LA FAMILLE ROYALE
La soif a toujours donné des revenus à la cour. — Le prince Charles et Ses exploits culinaires en 1866. — La princesse Alexandra et son canapé dans la tête. — Le prince Otlion. — L'héritier présomptif et la Prusse. — Le prince Louis-Guillaume, ses chevaux, sa femme et sa fille. — La reine-mère.
Le baron de Riesbeck, qui a séjourné à la cour de Bavière, nous dit « que les premiers moteurs de la machine sont ou un capuce de moine ou une cotte de femme » . J'avoue qu'en feuilletant l'histoire ontrouvecesprinc.es bavarois bien plus occupés de leurs rosaires, de leurs chiens et de leurs maîtresses (Charles VII en avait quarante) que des intérêts du pays. La cour a tiré longtemps le principal de ses revenus d'un certain canal qui alimentait d'eau la riche ville d'Augsbourg. Quand on avait besoin d'argent, on baissait l'écluse et l'on condamnait les Augsbourgeois aux tourments de la soif, jusqu'à ce qu'ils eussent compté la somme demandée.
Aujourd'hui, le plus clair des revenus de la couronne, c'est la brasserie Royale. La bière n'y tarit jamais; premièrement, parce qu'on la paye; secondement, parce que si elle tarissait il y aurait des insurrections. La cour actuelle nage du reste dans le superflu. Louis II ne construit pas d'églises ; il n'achète ni tableaux ni vieilles porcelaines; il n'entretient que Richard "Wagner et il ne collectionne que des pianos. Les princes du sang vivent comme de modestes bourgeois; ils louent le rez-de-chaussée de leurs palais à des coiffeurs ou à des épiciers. Seul le prince Charles, mort le 16 août
1875 d'une chute de cheval sur les bords du Tegernesee, avait conservé le faste de l'ancienne cour. Il adorait les chevaux, les femmes et le Champagne. Il se maria deux fois morganatiquement : en 1823, avec Sophie Petin, fille d'un capitaine bavarois, à laquelle il donna le titre de comtesse de Bayrstorff ; en 1859, avec une actrice, Henriette Schûller, qui prit le nom de « Mme de Frankenberg». Le prince Charles était le frère cadet de Louis Ier. Il fit, en 1814, la guerre contre la France, et il revint avec les épaulettes de général de division. En 1838, il fut nommé feld-maréchal, et en 1866 il prit le commandement en chef des armées fédérales de l'Ouest. On sait avec quelle rapidité il conduisit les Bavarois à la défaite. Malgré ses soixante et onze ans, il traînait après lui 168 chevaux de luxe, 8 voitures de gala et 10 fourgons remplis de services d'argent et de vins fins. J'ai entendu raconter par des témoins oculaires les combats sur la Saale, près de Kissingen et de Hammelbourg. On n'a pas idée de l'incurie et de l'incapacité de l'état-major du prince Charles. Au premier coup de canon, il se sauva du côté de Neustadt, et son premier soin fut de commander un bon dîner. Cette grave occupation fit négliger la surveillance de la vallée de la Sinn, où les éclaireurs prussiens vinrent fourrager à l'aise. Le 8 juillet au soir, quelques cuirassiers arrivèrent à bride abattue au quartier général, annonçant qu'ils avaient aperçu l'ennemi. Le prince de Taxis les accusa de répandre de fausses nouvelles et les fit mettre en prison. Mais des estafettes furent dépêchées, qui confirmèrent pleinement le fait. On se décida à envoyer deux bataillons d'infanterie du côté de Bruckenau; on ne tarda pas à apprendre que la lutte s'était immédiatement engagée avec les Prussiens. Ceux-ci avaient placé leur artillerie sur le Galgenberg et le Seeberg; au moment où elle ouvrit le feu, l'infanterie prussienne, massée dans les forêts, sortit en poussant des cris sauvages. Le prince Charles et le prince de Taxis, arrivés sur ces entrefaites, n'hésitèrent pas : ils s'enfuirent dans la direction de Wurzbourg, où ils firent de nouveau « un bon dîner ».
Les Bavarois se rendirent : ils étaient 20,000 contre 3,000 Prussiens.
Après la bataille de Wœrth, lorsque le prince Frédéric-Charles félicita les Bavarois de leur conduite, un jeune sergent lui répondit :
— Ah! prince, si vous nous aviez commandés en 1866, vous auriez vu quelle pile les Prussiens auraient reçue !
