‹ Voyage au pays des milliardsChapitre 6 sur 37 · Le Vaterland de Munich, organe catholique · texte numérisé non relu

Le Vaterland de Munich, organe catholique

Comme je sortais de mon hôtel, un gamin courut après moi et me remit une feuille volante, qui portait ces mots imprimés entête, en gros caractères: « Électeurs, attention! » Ce factum grossier, sorti du cerveau épais des rédacteurs des Dernières nouvelles, journal prussien qui paraît à Munich, s'adresse aux paysans ; voici un échantillon du langage importé de Berlin, « la ville de l'intelligence, » par les agents de la civilisation prussienne : « Non, de ma vie je n'ai vu les calotins se livrer à un pareil sabbat, avec une pareille impunité ! Chez les Prussiens, c'est moins facile, car ils ont l'habitude de mettre les calotins à la raison. Ah ! par ma foi ! cette prétendue persécution dont ils nous rebattent les oreilles n'est qu'une affreuse blague.... Les noirs vous promettent un allégement de charges militaires ; ce sont d'atroces menteurs ! Si les noirs triomphent, il faudra au contraire doubler les armements, car la guerre deviendra inévitable, et elle sera beaucoup plus proche qu'on ne croit. »

Au temps de la Commune, Raoul Rigault fusillant, le Père Duchêne cultivait les mêmes fleurs d'éloquence.

Quelques pas plus loin, un petit boiteux s'approcha de moi en sautillant et me présenta une brochure qui portait ce titre : « Catholiques, faites votre devoir, » et se terminait par ces mots : « Dans cette lutte électorale, c'est une couronne, un pays, un peuple qui sont en jeu. »

Au bout de la rue, je vis un attroupement devant une affiche qu'on venait de placarder ; c'était le manifeste des nationaux-libéraux de Wurzbourg; en voici la traduction littérale :

Citoyens allemands !

Marchez à l'urne en rangs serrés. C'est un grand combat que celui que nous combattons. Toute laprêtraille (Pfaffenthum) est rangée devant vous; elle cache ses desseins malfaisants sous les noms de Dieu et de patrie; elle vous promet des montagnes d'or; mais à quel prix? au prix de la liberté et de l'indépendance de vos consciences.

Le pape infaillible a ordonné que les élections bavaroises soient des élections romaines. Aussi les évêques ont-ils lancé leurs mandements et poussé leur cri habituel : « La religion est en danger ! »

La France entière attend avec anxiété l'issue de nos élections, la France entière a placé son salut dans la papauté romaine, qui a juré la destruction de l'empire allemand, et qui aoite déjà dans ses mains la torche incendiaire.

A l'urne, et que pas un de vous ne manque 1

• C'est partout le même thème : on cherche à convaincre le peuple que Rome et la France se donnent la main pour travailler à la ruine de l'Allemagne,

Une rue de Francfort,

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La proclamation du comité électoral catholique de Wurzbourg est d'une énergie toute bavaroise :

« Electeurs,

« L'heure est sonnée! Rendez-vous, unis, décidés et fermes comme une inébranlable phalange, surle champ de bataille électoral ; que personne ne manque, chaque voix perdue est un clou planté dans le cercueil de 15 Bavière, un coup de poing sur la figure du peuple bavarois {sic), un attentat contre le trône de notre dynastie bien-aimée.

« Vous le savez : c'est notre religion, c'est notre droit qui sont en jeu; si les libéraux ont la victoire, c'en est fait de la religion en Bavière , et le trône royal sera à jamais englouti dans les flots de la Sprée.

« Debout donc, vous tous, hommes libres de la libre Bavière; restez fidèles à votre religion, à votre patrie! Ne souffrez pas la tyrannie d'un adversaire ennemi de Dieu.

« Aujourd'hui vous êtes encore maîtres de votre sort, demain vous ne le serez plus.

« Toute l'Allemagne, toute l'Europe a les yeux fixés sur vous, et vos fils parleront de vous avec gloire et avec bonheur, de vous qui aurez sauvé le roi et le trône, et la patrie de l'odieux socialisme prussien et libéral.

« En avant pour Dieu et la patrie ! »

Le Volks-Partei a aussi affiché un manifeste. Ce parti, composé de républicains modérés, que l'âge et la prison ont rendus circonspects, a perdu la plus grande partie de son influence à la suite des victoires de la Prusse. Plusieurs de ses chefs, qui avaient pris part à la Révolution de 1849, et qui ont, pour ce fait, porté la livrée de galérien et traîné le boulet, se sont ralliés à l'empire. Maintenant que les fumées de la gloire sont dissipées, que les milliards sont mangés, que toute la nation est écrasée sous un despotisme militaire sans exemple, le Volks-Partei veîorme peu à peu ses bataillons débandés et ose, dans deux ou trois circonscriptions électorales, affronter la lutte. C'est le cas à Wurzbourg, où les catholiques leur ont offert, sur le terrain commun de l'autonomie bavaroise, une alliance que les démocrates ont repoussée.

Tels sont les partis en présence ; en réalité, il n'y en a que deux : les nationaux-libéraux ou partisans de la Prusse et les catholiques ou patriotes, qui combattent pour la défense des droits de la Bavière. Il n'est guère possible de mettre au rang des lutteurs sérieux, malgré leur sainte horreur du libéralisme prussien, les membres du parti protestant orthodoxe, connu sous le nom de Reichs-Post Partei, du nom de son principal organe, la Reichs-Post Zeitung. Ce parti n'a d'autre perspective que de succomber avec honneur.

Quant aux démocrates socialistes, très-nombreux à Munich, à Nuremberg et à Furth, où ils ont réuni en 1869 deux mille cinq cents voix, ils ont décidé qu'ils s'abstiendraient, voulant, disent-ils, protester de cette manière contre la loi électorale, qui n'est qu'un instrument dans les mains du ministère.

La loi se borne, en effet, à tracer les grands cercles électoraux et laisse

au gouvernement la latitude de remanier les circonscriptions, de les morceler, de les détacher, de déplacer les lieux de vote. Le ministère actuel, complètement inféodé à la Prusse, ne s'est pas gêné : il a bouleversé tout l'échiquier électoral ; il a fait un travail de géométrie prodigieux ; il a noyé les communes catholiques dans les communes protestantes ; il a détaché les faubourgs nationaux-libéraux de Munich pour les verser dans les circonscriptions rurales ; il a découpé de longues lanières de plusieurs lieues dans les anciennes circonscriptions électorales ; bref, c'est un bouleversement complet. Des électeurs catholiques seront obligés de partir à minuit et de faire six à sept lieues de chemin, s'ils veulent arriver à temps pour voter. Le ministère est allé plus loin encore : il a supprimé,»dit-on, des circonscriptions catholiques tout entières !

J'ai terminé la soirée par une promenade dans les auberges et les brasseries ; le vin et la bière coulaient à flots, et, ainsi arrosée, la pâte électorale devenait malléable aux mains prussiennes.

Dans une petite rue, au fond d'une petite guinguette, deux chapelains fumaient leurs longues pipes au milieu d'un groupe de gros épiciers et de gros boulangers du quartier appartenant à l'état-major électoral catholique; ils parlaient bas, et ma présence parut les contrarier ; seul, le chapelain le plus âgé, sans doute un peu sourd, disait en secouant sa chope à moitié vide sur la table : « Malefîtz Breissen ! » (Canailles de Prussiens !)

Le palais des princes évêques. — ^Le N eu- Munster. — Le Dôme. — Walthcr von der Vogelweide. — L'uuiversité. — Les réunions publiques. — Quelques discours.

Ce matin, de nouvelles affiches s'étalent sur les murs. L'une convoque les électeurs nationaux-libéraux à la Schrannen-Halle ; l'autre les électeurs du parti populaire dans le jardin-brasserie de Hutten.

Jusque-là nous avons le loisir de visiter en détail la ville que Kullman a rendue illustre. C'est ici qu'il a été jugé ; sa photographie vous regarde encore de travers derrière la vitrine de quelques magasins; à côté de ce mauvais drôle, on voit, comme morale de l'histoire, M. de Bismarck coiffé d'un casque à pointe et ayant tout à fait l'air d'un gendarme convaincu.

Wurzbourg est une espèce de musée d'architecture, où l'on passe sans transition du roman et du gothique au rococo le plus raffiné et au moderne le plus lourd. Le palais des princes-évêques, avec ses trois cent douze chambres et sss vingt-cinq cuisines, ses fioritures de pierre, ses fresques italiennes, son salon aux miroirs, est, aux yeux des Allemands, bien plus beau que le château de Versailles, même quand l'empereur Guillaume y était. L'ostentation, et non l'amour de l'art, a présidé à cette orgie de clinquant. Sous le rapport des dorures, de tout ce qui brille et reluit, de tout ce qui attire ' l'œil, les Allemands sont comme les sauvages. Ils aiment les chaînes en similor, ils portent de grosses bagues à chaque doigt, et se. passeraient des anneaux dans le nez, s'ils en avaient le moyen ; les paysans bavarois sont tous ornés de boucles d'oreilles ; les plus pauvres se contentent, il est vrai, d'un clou doré, rivé à une seule oreille. Les femmes n'aiment que les étoffes voyantes ; elles se chargent de bijoux comme des châsses.

Les caves de l'ancienne résidence épiscopale sont aussi célèbres que celles de Heidelberg ; elles ne renferment pas moins de 570 tonneaux. Le baron de

Boutique de boulanger à Wurzbourg.

Pœlnitz, qui les visita au bon temps, en parle ainsi dans ses Mémoires : « Je trouvai la cave illuminée comme une chapelle qui devait servir à mes funérailles ; elles se firent avec pompe, les verres servirent de cloches ; au lieu

de pleurs, on répandit du vin ; et, le service fait, deux heiduques du prince me portèrent dans un carrosse et de là dans mon lit, mon tombeau. »

Le castellan, — traduisez concierge, — gros silène qui vous montre ces caves en frappant amicalement sur le ventre plein des tonneaux, ne manque jamais de vous offrir du vin, contre argent sonnant, bien entendu ; et pour pousser l'étranger à la consommation, il répète de sa voix d'entonnoir la chanson chère aux tribus germaniques :

Wer niemals einen Rausch gehabt, Der ist kein braver Mann ect l.

Quelquefois les bourgeois et même les dames de Wurzbourg accompagnent leurs hôtes étrangers dans ces fameuses caves ; ils ont alors la précaution d'emporter du pain et du jambon... afin de pouvoir aller jusqu'au bout ; car si le visiteur est de distinction, on fait bien les choses ; on monte l'échelle des vins, bouteille à bouteille, jusqu'à une hauteur si vertigineuse qu'il n'est plus possible de se tenir debout.

Un autre édifice, chef-d'œuvre de mauvais goût, surchargé de bibelots, écrasé d'ornements baroques, le Neu-Munster, fait l'admiration des Allemands du Nord et du Midi. Cette église, construite dans ce style ampoulé qu'on appelle le style jésuite, n'a rien de religieux ; quand on est entré, on se croirait dans le boudoir d'une Pompadour allemande. Sur les autels ruisselants d'or; des saints vêtus de vêtements d'or, présentent, dans des poses de jeunes premiers, leur cœur brûlant de flammes d'or; à côté d'eux, des anges soulèvent des draperies dorées et semblent vous indiquer que le paradis est derrière ; il y en a qui grimpent le long des colonnes d'or des autels et se livrent aux exercices acrobatiques les plus variés. La chaire a l'aspect d'un trône mythologique; elle est surmontée d'une vierge qui ne descend évidemment pas du ciel, mais qui sort de la mer; autour d'elle, de jolis petits séraphins peu vêtus jouent avec des palmes qu'il est permis de confondre avec les flèches de Cupidon. Des fresques où sont représentés des couples éthérés vous initient aux jouissances qui attendent les bons dans la Jérusalem nouvelle, et la grande lampe d'or qui projette dans le chœur ses reflets doux et voluptueux fait l'effet d'une veilleuse orientale. Il n'y a qu'un saint Antoine qui pourrait prier ici sans distractions mondaines.

Combien j'aime mieux ce vieux Dôme qui s'élève quelques pas plus loin, massif, sombre, austère, imposant! Tout y est mystérieux comme la mort. Dans les chapelles à demi éclairées, des christs tragiques exposent leurs corps sanglants; et l'on erre à travers les tombeaux de marbre des princes-

1. « Celui qui ne s'est "jamais soulographié n'est pas un brave homme. »

évêques comme à travers des catacombes royales. Ils sont là, tous endormis dans la splendeur de leur gloire épiscopale et de leur souveraineté terrestre, sans savoir si l'on pleure leur trépas, ou si l'on maudit leur mémoire. Voilà le bienfaiteur de Wurzbourg, Julius Echter von Mespebrunn, qui fonda l'hôpital, qui reconstitua l'université ; voilà Melchior von Zobel, qui fut assassiné dans une rébellion populaire ; voilà Auguste von Ehrenberg, qui fit brûler dans son évêché plus de 900 sorciers et sorcières, et qui condamna, pour sortilège, son propre neveu à être décapité ; voilà encore Gottfried von Hohenlohe, qui dort à côté de son épée. Toute l'histoire de Wurzbourg est retracée sur ces monuments ; on lit sur la figure belliqueuse et barbue de tous ces évêques, qui tiennent la crosse d'une main et l'épée de l'autre, leurs luttes et leurs combats avec leurs sujets et leurs voisins.

Le célèbre minnesinger du moyen âge. Walther von der Vogelweide, a aussi son tombeau à "Wurzbourg. On a placé sur le marbre funèbre le gobelet dans lequel il donnait à manger aux petits oiseaux du ciel, ses inspirateurs et ses amis. Le poëte avait légué en mourant une partie de sa fortune aux oiseaux de sa ville, qui devaient, « eux et leurs descendants, trouver constamment des grains sur sa tombe » . Mais il est arrivé que le chapitre a eu plus d'appétit que les petits oiseaux, et depuis bien longtemps le gobelet reste vide.

Les canonicats dans les cathédrales de Wurzbourg et de Bamberg étaient regardés comme les meilleurs d'Allemagne. Les prélats touchaient de 20 à 30,000 florins par an. Les chanoines n'étaient obligés de résider qu'un mois de l'année dans leur cathédrale. Chacun d'eux recevait, à son entrée au chapitre, un coup de houssine de ses confrères. On empêchait ainsi les princes, qui ne pouvaient se soumettre à cette humiliante coutume, de faire partie du chapitre.

Bien que Wurzbourg ait remplacé ses remparts par de charmantes promenades, que ses portes aient été abattues, la ville a conservé le fier et pittoresque caractère d'une vieille cité catholique et féodale. Les transformations modernes ont touché au cadre, sans gâter le tableau. On voit encore sur les façades des Enfants Jésus que Marie et Joseph conduisent par la main, et qui semblent vous souhaiter mille félicités en ce monde et dans l'autre ; le soir, des lampes s'allument devant les madones ; on entend toute la journée les cloches des églises et des monastères qui se répondent ; mais on ne rencontre plus, il est vrai, les Augustins de Wurzbourg, avec leur croix bleue émaillée sur leur grand manteau, recueillant leurs cochons, qu'ils avaient le privilège de laisser librement courir par la ville avec une sonnette au cou et un ruban à la queue, — privilège que les religieuses du même ordre avaient également à Paris.

Cependant on peut dire encore de Wurzbourg ce que Heine disait de Gœttingue : « Les habitants sont partagés en étudiants, en professeurs, en philistins et en bétail ; quatre états entre lesquels la ligne de démarcation n'est rien moins que tranchée.» Les étudiants circulent par hordes, avec leurs petits bonnets brodés, leurs nez et leurs joues que le duel a endommagés, leurs hautes bottes et leurs bouledogues. La lutte électorale les a divisés en deux camps, et ils se regardent entre eux comme chiens et loups.

L'université de Wurzbourg compte actuellement 800 « fils des Muses », parmi lesquels on remarque 3 Japonais, 4 Turcs, 17 Russes, 19 Suisses et 1 Français. Les facultés de théologie et de philosophie sont fréquentées exclusivement par les jeunes gens qui se destinent au sacerdoce. En Allemagne, les études se font à l'université; on n'entre au séminaire qu'une année avant de recevoir les ordres. Ce système a son bon côté : en même temps que la science de la foi, le futur prêtre apprend la science de la vie-; il s'initie aux affaires du pays, il se mêle à toutes les questions politiques qui l'agitent, car un jour il sera peut-être appelé à siéger au Landtag ou au Reischstag. En Prusse et dans le grand-duché de Hesse, les candidats en théologie sont maintenant astreints au service militaire.

En 1817, le roi Maximilien réorganisa l'université de Wurzbourg sur des bases toutes nouvelles ; il y appela les célèbres professeurs de théologie Feder, Grebner, Holzbau, Oberthur, l'historien Schmidt, le philosophe Schelling. La bibliothèque universitaire a été fondée par un don de 71,000 florins fait par un chanoine du chapitre de Wurzbourg. Les particuliers l'ont augmentée de plusieurs livres rares qui se conservaient dans les familles. En 1803, on retira du tombeau de saint Kilian son livre d'Évangiles qui a enrichi la bibliothèque d'une relique sans prix. On conserve également un livre d'heures de Marie Stuart. Un cabinet d'histoire naturelle, un cabinet de physique et de chimie, un jardin botanique, un observatoire, une clinique, une collection anthropologique, un laboratoire pharmaceutique, un institut de musique et une galerie de peinture sont annexés à l'université. Il y aurait une curieuse étude à faire sous le titre : Comment on fonde une université. L'État n'a pas déboursé grand'chose ; il n'a accordé que des privilèges, et a laissé agir l'initiative privée. Les donations du clergé et des particuliers, l'intérêt des citoyens pour l'éducation de la jeunesse, voilà ce qui a fait surgir» du sol allemand cette fourmilière de petites républiques académiques, indépendantes les unes des autres, vivant de leur vie propre, et qui, jusqu'en 1870, avaient toujours su se soustraire à la domination de l'État.

Je suis revenu de l'université par le Marché aux poissons. On voit sur cette place une maison dont la cheminée est décorée d'une cuirasse comme d'un trophée. Voici l'histoire de patriotisme et d'amour qu'on raconte à ce

Rouliers allemands.

sujet. Pendant la guerre de Trente Ans, Gustave-Adolphe avait pris et pillé la ville ; les Wurzbourgeois, pour se venger, résolurent d'enivrer tous les soldats suédois et de les égorger pendant la nuit. La jeune veuve qui habitait cette maison avait des relations secrètes avec un chef de la garnison ennemie ; lorsque la cloche des morts sonna à la cathédrale, pour donner le signal de la boucherie, elle conseilla à son amant de se cacher dans l'intérieur de la cheminée ; mais il y fut à peine monté, qu'elle vida un sac de charbon et y mit le feu. Le Suédois étouffa. En souvenir de cet assassinat patriotique, on suspendit la cuirasse du Suédois au haut de la cheminée.

Il était temps d'aller à la Schrannenhalle, car l'Allemand est l'exactitude faite homme. Je m'enfonçai dans une petite rue capricieuse, qui se déroule comme un long serpent derrière le Dôme. J'aperçus à quelques fenêtres de bons curés arrosant leurs pots de fleurs ou prenant une prise avec un geste solennel. Dans les boutiques d'épiciers, il y avait des messieurs qui buvaient de l'absinthe et du vermouth, liqueurs qui ne se débitent pas ici dans les cafés

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et les cabarets. La Schrannenhalle est une énorme construction carrée, sans style, à laquelle le peuple a donné le surnom caractéristique de «Tour Malakoff» . Le rez-de chaussée est une halle aux blés ; les étages supérieurs, composés de vastes salles et de salons, servent aux concerts, aux conférences aux bals publics, aux expositions et aux réunions populaires.

Le ban et l'arrière -ban des partisans de M. de Bismarck remplissaient déjà la salle. C'étaient des industriels, des commerçants, des employés, des étudiants, et enfin toute la paroisse protestante de Wurzbourg; en tout, trois à quatre eents têtes. Cet auditoire est grave, proprement mis et ne fume ni ne boit. Sur l'estrade, les orateurs sont assis autour d'une table chargée de journaux, de brochures. Au coup de sept heures, le président agita la sonnette, se leva pour annoncer que la réunion avait pour objet d'éclairer la conscience des électeurs, et donna la parole à un monsieur à longue barbe noire, orné d'une paire de lunettes aux branches d'or. L'orateur toussa convenablement, et, enfonçant ses deux mains dans ses poches, il commença ainsi :

« Messieurs, nous sommes à la veillée des armes ; je viens vous conjurer une dernière fois de rester unis, de venir tous au scrutin, car si nous battons nos adversaires, Rome aura sa journée de Sedan. Il faut que nous marchions en rangs très-serrés pour empêcher les ultramontains de passer et d'arriver à leur but, qui est l'asservissement de l'Etat à l'Église et aux jésuites. La haine qu'ils nourrissaient contre le vieil empire, ils l'ont reportée sur le nouveau ; ils y ont semé déjà la discorde, et fomentent la rébellion contre les lois. C'est un chef des noirs, c'est le nonce de Munich qui a poussé ce cri : « Nous n'avons plus de ressources que dans la Révolution ! » Les ultramontains, ne l'oublions pas, sont au nombre de quinze millions dans le nouvel empire ; et ils échangent avec la France papale de douces œillades. Ils ont des alliés en Allemagne même. Le parti de la Reichs-Post, oubliant son passé, oubliant la mission de combat du protestantisme, ce parti qui se dit orthodoxe et s'est hypocritement affublé du nom de « national-conservateur », donne la main aux conspirateurs ultramontains. Ses chefs — des pasteurs ! — au lieu de prêcher la paix et la conciliation, cherchent à embrigader pour la bataille de demain les populations ignorantes des campagnes. Les débris épars du Volks- Partei (parti populaire), qui se pose comme l'unique gardien de la liberté et qui n'a rien fait jusqu'à ce jour pour l'indépendance nationale, se réunissent aussi pour nous faire obstacle. Le parti populaire n'a-t-il pas toujours combattu, de même que les ultramontains, l'unité si chèrement achetée de notre nation? Ce que nous voulons, nous, c'est un empire allemand uni, puissant, assez fort pour assurer, et, au besoin, pour imposer la paix. »

Des bravos éclatants couvrirent ces paroles.

Un autre orateur vint se placer derrière la table ; il tenait un chiffon de journal à la main.

, « Messieurs, commença-t-il d'une voix tonnante, en roulant des yeux fulgurants, messieurs, les catholiques sont des traîtres à la patrie, des menteurs, des canailles ; ils vilipendent à l'étranger l'empire, ses chefs, ses institutions; ils ne reculent pas devant les calomnies les plus infâmes. Dans une lettre qu'ils ont envoyée à la Gazette allemande de Baltimore, ne sont-ils pas allés jusqu'à dire « qu'à la cour de Berlin on donnait des bals où les dames n'avaient pour vêtement que leurs bottines de satin rose ! » Ne croyez pas que j'invente ; je laisse cet honneur aux ultramontains ; cet article infâme, je l'ai là... »

— La lecture! la lecture! demandent plusieurs voix.

— Non, messieurs, je ne souillerai pas vos oreilles par ces ordures, vous pouvez les lire dans la Gazette générale de l'Allemagne du Nord, qui les a reproduites pour édifier le peuple allemand sur la conduite des ultramontains.

L'orateur regagne sa chaise d'un pas majestueux ; une seule phrase circule dans la salle : « Ces ultramontains, comme ils sont menteurs ! »

Un monsieur chauve comme un œuf, ayant les dehors d'un garçon pharmacien, sautilla derrière la fable, et débita d'une voix glapissante des phrases comme celles-ci : « Les ultramontains sont des ânes qui boivent de l'eau de Lourdes. — Sans doute, les charges militaires sont écrasantes, mais il faut s'y résigner. Gomment faire autrement en face d'un ennemi voisin et affamé de vengeance ? Il faut bien que nous restions armés jusqu'aux dents, d'autant plus que les ultramontains bavarois font les affaires des ultramontains français. »

Toujours la même note ! Elle m'agaça comme le grincement d'une scie, et je descendis pour me jeter dans un fiacre. « A la brasserie Hutten, » dis-je au cocher. Il me conduisit hors de la ville, le long d'un chemin bordé de villas entourées de jolis jardins. C'est le "Wurzbourg élégant qui demeure dans ce quartier, où l'air est meilleur et le paysage gracieux. Quelques villas, construites clans le style gothique des châteaux des bords du Rhin, profilent leur tour crénelée entre de hauts peupliers qui babillent avec le vent. Au bout de dix minutes, la voiture s'arrêta à l'entrée d'un vaste enclos planté d'arbres, et rempli de fables autour desquelles des femmes tricotaient ou cousaient, à portée d'un bock, et à la lumière de chandelles de suif, garanties par un large tube de verre. Dans la pénombre on distinguait vaguement des figures de moines et de religieux. On eût dit des spectres ; c'étaient des statues pieuses, provenant je ne sais d'où, et déposées provisoirement au fond du jardin. La grande salle de la brasserie était brillamment éclairée ; je parvins, à force

d'efforts, à me frayer un passage jusqu'à la porte, car on s'empilait dans le vestibule. Le coupd'œil était vraiment pittoresque ; six à sept cents électeurs se tenaient groupés autour d'une centaine de petites tables en bois blanc, couvertes de cruches de bière et de portions de fromage. Quelques-uns avaient tiré de leur poche un bout de saucisse enveloppé dans un vieux journal. Au milieu, une tribune improvisée menaçait ruine à chaque coup de poing des orateurs. Les assistants paraissaient appartenir à la classe des petits patrons et des petits marchands qui trouvent que le socialisme va trop loin, et qui, devenus propriétaires par des prodiges d'économie, n'entendent point partager avec les « frères ». Quelques ouvriers — une cinquantaine environ — formant bande à part, se tenaient du côté gauche. L'orateur qui pérorait était vêtu de gros drap du pays, ses cheveux rouges se hérissaient contre les décrets de M. de Bismarck, tandis que son nez fleuri proclamait la gloire des vignes franconiennes. Il tempêtait contre le « maudit argent prussien ».

