‹ Voyage au pays des peintres (volume 2)Chapitre 6 sur 17 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Sommaire : A Gustave Doré tout le Catalogue. - Pourquoi nous aimons l’amour triste. — Absurdement auguste. — Fugit Amorl — M. Damé. — Pour quel boudoir princier? — Des ailes! des ailes! — M. Mabille et son Icare. — Namounae t M. Voyez. — Omphale triomphale. — Clotilde de Surville en pâtisserie. — Schænewerk. — Un chat tigre de manchon.

— A cette Cassandre-là, je demanderais bien la mauvaise aventure. — L’Amour menuisier. — M. Eudes et son chasseur. — M. Crauk aura de la morte-saison. — M. Ding et son Enfant à la source. — MM. La Vingtrie, Albert-Lefeuvre, Captier, Aizelin, Leroux. — M. Chéret et sa fontaine.

— Les Italiens marbriers. — • M. Genito, son « voyou » et son Verdi. — Des bustes! des bustes! — Beaucoup de pelés, peu d'élus. — MM. Etex, Barrias, Oliva. — Deux cardinaux et un maréchal. — MM. Hiolle, Guilbert, Boisseau, Caillé, Astruc, Degeorge. — Mme Bertaux et ses élèves.' — MM. Baujault, Echérac, Itasse, Francia, Godebski, Latouche et Ross.

— Salut à Préault! — Une tête de l’autre monde. — Sans plus de cérémonie.

Le travailleur* sans frein, l’insatiable de gloire, Gustave Doré , aura désormais son nom i nscrit dans tous les chapitres du Catalogue. Au salon de Peinture il a exposé à la fois un Jésus condamné , qui a le mérite de ne ressembler en rien à ses innombrables prédécesseurs, et une Aube, souvenir des Alpes, d’un effet superbe et d’une justesse vraiment scientifique.

Nous le retrouverons à la Gravure.

Il a fait son entrée dans la Sculpture. .Une entrée fort remarquée, de tous très-applaudie. Son groupe, l'Amour et la Parque, plus grand que nature, est demeuré pour le public un centre d’attraction. Tel ou tel peut critiquer le métier, tous les artistes euxmêmes, frappés du grand air des personnages, de

VOYAGE

I élégance de certains détails, en un mot, de la maestria de l’exécution, reconnaissent et proclament en cette œuvre la main d’un artiste supérieur.

Debout, les jambes croisées, entre les genoux de la Parque, l’Amour dévide et tient aussi lâche et aussi long que possible, de l’une à l’autre de ses mains, le fil d’or de la vie. La Vieille fatale, la Vieille horrible coupe ce fil impitoyablement, bêtement, sans regarder, n’importe où. Ce n’est pas un Cupidon sot et inconscient, cet Amour-là, tout moderne. Il songe, il pense, il réfléchit, ce jeune homme élancé, un peu maigre, au front large, au regard intelligent. Il pense, et c est pour cela qu’il est triste. Il pense, et c’est pour cela qu’il garde ses ailes éployées. Il s’indigne contre son esclavage et son humiliante fonction : aide-bourreau à perpétuité du Fatum stupide.

II guette une heure propice pour reprendre son vol. Peut-être il se dit, et nous en acceptons l’augure, que l’Amour, c’esDà-dire la Vie elle-même, c’est-à-dire la Science, finira bien par être un jour plus fort que la Mort. Ce n’est pas une vieille, la Parque de Doré. Une femme qui a été jeune accepterait-elle une semblable besogne? C’est la Vieillesse, c est la Vétusté éternelle. Elle domine de sa taille énorme le pauvre adolescent. Ses mains sont d’un modelé terrible et saisissant. Elle est véritablement imposante en son suaire aux mille plis, des plis admirables à la Préault, simples et majestueux, notamment ceux du dos. Elle est absurdement auguste, comme 1 antique Destin. En résumé, Y Amour et la Parque de Gustave Doré, début de maître, est une œuvre de premier ordre, d’un aspect monumental, pour laquelle nos éminentissimes et clarissimes ad-

ministrateurs feront bien de chercher une place, et une bonne, dans quelqu’un de nos édifices publics.

