‹ Voyage au pays des peintres (volume 2)Chapitre 11 sur 17 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Sommaire : Je dis l’esprit. — Le bisaieul des ordres moraux.

— Le labeur de la Terre. — Us n’étaient que des figurations passagères. — Cinq ans, quelle carrière! — Mélancolique, puis atrabilaire. — Au nom de qui? — Voilà le massacreur.

— La prescription de l’horreur? — M. Mélingue. — L’habit bleu barbeau et l’Être suprême. — Le suave Merda. — Une tête rapportée. — Cette œuvre est un signe des temps. — M. Maignan et le continuateur d’.Hildebrand. — Encore Mons Tartufe. — M. Alma Tadéma et son Audience chez Agrippa.

— M. Motte et son Samson chez Ddlila. — Il y a Michelet, il y a les croque-notes. — Les pompeux et les pompiers. — M. Cabanel et sa provocation au bâillement. — Que dironsnous des mythographes? — MM. Leroux, Priou , Guay, Henry- Eugène Delacroix. — Neuville et sa Bataille de Forbach?

— Est-ce là que nous avons fait les prisonniers de Detaille? — M. Berne-Bellecour. — Dupray et notre monde militaire. — M. Léon Couturier.

L’histoire ou plutôt l’esprit de la Révolution a dicté à un jeune homme, qui sera bientôt un maître, une des oeuvres les plus retentissantes de la présente année.

Je dis l’esprit, car l’épisode choisi est le début même de la Contre-Révolution, la tragique entrée en scène du bisaïeul de tous les ordres moraux qui ont sévi sur notre France depuis quatre-vingts ans, le fondateur de la dynastie : le Dix thermidor.

Je dis l’esprit, car il suffit d’un coup d’œil pour se bien assurer qu’un sentiment viril a guidé la main de M. Lucien Mélingue et que son parti est celui de la Révolution. Le choix même de la Mort de Robes-

pierre est un acte de courage, à en juger par l’émoi qu’il a causé chez les critiques assermentés de la conservation sociale. « Un homme, s’est écrié l’un « d’eux, un homme dont le nom seul ranime et ral- « lume tant de justes haines devrait être longtemps « encore écarté de l’art . La prescription de l’horreur « n’est pas encore écoulée pour lui, la terre n’a pas « fini de boire le sang qu’il a répandu, le temps n’a « pas cicatrisé les plaies vives qu’il a ouvertes dans « tant de familles. » Ce labeur si long et si méritant de la Terre, depuis quatre-vingts ans occupée à boire le sang répandu par Robespierre, ces plaies vives intercostales dont ce monstre taillada tant et tant de familles, nous plongent, je l’avoue, en une gaieté vraiment inestimable au milieu des irritations et des tristesses que nous infligent les Thermidoriens de 1877 . Étonnez-vous donc des lenteurs qu’a si longtemps subies chez nous le progrès politique, alors que de telles naïvetés sont couramment écrites par des gens d’une éducation distinguée et d’un talent reconnu !

« Comme Danton, écrivions-nous en 1864 (1), avait « séduit l’imagination de Michelet, peu favorable au « sec Robespierre, ce dernier a envahi l’œuvre de « Louis Blanc où Danton ne joue qu’un rôle très-ef- « facé Certes, Louis Blanc a fait œuvre de coû-

te rage et de génie en purgeant la mémoire de Robesk pierre de toutes ces légendes odieuses et sottes qui « bercèrent notre enfance. Une longue erreur de l’his- « toire avait personnifié en lui la Terreur, comme si « la Terreur se pouvait attribuer à qui que ce soit, c Personne ne la créa, tous la subirent, et quelques « natures basses l’exploitèrent. A voir cet effrayant

(I, Silhouette de la Révolution, 1864.

