CINQUIÈME PARTIE HAMBOURG — BRÈME — WILLHEMSHAVEN — ESSEN
La prison du trésor de guerre à Spandau. — Hambourg. — Sa réputation gastronomique — La place du Marché. — Le port. — Les quais. — Fêtes hambourgeoises.
De Rerlin aux environs de Hambourg, c'est encore la plaine stérile, la grande sablonnière, comme de Dresde à Berlin. Le voyageur avisé prend le train de nuit : la mélancolique clarté des étoiles convient mieux que les fêtes du soleil à l'austère tristesse du paysage. Cette terre recouverte de sable est un cadavre, et ces pins noirs et rabougris, qu'on aperçoit de distance en distance, ressemblent à des êtres chétifs en prière sur un tombeau.
A Spandau, j'ai mis la tête à la portière, attiré par les sons d'une musique de cuivre : des soldats dansaient dans un jardin-brasserie tout illuminé de lanternes vénitiennes.
Spandau est non-seulement une forteresse, un pénitencier, une fonderie de canons (on y fond 20 pièces par jour l, mais c'est encore la « prison », comme disent les Allemands, du trésor impérial de guerre.
Le train s'arrête presque en face de la citadelle; construite au milieu d'une île, elle surgit de la rivière avec ses hautes murailles sombres et ses ponts-levis fantastiques.
Du côté du sud-ouest, au-dessus des murs de revêtement du bastion du Roi, s'élève une tour en briques, fort bien conservée, et qui rappelle les
1. Les ateliers militaires de Spandau occupent en ce moment 4,690 ouvriers, dont 1,800 travaillent dans les ateliers d'artillerie, 1,100 dans la fabrique d'armes, 610 dans le laboratoire des artifices, 600 dans la fonderie de canons, 210 dans la fabrique de munitions, 200 dans le dépôt d'artillerie, 160 dans la fabrique de poudre et 10 dans l'usine à gaz.
plus anciennes constructions de la marche de Brandebourg. On lui a donné le nom de Juliusthurm, tour de Jules; la tradition rapporte que Jules César en fut le constructeur. Au moyen âge, elle protégea la ville contre les incursions des chevaliers pillards, — : les uhlans de l'époque.
Quand l'aigle des Hohenzollern prit son vol vers le nord, il choisit pour son aire la -tour de Jules, qui dépuis n'a pas changé de destination : l'or qu'elle renferme aujourd'hui est encore une proie.
Le prince-électeur Joachim érigea la citadelle; mais dès que les murs furent achevés, il s'aperçut que, du haut de la tour Saint-Nicolas, on voyait tout ce qui s'y passait. Comme la ville n'était pas fortifiée, et que l'ennemi pouvait s'emparer de l'église, il résolut de s'assurer sur-le-champ si son artillerie était capable de le déloger. Il fit braquer ses plus lourdes pièces sur la tour Saint-Nicolas et commença un effroyable bombardement. Les boulets enfonçaient les toits des maisons, et les bourgeois épouvantés vinrent en toute hâte supplier le bon électeur d'épargner le reste de la ville. Les chroniqueurs rapportent, à l'honneur du prince, qu'il suspendit le teu et ordonna de brûler la citadelle. Celle-ci ne fut terminée que trente-quatre ans plus tard, en 1594.
L'histoire de la tour de Jules fut désormais liée à celle de la citadelle.. La garnison française qui occupait Spandau en 1813 s'y défendit avec succès contre le corps prussien qui l'assiégeait. Le bombardement de la citadelle commença le 17 avril après midi; le feu se déclara sur plusieurs points. Le 18, une explosion formidable ébranla toute la ville ; le drapeau tricolore qui flottait sur la tour de Jules était en feu : la poudrière avait sauté.
La tour tut réduite en cendres. Ce ne fut qu'en 1842 qu'on essaya de relever ce monument historique. Le3' voûtes de ses salles sont maintenant à l'abri de l'incendie et les portes sont toutes en fer. Les murs ont neuf pieds d'épaisseur. Les 40 millions de thalers qui composent le trésor de guerre y sont bien à l'abri.
Avant qu'on les transportât ici, ces 40 millions, prélevés sur les cinq milliards, étaient gardés dans les caveaux du château de Berlin.
La parole attribuée au prince Eugène de Savoie : « Pour faire la guerre, il faut de l'argent, encore de l'argent et toujours de l'argent, » n'a jamais été plus vraie que de nos jours. M. de Bismarck et M. de Moltke en reconnaissent toute la profondeur. Ces deux hommes, dont toute la science est de savoir prévoir, ont bien pris leurs précautions.
L'armée allemande en campagne coûte un million et demi par jour ; il faut plus de 30 millions pour la première organisation, l'achat des chevaux, du matériel de transport, etc. La Prusse, afin d'avoir en tout temps cet argent sous la main, a fondé le « trésor de la guerre » .
Un caveau à Hambourg.
De nos jours, la guerre est moins une question de tactique savante et do bravoure qu'une question de temps. Arriver le premier, avec des forces supérieures, prendre l'offensive, culbuter l'ennemi encore occupé de ses préparatifs, débuter par une victoire, tel est le plan de tout général d'armée
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3o4 VOYAGE AU PAYS DES MILLIARDS
habile. Tela été celui de M. de Moltke en 1866 et 1870. On sait combien il a réussi : après Sadowa, l'Autriche fut incapable de continuer la lutte; après Wœrth, ce fut la panique, la déroute.
Pour arriver rapidement à cette mobilisation générale, la première condition est d'avoir de l'argent. On ne peut mettre, en quelques jours, un million d'hommes en campagne, qu'en s'appuyant sur des coffres-forts bien garnis.
En 1870, le Trésor royal servit à hâter les préparatifs des États du Sud; sans les ressources de . ce trésor, la mobilisation des troupes allemandes n'eût été ni si prompte ni si complète.
L'or entassé au fond de la tour de Jules n'est pas un capital absolument mort pour le commerce et l'industrie; il doit empêcher, au début de la prochaine guerre, la dépréciation du papier. En 1870, la Prusse perdit jusqu'à 12 p. 0/0 sur le change, et son premier emprunt ne réussit pas.
En créant une réserve métallique suffisante pour conduire leurs premières opérations, M. de Bismarck et M. de Moltke ont encore eu une autre pensée : ils veulent pouvoir, au besoin, mobiliser l'armée et la mettre en campagne, en se passant de l'approbation d'un Parlement qui refuserait de voter les ressources financières nécessaires.
« Dans un avenir peu éloigné, dit un écrivain militaire prussien, nous n'aurons qu'une semaine d'avance sur les Français pour la mobilisation de nos troupes * et s'il fallait passer encore par les discussions financières du Reichstag, nous perdrions une partie de nos chances. »
Mais le train file, et la tour de Jules disparaît à nos yeux comme un de ces châteaux magiques qu'habite le diable, — dans les contes d'Hoffmann.
La locomotive, lancée à grande vitesse, va d'un train d'enfer : il n'y a pas d'accidents à redouter, le pays est plat comme la main. Minuit sonne au moment où nous arivonsà Ludwigslust, résidence d'automne du grand-duc
1. Voici, d'après un journal militaire autrichien, les chiffres dé l'effectif des diverses armées européennes, ainsi que l'indication du temps nécessaire pour leur mobilisation et leur transport sur un point de la frontière allemande :
Armée autrichienne : Effectif de guerre, 400,000 hommes; durée de la mobilisation, 2 à 3 semaines, durée du transport, 8 à 10 jours. En tout 1 mois.
Armée russe : Effectif de guerre, 665,000 hommes ; durée de la mobilisation, 4 à 5 semaines, durée du transport, 7 semaines. En tout, 3 mois.
Armée française : Effectif de guerre, 765,000 hommes; durée de la mobilisation, 2 à 3 semaines; durée du transport, 8 à 10 jours. En tout, 1 mois.
Armée italienne : Effectif de guerre, 256,000 hommes; durée de la mobilisation, 3 à h semaines; durée du transport, 7 à 8 jours. En tout, 4 semaines.