« L'empire, soupirait-il, est le tombeau des florins; depuis que nous formons « la grande nation», nous n'avons plus le sou. On a fait grand bruit de la réforme monétaire ; on nous a dit que cette réforme, en vigueur depuis le 1er janvier, allait remplacer tous ces vieux thalers et ces vieux florins à l'empreinte à demi effacée, cette abominable petite monnaie divisionnaire frappée à tous les coins des princes allemands, ces billets de cinq, de deux, d'un thaler et d'un demi-florin ; on nous a promis de belles pièces d'or et de jolies pièces de nickel. Nous nous disions : « Enfin, nous allons voir quelque chose de ces fameux cinq milliards conquis au prix de tant de sacrifices et de sang. » On en a beaucoup parlé dans les gazettes, mais, jusqu'ici, personne n'en a vu la couleur. On se souvient des discussions chauvines qui eurent lieu à ce propos au Reichstag. Aux orateurs qui réclamèrent la création de la pièce d'or de vingt francs, on répondait qu'il fallait à la grande nation une monnaie nationale, une pièce d'or allemande, et l'on créa la couronne et la double-couronne pour l'opposer au napoléon. Or, messieurs, il y a six mois que la réforme monétaire est en vigueur, et nous sommes encore à en attendre les bienfaits. Les pièces d'or sont si rares dans notre pays des milliards, que ceux qui en découvrent les conserveraient comme des reliques précieuses, si les temps n'étaient pas si durs. Dès qu'une de ces pièces montre le nez hors des cachettes de la Banque de Prusse, vite on l'achète avec prime pour la revendre, Les banquiers ont ainsi réussi à accaparer toutes les émissions d'or, qu'ils envoient en Angleterre avec un bénéfice de demi pour cent, car la nouvelle loi fixe à 15 1/2 la valeur de l'or comparée à celle de l'argent, tandis que, dans tous les autres pays, elle eit de 16 contre 1. M. Camphausen, l'habile ministre des finances de l'empire, est obligé de

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racheter ses pièces d'or avec un agio. Les journaux n'ont-ils pas raconté, la semaine dernière, qu'une grande maison de banque de Berlin avait offert à M. Camphausen de lui revendre, contre un petit bénéfice de 40,000 thalers, la nouvelle émission de marcs d'or que va faire le Trésor? Ces honnêtes spéculateurs ajoutaient qu'ils agissaient par patriotisme, attendu que le gouvernement serait forcé, s'il refusait la proposition, de racheter 50,000 thalers à Londres son émission d'or. Voilà, messieurs, les résultats de la science prussienne ! Cette réforme monétaire, qui avait pour but d'établir la domination financière de l'Allemagne sur le monde, est un pitoyable fiasco. Elle ajoute aux embarras économiques dans lesquels nous nous débattons depuis quatre ans ; l'importation ayant augmenté de deux milliards — oui, notez bien le chiffre — de deux milliards, il nous faudrait de l'or pour payer les fournisseurs français et anglais. Or, nous ne pouvons nous en procurer que contre un fort agio, et tout notre commerce, toute notre industrie courent à la ruine ; si cette situation se prolonge, les ouvriers qu'on met à la porte des fabriques et qui errent affamés dans les rues de Berlin seront obligés de voler pour vivre. (Plusieurs voix : Oui! oui !)

« Depuis que nous sommes sous la griffe prussienne, nous avons deux fois plus d'impôts, et le prix delà vie a triplé. Et pour construire quelques forteresses et quelques vaisseaux blindés de plus, on va imposer notre pain quotidien (sic) — la bière ! (Cris et mouvements dans la salle.) Imposer la bière, mais c'est nous arracher le pain de la bouche ! La bière est la boisson nationale du peuple allemand. La Russie a réduit l'impôt sur la bière, et l'empire allemand, qui se flatte de marcher à la tête de la civilisation, frapperait d'une surtaxe antipatriotique cette boisson populaire! Que fera l'ouvrier ? S'il se résigne, il cherchera une compensation dans les liqueurs malfaisantes, il se livrera à l'eau-de-vie de pommes de terre, comme dans la Prusse orientale, où il n'y a que des gens abrutis ou idiots. (Bravos prolongés.) D'après la statistique qui vient d'être publiée, on a distillé l'année dernière en Allemagne 300 millions de litres de schnaps (eau-de-vie) ; on en a exporté 50 millions de litres en Russie et en Bohême. Qui a bu les 250 millions qui restaient? Ces Bétel Preussen ' (ces mendiants de Prussiens) ! Ils veulent augmenter le prix de la bière pour nous empoisonner avec leur cau-de-vie de pommes de terre ! Mais cela n'aura pas lieu; il faut que nos députés défendent nos droits et nous sauvent d'une prussification plus complète. »

Des applaudissements assourdissants firent trembler les vitres de la salle.

Le président annonça alors que le délégué du Volks-Partei de Munich, M. Grœber, allait prendre la parole.

1. Les Bavarois, gut Bayrich (vrais Bavarois) ne désignent jamais les Prussiens autrement.

Un homme de grande taille, à la chevelure démocratiquement inculte, gravit à pas lents les escaliers de la tribune. M. Grœber est, je crois, candidat à la députation. Il fit un long exposé de la situation politique en Bavière :

« Pour tout homme clairvoyant, dit-il, il est évident que nous marchons à une catastrophe. Le parti pressé d'aliéner sans condition le reste des droits de souveraineté que la Bavière a conservés n'a pas la majorité dans le pays, mais il a la conscience de sa supériorité politique et la ferme volonté d'écraser tout ce qui lui fait obstacle. La fin, pour lui, justifie les moyens ; car il n'a pas honte d'agir de la manière la plus flagrante contre le texte positif de la Constitution. Pour ce parti qui s'appelle dérisoirement national-libéral, les traités de Versailles n'existent pas, et la Bavière est une préfecture prussienne. »

Le rédacteur en chef du Wurzburger-Journal, organe du parti démocratique ou parti populaire, succéda à M. Grœber ; Achille n'est pas plus bouillant que M. Himelein, qui éclate comme un orage :

«Les reptiles, s'écrie-t-il , ces bêtes galeuses de l'écritoire, que les fonds secrets entretiennent sur toute la surface du globe, et notamment sur le sol bavarois, déversent leurs calomnies sur le Volks-Partei; à les entendre, nous serions les alliés secrets des ultramontains; je les mets au défi de me fournir des preuves. »

Passant aux manœuvres auxquelles se livrent les nationaux-libéraux, M. Himelein leur conteste le titre de « libéraux ». « Sont-ce des libéraux, dit- il, ceux qui recourent à de tels moyens pour imposer silence à leurs adversaires? Sont-ils libéraux, ceux qui ne reconnaissent rien au-dessus delà force des baïonnettes et du canon? Sont- ils libéraux, ceux qui prônent . le militarisme, la ruine de la nation par l'impôt du sang? — Non, ils ne sont pas libéraux. Que sont-ils donc? Ils sont Prussiens! (Oui, oui, bravo!) Ils peuvent aller bras dessus bras dessous avec les hobereaux et les bureaucrates de la Prusse. Nous voulons bien, nous, une Allemagne unifiée, mais sur la base du fédéralisme qui donne des droits égaux à tous les États, sans en créer un plus grand qui opprime les autres. »

L'orateur continue au milieu des applaudissements. Cette phrase parvient encore à mon oreille : « Derrière nos adversaires, qu'y a-t-il? Il n'y a qu'un homme. Derrière nous, il y a la justice et le droit, qui vivront encore quand les plus grands hommes d'État seront réduits en poussière. »

A cette apostrophe, ce ne fut plus des bravos, mais du délire. Tous les auditeurs avalèrent leur chope d'un trait.

En ce moment, se produisit un incident inattendu. Un délégué des cinquante ouvriers socialistes présents à la réunion demanda la permission de monter à la tribune. Elle lui fut accordée, et il développa le programme sur

lequel l'entente pourrait s'établir entre le parti populaire et le parti des démocrates-socialistes. Mais M. Grœber ayant répliqué que les démocrates purs ne pourraient jamais adopter la théorie des socialistes sur le salaire et la propriété, le délégué rejoignit ses cinquante compagnons, et ils quittèrent tous ensemble la salle, sans que l'ordre fût troublé.

Quand ils furent sortis, un citoyen à la tenue débraillée, coiffé d'une vieille calotte de drap, agitant une canne à bec de corbin, se leva pour déclarer qu'il « avait été socialiste, mais qu'il n'était plus que démocrate ». Il se grattait furieusement l'oreille. « Je ne suis plus socialiste, reprit-il, parce que les socialistes sont trop têtus. Je leur ai dit plus de trente fois : « Ne soyez pas « si têtus {bockbeinig).)) J'ai fait de grands sacrifices pour ce parti; chaque fois que le frère passait son calabrais, je mettais six kreutzers; et je me suis abonné au. journal. Mais ils sont trop têtus. Il eût été bien plus simple qu'ils se joignissent aux démocrates, au lieu de bouder dans un coin. »

Cette harangue ne produit guère d'effet, les conversations s'engagent tout haut, et, de la tribune, la discussion descend dans la salle.

En traversant le jardin, je retrouvai les femmes qui avaient accompagné leurs maris à la réunion ; elles cousaient et tricotaient encore en buvant de la bière et en mangeant des radis.

Électeurs bavarois.

Liv. 63

Un voyage électoral. — Le Marienstein. — Rottendorf. — Un scrutin de campagne. Kitzingen. — Les capucins brasseurs de Dettelsbaeb. — Un curé patriote.

La voiture que j'ai retenue hier est venue me prendre ce matin à sept heures. Mon cocher est un jeune homme intelligent; il m'a promis un voyage électoral qui me donnera une idée exacte de l'esprit, du caractère et des mœurs du pays. Dans la plupart des villes, c'est l'élément prussien qui a pris le dessus. Jusqu'ici, les campagnes de l'Allemagne du Sud ont été préservées de l'invasion, et c'est chez elles que le sentiment national bavarois, wurtembergeois ou badois s'est conservé dans sa force et sa pureté. Demandez à un citoyen de Carlsruhe, de Stuttgard ou de Munich, ce qu'il pensé de Son Excellence le chancelier de l'empire. Il vous répondra que c'est le Messie de l'Allemagne. Adressez la même question à un bûcheron de la Forêt-Noire, à un paysan du Neckar ou à un vigneron du Mein, vous apprendrez que M. de Bismarck, « l'homme de fer et de sang, » n'est autre chose que l'Antéchrist.

De toutes les manières de voyager, c'est encore l'ancienne qui est restée la meilleure; il faut, pour rapporter d'autres impressions que celles des tables, d'hôte, sortir des villes, quitter les grandes routes trop battues, pénétrer le plus avant possible dans l'intérieur, s'entretenir avec le paysan, voirie maître d'école, faire visite au curé. De cette façon, les moins malins sont sûrs de recueillir des renseignements curieux, et d'arriver à une connaissance sérieuse de la contrée qu'ils parcourent.

Comment se passeront les élections de Wurzbourg? C'est ce que je saurai par les conversations et les journaux ; dans les campagnes, la comédie électorale reste inédite; ceux qui y assistent peuvent seuls s'en rendre compte. On parle de scènes bizarres, originales ; car les élections sont en Bavière une

espèce de fête populaire où l'on boit, où l'on mange, où l'on danse quelquefois, où l'on s'assomme toujours. Quand les élections tombent en automne, l'allégresse est sans mélange ; quand elles ont lieu au temps de la moisson, comme c'est le cas aujourd'hui, il y a moins d'entrain et de gaieté ; l'électeur se sent, d'un côté, retenu par son champ, — de l'autre, il est attiré par la perspective de grands tonneaux de bière qui coulent gratuitement.

Chaque campagne électorale a son cri de guerre et de ralliement. En 1848, on criait : «A bas les juges de district ! » Et l'on brûla les bancs sur lesquels ces dignes magistrats faisaient administrer la schlague. Une autre année, on cria : « A bas les sauvages !» puis : «Liberté! » — «Quelle liberté? demanda-t-on à des électeurs de la Basse-Bavière. — Celle de mendier, répondirent-ils, partout où il y a une porte ouverte ! » Cette année, le mot donné est : « A bas les Prussiens ! » Jamais cri électoral n'a été poussé avec plus d'enthousiasme : pour le. paysan catholique, Prussien est synonyme de bourreau et de persécuteur de la religion, d'ennemi du roi — et de ravisseur d'écus. Dans les campagnes bavaroises, on ne connaît que Dieu et le roi. L'État, le gouvernement, autant de mots incompréhensibles. Les paysans vous disent que leur âme appartient à Dieu, leur corps et leurs biens au roi. C'est au roi qu'ils donnent leurs fils, c'est au roi, qu'ils payent l'impôt ; et si les affaires vont mal, c'est au roi qu'ils s'en prennent. «Les Prussiens menacent le roi, le roi est en danger ! » Tel est donc le cri, et on se lève en masse pour terrasser le Prussien sur le champ de bataille électoral.

Le scrutin s'est ouvert ce matin à sept heures dans toute la Bavière ; il sera fermé à midi. D'après les derniers recensements, on compte environ 800,000 électeurs, dont plus de 500,000 ont donné, en 1871, leurs voix aux candidats du parti catholique. Si jamais le suffrage universel direct est introduit, la majorité catholique sera écrasante. Le système en vigueur est le même qu'en Prusse : l'élection indirecte ou à deux degrés. Sont électeurs les citoyens âgés de vingt-cinq ans, jouissant de leurs droits civils et politiques, ayant prêté serment à la Constitution, et payant un impôt direct d'au moins 2 florins, environ 4 fr. 50. Les militaires pensionnés ou en retraite sont seuls admis à voter. Dans dix jours, les électeurs du second degré, qui sortiront ce soir du scrutin, se réuniront à leur tour pour élire les députés. Ne peuvent être nommés députés que les citoyens qui payent un cens de 100 florins.

J'ai laissé à mon automédon le choix de l'itinéraire. Il a pris une belle route, le long de laquelle les pommiers, les poiriers, les noyers font la haie. Nous passons au pied du Marienstein ; la forteresse qui couronne ce monticule est encore parfaitement conservée, bien qu'elle ait entièrement perdu sa signification. Les princes-évêques vinrent s'y mettre à l'abri des tempêtes

populaires; Turenne, Dumonceau et Turreau y ont gravé leur nom avec la pointe de leur épée ; les Prussiens l'ont bombardée le 27 juillet 1866 et ont incendié son magnifique arsenal. Les obus pleuvaient en même temps sur Wurzbourg sans défense, tuant des femmes et des enfants. C'est l'habitude chez les descendants d'Iiermann. Les flancs du Marienstein sont couverts de vignobles qui produisent des vins fort estimés ; le plus connu de tous est le Boclisbeutelwein [Bourse de bouc), ainsi appelé à cause de la forme saugrenue des fioles dans lesquelles on le conserve. Le chapitre de "Wurzbourg, qui n'aime pas à braver l'honnêteté, mais qui aime le bon vin, lui a donné le nom plus céleste de vin du Saint-Esprit.

Le premier village que nous trouvons est Rottendorf. La plupart des portes sont closes ; seules, quatre ou cinq vieilles femmes, la tête drapée de mouchoirs rouges, lavent du linge à la fontaine. Tous les hommes sont partis pour aller voter au chef-lieu. Rottendorf mérite bien son nom : il fait, avec ses toits de tuile, une tache rouge au milieu de la verdure. Ces villages franconiens sont chatoyants de couleurs ; les maisons, séparées les unes des autres, sont entourées de grands jardins où les fleurs d'agrément masquent les prosaïques légumes du potager. Des fresques pieuses décorent quelques façades. Les populations catholiques de cette partie de la Franconie sont profondément attachées à leur foi ; elles ne souffriraient pas, comme c'est le cas en "Wurtemberg, qu'on utilisât jamais, en qualité de poteaux indicateurs, les grands christs de bois qu'on rencontre à chaque pas sur les routes, entre deux chênes. Si elles détestent la Prusse, c'est par crainte du protestantisme et de la persécution religieuse ; mais n'allez pas croire qu'en raison de cette haine elles éprouvent la moindre sympathie pour la France. Les Français, comme les Prussiens, ont envahi leur pays, et la France est restée à leurs yeux l'ennemie héréditaire et altérée de vengeance.

Avant d'arriver à Reppeldorf, nous atteignons les électeurs de Rottendorf. Ils marchent par groupes de huit à douze, le parapluie sous le bras et la pipe de porcelaine aux lèvres. Tous sont soigneusement rasés, coiffés de la casquette fourrée et vêtus de la longue houppelande noire qui descend jusqu'aux talons. Ils se découvrent respectueusement à notre passage ; quelques-uns nous saluent par la formule antique : « Loué soit Jésus ! » [Gelobt sei Jésus!) D'autres nous disent simplement : « Gruss Gotts!» (Dieu vous salue !) ou « Adiés ! » (Adieu !)

Le paysan franconien, de carrure massive, est gauche et lourd ; il n'a conservé de l'ancien type franc que la chevelure blonde et les yeux clairs. C'est encore une race vigoureuse, mais qui n'a plus rien dans sa physionomie ni dans son caractère de la fougue sauvage et des ardeurs belliqueuses de la race que les Romains ne purent dompter ; c'était primitivement un

peuple de héros, qui avait mis le comble de la félicité dans le combat et la lutte. Les historiens nous apprennent que les Francs « étaient toujours prêts à combattre de la main gauche lorsque la droite était blessée » , et que} semblables aux vagues de la mer, ils se précipitaient avec fracas sur les Romains et les culbutaient avant que ceux-ci eussent songé à se défendre » . Faits prisonniers, ils se perçaient de leur propre épée ou se révoltaient pour se faire massacrer.

Les électeurs" de six communes votent à Reppeldorf. Le bureau est installé dans la maison de la commune, bicoque sans apparence, à l'étroit escalier de bois. Les électeurs montent les uns après les autres, défilent devant la table à laquelle sont assis MM. les assesseurs en compagnie de nombreuses chopes, retirent leur bulletin et s'en retournent pour le faire remplir à l'auberge d'en haut ou à l'auberge d'en bas, selon le parti auquel ils appartiennent.

L'auberge d'en bas est occupée par les nationaux-libéraux ; le pasteur d'une localité voisine y a établi son quartier général, car pour tenir les catholiques en échec, le ministère a taillé de nouvelles circonscriptions et mis quatre communes protestantes en présence de deux communes catholiques.

L'auberge d'en haut sert de camp retranché aux ultramontains. Le curé et le maître d'école y sont sous les armes.

Dans l'une comme dans l'autre, on boit, on fume, on mange; on se livre à des ripailles dignes d'avoir Rabelais pour chroniqueur.

A mesure que les électeurs reviennent de la maison communale avec leur bulletin à la main, ils sont introduits dans une petite chambre ; le pasteur en bas et le curé en haut moulent de leur plus belle écriture sur la feuille imprimée le nom de leurs candidats respectifs.

De temps en temps le maître d'école, qui a des mouches de Milan sur la nuque et des boucles d'argent aux oreilles, va monter la garde sur la route. Le pasteur, de son côté, abandonne par intervalle ses fonctions d'écrivain public à l'aubergiste, et, son parapluie sous le bras, il pousse une pointe hardie jusque dans la salle de vote pour exhorter les récalcitrants, convertir les douteux et les ramener sous son escorte à la salle d'en bas, où leurs bulletins sont correctement remplis.

Il n'est que neuf heures, et nous remarquons déjà que les têtes sont terriblement échauffées ; ce soir, il y en aura qui ne seront plus entières.

Nous étions à peine remis en route, que nous vîmes arriver de grands chars, dits à échelles, ornés de petits sapins, de banderoles et de drapeaux ; c'étaient des électeurs catholiques que le remaniement des circonscriptions électorales mettait dans l'impossibilité de venir voter à pied. A côté du con-

ducteur du premier véhicule, se tenait le curé, lisant son. bréviaire. Les hommes ehantaient ce couplet d'une chanson très-populaire en Fran-

eonie :

Wir guten Franken, Wir loben und danken, Das wir nicht seyea Wie die groben am Rhein*.

Une demi-heure après nous étions en vue de Kitzingen, gros bourg entouré de vignobles, de houblonnières et de vertes prairies qu'arrose le Mein. Un péager arrête notre voiture et nous demande huit kreutzers pour « l'usage du pavé. » Kitzingen fait un commerce de bois considérable ; c'est de ce bourg que partent ces longs radeaux qui vont jusqu'à la mer.

Les mâchoires sont en pleine activité à l'hôtel-auberge où nous descendons. La choucroute blonde, flanquée de porc électoral, exhale un parfuma ressusciter tous les Allemands morts pour M. de Bismarck dans la guerre de France. Un bureau a été installé au premier étage ; les retardataires se hâtent de retirer leur bulletin ; ils le iont remplir par les chefs de file, et remontent le déposer entre les mains de messieurs les assesseurs ; après quoi, ayant bien mérité de la patrie, ils ont le droit de s'attabler, de boire et de manger jusqu'au lendemain. A Kitzingen, les patriotes reprochent aux nationaux-libéraux d'avoir tué cinq porcs dans la fleur de leur graisse pour « corrompre les électeurs».

On vote également à l'hôtel de ville. Là, les apparences sont mieux gardées ; il y a un gendarme à la. porte et tout se passe convenablement. La seule curiosité de l'hôtel de ville est une ordonnance du xvi° siècle, gravée sur la muraille, qui menace d'une amende d'un florin « les bourgeois qui entrent dans la salle des séances sans leur manteau » , ce qui laisserait supposer que les habitants de Kitzingen avaient autrefois l'habitude de sortir en costume de nuit.

C'est sur la place de l'hôtel de ville que le margrave Casimir fit crever les yeux à cinquante-neuf de ses sujets coupables d'avoir pris part à la guerre des Paysans.

Nous quittons Kitzingen pour nous diriger plus avant dans le pays ; mon cocher m'annonce qu'il me conduit à Dettelsbach, où les capucins sont tout à la fois moines et brasseurs. Le chemin longe le fleuve qui a débordé en plusieurs endroits. Un facteur rural que j'ai fait monter dans la voiture me dit

1. « Nous, bons Franconiens, — Nous nous vantons — De ne pas être — Comme les grossiers (Prussiens) du Rhin. »

qu'il y a eu de grandes inondations du côté de la montagne, et que les paysans ont partout jeté la statue de saint Médard à l'eau. Saint Urbain, qui orne les ponts, est aussi gravement menacé ; si la pluie continue, la vendange sera mauvaise, et il es,t sûr d'être roulé dans la boue. Le Franconien est resté superstitieux; il croit aux revenants, aux sorciers, au mauvais œil. Si un tourbillon de vent passe, il y voit un sorcier caché. Quand il tue un porc, il met un morceau de lard dans une boîte qu'il enfouit dans son jardin, et il croit avoir mis ainsi ses jambons à l'abri des voleurs. Le mercredi des Cendres, il plante trois fétus de paille dans la porte de sa grange, pour préserver son grain contre les souris.

Dettelsbach est un village qui a des prétentions citadines. Ses maisons, blanches s'alignent assez régulièrement, ses rues sont propres, et ornées de lanternes en forme de gibet. Nous rencontrons M. le bourgmestre qui rentre chez lui, avec ses lunettes à monture de laiton sur le nez, et un morceau de viande crue enveloppé dans un journal. M. le bourgmestre a reçu un cadeau du boucher qui a tué le veau gras électoral. A la. devanture de la boulangerie on voit de beaux gâteaux dorés, des œufs coloriés comme les œufs de Pâques, et des pots de confiture. Les électeurs ne sauraient complètement oublier leurs femmes et leurs enfants.

Pendant qu'on me prépare à déjeuner, je monte au couvent. Le sanctuaire de Dettelsbach est en grande vogue dans la «ontrée. On y vient en pèlerinage chaque samedi, et, toutes les années, il y a des processions qui s'y rendent avant et après la moisson. Ces processions sont précédées de trompettes, les bannières flottent au vent, le maître d'école bat la mesure des cantiques. On promène autour du couvent les reliques saintes, et les moines servent aux pèlerins un dîner sur l'herbe tendre. L'hospitalité est pratiquée ici sur un grand pied. Tout pauvre qui se présente à la porte du monastère reçoit une chope de bière et un morceau de pain. Aussi, du matin au soir, c'est un véritable assaut d hommes en haillons, de femmes déguenillées qui portent sur le dos leurs enfants dans une pièce de toile, d'écloppés et de fainéants.

Je sonne. Un frère m'introduit dans la salle à boire réservée aux gens qui payent, car si les capucins de Dettelsbach donnent leur bière aux pauvres gueux, ils la vendent aux gens aisés, et comme c'est le seul revenu du couvent, on ne saurait les en blâmer. Je dis. que je suis étranger et que je voudrais visiter le couvent. « Notre supérieur sera enchanté d'accéder à votre désir, d me répond le frère, et il me laisse en tête avec un bock monumental, au couvercle orné de gentils petits anges joufflus.

Il existe encore en Bavière trois ou quatre couvents de moines-brasseurs. A Lccchl, près de Munich, les franciscains possèdent une brasserie célèbre.

Au moyen âge, l'art de brasser se perfectionna dans les couvents. C'est à un abbé que l'on doit l'emploi du houblon dans la fabrication de la bière. Le concile d'Aix-la-Chapelle détermina la quantité de bière ou de vin que pouvaient boire les religieux et les religieuses : les moines furent autorisés à consommer cinq livres de vin ou de bière par jour, et les religieuses, trois livres.

La salle dans laquelle je me trouvais était ornée d'un Gambrinus dans toute sa pompe, élevant d'une main son « vaisseau à vider cervoise » et tenant de l'autre son sceptre terminé par un bouquet d'épis. Pour ne pas faire de jaloux, on a placé vis-à-vis du roi de la bière l'image de saint François. Au-dessus de la porte, se déroule cette devise en lettres gothiques :

Bêr nêrt, brannwin têrt.

(La bière vivifie, l'eau-de-vie tue.)

J'achevais à peine de la relever, quand la porte s'ouvrit et livra passage au plus beau moine que j'aie vu de ma vie.

Ce n'était pas un de ces capucins amaigris, aux yeux éteints, à la face cadavéreuse, comme les aimait Zurbaran, mais un capucin robuste comme un sapeur, une espèce de Goliath en robe, à la barbe noire, au teint fleuri, à l'œil brillant; Jean des Entommeures, «jeune, bien à dextre, hardi, hault, bien avantagé en nez, vrai moine si onques en fut depuis que le monde moinant, moina de moinerie, » devait avoir cette taille et cet aspect.

Il était chaussé de bons bas et de bonnes sandales, et portait un superbe chapeau de planteur.

— Soyez le bienvenu, me dit-il. Comment trouvez-vous notre bière ?

— Exquise, mon révérend père ; un velours !

— C'est que nous sommes trop ignorants, nous autres, pour connaître la chimie, nous ne savons pas falsifier la bière. On n'en boit plus une goutte de véritable en Allemagne. La falsification nous est venue de France, r-j comme la Révolution.

— De France?

— Oui, monsieur, de Paris. Si vous voulez bien m'accompagner, nous visiterons d'abord la bibliothèque, où je vous prouverai ce que j'avance, documents en mains.

Je le suivis.

— La bière de France était autrefois, continua-t-il, aussi célèbre que l'est aujourd'hui celle d'Allemagne. Le malt s'appelait chez les Gaulois bace, dont on a fait brasser et en allemand brauen. L'empereur Julien

Aubergiste bavarois.

Liv. 64

disait que le vin des Gaulois n'était pas le vrai fils de Jupiter, car le vin sent le nectar, tandis que le leur sentait le bouc :

Bacche quis? unde venis? verum tibi dejero Bacchum

Te.haud novi, tantum est cognitus ille Jovis. Is nectar redolet, hircuin tu

« En Picardie, en Normandie et en Bretagne, on voit encore les bâtiments que les moines avaient annexés à leur couvent pour fabriquer la bière. Ils avaient même établi des moulins spéciaux pour moudre l'orge. Dans une charte de l'an 1042, le roi Henri Ior concède aux religieux de Montreuil-sur-Marne le droit de construire deux de ces moulins {cei^evisisc usibus deservienles). A cette époque, l'impôt sur la bière rapportait au roi de France deux tiers de plus que l'impôt sur le vin. En 1689, les brasseurs français employèrent 80,000 mesures de blé. »

Nous étions arrivés devant une grande porte sculptée qui portait l'inscription grecque : Pharmacie de Came. Le supérieur me fit passer le premier dans la bibliothèque.

