir, les ombrages du Jardin anglais deviennent le théâtre de véritables saturnales.
De tous les États de l'Allemagne, la Bavière est celui où le nombre des naissances illégitimes est le plus considérable. La recherche de la paternité favorise les mauvaises mœurs. Tous les étrangers qui ont habité Munich sont d'accord pour constater que, dans cette ville, ce ne sont pas les hommes qui séduisent les femmes. La maternité, pour la jeune fille pauvre, est une affaire et devient un capital.
Divertissements populaires. — Le carnaval. — Les fêtes d'octobre. — La Bavaria. — Le
Ruhmshalle.
A ce peuple grossier, il faut des plaisirs grossiers, de gras divertissements. A la brasserie Royale, on le trouve du matin au soir vautré dans la bière. Quand il sent que le liquide déborde, il sort dans la cour et il use du même moyen que les Romains pour se désemplir. En carnaval, on voit les pauvres porter leur matelas au mont-de-piété afin de pouvoir aller au bal masqué ; après la valse, ils quittent leur danseuse et viennent demander l'aumône aux curieux. Les mendiants vous assiègent du reste jusque chez vous toute l'année. Aussi les Munichois, qui aiment la charité bien ordonnée, plaçent-ils sur leur porte une plaque avec cette inscription : « Haussiren ist verboten. Mitglied der Armen- Verein. » (Le vagabondage est interdit. Membre de la société pour les pauvres.) On achète le droit de mettre cette inscription protectrice à sa porte, moyennant une redevance annuelle à Y Arm en- Ver ein.
Les fêtes d'octobre sont des ripailles nationales qui durent six jours et six nuits, comme la création du monde. On y boit les premières chopes de la bière d'hiver, Winterbier. Poussée par la soif, la Bavière se lève comme un seul homme et descend sur la Theresienwiese, décorée de mâts et de drapeaux, encombrée de boutiques et de baraques de saltimbanques % pleine de
1. J'ai assisté, dans une de ces baraques, au « réveil du grand empereur Barbarossa. » Des gnomes arrivent, en agitant des cadavres de corbeaux, dans la caverne où sommeille l'empereur. Barberousse lève la tête, ouvre les yeux et frappe le rocher de son sceptre. La terre s^entr'ouvre, un homme coiffé d'un casque à pointe et enveloppé d'un grand manteau apparaît : c'est l'empereur Guillaume. Barberousse lui offre sa couronne et son épée, — et retombe dans son sommeil. Il a raison de se rendormir, car il pourrait regretter pour son peuple les corbeaux qui volaient autour de la montagne.
cris et de musiques. C'est un tohu-bohu assourdissant, une mêlée indescriptible, quelque chose comme une nation tout entière, hommes, vieillards, femmes, enfants, qui descendrait la Gourtille. Les éclats de grosse caisse sont étouffés par les éclats de grosse joie. Des cuisines en plein vent s'élèvent à chaque pas, comme les tables de sacrifice de ce peuple qui croit que manger c'est prier. Les marchands et les marchandes de cervelas et de schweùzer Kaese (fromage suisse) sont assez riches, à la fin de ces journées, pour jouer à la Bourse. D'habitude, le roi et la cour ouvrent la fête. Ce jour-là est consacré aux courses. Le lundi, les tireurs d'arbalète débouchent sur la Theresienwiese, précédés de musiciens au justaucorps de velours, au chapeau à plumes et aux culottes bouffantes. Des pages portent sur des coussins de velours les médailles dJor destinées aux tireurs. Le mardi, on mange et l'on boit; le mercredi on boit et l'on mange; le jeudi on mange; le vendredi on boit; et le samedi toute la Bavière est ivre.
On a calculé qu'à la dernière fête il y a eu 60,000 visiteurs; on a bu 900,000 litres de bière par jour et consommé 200,000 petites saucisses bouillies. Il s'est vendu jusqu'à 20,000 oies par jour. On a vu arriver un seul propriétaire de ces utiles volatiles auxquels nous devons les terrines de Strasbourg avec 1,200 de ses élèves : une procession d'un quart de lieue.
