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CHAPITRE XI

Sommaire : M. Vuillefroy et le Souvenir du Morvan. — MM. Yon, Winter, Willems, Emile Vernier, Saunier. — A travers un bocal bleu. — Les animaux de Vayson. — M. Schenck. — Cela devient une scie. — M. Texier. — M. Ronot, son bohème, et l’État. — Monsieur Schreyer, mettez tout cela surle compte de Sedan! — M. Sargent. — Gardez-vous du procédé, monsieur Renard. — M. Philippe Rousseau. — A la crevette! elle est bonne! à la crevette! — MM. Bergeret et Attendu. — M. Rapin. — Ah! que de douces voix dans les bois ! — M. Rizo et son Ève apprivoisée. — L’éternelle femme nue de M. Lefebvre. — M. Louis Collin. — Il est brun comme la nuit, elle plus blonde que l’aurore. — Amants plus tard, aujourd’hui amis. — M. Gustave Colin. — M. Paul Colin. Les amoureux d’Yport. — M. Benjamin Constant.

Notre promenade, ce matin , a débuté par une des œuvres les plus vigoureuses du Salon : Souvenir du Morvan. Sur une bonne grosse route bourguignonne, tout ensoleillée, qui longe un bois, s’avancent d’un pas délibéré, droit sur le spectateur, de bons gros bœufs, de bonnes grosses vaches, roux, robustes, remuant gauchement leur lourde masse. Il a fait en peu d’années de bien rapides progrès, M. Vuillefroy, et son talent très-personnel a vite gagné la maîtrise. Rarement voit-on lumière plus gaie et plus heureusement distribuée, valeurs plus exactes, rapports plus harmonieux. N’étaient quelques fautes de dessin, le Souvenir du Morvan compterait pour un indiscutable chef-d’œuvre. M. Vuillefroy remplace Troyon et rappelle Rembrandt.

Tout en courant, nous saluons les paysages de

Yon, toujours si fins, si légers, sous des ciels un peu lourds, un joli portrait de femme par Winter, trèsdistingué, très-juste, avec des mains superbes. Nous reconnaissons dans le tableau de genre Aux armes de Flandre la naïveté, ou mieux la fidélité d’interprétation, la noblesse et la simplicité, de nos jours trop dédaignées, qui assignent à Willems un rang honorable à la suite de Terburg.

Émile Vernier nous revient avec un excellent paysage, et une plus excellente marine. Cet artiste méritait mieux qu’une mention honorable : il a les qualités qui fixent aujourd’hui la vogue : exactitude, netteté, précision. Il les exagère même. Sa forte manière manque un peu de souplesse et d’onction. On le voudrait un peu moins savant, un peu plus poète, mais on ne lui pourrait demander plus d’équilibre et de vigueur.

M. Saunier nous attire, et nous cherchons où diable il a pris son remarquable et bizarre paysage? à Asnières tout bonnement. Il voit bien, quoique trop bleu. On croit regarder la nature à travers un bocal de pharmacie. Mais alors pourquoi les voiles sontelles si blanches quand tout est si bleu ?

Les animaux de Vayson, bien décidément, sont irréprochables. Ses chiens de berger, et aussi les moutons qu’ils gardent, ont cette qualité première qui manqua, dit-on, à la plus célèbre des juments, la vie, et avec la vie le mouvement. Ils se baignent, ils jouent, ils aboient, ils broutent, ils bêlent, tout cela si gentiment que nous leur souhaiterions un plus large espace, un paysage moins étriqué, un air plus libre.

Si M. Washington, dont voici les algériennes peintures, a le tort d’ailleurs irrémissible de n’être pas personnel et d’imiter Fromentin qui imita tout

le monde, M. Schenck a pour nous un tort bien autrement grave, c’est de s’imiter lui-même, avec une soumission et un enthousiasme désespérants. Ses paysages, ses plantes, ses animaux auvergnats ne le cèdent en fausseté à aucun de leurs alpestres prédécesseurs. Cela devient une ritournelle, une manie, une scie. Le retour impitoyable de ces paravents décoratifs provoquera, si l’on n’y veille, chez quelque spectateur trop sensible, une attaque de nerfs fort inutile.

M. Texier a fait de Y Etang de Ruffigny (Morvan) une jolie petite étude, très-poétique, très-observée, qui nous remet en mémoire, par certaines naïvetés d’exécution, les paysages des vieux maîtres.

Beaucoup plus prétentieux et moins agréable est son voisin, M. Ronot. Ayant voulu représenter la colère des Pharisiens contre un aveugle guéri par Jésus-Christ, il a groupé maladroitement quelques laids personnages , uniformément costumés, qui montrent le poing et hurlent des injures avec un ensemble automatique à un piteux gringalet. On dirait une meute de marchands de bric-à-brac s’acharnant sur un pauvre bohème qui leur a soustrait une épingle. Ce devoir d’école a été acquis par l’État.

