‹ Voyage au pays des milliardsChapitre 4 sur 37 · Deuxième édition. Eichstadt, 1872. Librairie Krull · texte numérisé non relu

Deuxième édition. Eichstadt, 1872. Librairie Krull

petite ruelle et je me suis trouvé dans la principale rue de Worms. J'aurais voulu avoir mes poches remplies de bonshommes pour en semer autour de moi : il me semblait que je traversais le Grand-Désert en plein midi. Enfin, après les recherches les plus minutieuses, je parvins à découvrir un naturel du pays. De crainte qu'il ne s'évanouît comme une ombre ou que la présence d'un étranger ne le mît en fuite, je lui tirai de loin de respectueux coups de chapeau. Je le vis un instant hésiter comme un cerf qui a entendu remuer une branche. C'était le seul, l'unique habitant de Worms que j'eusse encore aperçu et j'avoue que je tremblais qu'il ne m'échappât.

— Monsieur, lui dis-je d'une voix insinuante et bien douce, indiquez-moi, s'il vous plaît, le chemin de la synagogue.

Il se colla timidement contre le mur, et, étendant le bras, il me répondit d'une voix à peine perceptible, comme un homme qui a perdu l'habitude de parler : « Tout droit ! » Puis il disparut dans une allée, et une porte noire se referma sur lui comme le couvercle d'un cercueil.

La synagogue de Worms est la plus ancienne et la plus remarquable de l'Allemagne; construite en style byzantin, elle date du onzième siècle. Les colonnes sont ornées de merveilleux chapiteaux ; ses chandeliers à sept branches sont imités de ceux du Temple de Salomon. Les deux lampes d'or suspendues sous ses voûtes brûlent depuis sept siècles en mémoire de deux chrétiens qui se firent tuer pour sauver de la fureur populaire des juifs, qu'on accusait d'avoir mangé des çnfants. On célèbre encore un service funèbre le jour de leur mort. Les pierres tumulaires découvertes dans les cimetières israélites de Bamberg prouvent que déjà 558 ans avant la naissance de Jésus- Christ, il existait une colonie juive à Worms. On croit que les Romains avaient emmené prisonniers des habitants de Jérusalem jusque sur les bords du Rhin. Invités à retourner dans leur pays pour assister aux fêtes de Jérusalem, ils répondirent : « Nous vivons sur une terre sainte ; Worms est pour nous une petite Jérusalem et notre synagogue un petit temple de Salomon. »

Les juifs de Worms ne prirent point part à la mort de Jésus ; ils protestèrent, dit-on, contre la condamnation de l'Homme-Dieu ; en récompense de cette attitude réservée, ils obtinrent une foule de privilèges et de libertés. Un dicton populaire dit : « Juifs de Worms, Juifs débonnaires. »

C'est à Worms que fut fondée la première université juive. Rien de plus curieux que cette salle d'école qu'on vénère maintenant comme une chapelle. Des inscriptions hébraïques se déroulent le long des murs ; le siège du maître est taillé dans la muraille; ses élèves se tenaient à ses pieds. Le célèbre rabbin français, Salomon Raschi, né à Troyes en 1105, enseigna quelques années à Worms.

Tandis que j'examinais la cour de la synagogue, si pittoresque avec ses

bancs de pierre et ses douze œils-de-bœuf, symbolisant les douze tribus, je fus témoin d'une de ces apparitions de conte oriental qui ressemblent à une vision de poëte. Une juive, dans la fleur de ses seize ans, vint se placer comme dans un cadre gothique, sur le seuil d'une vieille porte ogivale. Elle était drapée d'un peignoir blanc; les perles de son collier couvraient de fines gouttes de rosée son sein naissant ; de grandes boucles suspendaient à ses oreilles leur nimbe d'or; un foulard, tissé de neige, serrait son front, à la manière des sphinx. Son nez, long et régulier, descendait sur une bouche éclatante comme une grenade ; ses yeux, noirs et brillants, avaient la douceur de ceux de la gazelle. Je fis un mouvement pour mieux la voir et m'approcher; elle s'évanouit comme une étoile filante. Worms, je vous le répète, est la ville des ombres.