La statue colossale de la Bavaria, qui domine la Theresienivîese, élève sa main en agitant une couronne, comme pour proclamer que les buveurs ont bien mérité de la patrie. La Bavaria a 66 pieds de haut. Six personnes peuvent s'asseoir dans ses narines ornées de canapés de bronze. En faisant l'ascension de la statue, on entend des dialogues de ce genre : « Mina, où es-tu? — Je t'attends dans le petit doigt de Mm8 Bavaria. » Les petites annonces des journaux de Munich révèlent à l'étranger que les naturels de l'endroit se donnent des rendez-vous dans l'oreille gauche ou dans l'oreille droite de la femme colosse. Heureusement qu'elle est sourde, car ses oreilles se fermeraient souvent sur les propos des amoureux.
Quand on sort sa tête de la prunelle de la Bavaria, on a une vue fort étendue sur Munich, dont les tours d'églises ont toutes la forme d'une cruche à bière. Derrière la statue se trouve la Ruhmshalle, qu'il ne faut pas prendre pour un débit de rhum; en allemand, la liqueur chère à M. de Bismarck veut dire gloire. La Ruhmshalle est une espèce de Panthéon, une halle où sont conservés les bustes de plâtre de tous les Bavarois qui ont illustré leur pays. On dirait une exposition de têtes de pipes. Pour remplir les vides, le roi Louis 1" a dû se livrer à des annexions qui n'ont heureusement pas coûté de sang et n'ont fait de mal à personne.
Les théâtres. — Les pièces à tendances. — Les cafés chantants. — La fête de Sedan au
Colosseum. — Les bals.
Les lieux ordinaires de divertissement des Munichois, à parties brasseries et les jardins d'été, sont les théâtres, les cafés chantants et les bals de banlieue. Le Théâtre-Royal, où les premières loges s'appellent Fremden-Logen , loges des étrangers, et les premières galeries, Gallerie noble, galeries nobles, joue spécialement l'opéra et le répertoire classique allemand. C'est laque Tristan, dans l'opéra de ce nom, tombe mortellement blessé, et chante, couché sur le dos pendant une demi-heure, toujours sur le point de rendre le dernier soupir. Il meurt enfin, mais tué par la musique de M. Wagner. C'est sur cette scène aussi qu'Hermann, dans le drame grotesque de Kleist, égorge une demi-douzaine de Romains, en s'écriant qu'il faut « convertir en un monceau de ruines Rome, le foyer de toutes les corruptions et de tous les vices qui infestent le monde » .
« Vous n'ignorez pas, écrivait de Munich le baron de Riesbeck à son frère, que les caractères les plus fréquents sur le théâtre allemand sont des amants frénétiques, des parricides, des voleurs de grands chemins, des ministres, des maîtresses et des hommes du grand ton, dont les poches sont remplies de poignards et de poisons; des hommes mélancoliques, des enragés de toute espèce, des incendiaires et des fossoyeurs. Vous avez peut-être peine à me croire, mais je pourrais vous nommer plus de vingt pièces dont les personnages principaux sont des fous, et dans lesquelles le poëte a voulu se surpasser dans les développements de la plus effrayante folie. Je vous assure aussi que cette portion du public allemand, avec laquelle j'ai eu l'honneur jusqu'à présent de lier connaissance, admire et applaudit avec transport les scènes qui montrent le fou dans tout l'excès de la folie. On y
M. de Bismarck, il y a 12 ans.
Liv. 83
voit des pièces où le principal personnage tue successivement douze ou quinze individus, et, pour couronner l'œuvre, s'enfonce ensuite un poignard dans le sein. Il est défait que les pièces qui contiennent le plus de fous et de meurtriers sont les plus applaudies. Plusieurs acteurs et actrices se sont plaints à moi de ne pouvoir plus inventer de nouvelles manières de mourir sur le théâtre. Je conçois qu'il doit être assez difficile d'y mourir comme eux; car, dans certaines scènes, les principaux acteurs doivent rester, au moins pendant une demi-heure, dans les transes de l'agonie, prononçant des mots entrecoupés, et dans de perpétuelles convulsions. J'ai vu souvent mourir cinq ou six personnes à la fois sur le théâtre, l'une sonnant son glas avec un pied, l'autre avec ses bras, une troisième avec son ventre, et une quatrième avec sa tête, tandis que le parterre semblait prêt à mourir aussi de joie, surtout si le jeu durait quelque temps, et applaudissait de toutes ses forces chaque mouvement convulsif. Ceux qui tiennent le second rang sur le théâtre allemand, après les fous et les meurtriers, sont les ivrognes, les soldats et les gens du guet. Tous ces personnages correspondent trop bien avec l'humeur de la nation pour ne pas être accueillis de l'auditoire. »
Au Théâtre-Royal, les dames tricotent ou font de la tapisserie; au moment pathétique, quand l'héroïne meurt, on voit les spectatrices trop sensibles essuyer leurs larmes avec une pantoufle commencée ou une chaussette de laine. En 1874, on y a représenté un grand drame de M. Muller, Henri IV. La claque applaudissait surtout ce passage : « Tous les malheurs de l'Allemagne viennent de la papauté. » M. Paul Heyseyafait aussi représenter un drame national-libéral, intitulé la Paix.