M. Schreyer, né à Francfort-sur-Mein , prendra, s’il le veut, en pitié notre critique, et la mettra sur le compte de Sedan. Mais devrions-nous, ô douleur! ô désespoir! passer à ses yeux pour un vulgaire chauvin , nous ne pouvons tenir ses Bachi-Bouzouks en Bulgarie pour autre chose qu’un bariolage déraisonnable , indigne d’une réputation bien commencée. Pour la première fois, M. Schreyer figure dans un

Salon de Paris, après avoir figuré parmi ses assiégeants. Sa rentrée n’est pas triomphale. Toute Lorraine et toute Alsace à part, nous l’attendons à meilleure épreuve.

M. Sargent, élève de Carolus Duran, a profité des leçons du maître et nous promet un bon portraitiste. C’est en effet une oeuvre digne d’attention que le Portrait de Mme W... L’arrangement est des plus heureux. Il y a là un nœud de ruban, un collier fort coquettement posés. La couleur est vigoureuse, mais insuffisant le modelé. Retenez le nom de M. Sargent.

Et que M. Renard ne laisse point oublier le sien! Ce n’est pas le tout d’avoir eu, comme l’on dit, un beau départ, il faut soutenir l’allure, sinon l’accélérer. Le portrait d’homme que nous offre aujourd’hui ce jeune artiste, bien que très-appréciable, ne vaut pas celui de la Grand' Mère, qui mérita l’an dernier les honneurs du Luxembourg. Victime de son succès, il se répète un peu lourdement. Son modèle, par exemple, cligne le même regard que la précédente aïeule. Au lieu d’une manière, s’il n’y prend garde, M. Renard n’aura qu’un procédé.

M. Philippe Rousseau a peint de meilleures natures mortes que son Déjeuner. La fidélité, la franchise magistrale de son rendu s’abaissent un peu et tournent à la photographie. Il est d’ailleurs cette année fort distancé par un très-jeune rival, un peintre prodige. Paris, dès la première heure, s’est extasié devant les deux toiles de M. Bergeret. Il y avait en permanence attroupement devant ses Crevettes qui voisinaient dans le salon carré avec les Muses d’Ehrmann. C’a été plus qu’un succès, un retentissement, et les

fanatiques de s’écrier : Chardin Bergeret! Il est impossible vraiment de mener plus loin « l’illusion, » cet « idéal » du genre, et de faire plus vivante nature morte.

« A la crevette! elle est bonne! » la crevette de M. Bergeret. Ses anguilles vous glisseraient dans la main. Ses huîtres ne craignent qu’une concurrence, celle des parcs de M. Attendu, un artiste toujours en progrès dont l’envoi, Huîtres et Café , ne diminuera point la solide et franche réputation. S’il est une concurrence aux superbes faïences de M. Bergeret, ne la cherchez pas à la manufacture de Sèvres, tant bénie qu’elle soit. Ses fruits, savoureux et veloutés comme ceux d’Apelles, tenteraient l’éhontée convoitise des moineaux francs. Enfin voilà M. Bergeret découvert, divulgué, lancé à toute vapeur sur le chemin de la gloire et de la fortune. Et il est d’âge, notez-le bien, à décorer les salles à manger de tous les richards du continent.

Autre talent, autre succès, moins bruyants, mais plus enviables.il s’agit de M.Rapin, et de son Matin , et de son Décembre dans les bois de Cernay. Pour cet artiste, entre tous sincère, le Jury de 1877, comme celui de 1875, a dû suivre et frapper en médaille l’éclatant arrêt de l’opinion. Nulle peinture plus fraîche, plus délicate, plus exquise, plus vibrante. Il n’y a point de nymphes en ces bois. On les sent pourtant, on les devine. Et l’on entend le frôlis de leurs robes, et les chuchotements de leurs amoureux mystères. On ne voit pas d’oiseaux en ces bois, et pourtant la feuillée abrite leurs nids, et l’écho nous apporte leurs chants. Les arbres s’entrelacent et conversent. Il y a entre eux intimité, accord parfait, harmonie profonde. Ce vieux refrain, ou, comme

dirait l’auteur des Contemplations, cette vieille chanson du jeune temps:

Ah! que de douces voix Dans les bois Solitaires,

murmure longtemps à notre oreille ravie. Aucun maître, je l’affirme, aucun ne possède à un tel point cet art’unique : animer le désert, faire parler, rire, pleurer, chanter la solitude. M. Rapin est un penseur, un poète.