Le prince Charles de Bavière comprit qu'il est plus difficile de commander une armée qu'un bon dîner, et, renonçant aux grandeurs, il ne cultiva plus d'autres lauriers que ceux dont on couronne les jambons. Il se retira dans son château solitaire du Tegernesee, et ne revint plus à Munich. C'est là qu'il est mort, en murmurant, dit-on, cette phrase qu'on cite souvent à Munich : « Le roi est entouré de traîtres. »
3i€ VOYAGE AU PAYS DES MILLIARDS
Une sorte de fatalité pèse sur cette maison de Wittelsbach. Le prince Adalbert est mort à la fleur de l'âge, un mois après le prince Charles, et, quelques semaines auparavant, la princesse Alexandra mourait du mal d'Ophélie. Elle avait l'habitude de se promener en voiture découverte, en robe de satin blanc. Elle avait banni tous les canapés de son palais, prétendant qu'elle en avait un dans la tête.
Le père du roi, le prince Othon, né à Munich le 27 avril 1848, est malheureusement atteint de la même maladie. Le jour de la fête du Saint-Sacrement, Tannée dernière, ont le vit entrer dans la cathédrale, s'avancer jusqu'aux marches du chœur, et commencer une confession publique. Un le garde au château de Nymphenburg; les promeneurs le rencontrent quelquefois qui gambade en chemise sous les ombrages du parc.
Le prince Louis, fils de Luitpold, père de Maximilien, est désigné comme héritier de la couronne. Ce prince, né le 7 janvier 1845, est instruit et ferme dans ses principes ; on le tient pour un catholique sincère et courageux, et la presse prussienne l'honore périodiquement de ses insultes. « On ne saurait tolérer (à Berlin), disait l'été dernier la Gazette de foss, que la couronne de Bavière passât entre les mains du prince Louis, qui est entièrement soumis aux influences ultramontaines. »
Il a épousé une Autrichienne, l'archiduchesse Marie, dont le plus grand plaisir est de se faire photographier chaque année avec un nouveau bébé dans les bras. Ce couple béni de Dieu est vraiment charmant; il a toutes les sympathies du peuple.
Le pi'ince Léopold, second fils de Luitpold, gendre de l'empereur d'Autriche, habite un hôtel en briques rouges, hors de la porte de la Victoire. Il a fait toute la campagne de la Loire en qualité d'officier d'artillerie; il a des goûts militaires très-prononcés; à Berlin, on le traite avec beaucoup d'égards; il passe pour avoir des sympathies prussiennes très-vives ; sous ce rapport, ses sentiments sont entièrement opposés à ceux de son frère aîné, héritier du trône et qui, au mois de juillet dernier, quitta Munich la veille de l'arrivée de l'empereur. En revanche, le prince Léopold s'empressa d'aller saluer son suzerain et son empereur ; ce fut lui qui entraîna son père et les autres princes de la famille royale à la gare, où Guillaume Ier s'arrêta une demi-heure.
L'hôtel du prince Léopold est surchargé de trophées militaires, casques, cuirasses, canons, sans parler de deux lions qui appuient d'un air provocateur leur large patte sur un écusson. Derrière l'hôtel s'étend un petit parc aux arbres malingres, que le prince a créé, et dans lequel son épouse, l'archiduchesse Gisèle, charme ses ennuis. Comme le prince Léopold n'est pas riche, il ne paye pas les dignitaires de sa cour; c'est même l'inverse qui a
lieu. Le grand-maître de sa maison a obtenu ces hautes fonctions et un logement dans l'hôtel à condition de payer son loyer.
Le prince Louis-Guillaume a renoncé à son droit de succession dans le majorât en faveur de son frère Charles-Théodore. Il n'a qu'une passion : les chevaux. Chez lui, l'homme et le cheval ne font qu'un. Il saute à bas de son lit pour sauter en selle. On assure qu'il y passe quelquefois la nuit. Il a un cheval particulier pour chaque jour de la semaine ; mais quand il est de mauvaise humeur il monte toujours un cheval noir. Sa taille est scrupuleusement serrée dans une veste hongroise, il porte de larges pantalons à la hussarde, il ne sort jamais sans ses éperons et sa cravache. Une écuyère pouvait seule faire hennir son cœur. Il a pris un soir la belle en croupe, l'a ramenée chez lui à la faveur des étoiles, et lui a offert à son réveil sa main gauche et le titre de baronne de Walersee. De cette union chevaleresque est née la plus gracieuse amazone de l'empire. On lui a donné un titre, de sorte qu'elle a ses entrées à la cour. Elle comprend sept ou huit langues, sans compter le langage des fleurs.
La reine-mère, princesse royale de Prusse, est née le lo octobre 1825 et a été mariée à Berlin par procuration le o octobre 1842. Elle s'est convertie l'an dernier au catholicisme ; à Berlin, on en a ressenti un dépit violent. Tous les reptiles que M. de Bismarck réchauffe sur son sein ont sifflé et mordu. Mais elle a été inébranlable. Elle a abjuré et reçu le baptême dans son château d'Asseneau, au milieu des paysans et des paysannes des environs, accourus en costume de fête avec des corbeilles de fleurs.
