CHAPITRE IX
Sommaire : Un tableau et un chapitre d’histoire. — Il y a la postérité! — Nous sommes la postérité de 89. — Le lion de l’armée française. — Byron dans son Child'JSarold . — Il préserva la blancheur de son âme. — Ses pleureurs furent deux armées. — Le rapport du général Dumas. — L’époque immense. — Laurens a quitté le moyen âge. — A la guerre comme à la guerre! — Un morceau qui sera classique. — Ce sont des personnes, non des modèles. — Jamais exécution plus magistrale. — On demande un bout de ruban tricolore. — Médaille d’honneur et de civisme. — Il n'est pas Prix de Rome.
« Il y a la postérité ! » s’écriait l’autre jour un écrivain de la presse républicaine, rappelant ainsi, à qui serait tenté de l’oublier, que l’on ne meurt pas tout entier.
Oh oui! il y a la postérité, ce juge suprême et désormais infaillible ; car les siècles de publicité sont venus, et l’on ne saura plus tromper l’histoire. Il y a la postérité, espoir et soutien des vaillants, consolation des âmes honnêtes et des intelligences éclairées. Il y a la postérité qui s’appelle Hier et Demain ; car elle enseigne aux vivants ce que sera la justice de l’avenir par l’histoire, cette justice du passé.
Heureusement pour nous, bien heureusement, nous sommes la postérité qui juge, admire, vénère et glorifie les hommes de 89 ! Leur histoire est notre travail, notre leçon, notre lumière, notre foi. Sans eux, par l’écœurant spectacle que nous ont trop sou-
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vent donné nos contemporains, nous aurions presque le droit de douter de la France. Mais, quand nous nous souvenons des cyniques Brumaire et des honteux Décembre ; quand se dressent dans notre mémoire anxieuse les années d’oppression, d’invasions, de désastres, les Waterloo, les Sedan; quand, enfant de Metz, l’ex-Pucelle, nous songeons à Bazaine, soudain la Révolution nous apparaît avec son état-major de héros. Un écrivain, un orateur, un historien, nous redisent les Hoche, les Kléber, les Joubert, les Desaix... Aujourd’hui, c’est uü grand peintre, c’est Laurens qui nous évoque Marceau.
Le beau, le sublime, l’unique Marceau ! A vingt ans il surgissait, vainqueur de la Bastille. A vingtquatre, il domptait la Vendée. A vingt-sept, il mourut, vainqueur de la coalition. A Fleurus, il avait commandé l’aile droite de l'armée. Il avait défendu Verdun, il avait pris Nantes aux royalistes, Mayence aux Prussiens, et d’autres villes encore. Un rapport du Comité de Salut public l’avait nommé le « Lion de l’armée française. »
Le « lion superbe et généreux, » car, dans la guerre civile comme dans la guerre étrangère, il ne fut jamais terrible que durant la lutte. Après la bataille, humain toujours et doux aux vaincus. Il ne fusillait personne : il sauvait les femmes, les enfants et les vieillards, et les hommes s’il pouvait, jusqu’au péril de sa vie. Les plus sévères conventionnels furent ses constants défenseurs. Kléber, le héros alsacien, le nommait avec orgueil : « Mon frère Marceau. »
« Près de Coblentz, écrit Byron dans son Child « Harold, sur un coteau en pente douce est une pyra- « mide petite et simple qui couronne le sommet de
« la colline verdoyante. A sa base sont les cendres « d’un héros, notre ennemi. Mais que cela ne nous « détourne pas d’honorer Marceau! Sur sa jeune « tombe plus d’un rude soldat versa des larmes, de « grosses larmes, déplorant et enviant aussi un sem- « blable trépas. Il est tombé pour la France en com- « battant pour reconquérir ses droits.
« Courte, brave et glorieuse fut sa jeune carrière. « Ses pleureurs furent deux armées, ses amis et ses en - « nemis, et tout étrang’er qui s’arrête en ce lieu doit « aujourd’hui prier pour le repos serein de son âme « chevaleresque. C'est qu'il a été le champion de la li- « ber té, et l'un de ceux-là, peu nombreux, qui n'ont « jamais outrepassé la mission du châtiment qu’elle im- « pose à ceux qui portent son glaive. Il a préservé la « blancheur de son âme , et pour cela les hommes ont « pleuré sur lui. »
Ses pleureurs furent deux armées... Alors que le général Marceau « brisé de fatigue,» après quatre ou cinq jours d’acharnés combats, poussait avec son ami, le capitaine de génie Souhait, une reconnaissance dans un bois, un chasseur tyrolien qui, ce jour-là, mérita bien de l’homme de Brumaire, le frappa mortellement d’une balle au bras droit. On le transporta au milieu d’un immense concours de Français désolés et d ennemis respectueux, sur une échelle couverte de foin et de manteaux, jusqu’à la ville voisine d’Altenkirchen.