Armée allemande : Effectif -de guerre, 586,000 hommes; durée de la mobilisation, 1 semaine; durée du transport, 1 semaine. En tout, 15 jours. Avec les troupes des dépôts et la réserve, l' Allemagne peut mettre 1,142,593 hommes sur pied. En France, 1,140,000.
de Mecklembourg. Près de là, Théodore Kœrner, le poëte de la guerre de 1813, repose à l'ombre d'un chêne.
L'heure de la rêverie est passée ; les cigares s'éteignent, les stores s'abaissent, chacun s'enveloppe dans sa couverture et se recueille pour ne pas effaroucher le sommeil. A Brahlsdorf, nous nous réveillons. L'aube frissonnante et pâle dissipe les dernières ténèbres ; des paysages alpestres, des prairies étincelantes de rosée, une nature jeune, gracieuse, sourit à nos regards enchantés. Nous apercevons de magnifiques châteaux, et dans de belles forêts nuancées à l'infini, que nous longeons par intervalles, retentissent tous les vagues bruits de l'aurore. La contrée est giboyeuse et fertile; nous nous rapprochons de l'Elbe, qui répand la fécondité et l'abondance dans les pays qu'elle arrose. Dans une heure, nous serons à Hambourg. C'est une vaillante et brave population que cette population du Mecklembourg, fidèle à son passé, fidèle à sa foi. Quand les hommes se rencontrent, ils se saluent encore par ces mots : « Que Dieu t'aie en sa sainte garde ! » et leurs réjouissances sont restées des fêtes religieuses. Sobres, actifs, les Mecklembourgeois jouissent d'une honnête aisance. Ils ont commencé par être fermers ; aujourd'hui les voilà propriétaires, et s'ils regrettent quelque chose, c'est leur indépendance, du temps où leur duché était gouverné par un prince qui n'avait que quatre soldats et un caporal.
Nous arrivons à Hambourg assez tôt pour surprendre l'ancienne ville libre dans son négligé du matin : des servantes d'une jolie tournure, avec une crête de dentelles sur la tête, en jupon court et en petits sabots, enlèvent les volets des magasins, qui montrent dans leur devanture des entassements de cigares, de longues rangées de bouteilles, des guirlandes de saucisses et de jambons; les laitiers arrivent avec leurs seaux de fer, peints en rouge, et suspendus à une espèce de bât placé sur leurs épaules ; des ouvriers, groupés devant la porte des fabriques, attendent qu'on leur ouvre ; les armateurs, prévenus de l'arrivée d'un de leurs navires, se dirigent à pas accélérés vers le port; les omnibus ne roulent pas encore, mais les lourds camions commencent déjà de circuler.
« La réputation de Hambourg, comme ville d'affaires et ville de plaisirs, n'est plus à établir, écrivait l'an dernier Frédéric Kohn, qui connaît son Hambourg sur lé bout de sa fourchette. L'immense richesse des seigneurs marchands de la cité hanséatique est proverbiale. Dans toute l'Allemagne du Nord, le bon bourgeois, père d'une demi-douzaine d'enfants, ne peut se défendre d'un sourire quand, se reportant aux souvenirs de jeunesse entre deux bâillements, il se rappelle les séductions de l'avenue de Saint-Pauli, où le jour commence à dix heures du soir et finit à l'aurore, où onze théâtres sollicitent la curiosité du passant, où des rossignols à la voix très-éraillée, mais
de mœurs très-apprivoisées, débitent dans des « salons » le chapelet de romances sentimentales, de chansonnettes grivoises et d'ordures qui forment le répertoire des ting-tangl (cafés-concerts), et viennent entre deux airs puiser des forces et de la voix dans les verres des consommateurs. La cuisine hambourgeoise est, de la part des Allemands du Nord, l'objet d'un culte particulier, et elle mérite pleinement cet honneur; pour peu que l'on aime à faire un dieu de son ventre, on comprendra que les Berlinois ou les Saxons viennent à Hambourg en pèlerinage gastronomique, uniquement pour se garnir la panse et boire du Champagne, du vin de Bordeaux et du vin du Rhin, qui, jusqu'à présent, n'était pas frelaté. Hambourg est resté port franc. Les vins y sont transportés par eau et comme lest, c'est-à-dire pour rien. De là la possibilité de vendre des vins de France bien meilleur marché qu'à Paris, où les impôts sont si élevés et où les grandes compagnies fixent souverainement le prix des transports. Il y a quatre ans, immédiatement après la guerre, on payait 80 centimes une bouteille de vieux bordeaux qui, à Paris, aurait coûté plus du double. Aujourd'hui les prix ont haussé de 50 ou même de 100 p. 0/0; pourtant il n'y a pas d'octroi, et moyennant une somme fixe qu'elle paye à la Prusse, la ville libre est exonérée des impôts de tête, de consommation et autres. »
Et Henri Heine s'écriait il y a quinze ans : « Oui, Hambourg est la meilleure des républiques; les mœurs y sont anglaises, mais la cuisine y est délicieuse. Il y a entre le Wandrahm et le Dreckwall des plats dont nos philosophes ne se doutent pas. »
Après avoir fait un copieux déjeuner, qui me confirme dans les opinions que je viens de citer, j'ai été me promener au hasard, en vrai badaud, comme un membre du Reichstag en vacances.
Je connais bien peu de villes qui aient une physionomie aussi originale et aussi pittoresque que Hambourg. C'est un mélange de maisons neuves et ' de vieilles maisons gothiques, de façades ornées de statues et de pignons dentelés ; c'est un fouillis, un enchevêtrement de rues et de ruelles, coupées de canaux, reliées par des ponts de bois ou de fer. Gela ressemble à une Venise manquée, mais à une Venise qui, à défaut d'édifices et de monuments, est pleine d'activité et de bruit. Tout palpite et s'agite, tout remue et bourdonne dans ces rues et sur ces canaux qui se croisent, s'entre-croisent, sans ordre, sans symétrie, qui courent selon leur caprice, avec une entière indépendance, et qui sont comme l'expression des libertés que possédait autrefois la ville.
En descendant devant moi, je suis arrivé sur la place du Marché. A cette heure matinale, le coup d'oeil était fort curieux. Autour de la halle se tiennent les marchandes de légumes, les Vierlandaises (Vierlànderin) avec leur
coiffure aux grandes ailes noires, leur corsage brodé d'or et d'argent, leur robe courte qui descend à peine jusqu'aux genoux et brille de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, leurs bas de laine tricolores. Le costume de fête d'une Vierlandaise est un meuble de famille ; il ne coûte pas moins de deux cents thalers, et de la mère il passe à la fille.
Peu de cités sont aussi bien approvisionnées que Hambourg. La mer du Nord y envoie ses huîtres et ses homards; l'Elbe, ses anguilles et ses saumons ; le Holstein, ses bœufs; le Lauenbourg, son gibier; la Westphalie, ses jambons. Le commerce maritime fournit de première main le caviar, les tortues, les fruits les plus exquis de France et d'Italie, et les navires, retour des Indes, y apportent même des nids d'hirondelles, de fabrication chinoise authentique. Au pied du pont, que l'on traverse en quittant la place du Marché, est amarrée une flottille de barques arrivées dès l'aube, avec la marée montante, et chargées de provisions de toute sorte. Bien que 18 milles séparent Hambourg de la mer, la marée se fait sentir jusqu'à 2 milles en amont du port ; quand la marée est trop forte, elle envahit la ville basse et oblige les habitants des rez-de-chaussée à se réfugier aux étages supérieurs. Des coups de canon annoncent en ces occasions que le moment de fuir est venu, et l'on voit une quantité de petits canots accourir pour sauver les mobiliers en danger.