La belle et sympathique figure de la reine Marie peut servir de pendant à celle de l'impératrice Augusla. J'ai visité, à Hochenschwangau, l'appartement qu'elle habite une partie de l'année : rien de plus patriarcal, de plus modeste et de plus simple. De vieux fauteuils, une couchette de religieuse, quelques tableaux pieux, voilà tout. Mais cela sent bon. Il y là comme un parfum d'honnêteté qui fait du bien au cœur.
Quand la reine est à Munich, elle se rend ordinairement à la cathédrale à pied, avec une seule suivante et deux domestiques. Tout le monde se range respectueusement sur son passage, et elle répond par le salut le plus gracieux, même au salut d'un simple portefaix. C'est la bonne fée de ce pays fantastique, où la bière coule de source, où les pianos jouent tout seuls, et où les méchants gnomes ont de vilaines moustaches à la prussienne.
Le roi de Bavière et le roi de Wurtemberg. — Louis II est inconstant comme une femme et variable comme un baromètre. — Son rôle pendant la guerre de 1866. — Louis II et Ricbard Wagner. — Richard Wagner au palais du roi. — Richard Wagner en exil. — Véritable origine du théâtre de Bayreuth.
Le roi de Bavière et le roi de Wurtemberg se partagent la souveraineté de l'Allemagne du Sud. Bien que ces deux princes soient voisins, ils ne se ressemblent pas. L'un a perdu à peu près le respect de son peuple; l'autre le conserve, malgré ses excentricités. A Stuttgard, on dit tout haut : u Charles a acheté une paire de bretelles. » A Munich, on dit encore : « Notre roi a acheté un piano ». Il n'y a que les Prussiens qui se permettent avec la couronne de Bavière d'impertinentes familiarités.
Charles de Wurtemberg ne compte plus que trois sujets fidèles dans son royaume : son tailleur, son bottier et son barbier.
Louis II, s'il n'a pas d'admirateurs, a des partisans. Le peuple des campagnes lui est dévoué.
A deux heures précises, chaque jour, Charles sort de son palais, à pied, avec un parapluie sous le bras, son petit chien derrière lui, et un de ses ministres à ses côtés. Il faut qu'il se montre. Il a besoin de coups de chapeau comme on a besoin de pain pour vivre. On ne lui en donne pas toujours. Souvent, pour attirer l'attention des passants, il reste plusieurs heures à sa fenêtre à tambouriner aux vitres. Il raisonne : « Je tambourine, donc je suis. »
C'est ainsi qu'il affirme et prouve que le Wurtemberg possède encore un roi. Il est comme les tournesols qui sont toujours à la recherche du soleil.
Louis II, au contraire, est de la famille des violettes. Il se cache aux regards; il redoute l'éclat du jour. Il ne sort jamais que la nuit, au grand galop
de ses chevaux. Unpiqueur précède la voiture à vingt pas, tenant un falot au poing. Les roues du véhicule royal sont garnies de caoutchouc; et quand il passe, léger et rapide, on dirait un équipage fantastique.
Ce n'est pas un roi ordinaire que ce bon petit roi. Il est arrivé trop tôt ou trop tard. Dans notre Europe toute hérissée de baïonnettes, il ressemble à un oiseau du paradis transporté au milieu de la Forêt-Noire. On ne se le figure que dans un décor étoile, avec musique de Wagner et donjon gothique, cascade au fond, cerfs familiers et blanches statues qui sourient sous des draperies de feuillages à demi soulevées.
On dirait que la Bavière l'a emprunté à un conte de fées. Il est né en 1845, à Nymphenburg, c'est-à-dire au Castel des Nymphes.
Nymphenburg, à une lieue de Munich, est un château splendide, entouré d'un parc plus splendide encore. C'était le séjour de prédilection du père du roi Maximilien II, qui prit en 1848 les rênes du pouvoir , par suite de l'abdication de Louis Ier, « protecteur » de Lola. Maximilien n'était point un méchant homme : son règne fut pavé de bonnes intentions. Mais il eut le tort de ne jamais savoir ce qu'il voulait. Tantôt il faisait des risettes au libéralisme, tantôt il lui montrait les dents, tantôt il boudait la Prusse, tantôt il lui donnait des rendez- vous. C'était la versatilité incarnée. Il appelait cela tenir l'équilibre et faire de la politique de juste milieu.
