CHAPITRE VIII
Sommaire : Harpignies et le jeu de patience. — Hanoteau. — Apres l’eau qui rit, le soleil qui l'ait rire. — La lyre et la fourchette de Monselet. — Le Chef de l’âtre. — Qui n’a ses enfants dont repaistre. — Guillaumet. — L’École et ses pompes, Rome et ses rengaines. — Une symphonie en blanc majeur. — Critique, ma sœur Anne... — Henner. — Le décapité sur un plat. — Celle-ci est nue, les autres sont déshabillées. — André Gill — Bravo., Lesueur ! et hue Polignac! — Gardez votre ours, monsieur Firmin Girard! — Gare à la vogue, monsieur Jacquet! — Mine Elodie La Villette, MM. Gosselin et Huas. — M. Humbert et son Christ. — Un repentir à la poudre de riz. — M. Amand Gautier et le 4,ury conservateur. — MM. Laugée, Knytf, Jacomin. — Du calme, monsieur Haquette. — L’ordre alphabétique et l’ordre moral. — M. Gervex. — Dans l’église du ttigli Life. — Papas et mamans cossus. — Un sentiment religieux sous bonne escorte!
Harpignies est toujours le poëteque l’on sait. Peutêtre n’a-t-il jamais mieux caractérisé sa manière ? Peut-être son écriture n’a-t-elle jamais été plus personnelle, son dessin plus ample à la fois et plus correct ? Toutefois il est, lui encore, un de ceux qui s’imposent plutôt qu’ils ne séduisent. Il y a un peu de volonté dans sa manière. L’air ne circule pas toujours dans ses paysages, et les détails y font parfois l’effet des découpages juxtaposés d’un jeu de patience.
Plus avenante et plus facile est la manière d’Hanoteau. Cette année encore, il a un fort bel envoi, le maître robuste et bon enfant de la -Mare aux grenouilles et de Y Eau qui rit. L’un de ses tableaux, le Moulin , pourrait aussi bien s’appeler : le Soleil qui rit et qui fait tout rire. Au fond, le moulin, un superbe
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moulin aux briques rouges avec sa roue qui tourne, et son petit pont, et ses travailleurs, et sa joie. Tracé par les voitures, un rustique chemin vous y mène. Des champs voisins, conduit par la marmaille, un troupeau revient, s’ébattant sur les talus gazonneux. O les gentils, les jolis, les dodus, les ineffables petits cochons! Accorde ta lyre avec ta fourchette, ô Monselet ! Au second plan s’épanouit dans sa majesté un chêne patriarche. A travers ses branches on entrevoit un ciel bleu, d’un bleu intense, comme sera bientôt celui de la République française. L’astre, pour nous invisible, est partout présent. Il domine la scène, il inonde le paysage. Tout rayonne, tout rit, tout chante. C’est un enivrement de bien-être, une explosion de gaieté.
Tout autre et non moins remarquable est le deuxième tableau : le Chef de l'âtre. Ainsi s’appelle une de ces chansons simples et viriles où Pierre Dupont traduit en son rhythme saisissant les rudes labeurs et les courtes accalmies du peuple. L’âtre ? Oh! c’est bien un âtre ! ce n’est pas- Y atrium d’une pompéienne demeure ; ce n’est pas le foyer d’un bourgeois dirigeant; c’est l’étroite cheminée d’où monte ce filet de fumée, l’humble, cheminée que vous devinez en cette misérable cabane couverte de chaume, toute basse, dont les murs ont à peine hauteur d’homme (comme l’exprime très-justement cette perspective q tort critiquée), et où sans doute l’on descend par une ou deux marches de pierres cassées.
Ici plus de joyeux rayonnement. Un noir crépuscule d’hiver assombrit la campagne. Le chef de l’âtre, le voici :
Qui n’a ses enfants dont repaistre.
Dont il a sept ou huit à l’aistre.
Il revient du travail, sa journée finie. A l’angle de la cabane, suivie du roquet fidèle, la ménagère l’attend, et du doigt désigne le père au dernier né qu’elle tient sur son bras. Devant le travailleur marchent deux bambins très-fiers, car, pour les porter, ils lui ont pris ses lourds outils. Lui, dans ses mains, il élève tout en l’air une bambine et lui fait risette. Et puis, c’est tout. Non, ce n’est pas tout.
