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L ECOLE DE LA CROIX A OBERAMMERGAU

Les Alpes bavaroises. — Le lac de Starnberg. — Weilheim. — Murnau. — Le couvent d'Ettal. — Oberamniersau.

Je vous demande la permission de vous conduire à quelques lieues de Munich. L'excursion à laquelle je vous convie est presque un pèlerinage : je vais à Oberammergau, dans la Haute-Bavière, assister à une représentation de Y École de la Croix. Ce n'est pas le jeu de la Passion, mais quelque chose d'approchant.

La Kreutzschule (École de la Croix) ne donne ses représentations que tous les cinquante ans, tandis que le jeu de la Passion a lieu tous les vingt-cinq ans. Ce spectacle, unique au monde, vaut bien une course de deux ou trois jours dans une contrée pittoresque comme la Suisse, mais où les aubergistes ont heureusement conservé une candeur et des traditions qui n'ont, sous ce rapport, absolument rien d'helvétique.

Quand on a de bonnes jambes, on voyage à bon marché dans les Alpes bavaroises et tyroliennes. On se trouve là au milieu d'honnêtes population?, fidèles à leur pays et à leur foi. On n'y lit pas de journaux prussiens ; on n'y rencontre ni le buste de Bismarck ni celui de M. de Moltke. Dans toutes les salles d'auberges, il y a un grand crucifix suspendu au mur et en face ou au-dessous un portrait de Pie IX. L'aubergiste reçoit ses hôtes par un Gelobt sei Jésus! (loué soit le Seigneur!) auquel le paysan répond par :

Le port de Hambourg.

In Ewigkeit, amen! (Éternellement, amen!) Les églises sont ouvertes, les autels parés de fleurs, et les bons chapelains, à mine rubiconde, assis sous des tonnelles, vident des chopes monumentales, ornées de petits anges et de beaux saints-sacrements. Si un gendarme s'avisait seulement d'éteindre la longue pipe de M. le curé, on sonnerait le tocsin, et le village se lèverait comme un seul homme. On verrait apparaître des lances et des

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cuirasses du temps des croisades ; de nouvelles Glorindes s'élanceraient sur des chevaux frémissants.

On part de Munich pour Oberammergau à six heures du matin. Un bijoutier munichois a organisé, à grand renfort de réclames, une caravane qui n'arrive pas plus tôt et qui traverse la montagne dans des omnibus à douze places. Mieux vaut conserver sa liberté, n'être soumis à aucun programme et se réserver le plaisir de l'imprévu.

C'est ce que nous avons fait, le correspondant du Journal de Paris et moi, et un autre correspondant d'une revue anglaise. En voyageurs prudents, qui connaissent l'appétit des pèlerins bavarois, nous avons emporté avec nous un pâté et deux canards. Bœdeker, dans son Guide, recommande du savon et une couverture ; mais Bœdeker est un Prussien qui fait passer tous les catholiques pour des gens crasseux. Cette remarque n'est pas de moi ; elle est d'un Munichois qui nous accompagne avec sa femme et ses deux filles, coiffées de chapeaux tyroliens surmontés de plumes de coq de bruyère. Ces deux soeurs sont charmantes. La cadette, un peu frêle, timide et rose comme une fleur qu'un rayon de soleil vient de faire éclore, ressemble à une Vierge de la vieille école allemande. On retrouve dans le Sud encore quelques-uns de ces types poétiques et suaves qui ont inspiré lespoëtes et les peintres ; mais, à mesure qu'on s'avance vers le Nord, ces beautés chastes et douces disparaissent. Il est incontestable que le catholicisme donne aux âmes une sérénité céleste qui se reflète sur les fronts jeunes. En Saxe, en Prusse, il n'y a pas cette innocence dans le regard, cette chasteté sur les lèvres. A seize ans, la jeune fille n'ignore plus rien. La fleur épanouie trop tôt se fane; l'âme n'a plus de parfums.

