PEINTURE
Sommaire : Où l’on revoit M. Tartufe. — Il les aime tant! — Tout cela, c’est du décor. — Debout, sans être soutenu. — ' M. Weerts et le capuchon lumineux, — Le pape et sa grande tenue. — M. Boulanger et son faux revenant. — Sébastien et le César de pacotille. — Le cabinet de cires de M. Bouguereau . — M. Becker et la divine menuiserie. — M. Lehoux, Saint Etienne et Thomas Vireloque. — L’État de M. de Chenevières. — M. Chartran et son Saturnin. — M. Perrault, — Réveillons-nous, monsieur Aublet! — M. Dupain. — Le mât de cocagne officiel. — Nous attendons.
« Au revoir, monsieur Tartufe, jusqu’au Salon de peinture ! » écrivions-nous au début de ce livre, alors que nous passions en revue les fabrications sculpturales du néo-catholicisme.
L’heure est venue. Nous ne voulons pas laisser languir M. Tartufe. Aussi bien le voilà au pouvoir, ce doux ami, et nous lui devons comme à tout seigneur tout honneur... Monsieur Tartufe, je suis bien le vôtre, pour ne pas vous servir.
La maison est à moi, s’est-il écrié,
Je le ferai connaître.
Je ne sais si la maison est à lui, mais sûrement il se carre dans le Salon. Autour de lui, nombre de Dorines ne cachent ni leurs seins, ni le reste. Mais,
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au rebours de leur aïeule, elles ne le détestent guère, et lui, ces bonnes chrétiennes, il les aime tant !
Oh! depuis deux ans, la dévote milice a rudement mené les choses. Ainsi que la politique et l’enseignement, elle a envahi l’art. L’administration, riche de nos deniers, lui a ouvert la voie, et nos artistes de la décadence, qui ne sont plus guère que des marchands d’art, ont suivi le mouvement avec une vivacité famélique bien peu glorieuse, ma foi. Si clairsemées naguère, les « saintetés » se pressent dans la médiocre Exposition de 1877. Il n’est si petite salle qui n’en possède son fourniment. Elles n’en sont pas meilleures pour cela, et leur insignifiance même, leur nullité plate et souvent grotesque montre assez combien est factice cette prétendue renaissance religieuse, décor maladroit d’une irritante, mais impuissante agitation cléricale.
Décor, j’ai bien dit décor. Les plus remarquables, en effet, parmi ces toiles peintes, celles très-rares où apparaît quelque talent, ne sont que des mises en scène rebattues, des redites sans naturel, sans foi, sans émotion.
Deux des plus tapageurs, parmi nos églisiers, ont emprunté, par ordre sans doute, à quelqu’un de ces livres ineptes, connus sous le nom générique de Vies des Saints , leurs navrants sujets. Deux de ces ridicules scènes de thaumaturgisme et do nécromancie foraine qu’on n’oserait plus offrir au boulevard du Crime, et où s’est abaissée la propagande prétendue religieuse de nos prétendus croyants.
L’un, M. Weerts, élève du grand M. Cabanel, a choisi pour son mélodramatique pensum l’édifiante histoire que voici, et dont l’officiel Catalogue veut
bien éclairer notre ignorance profonde, mais impie :
« Soixante-deux ans après la mort de saint François « d’ Assise , le pape Nicolas IV, désirant voir ce saint « corps, entra une nuit dans la crypte du monastère,
« accompagné seulement d’un cardinal et d’un évê- « que, de son secrétaire et de quelques gardiens du « couvent. Il y trouva le saint droit sur ses pieds, « sans être soutenu ni d'un côté ni de l'autre, les yeux « ouverts comme un vivant, et levés vers le ciel. Il « avait les mains couvertes de ses manches et place cées devant l’estomac, ainsi que les portent les « frères mineurs... R, P. Ribadeneira, les Fleurs des « Vies des Saints. »
Un seul personnage est quelque peu réussi : le principal, il est vrai , saint François. Il est bien posé pour l’effet, et la lumière extra-céleste qui se dégage de son capuchon lutte, non sans honneur, contre la redoutable concurrence de la lumière électrique. Il n’est malheureusement que le souvenir textuel, involontaire ou non, de cette célèbre statue d’Alonzo Cano, dont la belle copie, exécutée en Espagne par Zacharie Astruc, fut tant admirée à V Union centrale en 1874. Un bon point aussi à ce pauvre gardien effaré qui brandit fiévreusement sa torche. Le reste est pitoyable. Le pape, costumé comme s’il s’en allait célébrer la messe de Saint-Pierre, parait accablé sous le poids de sa grande tenue. Les autres ne sont que des figurants , mal vêtus et affublés d’oripeaux que l’on croirait achetés à la vente d’un café en détresse. Quant à l’architecture encombrante de la crypte, nous ne la recommandons point aux constructeurs des futures caves de Bercy. En résumé, nul éclat, nulle vigueur dans cette peinture où un regard indulgent a cru surprendre une aspiration vers la forte manière de Laurens.
