‹ Voyage au pays des milliardsChapitre 5 sur 37 · Historique · texte numérisé non relu

Historique

Le Jardin des Palmiers. — Les Francfortoises. — Mon ami Cosmos Klein. — Quelques types allemands. — Le tour du Palmengarten. — Le tir. — Le lac. — Le labyrinthe. — Musique et choucroute mêlées.

J'ai passé l'après-midi et la soirée d'hier au Jardin des Palmiers ; c'est la merveille de Francfort, quelque chose d'aussi beau que la Wilhelma de Stuttgard, quelque chose de plus curieux que le théâtre de Wagner à Bayreuth et que l'occiput de M. de Bismarck, orné de ses trois cheveux. On arrive de Russie, d'Angleterre, d'Amérique pour le voir; on y vient même de Berlin. Figurez-vous un parc immense où l'argent a fait plus de miracles que saint Kilian et saint Florentin, une vraie terre promise aux portes de Francfort l'hébraïque, un pays merveilleux où la baguette dorée des Moïse modernes a fait surgir des jets d'eau de perles, où elle a transporté des montagnes avec leurs chalets, leurs torrents et leurs sapinières, planté des palmiers et transformé en parterres de fleurs réelles les parterres des tapis de Smyrne, d'Inde et de Turquie. Quand on entre, on se demande si l'on n'est pas le jouet d'un rêve ou d'une vision; on resterait sans doute plus longtemps sous le charme si l'on n'entendait pas de tous côtés broyer des cailloux, c'est-àdire parler allemand. Il faudrait à ce paysage harmonieux un harmonieux idiome, la langue que parlaient les dieux lorsque, sous des déguisements d'opéra-comique, ils descendaient sur la terre pour séduire les faibles mortelles, qui ne demandaient pas mieux que d'être séduites. Celles qui se promènent en grands falbalas dans ces allées embaumées, sur les bords de ces petits lacs brillants comme des pierres précieuses, n'ont pas l'air de regretter beaucoup le temps des métamorphoses mythologiques. Le cygne de Léda porte aujourd'hui des moustaches et vole à la Bourse ; il n'y a que Danaé qui continue à tenir sa fenêtre ouverte aux louis d'or de Jupiter.

Si les dieux n'avaient pas été sitôt expropriés de l'Olympe, les mœurs de la vertueuse Allemagne seraient depuis longtemps tombées au niveau de la décadence latine ; il y aurait eu une descente générale sur les bords du Mein, et Actéon et Jupiter auraient donné par là une nouvelle preuve de leur bon goût, car de toutes les descendantes de Thusnelda, épouse d'Hermann le Cornu, je n'en connais pas qui aient autant de grâce et de séduction que les citoyennes de Francfort. Rubens aurait trouvé chez elles en gros et en détail ses nymphes et ses néréides du Gouvernement du Rhin. Elles sont nonchalantes et vives, langoureuses et turbulentes ; elles ont un port de déesses et des airs de bayadères ; leur chair est pétrie d'ambroisie et de nectar et leur chevelure noire ou blonde descend en cascade parfumée sur le marbre de leurs épaules. Il faut les voir, par un beau coucher de soleil, traîner dans ce jardin magique les flots de leurs robes de satin et de velours ! On se croirait à la cour de Cléopâtre, ou sur les terrasses du palais de Sémiramis.

Assis sous le péristyle du restaurant, grandiose construction en style italien, je regardais, comme dans une féerie, toutes ces belles femmes à la taille svelte et bien prise défiler autour du jet d'eau et au milieu des parterres, en jouant coquettement de l'éventail. Des papillons voltigeaient autour d'elles, indécis s'ils allaient s'arrêter sur ces fleurs vivantes ; et les azalées, les narcisses, les roses du Bengale semblaient pâlir de jalousie. Les sons d'une musique entraînante remplirent tout à coup les airs, partant d'un kiosque voisin ; je me demandais sérieusement si Offenbach n'avait pas transporté son orchestre et sa troupe dans le pays de la bière, lorsque, brusquement, je fus tiré de mes réflexions par une lourde patte d'Allemand qui s'appesantit sur mon épaule.