De Munich au lac de Starnberg, il y a une heure. On traverse des plaines onduleuses, on salue de gentilles chapelles cachées sous les arbres, on longe de ravissants petits vallons, on domine des gorges sauvages, au fond desquelles un torrent bondit comme une chèvre blanche. C'est dans cette contrée privilégiée, — du côté du Danube la plaine s'étend immense et monotone, — c'est ici que les peintres munichois viennent copier les paysages de la nature. Elle s'est appliquée dans son travail, et les hommes n'ont besoin ni de corriger le tableau ni de l'inventer.' "~ -

A Starnberg, le troupeau conduit par l'horloger descend de wagon et s'embarque sur un vapeur, grand comme une coquille de noix. Que les vents soient propices aux pèlerins !

Sur la rive opposée, nous apercevons le château de Berg ; le drapeau flotte sur sa tour gothique : le roi est arrivé hier de Reims, où il a été, dit-on, accomplir un vœu dans la vieille cathédrale miraculeuse des rois de France.

Berg est la résidence habituelle de SaMajesté. Elle y vit dans la solitude;

le silence, dont elle fait son royaume, n'est interrompu que par les sons de son piano et les soupirs discrets des flots.

A minuit, par un beau clair de lune, on voit quelquefois une barque se détacher du manoir; des sons de guitare résonnent dans la nuit étoilée. Au milieu du lac, la barque s'arrête, la mélodie cesse, on entend la chute d'un corps : c'est le roi qui fait un plongeon. Il reparaît à la surface argentée du lac et se baigne avec volupté dans le clair de lune.

Louis II aime cette jolie cuvette d'eau. Chaque jour, il s'y promène sur un bateau à vapeur microscopique, le Tristan. Il a fait distribuer aux pêcheurs et aux bateliers des deux rives des pavillons bavarois, afin de n'être pas offusqué parle drapeau prussien, de sinistre couleur. Charbonnier est maître dans sa cabane, et le roi est maître sur son lac.

Les bords du lac de Starnberg, comme ceux du lac de Gôme et de Genève, sont peuplés de villas, de châteaux, de maisons de pension. On vient de Berlin s'y mettre en villégiature. A l'horizon, de vertes arêtes de montagnes. Les forêts voilent sous des massifs d'ombres les sentiers qui fuient vers les cimes. Autour de vous, la création est fraîche et joyeuse.

A la station de Tutzing, tout le monde se précipite hors des wagons et gravit un petit monticule pour voir la locomobile haletante, aux naseaux fumants, qui traîne sur la route le groupe colossal de la Crucifixion, que le roi de Bavière envoie à Oberammergau. C'est à l'occasion de ce don royal qu'on représente l Ecole de la Croix. La locomobile est décorée de couronnes, le chariot est littéralement couvert de fleurs. Sur tout le parcours de Munich à Oberammergau, on a fait des échafaudages, pour consolider les ponts, et on a élevé des arcs de triomphe. Les habitants de chaque ville, bourg ou village accompagnent, en priant, le convoi jusqu'au lieu voisin.

Le train s'arrête à Weilheim avec la voie ferrée. On est tout surpris de retrouver devant la gare ce mastodonte de la locomotion, la vieille diligence aux portières jaunes, avec son postillon botté, en culottes de peau, à la veste brodée, le cor en sautoir. Nous avions télégraphié la veille pour retenir nos places. Les véhicules ne manquent pas du reste. Tous les cochers des environs sont accourus à Weilheim. Dans les autres pays, les tarifs de la poste demeurent invariables; en Bavière, l'administration postale est plus rouée et comprend qu'il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Le prix des places a été frappé d'une surtaxe extraordinaire en raison de l'affluence des touristes. Mais personne ne s'en plaint : le postillon nous joue de si jolis airs sur son cor, et le pas de ses chevaux nous permet d'admirer à notre aise le pays que nous traversons. La route est très-accidentée, des vergers succèdent aux forêts, des vallons aux plaines. La terre est soigneusement cultivée. Elle produit du blé, du chanvre, du colza, du houblon. Les fermes ont l'air

cossu : la cour est propre, la fontaine chante de sa voix limpide, le fumier se dore au soleil, les canards voguent sur l'étang, le coq, vieux pacha à turban rouge, adresse des cocoricos éclatants à son sérail. Les abeilles sortent des ruches, les hommes, de la maison. Nous voyons tout cela en passant, et nous répétons les vers de Virgile sur le bonheur des toits de chaume.