La salle est vaste, les livres s'entassent jusqu'au plafond. Mon guide et professeur prit dans un rayon un in-folio intitulé le Livre des métiers, et me mit sous les yeux l'article suivant des Statuts des brasseurs parisiens que je copiai : « Nus cervoisiers (brasseurs) ne peut, ne doit faire cervoise, fors de yaue (de l'eau) et de grain, c'est à savoir d'orge, de mestuel et de dragée (lentilles, pois) ; et se il y mêloit autre chose pour efforcier (fortifier), c'est à savoir, baye piment et pois reisine ; et quiconque y metroit aucune de ces choses, il l'amenderoit au roy de XX sous de Paris toutes les fois qu'il en seroit reprins, et il en seroit touz librasins qui seroit faiz de tex choses donez por Dieu. »

— Êtes-vous convaincu, maintenant ?

— Parfaitement, et je ne regrette qu'une chose, c'est qu'on ne remette pas ces statuts en vigueur, car if est évident que dans la bière que nous buvons aujourd'hui en France il entre plus de résine que de houblon.

— Et ici, monsieur, en Allemagne, dans la noble patrie de Gambrinus, on n'y met plus que des racines de buis ! Autrefois la bière était employée comme remède; c'est souvent un poison aujourd'hui.

Je lui demandai s'il existait une chronique du monastère de Dettelsbach; il répondit en me montrant un gros registre à fermoirs :

— La voilà, mais je ne l'ai jamais lue.

En sortant de la bibliothèque, le supérieur frappa deux coups secs contre la porte d'une cellule, puis il l'ouvrit. Je vis un grand capucin armé d'un fer, avec un tablier vert attaché à la taille, des besicles sur le nez, en train de

repasser des surplis et des nappes d'autel. A côté de lui se dressait une cruche de bière au long cou.

— Frère. sacristain, dit le supérieur, ne vous dérangez pas; donnez-moi les clefs de l'église.

Le frère déposa son fer, leva son tablier, déboucla la sangle de cuir à laquelle était suspendu son trousseau de clefs, et le tendit au supérieur.

Après avoir descendu quelques marches, nous pénétrâmes dans le chœur par la sacristie.

L'église est très-richement ornée; l'autel de la Vierge miraculeuse étincelle de dorures, de pierreries, d'étoffes précieuses. Tout autour d'elle sont rangées des poupées de cire dans de petites châsses de verre ; ces figures naïves représentent ceux qui ont été guéris par l'intervention de la sainte Madone. Les murs sont couverts d'ex-voto, parmi lesquels on remarque des moulons, des chevaux, des vaches et des cochons en cire, suspendus à un clou par une ficelle. Quand le paysan franconien a un animal domestique malade, il envoie du beurre aux capucins de Dettelsbach pour qu'ils fassent une neuvaine à la Vierge, et si la vache ou le cheval échappent à la mort, il est de règle qu'on suspende leur image dans l'église du couvent.

De l'église nous allâmes au jardin. C'est un petit paradis terrestre. Des fleurs de toutes les régions y exhalent des parfums délicieux; la vigne forme de frais berceaux et il y a de grandes charmilles ombreuses toutes vertes où les rayons du soleil s'infiltrent doucement, comme les gouttes d'une liqueur d'or. Nous rencontrons à l'ombre d'une allée de platanes des pères qui jouent aux quilles et boivent des bocks. Ils nous invitent à nous désaltérer, ce que nous faisons, le supérieur et moi, avec un égal empressement. De cet endroit la vue est ravissante ; on embrasse un horizon de dix lieues. Le Mein coule au milieu des vignes, çà et là des houblonnières s'alignent comme des bataillons armés de lances; on distingue une dizaine de villages, heureusement groupés, et, tout au fond, on aperçoit la ligne noire de ces profondes forêts qui fournissent l'Allemagne entière de civets de lièvre et de filets de chevreuil. De tous les territoires de l'empire, la Franconie est le plus fertile et le plus giboyeux. Les montagnes qui l'abritent contre les vents du nord, y assurent toujours de bonnes récoltes. C'est la Normandie allemande.

Après le jardin, le supérieur me montre le verger. De gentils cochons roses gambadaient devant nous,- en dressant leurs petites queues en trompette et en poussant des cris qui jetaient l'alarme parmi les oies du monastère, lesquelles formaient comme une grande plaque neigeuse au milieu de la pelouse.

Nous étions arrivés vis-à-vis d'un immense bâtiment d'où s'échappaient des bouffées de vapeur chaude.

— C'est notre brasserie, me dit le supérieur en m'invitant à entrer. Debout sur une échelle, penché sur une immense chaudière, un moine,

revêtu d'un tablier de cuir, les manches de sa robe retroussées jusqu'aux coudes, surveillait la cuisson du malt. D'autres moines allaient, venaient, montaient, descendaient avec une activité toute terrestre. Quel charmant sujet de tableau pour un peintre de genre !

Nous visitâmes ensuite les caves, spacieuses, profondes, imposantes, avec leurs doubles rangées de fûts et de tonneaux accroupis dans l'ombre comme des monstres antédiluviens. Le supérieur prit un pot d'étain, tourna un robinet et m'offrit du bock-Mer. C'est le nec plus ultra des cinquante-six espèces de bière qu'on fabrique en Allemagne ; il n'en faut que dix litres pour ébranler un Bavarois.

Après avoir réglé mon compte avec le frère sommelier, je pris congé du supérieur qui avait été cueillir à mon intention une fleur d'hortensia d'une couleur tout à fait extraordinaire ; figurez-vous des tons de satin bleu pâle, délicats comme la neige.

— C'est moi qui ai trouvé le secret de leur donner cette couleur, me dit le révérend père ; j'entoure la racine de la plante de vieux débris de fer rouillé. Prenez cette fleur en souvenir de votre visite.

Je mis l'hortensia à ma boutonnière, et, après avoir donné une poignée de main au moine brasseur, je repris le chemin de Dettelsbach.

En redescendant au village, je rencontrai une dizaine de novices, tous coiffés de planteurs en paille noire, bien chaussés et munis de bâtons solides.

— Eh bien ! comment vont les élections? leur demandai -je.

— Ça va bien, ça va bien, malgré la « géométrie électorale », me répondirent-ils en riant.

Quelques pas plus loin je me trouvai face à face avec un de ces obélisques de pierre qui ont été élevés « par ordre », dans chaque village allemand, comme un monument de haine éternelle contre la France. Une des faces porte le nom de Wœrth ; l'autre celui de Sedan ; la troisième le nom de Paris ; sur la quatrième est gravée cette inscription :

Ben im Feldzuge

Gegen Frankreich 1870-1871

Gefallenen Tapfern

Krieger, der Stadt und des Bezirkr

Dettelsbach

Zum ehrenden Andenken '.

1. « Aux valeureux guerriers tombés dans la guerre contre la France, en 1870-1871, la ville de Dettelsbach, eu souvenir d'houneur. »

Dettelsbach a perdu trois de ses fils à Wœrth, dix à Sedan et six devant Paris.

En ce moment, des sons joyeux d'harmonica, accompagnés de cris et de jodels, retentirent derrière moi. Je me retournai et j'aperçus une bande rustique, marchant bras dessus bras dessous en agitant une perche ornée d'un mouchoir blanc et jaune. Ces électeurs, émus de leur victoire, entrèrent dans une petite maison au-dessus de la porte de laquelle un artiste de village a peint un bouc encorné qui se désaltère dans un verre de bière. Je les rejoignis. Le maître de l'établissement leur serrait la main avec effusion... Je compris que c'était un candidat reconnaissant. Une jeune fille de seize ans s'empressait d'apporter à boire ; elle était si délicate et si mignonne, et l'aubergiste si laid et si gros, qu'on eût dit Gendrillon chez l'Ogre.

La faim me chassa du côté de mon hôtel. En traversant Dettelsbach à pied, je remarquai que la principale industrie de l'endroit consiste dans la fabrication de cierges, de statuettes et d'animaux de cire, dans la vente d'objets de piété, chapelets, images, livres de prières, etc. Ce commerce est lucratif, car il ne passe pas ici moins de trente à quarante mille pèlerins par an.

A trois heures, je repartais, laissant les électeurs de Dettelsbach en proie à toutes les surexcitations du triomphe et de la bière des bons capucins.

Un peu avant d'arriver à Reppeldorf, nous rejoignîmes une troupe d'électeurs qui manifestait son allégresse en dansant sur la route. Seul, le curé, courbé sous le faix des ans, traînait la jambe, et essuyait de temps en temps la sueur qui inondait son visage, malgré l'énorme riflard rouge à l'ombre duquel il marchait.

Je fis signe au cocher d'arrêter, et j'invitai le vénérable vieillard à prendre place à mes côtés.

— J'accepte avec reconnaissance, me dit-il en montant dans la voiture; la journée a été chaude... Ouf!

Il s'éventait avec son mouchoir rouge.

— Monsieur voyage?

— Comme vous voyez, monsieur le euré.

— Pour son plaisir?

— Oh ! non... non ! répondis-je en pensant aux chambres des hôtels allemands où l'on est dévoré tout vif.

— Monsieur est peut-être dans les ponts-et-chaussées?... Il y a une rigole devant ma cure qui aurait bien besoin d'être réparée...

— Monsieur le curé, je m'aperçois que je vous intrigue... Je suis un simple touriste, étranger au pays, et qui n'a pas voulu quitter "Wurzbourg sans aller goûter la bière des capucins de Dettelsbach...

— Ah! oui... Cette année, leur bière est fameuse! Je crois qu'ils la font meilleure les années d'élections... Aussi, j'ai immédiatement doublé ma commande.

— A mon tour maintenant, monsieur le curé, de vous interroger. Êtesvous satisfait du résultat électoral?

— Regardez! me dit-il en se levant et en me montrant avec son parapluie, ses paroissiens qui continuaient à danser... Regardez! On ne verra malheureusement pas sur tous les chemins du royaume un spectacle aussi réjouissant... J'ai envoyé le sacristain en avant afin qu'il sonne les cloches, — et qu'il dise à ma domestique de tuer les deux poulets... Si nous n'avions pas eu la victoire dans notre circonscription, je ne les aurais certes pas mangés... Je les engraissais cependant en vue des élections... On peut bien se réjouir une fois tous les deux ans...

A notre entrée au village de Bibelried, toutes les femmes étaient sur les portes. Le curé criait du haut de la voiture, en agitant son riflard : « Sieg ! Sieg! » (Victoire!)

Nous le déposâmes devant le presbytère, dont le sacristain et la domestique avaient déjà décoré la porte d'une guirlande de dahlias. Il voulut absolument nous offrir des rafraîchissements ; tandis que mon cocher luttait seul contre une cruche de bière aux proportions babyloniennes, le curé me fit les honneurs de son jardin et de sa maison. Un coin délicieux que ce jardin! Des fleurs à profusion, aux couleurs de velours, d'or, de satin, de pourpre, et une tonnelle où M. le curé déjeune avec un orchestre de chardonnerets et de mésanges bleues qui viennent manger jusque sur la table. La vigne festonne la façade de la petite maison de pierre exposée au soleil levant.

Pendant que nous visitions le rucher, la cloche de l'église sonna un gai rigodon :

— Écoutez, me dit-il en tendant l'oreille comme pour boire les sons de la cloche... Quel son!... Boni... boni... bim... buni!...

Il battait la mesure avec son parapluie d'une main et sa tabatière de l'autre.

— Elle annonce notre victoire... Elle en est digne, la brave cloche!... Car elle a été fondue avec un canon ennemi enlevé à Sedan... Le roi nous a envoyé à tous des canons pour suspendre la cloche de la patrie (Vaterlandsg' locke) dans nos clochers..

Des cris annoncèrent que les électeurs faisaient leur entrée au village ; M. le curé se précipita au-devant d'eux. Je m'esquivai.

VOYAGE AU PAYS DES MILLIARDS Ul

Épilogue électoral. — Comment on vote à Wurzbonrg. — Le résultat, — Réplique d'un

patriote à un national-libéral.

Ce soir, Wurzbourg s'est subitement rempli de bruits de fanfares ; les membres de la Burger Verein (association des citoyens), se sont promenés en cortège dans les principales rues, drapeaux bavarois et prussiens déployés; les étudiants «amis des lumières », marchaient à la queue de cette procession politique, à laquelle ne manquait que le buste couronné de lauriers de M. de Bismarck. Tous ces citoyens qu'enflammait la victoire chantaient les strophes belliqueuses de la Garde au Rhin. Un banquet les attendait dans la vaste salle de l'ancienne gare, qui sert à la fois d'hôtel des postes et de brasserie.

A la nuit, on a éclairé la place de feux de Bengale aux couleurs de l'empire, et illuminé un grand transparent, fixé au fronton de l'édifice, et représentant une Germania farouche, véritable femme à barbe, aux cheveux en désordre, à la tunique sanglante, le glaive en main, qui foule sous ses gros pieds nus un chassepot et une aigle française marquée d'un N.

Cette image de la France terrassée sert non-seulement d'enseigne aux auberges, mais c'est aussi l'attribut exhibé dans- toutes les fêtes nationales et patriotiques; ce soir, on la montre pour expliquer que la victoire du parti prussien de Wurzbourg est en même temps une « défaite déjà France ».

Cette victoire a été vivement disputée; pendant quatre jours et quatre nuits, le bureau électoral du quatrième district siégeait en permanence. Trois tours de scrutin n'avaient donné aucun résultat, et la surexcitation des esprits était arrivée à un si haut degré, que le commandant de place avait jugé à propos de prendre des précautions militaires. Ce matin la garnison était consignée, et il a été un instant question d'occuper les abords de la

maison de ville, où avait lieu le vote. Les comités électoraux des trois partis en lutte s'étaient installés, comme des camps volants, en plein air. Des poteaux, sur lesquels on lisait : Liberalpartei (parti libéral), Pàtriotisch- Bayerische-Partei (parti bavarois patriotique) et Volhspartei (parti populaire), indiquaient aux électeurs où ils pouvaient s'adresser pour remplir leur bulletin. Chaque parti avait fait placer au pied de son poteau une grande table avec des chaises et tout ce qu'il faut pour écrire ; les meneurs y poussaient les électeurs, auxquels on mettait la plume à la main et les candidats à l'oreille. Des secrétaires de bonne volonté écrivaient pour ceux qui étaient venus au «nonde avant la loi sur l'enseignement obligatoire ; ceux-ci n'avaient plus qu'à tracer une croix au bas de leur bulletin. Les pauvres diables, racolés jusque dans les galetas et qui venaient de vendre leur voix pour quelques florins, étaient conduits dans la salle de vote où se délivraient les bulletins, puis amenés à la fabrique qui fonctionnait dans la cour et sur la place, et enfin reconduits dans la salle de vote, où se remettaient les bulletins ouverts et signés. Tout cela publiquement, ostensiblement, sans gêne, comme la chose la plus naturelle du monde, en dépit de la loi qui punit sévèrement l'embauchage et les tentatives de corruption électorale. Les nationaux-libéraux auraient quand même subi une défaite aujourd'hui, si, un peu avant la fermeture du scrutin, ils n'avaient reçu du renfort. On vit s'avancer vers la maison de ville une bande d'étudiants en casquette bleue et rouge; ils étaient une cinquantaine environ, et tous si jeunes, que les catholiques s'élancèrent pour leur barrer le chemin, en criant : « Vous n'avez pas l'âge ! » Mais les gendarmes protégèrent la cohorte, et elle passa avec un air de défi et de triomphe. Quelques minutes plus tard, les partisans de la Prusse reçurent encore du secours ; cette fois, c'étaient des malades enlevés aux hôpitaux et portés sur des civières, des paralytiques placés dans de petites voitures, des aveugles conduits par la main, et qui votaient aveuglément. Cette arrière-garde décida du sort de la journée. Vers les trois heures, les portes de la salle du vote se rouvrirent, le commissaire électoral, flanqué de deux gendarmes, se présenta sur le perron, et, un papier en main, proclama le résultat des élections : Quatre-vingts voix de majorité pour les libéraux prussiens !

Ceux-ci poussèrent des hourras, lancèrent leurs chapeaux en l'air, et entonnèrent sur-le-champ la Wacht am Rhein. Les patriotes bavarois et le parti populaire se retirèrent en protestant contre la validité des élections.

Ce n'est pas seulement à Wurzbourg, mais aussi à Munich et dans d'autres villes, que l'on a créé des électeurs. On a embrigadé les étudiants, les jeunes commis, les employés ; la veille des élections, on a payé pour eux l'impôt sur le revenu et on les a improvisés citoyens, bien que la plupart de

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Liv. 65

ces jouvenceaux eussent à peine l'âge requis pour faire des soldats. Le gouvernement a menacé jusqu'aux fossoyeurs, de les destituer, s'ils ne votaient pas; on cite- un journal libéral qui a renvoyé deux de ses porteurs parce qu'ils ont voté noir ; un imprimeur a congédié trois employés, dont l'un était depuis vingt-quatre ans à son service, pour un forfait semblable.

A Munich, les candidats nationaux-libéraux ont obtenu 9,812 voix et les candidats patriotes catholiques 7,043. Bamberg et Landshut sont les seules villes qui aient voté dans un sens absolument catholique. Mais partout on accuse les nationaux-libéraux des plus grandes illégalités, d'actes de pression et de corruption. Ici, ce sont des ouvriers menacés d'être expulsés des fabriques de l'Etat, s'ils ne votaient pas dans un sens national-libéral ; là, c'est un commissaire de scrutin qui dit aux électeurs ruraux : « Notre roi veut des députés amis de l'empire ; notre roi espère que vous voterez pour l'empereur, et non pour le pape. » Ailleurs, ce sont des électeurs catholiques assommés à coups de bâtons et de verres à bière, aux cris de : «Tuez-les, ces chiens d'ultramontains ! » Dans plusieurs localités, comme à Ratisbonne, par exemple, et à Southofen, les électeurs catholiques, tout en étant plus nombreux que les libéraux, avaient moins de candidats à élire.. A Southofen, 2,570 électeurs catholiques avaient à élire 24 wahlménner , et 2,230 électeurs « prusso-libéraux » en ont élu 34.

La victoire du parti prussien à Wurzbourg et à Munich inspire déjà à la presse « bien pensante » des hymnes de triomphe. La nouvelle Gazette de Wurzbourg , qui vient de paraître, imprime en tête de ses colonnes, en caractères d'un demi-pouce : « La victoire est à nous ! Ils ont transformé la sacristie en salle électorale, et ont transporté la chaire dans les brasseries ; ils ont versé des larmes de crocodile sur l'Église persécutée et prêché la croisade ; ils ont prophétisé la destruction du catholicisme, et appelé le libéralisme l'enfant de Bélial ; ils ont lancé leurs mandements épiscopaux et leurs excommunications, — et ils sont vaincus ! »

Les journaux prussophiles de Munich, où la lutte n'a duré qu'un jour, chantent de leur côté le « Sedan de la papauté ». La presse officieuse de Berlin ne reste pas étrangère au concert ; le télégraphe apporte le résumé d'un article de la Gazette générale de ï Allemagne du Nord, organe officieux de M. de Bismarck, dans lequel on lit : « Oui, ils ont vaincu... L'ultramontanisme ne gagne plus de terrain ; il ne fait qu'en perdre ; il le perd au profit du sentiment allemand et national dans lequel il a reconnu son plus redoutable adversaire.... Les Bavarois sont las de se livrer aux ambitions hiérarchiques du clergé ; ils refusent de se placer du côté de Rome dans la lutte contre l'Allemagne. »

On raconte qu'à Munich, des nationaux-libéraux pénétrèrent dans une brasserie où les catholiques avaient leur bureau, en criant d'un air narquois : « Yive la France ! »

— Oui, vive la France ! ripostèrent les électeurs ; avec la France, nous aurions à manger, tandis qu'avec la Prusse nous crevons de faim I

M. Peter Kilian Herriihut. — Comment il est revenu à ses anciennes opinions politiques. — Une visite au rédacteur d'une feuille démocratique.

J'ai l'honneur de vous présenter M. Peter Kilian Herrnhut, bourgeois de Wurzbourg, ancien canonnier dans l'armée bavaroise, ancien inspecteur de la fabrique de tabac à priser de Kitzingen, qui vit actuellement de ses rentes dans la capitale de la Basse-Franconie, et élève des oies pour le plaisir de sa table.

M. Kilian Herrnhut est propriétaire de la maison attenante à mon hôtel; ce modeste immeuble forme coin de rue, et la jolie pelouse que j'ai sous mes fenêtres lui appartient.

Chaque matin, à cinq heures, M. Kilian descend dans son verger, tête nue, en pantoufles de" cuir, avec une pipe monumentale qui rase la terre et qu'il porte avec une majesté toute sacerdotale; il ouvre une petite porte cadenassée d'où sort immédiatement une longue procession d'oies en surplis blanc et en calotte rouge ; il les compte avec soin, puis voyant qu'aucune ne manque, il lance en l'air de joyeuses bouffées de fumée.

A huit heures, M. Kilian revient dans son verger, mais sans pipe, ce qui le fait ressembler à un éléphant qui a perdu sa trompe; un bonnet de velours à glands d'or couvre son vénérable chef, et un tablier de cuisine lui monte jusque sous les bras. a

M. Kilian disparaît pendant quelques secondes dans les sombres profondeurs de sa cave, et en sort en tenant une oie sous chaque bras. Il s'assied sur un banc, à l'ombre d'un prunier, et « engogue » les malheureux volatiles destinés à figurer sur sa table, le jour anniversaire de sa naissance et le jour de sa fête.

Ébloui par les événements de 1870, M. Kilian eut l'idée, il y a quatre ans, d'envoyer au chancelier de l'empire, M. de Bismarck, les deux oies qu'il a l'habitude de s'offrir à lui-même. Il commanda une caisse spéciale et passa quatre jours et deux nuits à écrire la lettre qui devait accompagner l'envoi. La Gazette de Wurzbourg avait déjà parlé du cadeau national qui était à la veille de partir pour le n° 76 de la Wilhelmstrasse, et la Gazette générale de ï 'Allemagne du Nord ayant reproduit l'entrefilet à la première page, en avait tiré de très-longues considérations sur les sympathies de la Bavière pour la Prusse, et sur le culte qu'on y professait à l'endroit du glorieux chancelier.

A la veille du départ des oies pour Berlin, M. Kilian les avait pesées, et la balance municipale avait indiqué trente livres pour chacune, ce qui était tout à fait extraordinaire.

Le lendemain matin, à trois heures, M. Kilian descendit pour procéder à l'emballage. Mais en sortant de sa cave, il poussa un cri d'horreur : les deux oies qu'il avait sous le bras n'avaient plus de queue, elles étaient à moitié déplumées ; on leur voyait les os !

Les voisins, réveillés par le cri lamentable qu'il venait de pousser, accoururent sur le théâtre de l'événement. On fouilla la cave, on regarda dans tous les coins et recoins avec des lanternes, on ne trouva rien.

M. Kilian remonta alors dans sa chambre sans mot dire, ferma ses fenêtres, et allumant une pipe, il se mit à réfléchir. C'est un esprit sérieux ; il a suivi autrefois le cours de métaphysique comparée du célèbre docteur Weishaupt à l'université de Munich. Kilian cependant, depuis qu'il a vu Lola Montés gouverner la Bavière et un canon bavarois pris par deux tirailleurs prussiens, est devenu superstitieux. Il se dit tout d'abord que ses deux oies grasses changées en oies maigres étaient un avertissement du ciel. Il médita longtemps sur le songe de Joseph, et, le soir, à la nuit tombante, il alla, diton, se confesser d'avoir voulu envoyer deux oies bavaroises au prince de Bismarck, l'auteur de la guerre de 1866 et le persécuteur de la religion.

Et à dater de ce jour, les lèvres de M. Kilian ne prononcèrent plus le nom du chancelier de l'empire. Aujourd'hui l'ancien canonnier est rentré dans les rangs de l'opposition pour tirer à boulets rouges sur la Prusse.

Ces préliminaires sont peut-être un peu longs, mais ils sont nécessaires pour vous expliquer comment j'ai trouvé accès auprès du rédacteur en chef de la feuille du Volkspartei (parti populaire et démocratique), la plus importante des États du Sud.^Depuis que M. Kilian est revenu à des sentiments politiques en harmonie avec la situation de son pays, il est abonné à tous les journaux patriotes, rouges ou noirs, peu lui importe la couleur, pourvu qu'ils combattent pour l'autonomie de la Bavière. M. Kilian n'a pas la prose facile, mais s'il écrit peu, il écrit des choses solides ; et quand la

morgue des feuilles de Berlin l'agace trop, il adresse des lettres courtes mais incisives, tantôt à un organe catholique, tantôt à un organe démocratique. C'est ainsi qu'il est entré en relations avec les journaux qui « ne rampent pas ».

En bon voisin, — on se lie vite d'une fenêtre à l'autre, — M. Kilian m'a donné, avant mon départ de Wurzbourg, une lettre d'introduction auprès de M. X..., à Z... La prudence m'oblige à dissimuler jusqu'aux initiales.

Z... est une petite ville industrielle, prospère, qui a de bonnes écoles et qui est peuplée de bonnes gens. Le bureau du N... Journal est dans une vieille maison patriarcale, au fond d'un couloir sombre comme l'enfer. Deux, chaises de paille, avec une petite table en bois blanc recouverte d'une feuille de papier gris, des rayons chargés de livres, voilà tout l'ameublement.

A mon entrée, M. X... écrivait; il avait à sa droite une chope de bière au couvercle de porcelaine orné du portrait de Washington; à sa gauche, une assiette contenant du pain et du fromage. Il était dix heures ; vous savez qu'un bon Allemand ne manque jamais de « faire ses dix heures », c'est-àdire de boire une chope et de casser une croûte. Sauf la Suisse, il n'y a, du reste, pas de pays où l'on mange plus qu'en Bavière; on y fait cinq repas par jour, et quels repas ! Les restaurants parisiens tireraient six biftecks d'un bifteck bavarois. Quand vous demandez une côtelette de veau, on vous en apporte quatre, cela ne coûte pas plus qu'une.

M. X... vida sa chope en lisant la lettre que je lui avais remise.

— Ah! vous êtes journaliste, me dit-il; je vous salue et vous serre la main. La tâche que vous remplissez n'est pas sans péril, car un jour viendra où M. de Bismarck demandera raison des attaques dirigées contre lui à l'étranger1. Je connais M. de Bismarck; un de mes amis a étudié avec lui à l'université ; c'est un tempérament brutal, un homme de fer. Quand il avait des discussions dans les brasseries, il ne manquait jamais de casser sa chaise sur son interlocuteur, et, sans s'émouvoir, il appelait l'aubergiste et lui demandait le prix de la casse.- Quand les journaux berlinois annoncent que le chancelier est dégoûté de la politique, j'en ris aux larmes. M. de Bismarck est un homme de lutte, un homme d'action; il ne déposera les armes que devant la mort. Il s'est mis dans une impasse avec sa guerre au catholicisme ; le pape est plus fort que lui. S'il avait flatté les évêques, s'il leur avait donné d'une main ce qu'il leur prenait de l'autre, s'il avait été plus fin et moins brutal, nous ne verrions pas cette résistance que moi, mécréant, je

1. Ce jour est arrivé. D'après le nouveau Code pénal, tout journaliste étranger qui ne parle pas assez respectueusement de l'empire peut être condamné par contumace et arrêté à la frontière allemande.

suis obligé de qualifier d'admirable. Pendant le concile, les esprits étaient très- divisés. Beaucoup d'évêques s'étaient prononcés contre l'infaillibilité. Après la guerre, l'épiscopat s'est tu. M. de Bismarck a alors frappé, oubliant que mettre des évêques en prison, c'est ouvrir la porte à la liberté de l'Église. Le peuple en a fait des martyrs; la faute de la Prusse a été de donner une auréole au clergé. La résistance des catholiques est l'épine dans la patte du lion ; elle l'empêche de marcher. L'Allemagne ne se fortifie pas, tandis que la France se fortifie matériellement et peut se fortifier politiquement. M. de Bismarck le sent; et c'est ce qui l'inquiète. La France, qu'il croyait avoir anéantie, la France qui se relève du champ de bataille où elle était étendue, qui reprend lentement ses forces et se trouve tout à coup plus riche et plus prospère que le vainqueur, voilà ce qui exaspère le chancelier de l'empire. Je suis convaincu que la guerre eût éclaté ce printemps sans l'intervention des puissances; elle aurait éclaté contre la volonté du peuple allemand, qui, tout entier, veut la paix, parce qu'il en a besoin pour refaire son industrie, ses finances, sa fortune nationale gaspillée pendant la courte durée de l'ère des grùnder (lanceurs d'affaires, spéculateurs). Le peuple allemand apprend depuis de longs mois que la guerre est bien le plus ruineux des passe-temps. Si cela dépendait de lui, je vous assure qu'il ne recommencerait jamais.

