JEUNE FILLE ALLEMANDE A LA PROMENADE
(D'après un tab'.eau de Kaulbach fils).
Liv. 85
le soleil doit luire pour tout le monde. En Bavière, M. de Bismarck a trop d'intelligences dans la place pour n'être pas sûr de son affaire. Le prochain coup de balai impérial nettoiera sans dsute la terre bavaroise de ses 1,094 religieux et de ses 5,054 'religieuses. C'est avec un mélange de colère et d'effroi que 1' « hercule intellectuel du dix-neuvième siècle » a dû apprendre que de 1870 à 1875 seulement, il s'est fondé 66 couvents en Bavière. Quel guêpier ultramontain que cette maison de Wittelsbach ! A Berlin, les feuilles charivariques ne montrent plus la Bavière que sous l'image d'un vieux lion dévoré de « vermine cléricale ».
Au mois de juin 1874, le comte Fugger, de l'ordre des Jésuites, expulsé par la loi de l'empire contre cet ordre, en appela devant la Chambre de Munich, qui lui donna raison par 77 voix contre 36, en se fondant sur les traités de Versailles qui stipulent, en faveur des sujets bavarois, certains privilèges qu'on oublie trop souvent à Berlin. Je me trouvais en ce moment à Leipsig; les politiqueurs étaient sens dessus dessous:
— On devrait immédiatement occuper la Bavière, disait l'un.
— Et prier le roi Louis d'offrir ses services aux Espagnols, ajoutait l'autre.
— Ceux-ci ne demanderaient sans doute pas mieux, répétait un troisième. Le roi est un coureur de processions, un adorateur de saintes Vierges, et il leur amènerait l'abbé Liszt et les Jésuites.
— Il pourra faire tout ce qu'il voudra derrière les Pyrénées, rétablir l'Inquisition, si le clergé la demande, cela nous est bien égal; mais que, dans l'empire allemand, le roi de Bavière ne coupe pas court à l'agitation ultramontaine, qu'il la tolère, qu'il protège les Jésuites, voilà ce que nous ne pouvons, nous Allemands prussiens, souffrir plus longtemps.
— Le vote de la Chambre bavaroise est la signature d'un traité d'alliance avec Borne contre l'Allemagne!
— Tant que la Bavière, reprit un petit vieillard coiffé d'une casquette à visière verte, tant que la Bavière s'eet bornée à faire de l'opposition d'enfant boudeur, à refuser le casque à pointe, à ne pas vouloir soumettre ses soldats aux mêmes règlements que les nôtres , on pouvait trouver cette conduite singulière et hausser les épaules en riant; mais aujourd'hui les choses sont plus sérieuses, c'est l'unité, c'est la dignité, c'est l'existence de l'empire qui sont enjeu. Ce ne sont pas, en effet, des patriotes bavarois et allemands qui ont voté, le 3 juin, avec le parti du comte Fugger , mais des Bomains, des adhérents de l'Internationale noire.
Cette discussion avait lieu à la table voisine de la mienne, pendant que je soupais. En quittant la salle à manger du restaurant, pour aller respirer l'air et entendre la musique sur la terrasse, je remarquai que, dans tous les
groupes, on ne parlait que de la Bavière et que l'explosion d'indignation était générale. Je me fis donner les feuilles du soir.
J'y lus des articles de la dernière violence contre la Chambre de Munich et le roi Louis.
u Ce roi, s'écriait le Journal de Leipsig, qui faisait offrir en 1871 la couronne de l'empire à l'empereur Guillaume, ce roi va de nouveau aujourd'hui à la procession de la Fête-Dieu, après avoir oublié d'y aller pendant trois ans. Le roi Louis deviendra- t-il l'allié du pape et renouvellera-t-il en Allemagne la lutte des Guelfes et des Gibelins? Qu'il prenne garde, l'Allemagne libérale aura désormais l'œil ouvert sur lui. »
Une autre feuille faisait la réflexion suivante : « Le vote de la Chambre bavaroise est un symptôme qu'on ne saurait assez méditer : il révèle dans ce pays, dernier foyer du particularisme, une haine implacable contre la Prusse. »
Ce langage delà presse et des patriotes prussiens montre à nu les bons sentiments qu'on nourrit dans le Nord à l'égard delà "Bavière. Avant les élections, la presse nationnle-libérale organisa une campagne contre le nonce qui réside à Munich et laissa entendre que M. de Bismarck exigerait au besoin son renvoi. Après les élections, on se rappelle que des menaces on faillit passer aux faits, et que la déchéance du roi de Bavière fut sérieusement agitée dans les organes qui traduisent la pensée du chancelier.