Un évêque batailleur. — Dnel de JMfr KeUler avec M. de Bisrnaiv.k. — Le jubilé du 25 juillet. — Une bénédiction d'ex-dragon.

— Monseigneur l'évêque?

— Sa Grâce Épiscopale dit l'office.

Telle est la réponse que j'obtenais hier, à la porte de Févêché de Mayence, un peu avant midi.

La personne qui me parlait 'était une Gretchen sur le retour, pure de tout contact avec le siècle, une de ces douces servantes ecclésiastiques, fine comme une souris blanche.

La cathédrale, avec son grand clocher travaillé à jour, n'est qu'à quelques pas du palais épiscopal. J'entrai par cette porte de derrière qui s'ouvre au milieu d'un pâté de maisons aux pignons pointus, et qui donne directement accès au chœur. La voix de l'orgue s'engouffrait majestueusement dans la sombre forêt de piliers et d'arceaux gothiques; l'encens répandait autour de moi l'ivresse céleste de son parfum. Je me glissai sans bruit jusqu'à une stalle, et m'agenouillai à côté d'un superbe chanoine teutonique, au menton à triple étage, qui chantait avec un enthousiasme belliqueux et sacré les louanges du Seigneur.

Bientôt j'agrandis le cercle de mon regard et je vis l'autel étincelant de lumières, paré de ses chandeliers d'or, de ses vases de Saxe, de ses reliquaires aux auréoles de pierreries, de ses doubles nappes aux larges dentelles. A droite, assis sous un dais, la mitre fièrement posée sur la tête, se tenait l'archevêque, immobile sous sa chape, entre quatre diacres. Ses longs cils baissés projetaient une ombre noire sur sa figure maigre et osseuse, qu'on dirait sculptée clans le marbre et jaunie par le soleil. Msr Kettler a une de

ces têtes qui font sensation dans les foules. Ce front découvert, ces yeux pétillants comme du salpêtre, ce nez couturé, ces lèvres minces, ce menton carré, tout cela annonce l'énergie, la vigueur, le courage, l'opiniâtreté. On se dit, en le voyant pour la première fois : « C'est un crâne ! »

Si les archevêques portaient encore la barbe, on dirait : « C'est une vieille moustache. »

En vérité, c'est dommage que Mayence ne soit plus la métropole ecclésiastique de la Germanie ; que ses vieilles tours et ses vieux remparts se soient écroulés avec la puissance temporelle de ses princes-archevêques : Mer Kettler eût été si beau à cheval, l'épée au côté, suivi de ses archers et de ses hommes d'armes !

Il est de la race de saint Pierre ; c'est un prêtre-guerrier, un soldat du Christ ; il monte jour et nuit la garde à la porte du jardin des Oliviers et coupe les oreilles de ses adversaires. Il est vrai que ceux-ci ont failli un jour lui couper le nez.

La chose se passa à l'université de Giessen. Sa Grâce Épiscopale était alors un joyeux bursch, un étudiant chevelu, qui connaissait mieux sa rapière que ses Pandectes. Il bataillait un peu comme don Quichotte; à tort et à' travers. Un soir, en sortant de la brasserie, un robuste gars brandebourgeois, qui prenait des leçons de politesse de son chien, lui jeta le gant. Ce gros gars était le futur chancelier de l'empire, Otto de Bismarck, déjà grand chercheur de querelles devant Dieu et devant les hommes. Le duel eut lieu dans une remise. Kettler eut le nez emporté ; on dut lui en trouver un autre dans le bras. De là, disent les Prussiens, sa haine implacable contre le nouvel empire. .'■.''.' ...

Depuis 1874, il a déjà jeté vingt-deux brochures contre les fenêtres de l'édifice impérial.

C'est lui qui, le premier, au moindre signe d'alarme, crie : « Sus à la Prusse î » Il y a quelques jours, il développait; au Congrès de Fribourg, le programme des catholiques allemands; c'est une proclamation de guerre à mort, sans merci. Le chancelier n'a plus qu'à choisir; il faut vaincre ou mourir. Sa Grâce ne connaît qu'un chemin : celui qui va droit et ouvertement au but. Il a le caractère trop haut pour descendre dans les bas-fonds : il combat au grand soleil, — comme les aigles. Et on l'acclame, parce qu'il est l'expression d'un sentiment et d'une souffrance : du sentiment de la dignité humaine foulée aux pieds par la Prusse despotique ; de la souffrance de l'Église persécutée par des lois iniques.

