CHAPITRE YII
Sommaire : Cinq lois vainqueur, M. Roll! — Ce joli mois de mai! — Un gros mufle, point risible. — Toujours premier. — MM. Guillemet et Yan Mareke. — Oh! monsieur Toudouze! Oh! — M Morot et Madame Médée. — Monsieur Ehrmann, votre plafond plafonne-t-il ? — La nature panthéiste de M. Daubigny. — M. Jules Goupil, prenez garde ! — • M. Fantin- Latour et sa Lecture. — Léopold Flameng, par François Flameng. — M. Guillou. — M. Cabanel est une Monnaie! — Toujours aveugles, monsieur Falguière ! — Bien coquets, vos Fugitifs, monsieur Glaize ! — M. Herpin.
Cette année , qui entre au Salon s’arrête tout d’abord devant une grande toile, l 'Inondation, de M. Roll. Grande, mais non colossale, car son auteur peut dédaigner les petits moyens.
Salut à M. Roll, cinq fois vainqueur et cinq fois heureux ! Il a fait une belle oeuvre, et cela est rare. Elle est acquise par l’État qui mérite enfin, après tant de réprimandes, un accessit de bon goût- Il a une première médaille, d’où un accessit pour le Jury. Il a failli avoir le Prix du Salon, et cela nous glorifie, nous qui, de notre autorité privée, le lui décernâmes l’an passé. Il ne l’a point ’ eu, voilà son suprême bonheur.
Vous l’avez, en peignant, monsieur, échappé belle.
Et remerciez, croyez-moi, ce noble Jury qui vous laisse la pleine disposition de votre libre talent.
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La nature, aussi bête parfois et aussi cruelle que les hommes, s’est déchaînée. Les neiges, qualifiées éternelles par les poètes, ont fondu, comme toutes les éternités. La montagne et le ciel ont lâché leurs torrents, au joli mois de Marie, des fléaux et des coups d’Etat. Il pleuvait avant-hier, il pleuvait hier, il pleut aujourd’hui, il pleuvra demain, après-demain il pleuvra. Les hommes nerveux en deviendraient fous, les malheureux en sont ruinés. Plus d’obstacle, on a déboisé les monts. Sous un ciel noir, les eaux roulent, sales, et roulent. Elles éventrent les cités, elles abîment les bourgs, elles effondrent les hameaux.
Sur leur chemin qui ne marche point, mais se rue, une masure se trouve : une de ces niches à parias où un duc d’ordre moral ne logerait pas ses chiens. Elles l’envahissent, elles la submergent. L’humble toit, bientôt, seul est libre. Toute la famille s’y réfugie; la mère, quasi folle avec ses enfants, dont un, né à peine qu’elle tient sur un bras, un autre déjà grand, un garçonnet qu’elle retient par la chemise, fiévreusement, sur sa poitrine , un autre encore qui joue, inconscient ; la grand’mère passive, ahurie, indifférente à tout et à la mort. Arrive une barque en tournée. Deux sauveurs la mènent difficilement au travers du courant furieux, encombré de débris: deux autres parias, deux vrais sauveurs en manches de chemise, sans décorations. Sur leur route, ils ont ramassé un cadavre d’homme et une paysanne, jeune encore, que l’effroi pétrifie. Il y aura de la place pour tous ! Sur le toit, un homme, le mari, se penche, à demi nu, et d’un courageux effort saisit la barque, aidant les sauveurs. Un bœuf passe, nageant tout devant lui, vivante épave, maintenant au-dessus de l’eau son gros mufle consterné qui ne prête point à rire.