« tourbillon gui soulevait, élevait, puis rejetait au « loin les hommes, pcut-on dire gue la Révolution « même appartint à tel ou tel? Tous, ils n’étaient de « l’idée souveraine gue des figurations passagères, des « moules vite brisés. La Terreur , ni prévue, ni cal- « culée, fut un effort désespéré contre des dangers k à outrance : la multiplicité des traîtres provoqua « celle des suspects, et la Révolution, assaillie par « tous, pour faire place nette autour d’elle, frappa « sur tous. Quant à Robespierre, il tomba si peu ft pour avoir personnifié la Terreur gue son dernier « combat fut livré contre elle. Il tient une très- « grande place apparente dans le drame; est-ce à dire « gu’il en fut centre ou pivot? Guère plus, selon « nous, gue toutes les autres figurations passagères. « S il fournit une si longue carrière (cing ans, en ce « temps-là, étaient une longue carrière!), c’est gu’il r< fut soutenu par un idéal plus élevé gue celui de ses « contemporains, pour la plupart aimables compa- « gnons d’Épicure. Si Marat fut le soupçon de la « Révolution, Robespierre, individualité sobre, ascé- « tigue sans trop de rigidité, plus ouverte au senti- « ment gue les jansénistes, en fut la vertu; et ce n’est « pas là un mince mérite, ni une petite originalité « devant l’histoire. Cette originalité-là lui remplaça '<■ en partie celle des idées, car Robespierre, disciple « modèle, fut Rousseau en parole et en action. Son « éloguence a les gualités et les défauts de la forme « boursouflée du Maître : ses discours, gui durent « produire un grand effet sur les Assemblées de « l’épogue, sont des sermons sur les textes du Con- « trat social et du Vicaire savoyard. Pourguoi vou- « lut-il, par un fâcheux cumul, incarner aussi en sa « personne la logigue, gui n’est point le souci de « Rousseau, la logigue, cette arme guelguefois Ion-

« gue, mais toujours étroite, et qui, comme la ligne « droite, ne porte que d’un pointa un autre ? Erreur « déplorable lorsqu’elle dégénère en système, elle « l’induisit en des apparences tranchantes et dicta- « toriales, elle le jeta dans l’abstraction creuse et « dans la raison d’État, ce mensonge criminel, qui « dressa l’échafaud des Girondins et des Dantonistes, « et décréta l’exécrable loi du 22 prairial. Nous « répudions aujourd’hui que, grâce à l’éloquente « défense de Louis Blanc, nous comprenons mieux « Robespierre, nous répudions l’injuste pamphlet « de Merlin de Thionville, mais nous en retenons ce « passage qui d’ailleurs confine à nos propres idées : « L’histoire de son tempérament est une grande « partie de son histoire : il fut d’abord mélanco- « lique, il finit par être atrabilaire. — ô’est pour- « quoi il manqua de chaleur et d’absolue sincérité « dans le coeur. C’est pourquoi, appelé à se maintenir « au-dessus des instincts infimes, il échoua en face des « aspirations supérieures qu’il pressentit sans pouce voir les arrêter en lui. Sa proclamation de l’Etre « Suprême, où il chercha son point d’équilibre contre « la Terreur et par laquelle il donna sa mesure comme « les Hébertistes avaient donné la leur par la déesse « Raison, est sans doute le dernier mot religieux « et social de 93, non le nôtre. La seule force de Ro- « bespierre étant dans sa parole et sa seule garance tie dans saréserve habituelle, il ne pouvait que succc comber le jour où, s’essayant enfin à dévoiler ses <( actes, des clameurs ameutées étouffèrent sa parole, cc Et quaffd Henriot le supplia d’accepter l’appui des cc forces matérielles, il recula, parce que le principe « d’action lui était inconnu. Sa fameuse réponse : cc Au nom de qui ? nous frappe par sa noblesse, mais « nous étonne. Cette réponse est d’un individualiste

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te et, si Robespierre eût cru encore à la fraternité, « pourquoi ne l’appelait-il point à son aide? Il aima « mieux tomber, mais avouons qu’il tomba gran- « dement. »

Sans doute trouvera-t-on un peu longue cette citation personnelle; mais jamais nous ne laisserons tranquillement passer à notre horizon tous les clichés dont Basile infecta l’histoire, et que répètent, sans les contrôler, à la masse ignorante les sceptiques lettrés.