Louis II a hérité de son père ce caractère flottant, indécis, plein de soubresauts et de boutades. Il a l'inconstance de la femme et la variabilité d'un baromètre. Il passe sa vie à monter et à descendre. A peine a-t-il mis sa main dans celle de la Prusse qu'il la retire et s'enfuit comme s'il s'était brûlé. Quand il croit avoir démérité des catholiques, il répare bien vite ses incartades en envoyant des tableaux ou des chandeliers aux églises. Il est ombrageux comme un cheval sauvage. Il n'a jamais voulu avoir d'entrevue avec l'empereur Guillaume, de crainte qu'à Berlin on ne célébrât trop pompeusement sa vassalité : voilà quatre ans qu'il joue à cache-cache avec le descendant de Barberousse. Que de fois la grave Gazette générale de l'Allemagne du Nord a annoncé que le khédive de Munich s'apprêtait à rendre hommage au sultan de Berlin ! L'année dernière, la gazette officieuse avait même déjà publié un compte rendu anticipé de l'entrevue. Trois jours après, elle dut tout démentir, Louis II avait quitté clandestinement sa capitale et s'était sauvé dans les montagnes.
Il aime ces fuites intempestives, qui ressemblent aux disparitions de théâtre. Ses ministres sont quelquefois quinze jours sans savoir où il est. En 1873, ils durent se mettre à sa poursuite pour une affaire très-importante. Il était parti pour l'Italie, à cheval, à travers le Tyrol. Les ministres harassés galopèrent deux jours et deux nuits avant de le pouvoir rattraper.
Au mois d'août 1874, il y eut grand émoi à Munich. Le roi avait disparu. Personne à la cour ni à la ville ne savait ce qu'il était devenu. Les vieilles femmes disaient déjà que M. de Bismarck l'avait fait coudre dans un sac et jeter dans la Sprée. Deux ou trois jours se passèrent et l'inquiétude allait grandissant, quand on apprit par les journaux de Paris qu'un certain comte de Berg était descendu à l'hôtel de l'ambassade allemande. On fut rassuré; le roi Louis seul pouvait se cacher sous ce pseudonyme, qui est le nom d'un de ses châteaux.
Enfin, l'année dernière, nouvelle disparition subite. Où était-il? A Reims; il avait voulu visiter la cathédrale le jour de la Saint-Louis.
Les lauriers de Miltiade n'ont jamais troublé son sommeil. Il a toujours eu la prudence de n'accompagner ses soldats que sur son piano. En 1866, pendant que le sang des Bavarois coulait à Kissingen, et que sur le champ de bataille de Sadowa se jouaient les destinées de l'Allemagne du Sud, il respirait l'air balsamique des forêts, au bord du lac de Starenberg. Le tonnerre des canons ne venait pas troubler sa solitude. La nuit, il se promenait en barque, et le jour il errait poétiquement dans les bois. Lorsque le ministre von der Pfordten arriva au château pour annoncer que la bataille était perdue, que Nuremberg était pris, et que les Prussiens marchaient sur Munich, il trouva le roi costumé en Tristan. Louis II se lamenta bien un peu à la triste nouvelle, puis il courut à son piano jouer une romance de Schubert.
Tout le monde eut sa part dans cette guerre : le soldat la tragédie, la bourgeoisie le drame, le roi l'idylle.
La politique l'ennuie. C'est à cette époque qu'il se consacra tout entier à la pratique des œuvres de M. Richard Wagner. Il avait été initié aux mystères insondables de cette musique par une femme artiste connue en Allemagne sous le nom prédestiné de Gosima. Madame Cosima était alors l'épouse légitime du compositeur Bulow, maître de piano du roi ; fille de l'abbé Liszt, elle avait pour l'auteur du Tannhauser le saint enthousiasme de son père. On sait que ce fut Liszt qui inventa "Wagner, protégea ses débuts et bénit son triomphe. Madame Cosima fut donc la prêtresse qui convertit le jeune roi à la religion musicale de l'avenir. Wagner, pour lui témoigner sa reconnaissance l'enleva plus tard à son ami Bulow et l'épousa. Louis II commença par donner une villa au grand maestro que la France avait méconnu. Il le voyait tous les jours et il passait quelquefois les nuits à lui écrire. Dans ces « poulets » d'un enfant de vingt et un ans , il était beaucoup question de croches et de doubles croches, de clairs de lune, de trucs de théâtre; il y était question aussi de l'unité de l'Allemagne, de la décadence de la France, des juifs et des jésuites que Wagner abhorre également. Le jeune Louis s'oublia plus d'une fois jusqu'à se moquer de « ses gros Bavarois». On assure
/, ..ci- ;
-■^r~— It-HMiGwK
Costumes des principaux personnages de YÊcole de la Croix.
