CHAPITRE V
Sommaire. — Ce rien est dans la norme. — M. Injalbert se cherche et ne se trouve pas. — M. Guillaume et son Orphée. Notre admiration se hâte lentement. — Musicien, mécanicien ou philanthrope? — Le franc-tireur Doré. — C’est une savante criminelle, cette gloire-là. — Généraux de l’art, pardonnez-moi 1 — M. Dumilâtre et Morts pour la science. — Sénat, draperies et dialogues. — M. Jouandot et son Repos éternel. — Encore une mention honorable. — MM. Frère, Lefèvre et Albano. — Eh quoil M. Ringel, vous ne connaissez pas un nom jésuite. — Pour l’amour de Voyez, un tout petit bon point au jury, — Saluons le lion de Belfort.— Et n’oublions pas Gribeauval. — Baudry par Dubois et Mme Miolan par Franceschi. — Là comme au théâtre, Bernhardt a passé la rampe. — Donc, M. d’Echerac est un amateur. — A qui le tour? — Falguière et M. de Bonnechose. — M. Blanchard et Dupanloup, — Vieille fille réussie, cardinal manqué. — Celui-ci est le chef d’état de la bienfaisance. — MM. Francia, Godebski, Hébert. — Crâne comme son modèle. — MM. Etex, Chapuy, Zacharie Astruc. — Cuirassier, tu dors encore. — Henri Cros, finirez-vous? — MM. Amy et Boisseau. — Le serpent Remords et le boa Châtiment. — Go head !
De Roma, cette année, rien ne nous arrive de merveilleux. Ce rien est dans la norme, et ne vous doit point étonner. On n’en a pas moins médaillé, et cela aussi est dans la norme, les envois de Roma.
Au Baptême du Christ, de M. Hugues, l’on a octroyé une médaille de 3® classe, et décemment l’on ne pouvait plus faire pour ce bas-relief si nul, si vide, si glacial, dont le dessin a traîné partout et qui semble une page de missel.
VOYAGE
Au Christ en croix, de M. Injalbert, l’on a infligé une médaille de i"® classe. Décidément le séjour de Roma n’est point salutaire à M. Injalbert. L’an dernier, il nous envoyait de là-bas une Tentation, à peu près copiée de Michel-Ange. Ne dirait-on pas aujourd’hui que le fameux Christ de M. Donnât, si désagréable, si commun, si bistourné, lui a trotté dans la cervelle? Sous prétexte d’anatomie dramatique, il retourne le Nazaréen sur sa croix, comme un saint Laurent sur son gril. Ce n’est pas demain, hélas! que les artistes abandonneront ce sujet tant rebattu, tant poncif, et qui ne se peut sauver de la redite que par des fantasias plus ou moins heureuses. Mieux vaut assurément le Christ en croix, de M. Injalbert, que le Christ au roseau, pleurard et grotesque, de M. Ding. Mais nous attendions, et nous attendons autre chose de M. Injalbert. Il se débat visiblement, etilétouffe dans l’énorme musée romain. Il se cherche, et ne se trouve pas. Q.uand il aura quitté le régiment, quand il se rapatriera, comme tant d’autres libérés, il se retrouvera. Trop probant et trop décisit fut son début, pour nous avoir trompé. Vous souvientil encore de cette délicieuse maquette à' Orphée qui valut à M. Injalbert le Prix de Roma, et dont il lui faudra bien tirer quelque jour un beau marbre ?