Tel est l’homme. Yoilà le massacreur que, sur la foi des Jérémies de la réaction, l’on traite comme un simple Bonaparte. Que vient-on nous parler d une « prescription de l’horreur » pour ce vertueux sectaire, pour ce logicien désintéressé ? Demandeznous en donc une pour vos Inquisitions, vos Saint- Barthelemy, vos Dragonnades, vos fleuves de sang dont la source est à Brumaire, l’embouchure à Waterloo, la source à Décembre, l’embouchure à Sedan, vos Trestaillon, vos Terreurs et Communes blanches, vos.... que sais-je encore? Et nous ne vous l’accorderons jamais.

Donc prenant pour objectif de son vigoureux talent le Dix thermidor, et dans cette inglorieuse journée un épisode à la fois le plus dramatique et le plus inglorieux, la Mort de Robespierre, M. Mélingue a été deux fois inspiré. Nos modernes incroyables lui ont fait bonne réclame comme à Bonnat, et le Jury a dû bien récompenser ce que le public avait bien remarqué, puis bien admiré. '

Certainement, l’œuvre de M. Mélingue se serait passée de toute coincidence et de tout concours. Elle

est par elle-même assez supérieure, assez vitale pour forcer le succès.

La composition est très-juste, le groupement trèsheureux. La victime, Robespierre, occupe le centre de la scène, et la domine. On l’a transporté sur cette civière, que voilà toute tachée de sang, dans la salle d’audience des Tuileries. On l’a étendu sur une table, joli meuble de Boule dont ce quasi-cadavre a un peu dérangé le tapis vert. Les cartons, l’encrier, les papiers, qui naguère la couvraient, gisent à terre pêlemêle, sauf un carton bourré de pain de munition moisi, servant d’oreiller à Robespierre. « Il était, dit « Louis Blanc, sans chapeau et sans cravate; son « habit bleu de ciel entr’ouvert, —,1e même habit a qu’on lui avait vu à la fête de l’Être suprême !. Il « laissait voir sa chemise ensanglantée; il avait une « culotte de nankin et ses bas rabattus retombaient « jusque sur ses talons. » Alors entrèrent pour le regarder curieusement, et surtout pour l’insulter, un tas de gens, armés pour la plupart, des soldats de l’ordre, de l’ordre du jour. A leur tête brillait d’un noble éclat l’ex-garde constitutionnel de Louis XYI, le gendarme Victor Merda, digne de ce nom suave, que l’histoire, vraiment trop prude et dégoûtée, travestit enMéda;pour tout dire, l’assassin de Robespierre, celui qui, sans grand danger, lui avait fracassé la mâchoire d’un coup de pistolet. Il était bien content, ce Merda, car il flairait l’épaulette à franges d’or. M. Mélingue l’a représenté dans la joie de son triomphe, les mains sur les hanches, se penchant sur la tête du mourant pour mieux contempler son ouvrage, et lui criant : « Sire, Votre Majesté souffre? » — ou bien : « Il me semble que tu as perdu la parole, » — et autres choses fort spirituelles que les camarades répétaient. — «Xui les regardait fixement. »

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Ce regard fixe, chargé d’un pardon méprisant, cette agonie stoïque, M. Mélingue les a rendus avec une énergie sans pareille. Son Robespierre étendu, massacré, sanglant, impuissant, faisant face aux insulteurs, vous saisit, vous étreint. Son visage sanglant, broyé, terrible et résigné, vous poursuit et vous hante. Les aboyeurs sont bien campés, bien rassemblés, sans confusion, et aussi sans exagération ni mélodrame. Leurs physionomies sont bien du temps. L’illustre Merda, qu’un artiste médiocre eût tourné à la charge, est dans l’œuvre de M. Mélingue trèssimplement traité, fort naturel, d’autant plus émouvant.