« Où sont allés mes beaux ducats dorés? » dit Heine dans une de ses chansons. Où sont allés tous ces milliards? se demande-t-on en Allemagne. Les 793 millions de tbalers distribués à la Bavière, au Wurtemberg, à la Hesse, au grand-duché de Bade ont été affectés par ces divers États à la transformation de leur armement. Quand à la part du lion que s'est réservée la Prusse, voici de quelle manière elle a été employée, me dit M. X. en me présentant les épreuves d'un article. Tenez, lisez. »

Non-seulement je lus, mais je pris copie :

Tbalers

Fonds impérial pour les invalides 187,000,000

Forteresses en Allemagne '72,000,000

Forteresses en Alsace-Lorraine 40,250,000

Trésor militaire impérial 40,000,000

Trésor de la marine 30,509,900

Avances à l'administration de l'armée 6,270,000

Dotation aux généraux et hommes d'État 4,000,000

Champs de tir pour l'artillerie 1,375,000

Indemnités de guerre 37,700,000

Indemnités à la marine marchande 5,000,000

Indemnités aux Allemands expulsés de France. . 2,000,000

Armement des places fortes 9,847,187

Matériel de siège 9,394,821

Fonds de roulement de la caisse de l'empire. . . 5,750,000

Palais du Parlement 3,000,000

— Quelle éloquence dans ces chiffres ! s'écria le journaliste bavarois pendant que j'écrivais.

« C'est l'administration militaire qui a à peu près tout absorbé. On n'a rien fait pour l'agriculture, pour l'industrie, pour les sciences et les arts. Et loin de diminuer, les impôts augmentent. La vie devient de jour en jour plus difficile ; tout a renchéri du double depuis la guerre. Qu'on s'étonne, après cela, des proportions extraordinaires que prend l'émigration. Le mois dernier, il est de nouveau parti 1,500 émigrants pour l'Amérique. Aussi les bruits sinistres qui couraient au mois d'avril dans les journaux de Berlin jetèrent partout la consternation. Nous sommes pacifiques, je vous le répète, et le peuple allemand, quand il n'est pas surexcité, quand on ne l'enivre pas de la haine de « l'ennemi héréditaire », ne rêve pas de nouvelle guerre. En dehors des généraux et des officiers qui cherchent des dotations, des soldats qui veulent de l'avancement, des fournisseurs à l'affût d'un coup de fiiet, ces sentiments pacifiques du laboureur, de l'ouvrier, du marchand, de l'industriel, M. de Bismarck les connaît. Et c'est précisément parce qu'il les connaît, qu'il cherche à les ébranler en évoquant le fantôme de la revanche française ; il espère que le peuple agacé se lèvera et criera : « Finissons-en pour avoir enfin la paix !» M. de Bismarck exploite le « fantôme » au profit de ses entreprises intérieures. C'est en répandant de fausses alarmes, en surexcitant le patriotisme qu'il a obtenu le septennat militaire, la loi sur le landsturm, et qu'il vient d'obtenir l'abrogation des articles 15, 16 et 18 de la Constitution. Que reste-t41 de l'Église catholique, une fois ces trois articles abolis? C'est une suppression à peine déguisée de la communauté catholique.

— Êtes- vous de l'avis du député Jœrg, et pensez-vous qu%ne guerre religieuse soit possible?

— Je regarde comme impossible une guerre exclusivement religieuse; mais il est de toute évidence que la prochaine lutte aura un caractère religieux.

— Croyez-vous que les catholiques allemands soient capables d'une défection à l'empire ?

— La question est délicate à trancher. Si la guerre est faite à la France dans l'unique but de détruire le dernier boulevard du catholicisme, il y aura des consciences qui se révolteront en Allemagne ; mais si M. de Bismarck sait masquer son jeu, s'il parvient à chatouiller au delà des Vosges l'orgueil national et à faire faire quelques sottises à un peuple d'étourdis, comme le vôtre, les catholiques allemands marcheront avec la même ardeur qu'en 1870. Les journaux prussiens qui accusent les catholiques bavarois d'être les alliés de la France savent qu'ils mentent. Ce sont là d'indignes manœuvres électorales.

Les cochons roses du monastère de Dettelsbach.

Liv. 66

Notre conversation en vint aux élections.

— Le résultat des élections du 13 est honteux pour mon pays, me dit M. X... Les nationaux-libéraux ne sont pas des citoyens libres, ce sont des esclaves. Non-seulement ils obéissent au mot d'ordre qui vient de Berlin, mais depuis deux mois ils font ouvertement appel à l'intervention prussienne. Vous avez lu les menaces fulminées par les grands-prêtres de la presse officieuse. M. Lutz et M. Vœlk ont inventé, de leur côté, une nouvelle branche de géométrie', — la géométrie électorale; — ils ont tripoté avec les arrondissements comme des spéculateurs avec les valeurs qu'ils veulent faire monter ou baisser. M. Lutz était démocrate autrefois, et après 1866, M. Vœlk déclarait qu'il « ne voulait pas se salir la bouche en prononçant le nom de M. de Bismarck ». Il serait cependant temps que la majorité du peuple eût des représentants au ministère.

« Au point de vue de la politique extérieure, un cabinet catholique offrirait des garanties de paix que ne donnera jamais un cabinet dévoué à la Prusse. Les velléités belliqueuses contre la France qui se manifestent au moindre prétexte seraient modérées par un ministère hos.tile au militarisme, et qui pèserait de toute son autorité sur les membres de la commission du conseil fédérale Si les nationaux-libéraux conservent le pouvoir, la Prusse reprendra ses anciennes allures arrogantes et suscitera de nouveau des embarras à la Belgique et à la France. Nous finirons ainsi par nous mettre toutes les puissances à dos, et aux embarras extérieurs s'ajouteront ceux du Kulturkampf, qui ne feront que croître et embellir. Notre politique agressive nous a forcés jusqu'ici à entretenir une armée formidable qui, d'un côté, absorbe les forces vives de l'agriculture et de l'industrie, et de l'autre est une cause d'accroissement des impôts. Si les députés catholiques et patriotes peuvent en arrivant aux affaires faire prévaloir leurs vues, la Bavière pondérera cette ardeur guerrière ; elle n'augmentera pas le chapitre des dépenses pour l'armée et cherchera la sécurité dans une politique extérieure toute pacifique.

« La Bavière n'a aucune raison d'aimer la Prusse; je ne pense pas que nous puissions jamais faire une sérieuse opposition à cet État, qui s'est placé à la tête de l'Allemagne ; mais nous pouvons en manœuvrant habilement, conserver notre autonomie, qui menace d'être détruite. Notre parti, — le Volksparteî, — qu'on tenait pour mort, s'est réveillé ces derniers temps. On l'a accusé d'avoir voté avec les ultramontains, ce qui est faux ; il a voté contre les serviles partisans de la Prusse et pour ses propres candidats. Il n'a pas la victoire, mais un parti qu'on croyait mort et qui renaît, un parti qui se réorganise et qui s'affirme, peut espérer beaucoup de l'avenir. Du reste, M. de Bismarck a le bon esprit de nous mettre en prison, et cela ne nuit pas

à notre cause, au contraire. Si vous étiez venu une semaine plus tard, je n'aurais pas eu l'honneur de faire votre connaissance ; après-demain deux gendarmes doivent venir me chercher pour me conduire à la prison de V-.., où je suis condamné à expier, pendant six mois, un article que le chancelier n'a pas lu avec plaisir. Je lui ai contesté à lui et à l'empereur le droit de combattre l'infaillibilité du pape, du moment que tous deux revendiquaient cette infaillibilité pour leur personne. Le chancelier a pris goût, du reste, à ces procès intentés aux petits journaux populaires, qu'il espère sans doute écraser sous les amendes. Pour couper au plus court, M. de Bismarck a fait imprimer plusieurs centaines de formules' ainsi libellées : « Le chancelier de « l'empire signale au procureur du district de... le numéro du... du journal... « Ce numéro contient page... colonne... un article constituant le délit de... « et qui commence ainsi... Le procureur du district est invité à commencer « les poursuites conformément aux paragraphes... et... du code pénal de « l'empire.

« Signé : Bismarck. »

« Quand le bureau de la presse dénonce au maître un journal digne de sa colère, les blancs sont aussitôt remplis, le chancelier trace au bas sa signature de son « écriture lapidaire » et la formule est expédiée au magistrat compétent, qui ne manque jamais d'agir en conséquence. Seulement, parfois M. de Bismarck compte sans le jury, qui acquitte l'accusé. Quant aux formules imprimées, elles sont promptement devenues légendaires, et on en plaisante volontiers dans le monde du journalisme. C'est une consolation comme une autre;. Si Kullmann avait eu connaissance du nombre extraordinaire de formules remplies par le chancelier aussitôt après l'attentat de Kissingen, il aurait pu victorieusement démontrer que M. de Bismarck n'a pas été touché 1... »

En ce moment un monsieur à barbe grise, légèrement voûté, traînant la jambe, entra ; il échangea quelques mots en anglais avec M. X..., puis se retira.

— Le monsieur qui sort, me dit M. X..., est un ancien démocrate de 48; il était dans les rangs des insurgés et a été, pendant sept ans, enfermé dans un cachot, avec des chaînes et un boulet au pied. La réaction était inspirée par la Prusse qui s'élait chargée de rétablir l'ordre sur le Mein, le Rhin et le Neckar. Quelques-unes de ces victimes de la démocratie sont fières aujourd'hui d'honorer le nom vénéré de M. de Bismarck; et ils appellent cela « ne pas avoir de rancune ».

1. Le bruit court en Bavière que Kullmann, n'étant plus nécessaire en Allemagne, a été expédié en Amérique.

Nous causâmes encore de la situation économique de la Bavière. Les paysans ont surnommé l'empire « le tombeau des florins ». La crise monétaire est générale, et l'or, en Bavière aussi bien qu'en Prusse, est comme dans la cbanson de Robert le Diable, une « chimère » . Tout enchérit : ce qui coûtait avant la guerre un florin en coûte deux aujourd'hui. Avantla guerre de 1866, on payait, à Munich, 18 kreutzers la livre de graisse ; on la paye maintenant 33 kreutzers. C'est une augmentation de 89 0/0. La livre de beurre a enchéri de 86 0/0. On la payait 19 kreutzers ; elle est à 35 1/2 kreutzers. La douzaine d'œufs valait, il y a dix ans, 15 kreutzers ; elle coûte aujourd'hui 23 kreutzers. La viande de bœuf a augmenté de 126 0/0 ; celle de veau de 145 0/0 ; celle de mouton de 129 0/0 et celle de porc de 94 0/0. Les pommes de terre coûtent le triple et la bière le double. Enfin, le bois a subi une augmentation de 182 0/0.

Telles sont les conséquences des deux dernières guerres dans la vie matérielle.

Et si les deux voix de majorité que compteront probablement les patriotes dans la nouvelle Chambre, ne sont pas inébranlables, toute une série d'impôts sera votée pour aider la Prusse à compléter ses armements.

Nuremberg. — Une ville du passé. — Saint-Laurent. — La place du Marché. — L'hôte' de ville. — La maison de Durer. — L'industrie nurembergeoise.

Être à Nuremberg, c'est assister à une féerie. A l'aspect de ces remparts flanqués de trois cents tours, de ces portes munies de ponts-levis, de ces vieilles maisons aux pignons dentelés, on éprouve l'étonnement qu'aurait un chevalier du moyen âge à se promener dans le Paris actuel. Il n'y a pas de ville au monde qui offre une plus fidèle image du passé. A Dantzig, à Ulm, il y a d'antiques rues qui ont conservé intact le cachet du xve siècle, mais à côté d'elles se dressent des constructions toutes modernes, impertinentes ou banales.

A Nuremberg, vous ne rencontrez pas de dissonance, il n'y a pas de tons disparates dans le tableau, rien ne choque l'œil de l'artiste, tout se fond dans une admirable harmonie. Les maisons, isolées la plupart les unes des autres, sont construites sur un plan et dans un style à peu près uniformes. Quelques-unes sont peintes, d'autres ornées de statues de saints ou de statuettes de la Vierge; la plupart avancent sur la rue un balcon avec des fenêtres de chaque côté : on dirait une excroissance de la pierre, une stalactite que le ciseau du sculpteur a fouillée pour en faire un petit pavillon aérien, décoré de pilastres gothiques ou de reliefs Renaissance. Rien de plus gracieux que l'architecture de ces espèces de miradores, où les belles Nurembergeoises passent leur après-midi à tricoter, à boire du café au lait et à regarder le spectacle de la rue.

Les ponts d'une seule arche s'élancent au nombre de dix sur les eaux limoneuses de la Pegnitz ; les églises, du badigeon respectées, s'épanouissent encore aussi belles que le jour où elles ouvrirent pour la première fois leurs portes aux fidèles ; les fontaines, entourées de leur fine grille de fer, coulent

en chantant leur éternelle jeunesse ; les remparts avec leurs tours, leurs barbacanes, leurs mâchicoulis, leurs poternes, sont si bien conservés que Nuremberg figure au ministère de la guerre parmi les places fortes de Bavière, bien qu'on n'y voie pas un seul canon. Les quatre portes principales, — il y en a dix, — sont défendues par de formidables tours rondes, en grès rouge, construites par Georges Unger vers le milieu du xvie siècle. Au sommet de la plus haute des douze petites collines sur lesquelles les maisons sont répandues comme un troupeau en liberté, s'élève le château, autrefois forteresse imprenable. Wallenstein en fit vainement le siège, Wallenstein, le héros de la guerre de Trente Ans, qui entretenait quinze mille femmes de mauvaise vie dans son armée, prétendant, comme César, que ceux qui se battent le plus courageusement sont les soldats les plus libertins.

Voilà le décor, il est de toute beauté : mais il ne faut pas voir les acteurs. Les patriciens de Nuremberg, — ces égaux des patriciens de Venise, — boivent aujourd'hui des chopes démocratiques, lisent la Gazette générale de l Allemagne du No?*d et votent avec les nationaux-libéraux. La Prusse règne en maîtresse à Nuremberg ; ce n'est plus saint Sébald qui en est le patron, c'est le prince de Bismarck, — « l'hercule intellectuel du xixe siècle». Tous les députés élus par la ville de Nuremberg appartiennent au parti prussien.

J'ai employé la journée entière à courir dans la ville ; j'ai commencé par l'église de Saint-Laurent, dont il est superflu d'énumérer les admirables richesses, les tableaux de Wolgemuth, d'Albert Durer, le tabernacle d'Adam Karft, ce chef-d'œuvre de sculpture qu'on a comparé à une plante grimpante qui aurait sa racine dans le parvis et qui, rencontrant un appui, s'élancerait jusqu'à la voûte en dessinant dans son essor les figures les plus capricieuses. Au moment où je suis entré, l'orgue jouait, les cierges étaient allumés -sur l'autel ; il y avait un doux parfum d'encens sous les arceaux du sanctuaire que remplissait la foule. On célébrait un mariage ; si celui qui parlait aux époux n'avait eu une paire de favoris des mieux assortis, je me serais cru à une cérémonie catholique. Saint-Laurent appartient aux protestants ; mais dans cette église que la foi a décorée de ses plus belles œuvres, le protestantisme a dépouillé son caractère froid et positif pour revenir à la pompe poétique du culte romain.

En sortant de Saint-Laurent, on a devant soi une des plus curieuses maisons de Nuremberg, le Nassauer-Haus, avec des tourelles, des statues, de délicates broderies gothiques. Celui qui s'abritait derrière ces murs pouvait dire avec orgueil : « Ma maison est ma forteresse. » Vis-à-vis, sur la place, s'élève la fontaine des Vierges : six jeunes filles, emblèmes des vertus théologales, expriment de leurs seins deux sources d'eau vive.

J'ai descendu ensuite la rue Peter Visch er, le célèbre fondeur qui fit des merveilles incomparables. Son tombeau de saint Sébald, qu'on admire dans l'église de ce nom, lui a coûté treize ans de travail. Quand il eut achevé ce chef-d'œuvre, on refusa de le lui payer, et il dut recourir à la générosité du public pour rentrer dans ses dépenses.

Avant d'arriver à l'église de Saint-Sébald, on traverse la place du Marché, sur laquelle se voient l'église de la Vierge et la Belle-Fontaine. Autrefois, l'église de la Vierge était surmontée d'un, clocher à jour qui ressemblait à une tour d'ivoire. Quand les heures sonnaient à l'horloge mécanique, audessus du porche, les sept électeurs passaient en s'inclinant devant l'empereur.

Les Nurembergeois ont voulu restaurer l'horloge après la guerre de 1870, et remplacer les sept électeurs par le roi de Bavière, le roi de Saxe, le roi de Wurtemberg et le grand-duc de Bade ; mais un ordre venu de Munich a interrompu les travaux.

Les marchés de Nuremberg sont célèbres dans toute l'Allemagne ; les poissardes, surnommées les « femmes vertes », à cause de la couleur de leur robe et de la vigueur de leur langage, tiendraient tête à toutes les halles de France et de Navarre. Les étudiants de l'université de Giessen qui viennent se promener à Nuremberg ne manquent jamais de renverser leurs paniers pour avoir le plaisir de les entendre débiter leur vocabulaire expressif.

Quelle propreté hollandaise dans cette ville oùles trottoirs sont placés au milieu de la rue! Et quel. charme de flâner quand, à chaque pas, on découvre un détail nouveau et inattendu, un trait pittoresque, un bijou d'art gothique. Au tournant de ces maisons coiffées d'immenses toits rouges percés de plusieurs étages de lucarnes, aux façades ventrues, aux portes ogivales, on est tout étonné de rencontrer des gens en pantalon et en redingote. Comme notre costume moderne, étriqué, sans ampleur, sans majesté, cadre mal avec les édifices et les objets qui vous entourent ! On ne le sent nulle part aussi bien qu'ici.

Je suis entré dans cette belle salle de l'hôtel de ville, décorée de fresques de Durer, au moment où le conseil municipal levait la séance ; eh bien ! ces magistrats en vestons tyroliens, en gilets de percale, m'ont paru ridicules. Si vous saviez quels regards leur jetaient ces fiers patriciens, enveloppés dans leur houppelande doublée de martre, du haut des balcons où Durer les a placés! On eût dit des aigles qui voient des poulets éclore dans leur aire.

Ce ne sont pas de tels hommes qui eussent jamais souffert que leurs remparts devinssent une clôture de basse-cour, et les croix dorées de leurs églises les perchoirs de l'aigle prussienne. Us étaient bien trop jaloux de

leur liberté et de leur pouvoir. Ils en abusaient même, au point qu'on disait : « En passant devant une église, il faut prier un •gâter; mais en passant devant l'hôtel de ville, il faut en prier deux. » Ils avaient poussé les supplices, les tortures, les châtiments corporels jusqu'à leur dernier raffinement. On a conservé dans une salle du château les lits bardés d'aiguillons, les chevalets, les tenailles, les masques de fer destinés aux menteurs, le joug de bois rouge auquel on attachait les époux querelleurs; les tresses de paille et la grande fraise en carton munie de grelots qu'on mettait aux filles émancipées ; la cage dans laquelle on enfermait les boulangers qui faisaient de mauvais pain, pour les plonger dans la rivière; la cangue des ivrognes, etc.

Les débiteurs qui mouraient insolvables étaient ensevelis dans des cercueils appelés « écrase-nez » {Nasendrucke?'), à cause de leur étroitesse. Un souterrain allait de l'hôtel de ville à la tour des Grenouilles, où se trouve la Vierge de fer. Cette horrible invention glace encore d'épouvante quand on la montre au fond d'un petit caveau tout noir, à la lueur lugubre d'une lanterne. La Vierge de fer est haute de sept pieds; elle s'ouvre comme une armoire à deux battants : on y faisait entrer le condamné ; la Vierge de fer se refermait sur lui et le poignardait de ses pointes aiguës; puis l'exécuteur tirait la planche, et le cadavre tombait dans une oubliette où il était haché par des sabres, pour servir de pâture aux poissons. D'autres souterrains conduisaient hors de la ville. Les patriciens se sentaient si peu en sûreté, et avaient si peu de confiance dans la bourgeoisie !

En sortant de l'hôtel de ville, j'ai traversé le marché aux Oies et j'ai été me perdre dans un dédale de petites rues dont quelques-unes sont barrées par des chaînes, suspendues à hauteur d'homme. Je remarque beaucoup de carreaux cassés, remplacés par des morceaux de toile découpés dans d'anciens tableaux; les enseignes les plus bizarres grincent au-dessus de votre tête. J'ai noté la Petite Cloche des saucisses, l'auberge du Ciel de verre, du Ventre nu, du Pont doré, de V Echelle céleste, du Clair de lune. Et les noms des rues! La rue des Chiens, du Cœur, du Chat', du Nid-de-Guêpes, la rue Kehrum, c'est-à-dire : « Retournez sur vos pas, » cul-de-sac. Autrefois il y avait dans la rue du Cœur-, je crois, une auberge où l'on trouvait d'abord, en entrant, une étable à porcs, • puis une charcuterie, et enfin, la salle du restaurant où Ton mangeait les cochons que l'on avait vus vivants.

Tout cela complète bien la physionomie de cette ville drolatique comme un conte de Balzac. J'ai trouvé la rue Albrecht Diirer et l'ai suivie jusqu'au bout pour arriver devant la maison du Raphaël allemand. Pauvre maison, de triste apparence! Je connais à Paris des marchands de farine qui n'en voudraient pas, même pour y loger une nuit. Les « Guides » disent qu'ils n'y

vi»&^

Un moulin à Nuremberg.

Liv. 67

a rien à y voir; entrons quand même : ici, les murs doivent parler. L'escaliei est si vieux qu'il tremble sous vos pas. On me montre la chambre à couchei de l'artiste, petite, étroite, laide ; la chambre commune, au plafond écrasé, au vieux poêle de pierre; les remparts bouchent de tous côtés la vue. On ne peut rien imaginer de plus triste; on dirait une prison. C'est à une de ces fenêtres, au moment où les chauves-souris commençaient à voltiger le long du toit, que Durer a trouvé le sujet de sa Mélancolie. Son atelier, où. il y avait à peine place pour lui et son chevalet, est au rez-de-chaussée ; on voit l'ouverture que sa femme avait fait pratiquer dans le plafond pour s'assurer que son mari travaillait. Cette Xantippe donnait bien du mal au malheureux grand artiste, dont l'âme simple et pure aspiraitvers l'idéal et ne comprenait guère les vulgaires intérêts terrestres, a J'ai travaillé, écrit-il dans ses Mémoires, beaucoup plus souvent gratis que pour gagner de l'argent. » Quel est celui de nos peintres qui pourrait en dire autant? Appelé dans les Pays-Bas, il emmena sa femme avec lui; mais il paraît qu'elle avait grand besoin d'être confessée et que ses péchés étaient gros, car Durer écrivit sur son carnet : c J'ai payé huit stubers au moine qui a confessé ma femme. »

Albert Durer était un mathématicien excellent ; le premier, en Allemagne, il a écrit un traité sur l'art d'élever des fortifications ; il dessinait sur bois, sur fer, sur étain ; il trouva le procédé ingénieux de la gravure à l'eauforte.

C'était alors une époque brillante pour Nuremberg. Grâce à sa situation centrale, la ville libre était devenue le plus vaste entrepôt de marchandises et de produits d'Orient, qui arrivaient par Venise à travers le Tyrol; l'industrie nurembergeoise ne fut jamais plus florissante qu'au temps de la ligue hanséatique. La richesse donna naissance aux arts : aussi n'y a-t-il pas de ville allemande où le sentiment du beau se soit aussi magnifiquement manifesté qu'à Nuremberg ; les plus modestes ouvriers luttaient d'émulation et de zèle avec les maîtres. Behain confectionna le premier globe terrestre, et découvrit, dit-on, l'Amérique. Il se rendit à Lisbonne et légua en mourant son secret à Colomb. Pierre Hemlein fabriqua les premières montres, les célèbres « œufs de Nuremberg »; ■ Erhard Etzlau trouva le compas; un maître serrurier fit une mitrailleuse composée de douze canons.

Nuremberg était également célèbre pour ses fusils à rouet, ses clarinettes et ses perruques. En 1470, la ville libre possédait déjà une imprimerie, et, en 1674, on y publiait le premier journal du monde : le Courrier allemand de la guerre. C'est à Nuremberg aussi que fut construit le premier chemin de fer de l'Europe.

On ne devine pas, en se promenant dans ces rues paisibles, la prodigieuse activité de ce peuple d'artisans, de commerçants et d'industriels. En passant

devant ces petites maisons capricieusement alignées, sans boutiques, sans devantures, sans enseignes, on est loin de se clouter que, derrière leurs murs, il y a une roue qui tourne, un soufflet qui s'époumone, des marteaux qui travaillent. Et cette petite Pegnitz, aux eaux d'un jaune d'ocre, qui semble dormir comme les lagunes de Venise, quelle ouvrière habile et diligente ! Elle met en mouvement, depuis des siècles, sans se fatiguer, une qnantité innombrable de moulins destinés à polir ou repasser les objets qui composent l'industrie nurembergeoise.

En Angleterre, il y a des contrées entières où l'on ne fabrique que du coton, et même une seule sorte des trois cents fils de coton connus dans le commerce; à Nuremberg, on trouve, au contraire, les industries les plus diverses; chaque abeille de la grande ruche donne un miel différent; les fabriques de papiers peints, d'étoffes, de produits chimiques, de bijouterie, de brosserie, de tabac, de miroirs, de tapis, d'ouvrages en fil de laiton, d'instruments d'optique et de mathématiques, etc., sont en pleine prospérité. Mais la véritable industrie de Nuremberg, c'est l'industrie de l'arbre de Noël, c'est-à-dire tous les objets d'amusement, d'utilité ou de luxe que peuvent rêver l'enfance et la jeunesse.