Son talent d'écrivain est plus mâle et plus âpre que celui de Msr Dupanloup. Orateur, tantôt il bondit comme le lion, tantôt il s'apaise comme un agneau. La Prusse n'a pas encore osé le traquer dans son antre, ni détruire

Un maréchal-ferrant, à Mayence.

les pieux asiles — nids chauds et doux .— qu'il a construits à une foule de congrégations de femmes.

C'est le plus grand fondateur de couvents de la chrétienté. Il a ouvert l'Asile de Marie, à Neustadt ; il a créé les établissements religieux du Bon-Pasteur, de Saint-François, du Saint-Sépulcre, de Saint-Michel et de Saint- Raphaël, de Sainte-Elisabeth. Cette milice sacrée a accompli des prodiges sous ses ordres et refoulé sur toute la ligne l'esprit du mal.

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Tant d'activité, toute cette accumulation de bonnes œuvres ont fait un piédestal à Mgr Kettler. Il n'y a pas de prélat plus vénéré. L'Allemagne entière a fêté solennellement son jubilé le 25 juillet dernier ; vingt-cinq villes lui ont envoyé des députations ; celle de Berlin, où Sa Grâce a été curé, avait à sa tête M. de Kehler, député au Parlement et conseiller de légation. Les évêques de Spire, d'Eichstadt, de Strasbourg, des délégués du diocèse de Fribourg, quatre prêtres des diocèses de Bâle et de Saint-Gall sont venus lui apporter les félicitations de leurs fidèles; et les dames de Mayence ont déroulé à ses pieds un splendide tapis brodé de leurs mains et destiné à l'autel de la Vierge.

Un imprimeur delà ville de Guttenberg aréuni en un petit volume richement relié des poésies de circonstance, dédiées au prélat. Des hommes et des femmes de Hopsen, en Westphalie, lui ont apporté une crosse épiscopale et ont pleuré d'attendrissement à la vue de leur ancien pasteur. Enfin les catholiques mayençois ont envoyé à leur archevêque une adresse qui se terminait par ces mots : « Au milieu des orages déchaînés autour de nous, nous resterons inébranlablement attachés à la foi catholique, dans laquelle nos pères ont vécu et sont morts : dans la joie comme dans la souffrance, dans les jours heureux comme dans les jours tristes, nous écouterons toujours votre voix, nous en faisons le serment en ce moment solennel. »

Les maisons de la ville furent pavoisées, et dans un banquet, qui réunit les quatre cents notabilités catholiques accourues à Mayence, le député Windthorst, chef de la fraction du centre, porta un toast à l'archevêque batailleur. »

« Si je n'étais prêtre, je serais journaliste, » disait un jour Mgr Kettler à un représentant de la presse. La plumé, pour ce prélat qui porte la mitre comme un casque, c'est une épée.

M. le baron de Kettler, j'oubliais de le dire, a été un très-remarquable officier de cavalerie. Il galopait depuis deux ou trois ans sur la route de Damas, lorsqu'il fut renversé comme saint Paul et vaincu par la grâce. Il a ramené à la caserne le cheval écloppé de l'incrédulité et s'est acheminé à pied vers la bergerie du Bon Pasteur.

Mais sa tournure, son attitude, toute sa personne ont gardé quelque chose de la cuirasse — ce moule de fer qu'il a brisé pour entrer dans la soutane.

Quand il monte en chaire, on dirait qu'il monte en selle ; et chez lui, les armes spirituelles sont meurtrières comme les fusils Mauser.

Il n'y a pas longtemps, il reçut une députation de jeunes gens qui lui demandaient sa bénédiction.

Au moment où il levait le bras, en prononçant les paroles sacramentelles,

une grosse voix cria du fond de la salle, sur un ton de commandement militaire parfait :

« Cavaliers, sabrez à gauche, sabrez à droite ! »

L'archevêque, sans sourciller, sabra sa bénédiction, — puis il éclata de rire.