Le joli petit théâtre de la Résidence, attenant au Théâtre-Royal et National, était primitivement réservé aux opéras et ballets italiens ; on n'y admettait que ceux qui avaient leurs entrées à la cour. Pendant que le baron de Riesbeck était à Munich, ou y jouait la comédie française. « La cour de Bavière, dit le voyageur allemand, est la plus galante et la plus polie de l'Allemagne. Nous y avons actuellement comédie française, bal et jeu tous les jours. Il y a trois fois par semaine concert; tout le monde y assiste masqué. Après le concert, on joue et l'on danse. Ces assemblées publiques, où l'on voit l'électeur et toute la cour, sont d'un grand revenu pour les valets de chambre de l'électeur, car, outre que chacun paye l'entrée, ils ont aussi l'argent des cartes, et ils sont intéressés dans presque toutes les banques, de sorte que les domestiques ont presque tout l'argent de la noblesse, avec qui ils ne se font pas scrupule de figurer. »
Aujourd'hui, le théâtre de la Résidence joue encore des pièces françaises, mais en allemand ; ce n'est pas par amour de notre littérature et de nos mœurs, mais par nécessité. L'art dramatique allemand semble frappé de
mort; il végète, il n'a plus de sève. On ne trouve que des imitateurs. M. Paul Lindau, qui a longtemps habité Paris, a essayé de s'approprier le genre du théâtre du Vaudeville, mais il a la patte trop lourde. Sa comédie : Un Succès, n'en a pas eu. La prude Allemagne a pouffé de rire en écoutant les dialogues burlesques de Marie et Madeleine. Sa Pomme de discorde ne lui a valu que des pommes cuites. Gutskow est vieux ; Hacklselander et Benedix se reposent. Les Allemands ont les milliards tristes.
Le théâtre vraiment populaire de Munich est le théâtre royal de la Gœrtnerplatz, dans le faubourg de l'Isar. On y joue la Possen, la farce, et l'opérette. Lumpacius vagabundus est le modèle de la Possen. C'est l'épopée comique d'un cordonnier qui, plus modeste que M. de Bismarck, ne parcourt le monde que « pour ressemeler les vieux souliers ». Jadis, c'était un peu la mission de l'Allemagne, et tout semble montrer aujourd'hui qu'elle s'en trouvait mieux.
Il y a encore à Munich une quantité de petits théâtres auprès desquels feu Bobino aurait eu l'air d'un palais. kYElyseum Theater, on joue des pièces de circonstance. On a y exhibé dernièrement des chapelains batailleurs dans une Possen électorale. On y représente aussi avec un certain succès de curiosité une pièce intitulée /' Empereur et le Jésuite. Il est question de l'impératrice d'Autriche, d'un prince qui aime une princesse, et d'un jésuite qui tente de séduire la princesse. On y a joué une pièce vieille-catholique : c'est l'histoire d'un jeune curé qui a recueilli une orpheline dans son presbytère et qui n'a pas la solidité de saint Antoine. De longues tirades contre le célibat des prêtres. Le curé expose enfin son cas à son évêque et soutient avec lui des thèses épistolaires sur la nécessité de reconstituer l'Eglise sur la base du mariage des prêtres. L'évêque se fâche. On se brouille. Le curé quitte le presbytère, épouse l'orpheline et reçoit une foule de cadeaux de M. Falk, ministre des cultes, tandis que l'évêque est jeté en prison. C'est ainsi que la vertu est récompensée en Prusse.