Autant l’Amour de Gustave Doré s’abîme en une philosophie mélancolieuse, autant celui de M. Damé s’exalte en un oubli joyeux. A vrai dire, l’Amour de M. Damé n’est pas l’amour. C’est 1© divin vagabond que Caprice on nomme. Fugit AmorI II s’enfuit toujours, celui-là! Comme nos généraux en 1870, ce qu’il sait le mieux, c’est la retraite en bon ordre, ailes battantes, arc détendu. Fugit Amor ! ses deux grandes ailes réglementaires ne lui suffisent pas. Fils bâtard et gâté de Yénus, il a obtenu du Père des dieux et des hommes, un capricieux s’il en fut, ces deux ailes de papillon qui lui font la tête plus légère. Déjà il s’élancait. Elle! la pauvre Elle! un instant encore, l’a voulu retenir. Elle s’est efforcée de saisir l’arc, mais lui, il l’élève au-dessus de toute atteinte. D’un geste adorable elle ramène à ses lèvres avides et frémissantes cette tête si légère, fine et moqueuse. Encore ! toujours ! dit-elle. Et lui : adieu! Un baiser, je crois qu’elle en aura un encore, mais combien rapide ! Et puis, pour toujours, Fugit Amor!

C’est une chose exquise, ce groupe de M. Damé, et tout à fait digne de son épigraphe empruntée aux Chants du crépuscule :

La pauvre fleur disait au papillon céleste :

Ne fuis pas !

Vois comme nos destins sont différents : je reste,

Tu t’en vas!

Une chose exquise, et qui rappelle par sa facture

VOYAGE

et sa manière les plus élégants morceaux de la sculpture galante au dix-huitième siècle.

Ils sont bien groupés. Elle est charmante, faite à ravir, adroite et gracieuse comme une fée d'opéra. Il s enlève comme un Vestris. Mais vous avez le dessin sous les yeux. Voilà, n’est-ce pas, d'admirables contours ! Pour quel boudoir princier, je vous prie, le marbre du Fugit Amor?

« Des ailes! des ailes! » Encore des ailes! Mais il s agit bien d’amour, cette fois. C’est l’épigraphe, il vous en souvient, de ce chef-d’œuvre de Michelet : 1 Oiseau. On la pourrait donner aussi à cette belle et bonne statue de M. Mabille : Icare. C’est bien ainsi que l’on s’imagine le fils de Dédale, à l’heure où il va s’élancer, en compagnie de son père, du haut de la tour où les enferma Minos. Rien de plus naturel et de plus enlevé. Cette statue est un prodige de légèreté savante et d’équilibre quand même. Icare ne tient plus au sol que par la pointe du pied droit. Sa jambe gauche est en plein mouvement de course; elle fait angle droit au genou. Il s’assure de la solidité du cordon auquel sont attachées ses ailes et qui passe sous ses bras. Et il part. Elles sont grandes, très-grandes, ses ailes. Ainsi les veulent la tradition etlalogique, d’accord sur ce point que, lorsqu’on prend des ailes, on n’en saurait trop prendre. Grand aussi est l’orgueil d Icare : on le voit à son front bas, d’où les cheveux poussent droit, et à son regard assuré. Anatomie excellente, mouvement juste et précis, modelé ferme, ensemble harmonieux, idée originale, difficulté vaincue, tel est le bilan du jeune sculpteur. Cela valait bien une distinction : le Jury a médaillé M. Mabille. Elle est fort décorative, cette statue. On la rêve sur une place publique, au sommet

Namouna, par Voyez.

d’un monument, et je la recommande à la Société de navigation aérienne, non comme une ironie, mais comme un incessant rappel au courage et à l’espérance. L’État l’acquerra-t-il? Il n’acquiert trop souvent que les médiocres et les protégés, si nombreux parmi les médaillés.