— Vous ici ! me dit en même temps une grosse voix ; un journaliste parisien en Allemagne, au moment où l'on arrête tous les journalistes germains, et même les simples particuliers ! C'est bien de l'audace. Vous ne lisez donc pas les journaux, vous ne savez pas ce qui se passe dans l'empire des bonnes mœurs et de la crainte de Dieu ? La rédaction de la Gazette de Francfort est tout entière sous les verrous, et ce journal, rédigé aujourd'hui par Guido Weiss, venu exprès de Berlin, annonçait ce matin qu'il n'y avait eu hier que « quinze arrestations dans la ville libre de Francfort » ! Maintenant, quand on prononce le nom de M. de Bismarck, il faut se découvrir comme les prédicateurs au nom de Dieu, sans quoi l'on est flanqué en prison. C'est une mise en action moderne, revue et augmentée, de l'histoire de Gessler, bailli de l'Empire. Tenez, il y a huit jours, à cette table là-bas, près de la colonne, un jeune commis d'une maison de banque s'était assoupi sous l'influence de libations trop copieuses. L'image redoutée du chancelier vint troubler son sommeil, et il s'écria tout haut enlevant le bras : « Bismarck, laisse-moi tran-

quille, va-t'en ! » Un Prussien entendit ce propos séditieux, fit un rapport, et le lendemain le jeune homme était arrêté. Il jura qu'il ne se souvenait pas d'avoir vu M. de Bismarck, même sous la forme d'un spectre ; mais tout cela ne servit de rien, il est encore en prison. Personne n'est plus sûr de rentrer chez soi le soir, et vous venez, malheureux, vous mettre de gaieté de cœur dans la gueule du loup !

C'était mon ami Cosmos Klein qui me débitait cette harangue. Nous avons été étudiants ensemble à l'université de Tubingue, et je calmais les émotions de son pauvre chien lorsque, le tenant par la queue, il l'avait rapporté de la brasserie au logis.

Cosmos Klein, après avoir étudié l'hébreu et la philosophie de M. Kant, s'est fait fabricant d'eau-de-vie de pommes de terre.

Je le rassurai de mon mieux sur ma personne ; je lui dis que j'étais sur mes gardes, et que je ne croyais pas qu'on arrêtât" jamais un voyageur paisible, qui a l'habitude de ne pas oublier de payer son hôtel. Bientôt la conversation prit un autre tour et je lui demandai comment allaient les affaires.

— En général, d'une manière déplorable, me répondit-il. Les milliards destinés à nous enrichir nous ont ruinés ; nous avons deux fois plus d'impôts qu'avant la guerre et il est question de les augmenter. Il faut trouver 60 millions de plus pour le budget de la guerre et une vingtaine pour celui de la marine. On va imposer le tabac, la bière, le pétrole, les opérations de Bourse. Passe pour les opérations de Bourse et le pétrole, bien qu'il soit indigne d'un gouvernement éclairé de marchander la lumière ; mais la bière, le tabac, surtout la bière ! il y aura des bierkraval (émeutes de bière) : le prix de la bière a toujours été chez nous le baromètre de la tranquillité publique. Il y a deux ans, le sang a déjà coulé dans une de nos rues ; il y a eu une quarantaine de têtes cassées, à la suite d'une augmentation d'un kreutzer sur le litre de bière. Que sera-ce quand l'ouvrier devra se retrancher une chope le matin et deux chopes le soir? Ces impôts projetés viennent de donner lieu à des meetings dont Berlin ferait bien de tenir compte. Quant à moi, je ne me plains pas : depuis qu'ils ont été en France, les Allemands ont toujours soif, et si le débit de la bière diminue, celui de l'eau-devie augmentera. C'est ce qui est déjà arrivé dans l'Allemagne du Nord, où la moyenne de la consommation est de 5 litres 7 centilitres parhabi tant, tandis qu'en France elle n'est que de 2 litres 54centilitres1. Aussi vais-je agran-