que M. Wagner a mis aujourd'hui ces lettres précieuses en bonnes mains. Le roi trouva bientôt la distance de son palais à la villa Wagner trop éloignée, et il voulut avoir le maestro auprès de lui. Il lui fit donner un appartement dans son propre palais. Mais ce musicien intime avait des caprices de maîtresse. Il lui fallait à tout instant de l'or, des bijoux, des montres, des tabatières. Il exigeait que son cabinet de travail fût meublé selon la saison : au printemps, il demandaitdes tentures et des rideaux verts, des oiseaux dans des cages et des fleurs à profusion; en été, la couleur de l'ameublement et des rideaux devait être rouge; en automne, jaune, et en hiver blanche et bleue. M. Wagner portait toujours un costume en harmonie avec la décoration qui l'entourait. Quand il avait endossé sa fameuse robe de chambre en
Lit. 91
brocart d'or, il ne pouvait vivre que dans une pièce dont la tapisserie fût orange ou jaune serin.
Ce trésor de folie épuisait le trésor de l'État. Le peuple bavarois qui est un peuple très-pratique, et qui avait d'abord murmuré tout bas, finit par murmurer tout haut. Munich retrouva son attitude menaçante de 1848, alors que Lola tenait la couronne sous sa pantoufle. On avait hué la courtisane. On hua le courtisan. Il n'osait plus "se montrer. On l'accusait de débaucher le roi. Louis II s'effraya de l'orage qui menaçait de fondre sur son palais; il congédia son musicien. « Je préfère, dit-il dans le décret qu'il publia à cette occasion, conserver la confiance et l'amitié de mon peuple. »
Wagner quitta la Bavière, mais Louis II resta imprégné de ses idées, de ses théories et de ses doctrines. Le compositeur révolutionnaire exerça une influence considérable sur l'esprit indécis et mobile du jeune souverain. Il s'était posé auprès de lui en apôtre de l'idée allemande, en pontife de la nouvelle ère politico-musicale que devait ouvrir l'unité germanique. Un de ses biographes allemands nous dit que, « lorsque la guerre de 1870 fut déclarée, Wagner, qui n'avait pu oublier la chute de son Tannhauser à Paris, mit tout en œuvre pour décider le roi à faire cause commune avec le roi de Prusse. A la même époque, ajoute M. Meister, Richard Wagner apparut comme le prophète du génie musical allemand ; il annonça et salua l'aurore du nouvel empire, il prêcha l'alliance du pouvoir divin et de la puissance populaire, du césarisme et du socialisme, de la démocratie et de la royauté. Il déroula aux yeux du jeune roi enthousiasmé l'image d'un peuple éminemment poétique et musical, chez lequel ces deux agents, le capital et le travail, seraient mis au service de la musique et de la justice (sic). Déjà il voyait le génie allemand réunir dans un splendide théâtre tous les peuples du Rhin jusqu'à l'Equateur, et les dieux de la mythologie germanico-scandinave s'emparer de l'empire des âmes... »
Wagner avait demandé au roi de raser tout un quartier de Munich et de construire à sa place un amphithéâtre immense qui pût contenir cinquante mille spectateurs. L'Isar devait apporter le tribut de ses flots sur la scène et permettre le spectacle de véritables naumachies. Mais le roi, au dernier moment, recula devant la dépense. Il eût fallu demander un crédit extraordinaire aux Chambres, et il est probable qu'elles ne l'eussent point accordé, bien que le Niebelungenring (l'Anneau des Niebelungen), cette grande tétralogie de Wagner, soit « la représentation allégorique du triomphe de la race germanique sur les tribus latines, amollies et dégénérées ». Il fut alors décidé qu'on élèverait près de Bayreuth un théâtre national, de dimensions plus modestes. Les dépenses furent fixées entre le roi et l'artiste
à un million et demi. Mais comme l'Allemagne entière devait contribuer aux frais, et que la noble nation teutonne ne sait plus le chemin de ses propres poches, on recueillit la bagatelle de deux cent mille francs, y compris la souscription du vice-roi d'Egypte. Le plan a dû subir de nouvelles modifications, de sorte que le temple de la musique est aujourd'hui:
Comme un grenier à foin, bâtard du Parthénon.
Depuis quatre ans, il n'y a plus entre le roi romantique et le Titan de la musique que des rapports financiers. On dit que le roi a acquis, moyennant une rente viagère de douze mille cinq cents francs, la propriété de toutes les œuvres posthumes de Richard Wagner.
Le roi habite un monde idéal. — Comment il comprend le théâtre. — Sa bibliothèque. — Une comédie inédite de Louis II. — « L'amour, qu'est-ce que c'est que ça? » — Un mariage rompu. — Le ventre du roi.