Des cieux comme Icare, mais moins lourdement que lui, revenons sur terre, à l’Amour, puisqu’ici-bas, chez les sculpteurs surtout, il n’est question que de cela. Namouna, cette Imagination charmante, ce type aujourd’huilégendaire, un des plus touchants que nous ait légués Musset, a inspiré à un jeune artiste , M. Voyez, une composition toute de sentiment, et de finesse, et de très-poétique intention :

« Je suis blonde, dit-elle, et je pourrais peut-être « Me vendre un peu plus cher avec de faux cheveux.

« Mais je ne voudrais pas qu’on pût me reconnaître,

« Peignez-moi les sourcils, le visage et les yeux. »

Alors comme autrefois Constance pour Camille,

Elle prit son poignard et coupa ses habits.

« Vendez-moi maintenant, dit-elle, et pour le prix « Nous n'en parlerons pas. » Ainsi la pauvre fille Vint reprendre sa chaîne aux barreaux d’une grille Et rapporter son cœur aux yeux qui l’avaient pris.

Ainsi s’alla poser Namouna, dans une attitude coquette et suppliante, écartant elle-même le voile d’un geste pudique, et tremblant devant son maître d’un jour, d’un jour qu’elle eût voulu long comme la vie. La Namouna de M. Voyez n’est pas un chef-d’œuvre, mais une très-aimable promesse. On y voit plus d’une hésitation, plus d’une gaucherie, mais plus d’une élégance, et d’une délicatesse aussi.

VOYAGE

Je sais bien que c’est encore cet universel brouillon, l’Amour — nous n’en sortirons pas — qui livra le demi-dieu Hercule à la mortelle Omphale. Mais trahit-elle si naïvement son féminin orgueil? Ainsi voit-on dans les ménageries la dompteuse crâne poser pour la galerie son pied sur le lion roucoulant. C’est aussi un vieux lion de ménagerie, votre Hercule, M. Blanchard, un toutou à crinière. Elle est bien triomphale, votre Omphale ! Il semble toujours qu’un truc va monter votre groupe dans les airs à la fin d’un cinquième acte, au milieu des feux de Bengale.

Nous pourrions continuer de la sorte longtemps encore et instruire en toute régularité le procès artistique de maint envoi. Mais, puisque nous nous eflbrçons d’écrire un livre, il convient de ne le pas charger, ainsi qu’un journal, de tant d’œuvres qui n’auront pas de lendemain et encore moins de surlendemain. Hâtons-nous donc, et que nos mentions désormais soient brèves comme le destin de ces éphémères !

Parmi elles, quelques-unes sont signées de noms valables et accrédités. Il était charmant, le Saint Sébastien de M. Gautherin, l’an dernier. Elle est charmante, sa Clotilde de Surville, cette prétendue dame du temps jadis, récitant ses prétendus vers archaïques à « l'enfantelet petiot, vray pourtraict de son père, » endormi

Sur le seyn que sa bouche a pressé.

C’est une jolie chose, sans accent particulier. Dans l’exécution, comme toujours, le désir est visible

d’étonner le bourgeois. Ces mains sont-elles aussi de « vrays pourtraicts ! » O les maigres plis à cette robe ! Les rouleaux des pâtissiers en font de semblables.

J’ai trop adoré, dans mon précédent volume, V Hésitation de M. Schoenewerk, pour n’avoir pas aujourd’hui le droit de brûler un peu son Mime dompteur. Le singulier personnage, en singulière attitude, qui semble une gageure ou l’une des figures de cette danse nationale que l’on nomme chahut ! ou bien encore, n’étaient les jambes croisées, cette posture que les enfants appellent « à crou-crou. » Comment se tient-il, ce mime ? Là est le mystère, car vainement on cherche son point d’appui. Et les draperies sont mal arrangées, et le monstre en dressage est trop petit. C’est un chat-tigre de manchon. Retournez à vos toutes belles, M. Schoenewerk! Quand on a tant de grâce, pourquoi chercher à se donner tant de vigueur ?

Millet a fait mieux, et beaucoup mieux que sa ronde, et plantureuse, et callipyge Cassandre. Elle est bien appétissante pour une prophétesse de malheur. On lui demanderait de bon cœur la mauvaise aventure, et si c’est en présentant de la sorte au public ses nombreux avantages qu’elle se met sous la protection de Pallas, comment donc s’offrirait-elle à Vénus ? Au demeurant, la plus belle fille du monde.