1. « J'ai entendu des gens qui attribuent, en partie du moins, cette recrudescence de crimes et de brutalité à l'abus des spiritueux, dit le correspondant- berlinois de la Gazette de France à la date du 18 novembre 1875, en parlant de la statistique criminelle. Il résulte d'un rapport publié récemment qu'en 1874 on a fabriqué, dans toute l'étendue de l'empire allemand, 4,108,389 hectolitres d'eau-de-vie à 50 OiO, contre 3,797,819 hecto-

dir mes fabriques et me marier. Ma fiancée est ici avec son père ; nous sommes installés dans un kiosque du jardin avec quelques connaissances ; voulez-vous que je vous présente ?

— Volontiers, mais sous un pseudonyme.

— Sous celui de l'empereur, lorsqu'il se sauva de Berlin en 1848 ! Nous descendîmes le large perron du restaurant, et prenant une allée à

gauche nous nous dirigeâmes vers un pavillon turc, d'où s'échappaient des rires joyeux. Cinq ou six personnes y buvaient du café en mangeant de la tarte et des confitures.

— J'ai l'honneur, dit mon ami, qui s'arrêta sur le seuil en me poussant devant lui, j'ai l'honneur de vous présenter le bien né (wohlgeboren) M. Justus Lehmann.'

Les dames s'inclinèrent ; les messieurs firent semblant de se remuer sur leur chaise.

On m'offrit une place, et mon ami, continuant la présentation, me dit :

— Voici ma fiancée, Véronika; son père, M. le conseiller des sels {Salzrath) von Knœdel, d'Ingolstadt ; ma cousine, madame Balbina ; son amie, mademoiselle Cléophéa, poëte du théâtre grand-ducal deX..., et M. le docteur Ésaïas Pimpernuss, privat-docent de musique instrumentale à l'université de Heidelberg.

Mademoiselle Véronika est blonde comme un petit mouton, — un de ces anges de petits moutons comme les religieuses en mettent dans la crèche de leur couvent, à Noël. C'est l'innocence dans sa fleur, la jeune fille éclose au soleil du printemps de l'amour. Une vierge de Holbein n'est pas plus chaste. On rencontre encore, par-ci par-là, comme des plantes dont l'espèce se perd, de ces exemplaires rarissimes de l'ancienne pureté allemande. Son père, à la tête emmanchée d'un long col, avait l'air d'une vieille girafe à côté de cette gazelle. Madame Balbina est le type de l'Allemande de quarante ans ; sa poitrine barrerait le passage à un escadron de cavalerie ; elle a enrichi l'armée allemande de plusieurs soldats et elle attend le retour de son mari, qui est en Amérique, pour renforcer encore les rangs des ennemis de la France. Mademoiselle Cléophéa, également sur la voie du retour, ressemble, avec son profil maigre et son nez orné d'un lorgnon, à la lune à son second quartier.

litres en 1873 et 3,442,270 en 1872. La consommation, par tête d'habitant, a suivi, pendant ces trois années, la progression suivante : 11,2, 12,3 et 13,3 litres. Le produit de l'impôt sur les eaux-de-vie, en 1874, a été d'environ 18 millions de tlialers, soît environ 2 fr. 18 c. par tête d'habitant. Les matières employées pour produire ces eaux-de-vie, d'un effet détestable sur la santé publique, sont 25 millions et demi d'hectolitres de pommes de terre, 5,200,000 hectolitres de blé, 1,128,334 hectolitres de mélasse et 863,000 hectolitres d'autres matières, innommables ou innommées. »

Ses yeux verdâtres scintillent comme des vers luisants. Son corps grêle est enfermé dans une robe montante comme un parapluie dans son fourreau ; elle porte une photographie montée en broche, des bagues à chaque doigt, et un bracelet, d'une forme toute particulière, rivé au poignet. Elle le montre, puis le cache avec un jeu plein de coquetterie : on voit que sa pensée, comme un vieux serin déplumé, se perche souvent sur cet anneau de métal. M. le docteur Ésaïas Pimpernuss est un savant recouvert d'une toison de cheveux bouclés; ses joues, gonflées comme de petits ballons rouges, ont toujours l'air déjouer de la trompette. Il est guilleret, le docteur, et taquine mademoiselle Gléophéa, qui reste digne, comme il convient à une Muse de Son Altesse Sérénissime.