Les jouets de Nuremberg s'exportent en Chine, en Australie, en Afrique, en Laponie, partout où il y a des enfants. Quant aux fabriques de soldats à pied et à cheval, elles sont devenues aujourd'hui des institutions patriotiques. Les soldats de Nuremberg enseignent de bonne heure à la jeunesse allemande l'art de perforer les zouaves, d'embrocher les moblots, de pendre les francs-tireurs et de bombarder les villes. Chaque boîte nurembergeoise renferme une victoire allemande. On pourrait les étiqueter par ordre chronologique, depuis celle d'Hermann le Chérusque jusqu'à celles de Guillaume le Pieux. Autrefois, au temps des poëtes romantiques et des philosophes somnolents, les bons Allemands donnaient des livres à leurs fils; maintenant, on leur donne des boîtes de soldats, des fusils et des sabres de fer-blanc, des gibernes, des casques en carton doré. On ne rencontre plus que bambins qui jouent aux soldats et s'exercent à l'invasion. La militairomanie va même chercher les nourrissons au berceau : en rentrant à l'hôtel, j'ai croisé une bonne qui portait un bébé de six mois, coiffé d'un bonnet de cuirassier prussien, — avec un voile bleu !

Les partis à Nuremberg. — Les socialistes et le Congrès dcGotlia. —Nuremberg vu de nuit. — Une assemblée de cordonniers allemands. — Perplexité. — Je suis pris pour un espion de M. de Bismarck,

Le parti national-libéral publie deux journaux à Nuremberg; le parti progressiste un, et les socialistes deux. Aux élections du premier et du second degré, ce sont les nationaux-libéraux qui l'ont emporté. Leur victoire était certaine d'avance : Nuremberg est un des boulevards du protestantisme; les catholiques y sont dans la proportion de un à mille et les socialistes ne sont pas sortis de leur tente ; ils attendent d'être plus forts pour accepter la lutte avec succès. Leur nombre ne grandit pas moins chaque jour, et plus la situation économique de l'Allemagne ira empirant, plus les rangs des socialistes se renforceront. Ils sont assez nombreux ici pour tenir chaque semaine des réunions publiques. L'hiver dernier, la police en a dissous quelques-unes. Des perquisitions ont également eu lieu chez les principaux chefs du parti. Au fond, que sont les socialistes ? Des mécontents. L'Allemagne en est pleine. On n'entend plus que des plaintes. Il y a six ans, les Allemands parlaient encore un peu d'art, de philosophie, en fumant leurs longues pipes; aujourd'hui ils n'ont plus à la bouche que les mots d'argent, de krach, d'impôts, de taxes et de surtaxes.

Dimanche dernier, les ouvriers de Scheilgnitz, petite localité à une heure de Nuremberg, avaient invité leurs collègues de la ville à une réunion dans laquelle on devait discuter : 1° l'attitude du parti socialiste vis-à-vis de la nouvelle Chambre; 2° la crise commerciale que l'Allemagne traverse depuis la guerre. Le beau sexe, qui n'a pas la prudence du serpent, arriva en nombre si considérable que le commissaire de police, interprétant rigoureusement la loi, invita les dames à se retirer. Il y eut des rugissements de

Jeuùe fille de Ntirembefg:

lionnes, et il s'ensuivit une bagarre qui amena de nombreuses arrestations.

On sait qu'il existe en Allemagne une Union des femmes et des filles socialistes. Neuf d'entre elles ont été jugées l'an dernier à Berlin. Les unes ont comparu en compagnie de leur mari, d'autres en compagnie de leur fiancé. Elles étaient en grande toilette, ornées de rubans et de cocardes rouges. On a constaté qu'elles avaient déployé la plus grande activité pendant la période électorale, et que leur but était de remplacer, dans l'éducation des enfants, les doctrines chrétiennes par les doctrines socialistes * .

Dans une de ces soirées parlementaires où M. de Bismarck a l'habitude de se déboutonner sur bien des choses, le chancelier disait à des députés, en parlant du socialisme : « C'est un mal qu'il est inutile de cacher. Il fait des progrès considérables. Chaque jour il se développe davantage. Vous le verrez aux prochaines élections. La bourgeoisie regrettera, dans quelques années, ces dispositions pénales que vous venez de rejeter, car elles lui auraient fourni une arme pour se défendre. Elle va se trouver sans force devant le flot. Ce ne sera pas ma faute, messieurs, ce sera celle de ceux qui ont refusé de voter mes nouveaux paragraphes du Code pénal. »

Cet aveu, sortant de la propre bouche du chancelier, est précieux à recueillir. Mais il y a une éloquence plus convaincante encore que celle de M. de Bismarck, c'est celle des chiffres. Aux dernières élections, sur le nombre total de 5,259,000 voix, savez-vous la part qui revient aux candidats socialistes? Ils ont obtenu plus de 339,739 voix. En 1871, ils n'avaient pu réunir que 120,108 voix. Voilà des gens qui s'entendent à faire leur chemin. Actuellement, l'armée socialiste allemande est forte de 400,000 combattants. Si les fonctions de députés étaient rétribuées, il n'est pas douteux qu'au lieu de neuf représentants au Reichstag, les socialistes n'en eussent une quarantaine. Le gros du contingent se recrute en Saxe, dans le Schleswig, le Brandebourg~les villes libres et les villes manufacturières comme Furth et Nuremberg. Dans le Lauenbourg, où M. de Bismarck règne avec la double

1. Voici quelques échantillons des dépositions faites par ces dames :

Le président (à madame Halm). — Qu'entendez-vous par une opinion démocratique et socialiste?

La citoyenne Halm. — J'entends par là que l'homme est un être sociable et par conséquent qu'il a le droit de se réunir avec ses semblables.

Le président. — Quel était le but de vos réunions?

La citoyenne Halm. — J'y voulais réunir toutes les femmes qui sont d'avis que les affaires humaines doivent être arrangées à l'amiable, qu'il faut cultiver les sentiments de l'amitié et relever la moralité du sexe, qui laisse beaucoup à désirer chez les Berlinoises.

Le président. — Et les moyens pour atteindre ce but?

La citoyenne Halm.— Notre résolution estdenous sacrifier, s'il le faut, à notre mission. Nous nous procurons des livres et nous faisons tout ce qui peut relever notre intelligence au-dessus des préjugés communs.

autorité de chancelier et de propriétaire, il y a eu aux dernières élections 1,079 voix données au candidat socialiste. On raconte que les trois cheveux du chancelier s'en sont dressés d'horreur.

Jusqu'au mois de juin 1875, le socialisme allemand était divisé en deux fractions : V Association générale et allemande des travailleurs, et le Parti social-démocrate. V Association générale a été fondée par Ferdinand Lassalle, tué en duel en Suisse, et enterré dans sa ville natale, Breslau, au cimetière des juifs, le 31 août 1864. Les lassaliens avaient seuls un programme nettement défini, basé sur les doctrines économiques de leur chef. Ils ne voulaient ni tout démolir ni tout niveler. Ils acceptaient l'Etat comme principe essentiel, et se seraient accommodés d'un gouvernement qui eût voué ses soins à la question ouvrière. Je ne sais plus quel écrivain a dit, en parlant d'eux : « Ne les considérons pas comme des enragés, mais seulement comme des furieux. »

L'autre fraction, les bébéliens, n'avait pas de président. L'égalité la plus absolue régnait entre eux. Leur comité « d'hommes de confiance » ne se réunissait qu'à la veille des assemblées, qui avaient lieu tantôt dans une ville, tantôt dans une autre. Ils réclamaient l'abolition des contributions, des armées permanentes, des lois sur la presse et sur les associations, l'abolition de tous les avantages que procurent la propriété et l'hérédité, l'abolition de la religion et des conditions sociales. Ils nivelaient tout pour arriver plus vite à l'égalité absolue. Ils poursuivaient, disaient-ils, la fondation de « l'État libre des peuples » . Les bébéliens étaient assez d'accord pour décerner la palme du martyre aux communards qui ont incendié Paris.

La fusion des deux branches s'est opérée à Gotha, et il n'y a plus aujourd'hui qu'un petit nombre de dissidents. 11 était question depuis longtemps de donner plus d'unité et de force au mouvement et de suivre un programme commun1. Les débats ont duré trois jours. Le 25 juin 1875,^. minuit,

\. Voici le programme du nouveau parti socialiste tel qu'il est sorti des délibéra tions du congrès de Gotha :

« Pour préparer la solution de la question sociale, les ouvriers socialistes allemands demandent l'établissement de sociétés coopératives, avec l'aide de l'État et sous le contrôle démocratique du peuple. Les associations de production doivent arriver à un tel "développement dans l'industrie et le commerce qu'il en résultera l'organisation socialiste de la totalité des citoyens.

« Gomme bases de l'État, le parti des ouvriers socialistes allemands réclame .

« 1° Le suffrage universel direct et égal , avec vote secret et obligatoire de tous les citoyens à partir de vingt ans, dans tous les scrutins gouvernementaux et communaux Le jour du scrutin sera un dimanche ou un jour férié;

« 2° Législation directe par le peuple; le peuple seul décide de la paix ou de la guerre ;

« 3° Service militaire obligatoire. Remplacement des armées permauentes par les milices nationales ;

le président de la fraction lassallienne s'écria dans un transport d'allégresse : « Le travail de fusion et d'union est enfin achevé ; mettons-nous à l'œuvre avec une nouvelle ardeur! » Là-dessus, les chefs des deux camps ont entonné la Marseillaise des travailleurs allemands, et ils ont bu au même verre.

Je viens d'assister ici, à Nuremberg, à une réunion de cordonniers socialistes convoqués aussi pour arriver à la fusion des deux branches de la cordonnerie allemande. Le meeting était annoncé en ces termes, à grand renfort de placards, sur tous les murs de la ville :

Montag 21 Juli Abends 8 1/2

Schuster Versammlung i,n Saale des Café Merck.

Tagesordnung : Der Vereinigung beider Fraktion der -

Schuster Deutschlands.

Collegen, erscheint in M assert 1 1

' A neuf heures, au moment où les cloches de Saint-Laurent et de Saint- Sébald, fidèles à une ancienne habitude, sonnaient le couvre-feu, j'ai quitté la ville haute pour me plonger dans le labyrinthe de la ville basse et me mettre à la recherche du café Merck, que mon maître d'hôtel méprise trop pour laisser seulement soupçonner qu'il en connaît le nom.

4° Abolition des lois d'exception, et avant tout des lois sur la presse, sur le droit dé réunion et d'association; en général, de toutes les lois appelées à mettre des limites à la libre manifestation de l'opinion publique et aux recherches de la libre pensée;

« 5° La justice rendue par le peuple; Gratuité de la justice; '

« G0 Éducation gratuite et égale par l'État, Instruction obligatoire et gratuite à tous les degrés. La religion est regardée comme une affaire privée. »

•Le parti des ouvriers socialistes allemands réclame dans les conditions actuelles de la société : ....

« 1° Un-développement plus large des droits et des libertés politiques, dans le sens des demandes formulées plus haut;

» 2° Un seul impôt progressif dans l'État et la commune, à la place de tous les impôts indirects qui pèsent particulièrement sur le peuple;

« 3° Droit illimité de coalition;

a 4° Création d'une journée normale de travail, réglée d'après les besoins delà société; interdiction du travail le dimanche ;

: « '5° Interdiction du travaildes enfants et de tout travail de la femme contraire à l'hygiène et aux bonnes mœurs;

a 6° Législation protectrice de la vie et de la santé de l'ouvrier. Contrôle sanitaire des logements d'ouvriers. Inspection des mines, des fabriques, des ateliers, etc., confiée' à des fonctionnaires élus par le peuple;

« 7» Règlement du travail des prisons';'

« 8*> Gestion complètement indépendante des caisses de secours d'ouvriers. » 1. « Lundi, 21 juillet, â 8 heures 1/2 du soir, réunion des cordonniers dans la salle du café Merck. Ordre du jour : fusion des deux fractions des cordonniers allemands. — Collègues, venez en masse 1 »

A la porle du pasLur.

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le président de la fraction lassallienne s'écria dans un transport d'allégresse : « Le travail de fusion et d'union est enfin achevé; mettons-nous à l'œuvre avec une nouvelle ardeur! » Là-dessus, les chefs des deux camps ont entonné la Marseillaise des travailleurs allemands, et ils ont bu au même verre.

Je viens d'assister ici, à Nuremberg, à une réunion de cordonniers socialistes convoqués aussi pour arriver à la fusion des deux branches de la cordonnerie allemande. Le meeting était annoncé en ces termes, à grand renfort de placards, sur tous les murs de la ville :

Montag 21 Juli Aben-ds 8 1/2 Schuster Versammlung un Saale des Café Merck. Tagesordnung : Der Vereinigung beider Fraktion der Schuster Deutschlands.

Collegen, erscheint in Massen i !

A neuf heures, au moment où les cloches de Saint-Laurent et de Saint- Sébald, fidèles à une ancienne habitude, sonnaient le couvre-feu, j'ai quitté la ville haute pour me plonger dans le labyrinthe de la ville basse et me mettre à la recherche du café Merck, que mon maître d'hôtel méprise trop pour laisser seulement soupçonner qu'il en connaît le nom.

• 4° Abolition des lois d'exception, et avant tout des lois sur la presse, sur le droit de réunion et d'association; en général, de toutes les lois appelées à mettre des limites à la libre manifestation de l'opinion publique et aux recherches de la libre pensée;

« 5° La justice rendue par le peuple; Gratuité de la justice;

« G0 Éducation gratuite et égale par .l'État. Instruction obligatoire et gratuite à tous les degrés. La religion est regardée comme une affaire privée. »

Le parti des ouvriers socialistes allemands réclame dans les conditions actuelles de la société : ■ '

« 1° Un-développement plus large des droits et des libertés politiques, dans le sens des demandes formulées plus haut;

» 2° Un seul impôt progressif dans l'État et la commune, à la place de tous les impôts indirects qui pèsent particulièrement sur le peuple ;

« 3° Droit illimité de coalition;

« 4» Création d'une journée normale de travail, réglée d'après les besoins de la société ; interdiction du travail le dimanche ;

: « 5» Interdiction du travaildes enfants et de tout travail de la femme contraire à l'hygiène et aux bonnes mœurs; ■ -.

« 6° Législation protectrice de la vie et de la santé de l'ouvrier. Contrôle sanitaire des logements d'ouvriers. Inspection des mines, des fabriques, des ateliers, etc., confiée' à des fonctionnaires élus par le peuple;

« 7» Règlement du travail des prisons';'

« 8° Gestion complètement indépendante des caisses de secours d'ouvriers. » l". « Lundi, 21 juillet, à 8 heures 1/2 du soir, réunion des cordonniers daus la salle du café'Merck. Ordre du jour : fusion des deux fractions des cordonniers allemands. — Collègues, venez en masse I »

A la porte du pasteur.

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GB

Neuf heures à Nuremberg, c'est minuit à Paris. Les Nurembergeois sortent du théâtre, et, avant d'aller rêver sur une dure paillasse que la générale bat et qu'ils vont de nouveau « vivre comme des dieux en France » , ils en trent dans la brasserie voisine vider la chope traditionnelle. Rien de plus pittoresque que l'intérieur de ces débits de bière, à cette heure de la nuit. On voit à travers les fenêtres, par lesquelles s'échappent des tourbillons de fumée, des rangées de buveurs assis sur des bancs, comme des écoliers en classe. Quelques-uns jouent avec des cartes qui ont fait plusieurs campagnes et sont presque en lambeaux; la plupart, la tête appuyée sur les deux coudes, sucent le tuyau d'une longue pipe, les yeux à demi clos, dans un recueillement plein de béatitude. On dirait une galerie de statues de cire. Sauf les joueurs, qui, de temps en temps, laissent échapper un juron bien placé, aucun ne parle, aucun ne bouge. Deux sommelières, rousses comme la lune des ballades allemandes, circulent sans bruit le long des tables et remplissent, de leur propre initiative, les chopes vidées.

Je me suis attardé à regarder ce tableau d'une couleur toute flamande, et quand je suis arrivé au pont qui relie les deux parties de la ville , il n'y avait plus de passants. Le ciel était noir, et les pauvres lanternes qui éclairent la rivière avaient un aspect funèbre. Sur les deux rives, de vieilles tours prenaient des apparences de fantôme. Les clapotements du flot arrivaient jusqu'à mon oreille comme de sourds gémissements. Je me crus alors dans le Nuremberg du moyen âge, dans cette république allemande où le Conseil des Dix se nommait la Sainte-Vehme. Tous les atroces instruments que j'avais vus la veille dans la salle de torture défilèrent devant moi.

J'avais complètement oublié le but de ma course, lorsqu'une voix fraîche chanta à l'entrée du pont le couplet suivant :

Au compagnon cordonuier, Jeune donzelle ouvre la porte.

Le compagnon cordonnier Fera pour ton petit pied Une mule que la reine Serait fière déporter!

Le chanteur marchait d'un bon pas; je l'attendis au passage :

— Le café Merck, s'il vous plaît? luidis-je avec l'accent d'un homme qui est sûr d'avance que sa question sera bien accueillie.

— J'y vais. Venez avec moi. Chez quel patron travaillez-vous?

— Oh ! je ne fais que du cirage, répondis-je d'un air candide; j'ai inventé un nouveau cirage hygiénique.

— Chacun sa partie. Moi je fais les tiges de bottes Avez-vous

voyagé?

— Beaucoup ; mais l'ouvrage ne va bien nulle part.

— A qui le dites-vous? Mon patron, pour s'entretenir la main, est obligé de battre sa femme. Voilcà trois mois que nous vivons de soupe et de radis. Si ça continue, et il poussa un gros soupir, nous enserons réduits à faire des ragoûts avec toutes les vieilles semelles qui moisissent dans la boutique.

Nous causions ainsi en bons compagnons, tout en allongeant rapidement le pas. Le café Merck est à l'extrémité de la ville, dans le quartier ouvrier.

Au bout d'une petite ruelle qu'il m'est impossible de retrouver sur mon plan, c'est peut-être lame du Cuir-Rouge (Rothledergassë), — nous entendîmes une joyeuse musique descendre d'un premier étage.

— Un bal? demandai-je.

— Non, une noce. Si vous avez envie de danser, vous n'avez qu'à monter. On donne quelques kreutzers en entrant à l'époux, et l'on peut danser jusqu'au matin. Seulement, les consommations se payent à part.

Gomme je témoignais quelque étonnement, un soupçon traversa l'esprit de mon jeune cordonnier, et il me dit en s'arrêtant :

— Ah ça! il me semble que vous n'êtes pas d'ici. Êtes -vous bien un cordonnier sérieux?

Il souligna le qualificatif.

Il fallait payer d'audace, si je voulais être admis dans l'assemblée.

— Je vous ai dit que je voyageais, répondisse avec calme, je puis maintenant vous dévoiler qui je suis : j'ai été fabricant de cirage, mais en ce moment je suis un des rédacteurs du Cordonnier républicain, moniteur international de la cordonnerie, qui se publie à Genève. Je viens en Allemagne pour étudier la crise que traverse la cordonnerie allemande.

— Monsieur, permettez-moi de vous serrer la main.

Nous tournâmes à gauche; nous étions devant le café Merck. C'est une immense construction en style gothique, qui ressemble à un château-fort. Au rez-de-chaussée, de bons gros bourgeois fleuris mangent de la choucroute flanquée de pieds de cochon. C'est un plat que M. Merck sert tous les lundis à sa clientèle et une spécialité qu'il fait annoncer dans les journaux, avec une vignette.

Le « café » est au premier. On y monte par un ravissant escalier en colimaçon orné de fines sculptures. Le mot café est une fallacieuse enseigne. De mémoire d'homme on n'a servi une tasse de café dans cette vaste salle dont le plafond est soutenu par des poutres et dont le comptoir, formé de tonneaux de bière, est entouré d'une grille de bois.

La réunion était moins nombreuse que je ne le croyais. Cent cinquante à deux cents représentants du sexe fort; une dizaine de femmes, et un citoyen à la mamelle.

Le président se tenait assis avec un secrétaire sur une estrade, derrière une table convenablement chargée de chopes écumantes. Il se leva, agita sa sonnette et déclara l'assemblée ouverte au moment où nous entrions. Il avait oublié le manuscrit de son discours; de là un retard dont je n'eus qu'à me féliciter.

Il parla pendant une heure et fut écouté au milieu d'un religieux silence. Tantôt il plongeait ses mains dans ses poches comme pour les retourner et bien faire comprendre qu'elles étaient vides; tantôt il tirait ses favoris noirs qui retombaient comme deux ailes de corbeau le long de ses joues.

« Compagnons et collègues, s'écria-t-il dans un élan oratoire superbe, voilà deux ans que nous crevons (krepiren) de faim. L'ouvrage, quand il y en a, n'est pas rétribué comme sont en droit de l'exiger ceux qui travaillent quinze heures par jour à la sueur de leur front. Les beaux officiers qui ne boivent que du Champagne, M. de Bismarck et les autres qui nous ont fait faire la guerre pour empocher des millions, tous ceux qu'on a dotés, et même M. Camphausen qui touche 30 à 40,000 thalers par an pour gérer les finances de l'empire, ne savent pas ce qu'il faut de fatigues, de coups de marteau, pour nourrir une femme et des enfants. Les capitalistes nous traitent vraiment comme des chiens. Quand ils viennent commander une paire de bottes, et que vous leur demandez 9 .florins, ils vous répondent qu'on a de la chaussure de Leipsig pour 8 florins. Il faut donc que nous arrivions à une égalité dans les prix. Il faut que nous établissions un tarif commun. Et c'est dans ce but que le congrès des cordonniers allemands va s'ouvrir le mois prochain à Leipsig. Sans l'union, pas de force. L'union en imposera. Les ouvriers ne sont pas consultés par ceux qui font les lois, mais le tour des ouvriers viendra ; l'avenir du monde leur appartient. Qu'ils aient la volonté, qu'ils soient fermement unis, qu'ils oublient leurs divisions, et ils ne seront plus les membres dispersés et faibles d'une pauvre famille, mais ils formeront une phalange, une armée ! Les socialistes allemands se sont réunis à Gotha pour arriver à une fusion des deux branches. Nous allons nous réunir en congrès à Leipsig pour discuter des intérêts tout aussi importants. Que ceux qui veulent la fusion lèvent la main ! »

Unanimité générale. Quelques-uns lèvent les deux bras.

Il y eut une pause pendant laquelle la discussion s'engagea familièrement. J'avais déjà cru remarquer que ma présence intriguait deux ou trois maîtres cordonniers aussi chauves que barbus.

Tout à coup, l'un d'eux se leva, vint à moi, et, choquant sa chope contre la mienne :

— Moâ aussi, me dit-il, j'avpe fait des betites pottes aux chantilles Bari-

VOYAGE AU PAYS DES MILLIARDS 14i

siennes. En France, moins de cuir, et bayer mieux; ici.peaucoup plus cuir et bayer moins. C'être pas justice de la part du pon Dieu d'avoir fait si grands bieds aux Allemands.

J'allais répliquer que si Dieu avait donné aux Allemands de grands pieds, c'était pour leur faire des mains en proportion, mais le compagnon qui m'avait introduit se glissa près de moi et me dit à l'oreille :

— Le président, à qui j'ai dû expliquer votre présence ici, se dispose à vous souhaiter publiquement la bienvenue et à porter un toast à la rédaction du Cordonnier républicain. Il convient que vous répondiez par quelques mots; je crois devoir vous en prévenir.

— Très-bien; je vous remercie, répondis-je en me mordant les lèvres.

Je ne voyais pas trop comment j'allais me tirer de ce mauvais pas, lorsqu'un apprenti cordonnier, ivre comme un cocher berlinois, fit bruyamment irruption dans la salle, en criant que son patron était une canaille, que Bismarck valait plus que lui. « Il me nourrit de coups de pied au derrière, » hurlait-il.

La salle se remplit de cris, de protestations ; tout le monde se leva et je profitai du tumulte pour m'esquiver sans tambour ni trompette.

P. S. Ce matin, au moment où j'achevais d'écrire ces lignes, on m'apporta le Nuremberger Anzeiger. Voici ce que j'y lus à la fin du compte rendu de l'assemblée générale des cordonniers de Nuremberg :

«... Après avoir été troublée par l'entrée de cet apprenti ivre de bière, la réunion a été fort surprise de la disparition d'un étranger qui se donnait comme rédacteur d'un journal de cordonnerie. Le président avait déjà commencé de lui souhaiter la bienvenue lorsque des chut couvrirent sa voix et qu'on fit signe que l'étranger s'était éclipsé. Ceux qui ont observé ce monsieur pendant le discours du président, ne doutent pas que ce ne soit un des nombreux espions prussiens à la solde du chancelier de l'empire. »

Des prophètes en général. — Quelques spécimens de la littérature de « l'empire des bonnes mœurs et de la crainte de Dieu ». — Falsifications littéraires. — Prophéties allemandes pour l'an de grâce 1876. — Le prince impérial à Paris et le prince de Galles en fuite.

Les peuples heureux n'ont pas de prophètes; ils n'éprouvent pas le besoin de chercher dans l'avenir des consolations pour le présent. Pendant les terribles désastres de la dernière guerre, la France a eu ses Daniel et ses Cassandre. Les prophètes sont devenus plus rares aujourd'hui, et c'est bon signe ; car chez les nations qui recommencent à se bien porter, on constate que les empiriques diminuent.

Par contre, en Allemagne, le nombre des prophètes a triplé depuis deux ans. On vend desprophéties partout, dans les gares, sur les places publiques, chez les marchands de cigares et dans les hôtels; des colporteurs eu librairie viennent, pendant le dîner de la table d'hôte, les déposer à côté de votre assiette, avec d'autres publications beaucoup moins ragoûtantes. Certains éditeurs ont la spécialité de ces livres à couvertures parlantes et coloriées, qui offrent l'étalage le plus effronté de viandes nues, de scènes de boudoir et d'alcôve. Est-ce donc là la littérature de l'empire des « bonnes mœurs et de la crainte deDieu» ? Quels titres! l'encre rougit en les transcrivant : Lotte la luronne; Mémoires d'une prostituée pendant son séjour à Hambourg, en Angleterre et en Amérique; Nuit d'épreuve ou l'homme devant sept femmes, par Ferd. Cupido ; La Belle Isabelle ou Maison de bains et pensionnat; Mystères de deux couvents ; Agnès, la nonne amoureuse. Les Péchés secrets du président consistorial {Consistorial prœsident) Mùcker, etc., etc. Le dévergondage latin est-il jamais allé jusque-Là?Cela s'appelle chez les Allemands « la littérature de voyage» — Reiselitterature ; et c'est, comme le proclament elles-mêmes

les couvertures, « intéressant, piquant et amusant » ! En France, ces productions éhontées ne seraient pas tolérées vingt-quatre heures dans une arrièreboutique; la commission de l'estampille est, il est vrai, inconnue au delà de nos frontières ; du moment que vous ne touchez ni à M. de Bismarck ni à l'empereur, vous pouvez impunément proclamer que la vertu est le vice, que le paradis n'est qu'un bagne céleste, vous serez applaudi par tous les rnamelucks de la presse officieuse. Une fois seulement, sur la plainte de pères chrétiens, la justice a sévi : elle a condamné un certain Paul Lindau, directeur d'une petite revue hebdomadaire, à quelques semaines de réclusion ; mais, par habitude de famille, cette peine a été si agréable au jeune Paul , qu'il a raconté son voyage à la prison de Plœtzensee sous le titre de Voyage de plaisir (Vergnugunsreise) .

On a illustré la Vie de saint Antione et de quantité d'autres saints d'une manière ignoble. Ces livres se vendent publiquement; les enfants peuvent les feuilleter sur toutes les tables, et le gouvernement ne sévit pas contre un pareil commerce.

