ARCHITECTURE
Sommaire : Où l'administration fait le quart d’un petit pas. — La solitude des promenoirs. — Architecturales pauvretés. — Contruisez mal, mais pensez bien. — Le Sacré-Cœur, M. Simil et les Thermes de Nîmes. — O Ville Éternelle. Quousque tandem? — M. Dutert prédestiné. — Cette chère Maison de Diomède ! — Talons empressés, bottes studieuses. — M. Mangeant et Thèbes aux cent portes. — Encore M. Bosc. — Allons, l'es églisiers, en avant! — M. Paul Langlois et Saint- Leu-Samt-Gitles. — M. Naples et Saint-Pierre de Gonesse. M. Ballu et son église fortifiée. — Qu’ils y viennent donc, ces méchants Sarrasins! — M. Goût et sa Chartreuse.— M. Boudier et le Château de Châteaudun. — M. Reboul et celui dAuffay. — Monsieur Hügelin, pourquoi fûtesvous élève de M. Labrouste? — MM. Calüat, Charles Lameire, Ledru, Vildieu et Leblanc. — M. Destors et sa boîte à locataires. — La coqueluche des Communautés. — M. Sauvageot et ses projets. — Tant pis, je vais me répéter, je me répète.
Je veux mon Forum! — Vous ne nous avez pas lu, relisez-nous . — Il aura compris son Temps.
Cette chère, cette glorieuse Administration, voilà vingt ans qu’on la supplie de ne plus exiler dans les froides et lugubres galeries du pourtour l’Architecture, cet art maître, l’Aquarelle, le Dessin, la Gravure, le Pastel, l’Eau-Forte, les Faïences. Elle a daigné faire cette année un petit, tout petit, petit pas, c’est-à-dire non, le quart d’un petit pas. Protestant, comme l’éminent M. d’Haussonville et l’inclyte M. de Broglie contre «la brutalité du nombre, » elle a extrait de la foule quelques aquarelles, à son auguste choix, pour les exposer en une salle de création
nouvelle. Et les officieux ont glapi l’Hosannali I Quant au vulgum pecus , il a continué à tapisser mélancolieusement les solitudes des promenoirs.
Ce n’est pas que l’Architecture, en 1877, eût beaucoup gagné à une meilleure exhibition. Ses envois, à fort peu d’exceptions près, sont d’une pauvreté notoire. Jamais la faveur et la coterie n’ont plus audacieusement imprimé sur un grand art leur marque fatale et stérilisante. En Architecture, désormais, le sanctuaire officiel, impitoyablement clos aux gens de valeur 'indépendante, ne s’entre-bâillera qu’aux timorés, ne s’ouvrira qu’aux « bien pensants. »
Voyez plutôt. Une première médaille est descendue des cieux dans la poche de M. Simil,un des architectes qui collaborent à ce Sacré-Cœur que les Jésuites imposent au Mont-Aventin de la Rome moderne, le Paris de Voltaire. Cette première médaille récompense un projet absurde. Délicatement dessiné, soit. Mais que signifie cette restauration de la Nymphée et des Thermes antiques de Nîmes? Rien, dans les ruines actuelles, rien dans les substructions relevées par Clérisseau et Durand, rien dans les ouvrages de ces deux architectes ne justifie le travail de M. Simil. Je me trompe. Y a-t-il quelque chose de passable dans son œuvre ? C’est chez ces maîtres qu’il l’a trouvé.
Sur les 82 numéros que comporte le livret, 54 appartiennent à l’architecture antique, dont les ruines vénérables recèlent décidément un nombre prodigieux de médailles modernes. Seize nous signalent des relevés de monuments historiques, et douze pro-
jets, douze ! nous attestent l’inénarrable stérilité de nos infatigables bâtisseurs.
O Ville Éternelle, triomphale demeure de l’infaillible, camp retranché des Jésuites, citadelle des morts, quousque tandem ? Quand cessera-t-on de t’expédier, Minotaure sacré, nos jeunes et innocents Gaulois? Voici le cinq-centième relevé de Y Arc de Titus , le cinq-centième de la Porte San Spirito qui nous arrivent de ton auguste cimetière. Leur auteur, M. Dutert, vit le jour à Versailles, autre nécropole. Il y a des prédestinations ! • *
Un peu plus loin, nous reconnaissons la Maison de Diomède à Pompeï. Restaurateur, M. Bénouville, né à Rome. Cette chère amie, car je l’aime beaucoup, la Maison de Diomède, elle existe encore ! Dieux immortels, je vous rends grâces ! Eh quoi ! les garnisaires de la villa Médicis ne l’ont point usée sous les talons empressés de leurs bottes studieuses? Monsieur Bénouville ! monsieur Bénouville ! qu’avezvous fait de cette longue cave aux vingt-sept cadavres ? Je ne la vois point en votre relevé. Non plus que dans votre Capitole , cette grande rampe qui donne à l’édifice romain un si puissant caractère. Quantum mutatum ab illof Capitole de M. Bénouville, tu dois ressembler à celui de Toulouse, que je n’ai pas l’honneur de connaître ?