J'ai erré dans un dédale de rues sombres et étroites, encombrées de camions, de caisses, de tonneaux ; la vie commerciale est concentrée dans ces vieux quartiers ; les maisons qui bordent le canal reçoivent, par leur porte sur l'eau, les cargaisons qui leur arrivent de toutes les parties du monde. Je ne connais le nom d'aucune de ces rues, mais je m'y retrouverais en me laissant guider par l'odorat ; il y a telle rue qui sent la vanille, telle autre la cannelle, le gingembre, les épices fines. Il semble que l'on passe successivement dans l'atmosphère des diverses zones terrestres. L'odeur du goudron vous avertit du voisinage du port. Le port de Hambourg est encore d'une simplicité primitive. A mesure que les navires arrivent, ils s'échelonnent le long des bords du fleuve et forment comme une longue rue. On dirait une ville flottante. On voit des navires de toutes formes, de toutes nationalités ; le vent agite dans les mâtures les pavillons d'Angleterre, de France, de Hollande; à côté du croissant turc brillent les étoiles des États-Unis ; et, au-dessous de l'aigle russe, le dragon chinois ouvre comme pour se défendre, une gueule enflammée.
De grandes barques aux voiles rouges font le service d'estafettes, de commissionnaires et de portefaix. Elles vont et viennent, elles passent et se croisent avec une hâte réglée ; elles prennent des ordres, apportent des nouvelles ou des provisions à ceux qui restent à bord.
Une promenade à travers le port, dans un de ces bateaux plats que les bateliers de Hambourg manœuvrent avec l'habileté des gondoliers de Venise, et qu'ils appellent des yoles, n'est pas sans charme, mais je préfère flâner librement le long des quais où la variété des costumes ne le cède qu'à la diversité des enseignes.
Voici des matelots chinois, aux yeux écarquillés, dont la queue est ramassée sous leur petit chapeau ; voici des Espagnols qui fument la cigarette, et qui crient et gesticulent comme des gens qui se querellent.
Des marchands ambulants viennent offrir aux étrangers des coquillages, des branches de corail, des noix de coco, des éventails chinois, et aux marins des miroirs, des brosses, des porte-cigares et des tabatières. Quand on s'arrête près de la charmille d'un restaurant, un perroquet vous lance une apostrophe malsonnante, ou un singe essaie de s'emparer de votre chapeau.
On est en plein caravansérail, au rendez-vous des nations. Étrange musique que celle de tous ces idiomes qui bourdonnent autour de vous comme une migration d'insectes ! Partout les tables empiètent sur la rue. Là, c'est Y Hacienda de Barbaro ; ici, sur une fenêtre, on voit ces mots peints en jaune: Beefsteak-Punch-Gin. Plus loin c'est une cave, surmontée d'une énorme grappe dorée, avec un Bacchus à cheval qui semble vider une coupe à la santé des passants. Puis ce sont des boutiques de vulgaire mercerie, peignes, bretelles, miroirs, à vingt sous la grosse, sirops, savon ; des fabriques de liqueurs et de conserves, et des magasins d'ancres, de cordages, d'armes et d'habillements. Le soir, quand le soleil est couché et que le fleuve s'endort, ces tabagies, ces tavernes, ces caves, ces haciendas et ces coffeehouses se remplissent de bruit, de musique et de chansons. Les sommelières ont fait leur toilette de belles de nuit, elles apparaissent en robes décolletées, et se proposent elles-mêmes aux consommateurs. Eh bien ! malgré les passions qui s'allument dans ces tavernes, autour des femmes et des tables de jeu, malgré toutes ces antipathies de races qui se coudoient, les crimes sont aussi rares à Hambourg qu'ils sont fréquents à Berlin. On peut à toute heure de la nuit circuler sur les quais avec une entière sécurité. Dans la capitale impériale, passé minuit, il est dangereux de se promener, même sous les Tilleuls.
Hambourg vaut mieux que sa réputation. Dans l'Allemagne du Sud, on croit qu'on y enlève encore les enfants, parce que, au commencement du siècle, il est arrivé qu'on en a enfermé quelques-uns dans des tonneaux pour les transporter en Amérique et les vendre comme esclaves.
Du reste, sous ses dehors de bonhomie, la police de Hambourg est d'une vigilance extrême. Personne ne s'embarque sans être en règle avec elle. Il n'y a que les amoureux à l'esprit inventif qui lui échappent; il est vrai qu'ils
ne vont que jusqu'à l'île d'Helgoland ; lès pêcheurs les cachent au fond de leurs barques sous des gerbes de paille, et, quand ils sont dûment mariés sous l'égide delà loi anglaise, ils rentrent triomphalement à Hambourg, au nez du beaupère, qu'ils trouvent souvent montant encore la garde devant l'embarcadère.
Le port de Hambourg peut contenir quatre à cinq cents navires ; il est divisé en trois parties ; les docks se trouvent du côté de la gare, et les chantiers en face de Saint-Pauli, sur la rade de Steinwœrder: Un petit vapeur qui fait le service entre les deux rives m'y a conduit. Trois vaisseaux sont en construction.
Le lancement d'un navire est l'occasion d'une joyeuse fête. L'armateur, avec sa famille et ses invités, monte sur le pont, où un luxueux déjeuner est servi. La musique joue, et l'on fait largesse aux matelots et aux mariniers. L'armateur s'avance à la poupe et prononce un speech de circonstance ; puis la plus jolie jeune fille, — souvent la fille de l'armateur lui-même, — baptise le navire en arrosant le pont d'une bouteille de vin du Rhin. Le canon tonne, on lève les écluses du bassin, l'eau s'y précipite en bouillonnant, les derniers étais tombent, on coupe le câble, et le vaisseau glisse dans sa rainure et, au milieu des hourras de la foule, va majestueusement prendre possession de la mer. L'armateur retourne chez lui, avec ses invités, dans une chaloupe pavoisée : et l'on soupe et l'on danse jusqu'au matin.
Hambourg a d'autres fêtes encore; la plus touchante est la fête des Orphelins. Elle a lieu chaque printemps, au mois de mai. Les petits orphelins parcourent la ville avec des couronnes de fleurs nouvelles et en agitant des rameaux verts. Les bourgeois les attendent au passage, sur le seuil de leur maison, pour leur faire des cadeaux en argent ou en vêtements, et pour leur offrir des gâteaux et des rafraîchissements. La garde bourgeoise, les hanséates, dont les schakos en forme de pyramide sont enguirlandés de verdure, accompagnent le cortège. Les enfants les plus beaux et les plus sages marchent en tête et recueillent dans des bourses fixées à de longues perches les offrandes pour l'orphelinat. Il arrive souvent que des orphelins attirent l'attention d'époux sans enfants, qui les adoptent, les élèvent, les instruisent et les établissent, La fête se termine par des jeux en plein air.
Hambourg est la ville des congrès. En 1872, il s'y tint un grand congrès d'instituteurs. Un orateur, M. Burgwart, y a soutenu cette thèse singulière que «l'enseignement développe les vices et les crimes dans les populations ». Il s'est appuyé sur des chiffres. « En Wurtemberg, a-t-il dit, la population a augmenté, depuis vingt ans, de 23 pour 100, et le nombre des enfants qui fréquentent les écoles, de 27 pour 100. Or, les poursuites judiciaires se sont accrues de plus de moitié ; d'où vient le mal? On a sacrifié chez nous l'éducation à l'instruction. »
Les cinq mille instituteurs et institutrices qui se trouvaient réunis à Hambourg n'ont pas voulu se séparer sans envoyer une adresse à M. de Bismarck et à l'empereur, qui ont immédiatement répondu. L'empereur a parlé de former des « générations morales et patriotiques » ; le grand-chancelier a envoyé le télégramme suivant : « Je vous remercie pour vos vœux ; vous avez éminemment contribué à nos succès communs, et vous avez droit à la reconnaissance de la patrie. »
i Le Congrès des instituteurs, réuni en 1874 à Bonn, a formulé la résolution suivante :
Le système actuel des écoles pi-imaires en Allemagne est défectueux : 1° en ce que le traitement des instituteurs y est insuffisant; 2° en ce que leur position est trop dépendante; et 3° en ce que les inspecteurs d'école ne sont pas à la hauteur de leur mission.
Cette année, il ja eu à Hambourg le Congrès général des journalistes allemands. Le jardin zoologique de cette ville, qui passe pour le plus vaste du monde, n'a jamais vu tant de reptiles qu'à cette époque.