Le socialisme envahit aussi la scène des petits théâtres. On intercale des grèves dans les pièces populaires. Shweitzer, le chef de l'école lassalienne des socialistes, a écrit une pièce : Notre grand citoyen, dirigée contre la bourgeoisie. On y voit des personnages qui changent de chemise sur la scène.
Les Allemands ont au théâtre la passion de l'actualité. Après Kissingen, les auteurs dramatiques s'emparèrent de Kullmann; aujourd'hui, c'est le tour du fameux Strousberg. La pièce où figure ce Prussien désintéressé est intitulée Tout ce qui brille n'est pas or. Quatre actes et sept tableaux. Bazainc aussi a eu son tour.
Avant la guerre, Munich ne connaissait pas les cafés chantants. La Prusse, après ses « étonnantes victoires, si agréables à Dieu, » a voulu qu'il
y eût quelqu'un pour les chanter dans la capitale de la Bavière. Un mois avant le retour triomphal de l'armée bavaroise, Berlin a fait des envois de primas donas au gosier d'airain et à la vertu de verre, exercées à la prussienne à hurler les « hurrah, Germania ! » En une nuit, le Neue- Welt, le Colosseum et le Westend- Halle sortirent de terre comme trois champignons vénéneux.
Le Neue-Welt, — le nouveau monde! On ne pouvait trouver une plus belle enseigne. Elle est collective. C'est un monde nouveau, en effet, que celui qui se révèle aux gens du Sud qui entrent dans ces temples élevés à la Vénus aux carottes. Danses, gestes, chansons, tout appartient au monde nouveau de la civilisation prussique. On se croirait à Berlin, à la villa Colonna ou à l'Orpheum. ' ' • ' . '
L'atmosphère de ce « local » vous prend à la gorge comme un bandit berlinois. C'est une composition variée de parfums de choucroute, d'odeurs de vieux souliers et de vieux habits, de fumée de pipes et de poumons attaqués. On est tenté de demander au garçon, au lieu d'une chope de bière, un flacon d'eau de Cologne. Les habitantes de la nouvelle Athènes ont fait de ces cafés de vastes marchés nocturnes. Elles rôdent autour de vous dans leurs plus séduisants atours : chignon en forme d'obus, poitrine blindée, jupe relevée et jambe bottée. Quelques-unes sont coiffées de chapeaux tyroliens avec des rubans rouges. La plupart ont dépassé l'âge de la floraison, car, pour entrer dans ces établissements tenus avec approbation et privilège du roi, il faut avoir conquis le bâton de maréchal sur'les trottoirs de Munich. Dès que ces sirènes de la chope et de la saucisse bouillie aperçoivent un étranger dans la salle, elles viennent manger dans son assiette et boire dans son verre. Les Louis, qu'on reconnaît de suite à leur accent prussien, vous adressent familièrement la parole et vous disent, en vous montrant les deux grandes loges garnies de rideaux du Colosseum : « Elles sont réservées aux grands personnages, mais on peut quand même louer la chambre attenante pour six florins. »
Les chanteuses ont des voix de chaudron et des gestes de laveuses de vaisselle. Elles trouvent le succès dans les couplets politiques et les chansons guerrières. J'ai entendu « l'histoire d'Isabella », ex-bouquetière de Hambourg, passée en Espagne à la recherche d'une position sociale. Un soir, Isabella rencontre un soldat qui s'appelle Prim, et qui lui offre son cœur et le trône d'Espagne. Mais Isabella est chassée, après avoir usé sous elle cent quatre-vingt-cinq ministres. Elle est exilée en France, et au souvenir des beaux jours passés avec Marfori elle chante d'une voix dolente :
Ah ! "wie selig, selig, War's mit Marfori!
LE CHANOINE DOELLINGER.
Et toute la salle hurle en gesticulant.:
Ah! wie selig, selig, War's mit Marfori M
1. « Ah! quelle volupté! quelle volupté ! C'était avec Marfori. »
Et les bons sergents de ville font éclater leur ceinturon à force de rire ! Après la reine Isabelle, c'est le tour de Napoléon :
Lebt wohl, ihr Weib und Kinder!