Sur le premier plan, toutes ces herbes à larges feuilles, toutes rongées par les poules et cochons déjà couchés dans le grossier appentis, cet arbrisseau où l’on surprend une ente inachevée attestent que le pauvre chef du pauvre âtre n’a pas le temps de soigner son pauvre jardin. Ainsi, dans ce tableau, comme en chaque œuvre de ce consciencieux artiste qui vit en communication perpétuelle avec la nature, tout a été vu, tout parle. Cette misère, cette union, cette vaillance que Pierre Dupont a si bien peintes, M. Hanoteau les a merveilleusement écrites. Et les deux poèmes, d’une égale et même langue, ont un meme et égal mérite, l’élévation par la sincérité.
Entre les deux paysages de Hanoteau, une superbe toile de Guillaumet, la plus magistrale peut-être que nous ait encore donnée ce talent fécond, vigoureux, savant, sévère: un Marché en Algérie.
On a beau faire, on a beau dire, en peinture comme ailleurs, le talent est à la mesure du caractère. Tout jeune encore, M. Guillaumet, après de rapides succès, a lâché l’Ecole et ses pompes. Il a dédaigné la Rome officielle et ses augustes rengaines. Il est parti, il a vu, il a senti, il a pensé. Et il nous est revenu esprit mûr, conscience éclairée, citoyen libre et grand artiste. D’autres que lui, parmi la génération nouvelle, et nous en pourrions citer de fort habiles,
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ont promené leur curiosité en Afrique, en Asie. Ils nous ont tous rapporté des Orients de décor, de t.ruc et de chic. A lui seul appartient, jusqu’à plus ample informé, l’Orient vrai, profond, vivant, sincère.
Notre Algérie même, la connaissions-nous un peu? 11 nous l’apprend beaucoup. Après le Labour si remarqué en 1876, voici le marché arabe, une sorte de foire dans une plaine, limitée à gauche par un monticule avec son arbre solitaire et sa pittoresque fontaine. Après l’individu dans la nature, la foule. Les groupes sont nombreux, divers, et nous n’en essaierons point la fastidieuse énumération. Piétons, cavaliers, marchands, acheteurs, femmes, enfants, chacun est dans son type et chacun dans sa fonction. Les chairs ont cette variété extrême que ne devina jamais le plus médaillé, de nos bibliques en loges ou de nos orientalistes en chambre. Les costumes, les physionomies, les attitudes, sont sobres et solennels, comme il convient. Le blanc domine, et si judicieusement, si dextrement manié, que l’on dirait une symphonie en blanc majeur. Cette foule est silencieuse, comme il convient encore. Et remarquez-le bien, pas un Français ne s’y mêle, pas un Européen. Nul étranger ne trouble ni ne dépare l’aspect local, strictement voulu, religieusement cherché par l’artiste. Les valeurs sont d’une rigoureuse exactitude, les plans étagés naturellement, sans effort. De l’un à l’autre l’exécution change, chaque matière a sa couleur propre, son volume et son poids. Les nuages sont limpides. L’air vibre.
Enfin, à cette œuvre où la science du géographe a si sûrement guidé la main du peintre, Critique, ma sœur Anne, ne voyez-vous poindre quelque grave défaut? Plus maligne que nous, découvrez-le. Nous attendons respectueusement votre arrêt.
Le Marché arabe en Algérie, par Guillaumet
Les plus nobles esprits, les grands artistes ne sont pas toujours égaux à eux-mêmes. M. Henner, l’an dernier, avait commis, selon nous, une grosse erreur que nous lui reprochâmes, un peu brusquement peutêtre : sa Madeleine. Son talent a, cette fois, d’un coup d’aile, regagné les fiers sommets.
Sa tête de décapité sur un plat, ou si vous voulez, son Saint Jean-Baptiste, est un chef-d’œuvre de rendu, d’anatomie, de couleur, de ligne, de perspective. Les plans sont larges, les modelés fins. La tête est une vraie tête d’orateur, d’artiste, de philosophe. La transformation par la mort a été saisie dans sa plus haute et terrifiante expression, sans réalisme servile ni préoccupation photographique, si bien que, plus on s’éloigne du tableau, plus l’impression se décide et s’accuse, étonnante, extraordinaire.
