CHAPITRE XII
Sommaire . Carolus Dur&n et 1 QPortro.it de 3ImC L.. — Ne glissez plus, monsieur Bonnat. — Le voilà bien, lui! — Le petit bourgeois, pour faire suite au petit caporal. — Après Bonnat, Chaplin. — Le duc Prudhomme. — Déjazetde la peinture.
— M. Bastien-Lepage. — Voilà de l’art honnête! — Dût le ciel de l’Opéra crouler! — MM. Baudry et Delaunay. — Amende honorable à Ribot! — Les dynasties de la peinture.
— Dubule I, II, III. — Bravo, monsieur Wencker. — MlleValentiuo. — Mmo Madeleine Lemaire. — MM. Émile Lévy, Cormon, Amand Laroche, Cartellier, Henri Haro, Lionel Royer, Poncet, Alphonse Hirsch. — Gros malins que nous sommes.
On a tout dit sur Meissonier. — Dumas avant l’Académie, Dumas après. — Son ironie a le sommeil léger. — Un trait, un seul. — Mais n’ayons souci.
De Benjamin Constant à Carolus Duran, le chemin n’est pas long, et, puisque aussi bien le hasard nous y convie, traversons ensemble et prestement la galerie des Portraits.
Nous ne pouvons que nous répéter sur le compte de Carolus Duran. Après le portrait d 'Emile de Girardin , par lequel il montra fort amplement qu’il peut être le peintre vigoureux des personnalités viriles, il est revenu à ses grands triomphes, la femme, ou pour mieux dire la dame de haute volée, et l’enfant. Son Portrait de Mme de L... ne diminuera point sa brillante renommée. Il a, comme à plaisir, accumulé dans cette oeuvre toutes les difficultés du genre, et il les a toutes vaincues. Tapisseries à ramages, velours magnifiques, dentelles exquises,' soieries à pleine main, étoffes rutilantes, on ne vit oneques pareil feu d’artifice. Et tous ces éclats font
une harmonie. Et la femme, objet de tout ce culte, n’est pas une déesse à la mode. Bien qu’abandonnée, son attitude est discrète, sa beauté poétique et rêveuse. Elle ne pose pas, elle pense.
Quant au portrait d’enfant, c’est une gageure de grâce, de simplicité, et une gageure vaillamment gagnée.
Avec les œuvres de MM. Laurens, Mélingue et Roll, l’événement du Salon de 1877 aura été le Portrait de M. Thiers, par Bonnat.
Le parti pris en critique n’est pas, on l’a dû voir, notre péché mignon. Nous avons deux années de suite vivement attaqué, chez M. Bonnat, un regrettable penchant à l’habileté, un glissement dangereux de l’art vers le métier. Aujourd’hui, sans coup férir, M. Bonnat se retrouve maître, parce qu’il est redevenu sincère. A-t-il été inspiré et comme soulevé par son sujet? Sans doute. A-t-il compris qu’il lui était donné d’écrire , pour la postérité , une des plus grandes, une des plus durables pages de l’histoire de ce siècle? Oui, car il n’a point failli à sa tâche, et, delà concentration énergique de ses facultés puissantes, un chef-d’œuvre est résulté.
Debout, le bras droit pendant le long du corps, le bras gauche appuyé sur la hanche, boutonné dans sa redingote noire jusqu’au menton, le voilà bien, lui, l’homme d’État, « le libérateur du territoire! » M. le Président Thiers ! La ressemblance, la vraie, l’historique ressemblance a'été réalisée de la plus merveilleuse façon. Le peintre a éclairé avec une science surprenante et modelé avec un art extrême la physionomie légendaire de son illustre modèle. Le front, vaste, est comme encadré par la blanche chevelure en aigrette. Le regard perce les lunettes. Les rides.
les mains, ces mains de travailleur sans trêve, parlent. Elles racontent les longues années de labeur patriotique et de luttes glorieuses. L’attitude n’est pas ducale, oh non! C’est bien là le petit bourgeois glorieux qu’acclame notre roture nationale, voltairienne et souveraine. Poussé à ce degré, le talent de M. Bonnat tourne au génie. Par bonheur pour lui et quelques autres peut-être, MM. du 16 mai ont fait à son oeuvre une réclame convenable, dont il les faut remercier. L a Portrait de M . T hier s, disions-nous tout à l’heure, est un événement. Mieux que cela peutêtre, un avènement.