A midi, nous étions à Murnau. Pendant que les autres voyageurs dînent, nous parcourons la petite ville. Au milieu de la rue s'élève une colonne surmontée d'une statue de la Vierge. En face se trouve l'église. Les maisons, avec leurs murs d'une blancheur immaculée, ressemblent à une longue procession de jeunes communiantes. Murnau a été incendié trois fois : en 1834, en 1839 et en 1852.

La diligence ne va pas jusqu'à Oberammergau ; elle s'arrête au pied de la montagne, à Oberrau. Nous sommes arrivés à trois heures dans ce village ; sans nous arrêter, nous avons poursuivi notre route, le sac au dos. La montée est rude. Mais nous avions dressé notre plan de campagne à l'avance, et choisi l'endroit pour faire notre halte. Tandis que les gros Bavarois, qui s'étaient repus à Murnau, montaient en suant à grosses gouttes, obligés de dépenser un calorique double, nous atteignîmes d'un pas léger un pont de pierre pittoresquement situé. Nous mîmes la table sur le parapet et nous allégeâmes nos épaules d'un des canards et de la moitié du pâté. L'eau du torrent pétillait comme de l'aï dans nos gobelets, et les oiseaux du bois nous donnaient un ravissant concert.

Ainsi lestés, l'escalade de la montagne fut pour nous une promenade. Nous pensions arriver sur une cime : nous nous trouvâmes dans un délicieux vallon, plein de ruisseaux limpides que les truites sillonnent comme des flèches. Dans ce lieu, où l'on respire une fraîcheur bienfaisante, où l'âme se repose dans une paix douce et tranquille, un homme, coiffé d'un casque et ceint d'une cuirasse, descendit un jour de cheval et s'agenou"lla. La poussière dont il était couvert montrait qu'il avait fait un long voyage. Il venait de Rome. Cet homme était le puissant empereur Louis le Bavarois. Un moine s'était approché de lui pendant qu'il priait dans la basilique de Saint- Pierre, et lui avait présenté l'image d'une chapelle en lui parlant en ces termes : « Retourne dans ta pairie; bâtis une chapelle pareille à celle-ci, dans une vallée de tes Alpes, et tes vœux seront exaucés. »

Le moine disparut. L'empereur avait dans ses mains une image de la Vierge. Il se hâta de regagner l'Allemagne et vint à Ettal poser la première pierre de l'église et du couvent, qui subsistent encore aujourd'hui.

L'image de la Vierge rapportée de Rome par l'empereur Louis fut placée au maître-autel; elle y est restée et on l'a en grande vénération dans le peuple.

Le couvent d'Ettal appartenait à l'ordre de Saint-Benoît. Il comptait vingt moines et treize chevaliers, avec un grand-maître. Sécularisé en 1802, le monastère a été transformé en brasserie. En 1744, un immense incendie le détruisit en partie. L'église a été reconstruite en style de la Renaissance.

Dans la cour, sur une plaque de fer fixée à un poteau, on voit l'image de deux moines fusillés par des soldats. La chronique d'Ettal donne sur cet événement tragique les détails que voici :

En 1632, peu après que Tilly eut payé de sa vie, à Wahlstatt, sa courageuse résistance aux troupes indisciplinées de Gustave-Adolphe, celles-ci, ivres de vengeance, se ruèrent comme un torrent sur la Bavière, répandant partout la mort et l'incendie. Des domestiques du couvent, mécontents des moines, attirèrent ces hordes dans le vallon ignoré d'Ettal. Tous les religieux avaient fui, à l'exception du père Hess et d'un simple frère. D'abord les Suédois se contentèrent de la bonne table que leur offrait le frère et des bons vins que leur donnait le père. Mais bientôt leur fanatisme religieux se réveilla de nouveau ; ils voulurent empêcher le prêtre de dire sa messe et ils interdirent au frère l'entrée de l'église. Les deux religieux ne tinrent aucun compte de ces ordres, et, le lendemain, on les arrachait de l'autel devant lequel ils s'étaient agenouillés et on les traînait dans la cour, où ils furent tués à coups de fusil.