Le roi Louis II est un artiste, une espèce de Raphaël ou de Sébastien Bach qui serait venu au monde privé de bras. Il ne produit pas, il ne vit que par l'esprit et dans le rêve. Toujours solitaire, il habite un monde qui n'est pas le nôtre. A le voir se glisser comme une ombre au fond de ses castels gothiques, on dirait le revenant des vieilles ballades.
Il est défendu à ses serviteurs de l'approcher. Quand ils ont des ordres à recevoir, ils s'arrêtent à douze pas,, et Sa Majesté communique avec eux par des signes convenus.
Souvent l'Opéra de Munich est illuminé comme un soir de grande représentation, mais on ne voit pas d'affiches et les portes sont closes. C'est le roi qui fait jouer une pièce pour lui tout seul. Il aime à s'offrir ce plaisir de monarque absolu. Quand il s'assied au milieu du théâtre désert et brillamment éclairé, il parodie le mot de Louis XIV : « La Bavière, c'est moi. » Et les acteurs doivent jouer comme si toute la Bavière les écoutait, car Sa Majesté est fort difficile.
Quelquefois cependant Louis II daigne partager un opéra avec son peuple ; il arrive de son château de Berg en train spécial, entre au théâtre en voiture par une porte particulière, et monte dans sa loge, cloîtrée comme un parloir de Visitandines.
Il arrive plus fréquemment qu'il ne veut pas se déranger. Alors il «souffle» la représentation au public. Il fait enlever les acteurs tout costumés qu'on lui expédie par train express. Le régisseur s'excuse devant la salle à demi remplie, et l'on rend l'argent. Un excellent souper attend les comédiens du
*£4Cv£ieSL' .
A. i.£vy.
Types hambourgeois.
roi au château de Berg, où la représentation commence à minuit sonnant. La scène seule est éclairée; toute la salle est plongée dans l'ombre, et il n'y a pas d'autre spectateur que Sa Majesté. Encore est-elle invisible.
Depuis un an ou doux, le roi accorde la préférence au répertoire français du xviie siècle. Il a introduit sur la scène munichoise les médecins de Molière et les héroïnes de Corneille et de Racine. Je ne sais s'il comprend encore l'époque de M. de Bismarck; mais il y en a peu qui comprennent comme lui l'époque de Louis XIV. Sa bibliothèque se compose de tous les livres, mémoires, romans, comédies, etc., qui ont rapport au grand siècle. Il est au courant de tout ce qui se publie en France et à l'étranger sur Louis XIV et sa cour. Pendant la crise ministérielle, l'automne dernier, il était plongé dans la lecture des romans de madame Dash. Le Parc-aux-Cerfsl'intéressait bien autrement que la Chambre des députés.
On le dit auteur d'une comédie dans laquelle mademoiselle de LaVallière chasse avec le roi. Une averse les surprend, et ils vont se réfugier dans une cabane de charbonnier. Louis XIV demande des œufs et confectionne une omelette au lard qu'il partage avec sa maîtresse. La pièce a été en répétition, mais au dernier moment, Sa Majesté a reconnu elle-même que cette omelette et ce lard étaient indignes d'un si grand roi.
Les fées convoquées à sa naissance lui ont donné tous les dons, excepté celui de sentir et d'exprimer l'amour. Jamais le frôlement d'une robe n'a fait tressaillir son cœur ; il n'a jamais suivi sur la mousse des bois les traces de deux pas adorés. La passion de la femme n'a pu prendre racine dans son âme. Il est resté l'homme le plus beau et le plus chaste de son royaume.