La citadelle de Mayence. — Le soldat dans l'armée prussienne. — La tour rie Drusus. — Mayence au début de la guerre. — M. de Bismarck à Mayence. — Rlayençois et Français.

Hier, par ce pâle soleil d'automne des bords du Rhin, je suis monté à la citadelle. L'ascension n'est pas pénible : une chaussée large et profonde est creusée dans les flancs de la petite montagne sur laquelle la gigantesque bastille est posée comme une selle. C'est, au demeurant, une citadelle toute moderne, qui n'a rien de théâtral, et qui, de loin, semble assez bonne fille. Elle a laissé de côté l'appareil formidable des hautes murailles à poivrières, des tours sombres et dentelées, des beffrois lugubres qui cadraient cependant si bien avec l'aspect gothique de la ville qu'elle défend.

— Vous allez à la citadelle ? Ah ! monsieur, ne faites pas cela, m'a dit mon maître d'hôtel avec un visage consterné. Les autorités allemandes voient maintenant des espions partout, jusque dans les plusinoffensifs promeneurs ; on m'a arrêté l'autre jour des touristes anglais, et j'ai dû envoyer six bouteilles de cliquot pour racheter leur liberté. Pensez un peu quel tort cela aurait fait à ma réputation! On aurait dit que je dénonce moi-même les voyageurs étrangers qui descendent chez moi. Et tenez, pas plus tard que la semaine dernière, on a « pincé » un monsieur qui avait pris des dessins et des croquis dans le creux de sa main. Les journaux ont raconté l'affaire et annoncé que c'était un espion français. C'était, en réalité, un officier russe.

Je n'ai pas écouté ces charitables avertissements et c'est sans la plus petite difficulté que je suis entré dans la place. Mon air peu martial a sans doute inspiré confiance. On m'a donné un jeune caporal pour m'accompa-

gner ou plutôt pour me garder, et j'avoue que ce que j'ai vu ne mettra jamais en péi il la garnison de Maycnce. Depuis que cette ville est forteresse impériale, ce n'est pas à la citadelle qu'on a travaillé, mais tout autour, dans un périmètre de plusieurs lieues. Les fortifications de Mayence ont pris presque autant d'extension que celles de Metz et de Strasbourg ; elles s'étendent sur les deux rives du Rhin, les îles de Peters-Au et Ingelheimer-Au, et sur la rive gauche duMein. C'est avec Cologne, Coblenz, Germersheim, Uasladt, la seconde ligne de défense de l'Allemagne du Sud '. En 1870, on comptait

En wagon.

à Mayence huit forts à 600 mètres des fortifications et dix forts à 1,400 mètres.

Mon guide, m'ayant conduit sur une petite éminence, me montra, à une

1. La première ligne est formée par Metz, Diedenliofen, Sarrelouis, Bitche, Strasbourg, Neubrisach. L'Allemagne est pour ainsi dire aujourd'hui entourée d'un cordon de forteresses. A l'est, il y a Kœnigsberg, Boyen ou Lœtzen, Graudenz, Thorn, Posen, Glogau ; sur la frontière, du côté de l'Autriche : Kosel, Neisse, Glatz, Kœnigstein; sur les bords de la mer Baltique, Mernel, Pillau (Kœnigsberg), Danzig, Kolberg, Stettin, Swinemùnde, Stralsund, Friedrichsort, Kiel Sonderburg-Duppel ; sur les bords de la mer du Nord : Wilhelmshaven, Cuxhaven et Geestemûnde.; à l'est de l'Elbe : Kustrin et Spandau; sur l'Elbe : Torgau, Wittenberg, Magdebourg ; entre l'Elbe et le Rhin : Erfurth, Minden; sur le Danube : Ulm et Neu-Ulm, Ingolstadt; enfin Phalsbourg, les petites forteresses des Vosges, et Landau. Environ cinquante places fortes 1

dManoe à peine perceptible à l'œil, une quantité de taches blanches.

— Qu'est-ce ? lui dis-je.

— Ce sont les nouveaux forts, construits depuis quatre ans.

— Combien y en a-t-il ?