Cet Orphée là, si vivant, si ému, et tranchons le mot, si moderne, enjôla tout le monde, et son image se dresse, persistante et fascinante, entre nous et l’Orphée que nous présente l’actuel surintendant des Beaux-Arts, M. Guillaume. Il n’est point en mouvement, le nouvel Orphée. Il ne cherche pas, comme
celui d’Injalbert, sa bien-aimée Eurydice. Debout, il chante en s'accompagnant de la grande lyre à sept cordes, quelque récit héroïque, une légende merveilleuse et grave. On salue en lui l’archétype des poètes, le charmeur des temps fabuleux. Sa tête encadrée d’une chevelure longue, épaisse et luxuriante, comme fut celle du Théophile Gautier de la vingtième année, sa tête est d’une beauté idéale, quasiment apollonienne. Le geste de son bras droit levé en l’air et s’arrondissant au-dessus de la tête, geste qui rappelle d’ailleurs celui de V Orphée d’Injalbert, est d’une étrange noblesse. Bien qu’un peu droites et sèches, les lignes de son corps^ un peu maigre et grêle , nous convainquent par leur élégante pureté. Nous admettons sans effort que la voix de cet homme divin extasiait les fauves, et point n’était besoin, pour nous en assurer, du monstre bizarre et puéril, fort archaïque sans doute, qui lèche les pieds du poète. Une œuvre magistrale est devant nos yeux, et nous l’admirons. Mais quand même, notre admiration se hâte lentement. Elle est graduée, mesurée ; elle est raisonnée, non spontanée. Elle nous envahit méthodiquement, elle ne nous saisit pas. Pourquoi? C’est qu’à Y Orphée de M. Guillaume il manque cette vertu souveraine : l’originalité. Les œuvres de cette sorte nous laissent toutes un problème à résoudre, difficile toujours et presque toujours insoluble. Jusqu’ où va dans leur évident mérite la part de l’érudition ? Dans cet art obstinément classique, je vous prie, quel omniscient analyste, quel patient observateur des microcosmes saura doser jamais la quotité de tradition, la quotité d’inspiration ?
VOYAGE
Aussi bien, voyez M. Guillaunie aux prises avec un personnage moderne, un Orphée relatif, mais réel et récent : Tauteur de Castor et Pollux, de DardanuSy Rameau. Le froid effet que fera sur une place de Dijon cette statue raide et compassée, sans couleur et sans flamme, que l’on pourrait prendre pour celle du mécanicien Vaucanson ou du philanthrope Parmentier, n’étaient là des rouleaux de musique et un violon, fort gauchement placés pour nous remémorer que le présent immortel fut de son vivant un musicien.
Certes, il y a un abîme entre M. Guillaume et Gustave Doré, entre ce gardien sévère de la Doctrine, et ce profane à tous crins. Il y a un abîme entre cette autorité et ce révolté, ou si vous voulez, entre ce général régulier et ce franc-tireur. Bohême incorrigible, mais non pourtant extra-social, nous réservons au général tout notre respect, et même, comme on vient de le voir, une part d’admiration. Mais quoi qu’en aient tous les maréchaux, colonels ou même les soldats de l’armée régulière, autrement dit les sculpteurs de profession, parmi lesquels beaucoup d’indépendants demeurent affectés néanmoins de l’esprit de corps, nous éprouvons pour l’intrus, pour le franctireur Doré, une sympathie croissante et de moins en moins dissimulée. Devant cette imagination presqu’effrayante, devant cette aptitude multiple servie par une puissance de travail formidable, qui rappelle les artistes géants du seizième siècle, l’on demeure parfois confondu. Les hommes de cette trempe sont rares parmi nous, et nous nous expliquons l’envie générale, souvent naïve et incpnsciente, qui découvre
et proclame les remarquables défauts d’un tel artiste, les négligences inséparables d’une telle production, sans confesser les qualités, les originalités qui tout naturellement lui échappent.
L an dernier, on s’en souvient, Gustave Doré fit explosion dans la sculpture par un groupe d’une étonnante maestria, / Amour et la Parque, auquel notre approbation ne fut pas marchandée. Le groupe colossal, dans lequel il symbolise aujourd’hui la Gloire, n attiédira point, tant s’en faut, l’ardeur de notre applaudissement. Les defauts de métier peut-être sont plus saisissables dans 1 oeuvre nouvelle, l’inspiration est plus géniale, l’exécution plus hardie, l’ensemble est plus grandiose. La gloire, la gloire gu erriére s’entend, est une terrible amante; elle tue qui elle couronne. A qui 1 évoqué, elle donne du même coup le triomphe et la mort. Telle est l’idée de cegroupe, fort simple, très-précise et tres-reelle, que d’aucuns, les gens de metier, s’efforcent de trouver trop littéraire. Debout sur un monceau de ruines, elle nous apparaît cette Gloire, de stature épique, aux yeux égarés, imposante et chaste en sa longue tunique, belle et fatale comme une Siva. Un ange de proie, comme l’a si justement définie Paul de Saint-Victor. Son pied repousse, impatient, le sol bouleversé du combat. Ses ailes frémissent, immenses. Encore un instant, l’instant qu’il faut à un homme pour mourir, et elle disparaîtra, enlevant par delà les nues dans son horrible paradis sa victime.