D'Ettal à Oberammergau, on en a pour une demi-heure. Le délicieux chemin! Les prés piqués de fleurs rouges, bleues, jaunes, qu'une fraîche brise alpestre agite comme les flammes de mille petits feux de Bengale, répandent un parfum d'encens. Les montagnes se resserrent, les sapins descendent dans la vallée en noirs bataillons comme pour s'opposer au passage de l'étranger. Tout à coup la route tourne : le soleil couchant que voilaient les hauts pics reparaît, le vallon se remet à sourire sous les vapeurs bleues et diaphanes du soir, on aperçoit un haut clocher aux écailles luisantes comme celles d'un lézard, puis des toits bruns et de larges fenêtres qu'incendient les derniers rayons du soleil.

C'est Oberammergau.

Les omnibus à douze places de la caravane nous rattrapent. Plusieurs pèlerins trop rudement cahotés ont préféré leurs jambes et suivent le véhicule à pied. De ce nombre est le prince Louis, cousin germain du roi et son héritier présomptif.

On entend les jodels joyeux des chasseurs de chamois descendre jusque dans la vallée. Le village est plein de bourdonnements ; les femmes sont sur le pas des portes avec leurs bambins; les hommes vont et viennent d'un pas affairé. On entend une fanfare dans le lointain. Qu'est-ce? Les préludes de la représentation de demain. L'orchestre d'Oberammergau donne un

concert sur la place, mais nous n'avons pas le temps d'y assister. Les auberges regorgent, il faut chercher un gîte.

— Venez chez moi, nous crie une brave commère qui devine notre embarras, i

Mais il n'y a qu'un lit ; mon confrère du Journal de Paris s'en va frapper à la maison voisine. Ce sont de pauvres gens ; la chambre est de triste apparence.

— Raison de plus pour que je reste, me dit-il.

Une chambre d'Oberammergau. — La sculpture sur bois. — La légende napoléonienne dans l'Allemagne du Sud. — La cuvette de Pilate. — L'église. — La représentation de l'École de la Croix.

Je vous ai raconté notre arrivée d'hier soir à Oberammergau. Ce matin, je me suis réveillé dans une jolie chambre toute blanche, aux chaises en bois blanc et à la boiserie blanche; à travers les rideaux de mousseline neigeuse, un rayon de soleil jouait au milieu des fleurs et des oiseaux, artistement brodés. Je me suis aperçu, en me levant, qu'on m'avait fait coucher dans le lit de noce de la famille; — un lit dont le bois est orné de peintures pieuses. Une sainte Vierge, rose et candide, apparaît au milieu d'une myriade de petits anges, avec son poupon Jésus qui sourit. Au-dessous, on lit la date du mariage des maîtres de la maison, avec leurs initiales poétiquement enguirlandées. Aux murs de la chambre, des christs sculptés, et une gravure de la Cène de Léonard. Près de la fenêtre, un piano et un canapé, puis une petite table recouverte d'un tapis, avec un encrier monumental en bois blanc, représentant des chamois qui boivent à une source et des chasseurs qui escaladent une cime. Une armoire vitrée complète l'ameublement de cette chambre peu rustique. Cette armoire renferme tout un bazar. L'industrie d'Oberammergau y est représentée par des vases et des bouquets de fleurs sculptés, par des casse-noisettes qui affectent la figure grimaçante d'un kobold ou d'un gnome, par de gentils moutons obéissant à la houlette de leur berger, par des vierges Maries , des bustes de Schiller et de Gœthe et par des statuettes de Napoléon; l'homme à la redingote grise et au petit chapeau est d'une ressemblance parfaite , et d'un débit qui se soutient, malgré la faillite politique du neveu.