Telle est la scène choisie par l’auteur de V Inondation. Heureusement choisie, très-heureusement, n’en déplaise aux critiques solennels qui s’en vont criant au fait divers ! En peinture comme dans les lettres, il n’y a pas de faits divers, il n’y a que des reporters. Roll n’est pas un reporter, c’est un auteur, un créateur. Dans Y Inondation, comme dans Halte-là 1 en 1875, comme dans la Chasseresse en 1876 , il court la voie, résolûment moderne, de son intelligence et de son tempérament. Tout le saisissant, le terrible drame qui est en son sujet, il l’a mis dans son œuvre. Ses inondés ne sont pas des modèles. Ils ne posent pas, ne regardent point le public. Ils vivent, chacun de sa vie propre, tous ramenés à la puissante unité de l’action. Les groupes sont bien venus, les physionomies diverses, toutes comprises. Les mouvements sont justes, les nus bien traités, bien modelés, les anatomies observées. Celle du garçon que tient sa mère, à moitié renversé, par le milieu du corps, est un morceau de maître. L’eau est fangeuse , elle fait houle. Les valeurs sont exactes; la couleur est vigoureuse ; la perspective est vaste. M. Roll enfin ne copie point photographiquement la nature à la façon des habiles du jour, gâtant le public et gâtés par lui. M Roll est un sincère. Il interprète la nature, et grandement, parce que son art est grand. La place que nous lui assignâmes, il y a un an, parmi les débutants, il l’a gardée. C’est la première.
Aux côtés de Roll, deux tableaux de M. Guillemet : les Environs d’Artemare et les Falaises de Dieppe. Lui aussi, M. Guillemet interprète 1a, nature. Son paysage est un des plus fermes, des plus largement traités qu’on puisse voir. Dans la marine, il est désormais supérieur. Il a, comme son voisin Van
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Marche, dont il faut admirer la Source de Ncslette en Normandie ; il a, comme tous les artistes de race et d’étude, ces deux qualités conjuguées, la concentration d’effet, l’unité de composition. Chaud coloriste, noble et sincère talent, encore un coup, et il aura conquis la maîtrise.
Face à V Inondation, une grande toile de M. Toudouze empoigne le regard, mais ne le retient pas. Il y aun an, aujourd'hui la Femmede Lothl
On ne l’accusera point de fait divers, celui-là, ni de modernisme àtous crins. Cette fois encore, je ne l’accuserai ni de talent, ni de progrès. « Son oeuvre (en 76) n’était pas mauvaise, elle n’était que détestable.» Elle est aujourd’hui détestable et mauvaise. On n’imagine pas une composition plus absurde, d’où logique, valeurs et perspective soient plus absentes. Le désordre n’est plus qu’incohérence et fouillis. A la truculence de , naguère, au bariolage, succède un complet effacement de couleur. Groupes et personnages, anges et mortels, sont d’une vulgarité désespérante. Et puis, que pensera de tous ces cadavres uniformément chocolatés le plus étourdi des touristes, retour d’Orient? M. Toudouze ne sait-il pas qu’une extrême variété de teintes et de couleurs caractérise tous ces bibliques pays? Mais que lui importe? Etant prix de Rome, il devait compter sur une médaille réglementaire. Elle ne lui a point manqué.
Non plus qu’à cet autre prix de Rome, M. Morot, coupable d’une grosse Médée , noire sur fond jaune. Il faudrait envoyer cette dame de poids au secours du Saint Etienne de M. Lehoux. Pas un lapideur ne résisterait à son poing victorieux. Sans doute, l’auteur nous a voulu peindre une montreuse de phénomènes,
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phénomène elle -même, assise sur le devant de sa baraque foraine que nous dissimule ce flave rideau. Ces deux gentils bambins nus sont des enfants volés. Furieuse, parce que le commerce ne va pas, elle médite la suppression de ces bouches innocentes, mais inutiles. Ce sujet, bien traité d’ailleurs, était inavouable aux hommes rangés de l’Aréopage. Se fiant à la perspicacité du public, M. Morot l’a provisoirement appelé Médée. Et voilà Médée médaillée ! O jury de notre cœur !
Dans le salon carré une grande toile encore fixe un temps nos regards : les Muses, d’Ehrmann. « Après « leur naissance, elles s’avancent vers l’Olympe en « déployant la douce harmonie de leurs chants. Les « échos de la terre répètent leurs accents et le bruit « cadencé de leurs pas. » Ceci est un plafond destiné à la Grande Chancellerie de la Légion d’honneur, ce moderne Temple de gloire où aspire, comme chacun sait, tout convenable nourrisson des Muses.