Bien que précieuse et surgalante, cette idée de nous montrer V Amour se taillant un arc dans un laurier n’a pas dû coûter à M. Prouha un grand effort d’imagination. Il l’a traduite en une aimable statue, bonne étude, style d’école, sans mouvement. Cet

VOYAGE

Amour-là ne taille rien du tout. C’est un gentil modèle tenant la pose d’un petit bûcheron.

Il avait pour pendant un tout jeune garçon revenant de la chasse appuyé sur son arc, et portant sur l’épaule un paquet de gibier. Bonne étude encore, très-élégante même. Elle fait honneur à M. Eudes. La tète est fine, les pieds et les jambes sont un peu lourds, et le corps, trop penché en avant sous le mince poids du gibier, jette un peu trop le visage dans l’ombre.

Entre ces deux statues, l’on en voyait une haut perchée sur piédestal, à la place d’honneur, longue, étroite, raide, comme de quelqu’un qui aurait l’habitude de dire : « C’est moi qui suis le berger de ce troupeau, » — ou bien : « J’y suis, j’y reste. » M. Crauk a décidément la spécialité des maréchaux. Ressemblance garantie. Il aura de la mortesaison.

Comme il est plus agréable et plus joli, Y Enfant à la source, de M. Ding, et comme il a plus d’avenir! Ce gamin nu tendant son coquillage au filet d’eau vive est quasiment parfait de grâce, de naturel, de mouvement. Lignes heureuses, juste modelé. Une de ces rares acquisitions dont il faut féliciter la Ville de Paris.

Deux oeuvres naguère exposées en plâtre nous reviennent, l’une en bronze, l’autre en marbre. La première est le Charmeur , de LaVingtrie. La deuxième, la petite Jeanne d' Arc, de M. Albert-Lefeuvre. Toujours aussi ingénieux, le Charmeur , toujours aussi inspirée, la Jeanne d' Arc. Nous confirmons très-volontiers le jugement que ces statues nous ont déjà

dicté. Comme toutes les œuvres de premier ordre, elles ne pouvaient que gagner à cette fixation suprême, où hardiment elles attendent la postérité.

M. Captier, jeune artiste, très-travailleur, trèsénergique, d’un talent reconnu, est l’auteur d’une Rosée recueillie par l’État, qui essaie çà et là d’effacer de notre mémoire tant d’achats injustifiables et pour le moins ridicules. Elle est d’une très-habile et très-nerveuse facture, cette Rosée. La tête est un peu vieille, et point assez naïve. Les jambes sont un peu âgées. Cette grâce parfois tourne à la sécheresse. Mais le mouvement est si juste, si correct, si heureux !

Quoique manifestant une vocation véritable pour le dessus de pendule, la Pandore de M. Aizelin figure parmi les bonnes œuvres du Salon. La draperie est bien traitée. La Rachel de M. Leroux n’a rien de fort original: elle imite et nous rappelle tant de Rachel !

Une surprise de cette exposition, c’a été une fontaine, tout* entière sculptée par un artiste de talent, chose rare en notre époque vouée aux pacotilles industrielles. Une fontaine dans le style du xvii0 siècle: elle aurait pour cadre naturel une ombreuse allée du parc de Versailles. Le Droit du plus fort est son sujet : deux gamins luttant à qui tendra le premier sa gorge altérée à la gueule d’abondance que leur ouvre, toute grande, un généreux dauphin. Joli, très-joli motif de décoration, auquel M. Chéret a su donner toute la diablerie possible, toute la grâce imaginable.

Se produirait-il quelque chose comme un temps

VOYAGE

d’arrêt dans la marche envahissante des Italiens marbriers? Peut-être bien. Leur beau ciel en soit loué ! Nous n’avons guère vu de leur façon qu’une Mosca cieca, un Colin- Maillard de M. Barzaghi. La statuette d’un baby en chemise : elle pourrait, tant ce linge est minutieusement cousu, servir d’enseigne à quelqu’une de ces horribles machines que l’on nomme « silencieuses, » par antiphrase.