Après Bonnat, Chaplin; après le portrait de Thiers, celui de M. le duc d’Audiflret Pasquier. Ce pauvre duc! il n’a que des malheurs. Politique lourd et imprévoyant, le voilà désormais sans prestige, ni plus ni moins que M. Bourbeau, d’épique mémoire. Les vilains de l’Académie lui ferment la porte au nez, en dépit de ses trente-neuf visites avec cartes armoriées. Et pour comble, Chaplin vous offre sa ressemblance garantie. C’est un homme terrible, ce Chaplin! lia autant d’esprit que de talent, et ce n’est point peu dire. Aussi, sur une telle effigie si bien peinte et si bien modelée, vous est-il facile de juger le personnage ! La prévision, la perceptivité, l’ampleur de vues, n ont pas grande place pour se loger en cette tête étroite. Le regard est mal assuré, le type résolûment bourgeois. Il y a du Prudhomme, et beaucoup, dans ce noble duc. La mine est longue, bien longue, une vraie mine de candidat blackboulé. Bientôt, monsieur l’artiste, il vous faudra faire une rallonge à cette mine ! Mais Chaplin est un maître de grâce et de coquetterie, et ces éminentes qualités, on en conviendra, n’avaient rien à voir avec M. Pasquier. Aussi a-t-il
116 VOYAGE
vite pris sa revanche par le délicieux portrait de Mme ***, une vraie grande dame, de très -naturelle et partant de très-haute distinction, en promenade dans son parc, tenant d’une main un feutre Louis XIII à larges bords, et de l’autre caressant un superbe lévrier. Les plus fins talents du dix-huitième siècle se disputeraient l’honneur de signer cette toile, à la fois si étincelante et si discrète. Chaplin est un créateur, il a son genre à lui. C’est le Déjazet de la peinture.
M. Bastien-Lepage désormais n’est plus un arrivant, un parvenu moins encore, mais un arrivé dans la plus honorable précision du terme. Il n’a plus à chercher sa voie. S’y maintenir en l’élargissant toujours, telle est son unique tâche. Elle lui sera rendue facile par la rare volonté que révèlent ses oeuvres.
Le portrait en pied de Lady Z.***, une belle dame d’outre-Manche, une créole apparemment, s’il en faut croire ses yeux ardents et son teint si bronzé, le portrait de Lady Z,***, en costume de cour du temps d’Élisabeth, velours violet et satin blanc piqué, avec cordelière d’or, se détachant sur une magnifique tapisserie de haute lice, est un modèle de goût sévère qui peut figurer dans une galerie de choix parmi les meilleurs portraits de la Renaissance.
On avait déjà fort admiré « Mes parents » au cercle de la rue Saint-Arnaud. Le suffrage universel du Salon ne leur a pas été moins favorable. On y retrouve, à un bien plus haut degré encore, ce sentiment si juste, cette conception si puissante de la réalité moderne que nous avons signalée, il y a un an, dans 1 e Portrait de M. Wallon, il y a deux ans dans la Première communiante et le Portrait de M. Hayem. Le père, un
simple et grave bourgeois de la campagne lorraine, se reposant l’eté dans son jardin, est d’une exécution magistrale, étrangement supérieure au plus habile métier de nos photographes à l’huile. Le portrait de lanière n’est qu’une ébauche, mais quelle ébauche! Si bien mené qu’il soit, le travail ultérieur de M. Bastien-Lepage ajoutera-t-il un trait, une mesure, une valeur à cet admirable poëme de sacrifice et de vertu, de labeur et de dévouement résignés? Quelqu’un liésite-t-il à croire que le grand art est l’art honnête, et que la bonne peinture est la peinture pensée? Qu’il regarde Mes parents , et qu’il comprenne !
Dût le ciel de l’Opéra crouler sur notre tête, nous ne pouvons admettre que le Portrait du général C. deM... soit une peinture pensée. Le travail décoratif a-t-il donc tout à fait gâté l’imagination de M. Baudry? Cet immense et fougueux coursier, si bien traité d’ailleurs, a le grave défaut d’envahir la scène.