Uns winket reicher Lolin!
Wir schiessen den grauen Sûnder
Herab von seineni Thron.
Und perzeln hinterher
Sol Lulu und la mère
Mit satumt dem Buhlerhehr
Auf nintmerwiederker ' !
Et la salle entière frappe avec des couteaux, des clefs et des fourchettes contre les verres, pour accompagner ce refrain :
Auf, gegen die franzozen, Mit Saebel uud Gewehr, Dass von den roten Hosen, Nieht bleibt ein Fetzen mehr -.
Puis c'est un soldat bavarois qui a fait la campagne, et qui raconte en dialecte ses bonnes fortunes en France :
I mœcbt'a naeh Paris, Icbzt kost's ein koan kreuz'r Wenn i no a so friss So ma oft'n scho denkt.
Maintes fois j'ai pensé — Vouloir aller à Paris; — Maintenant cela ne coûte pas un kreutzer — Pour s'y bien goberger.
Da sauf'i cbampaninga, Friss Trùff'ln grod gnua, Die franzœsicb'n mad'ln Mùass'n tanz'n dazua.
Aussi, que je bois de Champagne, — Et comme je m'emplis de truffes! — Les ma mzelles françaises — doivent danser avec nous.
Que les Bavarois soient venus chercher des truffes en France, personne n'en a jamais douté.
Les officiers et les sous-officiers forment la claque ordinaire de ces établissements où l'on entend aussi rimer Mac-Mahon avec grrrande nation et même avec chignon. Je les ai vus rappeler jusqu'à douze fois une chanteuse. Le soir' où je m'aventurai au Colosseum, on me désigna un de ces jeunes guerriers, fils de Hermann le Tatoué, qui a chez un jardinier-fleuriste une
1. «Adieu, femme et eufan's! — Une riche récompense nous attend; — Nous jetterons le pécheur endurci à bas de son trône.
« Loulou et la mère — feront la culbute,— Et tous les courtisans, — Et cela pour toujours. »
2. «Debout, contre les Français, — Avec le sabre et le fusil; — Debout, afin que des pantalons rouges — il ne reste plus un morceau. »
note de deux cents florins pour bouquets envoyés à Mlle Amanda, la chanteuse qui dit si bien : Ah! wie selig ! Aufnimmerwiederkehr ! Mlle Amanda, la belle Hélène de ce Paris, s'empresse de revendre le lendemain les bouquets qu'elle a reçus la veille; et l'on assure que les sous-officiers prussiens, imbus des sages principes d'économie de leur souverain, les rachètent pour avancer en grade dans le cœur des dames de la cour. M110 Amanda a joué un rôle patriotique considérable le jour de la Saint-Sedan. C'est elle qui a récité devant « un public enthousiasmé » ces vers que le Kladderadatsch a envoyés aux quatre coins de l'Allemagne, la veille du grand jour :
Jour de victoire sans pareille! Jour de sublime allégresse! — Montez vers le ciel, ô signes de joie de tout un peuple en délire! — Arbre de la liberté, arbre de l'unité, — Étends sur nous tes rameaux protecteurs. — Conserve la pureté de notre triompbe. — Bénie soit la fête de Sedan!
Ce n'est pas pour danser la danse des armes — Que nous avons allumé les torcbes de la guerre ; — Ce n'est pas par gloriole que nous avons combattu le combat des géants :
— Une colère sainte a armé notre bras vengeur. — 11 nous a fait accomplir l'œuvre divine. — Saint est le jour de Sedan!
Il est terrassé, le César corse. — Nous avons coupé court à la soif du vol qui possédait la France. — Nos armées impériales sont restées victorieuses. — L'unité de l'Allemagne a triomphé — Et l'Allemagne repoussera tout nouveau joug. — L'empire a apaisé les discordes. — Il a dissipé la crainte de l'étranger. — Voilà notre jour de Sedan!
Cependant l'azur de ce beau jour — Est encore taché de quelques nuages. — Sur les guérets allemands, — On voit une gelée pernicieuse et une rosée empoisonnée. — Pauvres fous! au Sud et à l'Ouest, ils nous jettent des regards de travers; — Mais nous connaissons leurs nouveaux pièges, — Et ils se préparent le jour d'un nouveau Sedan.