En revanche, un Italien bronzier, M. Genito, a rempli la scène, et le public et le Jury ont ingénument mordu au grossier hameçon de son Pêcheur napolitain. Affreux petit gnome, bizarrement accroupi sur un rocher que ses pieds appréhendent à la mode des ventouses, les genoux à hauteur du menton, les cheveux plats collés en paquets sur le front, les paupières collées sur les yeux, les cils sur les joues. On dirait, tant sont poussées loin la patience et la minutie réalistes, le moulage sur nature d’un « voyou » du Pausilippe. Ce talent, cette" habileté, ce truc, ont accoquiné la foule et enlevé les juges.

Si bien que, n’osant proclamer leur entraînement puéril pour l’abominable piccolo, ils ont mentionné honorablement l’autre envoi de M. Genito* un buste de Yerdi, œuvre baroque aussi et visant fort à l'effet. La tête baissée, les yeux et le nez, un nez formidable, aspirant vers la terre, l’auteur du Trovatore semble chercher ses inspirations au fin fond d’un puits. Le modelé du front est aussi insuffisant que possible : mais il faut reconnaître à ce buste une certaine morbidesse, qualité tout italienne, d’ailleurs.

Des bustes! des bustes ! il y en a, comme toujours, un bataillon, un régiment, une armée. Aussi est-ce un dur travail, et bien méritant, que de chercher dans ce tas formidable de têtes en plâtre, en bronze,

en marbre ou en terre cuite, quelque figure intéressante et bienvenue.

Ces têtes, on les change chaque année, nous aimons à le croire. Et pourtant, elles sont chaque année les mêmes. Toujours dans les types féminins cette même grâce banale et arrondie, toujours les mêmes sourires niais de jeunes personnes éduquées. Du côté des hommes, toujours même solennité bourgeoise, mêmes favoris capables des classes dirigeantes, fougueux bérets d’artistes, barbes et paletots en éponge ! Tout cela blanc, rouge, rose, jaune, chocolat, couleur de boue, vert-de-gris. Foule immobile, mais discordante, dans laquelle toujours le plus indulgent observateur démêlera, disions-nous, beaucoup de pelés, mais si peu d’élus.

Un des bustes les plus remarqués au Salon de 1877 est celui d’Émile de Girardin, par Etex. Cet artiste, vraiment athénien, a toujours dédaigné la crânerie échauffée, toute de convention, et le rendu mesquin des petits détails où se complaisent la plupart de nos bustiers. Il se dégage de la puissante physionomie de son modèle un rayonnement supérieur. M. Etex a fidèlement et grandement traduit cette haute et créatrice intelligence, une des dominantes du siècle, dont la vitalité exceptionnelle rend à cette heure même un si exceptionnel service à notre pays, empêtré dans la triste aventure du 16 mai.

Les deux plus vivants bustes du Salon sont ceux de Barrias : la facture en est étonnante. Celui de Madame O..., personne âgée, en toilette de réception intime, est un pur chef-d’œuvre. On ne peut traduire avec plus de vigueur et d’élévation un type

VOYAGE

soeial bien caractérisé, et aussi « des ans l’irréparable outrage. » Celui de Madame P. B. . sérieuse et méditative jeune femme, est une autre merveille. Barrias est un maître.

L’Épiscopat français, ce grand Corps de l’État, a, comme l’on sait, pour photographe, Pierre Petit; pour sculpteur, M. Oliva. Ce dernier excelle désormais à rendre les physionomies sacerdotales. C’est une leçon d’histoire, à ne point oublier, que son buste du cardinal Guibert, figure d’un étrange relief, mélange fort intéressant de diplomate et de mystique. Adossé à l’une des colonnes du restaurant, poste privilégié, il a pour pendant le buste du cardinal Berardi, oeuvre correcte de M. d’Épinay. Ces deux personnages seigneuriaux font avec la statue de M. de Mac-Mahon un triangle équilatéral dans lequel sans doute est inscrit, selon l’antique symbole, l’œil du Dieu qui protège leur France spéciale.