On est frappé, en parcourant l'Allemagne du Sud , de voir combien est

resté vivace le souvenir de Napoléon Ier. Les histoires populaires qui se vendent le plus sont des histoires dont le vainqueur d'Austerlitz est le héros. C'est lui qui dote les filles pauvres, qui secourt les veuves et qui arrache des prisons les malheureuses victimes de la tyrannie ou de l'injustice. On raconte qu'en 1805, les recruteurs qui parcouraient les villages de la Bavière, n'avaient qu'à exhiber le portrait de l'empereur, costumé en soldat, pour que tout le monde voulût servir « un roi qui prenait lui-même part aux batailles ».

Toute cette contrée montagneuse de la Haute-Bavière vit de la sculpture sur bois. Si j'en juge par la maison dans laquelle je loge, cette industrie est assez lucrative et enrichit ceux qui la pratiquent. La chambre que j'ai louée à Munich, et qui me coûte un florin par jour, n'est qu'un taudis en comparaison de la chambre de « paysan » où j'écris ces lignes.

J'ai ouvert la fenêtre, qui est une de ces coquettes fenêtres italiennes, entourées de fleurs peintes à fresques, et j'ai regardé les maisons, la route et les montagnes.

Les maisons ont l'air heureux et réjoui, sous leur toit aux vastes ailes recourbées. Leur façade est enluminée de scènes bibliques et de sujets tirés du Nouveau Testament. Là, c'est le passage de la mer Rouge; plus loin, c'est la fuite en Egypte. On peut apprendre l'histoire sainte en se promenant dans le village.

Sur la route, grande animation. C'est une course au clocher de cavaliers et de voitures, et un bruit assourdissant de grelots et de coups de fouet. Tous les véhicules de la Bavière défilent sous mes yeux : voici le cabriolet qui cabriole affreusement dans ces chemins de montagne; voici la lourde tapissière, arche de Noé posée sur quatre roues et traînée par trois chevaux robustes; puis c'est le char-à-bancs, le char dit à échelles, et enfin l'omnibus, ce cul-de-jatte des véhicules, cette tortue des villes.

Les montagnes, à cette heure matinale, semblent couvertes d'un tapis de velours vert. On se repose la vue et on se rafraîchit en les regardant.

Comme je m'oubliais dans le spectacle qu'on a de ma fenêtre, mon compagnon de voyage vint à moi à travers le verger qui sépare mon logis du sien.

— Mes hôtes m'envoient chez vous, me crie-t-il; ils ont cassé leur unique cuvette, et ils me disent que vous devez en avoir deux, attendu que vous êtes descendu dans la maison de Ponce-Pilate.

J'avais, en effet, deux cuvettes : l'une en porcelaine, l'autre en étain. J'offris cette dernière à mon compagnon en lui disant :

— Lavez- vous, mon ami; lavez-vous dans la cuvette du juste.

Et il se lava aussi solennellement que Pilate devant le peuple de Jérusalem.

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Après cette cérémonie, nous allâmes à l'église. La grand'messe se célèbre avant la représentation. L'église d'Oberammergau nous a déçus. Nous nous attendions à un magnifique sanctuaire gothique : nous n'avons trouvé que des murs badigeonnés et illustrés de peintures grossières. La Renaissance n'a pas eu la main heureuse dans ces montagnes. Elle n'a pas fait de l'art, mais de la caricature.

Le théâtre est à cinq minutes de l'église, à l'extrémité nord du village. Il est construit en bois et disposé en amphithéâtre. On a ébranché les hauts peupliers qui l'entourent pour que le babil des feuilles avec le vent de la montagne n'empêchât pas les acteurs de s'entendre. Les places sont si habilement distribuées que, même des dernières, on peut embrasser toute la scène. L'orchestre est placé dans un enfoncement, de sorte que rien ne distrait le regard.