La chaste Allemagne recherche de préférence ces ouvrages de haut goût# Chaque année les bouquinistes de Francfort, Leipsig, Berlin et Munich publient un catalogue d'Frotica, curiosa, galentenen, jocosa, etc. Ces catalogues sont enrichis de commentaires, comme si leur titre n'en disait pas asssz! Je suis bien forcé de donner les preuves de ce que j'avance, car on ne me croirait pas. Je les tire du catalogue n° 37 (1875) de la librairie dé Theodor Ackermann, Promenadeplatz, 10, à Munich; tout au haut de la page 3, voici ce qu'on lit en français :

49. — Les Aveux d'une femme galante ou Lettres de madame la marquise de *** à milady Fanny Stapelton, 8, Londres, 1786, Pp. fl. kr. 4. 48.

Roman agréable, où tous les personnages font l'amour à l'euvi.

Et à la page 2 :

33. — L'Apothéose du beau sexe. av. pi. Londres, 1741. Livre curieux et libre,

Le premier ouvrage que vous offre le bouquiniste allemand, quand vous franchissez le seuil de sa boutique, c'est un livre de «galanterie française ». Or, savéz-vous où tous ces ouvrages d'une immoralité crapuleuse et bête sont édités ? Quelle est la ville qui se cache sous les pseudonymes de Londres, la Haye, Amsterdam, Constantinople, Tétonville, Libidinibus (chez Sensualité, à la Délicatesse, rue du Tempérament)? C'est Cologne ! Hélas ! oui, Colog ne la sainte, aujourd'hui Cologne la Prussienne. Et voilà comment la

littérature française est la plus abjecte, la plus immonde, la plus abominable qui ait jamais été '.

Mais sortons de ces égouts de la spéculation allemande, où nous avons bien dû descendre, pour faire acte de haute justice; et ouvrons un livre acheté à table d'hôte, et qu'il nous soit permis d'analyser : les Très- Véridiques Prophéties du moine Léonidas, pour l'an de grâce 1876, imprimées chez Reitinger, à Landshut.

... Le frontispice de cette brochure représente un grave docteur allemand, un vieil élève de Faust, caché sous une pelisse noire, accoudé sur un pupitre, et lisant dans un gros in-folio à la lumière d'un bout de chandelle. Un planisphère est à la portée de sa main, et un hibou, emblème de la science et delà sagesse, se tient mélancoliquement perché sur le dos de son fauteuil. Par la fenêtre ouverte de la mansarde, on voit la lune à son premier quartier, et les chauves-souris qui voltigent autour des clochers gothiques de la ville endormie. Sur une planche, quelques fioles. Un flacon d'acide prussique nous montre que l'alchimiste de céans étudie tout particulièrement le rôle de la Prusse dans le nouvel empire.

. Landshut, où a été imprimé l'opuscule, est une jolie petite ville très-catholique, située entre Munich et Ratisbonne. C'est la patrie du fameux député Joerg. Des prophéties qui viennent de si bon lieu doivent être en harmonie avec les sentiments du peuple de Bavière, qui n'est pas précisément enthousiaste du nouvel empire. Cette lune de miel qui s'est levée à Versailles, au bruit du bombardement de Paris, s'est promptement voilée de nuages de toute espèce au yeux des Allemands du Sud. Figurez-vous un bon vivant qui s'est décidé à grand'peine à se battre pour une femme qu'il croyait bonne et riche ; après avoir exposé sa vie pour la dame, il découvre qu'elle n'a pas le sou et qu'elle est d'un caractère exécrable. La paix n'est plus possible dans le ménage, mais le divorce est impossible, parce que la virago, qui est la plus forte, ne veut pas se séparer du mari dont elle a fait une ganache.

Les États du Sud, la Bavière surtout, désireraient plaider en séparation de corps et de biens, mais la Prusse refuse de rien entendre. Telle est la situation. La Prusse va même plus loin : elle menace de tout briser dans la maison si le mari ne se tient pas tranquille.

Les prophéties pour l'an du Seigneur 1876 laissent entrevoir que les discordes et les querelles iront sans cesse augmentant dans notre triste vallée de larmes.

1. Un libraire de StuttgarJ faisait dernièrement annoncer dans les journaux un livre qui n'est que l'apologie du vice des habitants de Sodomc. Dans la Tïiuringe, il y a une fabrique spéciale d'objets et de jouets indécents ; elle n'occupe pas moins de cent ouvriers, et le travail n'y chôme jamais.

Les étudiants de l'université de Giessen au marché de Nuremberg.

Le savant moine, auteur de ces prédictions, s'exprime de la sorte au sujet de l'empire en général :

« L'empire allemand, qui, à la suite de sa guerre victorieuse contre la France, est devenu l'empire le plus puissant de la terre, n'aura pas encore, en l'an de grâce 1876, la plénitude de la paix. A l'intérieur, les conflits se multiplieront. En plusieurs endroits, l'irritation qui règne atteindra son paroxysme et provoquera de sauvages rébellions.

« Le sang coulera dans les maisons et dans les rues, et, chose terrible, il souillera le pied des autels. Les fauteurs de ces désordres seront punis et jetés en prison. Alors en entendra ceux qui aiment leur patrie répéter les

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paroles de Jésus-Christ : « Aimez-vous les uns les autres . » Mais le tumulte des discordes empêchera que leur voix soit entendue.

« Le peuple, de plus en plus entraîné vers le matérialisme, oubliera Dieu, et sa haine contre l'Église grandira. Il en résultera des malheurs terribles. Et comme la France réussira à gagner un puissant allié, et qu'elle mettra sur pied un million de soldats, la crainte d'une nouvelle guerre sera si générale que le commerce et l'industrie traverseront la plus dure des crises. Partout où l'activité règne dans nos ateliers, il y aura un silence de mort. Le travail sera suspendu partout en même temps, et la misère sera immense; on souffrira de la faim.

« Mais, bien que le nouvel empire compte beaucoup d'ennemis, la guerre n'éclatera pas en 1876. Cependant l'Allemagne sera obligée de renforcer son armement pour en imposer aux hordes armées qui la menaceront. L'empereur, vénérable vieillard, tombera gravement malade, et à la fin de l'année sa vie sera en grand danger.

« Son premier ministre, le« prince de fer » , souffrira des atteintes cruelles de la goutte et sera couché de longs mois sur son lit de douleur. L'Eglise, comme la fille de Sion, exhalera auprès de lui ses plaintes et ses larmes, mais il ne les écoutera point. Et quand il se relèvera, il combattra l'Église, avec plus d'acharnement et cherchera à entraîner à sa suite tous les hérétiques du monde. Mais il ne réussira pas. Beaucoup de prêtres romains seront envoyés en exil, les moines seront chassés, mais l'esprit de l'Église survivra en Allemagne, et le catholicisme ne périra pas. »

Non moins curieuses sont les prophéties spéciales au royaume de Bavière : « La Bavière souffrira beaucoup de la stagnation des affaires, et la récolte de 1876, quoique belle, sera en partie ravagée par les rats ("!!)»

L'Autriche sera bien maltraitée, s'il faut en croire le pieux prophète; elle « tombera dans le gouffre de la corruption et de la ruine ; la vertu sera traînée dans la boue, le vice roulera dans des carrosses dorés; le peuple refusera de payer les impôts ».

L'empereur François-Joseph ne verra pas d'autre moyen de salut que la guerre. Il implorera pour ses armes la bénédiction du pape. L'Autriche conclura une alliance avec la France, mais la guerre n'éclatera pas en 1876; car il y aura des troubles dans la monarchie austro-hongroise, et il faudra toute l'armée pour les réprimer.

En Suisse, où beaucoup de gens mourront, « il y aura une grande mortalité de bestiaux, » les querelles religieuses s'envenimeront; on verra des luttes meurtrières dans les églises; la victoire restera aux vrais croyants.

Voici le chapitre consacré à la France. C'est celui qui nous intéresse le

plus, et c'est le plus étrange. On nous en promet de belles ; je traduis mot pour mot :

« Ce pays, dont la haine contre l'empire allemand n'est pas éteinte, mais brûle comme un charbon ardent, emploiera, en 1876, ses dernières forces pour mettre sur pied une armée considérable. C'est avec cette masse d'hommes que les Français voudront se jeter sur l'Allemagne pour reprendre l'Alsace et la Lorraine, pour venger leur défaite et laver dans le sang de l'Allemagne les taches de leur drapeau. Mais le président de la République s'opposera à ce qu'on lance de nouveau le vaisseau de l'Etat clans une mer de sang. Il répondra que l'équipage qu'il à avec lui est trop faible, qu'il vaut mieux attendre que l'armée se fortifie et grandisse, et que quelques généraux capables aient le temps de se former, car la France manque précisément de chefs militaires, tandis que la Prusse en a beaucoup. Le président déclarera aussi qu'il ne peut marcher sans alliés contre l'Allemagne, et proposera de contracter une alliance avec l'Autriche.

« Mais il y aura un parti puissant qui voudra la guerre à tout prix. Son cœur est dévoré du feu de la haine et de la vengeance. Ce parti ourdit un complot, renverse le président et met à sa place un homme avec un seul œil (ein Mann mit einem Auge ).*Cet homme est doué d'un esprit brillant, il prononce de si beaux discours que personne ne sait lui résister. Il parvient à gagner à sa cause une grande partie de l'armée.

« La conspiration en question éclatera pendant une revue près de Paris. « On se rendra maître du président, malgré la résistance de son entourage ; on le fera prisonnier, et on l'enfermera dans un château-fort.

« Les Français — le peuple et l'armée — se réjouiront tous ; il n'y aura que quelques esprits sensés qui douteront que ce complot puisse sauver le pays.

« Un jeune homme, au moment où les drapeaux seront déployés pour marcher contre l'Allemagne, débarquera sur les côtes, en face de l'Angleterre.

a Aussitôt des millions d'hommes accourront au-devant de lui pour acclamer le fils de l'empereur mort en exil ; son retour sera une marche triomphale; il sera reçu avec enthousiasme par les villes et sera proclamé empereur; même ceux qui voulaient la guerre viendront à lui, pour avoir sous son règne des honneurs et de l'or. En peu de jours, il aura atteint la capitale, qui le recevra également comme un monarque. Il fera immédiatement mettre le président en liberté et le prendra pour son conseiller.

« Le parti de la guerre demandera alors à marcher contre l'Allemagne sous les aigles de l'Empire; mais le jeune souverain, quoique sûr d'une amitié puissante, ne tirera pas l'épée, afin de ne pas perdre immédiatement sa

couronne. C'est pourquoi il aura beaucoup d'ennemis. Ils formeront un parti qui ne voudra plus de souverain. Un autre parti se prononcera pour un souverain de la maison de Bourbon, mais celui-ci, ne voulant pas exposer sa vie, n'arrivera pas en France.

« Une révolution sanglante déchirera bientôt ce malheureux pays. Le commerce et l'industrie seront ruinés, les ouvriers, sans pain, grossiront les rangs des révolutionnaires. Plusieurs villes importantes seront incendiées dans cette lutte fratricide.

« Par bonheur pour la France, la récolte n'aura jamais été aussi belle. Mais on manquera de bras, et les blés pourriront sur pied et le raisin séchera sur le cep.

« Quand les survivants comprendront que, si la lutte continue, la France ne sera plus qu'un vaste cimetière, il y aura une trêve.

« La dernière grande bataille se livrera dans les rues de Paris. Quand des torrents de sang auront été répandus, les ennemis de l'empereur seront défaits ; et les cadavres rempliront les rues et seront entassés sur les places publiques; beaucoup de maisons et de palais seront détruits.

« L'empereur consolidera son trône, il demandera la bénédiction du Souverain Pontife et octroiera à l'Église une quantité de privilèges.

« Le peuple français redeviendra pieux et chrétien; il se rendra en pèlerinage à tous les sanctuaires pour implorer les grâces du ciel sur la France.»

Sur dix personnes qui achètent ce livre en Bavière, il y en a huit qui y croient comme à l'Évangile ! Quant à nous, nous pouvons enregistrer ces prophéties sous la rubrique : Ce que F Allemagne souhaite à la France.

Voyons maintenant ce qu'elle souhaite à l'Angleterre :

« Le royaume britannique, disent les Prophéties allemandes, passera, en l'an du Seigneur 1876, par de dures épreuves. Il y aura une stagnation générale dans les affaires, et les grands industriels se verront obligés de congédier une partie de leurs ouvriers. Gomme ceux-ci n'auront pas un schelling d'épargne, ils tomberont dans une profonde misère; on verra de longues files de pauvres parcourir les rues, et les riches, dans leurs palais, feront bombance. Les femmes et les filles pauvres seront regardées par les riches comme un bétail qui leur appartient, et le vice ne connaîtra plus la honte.

« Il en sera longtemps ainsi, jusqu'à ce que la mesure trop pleine déborde ; alors les pauvres se lèveront contre les riches et se feront justice par la force. Ils envahiront les maisons de ceux qui possèdent et les pilleront. La colère populaire ira en grandissant, et battra, comme les flots d'un torrent débordé, les escaliers du Parlement et les marches du trône. C'est en vain que le gouvernement essayera de maîtriser la rébellion ; on enten-

Vue de Nuremberg.

dra ces cris d'un bout de l'Angleterre à l'autre : « A bas les oppresseurs de « l'humanité ! Liberté, nourriture et droits pour tous ! »

« La révolte durera deux ans avant que le calme ne se rétablisse.

«Les conséquences de cette guerre civile seront désastreuses; il y aura des comtés entiers dévastés, des villes ruinées, et il faudra de longues années pour cicatriser tant de plaies.

« La reine d'Angleterre mourra en 1876, et son fils aîné lui succédera; mais il fuira devant la révolution, et expirera la même année sur la terre étrangère. »

L'Italie peut également se réjouir ! Des troubles révolutionnaires éclateront vers la fin de 1876. Le pape cherchera à former une alliance entre l'Italie, la France et l'Autriche, mais le roi Victor-Emmanuel s'y opposera. L'empereur d'Allemagne se rendra alors à Rome, mais ne sera pas reçu par Pie IX.

En Espagne, continuation de la guerre civile et misère générale.

Passons en Afrique; c'est le pays des merveilles. Les Prophéties allemandes annoncent que de hardis investigateurs découvriront une grande terre inconnue, peuplée de villes et de villages. « Les naturels, hommes paisibles et habiles dans les arts, ont l'habitude de tuer à leur naissance les enfants du sexe féminin quand ils en ont déjà deux. A part cette coutume criminelle, ces gens sont doux et vertueux. » On leur enverra des missionnaires qu'ils accueilleront avec joie. Un prince de la maison de Habsbourg sera élu régent de ce pays; il rassemblera une armée puissante, asservira toutes les tribus voisines et les convertira au christianisme. Le Saint-Père enverra un de ses délégués dans Cet heureux pays, et le prince de la maison de Habsbourg, de régent deviendra seul souverain de toute la terre africaine. Ce royaume sera l'allié le plus fidèle du Souverain Pontife.

Ainsi finissent les Prophéties du moine Léonidas, publiées à Landshut, chez l'éditeur George Reitinger. Je les livre, pures de tout commentaire, à la méditation des lecteurs français et anglais qui ignorent tout ce que l'Allemagne leur souhaite et leur a prédit pour l'an de grâce 1876.

La prison cellulaire de Nuremberg. — Le docteur Sigl et M. de Bismarck. — L'Allemand se laisse prendre à ce qui brille. — Les détenus de la Zellengefsengniss. — Un journaliste maître tailleur. — Un peu de statistique.

Entre Furth et Nuremberg, au milieu de la vaste plaine monotone et jaune, on aperçoit une construction étrange, entourée de hautes murailles crénelées : on dirait une forteresse.

C'est une prison.

Depuis que des prêtres et des journalistes y méditent sur l'infaillibilité de M. de Bismarck, la Zellengefœngniss, ou prison cellulaire de Nuremberg, a acquis une réputation que ne lui avaient pas encore value tous les assassins et malfaiteurs du royaume réunis.

L'attention se porte, surtout en ce moment, d'une manière spéciale sur cette Bastille mystérieuse, où ceux qu'on enferme sont absolument morts pour tout le monde. Un journaliste ferrailleur, — le Louis Veuillot allemand, — M. le docteur Sigl, rédacteur en chef du Vaterland de Munich, vient d'y être écroué au milieu de tout le tapage de la presse locale et étrangère. M. Sigl est un profond scélérat. Il a osé écrire, peu après l'attentat de Kissingen, un article intitulé : «Où était le chien de l'empire? » (Wowar der Reichshund?)

On appelle « chien de l'empire » le bouledogue qui veille nuit et jour sur la personne précieuse du chancelier.

M. de Bismarck, qui n'entend pas que la presse allemande prenne des familiarités même avec monsieur son chien, a assigné le docteur Sigl devant les tribunaux de Munich. Pleins de crainte et de respect pour le «bouledogue de l'empire», les juges ont condamné l'insolent folliculaire à dix mois de prison. M. Sigl a trouvé la chose un peuraide, d'autant plus que l'offensén'avait

pas comparu; en sortant du tribunal, au lieu d'aller attendre les gendarmes chez lui, il prit le train et passa en Autriche.

A cette nouvelle, le chien de l'empire poussa des hurlements si lamentables que son bon maître télégraphia à M. le comte Andrassy d'avoir à arrêter immédiatement le journaliste fugitif. M. Andrassy, en serviteur fidèle, — et oubliant que, en 1849, les gouvernements des pays où il s'était réfugié avaient interprété tout autrement le droit international, — fit enlever le docteur Sigl dans son hôtel et le jeta au fond d'un noir cachot. L'infortuné homme de lettres n'en est sorti que quatre mois après, pour être livré à la gendarmerie bavaroise, qui l'a conduit en droite ligne à la Zellengefxngniss. . Des journaux bien informés prétendent qu'on a astreint le docteur Sigl au travail manuel ; qu'il porte le costume des détenus et « le masque » .

Le masque! Comprenez-vous? Le masque! Qu'est-ce que cela veut dire? E^t-ce que le roi Louis II, épris, comme on sait, d'une folle passion pour le siècle de Louis XIV, aurait poussé l'amour de l'art jusqu'à mettre un masque de fer à ses prisonniers?

J'essayai d'interroger adi'oitement mon maître d'hôtel là-dessus, mais je m'y pris mal, car il me répondit comme à quelqu'un qui a des parents dans la Zellengefxngniss. Le soir, à la brasserie de la Bouteille bleue, je cherchai à amener la conversation sur cette prison fameuse, mais ce fut sans succès ; on ne connaissait personne qui eût jamais réussi à en franchir le seuil.

Je ne voulais cependant pas quitter Nuremberg sans tenter de m'y intro-; duire, avec faculté, bien entendu, d'en pouvoir sortir.

En toutes choses, mais surtout en voyage, la ligne droite est la plus, courte. '•'.: • ■

: Le lendemain, une voiture à deux chevaux s'arrêtait devant mon hôtel ; je m'étais mis en frais de toilette, sachant par expérience que les employés tudesques n'ont de considération que pour les gens mieux vêtus qu'eux. Il m'est arrivé dix fois de me présenter au débotté chez des personnages auprès desquels j'avais des lettres d'introduction. On me répondait : « Monsieur n'est pas chez lui. » Je tirais ma montre avec ostentation, et, aussitôt, on me disait fort poliment : « Attendez une seconde; je vais voir si monsieur est rentré. » — Il n'était pas sorti: c'est le miroitement de l'or qui avait produit son effet sur la prunelle cupide de l'Allemand.

— A \o. Zellengefxngniss! criai-je au cocher.

Il me regarda comme s'il ne comprenait pas. '•■ — 'A' la Zellengefxngniss ! répétai-je plus fort. - 11 se décida enfin à partir, en hochant la tête.

Le chemin n'a rien de particulièrement intéressant. On passe devant la

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gare, construction en style gothique, avec des trèfles, des ogives, des tourelles; puis on traverse une espèce de petit faubourg au delà duquel quelques riches industriels de Nuremberg ont bâti des villas pour y élever des lapins; il y en a une dont l'architecture orientale fait un singulier effet aux portes de cette ville d'aspect féodal : c'est un palais turc, au dôme brillant surmonté du croissant.

Au bout d'un long ruban de route poudreuse, on aperçoit la prison ; à mesure qu'on approche, elle prend des proportions gigantesques : on dirait d'un gros bourg fortifié. Ses murs crépis à la chaux, que frappe le soleil, sont d'une blancheur éblouissante : le long des créneaux se promènent des sentinelles ; leurs fusils et leurs casaques étincelants se détachent avec vigueur sur le ciel bleu foncé. Le tableau n'a rien de lugubre; il est lumineux comme une toile de Fromentin.

Une dizaine de maisons — des guinguettes pour la plupart — sont venues se grouper à l'entrée de la cité dolente.

Au bruit de la voiture, des têtes apparaissent à toutes les fenêtres ; on me regarde avec autant de curiosité que d'intérêt, et j'entends une vieille femme crier à sa voisine :

— C'est le roi de Saxe !

Il paraît qu'on attendait sa visite.

Si jamais un de nos dentistes de foire s'avise de parcourir l'Allemagne avec son attelage et ses laquais au procédé Ruoltz, il peut être certain que toute la blonde Germanie le prendra pour un fils de roi.

Un poste de soldats veille à la porte de la prison. Je sonne avec l'assurance d'une conscience pure. Un guichet grillé s'ouvre, et la face rébarbative d'un gardien apparaît, une de ces faces comme Albert Durer en donne aux guichetiers de Jérusalem.

— Je voudrais, dis-je d'un ton ferme, parler au directeur.

Il fronça les sourcils ; mais, ayant vu ma voiture à deux chevaux, il répondit poliment qu'il allait m'annoncer

J'attendis deux minutes qui me parurent fort longues; une clef grinça enfin dans la serrure et la porte s'ouvrit. Le geôlier me fit traverser une cour déserte, monter deux ou trois marches et m'introduisit, au bout du couloir, dans une salle où un monsieur à barbe rousse écrivait. C'était le directeur, homme distingué et aimable ; il m'écouta avec bienveillance, et après quelques objections dont j'eus raison il m'accorda très-gracieusement la faveur que je sollicitais.

Il pressa un bouton télégraphique, et un employé, coiffé d'une casquette, se présenta : « Vous accompagnerez monsieur, lui dit-il, et vous lui ferez visiter la prison en détail. »

Je suivis le gardien. Il me conduisit d'abord, par un escalier en fer, dans la rotonde vitrée, placée au centre de l'établissement, et qui sert de bureau et de poste d'observation au surveillant général. Les corridors de la prison y aboutissent comme les rayons d'une roue au' moyeu; il suffit d'un coup d'œil pour se rendre compte, de ce « rond-point » de tout ce qui se passe dans l'intérieur de la maison. Le surveillant général m'examina attentivement, et, me présentant une plume, il me pria d'inscrire mon nom sur un registre. Usant de mon droit d'homme de lettres, je signai d'un pseudonyme. « Tiens ! s'écria le guichetier qui devait me servir de cicérone, vous vous appelez du même nom que moi ! » — Que voulez-vous ? lui dis-je en riant; nous sommes peut-être parents sans le savoir. »

Le regard qu'il jeta sur ma chaîne d'or et ma redingote neuve me montra qu'il n'avait jamais vu un membre de sa famille si bien mis, et combien il en était flatté. Aussi fut-il plein d'empressement et commit-il même des indiscrétions pour lesquelles j'implore son pardon.

Nous commençâmes par la cuisine, — la pièce la plus importante, celle qui, en Allemagne, passe avant toutes les autres. — Le repas des prisonniers cuit dans trois chaudières à vapeur; le menu n'est guère varié : trois fois la soupe, sauf le jeudi et le dimanche, jours où l'on fait une distribution de lard ou de viande. A côté de la cuisine, la boulangerie. J'ai goûté le pain, et je l'ai trouvé meilleur que celui qu'on me donnait à l'hôtel. La buanderie se trouve dans le même compartiment. Le linge se lave et se sèche à la vapeur. Toutes ces pièces sont d'une propreté irréprochable. Le cachot même est blanchi à la chaux et ne devient noir que lorsqu'on ferme ses épais contrevents bardés de fer.

Les cellules sont toutes construites sur le même plan. A voir ces petites portes uniformes, surmontées d'un numéro et munies d'un judas, on dirait des cages de bêtes fauves. Les détenus sont condamnés au silence et à l'iso lement le plus complet; ils n'entendent jamais une voix humaine; ils ne voient que la face répulsive de leurs geôliers; le travail est obligatoire; on apprend un métier à ceux qui n'en ont pas.

Nous entrons successivement dans des cellules de tisserands, de serruriers, de relieurs, de tailleurs, d'ébénistes. Aussitôt que la porte s'ouvre, le prisonnier met sa casquette et abaisse son « masque » . Ce masque, formé par le prolongement de la visière de drap de la casquette, descend jusqu'au-dessous du menton ; il est percé de deux trous comme une cagoule. Quand les détenus défilent dans les corridors, à cinq pas l'un de l'autre, on dirait une procession de pénitents noirs; l'impression est funèbre. En France, le régime cellulaire ne connaît heureusement pas ce raffinement de cruauté. Les détenus ne se voient jamais entre eux. Le dimanche, à l'église, il

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sont enfermés chacun dans une petite guérite, et leurs regards ne peuvent se porter que du côté de l'autel. Dans la salle d'école, le prisonnier est soumis au même système; les guérites sont disposées en gradins.

La construction des cellules peut passer pour un modèle du genre. L'espace n'y est pas prodigué, mais il est suffisant. Le plafond est élevé; l'air et la lumière pénètrent par une lucarne qui se ferme du dedans et du dehors. Le lit en fer, composé d'un matelas et d'une couverture, est scellé à la muraille; il se relève "le matin et se ferme au moyen d'un cadenas, pour que le détenu ne puisse pas se coucher. Sur un rayon sont rangés les ustensiles indispensables : le gobelet, la cuvette d'étain, la cuillère de bois, le balai. Les cellules sont éclairées au gaz jusqu'à huit heures en hiver, et mises en relation avec le surveillant général par un fil électrique. Le siège destiné à un usage qu'il est inutile d'indiquer est masqué par une sorte d'armoire dans un angle.

Mon guide m'invita à descendre dans la cour, où il y a deux promenoirs composés de six préaux distincts, que séparent des murs; on pourrait les comparer aux branches d'un éventail; à la place du bouton s'élève une tour surmontée d'une lanterne, dans laquelle se tiennent les gardiens. Nous sommes montés dans cet observatoire. Les détenus, le masque sur la figure, se promenaient mélancoliquement au-dessous de nous; quelques-uns regardaient le ciel, d'autres penchaient leur tète alourdie vers la terre.

— Quels sont les délits pour lesquels ces prisonniers ont été condamnés? demandai-je à mon guide. *

— Ce grand diable qui ramasse une feuille d'arbre a empoisonné sa mère parce qu'elle refusait de lui donner de l'argent. 11 y a eu des circonstances atténuantes; la vieille était adonnée à l'eau-de-vie, et les médecins ont déclaré que le schnaps qu'elle buvait pouvait parfaitement la tuer sans qu'on y mît rien. — Le voisin de gauche est le valet de chambre du lieutenant général von B... L'été dernier, pendant l'absence de son maître, il se revêtit de son uniforme, alla à Kissingen, acheta cheval et voiture, but tous les jours ses cinq bouteilles de Champagne, séduisit trois filles de conseillers auliques, enleva la femme d'un ministre protestant de Berlin, et alla se cacher dans an village de la Haute-Bavière. Il a été condamné pour escroquerie et faux. — Ce petit homme trapu qui tient ses mains jointes sur son abdomen est le curé de V... Après l'attentat de Kulmann, il a dit dans un de ses sermons que « Dieu savait armer des vengeurs pour punir les tyrans qui le méconnaissent » . Son sermon lui vaut six mois de prison. — Les autres détenus sont condamnés pour délits ordinaires, coups, sévices, vols, fraudes.