Carpeaux a eu, sur l’école moderne, une influence telle que certains sculpteurs se surmènent et se violentent pour atteindre son faire. Carpeaux par luimême, est-ce le titre qu’aurait ambitionné pour son œuvre M. Hiolle ? Ambition chimérique, car ce Carpeaux en coup de vent procède, à en crever les yeux, bien plus de l’imitation que du tempérament.

Un excellent buste, d’un art plantureux, est celui d’une personne du monde en toilette de soirée, avec fleur au corsage par M. Guilbert. Impossible de mieux exprimer le triomphal contentement d’une femme en pleine possession de sa beauté.

Dans le même genre, signalons un joli buste de M. Boisseau. Marbre bien terminé, d’un modelé précis, et où l’heureux ajustement des dentelles donne toute sa valeur à l’opulente élégance des épaules.

Puis un buste de Madame Astruc, par M. Zacharie Astruc. La tête se lève dans un geste contemplatif, très-simple et très-naturel. Les bras, précieusement copiés, se groupent sur la poitrine avec un éventail à moitié ouvert. Œuvre exquisement moderne.

Nous n’en pourrions autant dire du buste vaguement ressemblant de Madame E. Broisat , dans le rôle de Ketty Bell, par M. Caillé. Ce lourd chapeau écrase la tête, ce lourd costume encombre la forme, sans lui prêter aucun effet de couleur. C’est du moderne manqué.

Combien est plus savamment jeté le bronze de madame F. S., par M. Degeorge. Il y a de grandes qualités aussi dans le buste de madame Krauss, en Rachel de la Juive , par Madame Halévy.

Les noms d’auteurs féminins abondent cette année au livret. Mille fois tant mieux 5 car les femmes artistes sont, pour la plupart, gagnées au progrès.

C est donc de bien bon cœur, et pas du bout des doigts, que nous applaudissons madame Weyl, auteur du remarquable buste en bronze d’un lieutenant de vaisseau et d’un portrait d’enfant, coloré comme un petit Velasquez, — Mlle Eymard de Lanchâtre, dont le buste de petite fille est fort bien attaché; — une délicieuse terre cuite, de Mu° de Saint-Gervais; — une fantaisie charmante, de MUe Touchais. Toutes ces jeunes filles sont élèves d’une femme de grand talent, madame Léon Bertaux, dix fois présente au Salon, sinon par son œuvre, au moins par son très-supérieur enseignement.

De bons bustes encore sont ceux de M. Ricard, le ministre mort à la peine : œuvre virile, d’une vie intense , laquelle honore bien autrement M. Bau-

jault que sa longue pensionnaire de l’an passé; le buste exact, par M. Itasse, de M. Parodi, l’heureux versificateur à qui Sarah Bernhardt créa une si étonnante Vestale ; le portrait juste et fin, par M. Echérac, de Ferdinand Fabre, le romancier puissant qu’abominent pour cause nos gentils cléricaux; celui trèspersonnel, très-parlant de Pascal Duprat,^a,v M. Francia, un Honoré de Balzac, par M. Hébert; unesculpture, comment dirai-je? une sculpture physionomiste, le Moujik ivre , par M. Godebski.

Nota bene. — Les bustes de célébrités telles que Philippe de Girard, Boileau, Lagrange, Monge, Ampère, Lorain et tant d’autres sont, en général, exécutés d’une façon convenable et honnête.

"“Deux médaillons nous ont particulièrement plu : celui de Got, dont les yeux rient si bien, par M. Latouche , et celui de Camille Pelletan , par M. Ross, non moins original et moins verveux que son très-original et très-verveux original.

Et pouvons-nous mieux terminer notre longue promenade au jardin où fleurissent les statues, que par nn salut à Préault, le maître glorieux qui, si visiblement, inspira Gustave Doré. J’en atteste ce magistral bas-relief funéraire, cette tête de l’autre monde, ce •sépulcral fantôme émergeant de ce linceul. Ne croyezvous pas qu’il apparut à l’auteur de la Parque ?

Sur ce, quittons sans plus de cérémonie les plâtres pour les toiles.

Page 1