Cependant, le Kulturkampf a déjà commencé sur les bords de lïsar par quelques petits coups d'épingle. Les mandements électoraux des évêques ont été saisis; trois ou quatre chapelains quiontoublié que la langue a étélaissée aux sujets du nouvel empire pour déguiser leur pensée, ont été jetés en prison1 ; le roi Louis a refusé de se séparer des ministres qui font chez lui les affaires de la Prusse, et il vient enfin d'ordonner lui-même des poursuites contre l'évêque de Spire, qui n'a pas reculé devant l'horrible forfait de laisser l'archevêque de Mayence monter en chaire dans son diocèse, après en avoir humblement prévenu Sa Majesté. Ce sont là les premières escarmouches. Les alliés de M. de Bismarck sont prudents, ils savent qu'ils opèrent sur un terrain dangereux. Les élections de juin leur ont prouvé qu'ils
1. Depuis que ces lignes sont écrites, le mariage civil a été introduit en Bavière, et cependant, dit un journal berlinois, on peut y faire des manifestations contre cette loi de l'empire. Ainsi, à l'exemple de ce qui vient de se passer dans un canton catholique de Suisse, un journal clérical de Munich a donné aux époux le conseil de ne paraître aux cérémonies civiles qu'en habits de travail et de n'endosser le costume de noces que pour le mariage à l'église. Dans quelques localités des campagnes, ce conseil a été suivi. Tandis que l'officier public faisait les cérémonies en habit noir, les époux, sans être pour cela de la classe ouvrière, étaient en habits de travail, et ils les remplacèrent pour le mariage religieux par leurs plus beaux atours.
s'avancent en pays ennemi. La majorité du peuple les regarde d'un œil de menace. Parlant du catholique bavarois, un journal de Wurzbourg, le Volksblatt, disait dernièrement : « Pareil à un mur contre le borussianisme, ainsi que contre le libéralisme antichrétien, se tient debout le catholique bavarois, ferme et croyant, plein d'enthousiasme pour l'Église et le Saint-Père. »
Les populations catholiques des campagnes sont profondément religieuses, et le clergé a conservé sur elles une influence toute-puissante. Dans les villes, on est étonné de voir à toute heure du jour tant de monde dans les églises. Pie VI, à son retour de Vienne, en 1782, s'étant arrêté à Munich,fut tellement frappé de la piété du peuple qu'il appela la capitale de la Bavière « la Rome allemande » .
Il est vrai qu'il n'y a pas de ville en Allemagne où l'on trouve de plus belles églises. On sent le voisinage de l'Italie. Les cérémonies du culte ont conservé toute leur pompe théâtrale etgrandiose. Je ne sais pas de spectacle plus imposant qu'un office à la Basilique. J'y suis entré un dimanche : un vieux prêtre célébrait ses noces d'or avec l'Église. Des affiches, appliquées à l'extérieur, invitaient les fidèles à prendre part à la solennité. L'encens remplissait la nef de ses effluves enivrantes, l'autel étincelait comme le soleil de justice, et l'orgue roulait sous les voûtes les flots majestueux de ses vastes harmonies. A la porte de l'église, un groupe de mendiants et d'écloppés priaient en se frappant la poitrine, au pied d'un grand christ suspendu tout sanglant à sa croix tragique. On se fût cru à Byzance, au temps du grand Constantin.
Le clergé du Sud et le clergé du Nord. — Le chapelain et le curé bavarois. — Le clergé du Sud et la Révolution française. — Histoire abrégée du vieux-catholicisme. — Les espérances de M. de Bismarck. — Les résultats. — L'évêque Reiukens. — Un bon mot du diable.
Le clergé de l'Allemagne du Sud ne ressemble pas au clergé de l'Allemagne du Nord. En Prusse, le clergé catholique est austère, rigide; en Bavière, il est légèrement rabelaisien et manque de tenue. Sous la redingote ecclésiastique, on retrouve le joyeux bursch, l'étudiant d'université. Les prêtres se promènent dans les rues le cigare aux lèvres et un gourdin à la main. On en rencontre à toute heure du jour dans les cafés et les brasseries, parfois jouant aux cartes, quelquefois aussi dormant du sommeil du juste. Dansles petites villes, où l'on sait tout, et où il y a tant de mauvaises langues, on prétend que les chapelains et les chanoines sont beaucoup plus ferrés sur la carte des vins que sur la chronologie de l'Église. Ils connaissent tous les bons endroits et savent quelles sont les cuisinières qui font une sole ou un filet de chevreuil à point.
Je n'ai jamais franchi le seuil d'un jardin-brasserie des environs de Munich sans trouver des kapelan attablés devant des brocs hauts comme des cathédrales; ils commençaient par bourrer une pipe, puis tiraient de leur poche une botte de navets et un morceau de fromage de Limbourg. Quand ils avaient mangé, ils allaient eux-mêmes renouveler leur bock et ils rebourraient leur pipe avec un air de céleste béatitude.