Les tentations n'ont cependant pas manqué. Wagner lui décochait de temps en temps des actrices, mais elles rebondissaient comme des ballons qui frappent un mur. Un jour pourtant le bruit se répandit qu'une jeune cantatrice avait réussi à animer la statue. Le roi lui ouvrait les issues secrètes du parc, il l'invitait à monter en gondole à ses côtés, et conduisait luimême l'embarcation. La cantatrice s'imaginait très-sincèrement être aimée. Elle profita un soir d'un poétique clair de lune pour montrer que son cœur débordait. Elle se leva, chanta une romance, perdit l'équilibre et tomba à l'eau. Elle réussit à s'accrocher à un des avirons, et cria d'une voix déchirante au roi : « 0 mon bien-aimé, sauvez-moi ! » Mais le roi riait à gorge déployée. Les jardiniers accoururent. Ils sauvèrent la cantatrice, qui s'enfuit chez elle, en jurant, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
11 y a trois ou quatre ans, la fille d'un prince dépossédé donna tout à coup les symptômes d'une admiration frénétique pour la musique de l'avenir. Elle réussit de cette façon à attirer les regards du roi. Leurs entrevues devinrent de plus en plus fréquentes ; les deux jeunes gens passaient
de longues heures à discuter sur l'esthétique et la philosophie, à l'instar d'Héloïse et d'Abélard. L'ardeur qu'ils mettaient à se vouloir mutuellement instruire donnait de grandes espérances. Les Munichois clignaient de l'œil et riaient dans leur barbe. Les félicitations et les cadeaux affluaient déjà de tous côtés; les journaux avaient désigné l'époque du mariage. Mais soudain le roi coupa court à ces visites, et écrivit ce simple billet à sa fiancée : « Ma cousine est la plus belle et la plus charmante des femmes, mais j'ai changé d'idée. »
C'est un problème physiologique que le caractère de ce roi original et romanesque. Il tourne la tête aux femmes, et il ne détournerait pas la -tête pour elles. Il est grand, taillé en colosse. Il a des cheveux bouclés. Autrefois sa moustache était blonde ; elle est noire aujourd'hui, comme celle de Louis XIV. Il a un peu la physionomie qu'avait sa cousine, la reine de Naples, dans son uniforme de hussard. Malheureusement il ne devait pas échapper à l'infirmité commune à tous les Bavarois : il prend du ventre. Il fait bien tout cl qu'il peut pour lutter contre ce ventre et l'obliger à rentrer dans le devoir ; il lui impose des sangles, des ceintures, mais le ventre est plus fort que le roi, il se moque de tous les obstacles, il se révolte et brise ses chaînes; c'est un ventre républicain.
Les six châteaux du roi de Bavière. — Le jardin d'hiver au château de Muuîch. — Le château de Berg et l'île des Roses. — Le roi et l'étudiant. — Hohenschwangau. — Un Vésuve bavarois. — Les chevaux de Louis II. — Piano et clair de lune.
« Il y avait une fois un roi de Bavière qui avait six châteaux... » Les Grimm de l'avenir commenceront ainsi leurs nouveaux contes d'Allemagne, et les châteaux du roi Louis II seront plus amusants que ceux du roi de Bohême, qui en avait sept.
A Munich, le roi a deux châteaux. Le nouveau château donne sur la place Maximilien : c'est une construction carrée, plus énorme qu'imposante, qui rappelle vaguement le palais Pitti à Florence. L'ancien château se prolonge jusqu'à la place de l'Odéon. Quatre lions d'airain tenant des boucliers gardent les deux portails. Au-dessus, dans une niche, une statue de la Vierge, patronne de la Bavière. Dans le passage à triple voûte qui relie la cour de la Chapelle à la cour des Puits, on voit une énorme pierre, attachée à un crochet de fer : elle pèse 364 livres. Le duc Christophe- Albert II la soulevait et la lançait comme une balle. A côté de cette pierre, on remarque trois clous plantés dans le mur, les uns au-dessus des autres : ils indiquent la hauteur que les ducs Christophe, Conrad et Philippe atteignaient en sautant : le premier clou est à 12 pieds du sol, le second à 9 pieds, et le troisième à 8,pieds. Des rimes en vieil allemand gravées sur une table commémorative racontent ces prouesses à la postérité.
L'aile du nouveau palais, qui n'a pas moins de 800 pieds de long, et qui donne sur le jardin royal, s'appelle en allemand Saalbau der Residenz, l'édifice des salles de la résidence. C'est là que se trouvent les six salles d'Ulysse, d'après les dessins de Schwanthaler ; la salle de Gharlemagne, d'après les esquisses de Schnorr; la salle de Frédéric Barberousse, dont les six peintures
La forteresse de Spandau.
Liv. 92.
murales ont été exécutées par Schnorr, Jaeger et Geissmann; la salle de Rodolphe de Habsbourg, la salle des Batailles, la salle du Trône et le cabinet des Beautés. Les rois de Bavière ont combattu avee plus de valeur sous l'égide de Vénus que sous celle de Mars ; la salle des Batailles ne contient que 14 tableaux, tandis qu'il y en a 33 dans le cabinet des Beautés, sans compter le portrait de Lola Montes, que Kaulbach a peint et que la reine a ordonné d'enlever.
Louis II a fait de la terrasse du Saalbau son cbâteau et son palais. On lui a construit, d'après ses plans et ses dessins, des appartements dans le style rococo le plus extravagant, et un jardin auprès duquel ceux de l'eu Sémiramis n'auraient été que de vulgaires potagers. C'est dans ce jardin féerique, où toutes les fleurs des pays du soleil chantent une voluptueuse symphonie de parfums, que le roi passe les journées d'hiver, si tristes et si mélancoliques sur les bords de l'Isar. En entrant, on en croit à peine ses yeux. On est tenté de prendre le valet de chambre qui vous conduit et a enfreint la plus sévère des consignes pour un infernal magicien, pour un sorcier, un enchanteur.