« Le transport — disent les documents authentiques auxquels volontiers nous donnons la parole — le « transport était long et pénible, parla grande cha- « leur du jour, mais les grenadiers qui le portaient « ne voulaient jamais qu’on les relevât.. Au bout de « trois heures de marche, on arriva à la porte de la
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« ville d’Altenkirchen. Là, il est reçu par le général « en chef Jourdan et les principaux officiers de l’ar- « mée. Les larmes coulent, le silence, cette expres- « sion la plus recueillie du sentiment, règne un mo- « ment. Marceau, souffrant beaucoup, présente un « front serein aux alarmes et aux pleurs de ses amis. « 11 ne se plaint que d’être trop regretté. A six heures « du soir, il est porté chez le gouverneur prussien « de la ville ; il est très-faible et hors d’état d’être « transporté plus loin. Cependant l’ennemi s’avance; « le général Jourdan consent avec peine à l’aban- « donner à sa générosité avec quelques personnes de « confiance pour le servir... Cruelle séparation, triste « moment 1 — Coeur de Marceau, que de traits te « percent et te déchirent !... A neuf heures du matin, « le général Haddick vint le voir et lui témoigna « combien il était affecté de son accident. Il lui offrit w ses services et lui envoya de suite son chirurgien « pour le traiter de concert avec les nôtres. Le gé- « néral Kray en fit de même, ainsi que le prince « Charles. Tous les officiers généraux et autres s’em- « pressèrent à venir le voir et à lui marquer leur « haute estime et leur douleur.
« Mais rien n’était plus touchant que les attentions « et les regrets du vieux et respectable général Kray. « Il resta longtemps près de son lit, la tristesse « peinte sur le visage. Il lui serrait les mains et « cherchait à nous consoler. Il vint le voir après sa « mort et accompagna son corps jusqu’auprès de « Neuwkied. Les corps de hussards de Blankenstein, oc et de Hasso, qui avaient le plus souvent combattu « contre lui vinrent surtout le voir, leur douleur était « vive et leurs voeux aussi sincères que ceux de ses c< amis. Mais il l’avait senti d’abord: il fallait mourir. « Il parla atout le monde d’un grand sang-froid avec
« cette douceur, cette affabilité qui lui étaient si na- « turèlles... Il souffrit tout avec le courage le plus « calme. Il parlait à ses amis de sa mort comme d’un « moment heureux et facile à passer. Il les conso-
« lait lui-même Le 5° jour complémentaire de
« l’an IV (30 septembre 1796), il dicte ses dernières « dispositions et les signe. Un moment après, il ne « parle plus que de soldats, de batailles, de sa retraite « de Lunebourg. Il éprouve des étourdissements d’o- « reilles et veut se lever. A trois heures du matin, il « revient à lui, il reconnaît le général autrichien Els- « watz, lui dit son nom, lui donne quelques ordres « et retombe dans sa faiblesse. Un moment après, il « s’agite beaucoup, et enfin son pouls se perd, les ex- « trémités de son corps se glacent. A six! heures du « matin, ses yeux se fixent et se ferment: il est mort.
« Son corps reste entre les mains des Autrichiens « qui l’entourent et sont saisis, à cette vue, de respect :< et de vénération.
« Approchez, vous tous qui ne le connaissez pas, et « entendez son éloge de la bouche même de ses enne- « mis. Voyez avec quel étonnement ils contemplent « le sabre qui leur était si redoutable, ce bras percé, « cette tête décolorée, qui soutinrent si bien les armes (c et la gloire de sa patrie. Français, Autrichiens, « subalternes, supérieurs, tous pleurent ce vaillant « héros, moissonné à la fleur de son âge, après avoir « survécu à tant de combats. — Fait à Altenkirchen, « le 5e jour complémentaire. »
Pouvait-il être de la catastrophe un récit plus dramatique, plus héroïquement simple, plus poignant que ce textuel récit, tout entier de la main d’un homme qui se connaissait en bravoure et en héroïsme, le père de l’auteur de Monte- Christ», le grand-père
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de l’auteur du Demi-monde, le célèbre général Dumas. Et maintenant, fut-il aux temps les plus légendaires de l’antique humanité une plus merveilleuse et plus triomphale mort? Fut-il jamais au ciel des bravés et dès chevaliers une gloire plus idéale, un pareil demidieu? Epoque immense qui enfanta de tels hommes et leur donna de tels adversaires! Ainsi, après quatre ans de combats, l’Europe admirait et respectait la jeune Révolution. Et il se trouve aujourd’hui, parmi ses héritiers en France, un essaim de renégats, un troupeau d’insulteurs ! Petits sots et grands drôles !
Donc M. Laurens a, cette fois, réalisé le vœu que nous avaient souvent inspiré ses magnifiques tableaux d’histoire. Il a laissé là, pour un temps au moins, le Moyen Age et la Renaissance. Il est entré par la force acquise, talent mûr, maître de soi, dans l’âge et dans l’idéemodernes. Et, dans cet âge, il a choisi l’épopée révolutionnaire. Et, dans cette épopée, sa plus grandiose page peut-être, ou la plus touchante : la Mort de Marceau .