Mais là ne fut point toute la scène, là n’est pas tout le tableau. « Furent amenés, dit encore Louis Blanc, « par des gendarmes Saint-Just, Dumas, Payan, et « à peine les eut-on conduits dans l’embrasure d’une « croisée, où ils s’assirent en silence, que des misé.- « râbles faisant écarter les personnes qui cachaient « Robespierre à ses amis s’écrièrent : « Retirez- « vous donc, qu’ils voient leur roi dormir sur une « table comme un homme! » Saint-Just avança la « tête, et son visage, plein de sérénité jusqu’alors, « exprima le déchirement de son cœur. Dumas pa- « raissait absorbé dans une rêverie profonde. Payan « avait un air moqueur et souriait amèrement. » C’est ce moment précis qu’a choisi M. Mélingue. Dans l’embrasure d’une croisée, à la droite du spectateur, le groupe des prisonniers est superbe. Saint-Just, un peu trop beau peut-être, dans son habit bleu barbeau trop bleu, laisse bien voir sur ses traits si connus et fidèlement retracés la déchirante émotion que lui prête 1 histoire. Payan, le chapeau de feutre noir sur la tête, les bras et les jambes croisés, vêtu du légen-

daire costume des conventionnels en mission, ceint, comme ses compagnons d’infortune, de l’écharpe tricolore, est superbe d énergie et de dédain. Je voudrais bien savoir quels pensers amers traversent la méditation suprême de Dumas.

Robespierre se présente obliquement au spectateur, d où un raccourci, 1 un des plus admirables morceaux de dessin que depuis longtemps nous ayons rencontrés. Au demeurant, le modelé de M. Mélingue est si large et si ferme que, vus à une certaine distance, tous les personnages prennent la grandeur nature. La tête de Robespierre est un peu grosse, peut-être, et semble, par la position du corps, la tête d’un décapité placée sur le corps d’un autre décapité. La retouche est facile, je pense. Que M. Mélingue la fasse et qu’il accentue légèrement les traits de Saint-Just, et il aura, ou bien peu s’en faut, écarté tout reproche de son œuvre harmonieuse et puissante, dès maintenant supérieure.

Le Dix Thermidor est pour nous, comme la Mort de Marceau , une merveilleuse page d’histoire dans le style moderne, le style définitif de la vérité scientifique. C’est mieux qu’une œuvre remarquable, c’est, comme 1 on dit, un signe des temps, un gage d’espérance et d avenir. De tels exemples, s’ils sont suivis, engageront la génération nouvelle dans une voie féconde et glorieuse. Ils relèveront vite et haut la dignité de 1 art français, si singulièrement compromise par tant de métier clérical, d’aplatissement doctrinaire, de japonisme mercantile et d’impressionnisme gâteux.

Oe n est point à la Révolution française que M. Maignan demande ses inspirations. La° Papauté

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seule, et même la Papauté infaillible, paraît avoir toutes ses amours. Sans doute on le remarque à Rome, et nous voulons croire qu’une faveur suprême attend sa foi.

L’an dernier, il nous représenta le pape Alexandre recevant l’amende honorable de l’empereur Barberousse. Cette année, ayant pris pour texte de- son homélie nouvelle ce qu’on appelle Y Attentat d'Anagni, il nous montre .le pape Boniface VIII dominant de toute sa mise en scène Nogaret, le légiste de Philippe le Bel, Sciarra Colonna et les proscrits Gibelins. Il a brossé une apothéose de cinquième acte à ce farouche continuateur d’Hildebrand, qui fort heureusement, se brisa contre 1 énergie de Philippe le Bel. Très-rageur, ce Boniface ! il mourut d’une infaillibilité rentrée, et depuis nous eûmes de ses nouvelles par Dante, qui le rencontra dans 1 enfer des Simoniaques. Mons Tartufe avaitréussi à enrichir la légende catholique d’un soufflet infligé par Colonna à ce « maître des empereurs et des rois. » Mais, au jour levant de l’histoire, ce soufflet s’en est allé rejoindre ses innombrables aînés au gouffre des pieux mensonges.