Quant à la femme nue, à demi couchée au bord d’un lac, dans une clairière de haute forêt, le Soi r, elle est absolument, purement belle. Qui redira ces transparences exquises, ces morhidesses étranges, ces extases de lumière, ces divins frissonnements ?
C’est la triomphante épopée de la chair, telle que la chantait le Giorgione. Dans ce Salon, où l’on ne voit guère que des femmes déshabillées, celle-là, enfin, est une femme nue.
Le paysage a des aspects d’une incontestable maëstria, mais a-t-il été vu? Certains indices feraient croire à un paysage d’atelier. Peu importe, M. Henner a travaillé pour la postérité.
Comme nous quittions cette salle où notre halte fut si longue, un portrait nous retint : celui de l’artiste aimé qu’a récemment perdu la comédie moderne, Lesueur. Œuvre charmante et d’une verve endiablée. André Gill fait en peinture de sérieux progrès. Et ce
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nous est une double joie de serrer cette main preste et vaillante, habile à évoquer les talents qui nous amusèrent, comme à fustiger les petits hommes qui nous irritent. Bravo, pour Lesueur! et Hue\ Polignac.
Si l’indilférence du public est la leçon des peintres, le Salon de 1877 vaudra une année de cours à M. Firmin Girard. Il sait maintenant qu’un succès de simple curiosité, un factice entraînement ne se recommence pas. Après le Marché aux fleurs qui eut pour les Parisiens un attrait tout local, il eût fallu, pour retenir la foule, bien autre chose que un Montreur d’ours à Aurillac. Cette fois, non-seulement la vérité, mais le réalisme lui-même fait défaut. Tous les détails, choses ou personnages, sont d’une seule et même matière. On ne distingue plus ni plans, ni caractères, ni valeurs. La foule n’est que cohue. L’ensemble est d’un comique gelé. Tel croquis de journal illustré vaut mieux cent fois que cette enluminure prétentieuse. Et, pour nous résumer, M. Firmin Girard, gardez votre ours ! nous n’avons nulle envie de le prendre.
La vogue, ce redoutable écueil du talent, serait-elle en train de nous gâter M. Jacquet? Combien nous préférons la belle et franche Paysanne de l’an dernier à la sentimentale Pauvrette qu’il nous offre aujourd’hui ! Combien la robuste églogue à cette élégie de salon où l’oh retrouve néanmoins les tons délicats, les fines et savantes carnations, qualités distinctives du talent de M. Jacquet! C’est, avant tout, le Portrait de Mme de M... qui nous a légèrement désappointé. Certes, il compte parmi les meilleurs de l’Exposition. Mais de l’élégance naturelle à l’afféterie , de l’origi-
nalité à la distinction, au fini, au léché, la distance est courte. Je souhaite à M. Jacquet de ne la point franchir.
Laissant sur notre droite les marines toujours gentillettes de Mme Élodie La Villette, un paysage vigoureux, mais un peu lourd de Gosselin, les triomphantes Giroflées de M. Huas, nous nous arrêtons devant une religieuse peinture, oubliée dans notre trop rapide revue du bataillon des églisiers.
Son auteur, M. Humbert, il est vrai, ne porte pas un nom qui nous soit bien familier. Il travaille d’ordinaire dans la légende catholique, et nous ne nous rencontrons point. Il a du talent, sans passion ni originalité. Son Christ pardonnant à la femme adultère est l’œuvre byzantine d’un homme qui sait beaucoup.
Il a le dessin correct et la couleur assez habile^ même brillante. Mais pourquoi ce Christ détourne-t-il de Madeleine son pédant et renfrogné visage? La singulière façon de pardonner! A-t-il peur d’être séduit? Peut-être. Elle ne manque pas de séduction, cette courtisane si parfaitement déshabillée! Elle vous a un fumet de boudoir, et sur sa fine peau la poudre de riz a autrement marqué sa trace que les cendres du repentir!