Sérénade aux lanternes au cliàleau de lù'iedriclisruhe.
Berlin et Hambourg. — Saint-Pauli. — Inconvénient des caves pour les gens qui engraissent. — La Bourse. — Les Hambourgeois jugés par un Allemand. — Les Prussiens à Hambourg. — Le château de Friedrichsruhe. — M. de Bismarck et les chanteurs hambourgeois. — Le Jardin zoologique.
De toutes les villes de l'Allemagne du Nord, je n'en connais aucune où le voyageur séjourne plus volontiers qu'à Hambourg. 1.1 y trouve un accueil vraiment sympathique et un intérêt qui se renouvelle sans cesse.
Berlia est froid et monotone; on y mène la vie de caserne; on n'y rencontre que des figures menaçantes ou renfrognées. Hambourg est un joyeux chantier où l'ouvrier a bien plus souvent la chanson que le verre aux lèvres. Tout y est plein d'entrain, tout y semble déborder de sève. A Berlin, on reste étranger; à Hambourg, on se sent comme chez soi, deux heures
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après qu'on a débarqué. Soyez Français, Anglais ou Italien, vous êtes sûr de retrouver au café ou dans la rue la langue de votre pays. Dans les tavernes, on sert le porter et le rosbif saignant; dans les haciendas, un chocolat exquis, et dans les deux pavillons du bassin de l'Alster, un moka à ressusciter Balzac.
De six heures du matin à huit heures du soir, la ville bourdonne comme une ruche, et le port présente une animation qui semble tenir de la fantasmagorie. Les gros camions vont et viennent, les navires arrivent et partent, des centaines de chaloupes, de barques, de bateaux, de remorqueurs, battent le flot de leurs rames et de leurs roues, et ouvrent au vent une aile blanche ou rouge. C'est une activité si prodigieuse et en même temps si régulière, qu'on dirait que tous ces armateurs, ces commerçants, ces courtiers, ces banquiers, sont mus par une machine à vapeur.
Pour saisir dans son ensemble ce merveilleux tableau, je ne connais pas d'endroit plus propice que le Weizel's Hôtel, dans le faubourg de Saint- Pauli.
Figurez-vous un élégant pavillon sur un monticule vert, avec une terrasse ombragée où l'on déjeune et où l'on dîne en ayant sous les yeux le spectacle grandiose d'un des ports de mer les plus importants et les plus animés du globe. C'est un va-et-vient continuel de navires de toute forme et de toute taille, avec des matelots de tous costumes et de toutes langues : l'Elbe ressemble ici à un bras de mer. Des centaines de chaloupes aux larges voiles goudronnées, d'un rouge sombre, passent, rapides comme une locomotive, entre les vaisseaux qui arrivent et ceux qui partent. A l'horizon, trois ou quatre points noirs indiquent des paquebots; ils approchent, remorqués par des vapeurs, et leurs vergues, leurs antennes, leurs cordages se dessinent sur le ciel comme d'immenses toiles d'araignées. Sur la rive opposée, on voitdes chantiers, des docks et plus loin de larges plaines verdoyantes, égayées par quelques clochers pointus qui surgissent d'un groupe de maisons blanches, comme les mâts d'une flotte à l'ancre. Ce fertile pays est le Hanovre. Ses jardiniers alimentent Hambourg de légumes frais et délicats, et ses jardinières, dans leur costume étrange, avec leurs souliers à boucles, leurs bas violets, leur jupe courte etplissée, leur taille recouverte de broderies d'or et leur tête ornée d'une coiffure qui ressemble à un moulin à vent, parfument de leurs corbeilles de roses la ville et les promenades.
Et comme ce quartier de Saint-Pauli est original et pittoresque ! C'est le faubourg des matelots; on y trouve des foires permanentes, des cafés-chantants, des jardins-brasseries illuminés de lanternes vénitiennes, des baraques de saltimbanques et des théâtres de marionnettes. Le soir, la vie de la cité tout entière afflue de ce côté. C'est un bruit de musiques et de chocs de verres,
un bourdonnement confus et joyeux comme celui d'abeilles qui essaiment. A travers les soupiraux des caves-restaurants, on voit des familles attablées autour d'un buisson d'écrevisses ou d'une sole gigantesque. Plus loin, c'est une salle de danse; l'orchestre vous soulève malgré vous sur les flots de ses harmonies. Puis la rue reprend sa physionomie patriarcale et tranquille ; les commères, assises sur des bancs le long des trottoirs, s'entretiennent de leur fils parti l'an dernier pour l'Amérique ou pour les Indes. Trente pas plus loin, la scène change de nouveau, et les heures s'envolent ainsi sans qu'on y songe.
Les caves qui ne servent pas d'entrepôt sont des tavernes, des restaurants, des brasseries, des tingl-tangl. L'étranger hésite avant de descendre ces escaliers souterrains. Mais quand il est descendu, il reste émerveillé. Tout est propre, luisant. Une de ces caves est particulièrement célèbre : l'aubergiste y est devenu si gros qu'il se trouve pris comme dans une souricière. Il faudrait démolir la maison pour qu'il pût sortir, et voilà deux ans qu'on délibère.
Hambourg n'est pas riche en monuments. De tous les édifices, la Bourse est le plus imposant et le plus beau. Il est sculpté et fleuri comme une cathédrale gothique. Chaque jour, quatre à cinq mille personnes viennent y apporter leurs offrandes. Il faut regarder, du haut des galeries, ce fourmillement d'hommes, pour avoir une idée des transactions qui se font dans ce temple d'acheteurs et de vendeurs.
Les courtiers hambourgeois n'ont aucune ressemblance avec les courtiers parisiens. Ils ne crient pas à se décrocher la mâchoire. Chacun d'eux a son genre d'affaires, sa spécialité. Celui-ci se charge du fret des navires, celui-là de la vente de leur cargaison; l'un est courtier en sucres, l'autre en laines ou en tabacs ; ils apportent avec eux à la Bourse des échantillons, qu'ils étalent sur de petites tables. Il y a même des « courtiers artistiques » qui vous offrent des vases de porcelaine de Chine, des kiosques japonais, des pagodes indiennes. Si un différend s'élève entre le vendeur et l'acheteur ou vice versa, on n'a pas à courir bien loin pour trouver un avoué. D'une heure à deux tout le barreau de Hambourg, vêtu du solennel habit noir, la serviette et le Code sous le bras, se tient dans un compartiment spécial de la Bourse, et attend les clients.
Deux larges escaliers conduisent au premier étage où se trouvent les salons de lecture, la bibliothèque, qui ne compte pas moins de 40,000 volumes, et les grandes tables noires sur lesquelles on affiche les dépêches commerciales et politiques au fur et à mesure qu'elles arrivent de tous les points du globe. ,
Un tableau indique aussi à l'armateur l'état de la mer, tel qu'il est signalé par les télégrammes des stations côtières. Les murs sont tapissés d'immenses
cartes géographiques, de plans de tous les ports de mer du monde; on a l'univers sous la main.
La population hambourgeoise passe pour la plus laborieuse de l'Allemagne. Chez elle, les rentiers sont inconnus, les millionnaires travaillent du matin au soir comme de simples commis à quinze cents francs. Mais le dimanche ils prennent tous la clef des champs; été comme hiver, ils vont passer la journée dans leurs villas princières des bords de l'Elbe et dans le faubourg champêtre de l'Uhlenhorst, véritable collier de petits châteaux, style Louis XIII, égrenés le long du cours gracieux de l'Alster.