Dans les campagnes, quand on aperçoit un homme vêtu de noir debout devant une maison, on peut être sûr que l'homme est un kapelan et la maison une auberge. Autrefois, il y avait des curés qui tenaient des débits de boisson dans leur propre cure. En Suisse, actuellement, il existe encore des auberges qui sont le principal revenu du bénéfice ecclésiastique.
Les Bavarois, qui ne manquent jamais de dire, quand ils parlent d'une fête à laquelle ils ont assisté : « C'était charmant, il y a eu cinq ou six hommes de tués, » ont la bière orageuse, et les kapelan qui ne savent pas se retirer à temps sont ordinairement pris dans la bagarre. Régulièrement, chaque dimanche, les brasseries sont le théâtre de rixes sanglantes. Un voyageur allemand, le baron de Riesbeck, nous a laissé, dans une de ses lettres de Bavière, le récit suivant d'une scène très-caractéristique à laquelle il assista et qui dépeint bien les mœurs du bas peuple, fanatique et brutal :
ci Un jour, écrit-il, il m'arriva d'entrer dans le plus noir et le plus sombre de tous les cabarets à bière; des nuages de fumée de tabac m'aveuglèrent dès la porte, et le bruit des buveurs me rendit presque sourd. Peu à peu mes yeux pénétrèrent à travers l'épaisse vapeur, et je découvris le curé de l'endroit au milieu de quinze ou vingt ivrognes; son habit noir était aussi barbouillé que leurs sales casaques; il tenait, comme les autres, des cartes dans sa main gauche, et les jetait sur la table, en frappant si fort, que toute la chambre en tremblait. D'abord, je fus choqué du tonde violence qui régnait entre eux, et je crus qu'ils étaient en querelle; mais bientôt je m'aperçus que les termes de goujats et autres qui me paraissaient si choquants n'étaient, dans leur idiome, que des salutations amicales et fraternelles. Chacun d'eux avait bu ses huit ou dix pots de bière; ils demandèrent alors chacun un verre d'eau-de-vie pour leur fermer, comme ils disaient, l'estomac; mais tout à coup leur bonne humeur s'évanouit, et je vis dans leurs regards et dans leurs gestes les plus sérieux préparatifs pour un combat. A la fin, la bombe éclata: d'abord, le prêtre prit quelque peine pour les arrêter; il jura pour le moins aussi fort que les autres, mais inutilement. L'un d'eux saisit un pot et lejeta à la tête de son adversaire; un autre frappait en aveugle à grands coups de poing; un troisième arrachait les pieds d'un tabouret pour en frapper son ennemi à la tête ; enfin tout paraissait ne respirer que le carnage, quand tout à coup la cloche vint à sonner Y Angélus du soir. « Ave, Maria, » s'écria le prêtre. Alors, les bras tombèrent à tout le monde; ils ôtèrent leurs bonnets, puis, joignant les mains, répétèrent fort dévotement leur Ave, Maria. Mais aussitôt que les prières furent finies, les braves champions reprirent, avec plus de furie, leur conversation manuelle; les pots et les verres recommencèrent à voler , j'aperçus le curé qui se glissait prudemment par-dessous la table, et moi, je me retirai dans la chambre à coucher du cabaretier. »
Je ne sais si cela se passe encore ainsi; le baron de Riesbeck voyageait en Bavière vers 1780. Mais les guerres qui ont eu lieu depuis et dans lesquelles les Bavarois ont toujours su se distinguer des peuples civilisés n'ont pas adouci leurs mœurs. On se souvient que les soldats bavarois campés autour de Paris avaient l'habitude de piller quelque villa, le dimanche, après avoir
fort dévotement entendu la messe. Les journaux ont aussi raconté que durant la période électorale, des kapelan qui s'étaient oubliés dans les brasseries de Munich ont reçu à plusieurs reprises des horions de leurs adversaires politiques.