Le travail de M. Mangeant : Destitution des habitations privées à Thèbes (. Haute-Égypte ), d'après les sculptures des Hypogées , est très-méritant, bien présenté, fort pittoresque ; mais il nous est difficile d’en constater l’hypothétique justesse.
Les Égyptiens, peuples de parias, aveuglément
soumis à une caste sacerdotale , dépensèrent tout leur art et tous leurs efforts en temples énormes et en tombeaux monstrueux que le temps a respectés.
« Mais, sans Diodore de Sicile, dit M. Ernest Bosc, « à qui nous empruntons un passage de son admira- « ble Dictionnaire raisonné de /’ architecture ( To- « me II) nous n’aurions pu nous livrer qu’à des « conjectures relativement aux maisons égyptien- « nés. Mais cet auteur a eu soin de nous dire que « les anciennes habitations des Égyptiens étaient « faites de roseaux entrelacés et qu il existait égale- « ment des maisons faites en briques. Sans les bas- « reliefs, nous ne pourrions même pas nous faire « une idée de la distribution de la maison égyp- « tienne ; car, dans la seule ville qui nous montre « quelques restes de la cité égyptienne, les maisons « sont dans un tel état de ruine qu’on peut à peine « distinguer la manière dont les rues étaient district buées, et ce n’est guère qu’en comparant quelques « auteurs, des bas-reliefs, des maisons modernes du « pays qu’un archéologue, M. Prisse, est parvenu à cc reconstituer la maison égyptienne. »
Les relevés de monuments historiques, des églises pour la plupart, cela va de soi, sont cette année moins nombreux que naguère, mais point meilleurs. L'église de Saint-Leu- Saint-Gilles, à Thiais (Seine), relevée par M. Paul Langlois, méritait-elle donc le classement que lui accorde une Commission cléricale? Son architecture est plus que baroque, son style ogival des moins flamboyants, son aspect des plus mesquins. Par quel artifice et quelle circonlocution sacrée désignera-t-on au répertoire historique ce monument, dont la partie supérieure semble d un
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âge fort antérieur à celui du premier étage et du rez-de-chaussée ?
M. Naples, élève de MM. Laisné et Millet, neveu, si je ne me trompe, d’un inspecteur des monuments historiques, offre, lui tout seul, à notre édification, deux églises , dont l’une , Saint-Pierre de Gonesse [ Seine-et-Oise ), style ogival rudimentaire, a, je pense, pour mérite principal d’orner un bourg qui fut l’un des séjours privilégiés de Philippe-Auguste?
Et la pauvre église que nous expose là M. Ballu, élève de son père ! Vraiment , l’on projette la reconstruction de cette disgracieuse bicoque à E mandes (' Charente-Inférieure ) ? Sa vénérahilité à celle-là, c’est d’avoir été une église fortifiée, une de ces citadelles cléricales du plus barbare moyen âge contre lesquelles finirent par s’insurger les clercs eux-mêmes, redoutant de s’y voir loger leurs propres ennemis. Ecclesias , fulmina le Concile œcuménique de Latran (1123), ecclesias à laïcis incasiellari... auctoritate aposlolica prohibemus . Et le deuxième Concile d’Avignon interdit, lui aussi, la construction d’églises fortifiées, sauf pour l’urgence extrême de chasser l’infidèle, ni si forte ad repellendam instantiam paganorum. Est-ce pour repousser une pareille « instance » que l’on raccommode Y Église d'Esnandes?
Après les Eglises, les Chartreuses. Voici celle de V ille franche-en- Rouer gue [Aveyron), qu’a l’honneur de vous présenter M. Paul Goût, un des plus jeunes architectes de nos monuments historiques. li a exposé aussi une restauration, plus intéressante, du Château de Bournazel [Aveyron).
M. Boudier poursuit avec un constant bonheur sa magistrale Restauration du Château de Châteaudun.
Dans la Restauration du château d'Auffay, arron •
Restauration du château d’Auffay , par J. Reboul.
disssment d'Yvetot [S einç- Inférieure), entreprise par M. Reboul, nous voyons un prototype de forteresse féodale avec motte et fossés. Admirablement situé au milieu d’un coteau, qui domine de cent mètres la vallée de Durdan, ce château fut reconstruit à l’époque de la Renaissance, et appareillé en briques et pierres blanches qui forment de très-amusants dessins. Un agrandissement inopportun, sous Louis XIII, le gâta un peu. Mais, aux mains d’un tel artiste que M. Reboul, ce vieux castel reprendra bien vite sa forme primitive, avec tours et mâchicoulis, si précisément féodale, si crânement romantique. Élève de M. Parent, comment se fait-il que M. Reboul n’ait obtenu qu’une médaille de 3e classe ?
Trois dessins, entre tous, nous ont paru dignes d’une longue et bienveillante attention.