A la vue de ces milliers de spectateurs accourus de tous les pays, de ces ouvriers des villes voisines, de ces paysans bavarois, de ces montagnards qui ont marché toute la nuit et qui remplissent les tribunes, on comprend que le peuple aime tout ce qui est grand, et qu'il y a chez lui des aspirations vraiment hautes. Il ne s'agit que de lui ouvrir la voie. Il va alors tout seul. Le peuple n'est pas rebelle aux saintes émotions ; tout ce qui est noble, généreux, héroïque, fait vibrer les fibres de son cœur.

Mais voilà assez de considérations morales et philosophiques. Les violons jouent un morceau de musique sacrée : c'est l'ouverture.

Le chœur arrive, se range devant la toile, qui représente une vue de Jérusalem et il chante une espèce de cantate en l'honneur de la Croix et de ceux qui la suivent, puis il se retire, et la toile se lève.

On voit, sur un rocher, la croix du Calvaire, victorieusement arborée. Tout un peuple en prière l'entoure. Des enfants l'embrassent; des femmes, des vieillards lèvent leurs mains vers elle. C'est un tableau d'un grand effet. Soudain, ces statues s'animent, des voix admirables sortent de toutes ces bouches en extase, un psaume de douleur et d'espérance monte de la terre au ciel.

Mais nous ne sommes qu'au prologue.

La toile s'est de nouveau baissée, et le chœur est revenu; le canon, qui remplit les fonctions de régisseur, tonne, et la toile se relève sur le paysage biblique du commencement du monde. Des moutons paissent sur les collines ; Adam et Eve, qui se rencontrent au sortir d'une forêt, s'entretiennent de leurs enfants. Caïn leur donne de graves soucis; ils se demandent comment ils pourront étouffer les germes mauvais qu'ils ont découverts dans son coeur. Sur ces entrefaites, les deux frères reviennent des champs ; Abel, plein de bonté et d'innocence, s'émeut de l'air de tristesse de Caïn et cherche à dis-

siper les pensées qui assombrissent son front. Caïn et Abel annoncent à Adam et à Eve qu'ils vont sur la colline offrir un sacrifice au Seigneur. Ils partent; des nuages noirs roulent à l'horizon, la foudre gronde. Eve, inquiète, court à la recherche de son fils. Mais elle rencontre Caïn couvert de sang : « Où est Abel? » L'assassin ne répond pas et prend la fuite. La pauvre mère a tout compris; elle tombe anéantie sur le sol.

Le chœur revient se ranger devant la toile baissée et celle-ci se relève bientôt sur le tableau plastique de la Passion, qui correspond à l'épisode de l'Ancien Testament joué dramatiquement. Nous voyons les prêtres et les pharisiens et au milieu d'eux Judas qui livre Jésus pour trente deniers.

L'action nous transporte ensuite devant l'autel que le grand-prêtre Melchisédech a dressé dans le désert. Des guerriers casqués, drapés dans des manteaux rouges, armés de hallebardes, accompagnent le roi Saûl. On dirait qu'ils sortent des toiles d'Albert Durer et de Hans Holbein. Le sacrifice commence; le grand-prêtre, de sa voix solennelle et puissante, implore [la bénédiction du ciel. Les guerriers répondent par une prière chantée en chœur, comme jamais opéra n'en a entendu. L'encens parfume l'air; Melchisédech présente la coupe à chaque chef, puis il bénit Abraham.

Le tableau plastique qui correspond à cette scène grandiose est la représentation fidèle de la Cène de Léonard de Vinci. Il semble qu'on a devant soi cette fresque merveilleuse et qu'une baguette magique en a animé tous les personnages.