Dans une petite chambre, chez le gouverneur prussien, le général est étendu, mort. A la guerre comme à la guerre ! Le lit de parade est une simple couchette recouverte d’une courtine à petits ramages, en étoffe puce, à demi cachée sous un manteau d’un rouge écarlate, aux tons riches et puissants. Sur cette pourpre funéraire se détache le corps de Marceau, boutonné dans son uniforme de hussard, ceint de son écharpe rouge. Derrière la couchette se dresse un paravent dont la couleur jaune dorée prête au catafalque improvisé un relief harmonieux et singulier. Deux officiers français, deux chirurgiens sont debout à la tête du lit. L’un sanglote, penché sur le dossier. L’autre, mâle figure, bien marquée au cachetée l’époque,
La Mort de Marceau, par J. -P. Laurens.
se raidit et rentre ses larmes. Auprès du lit, sur un fauteuil, est assis le général autrichien Kray, un des plus illustres vaincus de Marceau, en tenue de campagne, enveloppé dans un lourd manteau, chaussé de grandes hottes. Sa tête nous est à demi cachée par le bras droit qui la soutient, appuyé sur le genou. Il pleure l’étonnant, le poétique adversaire qui le grandissait à ses propres yeux. Ce personnage, à lui seul, est un chef-d’œuvre, et, comme d’autres l’ont déjà dit, son modelé sculptural sera bientôt classique.
On sait la science incomparable et si souvent prouvée avec laquelle M. Laurens traite le cadavre. Il l’a, ici, déployée tout entière. Il y a bien sous cet uniforme un mort et non point un dormeur, ni un mannequin. Beau de toute son historique et proverbiale beauté, le visage de Marceau, par un art suprême, porte encore la trace de ses récentes et terribles souffrances. Sa droite gantée du gant de bataille tient le sabre nu, « un sabre nouveau pour venger notre défaite!» qu'il demanda pour toute récompense et toute indemnité à la Convention, après la chute de Verdun. Devant ce mort imposant, attendrissant et glorieux, devant ses frères d’armes qui pleurent, devant la généreuse douleur de leur propre général, tous les officiers autrichiens s’arrêtent, brusquement saisis d'admiration et de respect. Ils entrent un à un par la petite porte du fond, et chacun, dès le seuil, se découvre. Ils sont nombreux déjà et bien pressés dans l’étroite chambre. A leur tête, l’archiduc Charles, un des plus renommés généraux de la coalition, un des plus brillants tacticiens de lavieille école, s’incline et songe, devant cet enfant du peuple en qui s’incarne le génie de Père nouvelle, salué à Jemmapes par le poète de l’Allemagne, le clairvoyant Goethe. Si pressés qu’ils soient, ils ne se bousculent et ne se gênent point.
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Chacun a son attitude, sa physionomie bien caractérisée. Ce sont des personnes, non des modèles. Chacun médite et s’émeut à sa façon, tous sont frappés de la même terreur sacrée. Et tous, dans quelques heures, accompagneront le morttriomphantjusqu’aux avant-postes français, et la bataille pour un instant cessera, et les canons des deux armées tonneront en l’honneur du « lion » Marceau.
Ce tableau magnifique est mieux qu’une apothéose, c’est une transfiguration. Jamais le dessin de Laurens n’a été plus ferme et plus soutenu, jamais son ordonnance plus parfaite et son exécution plus magistrale. Peut-être lui pourrait- on reprocher à lui, le coloriste sévère et sobre, certains effets de couleur un peu risqués, celui du paravent, par exemple, et du manteau rouge. Mais le temps les amortira et les fondra dans la religieuse harmonie de l’ensemble.
M. Laurens a soigneusement évité toute apparence de déclamation, toute complicité mélodramatique et théâtrale, et nous l’en félicitons sincèrement. Toutefois, un petit bout de ceinture tricolore, discrètement entrevu, aurait-il déparé la mort de Marceau ? Un peu de sentiment eût-il affaibli l’austère épopée ? Nous ne le croyons pas. Mais qu’importent toutes ces minuties de critique, désormais puériles ? Le suffrage universel, aussi juste en art qu’en politique, a reconnu et proclamé de suite en cette œuvre nonseulement une des gloires incontestables de la moderne école, mais encore une des plus nobles pages d’histoire qu’ait inspirées l’immense, l’éternelle, l’invincible Révolution française.
Aussi, vient-elle à son heure. Sous la dictée souveraine de l’opinion, le Jury a décerné à M. Laurens
AU PAYS DES PEIjNTRES
une Médaille d’honneur, qui est aussi une médaille de civisme.
Et maintenant, bonnes gens de l’Ecole, agneaux de la Doctrine, geignez, bêlez, pleurez tout votre soûl ! M. Laurens n’est point un Prix de Rome.