Cependant quelques mots échappés à M. Pimpernuss feraient supposer qu'à la cour grand-ducale de X... on est loin d'être grave, et que ce bracelet rivé au poignet de mademoiselle Gléophéa est un symbole du serpent tentateur qui perdit Eve, notre mère étourdie. M. Pimpernuss laisse entendre que cet anneau est un collier comme en portent seules celles qui sont ou qui ont été à la chaîne.

Le docteur serait peut-être entré dans des détails plus précis, si M. le conseiller des sels le lui avait permis ; mais celui-ci se leva d'assez méchante humeur, et nous annonça que, pour son compte, il allait visiter le jardin avant qu'il ne fît nuit.

Toute la société l'imita.

Nous allons d'abord à l'Exposition de peinture. On y voit deux tableaux de bataille, mais M. Pimpernuss les écrasa dé son mépris, parce que l'artiste avait oublié de mettre des trompettes. En somme, cette exposition n'est qu'une boutique de toiles peintes ; les tableaux sont fabriqués à la pièce et remplacent ici l'industrie des sculptures helvétiques.

A côté du kiosque de l'Exposition se trouve un tir au pistolet et à la carabine. Mademoiselle Cléophéa, sur les instances du docteur, prit un pistolet et cassa une tête de pipe ; madame Balbinà, ne voulant pas laisser suspecter son patriotisme, visa un zouave au cœur, mais j'eus la satisfaction de la voir loger son grain de plomb dans la toiture de la baraque. C'est dans ces tirs qu'on apprend aux jeunes Allemands à fusiller les Français.

En poursuivant notre promenade, nous passâmes au milieu d'un essaim déjeunes filles qui jouaient au criquet, puis nous arrivâmes au lac et à la montagne suisse. On traverse le lac sur un pont en fil de fer, et l'on arrive par un véritable sentier alpestre, ombragé de vieux sapins, au chalet rustique qui couronne le monticule. De là, la vue est superbe : on domine le parc, on voit Francfort, que le Mein enlace dans sa ceinture aux plis modérés, et à l'horizon on distingue la chaîne du Taunus, qui se détache sur l'azur infini

La maison natale de Goethe, à Francfort.

du ciel. La Muse grand-ducale se sentait là comme sur un trépied; elle improvisa ces vers :

Ihr Thaeler und ilir Hœhen, Die Luft und Sommer schmûckt, Euch ungestœrt zu sehen Ist was mein Herz erquickt l.

La descente s'effectua sans accident ; le docteur servait de point d'appui à madame Balbina, qui se sentait entraînée par son propre poids. J'eus l'hon-

i. « 0 vous, vallées et montagnes que le printemps et la brise embellissent, vous contempler avec recueillement, voilà ce qui rafraîchit mon cœnr! »

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neur de prêter deux fois le secours de mon bras-à mademoiselle Cléophéa, qui me remercia en me pressant tendrement le petit doigt.

Il y a, sous la montagne, une grotte poétique dont on trouvera la description dans Télémaque. La muse grand-ducale ne nous en laissa repartir qu'après avoir accouché d'un nouveau quatrain en l'honneur de l'inconsolable Calypso, veuve d'Ulysse.

Nous longeâmes le lac peuplé de cygnes et de gondoles, et nous arrivâmes dans une partie du parc à peu près déserte, plantée d'un petit bois sombre et touffu. Un homme, le visage consterné, se tenait assis sur un tronc, à l'entrée d'un des nombreux chemins qui conduisent dans le bois. Mon ami le reconnut, car il s'approcha de lui et lui demanda s'il se trouvait mal.

— Je ne puis pas dire que je sois bien, répondit-il, quand je suis sur les épines... J'ai perdu ma femme dans ce maudit labyrinthe... Elle est là avec son cousin et ils n'en sortent pas... Voilà une demi-heure qu'ils y sont ; j'ai beau crier, appeler, personne ne répond... Ah ! quel besoin avait-on de faire encore un labyrinthe ?... Demain, j'enverrai un article à la Gazette de Francfort.