«Dès qu'un marchand a gagné cent mille guilders, dit un voyageur allemand, il faut qu'il ait équipage et une maison de campagne; ses dépenses vont de pair avec ses bénéfices, et le moindre souffle le fait tomber dans la pauvreté, dont cependant le moindre travail le retire encore. Hambourg est, sous ce rapport, une ville réellement singulière; on y trouve des gens qui ont fait trois ou quatre fois banqueroute, et qui sont cependant redevenus riches. Le marchand qui gagne deux ou trois cent mille florins par an, et qui vit aussi magnifiquement que la plupart de ceux d'Amsterdam avec des millions, perd souvent en un instant ses maisons de campagne et de ville, ses magasins, sa voiture, ses jardins et redevient courtier. Mais à peine a-t-il vendu son ancienne maison de campagne, qu'il est déjà en marché pour en acheter une autre; déjà il court la ville dans un phaéton traîné par deux puissants coursiers holstennois; déjà il a son jardin, sa voiture, jusqu'à ce que tout à coup, zeste ! le voilà redevenu courtier. L'extrême facilité d'employer son argent rend le Hambourgeois trop hardi. 11 fait plus d'affaires avec cinquante mille florins qu'un Hollandais avec deux cent mille, mais aussi il est plus exposé à un revers de fortune. Cependant la certitude qu'il a de ne pas être obligé de mendier dans sa vieillesse le met à l'abri de toute inquiétude. Hambourg est, à la vérité, la meilleure de toutes les retraites pour les banqueroutiers. Si les marchands qui ont fait faillite ne veulent pas se faire courtiers, et tenter de nouveau la fortune, on leur donne des emplois dont ils peuventvivre fort honnêtement. Il y ade plus unfondspour les pauvres bourgeois, mot qui signifie ici banqueroutiers. Il n'y a pas d'endroit où les établissements destinés aux pauvres soient aussi bien tenus qu'ici ; faites attention, et vous verrez que ces banqueroutiers ont eu part à la législation, et qu'ils ont cherché à se pourvoir eux-mêmes et leur postérité contre tous les événements. »
Hambourg a été ravagée et incendiée plusieurs fois; comme le phénix, elle renaît toujours plus belle de ses cendres.
En 1224, elle se racheta du comte d'Erlamunde, à qui le roi Woldemar l'avait donnée, et devint ville libre. Sa grande prospérité et le rôle impor-
Vue de Brème.
tant qu'elle a joué dans l'histoire datent de cette époque. En 1241, elle fonda, avec Brème, cette redoutable ligue hanséalique composée de soixante-dixsept villes. La Hanse ayant demandé à Woldemar des concessions qu'il refusa, elle lui déclara la guerre. La flotte hanséatique s'empara de Copenhague, en dévasta les environs et soumit la province danoise de Scanie, après avoir brûlé deux cents villages. Woldemar implora la paix et offrit aux hanséates de leur laisser pendant quinze ans la souveraineté de cette province.
La Hanse s'était en même temps donné pour mission de purger les mers des pirates qui entravaient le commerce et la navigation. En 1444, les Hambourgeois avaient déjà décapité plus de 240 pirates, au nombre desquels se trouvait le fameux Nicolas Stortebecker, c'est-à-dire Vide-Verre.
En 1428, les bourgeois de Brème capturèrent les deux Lubben, qu'on re-
doutait jusque sur les côtes d'Angleterre. Ils furent condamnésà mort. Quand le premier des deux frères eut été décapité, le second se baissa, ramassa la tête sanglante et l'embrassa. A cette vue, le peuple écarta le bourreau, et offrit la vie sauve au condamné, s'il consentait à épouser une citoyenne de Brème.
— Me marier avec une de vos demoiselles bourgeoises, s'écria-t-il, y pensezvous? Je porte dans mes veines le noble sang frison; je ne veux pas de vos filles de pelissiers et de bottiers. Coupez-moi la tête.
Hambourgporte encore aujourd'hui le titre de «ville et république libre » ; mais quelle dérision !
En 1866, l'armée prussienne célébra son entrée à Hambourg en fusillant la foule inoffensive massée devant la porte grillée du faubourg de Saint-Pauli. Les réquisitions prirent des proportionstout aussi fantastiques qu'à Francfort. Mais la mémoire des hommes est courte et la propagande prussienne est puissante ! Les journaux de Hambourg sont payés pour chanter la gloire du nouvel empire et la flotte impériale qui grandit fait l'orgueil de cette population de marchands et d'armateurs. En 1867, le roi Guillaume honora Hambourg de sa présence, et l'on passa l'éponge sur le passé. Les maisons se pavoisèrent aux couleurs prussiennes. Seul, le ciel refusa de prendre part à la fête, et fit cause commune avec quelques vieux boudeurs. Le roi dut se montrer sous le dais d'un riflard d'alpaga, et on entendit les gamins crier :
— Vive le Schirmherr de l'Allemagne du Nord!
Schirmhen* est un mot à double sens qui veut dire toutaussi bien Y homme au parapluie que le puissant -protecteur.
Après la guerre de 1870-1871, le libéralisme hambourgeois s'empressa de déférer à M. de Bismarck le diplôme de la bourgeoisie d'honneur. Ce diplôme, coulé en bronze, est une véritable œuvre d'art que le chancelier montre en disant à ceux qui l'admirent :
— C'est du solide, et ça vaut cher. Les Hambourgeois sont riches, ils font bien les choses.
M. de Bismarck n'a pas voulu être un bourgeois de Hambourg inpartibus, et se tenir trop éloigné de gens si donnants; l'ancienne ville libre s'était rapprochée de lui, il s'est rapproché d'elle. L'empereur y a aidé. Pour récompenser ce précieux homme d'État d'avoir pris 5 milliards et deux provinces à la France, il lui adonné la forêt et le domaine de Fdedrichsruhe. En souverain que guident des principes solides d'économie, il n'a eu que la peine de recevoir ce royal présent en 1866 des mains du roi de Danemark. Friedrichsruhe se trouve dans le petit duché de Lauenbourg, happé par la Prusse, et situé sur les limites de la république de Hambourg. On évalue la valeur de cette propriété à 4 ou S millions de thalers. M. de Bismarck y loue deux auberges
et y a déjà fait couper -pour 700,000 francs de bois. Moyennant une carte de circulation qui coûte 2 fr. 75, et que les deux aubergistes délivrent aux étrangers pour le compte du propriétaire et marchand de bois, on peut visiter le château, admirer les deux douzaines de pipes culottées par son Excellence le grand-chancelier de l'empire, et même s'asseoir là où il vient s'asseoir, sur le tertre de gazon appelé Otto's Stiz (le reposoir dOtto).
Chaque fois que M. de Bismarck arrive à Friedrichsruhe pour diriger de nouvelles coupes dans ses forêts et compter les billets d'entrée vendus pendant la belle saison, les Hambourgeois s'empressent d'accourir avec des bouquets et de la fanfare. Ils lui donnent une sérénade aux lanternes qu'il écoute avec extase, et ils célèbrent sous son balcon les douze travaux de « l'Hercule du xixe siècle » , parmi lesquels figurent en première ligne la prise de Paris, celle des pommes dJor, et le combat inachevé contre l'hydre de l'ultramontanisme. Après l'attentat de Kissingen, un nommé Waldmann composa une cantate pour célébrer la délivrance miraculeuse du chancelier, et il vint, avec une trentaine de chanteurs, la hurler sous le balcon du château de Friedrichsruhe. M. de Bismarck descendit pour serrer la main des chanteurs et leur verser de la bière. Il leur déclara que cet hymne était trop flatteur pour lui, que le mérite d'avoir unifié l'Allemagne revenait surtout à l'empereur; l'œuvre n'eût pas été possible cependant si l'empereur n'eût eu derrière lui le fidèle peuple allemand. « Maintenant, ajouta-t-il, maintenant que Y ennemi héréditaire a été frappé sur la tête, je ne doute point que les fantômes qui cherchent à nous enlacer de leurs filets (sic) ne soient bientôt dissipés. »
Cet enthousiasme que le chancelier provoque parmi la jeunesse hamboûrgeoise n'est pas complètement partagé par le Sénat et la municipalité, qui, l'an dernier, refusèrent, d'un commun accord, de donner le plus petit denier pour « la glorieuse fête de Sedan ».