Les rapports judiciaires publiés depuis deux ou trois ans signalent dans tout l'empire une augmentation effrayante des crimes contre l'ordre public

et contre les mœurs; le nombre incroyable des détournements, des parjures et des faux serments confirme également tout ce qui a été dit sur la démoralisation dans laquelle le peuple allemand est tombé à la suite de la guerre. De 1871 à 1873, il y a eu, en Bavière, environ quatre mille condamnations pour coups et blessures, et en Prusse neuf mille quarante. Les organes nationaux-libéraux attribuent tout le mal à la propagande socialiste, qui prêche dans ses réunions et ses journaux l'anéantissement de la religion, de la famib>- et de la propriété. Les feuilles de M. de Bismarck accusent aussi les catholiques de « donner le mauvais exemple » en résistant aux lois de l'Etat. Mais cet argument-là est moins sérieux et plus facile à rétorquer. Nous revînmes dans la prison.

— Regardez, me souffla le geôlier à l'oreille, en m'indiquant une porte dont le judas était ouvert.

J'appliquai l'œil au guichet, et je vis un homme qui me tournait le dos, les deux coudes appuyés sur la table et la tête dans ses mains. — Eh bien ? fis-je en me retournant.

— C'est le docteur Sigl. Il est encore dans un état de surexcitation extrême. Sa plus grande privation, c'est de ne pouvoir fumer.

Un peu plus loin, le gardien me montra, à travers un autre judas, un prisonnier qui, les jamhes croisées sur la table, confectionnait une robe de chambre.

— Vous avez devant vous, me souffla-t-il à l'oreille, M. Grillenberger, rédacteur du Social-Democrat de Furth ; il ne savait pas enfiler une aiguille à son arrivée ici; il est aujourd'hui notre meilleur tailleur. M. Marchner, éditeur delà Neue freie Volkszeùung, fabrique également des boîtes d'allumettes très-solides.

— Et M. le curé Mahr, quel métier apprend-il ?

— Oh I celui-là est trop têtu... Il écrit ses Mémoires, mais, comme c'est un tissu d'injures contre M. de Bismarck, il est probable qu'on ne lui laissera pas emporter son manuscrit.

M. le curé Mahr est une espèce de Santa-Cruz politique; la Prusse n'a pas d'ennemi plus acharné en Bavière. Il était député en 1870, mais son habitude des diatribes incendiaires a rendu sa réélection sinon impossible, du moins trop dangereuse .

Outre le curé Mahr, il y a encore dans la Zellengefsengniss, M. le chapelain Heberich, condamné à trois mois de réclusion pour offenses à M. de Bismarck.

Le^ prisons bavaroises ne regorgent pas encore de prêtres et de journalistes comme les prisons prussiennes; mais les lois religieuses connues sous le nom de lois de mai ne tarderont pas à être étendues à tout lempire, et

cet état de choses, qui doit attrister le cœur paternel de M. de Bismarck, ne durera plus longtemps.

Le Messager de Munster vient de calculer que le total des amendes infligées jusqu'ici au clergé récalcitrant représente 1,200,000 marcs, et le total des condamnations 50,000 jours de prison.

Evêques, curés, chanoines, vicaires, chapelains, grands et petits journalistes, on ne fait aucune différence; tous sont traités avec la même rigueur *, et absolument assimilés aux assassins, coupe-bourses, escrocs et bandits, dont le métier, comme on l'a vu, devient de plus en plus lucratif dans « l'empire des bonnes mœurs et de la crainte de Dieu ». Quelques journaux catholiques enregistrent quotidiennement, sous la rubrique Kullurkampf (combat pour la civilisation ) , les arrestations opérées par ordre du chancelier dans les rangs du clergé et des journalistes de l'opposition. Quand il n'y a que trois ou quatre prêtres et journalistes arrêtés du lever au coucher du soleil, la journée a été mauvaise; les bons jours, le nombre des emprisonnements varie de sept à douze.

L'année dernière, le Kladderadatsch, annonçant qu'on avait écroué onze prêtres dans la prison de Trêves, s'écriait avec cette brutalité crue qui est l'esprit des Allemands : « Cela fait un casino catholique ! » Et avec la même verve, à propos de la prison de Coblentz, où il n'y avait que dix ecclésiastiques détenus, le pétillant journal ajoutait : « Encore un club clérical ! »

Mais la persécution, loin d'affaiblir la foi, la ravive, et ces arrestations donnent lieu aux scènes les plus touchantes. Ici, ce sont des dames qui font tomber une pluie de roses sur la voiture qui emporte leur pasteur; là, ce sont des cochers qui refusent de se rendre complices des gendarmes et tout une population qui forme une escorte d'honneur à son évêque conduit en prison. A Zippnow, en Posnanie, c'est l'abbé Fuske, enlevé de son village au milieu de la nuit, en plein hiver, et que ses paroissiens accompagnent

1. Quand le Reichstag s'est occupé Tau dernier de l'amendement de M. le docteur Tellkampf relatif à un projet de loi sur les prisons, M. Liebknecht n'a pas laissé échapper l'occasion de s'élever encore une fois contre les traitements infligés aux prisonniers politiques.

« Sous la grande Révolution française, a dit M. Liebknecht, les prisonniers étaient mieux traités qu'ils ne le sont aujourd'hui chez nous. Une véritable anarchie règne dans les prisons de l'État. Les condamnés politiques sont jetés pêle-mêle au milieu des assassins et des voleurs. (Voix à droite : C'est bien fait!) En ma qualité de représentant de la fraction sociale démocrate, je plaide ici pro domo, la prison étant la demeure dernière de tous les défenseurs des droits du peuple, car nous n'avons pas un seul juge qui ne soit un plat valet du pouvoir. (Plusieurs voix : A l'ordre !) Vous voulez des faits ; je vais vous en donner. Dans la séance du 9 février 1866, M. le président Forckenbeck n'a-t-il pas luimême mis en doute l'indépendance des juges? 11 s'agissait, vous le savez, de l'affaire Twesten. »

sur dix-huit iraîneaux, à 40 kilomètres de distance, à travers d'immenses plaines de neige, par un temps glacial. A Munster, ce sont des femmes qui accourent armées de bâtons et qui mettent en fuite, aux applaudissements de la foule, les employés de la police venus pour enlever le mobilier de l'évêque.

Par suite de cette chasse aux prêtres, des diocèses entiers sont privés de secours spirituels. En plus d'un endroit, comme à Wilflingen, dans les provinces rhénanes, la maison du curé a été saisie et louée à un industriel du Nord qui y a établi un débit de vin.

Après avoir remercié le directeur de la Zellengefaengniss et laissé une petite somme pour les prisonniers, je pris congé de mon geôlier; quand la grande porte de la cour se rouvrit devant moi et que je vis de nouveau des hommes libres, des champs, un horizon, il me sembla que je ressuscitais d'entre les morts.

Type de paysan de la montagne (Bavière).

Bayreuth. — La cour galante des margraves. — M. Richard Wagner à Bayreuth..— Son théâtre. — La mission de M. "Wagner. — Une répétition de Siegfried. — Trucs et merveilles des Niebelungcnring.

Bayreuth est une ville morte comme Versailles, dont elle a eu les splendeurs. Ses magnifiques allées d'arbres sont désertes, ses rues silencieuses, son vieux palais morne et inhabité; et le rideau de l'oubli est descendu aussi sur la scène de son Opéra, où le pied mignon de tant de danseuses légères sut prendre le chemin du cœur des margraves. La cour de Bayreuth fut une des plus fastueuses et des plus galantes de l'Allemagne. On y mettait le Décaméron en action. h'Frmùage, qu'on visite encore, était peuplé d'ermites qui en auraient remontré à ceux de La Fontaine. En ouvrant l'histoire de ces princes, on ne trouve que des bataillons de femmes, et dans l'arsenal de l'État on ne voit, en guise d'armes, que les flèches de Cupidon. De toutes les archives s'échappent les parfums erotiques des bosquets de Gythère. Au fond de ces mystérieuses nuits d'amour, la jalousie rampe quelquefois, dardant ses yeux jaunis. Sophie, l'épouse du margrave George- Guillaume, haïssait sa fille parce qu'elle était belle comme le jour. Elle résolut de la perdre. Elle promit à un valet de chambre de son mari quatre mille ducats s'il réussissait à la séduire. La jeune fille détourna la tête aux oeillades du valet. Alors la margravine poussa le faux amoureux sous le lit de sa fille, qui fut violée pendant son sommeil. Elle accoucha, et la margravine Sophie jeta les hauts cris; elle alla partout disant que sa fille était indigne d'elle et l'avait déshonorée. Dieu eut pitié des deux victimes : il retira de ce inonde la mère et l'enfant. C'est le seul dénouement tragique qu'eurent ces comédies d'intrigues amoureuses, où la guitare remplaçait le poignard, où les enlèvements se

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faisaient tous avec des cris de joie, où personne n'était battu et où tout le monde était content.

Dans ce défilé pimpant de cotillons retroussés, la Clairon passe l'avantdernière, sonnant triomphalement la gloire de la galanterie française. Pendant dix-sept ans elle fut la Pompadour de ce Versailles en miniature; à son départ, lady Craven prit sa place ; et le margrave vendit ses États à la Prusse pour suivre sa nouvelle maîtresse en Angleterre.

Aujourd'hui Bayreuth attire de nouveau les regards. Richard Wagner en a fait sa résidence ; et pour les croyants, Bayreuth, dont il s'est emparé, est devenu une espèce de Mecque musicale. C'est là que s'élève le sanctuaire de la musique de l'avenir. On travaille depuis quatre ans à la construction de ce théâtre unique au monde; l'œuvre avance, je dirai même qu'elle est presque achevée.

Quelques minutes avant d'entrer en gare, on aperçoit le nouveau théâtre sur le sommet d'une petite colline, qu'il couronne comme un temple grec.

Après m'être assuré, avec toutes les peines du monde, une petite chambre dans les combles de l'hôtel du Soleil, je me dirigeai à pied du côté du théâtre.

Je n'ai pas tardé à rejoindre des pèlerins, et nous avons fait route ensemble ; mais le digne monsieur à cheveux blancs qui marchait à mes côtés en compagnie de toute sa smalah, et que j'avais pris d'abord pour un Munichois, m'apprit qu'il était de Bayreuth même. J'en fus d'autant plus charmé que, ne connaissant personne dans la ville, sauf M. Wagner, à qui je ne voulais rien demander, je vis le moyen, non-seulement d'obtenir quelques renseignements curieux, mais d'entrer dans « le temple » sans difficulté, comme si j'étais de la famille.

— Ce sera pour le mois d'août, l'année prochaine, me dit mon guide sans le savoir. Ah ! la belle fête ! L'empereur Guillaume, M. de Bismarck, le roi de Bavière, tous les princes allemands ont déjà retenu leurs places. Un tuyau acoustique mettra en communication la salle du théâtre de Bayreuth avec le palais du roi, à Munich. Des Américains ont loué des maisons entières, et l'on attend des ambassadeurs japonais. Après avoir montré sa supériorité dans les armes, l'Allemagne veut la montrer dans les arts; Wagner est l'expression suprême du génie musical allemand, comme Kaulbach l'est de la peinture allemande. Ses opéras sont des batailles livrées aux opéras français et italiens. Le théâtre de Bayreuth a sa signification nationale et patriotique, comme le monument d'Arminius et de Luther; il marquera, pour les générations futures, une victoire de la culture allemande, ce sera le Sedan de l'art musical français! Aussi, voilà six mois que nous venons chaque jour, mes filles et moi, sans excepter les dimanches, voir s'élever

pierre à pierre l'édifice divin de la musique destinée à régner sur le monde (sic ) !

— Mais, monsieur, ne pus-je m'empêcher de répliquer, l'Allemagne n'a cependant pas la prétention d'imposer les opéras de Wagner par la force des baïonnettes ?

— Non; mais quand la mission de l'Allemagne, qui est de civiliser le monde (il souligna la phrase) sera accomplie, les peuples latins, déchus, abâtardis, acclameront d'eux-mêmes cette musique puissante, grandiose sublime...

— Comment Wagner en est-il arrivé à choisir une petite ville comme Bayreuth pour l'exécution d'un si grand projet? interrompis-je en coupant en deux une de ces phrases allemandes qui mettent, montre en main, cinq minutes à se dérouler.

— Il n'aime pas Munich. Les Munichois ont toujours été jaloux des faveurs que lui accordait le roi. M. Wagner ne voulait, d'ailleurs, pas d'une grande ville, car le recueillement est nécessaire à ce théâtre, uniquement fondé pour urTe idée. Il ne voulait pas non plus d'une ville catholique, et c'est ainsi qu'il a daigné jeter les yeux sur notre modeste Bayreuth, qui est national-libéral et complètement protestant. La municipalité a offert gratuitement au maestro le terrain de son théâtre et de sa maison.

' — Et c'est le roi de Bavière qui a fait les frais de construction?

— En partie; mais comme la cassette royale n'aurait pas suffi, des associations, appelées Wagner- Vereine, se sont constituées sur tous les points de l'Allemagne, pour recueillir des dons et chercher des actionnaires de bonne volonté. Ces associations ont aussi organisé des concerts dans lesquels on a joué des fragments inédits du Niebelungenring (l'Anneau du Niebelung). L'empereur Guillaume a envoyé trois cents lhalers, et le vice-roi d'Egypte cinq mille thalers.

— Je le sais ; mais on dit que le vice-roi, qui a appris la géographie dans un manuel français, s'est trompé; qu'il a confondu votre Bayreuth avec la ville du même nom qui est en Syrie.

— Ce sont des calomnies que répandent les ennemis de Wagner ! Le vice-roi, qui a un fils dans l'armée allemande, à Berlin, est un des admirateurs passionnés du Tannhauser. On espère même le voir l'année prochaine à Bayreuth ; quand on en sera bien sûr, on commencera la construction du grand hôtel projeté entre la gare et le théâtre; car s'il arrive ici il amènera ses dames, et nos deux pauvres petits hôtels seraient peu propres à leur faire oublier les splendeurs du sérail.

Nous étions arrivés, en causant ainsi, jusqu'au sommet de la colline.

Les portes du temple sont fortement barricadées, et la consigne est sévère pour ceux qui ne sont pas membres de l'Eglise wagnérienne; mais l'aimable vieillard auquel je m'étais joint connaissait l'entrée des adeptes. Il me fit signe de le suivre dans un couloir qui nous conduisit derrière les gradins de l'amphithéâtre.

La répétition des adieux de Wotan et Brunhild touchait à sa fin. L'orchestre, caché dans une mystérieuse cavité de trente pieds de profondeur, entre la scène et l'amphithéâtre, accompagnait avec des effets d'harmonie étranges la voix splendide de Mma Materna et de M. Betz. Mmo Materna, du Grand-Opéra de Vienne, possède une admirable voix de mezzo-soprano, et M. Betz, de l'Opéra de Berlin, passe pour le premier baryton da l'Allemagne.

A l'endroit qu'occupe le souffleur dans nos théâtres modernes, — celui de Bayreuth n'aura pas de souffleur, — se tenait M. Richard Wagner, assis à une petite table, devant un pupitre sur lequel était la partition et qu'éclairait une lampe à pétrole. Avec cette vivacité de salamandre qui le caractérise, tantôt il se tournait vers la scène, tantôt il se penchait vers l'abîme, au fond duquel étaient les musiciens, et il remplissait tout à la fois les fonctions de régisseur et celles de chef d'orchestre. On lisait sur sa figure mobile toutes les impressions par lesquelles il passait en entendant son œuvre. C'étaient des éclairs de joie, puis de brusques nuages, lorsqu'une note clochait ou faisait explosion trop tôt.

L'orchestre, de 108 musiciens, n'est composé que de maîtres, choisis dans les orchestres de tous les grands théâtres d'Allemagne. Un jeune artiste viennois, — un génie universel, disent les Allemands, — M. Hans Richter, en a accepté la direction. M. Richter connaît tous les instruments, anciens et modernes. Donnez-lui un violon, des cymbales, un serpent, un piccolo, une harpe ou une grosse caisse, il en jouera en véritable polyglotte musical.

Mon introducteur me montra avec orgueil, assis sur les premiers gradins capitonnés de châles et de manteaux, l'abbé Liszt et sa fille, autrefois Mmo Bulow, aujourd'hui madame Gosima Wagner; le ténor Schlosser, de Munich; M. Hill, de Schwerin, basse superbe; M. Reichemberg, de Graz, autre basse, et plusieurs célébrités, y compris un correspondant musical du Standard, et un mélomane de Chicago qui a fait sa fortune dans le commerce des cochons.

Lorsque la répétition fut achevée, et que tout le monde se fut retiré, comme j'étais dans la place, je ne voulus pas en sortir sans l'avoir visitée en détail. Avec un courage digne de Gurtius, je descendis dans le gouffre de l'orchestre, qui s'ouvre devant la scène comme une large crevasse. Wagner lui a donné

le nom « d'abîme mystique, séparant le monde idéal du monde réel ». Les musiciens, qui y sont enfermés comme des ours dans une fosse, trouvent que le mysticisme de M. Wagner est pour eux une véritable mystification.

« La musique sortira du gouffre mystique comme la voix d'esprits célestes, » a dit le maestro dans une brochure sur son théâtre de l'avenir; et les décors « apparaîtront comme dans un rêve » au spectateur que ne distraira ni la vue des avant-scènes, ni celle de l'orchestre; « aucun objet réel ne s'interposera entre lui et l'image scénique ; et ainsi enlevé à tout souvenir de la réalité, F état de son âme sera favorable à la vision des choses idéales » . C'est, comme on le voit, à un recueillement religieux, voisin de l'extase, que M. Wagner veut amener son auditoire, par la disposition même de son théâtre. 11 serait plus simple, et peut-être moins coûteux, de recourir à quelques habiles magnétiseurs. Les sujets chez lesquels l'extase tournerait au sommeil léthargique seraient sûrs de percevoir quand même l'orchestration à tou' casser de la Tétralogie des Niebulungen.

Sans ses amis, qui ont modéré son ardeur, le Mahomet de la musique allemande eût été plus loin ; il avait l'intention, comme il le dit dans sa brochure, d'isoler chaque spectateur dans une petite loge construite en forme de confessionnal. On aurait eu sa clef et tout ce qu'il faut pour n'être pas obligé, en cas de besoin pressant, de passer devant ses voisins et d'ouvrir une porte; aucun bruit insolite n'eût troublé le sanctuaire, et «l'état de l'âme » du spectateur-auditeur aurait toujours été digne de recevoir en communion spirituelle la musique prusso-sainte de M. Wagner.

On a creusé la colline presque jusqu'à sa base pour l'installation delà machinerie et le jeu des trappes. Tout cela est colossal, et il y aura, dit- on, des « trucs » surprenants. Le prologue, FOr du Rhin (Rheingold), se passe dans l'eau, au milieu des saumons et des nymphes du fleuve chanté par Boileau. Les personnages arrivent sur la scène en « fluant » et en « jouant à la plonge ». J'ai vu les appareils singuliers, semblables aune selle renversée et à roulettes, qui permettent aux ondines folâtres tout à la fois de piquer une tête et de chanter une romance.

Pour compléter l'illusion, les basses de l'orchestre imiteront le sourd bourdonnement de l'eau, qui ira crescendo «jusqu'au plein ondoiement du fleuve ». Car, d'après le texte, dès que le trésor du Rhin a été enlevé, le fleuve doit montrer sa colère en bouillonnant et en débordant sur la scène. Heureusement qu'il y a le « gouffre mystique » ! Si les machinistes lâchent le fleuve, les musiciens seront les premiers noyés. Des sociétés d'assurances maritimes ont, du reste, obtenu de M. Wagner la concession d'un guichet spécial ; de cette façon, les familles dont un membre téméraire assistera à la

représentation du Rheingold seront rassurées : il leur restera toujours la prime. Les notaires de la ville se rendront dans les hôtels avant chaque représentation, de sorte que ceux qui voudront faire leur testament trouveront toutes les facilités.

Au troisième acte de la Valkùre, on voit les neuf filles de Wotan (Odin) chevaucher à travers le vent et l'orage, à l'instar des anciennes sorcières. Le vulgaire manche à balai sera remplacé, pour ces belliqueuses demoiselles, par des coursiers en baudruche laissés en liberté. A la fin du même acte, M. Wagner a promis d'enfoncer le Vésuve : il allumera une immense montagne de feu sur la scène.

Dans Siegfried, — c'est la troisième partie de cet opéra qui ne durera pas moins de quatre jours, — on assistera à un épouvantable combat de dragons. Enfin, dans la Gœtterdxmerung (fin des dieux) on se retrouvera en pleine école de natation pour les deux sexes. Les Nixes saisissent Hagen, qui commet l'imprudence de s'avancer trop au bord du fleuve; les cocottes du Rhin l'entraînent avec elles sur leur humide couche de roseaux, et le fleuve, cette fois-ci, bouillonne de plaisir et dans ses soubresauts il se livre à une nouvelle inondation de la scène. Le Walhalla, qu'on aperçoit dans le fond, brûle au même moment, et en brûlant rôtit tous les dieux et les déesses de l'Olympe pour la plus grande gloire de M. Wagner.

L'Or du Rhin. — La Walkùre: — Siegfried. — Le crépuscule des dieux, — Les « hauts mystères » de M. Wagner et de M. Schure.

J'ai décrit le théâtre de Bayreuth ; je vais essayer de faire un compte rendu anticipé de l'opéra pour lequel il a été spécialement construit. La tâche serait peut-être un peu difficile si l'on ne s'en tenait qu'au libretto, mais le hasard m'a fait rencontrer, dans le fils du machiniste du Wagner- Theater, une de mes anciennes connaissances, M. Brandt, qui est Hessois. Non-seulement cet aimable jeune homme a fait descendre devant moi les décors achevés, mais il m'a conduit dans le magasin des décors, où se trouvent les maquettes de tous les tableaux du Niebelungenring. Si je ne puis me vanter d'avoir entendu l'opéra, je puis dire, cependant, que je l'ai vu.

Le prologue, intitulé : VOr du Rhin, et qui remplit toute la première soirée, nousinitie aux polissonneries mythologiques du fleuve allemand. Albéric, roi des gnomes, caché derrière les roseaux, observe « d'un œil lubrique, » trois ondines, belles et nues comme Suzanne et moins bégueules qu'elle. Ces trois demoiselles qui s'appellent Voguelinde, Nelgonde et Flosshilde, — en français, Poissonnette, Grenouillette et Perchette, sont ornées de longues chevelures ondoyantes qui semblent dire à Albéric :

« Suivez-nous, jeune homme ! »

Le bon petit roi allemand, qui n'a jamais lu les cantiques de Salomon et qui ignore à quoi l'on s'expose en poursuivant les belles, se laisse prendre à ces agaceries, et le voilà qui escalade les récifs, qui roule de rocaille en rocaille à la chasse de ces corps « blancs et fluides » qui s'esquivent, « lestes comme des anguilles, » en raillant l'amoureux de sa laideur. Après une poursuite qui dure environ une heure, Albéric n'en peut plus et il s'asseoit

sur un rocher en montrant le poing aux nageuses. Tout à coup, l'intérieur du fleuve brille de reflets dorés : c'est l'or du Rhin, amoncelé sur un récif, qui scintille aux rayons du soleil. Les trois ondines, auxquelles est confiée la garde de ce trésor, se donnent la main et tournent autour, dans une ronde échevelée, en chantant :

Haïa ! haïa !

Or du Rhin, Or splendide, Feu rayounnant, Tu ris clair et tranquille !

Haïa! haïa... ïa..., ïa, etc.

Albéric, chez qui l'eau ne refroidit pas les sentiments, se glisse comme un crabe près des danseuses, et, grâce à leur babil, il apprend que celui qui possédera l'or du Rhin et saura en faire un anneau sera le maître du monde. Mais, pour pouvoir enlever ce trésor, il faut « renoncer à la joie d'aimer et maudire l'amour ». Le roi des gnomes, qui jusqu'ici avait caché sa nationalité prussienne, la révèle en chantant et en s'annexant le trésor :

Ah ! vous riez toujours, ô folles !

Eh bien ! riez dans les ténèbres, J'éteins le jour qui vous éclaire, J'enlève l'or à son récif Et forgerai l'anneau vengeur.

Que le Rhin l'entende :

Maudit soit l'amour 1

Après avoir dit ce couplet, il pique une tête et disparaît dans les profondeurs du fleuve. C'est alors que le papa Rhin (Vater Rhein) imite le père Duchêne; il se metb..... en colère, et inonde la scène. . Mais l'inondation se dissipe, en vapeur, et l'on voit sur le sommet lumineux d'une montagne les dieux qui se réveillent. Wotan (Odin) est assis près de Fricka, sa femme, ainsi nommée parce qu'elle passe son temps à frictionner la divinité de son mari, pleine de rhumatismes. Froh (Joyeux), — qui est réellement ici le plus heureux des trois, — contemple Fricka encore à moitié endormie. "Wotan a ordonné aux géants de construire sur la montagne voisine un château fort qui serve d'asile aux dieux. Le travail est terminé et les géants réclament leur salaire : la belle et jeune Freya, la Vénus blonde aux yeux langoureux. Mais les dieux hésitent à livrer leur maîtresse aux géants, et on en passe par un compromis : les dieux consentent à renoncer à la possession de la déesse, à condition que Wotan leur donne le trésor des Niebelungen. Wotan a recours à Loge, dieu de la ruse

Richard Wagner.

et du mensonge, — un ancêtre de M. de Bismarck, — et l'envoie se saisir du pauvre Albéric, qu'il ramène garrotté et qui est obligé d'acheter sa vie au prix de son trésor. On lui enlève jusqu'à son anneau magique, qu'il se hâte de charger de malédictions. Les deux géants Fasolt et Fafner se le disputent,

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et le premier tombe mort, tué d'un coup d'épieu que lui donne son frère. — En ce moment les nuages se dissipent, un arc-en-ciel unit les deux montagnes comme une arche lumineuse, et les dieux s'y avancent en procession pour entrer dans leur château fort du Walhalla.

La deuxième soirée a pour titre la Walkùre. Nous sommes dans une chaumière de la Germanie primitive; au milieu s'élève un énorme frêne dont les rameauxse recourbent comme un toit. Siegmund, qui erre dans les forêts, est venu s'y réfugier. Il y retrouve sa sœur jumelle Sieglinde, femme de Hunding, l'ennemi de sa race, qui le provoque au combat pour le lendemain. Pendant la nuit, Sieglinde se glisse auprès de sa couche, et Siegmund lui propose un enlèvement, qu'elle est tout heureuse d'accepter. La lune se lève, le chaste couple aussi ; il roucoule une romance, puis prend la clef des champs. Hunding s'est élancé à leurs trousses. Un duel s'engage entre le mari et Vautre, au milieu des nuages, des éclairs et des tonnerres. Siegmund tombe transpercé, et Sieglinde, à demi morte, est sauvée par les Walkyries.

