Le lac a 50 pi^s de large et 70 pieds de long
ont perfectionnées, depuis la rose sauvage qui ressemble aux lèvres d'un enfant jusqu'à la rose qui ressemble au sourire d'une reine. C'est une fête pour les yeux et une douce ivresse pour les sens. Ces fleurs enveloppent le château d'une atmosphère de parfums, et elles aident le jeune prince à voir tout en rose.
La cabane de pêcheur qui se trouvait autrefois dans cette petite île a été remplacée par un chalet suisse. Le roi y a installé un piano, et, par les belles nuits d'été, les barques qui passent l'entendent jouer des fragments du Lohengrin ou du Tannhauser.
Le peuple a donné au château de Berg le nom de ckâleau magique. Je n'ai pas essayé d'y pénétrer, par la bonne raison que toute tentative eût été inutile. Les dragons des Hespérides étaient moins farouches que les sentinelles qui gardent les avenues de ce castel. On dit que la machinerie et les trucs y tiennent une grande place. On parle d'un pavillon mauresque dans lequel le jeune Almanzor passe souvent la nuit, entouré de lampes d'albâtre et de cassolettes de parfums.
Le château reste toujours plongé dans le plus profond silence. Jamais une visite. Même à l'heure des repas, il n'y a pas ce joyeux bruit de vaisselle qui indique la présence du maître. Le roi dîne seul; il est sobre comme un anachorète; il a horreur de la vie matérielle.
Avant son dîner, il fait ordinairement le tour du lac à cheval, suivi d'un simple écuyer. Il s'arrête quelquefois à l'entrée du village d'Amerland, chez un pauvre cordonnier. Il boit un verre d'eau, laisse un florin et remonte à cheval. Il est défendu sous peine d'amende de s'introduire dans les chemins spécialement réservés au roi. Un jour, Sa Majesté y rencontra un grand gars, à la tournure montagnarde, qui s'y promenait sans façon. Le roi l'arrête et lui demande qui il est.
— Je suis de la Suisse, répondit-il; j'étudie à l'Université de Munich.
— Ah I vous êtes Suisse, fit le roi d'un air bienveillant; vous devez savoir par cœur le Guillaume Tell de Schiller ?
— Je pourrais vous en réciter des actes entiers.
— C'est à merveille ! Je suis heureux de cette rencontre. Venez avec moi au château, nous jouerons Guillaume Tell.
— Mais, monsieur, le château est au roi...
— Ça ne fait rien. Je suis l'ami le plus intime du roi... Venez... Vous verrez qu'on nous laissera entrer.
— Essayons, monsieur, puisque vous le voulez.
Ils se mirent en marche.
— Vous plaisez-vous à Munich ?
— Non. La ville est ennuyeuse, et ce qui le prouve, c'est que le roi n'y est jamais...
— Et que dit-on du roi?
— On dit qu'il est au fond bien bon enfant. Louis II ne put s'empêcher de sourire.
— Vous ne l'avez jamais vu ?
— Jamais; je suis républicain, monsieur... On assure que le roi est trèsbenu et que toutes les femmes en sont folles.
— Voulez-vous dîner avec lui ?
— Mais, ah çà ! est-ce que vous vous moquez de moi?
— Pas du tout, puisque je vous invite...
— Puisque... Alors... monsieur, ah ! pardon... Vous êtes peut-être le roi?
— Vous l'avez dit ; et vous êtes mon prisonnier.
Ils étaient arrivés au château : les factionnaires portaient les armes.
Après le dîner, le roi joua sur son piano l'ouverture de Guillaume Tell, puis il se fit déclamer par l'étudiant la tragédie de Schiller.
Le lendemain, on recommença. Le roi donna cette lois la réplique.
Au bout du troisième jour, il renvoya son hôte en voiture jusqu'à Munich, et il lui fit remettre peu de temps après une montre en or, avec la scène du Grutli gravée sur la boîte.
Le château de Lindenhof est dans la montagne. Il est meublé en style Louis XIV. La salle à manger est ornée des portraits des maîtresses du grand roi. Dans la diligence qui me conduisait à Hohenschwangau, un tailleur et sa femme me racontèrent qu'ils avaient voulu essayer d'y pénétrer, mais que le kastelan (portier) leur avait répondu : « C'est impossible . Sa Majesté craint toujours qu'il n'y ait quelque journaliste, et elle ne veut pas qu'ils parlent de ses châteaux. »
Le castel de Hohenschwangau est pittoresquement perché sur une pointe de rocher. Tout autour, de hautes montagnes, recouvertes d'austères forêts de sapins; et, au pied, un lac romantique, peuplé de cygnes. Le roi les attelle à une barque dorée, en forme de conque, et se fait promener pendant que des chanteurs, groupés sur la rive, exécutent des fragments du Lohengrin, et que la lune éclaire de ses pâles rayons la course fantastique de cerfs empaillés, qui marchent au moyen d'un mécanisme dans le ventre.