Saluons en passant ce beau portrait en pied d’un vieillard. Voilà du vrai plein air, et de la chaude, et de la consciencieuse peinture. Cela, et la Sœur cuisinière, une belle étude de nature morte à la manière llamande, est signé : Amand Gautier. Quelqu’un aujourd’hui songerait-il à contester la valeur connue et
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reconnue de cet artiste militant ? Cherchez au b as de ses toiles le fameux Hors concours qui décore tant d’inepties. Vous ne le trouverez pas, et me direz ensuite ce qu’a jamais valu la conservatrice institution du Jury.
Le Repas des moissonneurs en Picardie est une oeuvre naïve , bien vue et solidement rendue. Son auteur, M. Laugée, mérite un encouragement. Le vaste paysage de Ivnytf, les Prairies de Lagrange, est une de ces œuvres dont la concentration puissante retient l’imagination satisfaite dans les limites du cadre.
La superbe Bretagne du Finistère a inspiré à M. Jacomin un paysage, un Ravin à Névez, d’une belle ordonnance et d’une exécution vigoureuse qui nous révèlent un peintre de race.
Et nous arrivons à M. Haquette. Ce jeune artiste est déjà sorti de la foule, et quelque bruit commence à se faire autour de son nom. Bien que, par la négligence involontaire sans doute de son maître , le Grand Maître de la picturale Université, M. Cabanel, ses Musiciens ambulants eussent été, l’an dernier, accrochés à hauteur de frise, ils nous avaient frappé, nous et bien d’autres. M. Haquette est mieux partagé cette fois. Son Portrait de M. F... a les honneurs de la cimaise, et son tableau de genre, Chez le garde, est fort bien en vue. Beaucoup d’énergie, un rare tempérament de coloriste, mèneront loin M. Haquette, s’il étudie et s’il calme ses effets. Les mains du portrait conçu dans l’excellente manière de Bastien-Lepage, le vieux forestier qui présente à l’enfant un verre de vin , ce rustique bambin qui éclate en un rire sonore, la vieille femme , Baucis d’auberge, qui
AU l'AVS UKS PELNTRE5
s’esclaffe tout son soûl, ne sont-ils pas, pour tout dire d’un mot, trop ressemblants? Surprendre et réjouir la foule n’est point le dernier mot de l’art. Il faut retenir les délicats. Votre nature, M. Haquette, est, comme dirait l’auteur du Pantagruel , assez « naturante » pour que vous puissiez et deviez, insoucieux des tendances de nos modernes habiles, garder jalousement par devers vous cette qualité maîtresse : la sincérité.
L’ordre alphabétique, plus drôle et plus respectable que l’ordre moral, a donné pour voisin à M. Haquette un de nos plus brillants virtuoses : M. G-ervex. On chercherait vainement dans toute la musique des couleurs un air de bravoure pins hardiment enlevé que les Premières communiantes à l'église cle la Trinité. Ce bataillon de blanches gazes pressées au pied de l’autel, les ors criants , les cuivres tapageurs, les vitraux neufs, hauts en couleur, de la neuve église, les physionomies bourgeoises et fonctionnelles de l’officiant et de ses aides, vus à travers les blancs brouillards de l’encens, tout cela s’assortit merveilleusement avec les toilettes cossues et les visages satisfaits des papas et des mamans qui contemplent la jolie mise en scène, familièrement accoudés sur la balustrade du choeur. D’aucuns, tout en applaudissant l’étonnante verve du coloriste, ont regretté de ne pas rencontrer là-dedans cet oiseau rare, ce chastre , le « sentiment religieux. » O naïvoté sainte ! M. Gervex, l’auteur d’une Autopsie à l' Hôtel-Dieu, voit bien, trop bien, et il est trop sincère pour mettre en son oeuvre ce qui n’est point en la. réalité. Sa Première communion n’est pas à l’église de Plabenec en Bretagne , mais au temple clinquant du high life. Gais papas, mamans épanouies et
gentes demoiselles sont delà classe dirigeante, si mal dirigée. Quelqu’un aurait-il surpris par là un sentiment religieux en école buissonnière ? Vite, qu’on ferme les portes, et que, sous bonne escorte, on l’amène à M. Gervex !