LE ROI DE BAVIÈRE
l'Église a amené cette situation. » M. Lutz a donné lecture de quelques passages du mandement de l'évêque de Ratisbonne, puis il a achevé son plaidoyer par une parodie assez peu réussie du projet d'Adresse.
M. Stauffenberg, le leader du parti national-libéral, a continué la lecture des mandements épiscopaux; le chanoine Molitor lui a répondu aux applaudissements de la droite.
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Le 1-4, c'est M. le curé Ruswurm qui a ouvert le feu contre le ministère. « Voyez, s'il vous plaît, s'écria-t-il, ce qui se passe autour de nous, dans le glorieux empire :nos évêques sont destitués; d'autres sont en exil ou en prison; même en Bavière, on n'a plus la permission de se dire catholique; les processions sont interdites par une ordonnance bureaucratique. Eh! messieurs, ceux qui disent que l'Eglise menace l'État nous raillent et se moquent de nous! [Dénégations à gauche. — Applaudissements à droite.) La toute-puissance est du côté de l'État; de son côté est la force; nous n'avons, nous, que la souffrance et la persécution. M. le ministre des cultes a prétendu que le remaniement des circonscriptions électorales était devenu une nécessité pour se garantir de l'ultramontanisme ; il a dit que cette mesure était une réponse aux mandements des évêques. Messieurs, ces mandements n'étaient pas encore publiés lorsque déjà on avait arrêté les nouvelles circonscriptions. Comment les mandements ont-ils pu provoquer ces mesures? [Applaudissements à droite.)
« Et, du reste, qu'y a-t-il de si terrible dans ces lettres épiscopales? Elles ne développaient que ces deux points : Votez pour de bons Bavarois; votez pour de bons catholiques.
« L'évêque de Wurzbourg avait ajouté que c'était un cas de conscience de se présenter au scrutin. En 1848, le gouvernement a lui-même prié les évêques de faire des mandements afin que les- élections eussent un sens très-conservateur. Ce qui était permis alors, pourquoi n'est-il plus permis aujourd'hui? En sommes-nous donc venus là, en Bavière, qu'un évêque se rend coupable d'une mauvaise action en conseillant à ses diocésains de. voter pour de bons Bavarois, qui défendent le trône et le pays? La Gazette de V Allemagne du Nord et la Gazette de Magdebourg n'ont-elles pas parlé de médiatisation? Vous savez ce que l'historien Treschke a dit : « Les princes alle- « mands seront réduits au rang de souverains inpartibus richement dotés. »
« N'est-il donc pas nécessaire que les évêques rappellent leurs devoirs aux fidèles? Même les journaux qui se publient en Bavière ont agité la question d'une prussification complète du pays. (L'orateur lit un passage dela6rflzette de Schweinfurt, mais le tapage est si grand à gauche qu'il estimpossible de rien comprendre.) — Ai-je la parole ou pas? demande alors M. Ruswurm. Si je l'ai, qu'on me permette de continuer mon discours. [Hilarité.) Dans les réunions publiques, on a aussi agité la question de souveraineté de la Bavière sans que l'autorité qui était présente songeât à prolester. Maintenant, comprenez-vous pourquoi il était nécessaire que les évêques adressassent des mandements aux fidèles? Le libéralisme et la bureaucratie traitent notre nation catholique de la manière la plus honteuse. Un membre de cette Chambre n'a t-il pas dit : « Ce n'est que la Prusse qui nous délivrera de la lèpre
cléricale »? (Écoutez, écoutez!) Le dernier mot de ce monsieur a été : « Sépa- « ration de Rome!» Les évêques ont dit : « Restez avec Rome! Demeurez catholiques! » Voilà leur crime! chaque jour on répand contre notre religion les brochures les plus infâmes. »
L'orateur donne lecture de quelques phrases qui comparent le pape à un animal immonde, etc.; puis, revenant à la géométrie électorale, il applique au ministère la maxime connue : « La fin justifie les moyens! »
« Quant àl'évêque Senestrey, dit M. Ruswurm, il n'a pas donné l'ordre de profiter des sentiments de la population pour arriver à de bonnes élections ; du reste l'évêque proteste lui-même par un télégramme contre cette accusation. L'évêque Senestrey est un bon patriote. En 1866, au temps de cette terrible guerre entre frères, il a procuré de l'ouvrage à des centaines d'ouvriers qui mouraient de faim». En 1870, ses séminaires furent transformés en hôpitaux; il a secouru les veuves et les orphelins. Ses sacrifices prouvent son patriotisme. »
Enfin M. Ruswurm rappelle qu'un membre de la gauche s'est écrié un jour : « A la porte de la Chambre, les théologiens ! » « Le peuple, dit-il, a entendu le mot et envoyé ici en réponse des représentants qui ne dépendent d'aucune Excellence. »
« Le cri qui serait applaudi partout est aujourd'hui celui-ci : « A la « porte, tous les géomètres électoraux , hostiles au peuple et irrespectueux « du droit et de la loi ! »
L'agitation est au comble sur les bancs de la gauche, et elle grandit encore quand Schels, juge au tribunal de Ratisbonne et député du Traunstein, monte à la tribune et lit des extraits des journaux satiriques de Berlin, YU.lk et le Kladderadatch, dans lesquels le roi est insulté de la façon la plus grossière. La gauche couvre ces révélations par les cris : « A l'ordre! à la question ! » Mais M. Schels se tourne vers les nationaux-libéraux et les apostrophe en ces termes :
« Si vous connaissez assez peu les convenances parlementaires pour m'interrompre constamment, je ne saurai plus dans quel lieu je me trouve. »
Toute la gauche se lève et quitte la salle.