— Oh ! il y en a beaucoup ; cle ce côté (c'est le côté de la Franco), nous sommes bien gardes. Les Français ne feront jamais la folie de nous attaquer par là ; ils tomberont sur nous par la Belgique ou par la Suisse ; aussi occuperons-nous ces deux pays au premier signal. Ce ne sont pas les soldats qui nous manquent ; si vous avez lu Y Annuaire de l 'armée pour 1875, vous aurez vu que les forces de l'armée allemande sont de 1 million 324,940 hommes avec 97,000 chevaux et 2,740 canons. Le Lansturm ajoutera à ce chiffre un modeste supplément de 300,000 combattants. Derrière un pareil rempart de poitrines et de canons, l'Allemagne peut dormir tranquille.

— Vous êtes conscrit de cette année ?

— Oui, monsieur.

— On vous fait beaucoup travailler ?

— C'est effrayant (schrecklich). Nous n'avons pas même le temps de' souffler. Toujours à l'exercice, toujours des marches, toujours des manoeuvres ! On n'est plus des hommes, mais des machines. Pendant les chaleurs excessives du mois dernier, nous avons perdu une demi-douzaine de camarades; nos chefs, dans leur inexorable rigueur, s'inquiètent bien de ça ! La vie d'un homme, ça ne compte plus ; c'est une feuille qui se détache du grand arbre, un grain de sable emporté par le vent ! Vous avez certainement lu dans les journaux ce qui est arrivé à Francfort : deux soldats sont tombés raides morts, la semaine dernière, au milieu d'une marche en plein soleil. Et en Posnanie : les soldats du 58° régiment s'étaient rendus de Graustadt au village d'Altkranz ; ils étaient partis à sept heures du matin et avaient marché toute la journée par une chaleur de 20 degrés à l'ombre.

« On les fit entrer à Graustadt, tambour battant et aux sons joyeux du fifre, alors que six déjà étaient morts d'insolation et que cinquante étaient étendus sur les bords de la route, en proie à des crampes nerveuses. Nous ne faisons jamais de marches, même au plus fort des chaleurs, sans porter notre manteau roulé sur notre sac, qui contient des pierres. Il est vrai que nous cherchons autant que possible des pierres poreuses...

— Et l'on n'adresse pas de plaintes à Berlin contre ces cruels traitements ?

— Non, monsieur, ce n'est pas la faute des chefs, c'est la faute du système. Nos chefs sont soumis aux mêmes épreuves et travaillent encore plus que nous. J'entendais hier le général dire à notre capitaine, au milieu de la manœuvre : « En rentrant, vous me ferez un rapport sur la batail'e de

Wittstock ». Nous étions sur pied depuis cinq heures du matin. A six heures du soir, nous étions de retour à la citadelle, et il a fallu que notre capitaine improvisât son rapport en deux heures, la conférence des officiers ayant lieu à huit heures.

Tout en causant, nous étions parvenus jusqu'au pied de l'Eigelsberg, vieille tour à moitié en ruines, élevée à la mémoire de Drusus, au milieu du castrum romain sur l'emplacement duquel on a construit la citadelle. Drusus, fondateur de Mayence, mourut à quelques pas d'ici, en tombant de cheval. Sa fin prochaine lui avait été prédite sur les bords de l'Elbe par une prophôtesse germanique d'une taille colossale, dit la légende, les cheveux au vent, et vêtue d'une longue tunique noire. Drusus, effrayé, rebroussa chemin et trouva la mort en rentrant à Mayence.

La porte de la tour était ouverte ; le caporal alluma une chandelle qu'il prit sur l'escalier. Nous montâmes jusqu'au sommet pour jouir du panorama de la ville et du Rhin. Le coup d'œil est splendide; et comme on oublie vite, là-haut, qu'on a autour de soi des bastions, des remparts, des fossés, des entassements de canons et des pyramides d'obus ! On ne voit que la ville avec ses clochers rouges, brodés à jour comme de la dentelle, ses toits d'ardoise qui ressemblent à des ailes de héron, ses girouettes étincelantes, ses jolis pignons pointus, ses vieilles tours guerrières transformées en greniers, ses ornements gothiques qui mettent une couronne de feuillage et de fruits sculptés au faîte hardi de ses édifices. Devant Mayence, le Rhin a la majesté d'un lac. On dirait qu'il agrandit son miroir pour refléter l'image de la ville entière. A l'horizon, des montagnes vaporeuses ressemblent à des applications de batiste sur le satin bleu du ciel.

