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CHAPITRE II

Sommaire : Jockey-Clubs panachés, blocs enfarinés. — Toute opposition a ses intransigeants. — Impressionnisme, nihilisme, àpeuprèsisme. — M. Manet figé. — Un crêpe au drapeau, s. v. p. — Habile ou sincère? — La drôle d’idée qu’ils ont tous ! — C’est lugubre, une folie froide. — L’art a ses Politiques. — Revoici Y Union. — Ce sont des personnes naturelles. — Où l’on voit Lançon, Lepère, Meyer, Christy, Thesmar, Gérardin, Régamey, etc. — • Plus de foi que de laquais. — En République, c’est quelque chose. — Il y a peut-être un grand Peut-Etre. — Saint Rabelais. — Fromentin. — Peintre en littérature, écrivain en peinture. — Diaz et la calvitie d’Apollon. — A quoi pensait-il? — Pauvre Marchai ! — Beati qui lugent. — Oh! les croix!

Depuis un an, du reste, le principe d’association fait dans l’esprit et la pratique des artistes de timides progrès. Quelques expositions se sont ouvertes au public, sans patronage officiel. Un ou deux nouveaux essais de Société ont eu lieu, nous dit-on.

Certes, nous n’érigerons pas en modèles du genre tels ou tels cercles pourvus d’une artistique enseigne, des manières de Jockey-Clubs panachés dont les installations luxueuses dans les quartiers ennuyeusement confortables, la domesticité abondante aux livrées correctes et aux bas de soie bien tirés, les théâtres et les tables de jeu indiquent fort clairement les mondaines habitudes. La majorité qui règne en ces lieux n’éprouve qu’une médiocre attraction vers la République, à en juger par certains votes d’exclusion dont il fut parlé dans le boulevardique Landerneau. On fait là, comme ailleurs, des expositions de

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peinture courante et cotée. Bloc enfariné, tu ne nous dis rien qui vaille. Passons.

Toute opposition a ses excentriques, ou, comme l’on dit, ses intransigeants. Les excentriques, les modernes visionnaires de l’art se nomment impressionnistes. Très-bien lancés, très-soutenus, ils ont fini par violenter l’attention publique. Ils ont des amateurs, des experts, des critiques bienveillants, deux ou trois fanatiques, des ennemis à revendre, des rieurs en foule, tant et si bien que, dans notre Vogage au pays des peintres, leur place est désormais marquée.

Impressionnisme ! Puisque ces messieurs tiennent si fort à une terminaison en isme, n’y en aurait-il pas quelque autre à leur proposer? Nihilisme, àpeuprèsisme, byzantinisme, lugubrisme, ne seraient pas si mal venus. Lugubrisme rendrait assezbien l’impression, faut-il dire l’impressionnisme ? que nous avons subie.

Leur exposition a, paraît-il, provoqué presque partout une hilarité bruyante. Point chez nous. Elle nous a tout au contraire laissé une véritable tristesse, un incurable ennui. Sans pousser au tragique, il nous semble voir là quelque chose comme la négation consciente et par lui-même d’un monde qui s’en va, une fatigue trop évidente du cerveau national, et, dans notre impressionnisme, nous avons entrevu des manières de crêpes aux drapeaux tricolores qui signalaient cette bizarre exhibition. La France a, fort heureusement, en dehors du monde irréfléchi, de la peinture, quelques sérieux motifs de croire à sa lente renaissance et à son indispensable éternité.

Bien complexe, fort inexplicable est ce groupe dont M. Manet fut le précurseur et pour lequel il

n’est plus qu’un bourgeois, un dépassé, un figé. Derrière ces joueurs de pinceau, si peu nombreux, ils ne sont pas vingt ! et dont le public idolâtre ne se dispute pas les toiles, quels fervents apôtres ou quels capitalistes machiavéliques y a-t-il donc? Yeut-on opérer sur la place une diversion savante ? N’y aurait-il point là une démonstration par l’absurde, pour guérir à la fois les artistes de certaines tendances puériles, et les amateurs de l’engouement déplorable où les égarent parfois des peintures ineptes, quoique plausibles?

Et dans cette école même, parmi ces adeptes du pleinairisme ou de l’atmosphérisme, il y a, comme au Salon, des habiles et des sincères, plus difficiles toutefois à démêler.

Est-ce un habile ou un sincère , M. Claude Monet ?

On ne lui peut refuser de la verve , de la couleur, de la composition, qualités appréciables surtout dans ses diverses vues de Y Intérieur de la gare Saint-Lazare, très-mouvementée» et prêtant quelque peu à l’impressionnisme par le tohu-bohu même du sujet, parles ondoiements et tourbillonnements de la vapeur et de la fumée. M. Claude Monet est fort bien doué. La preuve en est dans les Dindons , décoration non terminée. Mais voyez -vous d’ici à quelle débauche d’ébauche se peut réduire pour un simple mortel une décoration que M. Claude Monet lui-même, au catalogue, déclare non terminée !

E§t-ce lin habile ou un sincère, M. Degas ? On l’a déjà remarqué, non sans raison, aux expositions antérieures des impressionnistes.