La journée était trop belle pour la finir au milieu des journaux et des revues; je remontai vers le bassin de l'Alster, et comme des affiches roses annonçaient « pour les actionnaires et les étrangers seulement » un concert au Jardin zoologique, je m'y fis conduire. La route est charmante. On traverse les boulevards extérieurs, promenades délicieuses qui remplacent les remparts et ceignent la ville d'un ruban de verdure. On passe à côté du Jardin botanique, qui se révèle de loin par des bouffées de parfums, et l'on suit une allée ombreuse qui aboutit à une grille et à deux tourniquets : c'est le Jardin zoologique.
Je ne vous décrirai pas ses curiosités. L'ornithologie y est au grand complet; dans chaque buisson, c'est un caquetage assourdissant, une vision de plumages qui étincellent comme les couleurs de l'arc-en-ciel ; des
canards aux ailes vertes, bleues, mouchetées, font à un joli petit étang comme une bordure de fleurs exotiques. Des cigognes, debout sur une patte, rêvent de grenouilles et de lézards ; des pélicans immobiles, graves comme de vieux juges, semblent donner audience aux flamants et aux ibis qui se plaignent d'une trop longue captivité. En descendant au fond des vallées lilliputiennes qui coupent l'extrémité du parc, vous rencontrez des biches, des eerfs et des daims.
Le palais des singes est plus beau que le palais des députés à Berlin. Un gorille, doux comme le savant M. Virchow, caresse de la main la tête blonde des petites filles qui s'approchent des barreaux. Il met les gants qu'on lui jette; il ne lui manque qu'un faux-col, un lorgnon et un chapeau pour ressembler au crevé des trottoirs de Berlin. L'aquarium occupe un bâtiment spécial ; on descend sous terre par un escalier, et en moins d'une minute on se trouve au fond des mers : des poissons étranges circulent autour de vous; des huîtres bâillent comme les auditeurs de M. Richard Wagner, des crabes ouvrent leurs pinces, des polypes s'agitent paresseusement. On entend comme un vague bruit de flots. Et à la sortie du souterrain, une musique entraînante frappe vos oreilles.
Deux à trois cents personnes sont attablées en plein air, devant l'estrade de l'orchestre. Les dames sont en toilette, mais j'ai été frappé de leur simplicité. Si peu de dentelles pour tant de femmes de millionnaires! On dit que le caractère de la population de Hambourg a quelque similitude avec le caractère britannique. Je n'ai cependant remarqué chez les hommes ni la sécheresse ni la froideur des Anglais.
Le Hambourgeois est gai, hospitalier; il tient à jouir de sa richesse, et il se plaît surtout dans le luxe de la table. Nulle part en Allemagne, je le répète, on ne mange mieux qu'à Hambourg; et les Berlinois, qui n'ont pas seulement de formidables appétits politiques, organisent en été, chaque semaine, des trains de plaisir pour venir « faire bombance » à Hambourg.
La colonne de Roland, à Brème.
Les reines dû commerce allemand. — Brème, son histoire. - La caractère brémois. — Brème et Hambourg. — La ville du passé et la ville du présent. — La place du Marché. — L'hôtel de ville. — La colonne de Roland. — Ce qui reste à Brème. — La situation économique et politique du nouvel empire.
Deux villes se partagent la royauté commerciale de l'Allemagne, et ces deux villes, comme deux sœurs qu'unissent des liens étroits, vivent côte à
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côte. Des rives de l'Elbe, Hambourg peut saluer Brème, assise sur les rives du Weser. La même légende recouvre leurs berceaux de son voile d'or, et dès que les deux soeurs sont en état de marcher, elles s'avancent d'un pas égal dans les avenues de l'histoire.
Brème a été d'abord, comme Hambourg, un pauvre village de pêcheurs. Un jour, un saint missionnaire y débarque, prêche l'Évangile, renverse les idoles. Un siècle plus tard, Charlemagne y érige un évêché et y appelle saint Ansgar, l'apôtre du Nord. Des tribus répandues sur les bords du Weser, jusqu'à la mer, accourent aussitôt se mettre sous la protection de la croix et de l'épée. La bourgade grandit rapidement, elle devient ville. Elle s'entoure de fossés, de remparts ; des tourelles se marient aux clochers. •Ce ne sont plus des processions pieuses seules qui sortent de ses murs; une petite armée franchit maintenant ses ponts-levis et tient les pirates à distance. Les bourgeois de Brème commencent à forger à coups d'épée cette clef de l'univers qui doit prendre la place d'honneur dans les armes de la cité.
En 936, l'empereur Othon octroie à l'évêque Adalgus de nombreux privilèges : le droit de battre monnaie, d'établir des péages et d'ouvrir des marchés. Le commerce et l'industrie ont cessé leur premier bégaiement et parlent une langue rapide et correcte. Mais des étrangers ont vu des pièces d'or briller à travers les soupiraux des caves, et il leur a semblé que ces belles captives leur faisaient les yeux doux. De retour chez eux, sur les côtes frisonnes, ils organisent une expédition. Ces nouveaux Argonautes incendient la ville pour s'emparer de la Toison d'or.
Brème ressuscita de ses cendres, comme l'oiseau-fée des contes bleus : son pourpoint de pierre était trop étroit, la jeune cité s'en confectionna un autre, beaucoup plus solide et plus ample. Elle s'y sentit à l'aise pour recommencer ses affaires, et quand le souffle des croisades fit pousser une végétation de soldats sur le sol allemand, elle ne quitta pas ses comptoirs, elle ne fournit pas des hommes, mais de l'or, avec lequel on les achète. Dans les mains de ces industriels et de ces commerçants, l'argent avait une qualité encore inconnue; il se faisait universel, il devenait une puissance, il se dévouait à une idée et s'essayait déjà à soulever le monde. C'est l'or de Brème, c'est l'or de Hambourg, ce sont les dons généreux des villes marchandes qui ont acheté les armes et les vaisseaux des soldats de la croix. Du fond obscur de leurs boutiques, ces banquiers chrétiens lançaient des flottes et des armées au delà des mers.
La noblesse germanique versait sur les champs de bataille les gouttes de son sang; eux y versaient des gouttes d'or.
L'argent du négoce brémois entreprit aussi de pacifiques conquêtes : c'est lui qui envoya des colons sur les bords du golfe de Livonie et de Fin-
lande, pour y jeter les fondements des deux villes de Riga et de Revel, et c'est ainsi que commença l'invasion allemande en Russie.
Les pavillons de ces simples marchands flottaient partout, craints et respectés. Dès leur apparition dans l'histoire, les Brémois montrent le caractère tenace et aventureux des Anglo-Saxons. Mêlés à la guerre de Trente Ans et à celle de Sept Ans, ils se distinguent par leur hardiesse et leur opiniâtreté. La Réforme, qui brisa ses légions contre les portes de Brème, dut se glisser dans la place comme le serpent au nid du vautour.
Le traité de paix de Westphalie éleva la riche cité au rang de ville impériale. Les Suédois l'assiégèrent à deux reprises, les Français s'en emparèrent en 1808; le Congrès de Vienne lui rendit enfin son indépendance, que la Prusse lui a reprise aujourd'hui.
« Les habitants de Hambourg, a dit Henri Heine, sont de bonnes gens et ils mangent bien. Au sujet de la religion, de la politique et de la science, on y trouve une grande diversité d'opinions; mais quant à la table, il règne parmi les Hambourgeois la plus cordiale entente. » Quelle que soit la parenté de Brème et de Hambourg, la maladie nationale des Brémois n'est pas « la perturbation des facultés digestives». Il y a une différence frappante entre le genre de vie et l'aspect des deux villes. Hambourg est une active ouvrière qui chante et qui rit; c'est la Jenny de la romance; Brème est une mijaurée puritaine qui a sa Bible à côté de son livre de caisse; c'est une cousine de lady Tartufe. Les rues de Hambourg sont tapageuses, animées; le soir, mille bruits de musique enveloppent la ville comme d'une atmosphère harmonieuse ; les jardins-brasseries s'illuminent à giorno, on s'imagine êtretrans-, porté au milieu d'une fête vénitienne, au temps de la superbe république. A Brème, la tranquillité est si complète qu'on se croirait dans une petite ville de résidence, comme Garlsruhe ou Weimar. Passé dix heures, quand a sonné le couvre-feu, les rues ont quelque chose de funèbre. C'est en vain que la lune regarde : personne ne rêve sous les allées de tilleuls qu'elle éclaire et le long des ruisseaux qu'elle couvre de paillettes d'argent.