Ceci est, san£ marchander, de la belle et bonne peinture. La cause des Muses paraissait entendue, rabâchée, épuisée. M. Ehrmann l’a rajeunie. Ces déesses sont bien des déesses. Elles planent, légères, élégantes, idéales, dans un idéal éther. Elles sont bien groupées, et chacune tient avec honneur sa partie dans le divin concert. Le champ est vaste, la couleur est juste, le dessin noble et large. Plus on contemple cette œuvre, plus on y découvre d’admirables morceaux. Mais ce plafond plafonne-t-il autant que de raison? Nous le voudrions voir en place pour nous en mieux assurer. Jusqu’à nouvel ordre, il nous paraît en contradiction plus ou moins flagrante avec les règles immuables d’un art qui compte parmi ses maîtres les Yéronèse, les Lebrun, les Delacroix.
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Tout de suite, au sortir du salon carré, deux merveilles nous frappent. Elles sont signées: Daubigny. Rarement le maître fut mieux inspiré. La Vue de Dieppe à la tombée du jour n’est qu’une étude, mais combien puissante ! Le ciel est nacré, transparent, d’une finesse exquise. Les valeurs, toutes les valeurs sont admirables. Eloignez-vous, l’illusion sera complète. Le Lever de lune sur une campagne solitaire, à la lisière d’un bois, est une page de grand poète, simplement, sévèrement écrite. De prime abord, elle vous émeut, vous saisit, vous domine. D’aucuns, fort exigeants, diront peut-être que çà et là l’exécution est un peu lâchée. Devant une telle impression, que nous importe? Il nous semble entendre un sonnet magnifique, ou mieux encore, monter vers ce beau ciel un hymne de paix et d’adoration chanté par toutes les voix intimes et profondes de cette nature panthéiste, évoquée par un harmonieux génie.
Les deux aimables portraits que celui de cette jolie enfant, et de cette jeune femme tenait une rose à la main, charmante et chaste en sa montante robe de velours! M. Paul Dubois décidément, s’affirme en peinture. Mais, s’il nous veut croire, il soignera ses valeurs. Dans son portrait de femme, trop nombreuses, les demi-teintes à distance mangent la lumière.
M. Jules Goupil, lui, ne s’affirme pas et tourne le dos au progrès. Son Portrait de Pierre Véron manque tout à fait d’accent. Où sont les plans? où les pommettes? Les deux yeux sont-ils donc si identiques toujours, si jumeaux en quelque sorte? On ne sent rien sous cette chair molle. A voir cette tête inhabitée, on ne croirait pas que l’original y loge un des
La Lecture par Fantin -Latour.
plus intarissables et des plus fringants esprits de l’époque.
La Visite de condoléance vers la fin du dix-huitième siècle ne vaut pas mieux. Elle n’est pas dans le style caractérisé de l’époque. Les couleurs, désagréablement choisies, ne sont pas franchement abordées. Les étoffes ne sont pas réussies. M. Jules Goupil commence à faire rond et propre.
Près de la Visite de M. Goupil, les Cadeaux de noces de M. Gonzalez. Même époque, mais non même talent. La querelle que nous faisons à M. Goupil, parce qu’il descend, nous ne la ferons point à M. Gonzalez, parce qu’il ne montera jamais. Il n’y a dans son bric-à-brac ni style, ni vie. On n’y voit que mannequins et oripeaux en trompe-l’œil. l)e la peinture, non, mais du papier peint. Certes, les invasions pacifiques ne manquent pas à notre France hospitalière. Après les Italiens marbriers, voici les Espagnols décorateurs. Pauvre public!
La distance est grande du métier de M. Goupil à l’art de son proche voisin, M. Fantin-Latour. Art judicieux et sincère que nous retrouvons tout entier dans une Lecture.
Dans un modeste appartement, deux jeunes femmes, en très-simple et presque sévère costume, sont assises. L’une est brune, l’autre est blonde. Leurs traits sont corrects et de types bien marqués. La première, accoudée sur la table, lit. La seconde, -les mains croisées sur les genoux, écoute, à moitié perdue en je ne sais quelle mélancolieuse rêverie. Son visage intelligent et ferme, son attitude sérieuse et digne, ressortent nettement sur un fond clair. Les chairs sont d’une qualité rare, les tons d’une irréprochable
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justesse. Une de ces blanches et franches lumières où se complaît le courageux talent de Fantin-Latour éclaire cette scène si intime, si calme, si chaste, et en accuse hardiment tous les détails, entre autres cette pincée de fleurs qui équivaut, elle toute seule, à une signature de l’auteur.