Il a un véritable tempérament d’artiste. Ses aquarelles, Femmes devant un café, Danseuses, Chanteuses de café-concert oint une vigueur toute particulière, une

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brutalité d’observation qui confine à la satire et les recommande aux futurs écrivains en quête de documents sur notre époque. Près de ses aquarelles une toile, un portrait de femme, sollicite le regard. Cellelà est une étude très-sérieuse, remarquable même, qui fait bien plutôt songer aux vieux maîtres flamands qu’à l’Evangile nouveau. En somme, dans l’impressionnisme de M. Degas, que de japonisme!

Et puis quelle drôle d’idée ont-ils tous de couper ainsi brusquement leurs sujets, leurs scènes à moitié du corps d’une femme ou d’un homme, à moitié d’un cheval ou d’une voiture, et ainsi de suite? Il ne manquait plus que cela aux élaborations de M. Caillebotte, pour les faire ressembler à des photographies instantanées, à des photochromies jouant assez adroitement la peinture. Ainsi que M. Caillebotte, M. Sisley pourrait mieux faire que de l’impressionnisme. Témoin son gentil tableau : les Scieurs de long, tout aussi déplacé en ce lieu que la Ferme bretonne de M. Rouart.

Mais en voici bien assez. Les vrais, les purs impressionnistes s’amuseraient d’une critique trop naïve. Leurs espiègleries semblent des éternuments de couleurs. Ils ont inventé la peinture sternutatoire. L’impressionnisme, enfin, dont il vaudrait mieux qu’on ne parlât point, n’est pas une équipée de jeunes gens. Quelques uns, parmi ses fidèles, ont depuis maint lustre doublé le cap des Tempêtes. Encore une fois, les folies froides sont bien lugubres!

A quand l’impressionnisme en sculpture?

Mais il n’y a pas que des systématiques au monde, et des intransigeants. L’art, lui aussi, a ses Politiques, fermes, laborieux, modestes, patients. Après

deux années de formation énergique et lente, comptant désormais une centaine d’adhérents, la Société l'Union que nous vous avons, dès 1876, chaudement signalée, a pu tenir sans bruit, sans laquais, sans réclame, sa première exposition dans l’un des plus simples appartements du Grand-Hôtel.

Est-ce à dire que nous y ayons surpris un ou deux étonnants chefs-d’œuvre, quelqu’une de ces révélations foudroyantes d’où l’art se plaît à dater un cycle nouveau? Non point. Cela viendra peut-être, et pourquoi pas ? dans quelque prochaine exposition de la jeune et vaillante Société. Mais, cette fois déjà, la moyenne des œuvres apparut fort suffisante. Pas d’école, pas de religion en isme. On devina là des individualités réunies par une aspiration commune pour un effort commun vers la liberté, non un club d’excentriques en communion de folie ou d’impuissance. Les sociétaires d b V Union sont des personnes naturelles. Ils ne visent pas à foudroyer le profane. Ils n’inventent point l’art. Ils le continuent.

Un artiste qui mène certain bruit dans l’art, un talent vigoureux, figure au premier rang de l'Union. C’est M. Lançon. Nous avons retrouvé là et observé avec un vif intérêt quelques-unes de ses peintures familières, des fauves et des guerriers. L’entrain, l’énergie ne lui font pas défaut. Il a la conception pittoresque et dramatique à un haut degré. Pourquoi pousse-t-il tant au noir? On dirait vraiment qu’il voit la nature à travers ces voiles opaques, de mode anglaise, dont s’affublent les dames archilaides ou ultrapudiques. Ses eaux-fortes sont originales et

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puissantes. Mais encore, qu’il se méfie de sa peinture , elle a parfois l’air. d’une eau-forte coloriée.

Tout autre est le talent de M. Lepère, un des plus remarqués au Grand-Hôtel et ailleurs. Quelle clarté, quelle simplesse, quelle bonhomie! La vivante et jolie chose que son Paris qui s'en va! un Paris vu des hauteurs du Moulin de la Galette, la Notre-Dame alpestre des Parisiens. On a beaucoup regardé la Rue Lepic un jour de neige , et les Falaises de Sonneville. C’étaient deux belles pages, l’une verveuse et réelle, l’autre de grande allure. Quant à ces deux faïences grand feu, l'Automne , un vase, et les Bords de la Seine à Saint- Denis, un plat, nous avons dit, en 1876 déjà, tout le bien que nous en pensons. N’en déplaise à la Manufacture de Sèvres, riche des bénédictions de MM. Mabille et de Chennevières ! Ai-je besoin d’ajouter que le jury du Salon a refusé les toiles de M. Lepère ? Mektoub. C’était écrit !

Près de MM. Lançon et Lepère, nous avons aussi retrouvé M. Alfred Meyer, le maître dé l’émail sur métaux. Avec son originale composition, la Cigale et la Fourmi, dont a parlé notre dernier Voyage, il a exposé une Jeanne Hachette, autre émail limousin, par les mêmes procédés, sur or et platine. Composition d’un goût sûr, exécution irréprochable. Nous n’apprendrons à personne le talent d’Alfred Meyer : ses émaux figurent dans les principaux musées d’Europe.