Un prince de la critique nous conseille de ne pas oublier le nom de M. Weerts. Qu’il se rassure. Voici ce que nous disions de ce peintre en] 875: « M. Weerts élève deM. Cabanel (médaille de seconde classe). A-t-on récompensé la peinture, le professeur ou le sujet? Si c’est le sujet, un Christ descendu de croix, cela s’explique. Mais si c’estla peinture, juste ciel ! »
Autre revenant, celui de M. Boulanger, élève de Delaroche, et celase voit. «A peine échappé à son premier « martyre et à peine guéri, Sébastien (il n’était pas « encore saint) résolut, malgré les prières des autres « chrétiens, de se présenter à l’empereur et de lui re- « procher ses persécutions. Il s’introduisit clans le. « palais, se posta sur l’escalier que Maximien devait « franchir pour se rendre à un sacrifice. « Maxi- « mien, cria-t-il d une voix sombre en découvrant ses « blessures, je suis sorti de la tombe pour t’an- « noncer que le jour de la vengeance divine est « proche... »
Le Catalogue, cette fois, ne nous dit point si ce revenant-là est cueilli dans le bouquet de Ribadeneira. D oùqu il vienne, il ne supporte pas une minute d’examen sérieux. D abord c’est un faux revenant, puisqu’il est guéri de ses blessures. Un menteur, puisqu’il dit à Maximien : Je sors du tombeau. Un faux saint, puisqu il n est pas mort. Aussi, comme tous les gens qui se sentent en une situation fausse, fait-il de grotesques efforts pour sembler terrible. Pour retenir 1 auréole qu’il s’est indûment appropriée, il tend pardessus sa tête le drap de lit dont il s’est fabriqué un linceul. Il roule une paire d’yeux qu’on pourrait, à la rigueur, utiliser comme lanternes d’omnibus. L effroi de Maximien, à la vue de ce « péril social, » nous donne une triste idée de son impériale intel-
ligënce, et ce César de pacotille se renversant sur son premier suivant, qui se renverse sur le second, qui sur le troisième, à la légendaire façon des capucins de cartes, nous a un instant désopilé la rate comme une circulaire de l’ordre moral.
Au bas de cette ineptie^ nous lisons: Acquis par l' État.
Et de même au bas de cette calamiteuse fadasserie que M. Bouguereau, de l’Institut, intitule : Vierge consolatrice. Le courage désormais et l’expression nous manquent en face de ce cabinet de cires proprettes, correctes, nullettes, lissées, polissées, repolissées, que nous exhibe invariablement cet homme arrivé. Un mot pourtant : M. Bouguereau, un de nos plus riches fabricants pour l’exportation, n’en est plus depuis longtemps à un tableau près. Avec le prix fort respectable, paraît-il, dont nous payons cette toile, on eut encouragé une douzaine de jeunes gens. Mais M. Bouguereau est membre du Jury comme M. Boulanger, et le Jury doit bien quelque chose à ses membres les mieux pensants. .
La Préfecture de la Seine qui, décidément, n’a qu’un faible souci des intentions bien connues de notre Conseil municipal, a commandé à M. Becker un Saint Joseph. M. Becker est l’auteur de cette toile immense des Sept Pendus, à l’ombre de laquelle on s’assignait rendez-vous, durant les chaleurs estivales, au Salon de 1875. Immense, et l’on s’en souvient, férocement dramatique. Toute petite et toute sage est la présente oeuvre de M. Becker. Ce bon père adoptif donne une petite leçon de menuiserie à son petit Jésus, un charmant baby bouclé qui s’en revient du jardin des Tuileries de Jérusalem, et semble prêter,
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pour le quart d’heure, une obéissante attention à la tactique du vilebrequin ou au maniement du rabot. Sage est la composition, sage est le dessin, sage la couleur. Tout est gentil, tout fait joujou dans cette gravure de missel où le goût de l’immense ne se trahit que par les nimbes d’or de Papa et de Fanfan. C’est si commode, ces nipabes-là. Autant de moins à peindre, autant de moins à penser. M. Becker n’a manqué, dit-on, que d’une longueur de pinceau le Prix du Salon.