D'où vient ce contraste entre les deux cités sœurs? — D'une cause bien simple : Hambourg est un port ; Brème n'en est pas un. Tandis que Cuxhaven, à l'embouchure de l'Elbe, est resté un village, Bremerhaven, à l'embouchure du Weser, a tout accaparé au passage, et la maison du fils est plus belle, plus spacieuse que celle du père. Là se trouvent maintenant les docks, les magasins, les entrepôts ; là s'est concentrée presque tout entière la vie . commerciale de l'ancienne république marchande ; la Bourse est encore à Brème, mais les affaires sont à Bremerhaven.
Au point de vue politique, il y a aussi une différence tranchée entre le Brémois et le Hambourgeois. Le premier semble prendre son parti de la perte
de ses libertés; il trouve même au casque prussien qui le coiffe une certaine grâce; le second vous parle de son indépendance, de ses privilèges, de son Sénat, comme si tout cela existait encore. Hambourg regimbe de temps en temps sous la poigne de M. de Bismarck; Brème se soumet, et ne voit dans le « grand empire » que le prestige du nom allemand au delà des mers et l'adjonction d'un zéro à ses additions. On ne peut demander beaucoup de patriotisme au sucre, au café, à la cannelle, au tabac et au bois de Campêche ; il est vrai qu'on rencontre bien çà et là, dans l'antique cave de l'hôtel de ville, des bourgeois non moins antiques, qui vous glissent tout bas un timide regret sur les jours passés; mais qu'on se rassure à Berlin, le cas est rare.
Autrefois, toutes les puissances étaient représentées auprès du « trèssage et très-louable Sénat de la république de Brème ». Le titre de citoyen de la ville était particulièrement recherché par ceux qui ne brûlaient pas d'un amour ardent pour la militairomanie prussienne; je crois même que ces honorables marchands avaient ouvert un comptoir spécial de bourgeoisie à prix réduit, et qu'ils en tiraient de fort beaux profits.
L'individualité pittoresque de Brème s'efface en même temps que son individualité politique. Les anciens costumes ont disparu; les vieilles rues s'en vont; partout s'élèvent des hôtels splendides, des constructions sans cachet et sans originalité. En venant de la gare, on croit entrer dans une ville de quakers. C'est propre, mais froid ; bien aligné, mais monotone.
Des jardins, de vertes pelouses, des étangs avec de petits bateaux « qui vont sur l'eau», des flottilles de cygnes blancs et noirs, de canards de Norwége et du Japon, des bosquets d'arbres exotiques remplacent les anciennes fortifications ; et là où veillaient les hommes d'armes, bardés de fer, des bonnes d'enfants veillent sur d'inoffensifs bébés affublés de sabres de bois et de casques de carton à pointe dorée.
La place du Marché a seule conservé comme un reflet lointain des splendeurs éteintes; la cathédrale qui s'y élève remonte aux premiers temps du christianisme. On en attribue la fondation à saint Willibald. Rebâtie au xiie siècle, elle offre un mélange d'architecture romane et gothique qui ne semble pas très-heureux. Le cloître attenant est devenu un entrepôt de vins. Les caveaux de la cathédrale sont célèbres : on y montre des corps aussi bien conservés qu'au Saint-Bernard et qui datent d'un demi-siècle.
Le bijou de la place du Marché est l'hôtel de ville, édifice d'une grâce délicate, véritable floraison de pierre, éclose au souffle joyeux de la Renaissance. Les sept électeurs dans leurs niches que le ciseau d'un Michel-Ange inconnu a ornées de fines dentelles, de pointes capricieuses, de fleurons bizarres, entourent le César allemand, ceint de la couronne de Gharlemagne
et portant, comme lui, la boule du monde dans sa main. Des arcades s'ouvrent gracieusement le long de l'édifice, et les oiseaux viennent nicher dans leur feuillage de marbre. Sur la frise, se dressent des statues allégoriques pleines de mouvement.
L'intérieur de l'hôtel de ville n'est pas moins curieux que l'extérieur. On monte par un large escalier de chêne à la grande salle, où le Sénat de la République tenait ses séances. Cet escalier est encore défendu par une espèce de petite herse de fer, qu'on baissait et qu'on levait à volonté. Les murs sont couverts de peintures de batailles et de peintures bibliques. Salomon, en costume de bourgmestre de Brème, rend son jugement, et un soldat de la Hanse menace de partager de son glaive l'enfant réclamé par les deux mères. On voit également le « portrait » d'une baleine échouée dans le port de Brème, le 9 mai 1669. Des réductions des premiers navires de guerre de la Confédération germanique sont suspendues au plafond. Ce plafond est lui-même une merveille. On y remarque, encadrés dans des médaillons d'or, les empereurs germaniques, depuis Charles le Grand jusqu'à Sigismond. On a placé à une des extrémité de la salle la statue, en marbre de Carrare, du célèbre bourgmestre brémois Schmidt, mort en 1857.
Un touriste qui se respecte ne sort point de l'hôtel de ville sans en visiter les caves et sans boire un verre de vin de 1624, surnommé vin de la Bose ou des Douze Apôtres. Je suppose que ces apôtres-là étaient de gais apôtres, et qu'ils s'occupaient de tout autre chose que de la prédication de l'Évangile.
Les tables s'alignent à perte de vue, sous les sombres arceaux, que la flamme tremblotante d'un bec de gaz éclaire à peine. D'un côté, les grosses futailles, cousines du fameux tonneau de Heidelberg, se tiennent accroupies. Quelques-unes sont décorées comme des autels. La « vue du clos » , peinte à l'huile, sert d'armoirie au tonneau; de petits Bacchus, nus comme des anges du Pérugin, soutiennent ce tableau encadré de pampre et de grappes dorées. On aperçoit vaguement dans la pénombre une cavalcade de tonnes de moindre dimension, sur lesquelles chevauchent des faunes, des satyres et des nymphes en bois sculpté et couleur de chair. Cela ressemble à une légion de diables et de diablesses en goguette.
De l'autre côté, — et cette particularité n'est pas la moins curieuse, — se développe une longue rangée de cabinets particuliers. C'est encore l'enfance de l'art, mais c'est déjà le cabinet particulier, avec son dévergondage et ses mystères.
Les Allemands les appellent des « cabinets de famille», Familien Cabinet. On dirait des wagons de chemins de fer, avec cette différence qu'il n'y a pas de fenêtres, qu'on y brûle de la chandelle, et qu'on s'y enferme au moyen d'une lourde porte de chêne.
Le vin se vend au compte de la municipalité, et il faut avouer qu'il n'y en a pas de meilleur en Allemagne. Avant l'ouverture de la Bourse, les millionnaires de Brème n'ont pas de honte de venir boire au fond de la cave un flacon de Rudesheimer ou de Moselvin. Les jours de marché, il y a musique ; en résonnant sous ces larges voûtes, la trompette et le cor produisent un vacarme à rendre jaloux Richard Wagner.
Le palladium de la ville, la vieille statue de Roland, s'élève aussi sur la place du Marché, témoin historique des gloires et des vicissitudes de la République. Ce Roland, qui n'a aucune parenté avec le Roland de Roncevaux, serait l'image de l'empereur Otto II, le Rouge, qui accorda à la cité naissante une foule de libertés et de privilèges. La statue a dix-huit pieds de haut et représente un jeune guerrier imberbe, harnaché en guerre. Un manteau flotte sur ses épaules; de la main droite, il tient une épée; de la gauche, un bouclier sur lequel on lit une inscription hollandaise. A la fin du siècle dernier, on peignit sur son manteau un lion et un chien qui se disputaient un os, avec cette devise : « Chacun pour soi. » La Prusse a tué aujourd'hui le lion brémois, s'est emparée de l'os ; et ce pauvre palladium fait réellement mal à voir.