M. Maignan nous a simplement offert un Boniface, en soutane blanche, foudroyant ses adversaires de sa bénédiction. Bien que très-inférieur au Dix Thermidor, Y Attentat d'Anagni est l’œuvre d’un homme de talent. Il y avait moins de mélodrame et partant plus d’effet dramatique dans la composition de Y Amende honorable, d’ailleurs ordonnée par un texte précis.

Œuvre de talent encore, et cette fois même de grand talent : une Audience chez Agrippa, de M. Alma Tadéma. Toujours aussi érudit, il s’est montré plus artiste que dans ses précédentes résurrections de la

Rom© antique, plus vivant, partant plus vrai, plus historien. Tout au contraire, M. Motte, dont les Prisonniers de guerre sacrifiés à Baal ont fait sensation, s’est montré cette fois plus érudit que vivant dans la scène biblique de Samson et Dalila. Malgré tout l’effort dépensé, malgré d’inappréciables qualités, en dépit de la justesse des poses et des attitudes, ses personnages trop nombreux semblent pétrifiés, sous leurs costumes et sous leurs armes certifiés conformes.

On ne saurait trop encourager les studieux, les penseurs tels que MM. Motte et Alma Tadéma, et M. Emile Lévy qui nous a, dans sa Meta sudans, bonne composition, quoique d’école, soulevé un coin du voile jeté par les siècles sur le monde romain. Ils aideront puissamment le précieux travail de la science moderne. Et sans doute ils nous débarrasseront à la longue des solennelles inepties classiques, ou des plates niaiseries de la peinture de genre! Mais qu ils y prennent garde ! Il y a deux éruditions, celle de l’esprit et celle de la lettre. Il y a celle qui ressuscite vraiment les races et les siècles écoulés. Il y a celle qui les empaille. Il y a l’artiste, et il y a le eomidlateur. Il y a Michelet d’une part, et de l’autre tels croque-notes que nous pourrions citer, si nous étions un peu méchant, ou s’ils en valaient tant seulement la peine.

Après les génies créateurs, après les croque-notes qui -sont encore bons à quelque chose, il y a les pompeux (en argot d’atelier les pompiers) , les rhétoriciens, les échassiers, les classiques, les vides, les creux, les ennuyeux. Général en chef: M. Cabanel.

Par le sujet qu’il a cru traiter : Sextus Tarquin courtisant Lucrèce , son tableau principal appartient

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au genre historique. Par l’exécution, à la c\jndl!e àe tragédie Népomucène Lemercier, et de tragédie mal jouée, par des amateurs quelconques, à la Tour d’Auvergne. Cette Lucrèce, avant la pose, s’est fait coiffer ce matin chez le barbier du coin, dans son quartier Bréda. Ce Sextus est un gandin sans conviction. Une seule chose vous déride un peu dans cette provocation au bâillement, c’est l’immense métier de tapisserie qui représente la vertu de Lucrèce. Au demeurant, rien de plus froid et de plus pauvre. Et comme nous remercions les placeurs administratifs d’avoir si bien tout disposé pour la mise en pleine lumière de cette haute nullité !

On en pourra tirer tout au plus une chromo-lithographie pour les journaux de demoiselles. Et pourtant, voyez! un membre de l’Institut a ses abîmes, tout comme le cœur d’une femme ! Qui dirait que ce bon Portrait de Mm0 M*** est du même M. Cabauel?

Des mythographes, nous n’avons grand’chose à dire cette année. Us ne sont ni brillants, ni nombreux.

M. Priou est de tous le plus vivant. Son Education des jeunes Satyres est une page amusante, toute de verve et d’entrain, d’un modelé fort énergique, de couleur un peu bruyante.

Cette dernière critique , fort légère d’ailleurs, nous ne la pouvons faire à M. Hector Leroux. Comme ses blanches Vestales , ses blanches Danaïdes ont la pâle couleur. Élégies touchantes, d’un ravissant dessin qui se passerait si bien du concours d’une insuffisante palette !

Latone et les Paysans, de M. Guay, est une fort heureuse interprétation d’une des plus jolies Métamorphoses d’Ovide. La couleur est harmonieuse, les

valeurs sont justes. La déesse est une des plus aimables et des plus chastes nudités du Salon. Le paysage est plantureux, la composition d’un naturel et d’un goût parfaits.