Toutefois il ne faudrait pas tirer de ces faits des conclusions générales contre le clergé de Bavière. Il y a de nombreuses exceptions. Le curé a, du reste, une conduite toute différente de cel'e du kapelan. Celui-ci est considéré plutôt comme une espèce de bedeau etde marguillier, et ses incartades sont jugées avec indulgence. C'est avec un de ces chapelains que je suis allé d'Oberammergau à Hohenschwangau, une des résidences d'été du roi. Ce cumpagnon de rencontre voyageait déjà depuis sept jours, et n'avait pour tout bagage que son parapluie, dans lequel il logeait son unique faux-col pendant la marche. Le soir, il se mettait au lit sans prier, et le matin, il se levait de bonne heure, et son premier acte de dévotion était de s'attabler devant un plat de truites. Il professait le plus profond mépris pour le clergé français « qui ne comprend rien à la science allemande, qui reste plongé dans les ténèbres de l'ignorance et ne lit pas les journaux » . Lui, il les lisait trop, surtout ceux de Berlin; il y apprit que l'auteur du Voyage au pays des milliards était un jeune bandit, et il s'empressa de dévoiler sa présence à l'inspecteur de police de Fu^sen, qui imita heureusement les carabiniers d'Offenbach et arriva trop tard.
Un vénérable prêtre français auquel je racontais tout cela, et qui a luimême habité longtemps Munich, m'a communiqué les deux faits personnels suivants; ils compléteront cette esquisse du kapelan:
« Un soir, le chapelain de l'église *** se présente chez moi :
« — Monsieur l'abbé, me dit-il, pourriez-vous me rendre le service de dire la messe pour moi demain à onze heures?
« — Vous savez, monsieur le chapelain, lui répondis-je, que je travaille fort tard et que ma santé ne me permet pas de rester à jeun jusqu'à midi; c'est pourquoi je dis ma messe à sept heures.
« — Ah! vous êtes pien Franzose, s'écria le kapelan; nous, nous brenons touchours une betite pôle de bouillon! »
Une autre fois, l'abbé en question se promenait dans le Jardin anglais en lisant son bréviaire.
— Qu'est-ce que vous lisez là? lui dit un chapelain de l'Au-Kirche qui le rencontra.
— Mais, c'est mon bréviaire, herr kapelan ; vous ne savez probablement pas ce que c'est.
Le chapelain arracha le livre des mains du prêtre, et lui montrant le titre : Breviarium romanum, il lui dit":
— Nous sommes, nous, Allemands; nous ne sommes pas Romani..
Il semble qu'il y a un petit Luther caché sous la redingote noire de chacun de ces chapelains. Ils ont été fort désappointés le jour où l'épiscopat allemand, d'abord opposé à l'infaillibilité, déclara se soumettre aux décisions du concile. Leurs études théologiques dans les universités l les ont convaincus que le christianisme doit se développer graduellement et suivre le progrès humain dans toutes ses fluctuations. A la science définie, ils opposent la science indéfinie. Mais la perfectibilité ne menace-t-elle pas ici la stabilité? Disséquée sous la plume des philosophes universitaires, la religion n'est qu'un sujet d'analyse; elle n'est plus cette flamme d'enthousiasme et d'amour qui jaillit de l'âme et du cœur.
De tout temps, le clergé de l'Allemagne du Sud a été travaillé par les idées nouvelles. Ce fut par les fissures des cathédrales des bords du Rhin que les doctrines de la Révolution française pénétrèrent en Allemagne.
(( La double influence des réformes de Joseph II et du mouvement philosophique français ne se fit sentir nulle part avec plus de force que dans les principautés ecclésiastiques du Rhin, dit M. l'abbé de Gazalès, et, chose étrange, ce fut avec la faveur et l'appui des électeurs archevêques. Possédant, en vertu des lois de l'empire, la plénitude de l'autorité temporelle, ces princes supportaient impatiemment que leur autorité spirituelle fût limitée par la primauté du pape, et ils avaient désiré se rendre aussi indépendants à son égard dans l'Église qu'ils l'étaient dans l'État à l'égard de l'empereur... Les électeurs ecclésiastiques encourageaient ou toléraient la propagation de la nouvelle philosophie française , qu'ils laissaient enseigner, en même temps que les livres et les journaux travaillaient à les répandre dans le peuple... Les écrits les plus hardis étaient ceux qu'ils recherchaient et vantaient le plus; les bustes de Voltaire et de Rousseau avaient remplacé dans leurs appartements les images de la Mère du Christ et celles des saints apôtres; ils ne juraient que par Mably, Rousseau, Raynal et Helvétius, traitant de préjugés surannés toutes les vieilles idées. »
En provoquant, de concert avec le chanoine Dœllinger et d'autres prêtres de Munich, ce fameux mouvement vieux-catholique, M. de Bismarck comptait sur ces tendances de révolte contre Rome, qui s'étaient déjà si souvent manifestées dans le clergé du Sud. Ses espérances ont été trompées. Les évêques sont restés fidèles au Saint-Siège, et le schisme a dû se contenter de quelques chanoines trop gras et de quelques chapelains trop pressés d'imiter le sire de Framboisy, qui « la prit trop jeune et bientôt s'en repentit».
En Bavière, où la population catholique s'élève à 3,500,000 âmes, la