L'orateur, s'adressant alors au président, le prie de le rappeler à' l'ordre s'il l'a mérité.
Le président répond que le tumulte l'a empêché d'entendre et qu'il ne sait comment motiver le rappel à l'ordre.
M. Pfretzchner, président du conseil des ministres, déclare, de sa place, que la gauche a quitté la salle pour témoigner son indignation de la lecture des extraits cités par l'orateur. « Nous serions sortis aussi, dit M. Pfretzchner, si nous n'étions retenus ici par notre devoir. Quand uri membre de
la Chambre ose répéter les infamies publiées dans les journaux étrangers sur la personne du roi et nous fait rougir, la raison fait place au sentiment. » Mais M. Schels tient bon; il cherche à établir que les membres de la gauche ne sont pas sortis pour ce motif et il continue son discours. «L'état actuel du pays, dit-il, est propre à jeter une partie des populations vers l'absolutisme, et une autre vers la commune. Il est positif que les droits de la couronne et du pays seront abandonnés les uns après les autres, la centralisation l'emportant sur le fédéralisme ; le royaume de Bavière va au-devant de sa perte et les ministres ne seront bientôt plus que les agents des autorités de Berlin. Un roi sans droit de justice est en passe de devenir une ombre de roi, et l'histoire enseigne quel est le sort inévitable d'une ombre de roi!
« L'état unitaire est le tombeau et de la Bavière et de son souverain. Mais le peuple bavarois veut rester bavarois et avoir un Wittelsbach à sa' tête. Il préférerait mourir plutôt que de cesser d'être citoyen de l'État de Bavière. Par la fixation des collèges électoraux, l'article II de la loi électorale a été atteint. Comme juge, je me suis révolté, car j'ai le sentiment du droit. Tel maître, tel valet, dit-on. Les chefs de district et les bourgmestres ont lutté à qui éluderait la loi et gagnerait les faveurs ministérielles. La loi a été sacrifiée aux intérêts de parti, ainsi que le prouvent les faits qui se sont produits dans la Basse-Bavière, notamment à Passau. La déesse de la Justice a été renversée de son trône et remplacée par l'esprit de parti ; la corruption du peuple, la ruine de l'autorité amèneront la réduction de la Bavière en province prussienne et la médiatisation de son roi. Un historiographe futur écrira un chapitre sous ce titre : les Fossoyeurs, où il sera question d'une partie de cette Chambre. »
Le président, qui a pris connaissance du compte rendu sténographique de la séance, interrompt M. Schels, et le rappelle à l'ordre en lui disant « qu'il s'est autorisé de feuilles étrangères pour offenser la personne sacrée du roi ». M. Schels veut répondre que ces feuilles sont des journaux berlinois ; mais le président couvre sa voix par la sonnette.
Les députés nationaux-libéraux, qui étaient allés se remettre de leurs émotions dans la buvette, jugèrent à propos de rentrer. On les vit revenir à leur place, un à un, en s'essuyant la bouche. Ils durent subir encore le long discours de M. Freytag. « Les membres du parti national-libéral, a dit cet orateur, considèrent le catholicisme comme une confession qui ne vaut pas mieux qu'une autre. Le gouvernement, lui, regarde le catholicisme comme une institution policière ; il en fait un spectre sur lequel il cherche l'occasion de frapper. On crie sur tous les tons que les catholiques sont hostiles à l'État. D'où viendrait leur hostilité ? Leur situation n'est-elle pas réglée par l'édit de religion et par le concordat? M. Lutz a laissé entendre que les dé-
En l'oute pour Hambourg.