A droite s'élève un rocher couvert de mousse, sur lequel rampent, comme d'énormes serpents hérissés de dards, des cactus et des orchidées. Dans le fond, qui représente un paysage indien, avec de grand bambous grêles, des bananiers aux larges feuilles, on aperçoit une cascade qui roule ses flots d'opale avec un bruit musical et argentin. Quand on approche du rocher, on découvre, sous une draperie de lierre, l'entrée d'une caverne qui conduit à la chute d'eau. A mesure qu'on avance, les parois du souterrain s'élargissent, et, à travers l'ombre vaporeuse et bleuâtre qui le remplit, scintillent comme des gouttes de lumière, des pierreries, des diamants et des stalactites d'or.
Laissons la cascade à droite et dirigeons-nous à gauche. Nous arrivons par une allée de palmiers à un pavillon mauresque dont la coupole bulbeuse monte jusqu'au vitrail cintré de la serre. Une portière de soie bleue ferme ce kiosque, où l'on goûte un recueillement religieux comme dans une chapelle. Les fenêtres, en forme de trèfle, tamisent un jour délicat, et un lustre de cristal projette au milieu de ce sanctuaire le jeu de ses couleurs. Des divans courent le long des murs. Au milieu, sur une table de lapis-lazuli, se dresse un narguilhé aux longs tuyaux ornés de perles. On dirait le boudoir d'un sultan. Ce pavillon s'appelle « le kiosque des délices». Louis II n'en franchit le seuil qu'habillé en Turc. Il monte le piano mécanique qui est caché derrière un rideau, allume son narguillé, s'étend sur un divan, et passe des aprèsmidi entières au milieu des nuages du tabac et des mélodies de son orchestre à remontoir.
Dxi pavillon mauresque, une quantité de sentiers mystérieux et odorants,
avec des reposoirs capitonné? de salin, des charmilles au fond desquelles se dressent des Vénus ou sont accroupis des sphinx conduisent aux rivages enchantés d'un petit lac, bleu et limpide comme un fragment de ciel oriental, et qui semble rêver de sa patrie sous la coupole immobile des palmiers1. Il faudrait le crayon de Doré pour rendre ce merveilleux décor. C'est une vision splendide, un coin de paradis. Des montagnes obéissantes comme celles de la Bible, des falaises aimables encadrent ce verre d'eau dans lequel s'ébattent des poissons rouges, sur lequel nagent de jolis canards cochinchinois, et qui reflète la lueur étudiée d'un clair de lune éternel. Cependant, au moyen d'une habile machinerie, le ciel étoile peut se couvrir à volonté d'épais nuages; les éclairs brillent, le tonnerre éclate, et le lac, battu par la tempête, se révolte contre ses rives. Le roi, costumé en Guillaume Tell, détache alors la barque amarrée à un arbre du rivage, et s'élance sur la tête des flots courroucés.
Il s'est fait photographier dans un de ces moments pathétiques; c'est un véritable tableau.
On raconte qu'un jour Louis II demanda à une des premières artistes de l'Opéra de venir lui chanter la ballade du roi de Thulé sur son lac suspendu. Lorsque la chanteuse arriva au second couplet, le roi pressa le bouton de la sonnerie électrique qui le met en communication avec son machiniste : aussitôt la foudre gronda, le lac souleva des vagues tumultueuses et la nacelle faillit chavirer.
Une chaumière indienne orne l'extrémité du lac. L'intérieur en est garni de flèches, de tomahawks, de lances et d'ustensiles de pêche.
Une forêt d'arbres exotiques, peuplés de perroquets dressés à la pron ciation respectueuse du nom de Sa Majesté, sépare le lac d'une chaîne de montagnes en ciment, construites sur le modèle de l'Himalaya. La décoration du dernier plan représente un lac des tropiques, avec des îles pleines de floraisons gigantesques et d'oiseaux extraordinaires.
Le château de Berg, sur les bords du joli lac de Starnberg, près de Munich, n'est pas moins fantastique. Le roi l'habite Jes trois quarts de l'année ; c'est sa retraite de prédilection.
Si, à Munich, Louis II a son jardin d'hiver, à Berg il a son jardin ou plutôt son île des Roses. Nous nous trouvons encore ici en plein Orient, dans le royaume d'un calife poëte comme celui de Bagdad, mais sans Schéherazade. L'histoire du rossignol amoureux de la rose a dû. se passer dans cette île enchantée, placée comme un immense bouquet sous les fenêtres royales. On y voit toutes les roses que Dieu a créées et que les horticulteurs