Car il viendra, le jour des jours — Où l'esprit de lumière luira pour tous, — Où l'on entendra la dernière plainte de nos ennemis. — Arbre de la liberté, arbre de l'unité,
— Je vois ton feuillage d'or qui brille. — Dans une paix ininterrompue, — Nous fêterons le jour de Sedan!
Le barde qui a composé cette cantate s'appelle Ernest Scherenberg. . La.Suddeutsche Presse, sentinelle prussienne qui monte la garde à Munich, a décerné à cette occasion de si vits éloges à MUo Amanda que toutes les serres des jardiniers de Munich ont été transportées à ses pieds.
Le Vaterland s'est fâché tout rouge. « Ah! drôles que vous êtes, s'est-il écrié, les Munichois ont assez de vos farces (schwindel). Ces fêtes nationales prussiennes sont des polissonneries. O saint Sedan, épargne ceux qui t'ont célébré en passant par les douze degrés de l'ivresse tarifée *. »
1. "Voici le programme musical de la soirée du 2 septembre au Colosseum : Ouverture de jubilation, de Weber; Message de victoire, de Kreutzer; Chant de guerre, de l'opéra de Jessonda, de Spobr; Si aujourd'hui un esprit descendait ici-bas! (pour le 18 -octobre 1816, fête de la Warburg), de Runz, texte du Kladderadatsch du 4 septembre 1870; Finale guerrier du premier acte de Lohengrin, de Wagner; Marche triomphale, de Schonehen; Toute l'Allemagne, de Franz Abt; Marche guerrière, de Wagner; le Roi Louis II de Bavière, chœur général d'après la mélodie Prince Eugène; Bénédiction des poignards des Huguenots, de Meyerbeer ; le Postillon de Sedan, de Hager; die Wacht am Rhein (la Garde sur le Rhin), eiiœur général de Wilhelm; la Vie du soldat, tableau musical guerrier de Béla-Kéler.
26i VOYAGE AU PAYS DES MILLIARDS
Il y avait quatre mille nationaux-misérables au plus, le 2 septembre, au Colosseum. L'enthousiasme populaire a absolument fait défaut. Le lendemain, les Nouvelles de Munich disaient d'un ton piteux : « Notre fête de Sedan a eu cette année deux grands défauts. Elle doit être une fête populaire, où maître et valet, pauvre et riche se reposent et se réjouissent ensemble ; la récompense, pour avoir travaillé à l'unité et à la liberté de la patrie, doit être décernée ce jour-là, mais où a-t-on vu que quelque chose fût fait pour que tout le peuple prît part à la joie? L'ouvrier, le pauvre en a été exclu, exclu quand, il y a un mois et demi, il a donné sa voix à Munich pour le salut du pays. Les comités libéraux auraient eu une tâche réellement digne d'eux. Chaque section aurait dû avoir une salle de fête ; les associations de tireurs, de gymnastes, de pompiers auraient dû aussi fêter cet anniversaire; le peuple se serait réjoui, si on lui eut donné occasion de se réjouir. Mais on ne lui a rien donné, ni rien offert. Pas de jeux, pas de danses, pas de combats de coqs, pas de jeu de boules, pas de course en sac, rien, rien de tout cela, mais un concert dont les portes sont restées fermées pour les pauvres. Une fête où la participation n'est que passive ne deviendra jamais une fête populaire; le peuple veut collaborer à la fête par les jeux et la danse. De la sorte vous ne rendez pas l'anniversaire de Sedan aimable au peuple, vous ne faites que creuser l'abîme qui sépare le riche du pauvre, et au lieu de faire d'un jour glorieux pour l'Allemagne un vrai jour de fête, comme Noël, bienvenu de tout le monde, le 2 septembre devient le jour de l'envie et de la division. »
Les programmes du Colosseum, du Westend-Halle, du Neue-Welt, sont très-variés. La danse, les jeux gymnastiquos, les tableaux vivants, les évocations de spectres, les vélocipédistes, etc., alternent avec les chanteuses nationales et légères et les chanteuses américaines, flanquées de moricauds. Des paillasses de foire soulèvent des enthousiasmes indescriptibles ; l'apparition d'une géante ou d'une femme qui enlève des quintaux met toute la salle en délire. Ce sont alors des cris d'animaux, des glapissements sauvages, des rugissements de chacals.