pûtes de la droite sont hostiles au ministère à cause des traités de Versailles. Je ne le crois pas, bien que j'aie voté contre ces traités. Ils ont été ratifiés par les Chambres, et personne n'a plus aujourd'hui le droit d'y toucher. Il n'y a donc pas d'inimitié, mais simplement de l'opposition. La droite est mécontente de l'attitude des représentants de la Bavière au Conseil fédéral. Ces représentants n'ont absolument rien fait pour diminuer les dépenses militaires. Ils ont permis l'extension de la compétence de l'empire sur toute l'administration judiciaire, tous les droits réservés à la couronne bavaroise ont été abandonnés. En se montrant plus ferme, on n'eût pas été réduit ainsi à l'impuissance. La Bavière a un développement historique tout différent de celui de la Prusse, et ses tendances ne peuvent être les mêmes que celles de l'État de Frédéric le Grand. »
M. Freytag a ensuite cité des extraits des feuilles nationales berlinoises, dans lesquels l'indépendance de la Bavière est ouvertement menacée. « Si le roi de Bavière, a dit l'orateur, n'a plus le droit de choisir un ministère libéral, ultramontain ou sans couleur, avant d'avoir consulté le gouvernement de Berlin, il n'est plus possible de prétendre que la Bavière est indépendante. »
Le président du conseil des ministres, M. Pfretzchner, a répliqué d'un ton assez embarrassé; M. Joerg a pris une dernière fois la parole, et enfin l'adresse a été votée par 79 voix contre 73.
Le lendemain, le cabinet tout entier donnait sa démission, mais le roi s'empressa de la refuser.
A Munich, on ne vend pas comme à Berlin la photographie des députés célèbres. Il est vrai que M. Joerg, « l'homme le plus laid de la Haute et de la Basse-Bavière, » ne tenterait que des naturalistes. On ne peut pas même se procurer un plan de la salle des séances. Mais il est facile de s'orienter. Il n'y a pas ici, comme au Reichstag allemand, une douzaine de partis avec leurs nuances et leurs ramifications diverses. La salle est partagée en deux camps : d'un côté, les patriotes; de l'autre, les nationaux-libéraux. Ces partis sont si fortement tranchés qu'il y a un abîme entre eux. Les patriotes ap • pellent les nationaux-libéraux « nation aux- misera blés », et ceux-ci donnent aux patriotes les surnoms de valets de jésuites (Jesuitenknechte), trèr es prieurs, compagnons noirs ». A Berlin, où l'on est si bien élevé, on appelle la majorité catholique bavaroise a une collection de crétins, une assemblée de marchands de bœufs ». Le Kladderadatsch représente la diète de la Bavière plongée dans les ténèbres de l'obscurantisme : les noirs fantômes qui s'agitent dans la pénombre portent la tonsure et la soutanelle.
Dans les six dernières années qui viennent de s'écouler, le ministère a
pu se maintenir en groupant autour de lui six députés catholiques qui, reniant le programme de leurs électeurs, formèrent le parti de la soi-disant libre association, sorte départi ministériel. Ces députés rétablissaient l'équilibre de la balance. Les élections nouvelles ont écarté sans pitié ces personnalités hybrides. Tout le parti patriote a été passé au crible. Il n'existe maintenant plus aucun germe qui permette de fonder un nouveau parti gouvernemental, et le bataillon catholique, groupé en phalange, ne compte plus qu'un seul chef, M. Joerg.
C'est une vaillante épée dans un fourreau grossier; mais quand elle brille au clair, au-dessus de la mêlée, elle fait des prodiges. Dès que l'orateur se montre, on ne voit plus l'homme, vrai type du Bavarois, aux mâchoires saillantes, aux organes de la digestion fortement développés, au large dos et aux mains épaisses. On est ému, enthousiasmé, subjugué, soulevé, entraîné par ^ette paroie puissante, intrépide et convaincue. M. Joerg a fait d'abord des études théologiques ; il a été pendant plusieurs années le condisciple de Dcellinger. La théologie le conduisit à l'histoire. En 1847, il entra aux archives de l'État, et écrivit en peu d'années une Histoire delà grande guerre des paysans, une Histoire du protestantisme et une Histoire des partis sociaux et politiques en Allemagne. A la mort de Gœrres, en 1852, il prit la direction des Feuilles historiques et politiques de Munich, qui passent pour la meilleure revue catholique allemande. M. Joerg habite le château gothique de Tausnitz, près de Landshut. Derrière les ponts-levis et les herses, entre les hautes murailles crénelées du vieux castel, il est là dans son cadre véritable. Sa tête est faite pour porter le casque à visière et son bras pour manier l'estramaçon ; à lui seul, il repousserait un assaut, et si son épée se brisait, il n'aurait qu'à lever sa visière pour mettre l'ennemi en fuite.