Son maître, debout près de lui et s’accoudant au pommeau de la selle, ne semble posé là que pour le mieux faire valoir. Grosse faute de composition que s’efforce de racheter le grand style, un peu sec toutefois et académique, du portrait.
Deux beaux portraits, bien réels, très-modernes, très-vigoureux, sont ceux de Mme S... et de M. L... par Delaunay. Un peu truculents peut-être. Superbement modelé., le portrait de femme est trop rouge ët noir. Nous lui voudrions des couleurs moins voyantes et des tons mieux fondus. En un mot, le tragique auteur à'Ixion pourrait, sans déchéance, assouplir son remarquable talent.
Élie Dolaunay sans effort nous conduit à Ribot.
VOYAGE
Etrange artiste, trois fois étrange ! C’est de bien bon cœur, l’an dernier, que nous tirâmes contre son affreux portrait de Mme Gueymard une bordée de violents reproches. Nous ne les désavouons pas. C’est de bien bon cœur que, cette fois, nous admirons à sa juste valeur cette Vieille Bretonne de Plougastel, si bien dessinée, si bien charpentée, si puissamment peinte, œuvre de grand art et non de métier. Allons, soit! et sur un point je fais amende honorable. Ribot est singulièrement inégal, mais Ribot est un maître, et le Jury sera damnable tant qu’au bas d’un Ribot nous ne lirons point: Hors concours.
Comme la politique, la peinture a ses dynasties. Reniions hommage à Dubufe deuxième. Sa manière est parfois autrement ferme, sa facture autrement solide que celle de Dubufe I°r. Le portrait de Harpignies, en tenue de campagne et dans l’exercice de ses fonctions de paysagiste, est d’un relief étonnant, d’une vie intense. Cette œuvre restera, et comme témoignage historique, et comme l’un des plus remarquables portraits de l’époque actuelle. Quant à Dubufe IIIe, élève de son père qui fut élève de Dubufe Ier, citons sa Jeune fille portant une amphore comme une des rares études de nu que nous ayons remarquées au Salon. Aussi bien ne s’explique-t-on pas que le même artiste ait pu commettre la Mort cl' A donis, une grande imagerie prétentieuse et naïve, un véritable pensum d’école, agréable au Jury.
C’est un semblable pensum, Saint Etienne martyr , qui rapporta en 1876 une mention honorable à M. Wencker; un autre, Priam aux pieds légers d'Achille, qui lui valut le Prix de Rome. Mais à tous péchés miséricorde, ceux « d’ordre moral » exceptés !
Le Portrait de Mn° Marthe G *** nous est le gage d’un repentir efficace et sincère. En d’autres termes , ce ravissant portrait de petite fille, en robe grise sur fond gris, si bien campée, si naturellement posée, si bien modelée, si pétulante et si rêveuse avec ses yeux noirs et ses longs cheveux blonds, est une hardiesse à laquelle nous ne nous attendions pas. M. Wencker étant élève de Rome, le Jury n’a pu se dispenser de reconnaître son mérite, et l’a justement récompensé d’une médaille de seconde classe.
Longue encore serait notre liste de portraits, si nous ne craignions d’user par d’inévitables redites la patience du lecteur. Citons en courant un remarquable portrait de femme de MUe Valentino. Trèsremarquable, car l’on y trouve à un rare degré la distinction, le dessin et la couleur, l’éclat des étofies, le modelé des chairs. Puis un portrait du sculpteur Carrier-Belleuse que nous préférons singulièrement, en dépit d’un fond maladroit, à la Fille , de Jaïre du même artiste, M. Cormon, l’ancien Prix du Salon. Un excellent portrait d’Émile Lévy. Un harmonieux et charmant portrait de femme et une Manon admirablement tapageuse, une Fanfan la Tulipe, dans la jolie tradition si française du xviii0 siècle, à laquelle se rattache si bien la .digne élève de Chaplin, Mm® Madeleine Lemaire. Puis un portrait de notre ami Castagnary, par M. Amand Laroche, un peu mou peut-être, mais d’un style sévère et d’un ton chaud. Deux portraits, l’un d’homme et l’autre de jeune fille, où nous apprécions le très-sérieux progrès de M. Lionel Royer. Déjà il avait la couleur, le relief et le caractère lui viennent. Un portrait de Mlle M. de Tarente où M. Poncet nous rappelle la trop sage couleur, mais aussi le pur modelé, la cor-
VOYAGE
rection extrême, l'élégant dessin de son maître, Flandrin. Le portrait consciencieux, intime, sincère, bien éclairé de M. Cartellier, par lui-même. Un portrait de Mon grand oncle par M. Henri Haro, « une belle tête de vieillard, » comme disait l’autre, bien posée , bien étudiée. Attitude naturelle , lumière juste, les mains sont fort bien. En somme , un début plein de promesses. On a beaucoup remarqué le portrait de M. Isidor, grand rabbin de France, que son costume faisait prendre tout d’abord pour une variété de prêtre catholique. Ce portrait et celui de Madame H ..., vénérable mère de famille, dénotent chez l’auteur, M. Alphonse Hirsch, une étude constante, un incessant travail, récompensé par un incessant progrès. Son Premier trouble, en 1876, était une chose aimable, mais la manière de M. Hirsch devient fort sérieuse.