Quant à M. Henri-Eugène Delacroix, son Prométhée ne vaut pas mieux que ses précédents envois. C’est du mauvais décor, sans mesure ni distinction. Cela veut être truculent, cela n’est que turbulent.

Et, comme l’an dernier, nous terminerons notre chapitre d’histoire par quelques mots sur les peintres militaires.

Neuville tient toujours la tête. Il n’a point retrouvé cette fois encore l’unité de composition, la concentration puissante qui valut un tel succès à la Dernière cartouche. Son épisode de la Bataille de Forbach n’en est pas moins une page fort émouvante. Il y règne une confusion qui est la confusion même de la lutte: un désordre terrible, que l’on peut prendre, en somme, pour un effet de l’art. Il y a dans cette entre-tuerie féroce, dans cet acharnement fou de deux peuples, deux voisins qui « se canardent » à cinquante pas, sur leur chemin de fer commun, il y a une antithèse épouvantable, magistrale. On devine à travers les nuages de poudre, derrière ces fenêtres, dans cette maison éventrée, les Allemands exaspérés. L’élan, la furia de nos soldats est admirable. Ils se ruent à la mort. Ce tableau vous retient, vous rappelle. On en reçoit une impression prompte, profonde et durable. Conclusion : Vivent les Etats-Unis d’Europe !

Est-ce dans ce combat que nous cueillîmes les quelques prisonniers germains offerts en tardive con-

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solation à notre patriotisme par M. Détaillé, dans son Salut aux blessés? Je ne crois pas. Ces quelques prisonniers-là, que nous voyons défiler sous bonne escorte, courtoisement salués par nos généraux, échurent, n’est-il pas vrai? aux armées de la République, non pas plus vaillantes que celles de l’Empire, mais autrement menées, la France s’en souvient. Toujours exact, toujours fidèle, M. Détaillé, et toujours ses compositions nous préparent d’excellentes gravures. Son progrès, sensible il y a un an, ne se dément pas. Il fait de plus en plus vivant, et ses Germains satisferaient l’anthropologiste le plus grincheux. Cela montre, du reste, combien il a vu de près nos ennemis durant la campagne de 1870.

Depuis la mise en scène si heureuse de son Coup de canon , mise en scène dont les figurants sont à peu près immobiles, M. Berne-Bellecour ne se rattrape point. Le mouvement du drame lui va médiocrement. Dans la Mort du sous -lieutenant Michel, tirailleur de la Seine , les personnages sont plus agités qu’agissants. La composition est forcée, les effets sont manqués, la perspective est inexacte.

Quant à Dupray, il s’est décidément fait une place à part, une supériorité véritable. Neuville est un lyrique, Détaillé écrit des comptes rendus. Dupray est le romancier, le physionomiste par excellence de notre armée. Nul mieux que lui n’en sait distribuer les masses, distinguer les groupes, diversifier les individus, varier les fonctions et les aspects. On peut, dans chacune de ses toiles, détacher des scènes, cueillir des épisodes qui garderont, hors de l’ensemble, tout leur intérêt. Ses perspectives et ses va-

leurs sont très-heureuses. Il a, entre tous, le sens de l’action, le sentiment du pittoresque.

Et ses tableaux de 1877 : Grandes manœuvres d'automne et V Artillerie légère, à Metz, allant prendre position, donneront à nos futurs historiens la plus juste et la plus précise idée du monde militaire de notre époque.

En face de ces talents établis et cotés, se dresse un talent nouveau, M. Léon Couturier. Sa Corvée d'eau est une très- remarquable peinture. Cinq ou six pauvres diables de mobiles s’en vont chercher de l’eau à un puits, en pleine banlieue parisienne, sous le feu de l’ennemi. Très-sobre, très-concentré, bien distribué entre les divers personnages, l’intérêt dramatique de cette oeuvre est très-grand. Observation juste, métier solide, composition savante : avant peu M. Couturier aura rattrapé ses aînés.

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