— Mais, répliqua mon ami, nous sommes assez de monde pour organiser une battue.

Et, se tournant vers nous, il nous dit :

— Allons, messieurs et mesdames, entrons dans le labyrinthe à la recherche de ceux qui sont perdus ; pour retrouver le chemin, semez de petits papiers.

Chacun de nous s'enfonce dans le bois par un chemin différent, en déchirant un vieux journal.

Au bout de cinq minutes, M. le conseiller des sels criait comme un éléphant :

— Revenez, voici le cousin et la cousine !

C'étaient eux, en effet, un peu confus et embarrassés ; la jeune femme était rouge comme une tomate, et son chignon avait passé du côté gauche ; mais il y a des branches qui sont si indiscrètes !

Mademoiselle Cléophéa, en revanche, s'était perdue à son tour ; le docteur se mit alors à imiter le cornet à piston ; un cri de colombe lui répondit, et il il s'élança dans les profondeurs mystérieuses du petit bois, comme un soldat à l'assaut. Il revint cinq minutes après, ramenant la muse grandducale par la main.

— Allons nous reposer dans la serre, dit madame Balbina. * La serre, attenante au restaurant, et dans laquelle ou plonge de la salle

à manger, est, en réalité, le vrai Jardin des Palmiers. C'est là qu'on a réuni cette collection de palmiers qui était, avant 1866, la gloire et l'orgueil du

duché de Nassau. Le duc Adolphe, réduit à la mendicité par la Prusse, vendit son jardin d'hiver à la ville de Francfort pour la somme de 60,000 florins. Telle est l'origine du Palmen garten.

Le docteur, M. le conseiller des sels, Véronika et moi, nous poussâmes un cri d'étonnement : dame ! on n'entre pas tous les jours comme chez soi dans une oasis de l'Arabie-Heureuse. Il est impossible de décrire l'enchantement qu'on éprouve à se promener au milieu de ces arbres des zones ensoleillées et splendides, à s'asseoir au pied de ces palmiers gigantesques, à respirer ces parfums exotiques et enivrants. Une cascade s'épanche à l'extrémité de la serre et couvre de ses diamants des rochers moussus ravis aux forêts vierges ; des oiseaux de rubis, d'écarlate et d'or voltigent comme des fleurs animées dans cette atmosphère paradisiaque. La muse grand-ducale n'y tint plus ; elle nous murmura une longue série de strophes qu'on trouvera dans ses Poésies complètes, en six volumes, chez Herz, à Berlin, sous le titre de : Souffle embaumé d'un cœur content.

La nuit était venue et avec elle l'appétit. La salle du restaurant était pleine ; nous dûmes monter aux galeries. En face de nous, l'orchestre jouait les valses les plus entraînantes, ce qui n'empêchait pas M. le docteur Ésaïas Pimpernuss, privat-docent à l'université de Heidelberg, de trouver que cette musique manquait de trompettes. Un garçon nous apporta la carte sur le revers de laquelle était imprimé le programme du concert. On lisait d'un côté « Côtelettes de porc, » et de l'autre « Symphonie de Beethoven; » « Salade d'oreilles de bœuf » et « Bïeu Danube». Choucroute et musique mêlées, comme on te reconnaît bien là, ô symphonique et pratique Allemagne !

A dix heures, quand M. le conseiller des sels eut mangé sa seizième saucisse et que mademoiselle Cléophéa eut vidé sa sixième chope, nous rentrâmes en ville. Le tramway passe devant le Jardin des Palmiers et vous ramène en dix minutes à Francfort

Wurzbourg. — Une ville à la veille des élections. — Le langage de la presse prussienne. — Les manifestes. — Les partis en présence.