Tout d’ abord celui, en quatre cadres, des Tombeaux de Charles le Téméraire et de Marie de Bourgogne , dans l'église Notre-Dame , à Bruges. Un des plus beaux et des plus impeccables relevés que l’on puisse voir. Le Jury n’a rien trouvé de mieux qu’une mention honorable pour récompenser son auteur, M. Hügelin, sans doute parce qu’il eut pour maître le républicain H. Labrouste.
Puis la Galerie de Sculpture, si élégante et si hardie composition qui rattache M. Calliat à la bonne école des Percier et des Jules Bouchot.
Puis encore une magnifique Tapisserie de M. Charles Lameire, laquelle est, si nous sommes bien informé, un modèle pour la manufacture nationale des Gobelins.
Nous retrouvons ici un Projet de Faculté mixte de médecine et de pharmacie pour la ville de Bordeaux
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qui valut, il y a tantôt un, an, lors du concours, de très-vifs éloges à ses jeunes auteurs, MM. Lefiru, Vildieu et Leblanc. Les médecins, il nous en souvient, considérèrent ce projet comme l’un des plus pratiques, et les artistes ne lui firent guère qu’un reproche, celui de trop rappeler par sa façade la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Le jugement d’appel des Parisiens a pleinement confirmé l’élogieux arrêt de première instance rendu par les Bordelais.
Quant à Y Hôtel Camando , récemment construit à Paris, œuvre de M. Destors, dont voici les dessins, comme il eût pu être beau, car l’argent ne manqua point, si son auteur avait eu du talent! Comme il est laid! Un hôtel, non pas, mais une simple boite à locataires, toute marchandée, tout étriquée. La Société centrale des architectes a médaillé cette boîte. Plus prudent, le Jury du Salon ne l’a même pas mentionnée. Si suspect déjà où plutôt si atteint et convaincu de pieuses complaisances, il a redouté un trop bruyant éclat. M. Destors n’est-il point l’architecte coqueluche de toutes les Communautés de France et de Navarre ?
Notons encore, pour être complet, un Projet adopté pour le théâtre de Rouen, de M. Sauvageot, un des meilleurs élèves de Yiollet-le-Duc. Cela est fort gentil, et ressemble à notre théâtre parisien de la Renaissance. Du même, un Projet de Château d'Eau pour Rouen , en collaboration avec le sculpteur Bartholdi. De ce dernier travail nous ne dirons qu’un mot : la statuaire en vaut mieux que l’architecture.
Et pour en finir avec l’art auquel nous devons le Louvre, Notre-Dame, le Panthéon et les horreurs du Paris nouveau. — « Je songe (1), — disais-je l’an der-
(I) Voyage au pays des peintres, 187(i.
« nier, et je le redis, et je le redirai impitoyablement « — je songe, car je ne suis pas architecte, qu’après « tant et tant d’églises restaurées et bâties, après tant « de castels replâtrés, après tant de prisons édi- « fiées, il serait temps peut-être de trouver à la foi « moderne son culte, à la Révolution sa forme artis- « tique.
« Et sans plus de phrases, voilà, si j’étais tout puis- « sant ou tout riche, un projet que je mettrais au con- « cours. Un édifice qui serait en quelque sorte le Fo- « rum couvert de nos climats et de notre civilisa- « tion. On y trouverait réunies une Salle de vote, une « Salle de réunions publiques, une ou plusieurs Salles « de conférences, une Bibliothèque populaire, une « Salle de concerts, et pourquoi pas? des Ecoles. Au « centre, un vaste promenoir planté d’arbres où les « orphéons et les fanfares se feraient entendre durant « la saison clémente. Je voudrais que la Salle de « vote eût des airs de temple, et je ne me fâcherais « pas si la Salle de réunions publiques jouait un peu « à l’Académie.
« Et puis à décorer cet édifice, je convierais pein- « très et sculpteurs. Les sujets ne leur manqueraient <x pas. Songez-y donc! toute l’épopée humaine, toute « l’histoire des grands peuples et des grandshommes, « toutes les merveilles de la géographie, toutes les « leçons du passé, toutes les visions de l’avenir ! Que « dites-vous de mon bâtiment? Coûterait-il donc si « cher que pas une ville de France ou un arrondisse sement de Paris ne pût en aborder la dépense ? « On avait au moyen âge le Parloir aux bourgeois. « Nous aurions, nous, le Parloir aux citoyens. »
Que nous nous répétions ainsi , cela paraîtra bizarre et infécond. Mais nous sommes entêté.
Vous qui ne nous avez pas lu, relisez-nous. On n’a point daigné connaître notre projet. Et plus nous allons, plus il nous paraît excellent. Il nous vint dans l’esprit aux élections de 1876. Jugez si la tragi-farce du 16 mai, si l'invasion cléricale nous le feront de sitôt abandonner.
Nous l’avons mis au concours en 1876. Nous l’y remettons absurdement et bravement en 1877. Et nous l’y remettrons en 1878 et 1879
Et jusqu’au jour où quelque artiste de talent et de clairvoyance présentera au Salon, ou ailleurs, un projet analogue. Il ne le tiendra pas de nous, certes, et il ignorera jusqu’à notre existence.
Mais, comme nous, il aura compris son Temps!