Ah ! c’est une savante criminelle, cette Gloire là ! Voyez comme son coup d’œil est sûr et combien 1 assassinat lui est familier ! Dans son étreinte puis-
VOYAGE
santé, sous une main nerveuse d’où s’échappent, inutiles et déjà fanés, quelques maigres lauriers, elle retient ce jeune guerrier, un enfant presque, un Barra peut-être, et de l’autre main, résolument, éperdument elle lui enfonce jusqu’à la garde un poignard dans le sein. Et lui, le pauvre glorieux, il se débat à peine, il ne se débat plus. D’un dernier geste noble et touchant il porte la main à son front, cherchant ses yeux qui se ferment, et dont le regard suprême semble se détourner de la Gloire avec une indicible expression de terreur et de regret... Et maintenant pointe qui voudra les défauts d’anatomie, les erreurs du modelé, les incorrections ou les confusions de lignes : il y en a. Que tout le monde, amis ou adversaires, critique à première et à seconde vue les jambes trop lâchées et trop longues du jeupe mourant, soit; et nous ajouterons même qu’elles ressemblent trop à certaines jambes, trop lâchées et trop longues elles aussi, d’un jeune mourant au monument du maréchal Moncey. Que l’on signale, comme nous, une autre erreur sérieuse : ce groupe n’offre à ceux qui le tournent qu’une masse incohérente, inharmonique et bizarrement coupée par les deux grandes ailes de la Gloire. Et puis après ?
Et puis après, l’expression de cette œuvre est inénarrable, son élan est sublime. Humble et misérable ignorant que je suis des règles sacrées de la technique profonde, je vais, quérant des émotions. Cette œuvre meles donne instantanées, poignantes, élevées. Devant elle plus d’un cœur peut-être s’est serré, plus d’une mère a pâli, et peut-être aussi plus d’un patriote s’est dit : cette Gloire manque à la tombe de Marceau, ou
plus d’un penseur encore : ce monument-là sur une de nos places publiques apprendrait au monde ce que vaut tout au juste pour la France de 1878 la gloire militaire. Eh bien donc, que tous les généraux de Fart et tous les Orphées me pardonnent! Vivent les francs-tireurs ! et hurrah pour Doré 1
La Gloire, hélas! dévorante déesse, compte bien d’autres victimes que les guerriers. Pour les savants aussi, ses baisers trop souvent sont mortels. Naguère, il y a trois ans à peine, deux hommes tombèrent du ciel, foudroyés. Cela ne s’était point vu depuis Icare. Mais Icare, s’il n’est un m^ythe, était un fou. Ceux-là étaient des Prométhées. Une heure après, par le télégraphe et la presse, l’humanité savait leurs noms. En touchant terre, ils furent immortels. Paris mena leur deuil, le monde les acclama. Et voici, en projet, le monument qu’aujourd’hui leur élève une souscription nationale. Pour ces morts étranges, pour ces glorieux exceptionnels, il eût fallu, avec le ciseau d’un Rude, la composition d’un Doré. M. Dumilâtre s’en est tiré de son mieux. Sur la pierre de la tombe , il a couché, côte à côte, Sivel et Crocé-Spinelli. Ils dorment, leurs visages tournés l’un vers l’autre, la main dans la main. Un même linceul les recouvre. Sur l’avant du tombeau on lit : Morts pour lu science! Et puis, c’est tout. Idée simple; en maint autre cas elle frapperait sûrement l’imagination. Un peu trop simple ici peut-être, car enfin quel fut le drame de cette double mort, rien ne nous le dit là. Dormeurs à perpétuité, ne seriez-vous point les frères Escousse, attendrissants suicidés que chanta Béranger ?
VOYAGE
Et vers le ciel se frayant leur chemin,
Ils sont partis tous deux en se donnant la main.
Faute de mieux, des bas-reliefs n’auraient-ils pu nous raconter la catastrophe àiiZénith? Tout l’intérêt de ce monument, avouonsde, est dans le sujet bien plus que dans l’exécution. Les têtes manquent de caractère, et, pour qu’on les puisse voir de partout, il les faudra exhausser. Les draperies ne sont pas mal traitées, mais trop abondantes, trop fouillées, et, de loin comme de près, l’ensemble se réduit à l’un de ces effets de linge que nous citions plus haut. « Dans la Constitution de 52, disait Victor Hugo, le Sénat tient lieu de tout. Il me rappelle cette affiche d’un opéra en province : « N. B. — La musique qui gênait l’action a été remplacée par un dialogue vif et animé. » De même, pour nous, les draperies sont « le dialogue vif et animé » de la sculpture.