Ce n’est pas sur les verts gazons ou la mousse diaprée du bois de Cernay que vous surprendrez au détour d’un rêve l' Indolence, de M. Rizo. Elle a, cette Ève apprivoisée, pour paradis terrestre, un boudoir des Batignolles. A quoi songe-t-elle, étendue sur ce divan? A rien. Elle pose consciencieusement, elle se montre. Elle s’est déshabillée pour la circonstance. Elle exhibe à tout un chacun sa nudité point divine, mais de modèle humain, très-humain. N’importe, c’est une jolie étude et de chairs et de modelé. Monsieur Rizo, rappelez-vous Athènes, votre patrie, et oubliez votre maître, M. Cabanel !

Rien n’est plus beau que le nu, soit; mais rien n’est plus chaste et pur que la beauté vraie. Banal axiome qu’ignorent nos gens de métier. Je ne vous proposerai point en exemple l’éternelle femme nue de M. Jules Lefebvre, de plus en plus fade et fardée, molle et incorrecte, qu’il intitule unjoür Vérité ou Rêve, un autre Madeleine, et cette fois Pandore; mais,

VOYAGE

s’il vous plaît, la Chloé de M. Collin.. Rien de plus charmant, de plus suave, rien de plus chaste. Dans un splendide paysage d’été, Daphnis est assis sur un tertre: une ceinture de peau de chèvre couvre ses reins. Debout sur le chemin, près de Daphnis, naïvement appuyée sur lui, Chloé apprend à jouer de la double flûte. C’est sa première leçon, à en juger par les gestes et l’extrême attention de Daphnis. Les yeux baissés sur l’instrument, elle est toute à son musical essai. Elle a laissé, pour être plus libre de ses mouvements, glisser de ses épaules sur les jambes de Daphnis un simple voile bleu, toilette unique de la pauvre bergère. Il est brun comme la nuit, elle est plus blonde que l’aurore. Il est hâlé des pieds à la tête. C’est un dénicheur d’oiseaux, un coureur de bois. Sans doute elle vit près de sa mère, et rarement s’éloigne du foyer natal, car, ineffablement blanche et rose, elle semble n’avoir essuyé jamais ni les morsures de l’air, ni les brutales caresses du soleil.

C’est une enfant, cette Chloé, une adolescente à peine, la sœur jumelle de cette Innocence qui valut, iî y a un an, au sculpteur Albert- Lefeuvre le prix de Florence. A-t-elle quinze ans? tout au plus. Certes, il promet à l’amour une femme de choix, le ferme et savant modelé que voilà. Mais l’amour n’a, pour l’instant, rien à voir en cette affaire. Leurs têtes se touchent, leurs lèvres ne se cherchent pas. Demain, au printemps prochain peut-être, ils seront amants. Ils ne sont aujourd’hui que tendres amis. Déshabillée non pas, mais nue comme l’éternelle beauté, nue comme la candeur suprême, la Chloé de M. Louis Collin restera l’une des plus éblouissantes pages du jeune art moderne.

Y a-t-il quelque sort heureux attaché au nom de Colin, qu’il porte l double ou simple? On le peut présumer, car, après Daphnis et Ckloé, voici deux beaux paysages signés, l’un : Gustave Colin, le Passage (Espagne), et l’autre : Paul Colin, la Route d Yport.

Le premier est l’un des plus hardis, des plus francs du Salon; la couleur locale, le pittoresque, en un mot la personnalité du paysage espagnol est saisie avec une étonnante justesse. La montagne est à son plan, l’air circule, et l’eau court dans le vallon.

La Route d'Yport est une belle large route, au travers d’un gros bois épais de ces arbres bien portants qu’engraisse le riche sol de la Normandie. Deux amoureux de campagne la suivent au petit pas, entrelacés, à l’heure bénie du délassement et des doux propos. Dans le ciel tourmenté, un de ces ciels de superbe effet qui annoncent aux experts voyageurs le voisinage de l’Océan, la pleine lune perce la masse flottante des nuages. Elle inonde de sa blanche lumière et la route et les arbres, et les amoureux qui nous apparaissent, comme en un féerique décor, dans un rayonnement électrique. Là-bas, au détour du chemin, éclate dans l’ombre un phare modeste aux fenêtres d’une auberge hospitalière.

Ce très-beau et poétique paysage, de noble style et d’exécution sévère, qui atteste les incessants progrès de M. Paul Colin, aurait pu, aurait dû être placé sur la cimaise. On l’a juché à mi-chemin du paradis, et le désordre souvent calculé de cet arrangement administratif, qui ne favorise que les hommes de Jury et d’institut, lui a imposé l’écrasant voisinage de deux portraits à sensation : les Portraits de Mmes B. C... et J. R..., où M. Benjamin Constant a déployé toute

la verve de son facile talent, tout le brio de ses riches étoffes et de ses mobiliers somptueux, mais auxquels il préfère, avec nous sans doute, sa vigoureuse page de drame historique: V Entrée de Mahomet II à Constantinople.

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