Lors de la dernière éruption du Vésuve, il en fut jaloux et voulut aussi avoir la sienne. Il appela à Hohenschwangau les deux professeurs de géologie de l'université, et commanda un volcan. Ils se mirent imméditement à l'œuvre : on creusa une montagne, et on remplit le trou avec de la poudre, du soufre, du pétrole, de la houille. Le spectacle fut grandiose. Les pompes
accoururent de dix lieues à la ronde. On croyait que le château du roi avait été miné par les Prussiens et qu'il sautait.
Sur le lac de Hohenschwangau, le roi a voulu aussi des tempêtes. On a construit une énorme machine, garnie d'énormes roues qui soulèvent des vagues avec un fracas épouvantable.
Les domestiques du château doivent être musiciens. Ils forment une sorte de fanfare qui est tenue de jouer chaque soir à minuit, tandis que le roi, penché sur les créneaux de sa tour gothique, rêve aux étoiles.
Un des biographes de Louis II rapporte qu'une année il passa tout l'hiver dans la solitude de Hohenschwangau. Il fit élever au milieu delà vallée une tour en bois, avec une galerie extérieure. On était au mois de février. Le vent chassait la neige en épais tourbillons. Le roi monta sur sa tour, ses musiciens se rangèrent sur la galerie, et on amena tous ses chevaux, au nombre de trente, qui n'avaient été nourris que d'avoine pendant quinze jours. A un signal convenu, les musiciens tirèrent de leurs trompettes des sons de jugement dernier, la machine à tempêtes fonctionna au bord du lac, et tous les canons du châteaux partirent à la fois. Les chevaux épouvantés brisèrent leurs liens; la crinière hérissée, poussant des hennissements sauvages, affolés, ils se dispersèrent dans toutes les directions, comme si la foudre fut tombée au milieu d'eux. On en retrouva quelques-uns noyés dans le lac ; des paysans en ramenèrent qu'ils avaient rencontrés errants dans les montagnes.
Louis II peut être cruel envers le beau sexe, mais, malgré ce qu'on vient de lire, il n'est point cruel envers les animaux. Il partage même sous ce rapport les idées de Galigula, et ses chevaux, qu'il tourmente, tiennent plus de place dans son cœur que ses ministres. C'est un cavalier passionné. « Le cheval est le piédestal du héros, » a dit Lamartine, et le roi Louis ne s'est jamais fait peindre que sur son cheval de bataille, blanc comme le panache d'Henri IV. Il aime, à l'égal de la musique de Wagner, les steeplechase fantastiques, les courses de cavaliers de légende. Souvent, à minuit, il monte à cheval, et s'élance à fond de train à travers champs, franchissant les ruisseaux, les haies, tous les obstacles. Au lever du soleil, il se trouve sur le sommet d'une montagne. Il y a quelques années, il était monté ainsi sur l'Herzogland. Les chasseurs de chamois accoururent de tous côtés, espérant que le roi se déciderait à chasser avec eux; mais il resta trois jours dans le chalet, sans sortir, plongé dans la lecture des œuvres de Fénelon. Il repartit la nuit, comme il était venu. Les chasseurs voulurent éclairer sa marche avec des flambeaux; il les renvoya et faillit se casser le cou.
Qu'il soit dans son château de Berg, de Lindenhof on de Munich, il est
deux choses qui lui sont absolument indispensables : son piano et son clair de lune.
Sans piano, la journée aurait pour lui la durée d'un siècle ; sans clair de lune, il lui serait impossible de s'endormir. Quand le bon Dieu ne se charge pas lui-même des frais en allumant sa lampe céleste, on est obligé de recourir à un clair de lune à la lumière électrique. Des appareils spéciaux ont été installés dans toutes les chambres à coucher du roi. A Munich, le plafond est percé de mille petits trous, derrière lesquels on allume des becs de gaz. Cela représente assez bien un ciel étoile.
En voyage, le roi se sert d'un clair de lune portatif et économique qui se suspend comme une lampe astrale.
Ce caractère étrange, cette âme d'enfant dans le corps d'un homme, ce roi né pour régner sur un peuple de poètes et de musiciens, n'est pas fait pour notre siècle de soldats et de force brutale. Louis II eût été un souverain charmant à l'époque des minnesingers et des rêveuses châtelaines; aujourd'hui, on ne le comprend plus; il semble appartenir à la légende, et non à l'histoire. Celui qui s'assied sur un trône n'a pas le droit de s'en servir pour jouer du piano; car, si Orphée revenait, ce n'est plus la lyre qu'il prendrait, c'est un fusil perfectionné. Je sais bien que si jamais le roi de Bavière parvient à retrouver le modèle des trompettes de Jéricho, il en armera toutes ses troupes, — mais Berlin est mieux gardé que Jéricho : les murailles qui l'entourent sont politiques et morales.