Mon guide m'explique la ville.

■ — Cette maison massive et solide, me dit-il en m'indiquant la route du Rhin, c'est l'ancienne maison de l'Ordre Teutonique, le palais du grand-duc de Hesse actuel; l'empereur Guillaume y avait établi son quartier général au début de la guerre de 1870. Le 2 août, il adressa de cette maison sa proclamation à l'armée : « Je prends aujourd'hui le commandement de toutes nos « armées et m'engage avec confiance dans une lutte que jadis nos pères, en « pareille situation, soutinrent glorieusement. »

« Il fallait voir Mayence à cette époque : quel mouvement, quelle émotion, quel tohu-bohu! Jour et nuit arrivaient des trains avec plus de quatre cents wagons ; dix lignes ferrées dans l'Allemagne du Nord et trois dans l'Allemagne du Sud étaient spécialement affectées au transport des troupes.

« L'Allemagne commença déjà à mobiliser le 8 juillet, bien que l'ordre de mobilisation ne fût officiellement annoncé que le 15. Il y avait jusqu'à dix-huit trains par jour qui transportaient chacun, soit un bataillon d'infan-

terie, soit un demi-escadron de cavalerie ou une batterie de canons. Il fallut quatre-vingt-dix à cent trains pour un corps d'armée. Vous savez que l'armée allemande se composait de treize corps, ce qui faisait à peu près 450,000 hommes avec 1,240 pièces d'artillerie, échelonnés sur un parcours de 150 kilomètres, avec des troupes de réserve derrière Mayence. L'armée française n'était composée que de huit corps incomplets, — 240,000 hommes environ, avec 1,000 pièces de canon, échelonnés sur un front de 360 kilomètres, avec des réserves plus près de Paris que du Rhin.

— Aussi la victoire a-t-elle été facile?

— Pas tant que ça, monsieur. Les Français se sont crânement battus à Sarrebruck, à Wœrth et à Wissembourg. Et, s'ils étaient tombés sur nous, — on dit que l'empereur en avait conçu le projet, — immédiatement après la déclaration de guerre, ils auraient entravé le plan de M. de Moltke, lequel était de prendre l'offensive. Les trois armées allemandes se tenaient sur la Sarre et la Lauter, assez rapprochées pour se soutenir mutuellement et pour pouvoir écraser l'ennemi sous des forces supérieures. Trente mille soldats français, lancés à temps, auraient suffi pour prendre Mayence et Francfort, détruire les voies ferrées et semer la terreur dans le Sud. J'ai entendu répéter cela souvent par nos officiers. Mayence, dont la plupart des bastions tombaient en ruines, n'aurait pas résisté vingt-quatre heures. Avec quelle hâte on établit des ponts de bateaux pour les premières troupes ! Bientôt toutes les rues, toutes les places furent pleines de soldats. On se demandait d'où pouvaient sortir tant de gens.

« M. de Bismarck et M. de Moltke arrivèrent à leur tour. En les voyant, on se disait non sans une certaine anxiété : « La danse va commencer. » (Es wird lord gehen.) » Le chancelier se logea dans la maison de M. Kuferberg, fabricant de vins mousseux. Ça se comprend, il aime tant le Champagne ! M. de Moltke ordonna aussitôt des travaux considérables autour de Mayence ; on abattit les arbres qui pouvaient gêner le feu des forts, on réquisitionna tous les chevaux et les charrettes des environs. Les fossés de la citadelle avaient été convertis en magasins de provisions : il y avait là des centaines de bœufs, des troupeaux de mouton... On eût dit une exposition de bétail...

— Où se trouvent ces immenses magasins de provisions qui ont été construits l'année dernière?

— Là-bas, répondit le jeune caporal en me montrant un grand bâtiment aussi long qu'une rue; il y a aussi des caves sous la citadelle. Avec les conserves de viandes et les saucisses aux pois qui sont entassées dans ces magasins, on peut nourrir pendant trois mois dix-huit corps d'armée. Des traités sont également passés avec tous les marchands de bétail du pays, qui doivent, sous peine d'amendes très-élevées, toujours être prêts.

Les bords du Rhin, à Mayence.