La troisième partie nous .conduit dans le voisinage de la maison d'Abraham. Le patriarche est assis avec son fils sur un tertre, le ciel s'éclaire tout à coup d'une lumière radieuse. Un ange apparaît à Abraham et lui commande de sacrifier son enfant au Seigneur. Abraham, qui porte un costume arabe des plus authentiques, s'en va chez Sarah lui communiquer la volonté de Dieu. Sarah, en mère chrétienne, répond qu'il faut obéir; son cœur est plein de sanglots et des larmes mouillent ses beaux yeux noirs. Le père et le fils partent, mais bientôt des bergers accourent rassurer la mère désolée : Abraham n'a sacrifié qu'un bélier.

Après que le chœur a chanté, la toile se lève sur le jardin des Oliviers. Jésus, comme Abraham, obéit à la volonté de son père et reçoit le calice de douleurs. Dans le fond, on voit les apôtres drapés à la manière du Titien ; ils portent des lanternes vénitiennes attachées à des bâtons. La figure du Christ est d'une beauté toute divine. On y reconnaît trait pour trait le signalement du Nazaréen retrouvé à Rome.

La crucifixion correspond au sacrifice d'Abraham. Nous voilà au pied de la ci oix, sur la tragique montagne, avec Marie, avec les apôtres, avec les bourreaux de Jésus. Les deux larrons se tordent dans les angoisses de la

mort. Rien de plus poignant que ce tableau; les spectateurs retiennent leur souftle ; des larmes muettes roulent dans leurs yeux. Le grand acteur Devrient, — le Talma allemand, — écrivait en 1850, au sujet de cette partie du spectacle : « Cette croix avec cet homme vivant reste pour jamais gravée dans la mémoire ; la physionomie du Christ est vraiment belle; ces bras tendus et sanglants, cette tête inclinée, tout cela excite une profonde émotion. L'art dramatique, ainsi compris, est assez puissant pour nous reporter 1800 ans en arrière, à Jérusalem, et pour nous mettre en communication directe de sentiments avec les personnages groupés auprès de la croix : Marie assistée des saintes femmes, saint Jean la face contre terre et les mains jointes, Marie-Madeleine à genoux, les cheveux en désordre, la tête appuyée contre la croix. Quel effet produit par le divin Crucifié ! Le dernier adieu envoyé à sa mère, le dernier affaissement de la tête, quelle scène attendrissante !... »

La partie finale nous transporte en Egypte. Nous assistons à l'élévation de Joseph. Il revient dans le pays de Ghanaan, chercher Jacob pour l'emmener, avec tous ses frères, dans la terre bénie d'Egypte.

Après celte scène jouée, le tableau plastique de la résurrection de Jésus. Le Christ, enveloppé d'un suaire d'argent, est debout sur le tombeau, foulant aux pieds la mort. Les saintes femmes sont à genoux, en prière.

Telle est, rapidement esquissée, au courant de la plume, la représentation de Y Ecole de la Croix. Dans le Jeu de la Passion, les épisodes de la vie de Jésus sont traités dans un dialogue dramatique, et les scènes de l'Ancien Testament servent de tableau, tandis qu'ici c'est exactement le contraire.

Il me reste maintenant à vous dire l'origine de ces représentation*. A défaut d'autres documents, je vous transcris la vieille chronique conservée aux archives d'Oberammergau :

« Pour lors, dit la chronique, il y avait un homme d'ici s'appelant Caspar Schueler, à Eschenlohe, faucheur. Iceluy avait dit en soi-même qu'il voulait s'en retourner au pays dans la nuit d'avant la fête, pour voir une fois ce que faisaient sa femme et ses enfants. Si que il tourna à la montagne et entra par où il n'y avait point de garde, sa maison étant tout à proximité de la barrière. Aussi, déjà au lundi, il ne fut plus qu'un cadavre, à cause qu'il avait emporté avec soi un germe de peste. Et alors, du même lundi jusqu'à la Saint-Simon et Judas, en l'espace donc de trente-trois jours, sont mortes quatre-vingt-quatre personnes. En si piteux cas s'assemblèrent de la commune six femmes et douze hommes qui firent le vœu de jouer la tragédie de la Passion tous les dix ans, et dès ce temps oncques personne n'est plus mort, encore que d'aucuns eussent conservé des symptômes de cette maladie. »

Le Jeu de la Passion a été longtemps interdit par le gouvernement de Munich qui, en 1810, traitait ces représentations « d'indécentes ».