Œuvre vigoureusement honnête, alors que moisira chez les brocanteurs tout ce tas de saintetés, de nudités, de pauvretés, de folletés, la Lecture restera. Le Luxembourg la devrait avoir. Le Louvre l’aura.
A deux pas de Fantin-Latour, voyez ce curieux portrait! Il rappelle par son arrangement, tout de naturel et de bonhomie, certains vieux maîtres de l’école flamande. L’original n’est autre que Léopold Flameng. Le célèbre artiste est vu à mi-corps, assis devant une table et travaillant, comme le Girardin de Carolus Duran, qu’il rappelle aussi. La touche est large, le modelé sûr et consciencieux, l’aspect réel. C’est une oeuvre de coloriste, verveuse et robuste, mais incomplète. Il lui manque cette .flne crânerie, cette railleuse bonne humeur qui est la physionomie même de Léopold Flameng. Mais l’auteur, M. François Flameng, a, pour revenir à la charge, tout loisir et toute facilité. Encore un trait, un accent, un sourire, et d’une oeuvre remarquable il aura fait une oeuvre supérieure, une effigie non moins durable que l’original.
Bonne petite salle! Elle nous réservait une surprise. M. Alfred Guillou, le fils du fameux pilote de Concarneau, a obtenu enfin, après l’avoir tant méritée, une médaille de troisième classe pour sa toile: Après la tempête. C’est avec tous les développements qu’autorise la peinture, le même sujet auquel s’atta-
qua, en 1876, ce sculpteur célèbre et charmant, Sarah Bernhardt. L’ouragan brutal, ce facile et grossier vainqueur, a jeté sur la côte le cadavre d’une jeunesse, un beau garçon, l’espoir du hameau. Une femme, sa mère, se penche sur lui, désespérée. Cette oeuvre sincère, voulue, a de réelles qualités. Le cadavre surtout est une étude bien comprise et bien exécutée. J’aime moins la petite soeur, un peu trop grimaçante et trop épouvantée pour son âge. La médaille de M. Guillou a un revers : élève de MM. Cabanel et Bouguereau. M. Cabanel surtout finira par porter malheur à ses trop innombrables protégés. Onze médailles cette fois pour la classe Cabanel ! Et il j a des années que cela dure. Cet homme terrible abuse, et son atelier devient une Monnaie. Quel déplorable artiste, oh ! oui! Mais quel admirable forgeron !
Un peu plus loin, voici la Décollation de saint Jean, un de ces sujets tout neufs qu’enfante incessamment la féconde imagination de nos artistes. M. Falguière pinxit. Il ne fait pas de trop vifs progrès, notre élève peintre. Ses personnages sont bien campés, bien plantés. On reconnaît vite, à la supériorité du dessin, à la grande allure de l’ensemble, on reconnaît la main d’un maître artiste. Mais M. Falguière oublie trop que le modelé en peinture a des lois spéciales et des difficultés inconnues à la sculpture. Et sa couleur est maladroite, presque enfantine. Et ses personnages, statues peintes, continuent à garder religieusement une cécité parfaite.
On a beaucoup et justement loué ces Fugitifs de M. Glaize, acquis par l’Etat. C’était un curieux et difficile sujet que ces Athéniens, hommes et femmes.
enfants et soldats , se faisant descendre par des cordes le long des remparts, au clair de lune, pour échapper à la tyrannie d’Aristion. Un artiste médiocrey eût frisé le ridicule; M. Glaize a su garder l’accent magistral. Seulement, entendons-nous bien, ce tableau n’est point œuvre de coloriste et semble un grand fusain. Ce qu’il en faut louer surtout, c’est la noble allure, le sentiment sûr de la beauté vraie que nous révèlent tous les nus, la science indiscutable du modelé qui donne aux reliefs toute leur puissance. Mais, avant de saisir leurs cordes, les fugitifs se sont trop bien arrangés. Ils se savent trop regardés. Faute de naturel et de couleur, ils nous laissent froid.
Et de même les paysages de M. Herpin, toujours très-solides et savants, mais d’une facture trop égale et monotone.
Le Chef de l’âtre , par Hanoteau.