J'ai vainement cherché du regard deux édifices qui étaient jadis, avec la cathédrale, la gloire de Mayence : la Martinsburg, résidence féodale des archevêques, et l'hôtel des Marchands.

Ces deux anciens monuments, qui portaient sur leur façade l'histoire de la belliqueuse cité, ont été rasés « pour cause d'utilité publique ». On a in-

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ciemnisé les Mayençois de cette perte en leur construisant des casernes; j'en ai compté huit nouvelles. Avant 1866, les casernes blanches appartenaient à l'Autriche et les casernes rouges à la Prusse.

Un roulement de tambours retentit sur l'esplanade.

— Je suis obligé de rentrer au quartier, me dit le caporal.

Nous redescendîmes, et je sortis aussi facilement que j'étais entré.

Les quatre bastions qui défendent l'Eigelstein s'appellent Germanicus, Drusus, Tacite et Alarme. Au quinzième siècle, on avait placé sur celte haute tour un immense gland doré, de sorte que, quand le soleil se couchait, il y avait sur toute la ville de beaux reflets d'or. De là le nom de « Mayence la Dorée». On le lui donne encore aujourd'hui, mais plutôt à cause de la couleur chaude de son vin. Les chanoines de Mayence — au bon temps — disaient de ce vin doré : « Il y en a trop pour célébrer la messe et pas assez pour faire tourner les moulins : ergo bibamus!)) Aujourd'hui, ils n'ont plus guère de vin dans leurs caves et ils sont réduits à une assez maigre pitance.

La Chambre hessoise a emboîté le pas de M. de Bismarck dans la guerre religieuse, et a voté des lois constitutionnelles qui ne peuvent rien laisser à désirer à Berlin. Le séminaire, que dirige M. le chanoine Moufang, un des esprits les plus élevés du clergé rhénan, est sur le point d'être fermé. Mais la persécution n'a fait que raffermir l'attachement des Mayençois pour leur religion. Demandez-leur comment ils viennent de fêter la Saint-Sedan : ils vous répondront d'une voix vaillante : « Notre archevêque nous a dit que cette fête est une fête anti-religieuse, anti-catholique, et qu'il ne fallait point nous y associer; nous lui avons obéi. L'année dernière, plusieurs d'entre nous ont arboré des drapeaux noirs, en signe de deuil : d'autres ont affiché à leurs fenêtres la quittance de leurs contributions; cette année, la Saint-Sedan a passé inaperçue ; personne n'a osé parler de la « glorieuse fête » au conseil municipal, et les musiciens armés qui avaient voulu, il y a un an, monter sur la plate-forme de la cathédrale pour jouer l'hymne impérial se sont souvenus des bosses qu'ils ont rapportées de leur tentative. »

Depuis que la pluie des milliards n'a fait pousser que des forteresses et des impôts sur le sol allemand, les Mayençois ne montrent plus une hostilité aussi ouverte contre la France. Un Parisien peut même s'égarer le soir dans ce labyrinthe de petites rues qui avoisinent les quais et demander son chemin sans qu'on lui réponde avec un bâton. Mayence s'est presque francisé au contact de nos soldats. Musset parlait des Mayençoises lorsqu'il disait aux Allemands :

Si vous oubliez votre histoire,

Vos jeunes filles sûrement,

Ont mieux gardé notre mémoire.

Dans les familles, on se vante d'avoir eu un grand-père qui a servi Napoléon, et l'on vous montre comme une précieuse relique la médaille de Sainte- Hélène. Il n'y a nulle part autant de ces médailles qu'à Mayence.

Un écrivain allemand, très-allemand, Julius Weber, écrivait de Mayence en 1830 : « Mayence n'est plus le vieux Mayence; mais on ne peut pas en vouloir à ses habitants qu'ils aient préféré rester Français ; il est surprenant comme la langue française s'est répandue dans la bourgeoisie. »

Lorsque Custine se présenta devant Mayence, le général Gymnisch déclara qu'il ne livrerait la forteresse que « quand son mouchoir brûlerait dans sa poche ' ». Le soir même, Custine entra dans la ville. On courut en donner la nouvelle au général Gymnisch, — qui déclara n'avoir pas de mouchoir.

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