Lors de l'avènement du roi Maximilien, cette interdiction fut levée, et l'affluence des spectateurs fut si grande que l'on construisit un théâtre spécial sur la place dite de la Passion.

La représentation avait lieu autrefois dans le cimetière. En 1840, le roi et la reine de Saxe assistèrent au Jeu de la Passion. En 1860, Maximilien II y conduisit la reine Marie et le roi actuel. Louis s'est depuis lors particulièrement intéressé aux acteurs d'Oberammergau : il leur a envoyé des costumes neufs, et il vient de leur faire présent de ce groupe colossal de la Crucifixion, exécuté par un des premiers sculpteurs de Munich et qui est en ce moment en route pour Oberammergau.

En 1870, la guerre interrompit les représentations, qui furent reprises en 1871. Les habitants d'Oberammergau demandèrent au roi que M. Mair, qui représente le Christ, ne fût pas incorporé dans l'armée et « obligé de couper sa longue chevelure ». Par un ordre spécial de Sa Majesté, on l'attacha à un bureau de l'administration militaire de Munich.

1 On a de la peine à quitter ces braves gens; nous sommes restés encore une journée au milieu d'eux. A notre départ, le village avait repris sa physionomie accoutumée ; sur le seuil des maisons, les femmes peinturluraient de petits éléphants de bois à la trompe retroussée, des lions rugissants, des chèvres cabriolantes, des ânes, des rois mages, des Tyroliens, etc., des petits garçons les rangeaient sur une planche pour les faire sécher au soleil; à travers les fenêtres ouvertes, on apercevait les hommes assis devant une table et qui sculptaient des têtes de Christ, des cœurs de Marie transpercés d'épées, de jolies ailes de Saint-Esprit toutes blanches avec un liséré bleu, des bras et des pieds d'évangélistes. L'adresse de ces montagnards est prodigieuse.

Je n'ai jamais vu figurines de bois aussi vivantes, aussi artistement travaillées. Et tout cela est d'un bon marché fabuleux : la douzaine d'animaux proprement coloriés et collés sur des planchettes coûte quatre-vingts centimes !

J'ai reconnu les principaux acteurs de l'Ecole de la Passion : Adam et Eve, Caïn et Abel, saint Pierre et Judas ; ils taillaient des blocs de bois ; Abraham, qui se connaît en chèvres, sculptait un chamois s'élançant d'une pointe de rocher. Sarah était à la fontaine du village, et mon propriétaire, Ponce-Pilate, épicier de son état, vendait du café. Ne vous imaginez pas cependant que, dans le commerce habituel de la vie, les gens d'Oberammergau se donnent entre eux les noms qu'ils portent sur la scène. Si quelqu'un s:avisait d'aborder, par exemple, M. Mair, qui joue si admirablement le rôle

du Christ, en lui disant : « Eh bien ! comment va la vache à Notre-Seigneur? » il est certain qu'Userait lapidé.

Cette population est honnête et profondément religieuse ; ceux qui sont choisis pour figurer dans le drame de la Passion s'y préparent comme à un acte religieux. M. Mair mortifie sa chair; il jeûne, il fréquente assidûment les sacrements; il ne monterait pas sur la scène d'Oberammergau sans avoir communié.

C'est ainsi que ces simples paysans, qui n'ont jamais vu un véritable théâtre de leur vie, surpassent en naturel et en touchante émotion les acteurs les plus consommés. Je ne saurais trop le dire, on revient émerveillé d'Oberammergau. Des banquiers israélites, qui assistaient avec nous à la représentation de dimanche, partageaient ouvertement l'admiration générale.

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