Quant aux danseuses, Eve était plus vêtue qu'elles avec une simple feuille de figuier.
L'hiver, ces établissements se transforment en vastes salles de bals publics. On y danse cette étrange valse à six temps, glissée, ondulée, pendant laquelle le danseur tient ses lèvres appliquées sur le front de sa danseuse. Rien de plus curieux que les annonces des journaux à cette époque ; on lit, en caractères extravagants, ornés de vignettes décolletées : « Bals parisiens. Bals à la Habille. Bals habillés », ce qui pourrait faire supposer qu'il y en a qui ne le sont pas.
La Todtenkammer (chambre mortuaire).
La bourgeoisie. — Le rôle de la femme en Allemagne. — Sa position dans la famille. Le mari. — La fille et les fils. — Les alliés de M. de Bismarck.
Tel est le peuple, malpropre, paresseux, ivrogne, brutal, embourbé jusqu'au cou dans la matière. Au-dessus de cette masse épaisse qui boit, mange et digère, il y a la bourgeoisie. Ce n'est pas le papillon, fils de la che nille, mais quelque chose d'intermédiaire entre la bête qui rampe et la bête qui vole. La bourgeoisie allemande a des jambes, si elle n'a pas d'ailes. Elle se tient. Elle est apprivoisée, bien qu'au fond de ses manières on trouve encore le souvenir de la forêt teutonne. C'est chez elle que la civilisation a trouvé bon accueil. La femme lui a ouvert la porte. De sa fenêtre gothique,
Liv. 84.
l'Allemande sourit et fait signe à l'étudiant et au poëte aux longs cheveux. Lessing, Herder, Gœthe, Schiller viennent s'asseoir à ses genoux et chantent les vertus chevaleresques; puis Haydn, Mozart, Beethoven lui donnent leurs douces et sublimes sérénades. La femme de la bourgeoisie se forme et se transforme. Et subitement voilà que s'allument pour elles tous les clairs de lune sentimentale de la poésie allemande. C'est l'époque romantique, ou plutôt romanesque. Mais la fumée des canons français obscurcit bientôt cette nuit étoilée ; les castels de ballade s'écroulent comme des châteaux en Espagne. Après les désastres de la patrie, qui relève d'abord la tête ? La femme.
Grâce à la femme, la bourgeoisie allemande s'est policée et est devenue sociable, hospitalière aux étrangers, et dans ces pays du Sud où les jouissances matérielles ont toujours été préférées aux jouissances morales elle sait faire équitablement les deux parts. Les professeurs d'université reçoivent leurs élèves dans leur famille; on boit de la bière, on joue du piano, on discute, et quelquefois on danse. Ces soirées sont d'une simplicité charmante, et c'est là qu'on retrouve l'Allemagne que nous avons tous aimée, cette Marguerite au front chaste que Faust et Méphistophélès n'ont pas encore touchée.
La femme, au delà du Rhin, n'a cependant jamais joué le rôle brillant de la femme française. Elle n'a pas de distinction; elle n'a ni les élégances de l'esprit ni celles de la toilette. On peut dire que la femme allemande manque de cachet. Celle qui est cultivée a toujours l'air d'une maîtresse d'école. Elle répète ce qu'elle a lu ou appris. Jamais une saillie, un trait original. Elle est vulgaire, sans tenue; les princesses elles-mêmes, dans un salon ou une réunion, rient aux éclats comme des filles de portières.