M. Joerg, comme tout chef d'armée, a son état-major. Le sien est composé d'hommes robustes. Dans ces corps sains, l'âme est saine. Voici d'abord le baron Hafenbrcedl, « le roi des paysans », ainsi nommé parce qu'il règne sur toutes les associations catholiques de paysans du royaume. Il y a encore le conseiller de cour d'appel, M. Kratzer, membre du Reichstag, M. Schels, M. Senestrey, frère de l'évêque de Wurzbourg, l'abbé Rittler, rédacteur du Volkblattde Franco nie, le chanoine Molitor, le chanoine Schmid, l'abbé Ratzinger, ancien rédacteur du Volksfrund, le curé Pfahler, le chapelain Hennemann ; toute une légion sacrée dont le chanoine Molitor est YOrlando furioso. Ces abbés et ces chanoines montent à la tribune avec de belliqueuses ardeurs; à les voir, on dirait de nouveaux croisés qui escaladent les murailles. M. le chanoine Molitor est l'auteur de plusieurs romans de chevalerie estimés et de quantité de drames où le sans: se mêle agréable-
ment aux larmes. Avant detre prêtre, il a été avocat. On a voulu faire de lui un évêque, il a préféré garder sa stalle de chanoine à la cathédrale de Spire, et sa liberté. Belle tête de combattant, ascétique et osseuse; le regard profond et lumineux.
La direction du parti national-libéral appartient à l'avocat Vœlk, autour duquel se groupent le baron de StauEîenberg, membre du comité de rédaction de la Suddeutsche Presse, M. Marquardsen, M. l'avocat Dureschmidt et M. Fischer, bourgmestre d'Augsbourg. M. Vœlk est le fils d'un pauvre paysan. Il se révéla un jour comme orateur dans une assemblée populaire, et fut dès ce moment désigné pour la députation.
Avant les « glorieuses victoires » de 1870, M. Vœlk déclarait qu'il « ne voulait pas se salir la bouche en prononçant le nom de M. de Bismarck ». Il est promptement revenu de ses scrupules, et aujourd'hui le nom révéré du chancelier parfume délicatement ses lèvres. C'est un avocat, c'est-à-dire un habile. 11 se lève avec le soleil; mais il est trop roué pour se coucher jamais avec lui. Il a pris les jésuites en horreur parce que M. de Bismarck qui, autrefois, leur trouvait « du bon », les déteste aujourd'hui. Sa haine. est un réflecteur. Dans un banquet célèbre donné au bourgmestre de Munich, il répéta le mot d'ordre : «Los von Rom!» (Affranchissement de Rome !) Il fut, pour le vieux catholicisme, une abondante fontaine d'éloquence : on tint le nouveau-né sous le robinet et c'est ainsi qu'il reçut, dans le Sud, le baptême politique qu'il avait déjà reçu dans le Nord.
La Chambre de Bavière se compose de 156 membres, dont 17 prêtres catholiques, 2 pasteurs protestants, 3 journalistes catholiques, 12 avocats dont 3 catholiques, 2 maîtres d'école libéraux, 1 notaire catholique, 25 fonctionnaires (procureurs ou juges) dont 12 catholiques et 13 libéraux; 8 fonctionnaires de l'ordre administratif, dont 5 catholiques et 3 libéraux; 5 professeurs d'université, dont 3 catholiques et 2 libéraux; 7 conseilleas municipaux dont 1 catholique ; 2 médecins libéraux ; 72 négociants, propriétaires, agriculteurs ou rentiers, dont 38 libéraux et 34 catholiques. Si le ministère se voit dansl'impossibilité de gouverner avec cette majorité catholique de deux voix et si la dissolution de la Chambre s'impose, de nouvelles élections ne modifieront pas sensiblement la physionomie actuelle. Tant que la législation électorale sera laissée au bon plaisir du cabinet, et que le cabinet sera à la remorque de la Prusse, les deux partis en présence seront à peu près d'égale force sur le champ de bataille législatif.
Le Wurtemberg, la Saxe, le grand-duché de Bade et la Bavière sont fatalement appelés à disparaître et à se fondre dans l'empire, le jour où la Prusse aura entrepris une nouvelle campagne victorieuse. Si le czar a em-
L'École de la Croix à Oberammergau
péché, au printemps de 1875, M. de Bismarck d'envahir de nouveau la France, sous prétexte que le cabinet de Versailles refusait de punir les évêques de Nîmes et d'Angers, c'est bien moins par commisération pour la France que par sympathie pour ces divers petits États auxquels le rattachent les liens d'une parenté étroite. Un ministère ultramontain en Bavière hâterait peut-être cette absorption, qui n'est plus qu'une simple question de temps.
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