Non moins simple et bien plus saisissant, bien plus grandiose est le %epos éternel qu’a sculpté M. Jouandot pour un monument funèbre de destination inconnue. Sur le marbre tumulaire un jeune homme est assis, ou plutôt en quelque sorte accroupi. On dirait qu’il hésite à s’étendre tout à fait sur le lit glacial et solitaire d ou 1 on ne se relève plus. D’une main il s’appuie sur la pierre, de l’autre il soulève, comme pour respirer encore, l’épais suaire qui pèse lourd, bien lourd, sur son bras. Il ne sommeille pas, il rêve. Son mouvement est d’une grâce touchante et noble, les lignes des mains sont pures, harmonieuses, extraordinairement belles. Tout ce qui dort de religion
en notre âme, cette œuvre le réveille. On a gratifié d’une mention honorable le Repos éternel, de M. Jouandot. C’est peu.
C’est bien peu, alors qu’on accorde une médaille de 3® classe à ce Chantre oriental, si insignifiant, de M. Frère ; une autre à cette Marguerite à V église, de M. Lefèvre, sans style ni cachet, maigriote poupée de magasin, -de telle sorte attifée qu’on la prendrait pour une enseigne de relève-jupes ; une autre à ce vilain joujou, la Vieillesse, de l’italien M. Albano, vieillesse qui n’est qu’un vieux fort laid, fort abruti, point vénérable, et d’un tel réalisme qu’il évoque aussitôt le soupçon d’un moulage sur nature; une médaille de 2® classe à cette Eve après la faute, de M. Boucher, nullardise aux yeux miteux, au geste faux qui nous rappelle, à la séduction près, le Modèle de Fortuny exécutant sur une table des poses plastiques, pour la plus grande édification d’un tas de vieux peintres amateurs...
Et encore M. Jouandot doit-il s’estimer fort heureux de son accessit, s’il considère que l’État, coupable de tant de prodigalités grotesques, n’a point fait mine jusqu’ici d’acheter le Flûtiste en bronze, de M. Maximilien Ringel, cette œuvre d’un si joli mouvement, d’une exécution si preste, ee page mutin et ravissant qui deviendra tout aussi populaire que le Chantre florentin. Qu’est-ce donc que ce M. Ringel ? Eh quoi ! il n’a pas la moindre protection! Il ne connaît pas la fille du concierge du frère putatif du secrétaire d’un membre influent du Sacré-Cœur de Jésus? Mais alors
VOYAGE
de quoi se mêle-t-ü, et qu ^est-ce que ça signifie, son talent ?
Mais nous n’en finirions point avec la révision des récompenses, ni avec celle, plus longue peut-être, des oublis. Contentons-nous de donner après tant de mauvais points un tout petit bon point à NN. SS. du Jury pour la toute petite distinction qu’ils ont daigné accorder à M. Voyez, l’auteur d’une jolie Namouna, qui l’an dernier attira notre attention. Lejeune Berger jouant avec un houe, exposé aujourd’hui par M. Voyez, accuse un sérieux travail et un sérieux progrès.
Saluons en passant le Lion de Belfort, de Bartholdi. Le plâtre énorme que voici, n’est, paraît-il, qu’au tiers de l’exécution. L’on peut dès lors préjuger la statue colossale du fauve de granit qui, fièrement accroupi sur la vieille citadelle, attestera aux générations prochaines le rare héroïsme de nos compatriotes quand même. La tâche était difficile. S’il n’est grand, l’énorme a bien des chances de paraître petit. Toutes ces chances, M. Bartholdi les a évitées. Il a fait grand, très-grand. Réduite à ses lignes typiques , projetant librement sur le ciel sa haute et large masse, dans la belle perspective qui l’attend, cette ébauche titanesque sera d’un merveilleux effet. Majestueux et calm.e dans sa force, le lion de la Défense nationale retient sous une de ses pattes un javelot brisé. Son formidable regard surveille la route de l’invasion, et s’il se levait, de cette queue battante il balaierait des escadrons. A Belfort ce Lion, à New-York la Liberté éclairant le monde , voilà des œu-