La femme allemande, dans les campagnes, joue un rôle qui rappelle parfois celui de la matrone romaine. Dans les grandes fermes de paysans, la mère de famille se tient sur un siège élevé, au milieu de ses filles et de ses servantes, afin de surveiller le mouvement de l'intérieur et le travail de la domesticité. Chez le paysan pauvre, par contre, elle remplace la bête de somme et s'attelle au chariot. La femme du peuple s'astreint aux mêmes travaux pénibles et durs que l'homme. En général, la femme, dans le ménage, bourgeois ou noble, est la première servante. Les écrivains moralistes allemands ont appelé cela « lui donner sa vraie place, en développant ses aptitudes domestiques et en faisant la mère de famille et la mère modèle ». La femme prend de la sorte le gouvernement économique de la maison. Elle met, comme on dit vulgairement, la main à la pâte. Son éducation l'a formée dans ce but : elle a appris à cuire, elle a appris à coudre. En sortant de l'école supérieure, on l'a envoyée prendre des leçons de cuisine dans un
hôtel, et des leçons de couture chez une couturière. Elle est à même de suppléer à l'insuffisance du père, et cette responsabilité qu'elle accepte en se mariant développe les côtés énergiques de son caractère. La vie de famille, comme on l'entend en France, les intimes causeries au coin du feu, la récention des amis, n'existent pas, en général, en Allemagne. J'ai cité les maisons de professeurs; c'est une exception. L'Allemand n'a que le goût de l'auberge. Dans le Sud et dans le Nord, les femmes accompagnent les hommes au cabaret. Que de fois j'ai vu, à Munich, le dimanche soir, toute une famille revenir de la brasserie! Le père, en tête, le chapeau de travers, faisait le moulinet avec sa canne, et chantait. La mère venait ensuite, donnant les symptômes d'un violent mal de mer. La bonne portait, en trébuchant, un nourrisson dans ses bras, et les enfants, restés en arrière, se battaient entre eux.
« Pour le bas bourgeois, dit M. Riehl dans son livre sur la Famille en Allemagne, l'auberge est un autre chez lui; il s'y installe, il y tient cercle : malheur à qui usurpe sa place habituelle auprès du poêle ! Il a sa chaise, son verre avec son nom, sa pipe culottée. C'est là qu'il apporte cette humeur joviale et sans façon qu'on voit dans les tableaux de Van Ostade et de Téniers. Il n'y a que l'Allemand pour savourer les joies du cabaret. »
Et, tandis que le père est plongé dans les délices de la bière, on fait la cour à ses filles. Il ne s'en inquiète pas. Quand un jeune homme s'éprend d'une jeune fille, il lui exprime ses sentiments sans que l'idée lui vienne de s'adresser aux parents. La latitude la plus complète règne à cet égard. J'ai connnu des étudiants qui faisaient depuis trois ans la cour à des demoiselles de bonne famille, qui venaient les chercher pour les conduire au bal, au concert ou en traîneau, sans que les parents fissent jamais la moindre observation. L'étudiant a cependant une réputation de cœur volage; un proverbe souvent répété par des lèvres roses a dit du Student:
Ein'anders Stâdtchen
Ein'anders Mœdchen.
Une autre ville Une autre fille.
Mais une jeune fille peut recevoir successivement les hommages d'une demi-douzaine d'amoureux sans que sa réputation en soitle moins du monde atteinte.
Les jeunes gens apprennent de bonne heure à gagner leur vie. La bourgeoisie est plus laborieuse que le peuple. Le commerce, l'industrie, la banque, l'administration sont entre ses mains. C'est sur elle que M. de Bismarck s'appuie pour asseoir son système dans toute l'Allemagne. Il a eu assez de péné-
tration pour deviner qu'avec les phrases pompeuses de « combat pour lacivilisation », les déclamations hypocrites contre « Rome et la France », les grands mots de « mission providentielle de l'Allemagne » , il entraînerait à sa suite cette bourgeoisie qui se dit libérale et nationale, et qui, au nom de la liberté, chasse le moine du couvent et le prêtre de l'autel. C'est cette bourgeoisie dont je parle qui voit des jésuites dans le canon de pistolet de Kullmann, qui considère la France comme « la caverne de l'hydre ultramontaine, » et qui compare Paris à un fumier d'infection. Ils sont tous persuadés, ces nationaux-libéraux, que le pape a fait les dernières élections en Bavière, et que les desseins de Dieu sont que l'Allemagne châtie encore la France. Cette bourgeoisie-là est aujourd'hui la plus forte dans les villes du Sud comme dans celles du Nord. Elle forme le troupeau servile du poëte romain, ce troupeau qui suit M. de Bismarck sans voir que ce singulier pasteur de peuples est escorté de gendarmes, et qu'il porte un casque sur la tête et un fusil Mauser sur l'épaule.
itf-SfiOC