Monseigneur saint Joseph en soit loué! Il a, en cette occurrence, visiblement protégé son peintre. Le Prix du Salon eût sans doute été mortel au talent qu’a montré l’auteur de Respha et qu’il montre, cette année encore, dans le portrait de Mlle F. B. Déjà, sous ce Prix homicide, s’affaisse le couronné de 1875, M. Cormon, qui nous ramène du sempiternel Testament une bien médiocre Fille de , Zaïre. Quant à M. Lehoux, le couronné de 1874, s’il n’est pas épuisé, vaincu tout à fait, peu s’en faut. Chaque Salon nous le révèle plus atteint, plus malade, plus ennuyé, plus ennuyant. Une voie lui reste, la peinture comique, et sans hésiter nous la lui conseillons. Son Martyre de saint Etienne est une charge véritable, un peu forcée malheureusement. Ces lapideurs, gens peu convaincus, mais cagneux, et ce gros pâté d’ange, qui fait à quatre mètres au-dessus du sol de la suspension éthéréenne et des pavés lumineux à bras tendus, ne sont que lutteurs ambulants et poseurs pour le torse, engagés tout spécialement pour la circonstance. Roux et laid comme Richard III, bête et piteux comme Jocrisse, le pauvre Étienne reçoit les pavés, comme un * martyr du collège les horions de ses méchants camarades. Le philosophe dégingandé, aux longues
quilles nues, sceptique de carrefour qui regarde la chose, drapé dans une camisole noire, a de faux airs de Thomas Yireloque. Si M. Lehoux en veut bien croire notre sincérité parfaite, il gagnera tout à détendre son esprit et sa manière. Mal engagé, qu’il se dégage. Quelques autres avant lui, comprenant tardivement leurs réelles aptitudes, ont eu le courage de lâcher la peinture ennuyeuse pour l’humorisme distingué. L’État de M. de Chennevières a acquis le Martyre de saint Etienne pour la France de M. de Chennevières.
Quatre noms encore, et nous en finirons avec les devoirs de la classe religieuse. M. Chartran, peintre de talent, a exécuté sur commande de la Préfecture pour l’église de Champigny-sur-Marne un assez remarquable panneau décoratif, Saint Saturnin , martyr . On y voit surtout un ange de belle allure et d’une physionomie touchante. Le dessin est savant, élégant, la couleur des plus tempérées. Faute d’idéal, M. Chartran atteint l’extrême distinction. Extrême effort d’une foi mourante.
M. Perrault a fait un Christ au tombeau qui en vaut bien d’autres.
M. Aublet a heureusement débuté, il y a quelques années, dans la peinture de genre. Sa Locuste, l’an dernier, fit assez bonne contenance devant celle du triomphateur Sylvestre. Aussi pleurons-nous amèrement sur son Jésus réveillé pendant la tempête. Nous croyions tenir un coloriste, et nous n’aurions plus même un dessinateur? Revenez à vous, monsieur Aublet, revenez à vous !
Élève de M. Cabanel, M. Dupain, médaillé de troi-
sième classe en 1875, pour une peinture mélodramatique, décroche cette année, à l’officiel mât de cocagne, une médaille de première, et il a failli même, comme M. Becker, enlever le Prix du Salon,
Nous avons été fort sévère pour M. Dupain en 1875. Or, notre sévérité ne trouble nullement son sommeil et ne gâte rien du tout, mais du tout à son succès. Tant mieux, car elle ne se changera point sur l’heure en un fol enthousiasme. M. Dupain a fait depuis deux ans de très-indiscutables progrès. Sa main est plus assurée , son dessin plus châtié , sa couleur plus harmonieuse, sa composition mieux entendue. Mais sa manière demeure toujours indécise, ou plutôt on se demande s’il aura quelque jour une manière à lui. Ses tableaux : le Bon Samaritain et le Martyre des SS. Gervais et Protais sont deux oeuvres selon la Doctrine. La première, très-réussie, trèscorrecte, très-aimable; la seconde, assez confuse. L’École ne lâche point, lâchera-t-elle jamais M. Dupain ? Le bon élève sera-t-il un maître ? Il arrivera certes, mais où arrivera-t-il ? A cette question les médailles ne répondent pas. Nous attendrons.
Très-longue était notre liste de saintetés, car elle était complète. Mais le restant ne vaut pas un coup déplumé. Et tant d’œuvres nous appellent!
Chers lévites, tendres Éliacins de la peinture, vénérables restaurateurs de la foi, au prochain plaisir de nous revoir !