M. Christy est un tout jeune peintre, un débutant d’avenir. Ses fleurs et ses fruits ont beaucoup d’éclat et de brio. C’est un coloriste à qui viendront toujours assez tôt la mesure et l’expérience, avec les années.

Nous aimons beaucoup les Forgerons de M. Gérar-

din. Style vivant, pittoresque, bien entendu. Les effarements de lumière que jette la forge sur les travailleurs sont au mieux compris. Citons encore son portrait d’un enfant qui ouvre un album, et sa gentille gourde, peinture sur faïence. Les faïences de M. Gluck, scènes de la cour de Henri III, sont d’une excellente facture. On les croirait contemporaines des Mignons. Il y a de bonnes intentions et du soleil dans les paysages de M. Guérin des Longrais. On interroge longtemps ceux de M. Latouclie. Sa manière est extrêmement fine. Sa peinture a du vague à l’âme. S’il veut se préciser, M. Latoucbe acquerra un harmonieux talent. M. Léveillé est, s’il nous souvient bien, le seul impressionniste de l'Union. Qu’il se corrige !

L’amusant éventail qu 'une Affaire d'honneur de M. Mesplès ! J’aime moins la Grosse Titine , peinture vigoureuse, un peu lourde. Chez M. Paillard, les plans sont un peu confus, les formes embrouillées ; mais il a des tons heureux et de la lumière. Le nom de M. Frédéric Regamey, le brillant collaborateur de Paris à l eau- forte, l’illustrateur inspiré des Va- Nu-Pieds de Léon Cladel, est aujourd’hui parmi les plus aimés de la génération nouvelle. Il avait là deux dessins historiques d’un large style , l’un surtout : De l'autre côté de la Marne , Tête de colonne de la légion des amis de la France, où sont groupés avec beaucoup d’art et d’à-propoS des personnages connus. M. Thesmar, ancien émailleur de Barbedienne , l’auteur de ce splendide Faisan , émail cloisonné qui eut un vif succès au salon de 1875, a exposé au Grand-Hôtel de très-belles fleurs sur éventail, et d’autres plus belles encore sur écran.

Résumons-nous. Il y a dans l'Union déjà bon

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nombre de vaillants artistes qu’il faut encourager. D’autant plus méritants qu’ils sont plus modestes. A défaut de laquais étonnants, de somptueux salons et de réclame organisée, ils ont la volonté, la solidarité, la foi. En République, n’est-ce rien que cela?

Et maintenant l’on comptera, cette année comme toutes les autres, quelques absences pour cause majeure à l’Exposition des artistes vivants. Quelques artistes s’en sont allés quérir le grand Peut-Être qui peut-être existe. Saint Rabelais, notre patron, le paraît croire.

Fromentin, Diaz, Marchai sont morts.

On a pieusement exposé les deux premiers, je veux dire leurs restes plus ou moins immortels. On a vitement oublié le troisième.

Fromentin, une des curieuses figures de ce temps, fut un grand peintre en littérature, un remarquable écrivain en peinture. Lui-même, nous assure-t-on, se jugeait ainsi. Il a pour nous une gloire durable, celle d’appartenir, entre les premiers, à ce groupe en qui se résume la plus féconde initiative artistique de notre siècle : les artistes voyageurs. Peintre, il subit tour à tour les influences diverses des maîtres contemporains : il imita. Ecrivain, il fut lui-même : on l’imitera. Ses livres ne périront pas, et par eux ses toiles dureront. L’une : les Morts de soif en Algérie, a presque rang de chef-d’œuvre.

Alors que Diaz mourut, Jules Dupré s’écria : « Le soleil a perdu un de ses rayons ! » Un seulement, et qui repoussera. Bien des Diaz mourront sans que ce cher Apollon puisse craindre la calvitie ! Diaz, le

beau nom facile à retenir ! le délicieux peintre, difficile à saisir ! Et si reconnaissable pourtant. O l’exquise forêt ! O les arbres, tous parlants ! Et voilà pourquoi vos nymphes sont muettes. Diaz fut un coloriste, oui. Un charmeur, soit. Un magicien, j’y consens. Est-ce pour lui que la critique savante retrouva ces mots charmants : flou, chatoiement, brio, morbidesse? Peut-être bien. A «quelle heure pensait-il ?

Pauvre Marchai! Il eut ses jours de succès, il eut ses années d’espérance. Est-il mort tout entier ? Non. La Loue des servantes , œuvre de coloriste et de poète, restera, et point seule. Nous le connaissions un peu, nous l’aimions beaucoup. Il était si sympathique, et si gai. Trop gai sans doute. Quelqu’un, homme ou dieu, n’a-t-il pas dit : Beati qui lugent. Il n’a pas eu tort, car les tristes rarement désarment devant la douleur. *

Pauvre Marchai ! C’est chose bien pénible à la fois et bien délicate que de parler des morts volontaires. N’importe! ou je me trompe fort, ou quand les artistes seront libres, quand auront disparu les jurys, les médailles, les croix, les Marchai ne se suicideront plus !

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