Wurzbourg qui, par sa situation géographique, se trouve dans la zone la plus chaude de l'Allemagne, est une jolie ville coquettement assise au bord du Mein, à l'ombre de pampres verdoyants. Nonchalante et molle, elle laisse au soleil le soin de mûrir ses vignes et au fleuve celui d'arroser ses champs. Les Prussiens, peuple habile, remuant, actif, accapareur, se faufilant partout où il y a un gain à réaliser, une place à prendre — ou des bottes à cirer, sont descendus en longues caravanes vers cette nouvelle terre promise. Ce sont eux qui vendangent sur les coteaux féconds du Marienstein, et qui renouvellent, pour le pieux empire, le miracle des noces de Cana : leur industrie, affranchie des anciens préjugés, a fait de Wurzbourg la plus grande fabrique de johannisberg, de pomard, de chambertin, de pontet-canet et de château-laffite qui existe sur le continent.

Dans un pays où, comme en Franconie, la soif est une maladie de naissance, ces thaumaturges vinicoles sont les plus fidèles auxiliaires de la politique du grand-chancelier. M. de Bismarck aurait pu détacher de la rédaction de la Gazette gêné raie de VA llemagne du Nord quatre ou cinq « gardeurs de pourceaux », et les envoyer à Wurzbourg enseigner aux Bavarois endurcis la grandeur du Kulturkampf ; il a préféré mettre sa confiance dans les marchands de vin, se souvenant que Charlemagne n'accomplit sa mission civilisatrice auprès des Allemands qu'en offrant des chemises à ceux qui changeaient do religion. Le vin et la bière, tels sont les deux agents les plus actifs de la politique prussienne en Franconie.

Si endormie que paraisse Wurzbourg, dès qu'on a franchi ses murs, on

remarque cependant que cette ville s'intéresse vivement a là lutte électorale qui vient de commencer dans toute la Bavière. Les murs sont tapissés de placards multicolores ; on voit des citoyens qui, le chapeau de travers, gesticulent et parlent haut; on en rencontre même, et ceci est le symptôme d'une surexcitation extraordinaire, qui lisent des journaux dans la rue ! En d'autres temps, on les conduirait aux Petites-Maisons.

Goethe.

Les premières paroles que m'adressa le maître d'hôtel de C Aigle, qui a mis des portraits de l'empereur Guillaume jusque dans les broches de sa femme, furent celles-ci : « J'engage monsieur à ne monter que dans quelques jours sur le Marienstein ; nous sommes à la veille des élections, ça chauffe fort, et il y aura peut-être du spectacle. Ça serait dommage que monsieur ne vît pas ça... »

Après le dîner, il m'apporta lui-même toute une collection de journaux,

en me disant : « Les ultramontains se démènent comme des diables, mais ils n'ont pas de ça (il mit la main à la poche), et ils ne donnent pas de ça (il fit le geste de flûter une bouteille). Yoyez-vous, l'argent, — c'est tout ! »

J'ai commencé par la lecture des feuilles quotidiennes de Berlin ; toutes s'occupent presque exclusivement des élections bavaroises qui inspirent les plus vives préoccupations sur les rives de la Sprée. Les mandements des évoques de Wurzbourg, de Spire et d'Eichstadt, venant après le mandement de l'archevêque de Munich, que la police a d'ailleurs saisi, mettent la Gazette générale de V Allemagne du Nord et la Gazette nationale hors d'elles-mêmes. Le premier de ces organes officieux termine de la sorte un long article, où les injures se marient agréablement aux tirades patriotiques : « L'épiscopat, par là même, a transporté en Bavière le conflit religieux prussien. L'Eglise se mêle officiellement des élections ; elle doit donc s'attendre à ce que l'Etat et l'empire, pour sauvegarder leur autorité, prennent parti contre elle. »

La Gazette nationale, qui a toujours son tomahawk au poing, ne tient pas un langage moins menaçant : « Voyez, dit-elle, l'ironie du sort ! L'unité allemande, objet de la haine farouche des ultramontains, est précisément favorisée par leurs efforts. La lutte électorale actuelle aura pour conséquence d'affaiblir l'État bavarois, mais nous nous abstenons pour le moment de rechercher ce que signifie, pour la Bavière, la victoire définitive des noirs. »

Le cannibalisme fraternel que respire ce langage ne semble pas émouvoir beaucoup la presse bavaroise catholique. Le Volhsfreund, organe de la noblesse et du parti de la cour, réplique en ces termes : « Messieurs les Prussiens deviennent déjà grossiers et menaçants. L'organe de M. de Bismarck nous tire la langue et nous dit de gros mots ; il nous menace de faire descendre le roi de Bavière au rang d'un gouverneur de province, si la Bavière élit des députés catholiques et bavarois.