Et selon l’exemple des maîtres de la musique et de la parole qui terminent leurs airs par une phrase vigoureuse ou leurs harangues par une période sonore, nous avons, gros malin que nous sommes, réservé, pour le dernier de nos portraits, un morceau de choix, une oeuvre de grand bruit, le Portrait d' Alexandre Dumas fils , par Meissonier.
On a épuisé toutes les dissertations sur la manière de Meissonier. Peu de maîtres, parmi les vivants, ont une réputation aussi exactement définie, et nous ne nous fatiguerons point à lui chercher une caractéristique nouvelle. Or, toute la subtilité, toute la pénétration, toute la vigueur, la patience, la science et la conscience de son talent, il les a dépensées dans ce portrait qui restera l’un des prototypes de son oeuvre, et aussi l’un des plus curieux et des plus vivants sou-
venirs du maître écrivain qu’a représenté le maître peintre. Certes, si l’on a droit d’exiger d’un portraitiste la ressemblance, c est alors qu’il s’agit d’une célébrité, et notamment d’une célébrité aussi précise en quelque sorte. Meissonier a fait ressemblant. Non pas que l’examen de ce portrait suffise un jour à l’historien de ce siècle pour saisir le vrai Dumas, le Dumas d’ensemble, si bien traduit par Carpeaux. Meissonier a peint le Dumas qu’il voyait et que particularisera la date même du tableau. Non celui avant l’Académie, celui après i Trop sérieux sans doute et peut-être un peu ennuyé, comme toute personne qui pose, même pour la postérité. Ce sont bien là ces cheveux crépus et grisonnants, cette moustache en brosse si connue, ces yeux bleus tout largement ouverts sur la vie contemporaine, ce corps un peu renversé en arrière, cette attitude vigilante et décidée, comme d’un habile duelliste, toujours prompt à la parade et au coup droit. Meissonier Ta un peu exagérée, toutefois, cette attitude. Dumas est trop bien armé pour avoir besoin d un air si hautain. C’est, dans la meilleure et la plus littéraire acception des termes, un malicieux et un bon enfant. Nous ne le voudrions certes pas condamner au sourire sans fin, ni au rictus voltairien à perpétuité. La pensée de l’auteur de l'Affaire Clémenceau , de V Homme- femme et de la Femme de Claude a ses heures de mélancolie profonde, et nous voulons que l’heure de ce portrait soit une de celleslà. Mais, chez ce maître de la comédie, l’ironie ne fait jamais que sommeiller d’un bien léger sommeil, troublé par le moindre ridicule qui vole. Un clignement d’yeux, un mot rapide, un éclat de rire soudain, signalent son réveil. Encore une fois, je ne demande pas que M. Meissonier, alors qu’il retouchera son oeuvre, y mette ce clignement, ce mot, cet éclat, mais
que, par un trait, un seul, il trahisse pour ainsi dire leur approche, leur imminence.
Mais n’ayons souci. L’auteur de Mil huit cent sept n’est-il pas de la race des infatigables? Et un portrait d’Alexandre Dumas signé Meissonier n’a-t-il pas vingt fois le temps de faire sa toilette pour entrer dans le monde?