En face du Rolandsaeule, s'élèvent la Bourse et le Schutting. Le Schutting est le siège de la Chambre de commerce; ce nom vient de scheten, schiessen, tirer, parce que, dans les grandes occasions, on tirait le canon devant cet édifice. La Bourse de Brème est un chef-d'œuvre d'architecture, comme celle de Hambourg. Ses clochetons gothiques s'élancent dans les airs avec une hardiesse qui rivalise avec celle des spéculateurs audacieux qui l'ont bâtie. Sa construction a coûté 750,000 thalers. Avec cette somme, on élèverait une cathédrale ou plutôt une forteresse. On paye environ un franc pour entrer à la Bourse, et les courtiers en retard sont passibles d'une amende.
— Il y aun an, — me disait le courtier avec lequel je suis entré dans le sanctuaire, — il y a un an déjà que les cinq milliards sont retournés au pays d'où ils venaient. Sous notre ciel brumeux, on dirait que l'or a froid ; il cherche le soleil, il s'enfuit comme s'il était pris de nostalgie. Notre commerce, notre industrie ne peuvent pas lutter avec les produits français. Dans le discours récent que M. de Bismarck a prononcé en faveur de l'augmentation des impots, il s'est appuyé sur un article du Journal des Débats, disant « qu'il était étonnant de voiries Allemands supporter si impatiemment leurs impôts, alors qu'en France on paye, sans murmurer, des impôts beaucoup plus considérables ». M. de Bismarck oublie que si la France paye plus d'impôts, c'est qu'elle est plus riche que l'Allemagne. Rien qu'au point de vue agricole, la production de la France est double et même triple. La France exporte ses vins; l'Allemagne n'exporte rien, à peine quelques canons; elle n'a même
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pas assez de pommes de terre pour se nourrir. La plus grande partie de la Prusse est inculte.
«On reconnaît maintenant qu'une pluie d'or rend les subsistances plus chères, que renchérissement des vivres a pour conséquence une élévation de la main-d'œuvre; et que tous les travaux que l'étranger commandait autrefois chez nous sont perdus parce que les gens ne sont pas assez sots pour n ous payer quatre fois plus ce qu'ils peuvent avoir ailleurs à bon marché. Les Berlinois eux-mêmes s'adressent à des ouvriers français. Les journaux poussent les hauts cris, mais on les laisse crier : ils sont payés pour cela. Vous savez que le prince de Pless, très-riche propriétaire silésien, dont le revenu est évalué à 70,000 thalers, bâtit en ce moment à Berlin, dans la Wilhelmstrasse, à côté de l'hôtel Radziwill, un palais en style renaissance, reproduction exacte de celui du duc de Mouchy, pour la construction duquel il n'emploie que des ouvriers français. lia fait venir de Paris non-seulement les fers, mais toutes les pierres, qui ont été ensuite taillées sur place par des ouvriers français. La grille est une merveille de serrurerie française. Le prince a calculé qu'en faisant construire son palais à Paris, il réaliserait une économie d'un tiers, sans parler du goût qui manque totalement aux architectes berlinois. Un autre riche propriétaire, qui habite la rue de Voss, a suivi cet exemple. Le prince Putbus a également acheté dans les environs de Paris les matériaux de construction du château qu'il bâtit à l'île de Rûgen, dans la mer Baltique. Ces matériaux, malgré les énormes frais de transport, lui reviennent moins cher que s'il les tirait d'Allemagne. Avant la dernière guerre, il y avait à Berlin 200 ouvriers français ; il y en a 2,400 aujourd'hui1. La plupart sont sculpteurs, entrepreneurs, tapissiers, dessinateurs. Les fabricants de tapis berlinois ne veulent plus employer que des ouvriers français. Outre ces ouvriers, il y a encore à Berlin 100 cuisiniers d'origine française. Les uns et les autres gagnent en moyenne de 9 à 20 francs par jour. Ils sont économes et font des épargnes. Tous les samedis soir, ils se réunissent dans la cave de V Eléphant, « Bien mal acquis ne profite pas, disent les moralistes ; et tout semble leur donner raison. Les 250 millions de thalers (à peu près 1 milliard) prélevés sur la contribution de guerre française, ont été si désastreusement placés, que nous voyons aujourd'hui M. Gamphausen, ministre des finances, très-vivement attaqué dans les journaux. Ces fonds ont été mis en actions et obligations sur des lignes de chemins de fer qui sont en- pleine déconfiture, ce qui n'est pas étonnant, car ces chemins de fer sont l'œuvre de Grùnder (lanceurs -d'affaires, flibustiers financiers). On s'entendait avecles ministrespour obtenir
1. Il y avait à Paris, avant la guerre, environ 50,000 Allemands. On assure que ce chiffre est aujourd'hui de beaucoup dépassé.
des concessions, et une partie des fonds de l'État y a passé. On parle beaucoup de la moralité financière de la Prusse dans les gazettes de Berlin ; ah ! monsieur, c'est de l'histoire ancienne ! Voulez-vous des chiffres, pour être édifié? Tenez, voici le tableau comparatif qu'a publié hier la Gazette du Weser, il s'agit de la dépréciation des actions de chemins de fer. » Je pris le journal que me tendait le courtier et je lus :
En 1866. En 1875.'
Actions du Berlin-Anhalt . 222 211
— Berlin-Garlitz . .' : . . . 68 29
— Berlin-Potsdam . ....... 218 69
— Cologne-Minden . . . 148 96
— Magdebourg-Halbcrstadt. . . . 200 40
Quant aux valeurs industrielles et aux institutions financières, la comparaison des cours en 1872 et en 1875 donne le tableau suivant :
31 décembre 31 décembre ■ 1872. ■ 1875.
Association des caisses réunies de Berlin 310 190
Association des banques de Berlin ....'. 161 . 73
Société d'escompte 335 135
Crédit foncier de Prusse 201 96.
Banque centrale pour constructions . . . 239 24
Fabrique d'acier de Bocbum 230 44
Mines de Harpen ■..:.. - - 408 123 .
« Cette énorme dépréciation est non-seulement la ruine de l'Etat, mais encore celle des particuliers, me fit observer le Brémois. Ajoutez à cela que notre fameuse réforme monétaire nous a coûté 40 millions. Les journaux officieux assurent, qu'au 1er janvier 1876, elle sera à peu près complète; je n'en crois rien. A cette date il devrait y avoir en circulation environ 700 millions de marcs en or », soit 17 marcs 1/2 par tête d'habitant, plus 500 millions de marcs en thalers d'argent, 250 millions en vieille monnaie d'argent et 100 millions en petite monnaie de cuivre et de nickel vieille ou ancienne. Cela représentera pour tout l'empire 1 milliard 550,000,000 de marcs, en espèces, sans compter le papier-monnaie. Mais on est bien obligé de convenir que notre étalon d'or est impossible à introduire dans la pratique. Aussi
1. Les nouvelles pièces d'or de 20 marcs (20 fr. 69) portent sur la face le portrait de l'empereur Guillaume avec cette inscription : Wilhelm 1, deutscher Kaiser, Kœnig von Preussen. Et sur le revers, l'aigle allemande et l'aigle des Hobenzollern, avec cette devise : Gott mit uns (Dieu est avec nous). C'était aussi l'inscription qu'on lisait sur les obus qui ont bombardé Strasbourg.
Le port de Bremerhaven.
la Post a- 1- elle exprimé le vœu de voir « les pays de convention latine » (sic), échanger le franc contre le marc allemand ».
« Partout se manifestent des symptômes de lassitude et de mécontentement. La désillusion est générale, et le prestige des victoires de 1870-71 s'efface à vue d'œil.
« Le peuple souffre de la crise économique, industrielle et commerciale; de l'augmentation croissante des impôts et des charges militaires; les catholiques se montrent acharnés dans leur guerre d'opposition, et les nationauxlibéraux commencent enfin à s'apercevoir que ce régime bismarckien est celui du pire absolutisme, et qu'il est l'ennemi déclaré de la liberté. Sans se détraquer encore, les rouages de la machine ne fonctionnent plus si bien, et la série des embarras intérieurs ne fait que de commencer.