Au second tableau, nous retrouvons ces vierges belliqueuse sur la pointe d'un rocher, où ellesjetlent leur cri de guerre. Elles portent les noms étranges de Guerrehilda, Berceheaume, Ortlinde, Bonnefiance, Rudegarde, Blanchecrine, Grondevictoire et Gonduirépée. Une des Walkyries, Brunhild, qui a commis l'imprudence de protéger Siegmund, est condamnée parWotan à demeurer endormie sous un sapin, entourée d'un cercle de feu, jusqu'à ce qu'un homme plus hardi que le roi des dieux la vienne réveiller.

La troisième soirée est intitulée Siegfried. C'est le nom que porte le produit des amours incestueuses de Sieglinde et de Siegmund. Siegfried est venu au monde au fond d'une caverne, qui sert en même temps de forge au frère du roi des gnomes, Onime. Guidé par celui-ci, Siegfried tue le dragon qui gardait le trésor des Niebelungen, et s'empare du casque et de l'anneau magiques. Un peu de sang du monstre est resté à son doigt, et comme il touche par hasard ses lèvres, il s'aperçoit qu'il comprend le chant des oiseaux. Il y en a un plus petit que les autres, qui sautille et s'égosille à lui crier : « Belle femme pour toi, au pied de la montagne, si tu oses traverser la fournaise ! » Siegfried suit le petit oiseau qui fait là un singulier métier, et il arrive près du sapin sous lequel dort Brunhild; il s'élance à travers les flammes et l'éveille par un baiser.

Nous voici enfin à la quatrième soirée. C'est la Gœtterdœmerung , littéralement « le crépuscule des dieux » , la fin de l'Olympe.

Les lois de l'amour libre, — les seules que reconnaisse M. Wagner, — ont rendu Siegfried et Brunhild époux. Ils ont choisi pour demeure nuptiale une grotte dans le genre de celle de Calypso, laquelle est située sous la mon-

tagne entourée de feux. Mais bientôt Siegfried trouve que cela manque de variété, et il plante là sa femme pour aller courir le guilledou à la cour du prince Gunther. Un drôle de sire que ce prince, qui est l'instrument de son frère bâtard Hagen.

Hagen est le fils de Grimhild, qu'Albéric a séduite par l'appât de l'or. lia débuté jeune dans la carrière du crime; il est, en quelque sorte, l'incarnation du mal. Obéissant à ses suggestions, Gunther médite le projet de s'annexer la chaste épouse de Siegfried. Gudrun, sœur de Gunther, se fait complice de son frère ; elle verse à Siegfried une boisson qui lui enlève la mémoire, et le malheureux ne se souvient plus qu'il est marié. Il est vrai qu'il l'était si peu ! Le voilà donc proposantàGuntherde conquérir sa propre femme, Brunhild, pour la lui donner. Joie indécente dans toute cette famille, qui vivait, heureusement, avant l'invention des cours d'assises, Siegfried pousse la bonté jusqu'à se donner l'extérieur de Gunther pour aller enlever Brunhild. La pudibonde Germaine fait d'abord quelques façons; mais, enfin, elle consent à suivre son nouveau mari. Gunther, qui attend derrière un buisson, se substitue à Siegfried, sans que Brunhild s'aperçoive de rien. En arrivant chez Gunther, elle trouve son véritable époux, Siegfried, dans les bras de Gudrun, couronnée de roses. Elle s'avance vers lui en le regardant d'un air courroucé; mais Siegfried, qui est actuellement son gendre sans le savoir et qui ne la reconnaît pas, la reçoit en souriant. Brunhild, voyant l'anneau magique à son doigt, comprend tout et fait une scène à Gunther. Mais elle a beau crier qu'elle est la femme de Siegfried, celui-ci n'y prête aucune attention, passe son bras autour de la taille de Gundrun, et l'entraîne en lui tenant des propos que les jeunes Allemandes feront bien de ne pas entendre.

Brunhild, ivre de jalousie et dévorée de vengeance, s'entend avec Hagen et Gunther pour supprimer Siegfried. C'est ainsi qu'elle se vengera de Gudrun. On part pour la chasse; on descend aux bords du Rhin; au moment où des corbeaux volent au-dessus de la tête de Siegfried, Hagen lui enfonce sa lance dans le dos.

Brunhild, à qui on a rapporté le cadavre de Siegfried, ordonne qu'on élève un immense bûcher pour brûler le corps du héros. Elle arrache ellemême une torche à un soldat pour y mettre le feu, se fait amener son cheval de Walkyrie, s'élance dessus, et, d'un bond, s'abîme dans le bûcher flamboyant. Aussitôt le Rhin, — la scène se passe au bord du fleuve, — se met à bouillonner, inonde le brasier, et le recouvre. On voit alors reparaître les ondines du prologue, qui jouent de nouveau à à « la plonge » et chantent en « fluant » . Hagen, qui veut les empêcher de s'emparer de l'anneau de Siegfried, est entraîné dans les abîmes mystérieux du fleuve par les de-

moiselles Poissonnette et Perchette, tandis que mademoiselle Grenouille tte, la plus rouée des trois, « élève en jubilant» l'anneau des Niebelungen.

En ce moment, le ciel se remplit de lueurs sinistres; le Walhalla prend feu, on ne sait comment ni pourquoi, et les dieux s'effacent par degrés et disparaissent dans un crépuscule doré. C'est la Gœttei^dœmerung, ou fin des dieux, — et la fin de li tétralogie.

Telle est la création « la plus surprenante et la plus colossale » du poëtemusicien; l'œuvre destinée à effacer le Prométhêe d'Eschyle et à enfoncer le Faust de Gœthe; l'opéra d'une portée toute philosophique, destiné à établir la suprématie de la musique allemande dans le monde. C'est à peu près aussi grotesque que les fameuses fresques du musée de Berlin.

M. Edouard Schuré, qui est le grand « acclimateur » des idées wagnériennes en France, aura, je le crains, beaucoup de mal à faire partager sur les bords de la Seine son enthousiasme et son admiration pour la Tétralogie du théâtre de Bayreuth. En sa qualité d'initié, M. Schuré, qui a écrit des pages sans fin sur l'Anneau des Niebelungen, aurait bien dû nous expliquer ce que Wagner a voulu dire. M. Schuré parle de « l'idéalisme grandiose qui préside au tout » ; le type juvénile de Siegfried répond, selon lui, à « cette fontaine de Jouvence qui ne jaillit que des cœurs libres et des âmes sans barrières (! !). » Brunhild représente « la femme héroïque, dont l'âme aimante et consciente est la révélatrice des plus hauts mystères II »

Quels mystères, monsieur Schuré? Voyons, de grâce, dites-les-nous. Vous avez importé en Fiance dans deux gros bouquins la Tétralogie des Niebelungen, et vous faites le cachottier ! Vous gardez les « hauts mystères » pour vous tout seul; en vérité, c'est d'un égoïsme !... Et voyez le mauvais service que vous rendez à la vertueuse Allemagne. Pour tout le monde, et surtout pour le monde qui comprend à demi-mot, la « surprenante et colossale » composition de votre divin ami Wagner restera l'histoire fort peu morale d'une famille tudesque chez laquelle l'inceste, l'assassinat, l'adultère, le vol et la trahison sont les plus belles vertus. Tandis que si vous nous aviez dévoilé les « hauts mystères », peut-être aurions-nous vu dans les ondines du Rhin autre chose que des cascadeuses berlinoises, dans Albéric autre chose qu'un vulgaire voleur; Hagen ne nous aurait peut-être pas rappelé les rôdeurs du Thiergarten, et nous aurions pris la très-légère Brunhild pour une pure et angélique Allemande.

Le général bavarois von Hartmann.

M. Richard Wagner à Munich et à Bayreuth. — Son caractère. — Sa vie intime. — Sa villa. — Comment on peut ramener des convives aux pensées graves. — Un jugement de Philarète Chasles sur Wagner. — Sa comédie : Une Capitulation.

En 1865, par une de ces douces après-midi de printemps comme on en a quelquefois sur les bords de l'Isar, nous étions sortis, un professeur de l'université de Munich et moi, hors de la porte des Propylées. Arrivés de-

vant une villa à l'architecture bizarre, entourée d'une haute grille, le professeur s'arrêta et me dit : « Si nous allions voir Wagner ? — Je le veux bien, » lui répondis-je avec un empressement où il y avait plus de curiosité que de sympathie.

Il sonna. Un mulâtre coiffé d'un fez vint nous ouvrir. Nous lui remîmes nos caries, et deux minutes après, nous étions introduits dans un délicieux petit salon, ouvert sur une vérandah, qui donnait sur un jardin rempli de roses et de papillons. Une dame mollement étendue dans un fauteuil de bambou jouait avec un éventail japonais. A côté d'elle, accoudé sur le piano, un monsieur en lunettes feuilletait une partition manuscrite. Au milieu de la pièce, un buste en marbre du jeune roi de Bavière. La dame nous invita gracieusement à nous asseoir, puis elle m'adressa la parole dans un français très-pur. Mais notre conversation fut brusquement interrompue par le bruit d une porte latérale qui s'ouvrit avec violence pour livrer passage à une espèce de diablotin tout noir, à la longue chevelure qui flottait sur les épaules, et dont les jambes minces comme des flûtes se perdaient dans d'énormes chaussons de feutre.

Cet homme était Wagner. Il nous présenta à M. et à madame Bulow. Bulow, par admiration et amitié pour Wagner, s'était fait le chef d'orchestre de ses opéras. On était à la veille de représenter Tristan et Iseult, et le maestro, en proie à la fièvre, tout plein de feu, ne pouvait tenir en place; il sautait et se trémoussait; il agitait à tort et à travers ses bras d'araignée turbulente. Les paroles sortaient de sa bouche en flots désordonnés. On eût dit d'un torrent subitement grossi par les pluies.

Tel était Wagner en 1865, à Munich; tel on le retrouve aujourd'hui, à Bayreuth, à dix ans de distance.

Il n'y a que les cheveux qui aient changé de couleur. Ils sont légèrement argentés. La tête est la même, énergiquement taillée à angles aigus. Une tête de reître. Les gestes sont restés brusques comme des coups de rapière. et la langue a conservé la volubilité d'un moulin. C'est un nerveux, un passionné; quelque chose comme un Orlando musical. Il est toujours furieux, il a toujours l'air de se battre, ou de prêcher une croisade. Il est en éruption continuelle. Dans tout ce qu'il fait, dans tout ce qu'il dit, il y a un mélange délave, de flamme et de fumée. La première fois qu'on approche de cet homme-volcan, il semble que l'on sent le brûlé, et l'on est tenté d'appeler les pompiers. Sa personnalité se dégage, haute et violente, comme celle d'un sublime extravagant. Si jamais il devenait prince de Lippe ou d'Anhalt, il ferait conduire par la gendarmerie tous ses sujets à l'Opéra; il défendrait, sous peine de mort, de jouer sur les clarinettes, les cithares, les pianos et les harmonicas de la principauté d'autres compositions que les siennes: et

il introduirait par décret dans les ménages les moulins à café à musique, les lits et les canapés à musique, les soupières et les carafes à musique.

Le jour où il aura conquis la haute faveur du roi de Prusse, il condamnera les Parisiens à trente ans de Tannhauser. La domination, le despotisme est le fond de ce caractère ardent et contradicteur. Il faut qu'il brutalise, qu'il tyrannise; il bat ses musiciens, puis leur demande pardon en pleurant; tantôtil insulte ses chanteurs, tantôt il les cajole et les comble de cadeaux. Disons le mot, il est impossible. Il s'est brouillé avec tous ses amis, il n 'a pu s'accorder avec aucun directeur de théâtre, et voulant régner seul, en souverain absolu, il a dû se faire construire un théâtre pour lui seul. Louis II lui-même s'est vu obligé de mettre un pont-levis à soncastel; quand, sur la route qui poudroie, le chevalier Lohengrin est signalé, on lève le pont. Il était en train de manger toute la Bavière dans la main du roi. Cet Allemand du Nord a des goûts de nabab, des besoins de Sardanapale. Il a remué l'or à la pelle, il a jeté des fortunes parles sept fenêtres des péchés capitaux. Lorsqu'il voyage, c'est en potentat. Il a son train spécial, ses domestiques, ses femmes de chambre, sa literie de soie jaune brochée d'or, son argenterie, sa cave. Il loue des hôtels tout entiers et il demande à coucher dans la chambre où les princes ont couché. A Bayreuth, il tient une véritable cour. En ce moment, je n'en connais pas en Allemagne de plus brillante. Il a ses équipages, ses comédiens, ses courtisans, ses laquais et ses mignons. On vient des quatre coins du monde solliciter ses audiences et s'incliner devant le pontife de la musique de l'avenir. Sa villa aies dehors sacrés d'un temple. La façade du côté de la route est ornée d'une grande fresque qui représente Wotan, Frau Musica et Siegfried. Wotan et Siegfried sont les deuxpersonnages principaux du Niebelungenring, l'opéra en quatre journées pour la représentation duquel on construit le théâtre deBayreuth. Wagner a fait donner àWotan les traits du chanteur qui devait remplir ce rôle, M. Schnorr von Garlosfeld, mort prématurément. Dans Frau Musica (madame la Musique), on reconnaît madame Bulow, je veux dire madame Cosima Wagner, et dans Siegfried, son fils âgé de six ans. Au-dessous de ces images allégoriques, on lit, en lettres de métal doré, ce nom d'un autre personnage du Niebelungenring, celui qui a servi à baptiser la maison : Wahnfried. Ces vers se déroulent à droite et à gauche :

Hier, wo mein Wahnen Frieden fand,

Wahnfried sei dies Haus von mir benant *,

Si l'extérieur est d'une église, l'intérieur est d'une pagode. La grande

1, «Ici, où mon imagination a trouvé la paix, que cette maison soit appelée par moi la Paix de mon imagination. »

salle, entourée d'une galerie circulaire, reçoit le jour par une coupole. Le buste de Wagner et celui de Mme Cosiraa sont exposés à la vénération dès fidèles, sur une espèce d'autel, autour duquel les statues de Lohengrinj Tannhauser, Siegfried, Tristan et Wather von der Vogelweide, drapés dans le marbre, sont rangées comme des brahmines. De ce sanctuaire, où Vischnou- Wagner ne se manifeste qu'à ses adorateurs, et dans ses œuvres inédites, on passe dans une autre vaste pièce dont les fenêtres se découpent sur une terrasse. Une bibliothèque déploie ses ailes de trois côtés, et un piano à queue, à demi caché par une draperie, ouvre son râtelier d'ivoire comme le monstre familier du lieu. Les murs sont décorés des médaillons de Schiller, de Goethe, de Louis II et de Shopenhauer, le philosophe panthéiste à la manière indoue. Cette pièce a un caractère de splendeur théâtrale. Tout y est brillant, chatoyant, et dans un beau désordre qui est peut-être un effet de l'art. C'est ici que Wagner monte sur le trépied. Il travaille le matin, selon le proverbe allemand : Morgen SluncE Hat Gold' un Mund (l'heure du matin a la bouche pleine d'or). L'hiver, un grand feu pétille dans la cheminée et les bougies roses qui brûlent dans les flambeaux d'argent exhalent des parfums voluptueux. L'été, les fenêtres sont ouvertes, et la chambre se remplit de rayons et des senteurs de l'aurore. Avant de se mettre au travail, Wagner prend un bain, fait des libations à la déesse de la musique, avec du café noir qu'on lui apporte dans une coupe d'or. Que de soins pour se bien préparer l'esprit et le corps! Lorsque Buffon écrivait ses ouvrages dont le style répond si bien à la majesté de la nature, le grand naturaliste se contentait d'un habit d'apparat, d'un jabot et de manchettes de dentelles. Quand .Wagner se met à l'œuvre, il faut non-seulement que les tentures et les dra- .peries de la salle soient en harmonie, par leurs couleurs, avec le sujet quïl traite, mais il est indispensable que sa robe de chambre, son pantalon, sa toque et ses pantoufles soient aussi en rapport avec le motif musical. Ce n'est pas sans peine qu'on trouve la combinaison convenable ; mais quand on y est enfin arrivé, l'inspiration se manifeste chez le maestro par des cabrioles et de petits cris joyeux. Wagner ne peut travailler qu'au milieu du silence le plus profond. Personne n'ose remuer, dès qu'on l'a entendu cabrioler et crier. Au moindre bruit, sa muse s'envole, et l'univers perd un chef-d'œuvre. Lorsque Wagner vivait à Paris, grâce aux bontés de Meyerbeer et de Maurice Schlesinger, il ne lui fallait ni ce luxe ridicule, ni ces simagrées pour se sentir inspiré. On était alors en 1840, et à cette époque, Wagner qui se posait comme « l'ennemi mortel des rois » savait souffrir noblement de la faim. Il ne présentait pas encore au monde ses créations comme des livres sibyllins ; sa musique n'était pas incompréhensible, elle avait des éclaircies charmantes.

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Sonneuse de cloche en Bavière.

A onze heures, Wagner traverse Bayreuth en voiture, et se rend à son théâtre, situé à l'autre extrémité de la ville. Les répétitions durent ordinairement jusqu'à trois heures. A son retour, il déjeune seul d'huîtres, de viande froide et de vin. Deux heures après, il dîne en famille. Son dîner se compose invariablement de six entrées. Il a une passion effrénée pour les grives et il trouve moyen d'en manger toute l'année. Le fromage a aussi pour lui des délices que nous ne connaissons pas. Il y a, dans sa cave, un compartiment spécial qui s'appelle le « Musée des fromages ». Là le brie mûrit doucement, le gruyère se dore, le roquefort se fortifie, le camembert s'attendrit.

Wagner ne boit de la bière que par patriotisme ; il va chaque soir vider sa chope à la brasserie Ankermann, rendez-vous général des musiciens et des chanteurs de son théâtre. Au milieu de la fumée des pipes qui l'enveloppe, il apparaît semblable à un dieu du Walhalla descendu incognito sur la terre. Chez lui, l'auteur du Tannhauser n'humecte sa divinité que de Champagne. Ses dîners ont la réputation d'être fort gais. Les grives les rendent grivois. Wagner a le mot pour rire qui donne aux dames la couleur des pivoines. Mais comme c'est l'homme des contrastes, si ses convives prennent feu à leur tour, il a un moyen toujours sûr de les ramener aux pensées graves. 11 allume mystérieusement une petite lanterne sourde et il invite ses hôtes à le suivre. On descend dans le jardin; on en sort par une porte à demi masquée sous un rideau de lierre, et l'on se trouve comme transporté au milieu d'une sombre forêt dont les arceaux fantastiques craquent sinistrement. D'abord, on est intrigué; puis on devient anxieux, et l'on attend immobile et en silence.

Wagner darde alors la lueur de sa lanterne sur un bloc de granit colossal, et prenant sa voix la plus caverneuse :

Messieurs, s'écrie-t-il, c'est mon tombeau ! Souvenons-nous de la mort !

L'effet est prompt comme celui d'une douche. On rentre dans le salon en parlant de la brièveté de la vie, de la promptitude de la mort, de la pluralité des mondes, de l'âme, de la vertu, puis on finit toujours par mettre sur le tapis M. de Bismarck et la France. Wagner a la prétention d'être doué d'un génie politique transcendant. En 1849, il était aux premiers rangs des insurgés de Dresde. Pour lui, la révolution avec ses fusillades, ses coups de canon, ses cris, ses flots de sang, était belle comme un grand opéra tragique. Il dut se sauver en Suisse. De Zurich, il lança des brochures incendiaires contre les « despotes allemands. » Mais quelques années plus tard, les Parisiens eurent le mauvais goût de siffler son Tannhauser, et ce n'est plus l'Allemagne, mais la France qu'il prit à partie. Dans son Enquête esthétique sur les arts , Philarète Chasles a signalé ce nouveau rôle de l'ex-républicain de Dresde : « Wagner fait des programmes politiques et écrit des brochures.

Wagner attaque la France comme s'il était Obotrite ou Wende. La vieille prépondérance de notre race le fatigue, l'irrite, le provoque. Dès 1868, avant la fatale guerre, il pousse son cri de fureur contre nous et notre ascendant. Il faut lire sa brochure, intitulée : Art et Politique, et imprimée en 1868, pour bien connaître toutes les visées de Wagner. Il se porte athlète et champion du génie allemand, bat en brèche la civilisation française, associe dans sa haine furibonde les petits princes d'Allemagne et la démocratie française, et se fait chef de croisade contre nous. Quel étrange et profond ridicule ! Il y a cependant des lueurs curieuses dans ce livre. Wagner, qui prétend représenter l'esprit allemand complet, vante beaucoup la grande ténacité de ce génie technique à ne pas lâcher ce qu'il a une fois saisi ; il ne cache pas le désir et l'espérance d'une énorme absorption du monde par l'Allemagne. « C'est, dit-il, la mission sublime de la Germanie de prendre le monde. » Et Philarète Ghasles ajoute : « Mais pourquoi donc lit-on si peu en France, et pourquoi réfléchit-on si peu? A travers l'emphase, la pose et les incantations ridicules de Wagner, on aurait, dès 1860, vu la nécessité pour l'Europe de ne pas laisser se creuser l'abîme effroyable de haine. »

La défaite des armées françaises, le bombardement et la chute de Paris mirent naturellement Wagner dans une jubilation sauvage. Il vit dans ces désastres le juste châtiment des Parisiens qui avaient méconnu sa musique ; et, dans sa reconnaissance pour l'exécuteur des décrets de Dieu, il composa Y Hymne à l'empereur, et il voulut triplement célébrer en prose, en vers et en musique la capitulation de la Babylone moderne. « Vers la fin de l'année 1870, pendant le bombardement de Paris, écrit-il dans la préface du neuvième volume de ses Œuvres eomplètes, je pensais que nos écrivains dramatiques exerceraient leur verve, dans des pièces populaires, sur les embarras de nos ennemis. » Mais la verve manqua, car M. Wagner ne voyant rien venir, dut mettre lui-même la main à la pâte. Il nous apprend qu'il écrivit en quelques jours la comédie « à la manière antique » : Une Capitulation, qui se trouve en tête de ce neuvième volume. Wagner se montre dans ces pages sous un jour tout nouveau. Wagner, poëte comique, Wagner, le solennel, l'ennuyeux, Wagner, le Luther de la musique imitant le léger, l'incisif Aristophane ! Une oie qui court après une guêpe et qui essaye de voler comme elle !

Dans ce drame poignant de la chute de Paris, M. Wagner n'a vu qu'un sujet de comédie. Et quelle comédie ! Une farce niaise et brutale, sans goût, sans esprit, sans une paillette, sans une étincelle. Pas même un de ces gros et vulgaires pétards que les gamins font partir, les jours de marché, dans les jambes des villageois ; mais une série de coq-à-l*âne, une enfilade bariolée de mots français et allemands, quelque chose de si bête qu'au lieu de se

Alsaciens.

membres du gouvernement.

fâcher on rit, et qu'involontairement on se demande si Gagne n'est pas plus grand que le grand Wagner en fait d'extravagance. Trochu rime avec parapluie ; turcos avec sauce; Mac-Mahon avec Sedon. M. Wagner a de ces licences. Il fait encore de Blondin, Blondel, pour donner une rime à gondel (gondole).

Voici les personnages dont l'auteur du Tannhauser s'est servi pour s'égayer aux dépens des Parisiens :

Victor Hugo.

Chœur des gardes nationaux.

Moltu, commandant de bataillon.

Perrin, directeur de l'Opéra.

Lefèvre, conseiller de légation.

Keller,

Dolffus,

Diedenhofer, Lorrain.

Véfour, Chevet, Vachette.

Jules Favre,

Jules Ferry,

Jules Simon,

Garnbetta,

Nadar.

Flourens, Mégy et des turcos.

Rats de Paris.

Le théâtre représente la place de l'Hôtel-de-Ville. Au milieu, un autel de la République, avec une ouverture au bas, semblable au trou du souffleur. L'escalier « antique » qui remonte derrière, forme le balcon de l'Hôtel de Ville. On distingue les tours de Notre-Dame et la coupole du Panthéon. A droite et à gauche, les statues de Strasbourg et de Metz couronnées de fleurs.

C'est Victor Hugo qui paraît le premier, il montre sa tête hors de l'ouverture pratiquée sous l'autel. Il cherche à sortir ; la sueur inonde son front. « Enfin, s'écrie-t-il, je respire de nouveau l'air de la ville sainte. Paris, ô mon Paris, qui a tant besoin de moi! Je viens, oui, je suis venu. Je suis vraiment là. Je ferai un livre pour raconter comment cela est arrivé. — Mon Dieu ! je parle en alexandrins ! etc. »

Après un monologue de cette force et d'une grande page, le poëte se demande où il se trouve. « Qu'est-ce qu'il y a au-dessus de ma tête ? Est-ce la potence? Peut-être une sainte guillotine? Hum! Est-ce la place de Grève? Hum ! Je ne me reconnais pas. L'Hôtel de Ville avait beaucoup plus d'étages. » En ce moment, des voix souterraines crient : «Victor! Victor! Reste chez nous ! »

Hugo. — Qu'est-ce que c'est? on m'appelle du fond des égouts? (Tournant la tête.) Qui est là-bas ?

Les voix. — Nous sommes les esprits protecteurs de Paris.

Victor hésite, ne sachant s'il doit monter ou descendre, lorsque la Marseillaise éclate : « 0 sons délicieux! s'écrie Victor Hugo. Je ne suis pas musicien, mais je reconnais la Marseillaise à quatre kilomètres de distance. Je veux sortir, je dois me montrer. »

Le chœur des gardes nationaux arrive sur le théâtre. Il fait le tour de l'autel de la République en chantant :

Republick ! Republick ! Republick, blick, blick ! Repubel, Repubel, Repubel, blick, blick, etc. Repubel, pubel, pupubel, pupubel, blick, blick !

Mottu. — Halte ! Hommage à Strasbourg!

(Le chœur s'approche de la statue de Strasbourg.)

Mottu. — Présentez armes ! Où est l'Alsacien pour chanter l'hymne ' ?

Keller, en caporal. — Hier (ici).

Mottu. — Avancez. Chantez.

Keller s'avance et chante en dialecte alsacien : « 0 Strasburg ! ô Strasburg!» (Pendant ce chant, les gardes nationaux déposent sur les genoux de la statue de Strasbourg les bouquets qu'ils portent au bout de leurs baïonnettes.)

Mottu. — A présent, jurez.

Keller. — Schuré 2 n'est pas ici.

Mottu. — Bête d'Alsacien ! — Le jurement!

Keller. — Himmel (Ciel!). — Kreuz (Croix!) — Donner (Tonnerre!) — Tausig (Mille.) — Sacrerlot (S. N. de D.!).

Quand tout le chœur a répété ce serment qui n'est, en effet, qu'un jurement stupide, Mottu dit : « Marchons sur Metz ! » Même scène devant la statue de Metz que devant celle de Strasbourg. Après t"que Diedenhofer a « juré en lorrain », Mottu s'écrie : « Citoyens grenadiers !... imprimez dans vos cœurs ce que vous venez de jurer, c'est-à-dire de défendre ces deux villes jusqu'à la dernière goutte de votre sang et de ne jamais souffrir qu'une pierre soit prise par l'ennemi barbare. »

Diedenhofer. — Dois-je aussi chanter un petit couplet ?

Mottu. — Assez de chants frivoles ! La situation est trop sérieuse. Dansons autour de l'autel de la République I

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