« La Gazette de Magdebourg, cet autre organe important de la chancellerie allemande, ajoute le Volhsfreund, va plus loin ; elle demande purement et simplement qu'on protestantise la vieille Bavière. Eh bien ! montrons, le 13 juillet, que nous sommes encore et que nous voulons rester les maîtres en Ba* vière ; prouvons que nous sommes et que nous voulons rester catholiques et ne pas nous laisser protestantiser. »

Quant aux « reptiles » de Munich, ils ont tiré comme un épouvantail, de cette vieille boîte du spiritisme politique prussien, le fantôme usé de la revanche. « Ce n'est ni un amoindrissement des charges militaires, disent les Munchener Nachrichteni ni une amélioration de la situation économique, ni une diminution des impôts que nous apporteraient les élections ultramontaines, mais la guerre avec la France. »

A quoi le Suddeutsche Post, journal démocratique de Munich, répond avec bon sens :

« Il nous est absolument impossible de comprendre comment ces feuilles peuvent présenter l'éventualité d'une guerre avec la France comme une menace. A notre avis, elles devraient être, au contraire, enchantées de la chose, puisqu'à Berlin l'on voulait évidemment la guerre ces tout derniers temps.

« Si donc le triomphe des ultramontains aux prochaines élections signifie la guerre, cela ne peut qu'être agréable au parti militaire de Berlin, et les porte-queue munichois du prussianisme ont, par conséquent, mille raisons de travailler eux-mêmes à faciliter la victoire des ultramontains. »

La Suddeutsche Presse, journal fondé à Munich avec les fonds secrets et rédigé par des Prussiens sans alliage, est si bien renseignée par les espions de M. de Bismarck, qu'elle ne voit au dedans et au dehors que conspirations et complots contre le « glorieux empire ». — « Il y a, dit-elle, une conspiration visible pour tout homme qui sait tant soit peu juger des choses, une conspiration en plein jour, donnant à tout instant signe de vie; ses chefs se sourient d'un air mystérieux lorsque la plaine de Longchamps retentit du bruit des nouveaux canons en acier, et ils suivent d'un œil attentif le mouvement électoral qui se fait en Bavière. Cette conspiration, qui étend ses ramifications jusque dans les salons de l'aristocratie anglaise, est la conspiration contre l'Allemagne ; elle pousse à la guerre. Dans cette guerre, de quel côté flottera le drapeau bavarois ? Les traités lui désignent sa place, le serment lie les soldats bavarois, mais qu'importe à nos ultramontains ! Ils verraient une nouvelle guerre avec plaisir, ils verraient la jeunesse bavaroise balayée parla mitraille française, — pourvu que l'empire allemand s'écroule et que Rome triomphe. Le journal ' qui, dans les sanglantes journées de juillet 1870, engageait les soldats bavarois à tirer plutôt sur les officiers prussiens que sur les Français, n'est-il pas un des plus vaillants soutiens de la cause ultramontaine ? »

M. de Hohenlohe, ambassadeur d'Allemagne à Paris, n'a, du reste, pas trouvé lui-même de meilleur argument dans la lettre qu'il vient d'adresser à un des chefs du parti prussien à Munich, que « l'intérêt avec lequel on suit en France la lutte électorale en Bavière » .

La manœuvre est habile, mais on ne paraît pas s'y laisser prendre. Les catholiques bavarois repoussent avec indignation toute solidarité avec les catholiques français, et la France, de son côté, après la leçon de 1870, ne saurait se bercer du fol espoir de trouver jamais des amis et des alliés dans les ennemis allemands ds l'empire.

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