‹ Voyage au pays des peintresChapitre 14 sur 44 · RULE, BRITANNIA · texte numérisé non relu

RULE, BRITANNIA

Sommaire. : Un tour du monde en deux cents pages. — Le bazar de la R. F. — Notre Institut sans vergogne. — Voici venir Walker. — Soyez consciencieux, tout est là! — Moins protestant, moins puritains, plus artistes. — Le deuxième a nom Pinwell. — Tohn qui rit et John qui pleure. — Preneur de rats et preneur d’enfants. — MM. Houghton et North. — M. Gregory et son Aurore. — Mylord et mylady, rentrez au logis — M. Herkomer et sa Dernière Assemblée. — Le rouge britannique est unique. — M. Millais et le Passa.ge du Nord-Ouest. — On demande un peu plus de jambes.^ — Et lui se préoccupaitil de la France ? — Au hasard de nos notes de voyage. — MM. Morgan, Halloway, Watson, Macbeth, Mason. — On se ressemble de plus loin. — M. Boughton et ses Porteurs du fardeau. — Où donc serait l’humour anglais ? — Et les marines ? — Où l’on voit l’arrière-garde du préraphaélisme. — Saluez un Merlin de l’art. — MM. Burne, S. Jones et Sandy. — Motte ici, Poynter là-bas. — Ici Villiers, là-bas St John’s Wood. Faust ou capitaine en retraite? — L’histoire, cette création moderne. — Mironton, mirontaine. — Oui, c’était une odieuse et vilaine bête. — MM. Barnard et Fildes. — Oh, ce dimanche anglais ! — Pour Dieu ni diable, ils n’oublient le rosbeef. — Au tour de M. Sant. — Une protectrice vaut mieux qu’un protecteur. — Où hésite notre galanterie française.' — M. Leslie.

— L’art a ses jeux innocents. — M. Orchardson et la Reine des épées. — M. Watts et ses portraits. — Celui-ci n’est qu’un poète.

— Il y a des viols héroïques. — M. Leighton et les généraux de l’art français. — Connaissiez-vous Landseer ? — Un pater familias dénaturé. — M. Alina Tadéma, vous êtes un de nos Vagabonds ! — Une conclusion, soit 1

Deux expositions au Champ-de-Mars , celles de France et d’Angleterre, auront très-péremptoirement

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démontré combien s’attirent et se complètent, et combien s’entraînent l’un l’autre les génies des deux nations. Il les faut considérer en quelque sorte comme les deux foyers conjugués de l’esprit moderne en Europe. Donc, et sans plus de phrases, c’est par l’Angleterre que nous commençons notre tour du monde en deux cents pages.

Aussi bien devons-nous quelque reconnaissance à nos amis d’Outre-Manche pour l’empressement trèssignificatif qu’ils nous ont témoigné en cette occurence. Le bazar de la R. F., ainsi dénommé par les prodigieux loustics de la réaction imbécile, ne leur a point paru indigne ou schocking. Et ils ont soigné leur manifestation d’art, tout aussi jalousement que leur triomphe industriel. On sait la répugnance extrême, quasiment légendaire, qu’éprauve tout collectionneur anglais à laisser voyager loin du athome la plus minime part de son trésor. Tous, ou presque tous, ont cette fois répondu sans hésitation à l’appel autographe de ce galant homme et galant politique, le prince de Galles. Et l’on pourra, par un simple chiffre, estimer l’importance de leurs gracieux envois : le Salon anglais paie aux assurances la modeste somme de cent soixante-dix mille francs.

Nous leur devons quelque gratitude encore pour la haute et inappréciable leçon qu’ils ont donnée, par leur exemple, à notre triste administration des Beaux- Arts, à notre Institut sans vergogne, à nos artistes sans initiative. Nul Salon n’a jamais été mieux aménagé, ni plus artistement disposé que le leur. Dans ce Salon, les artistes se sont distribué les places au soleil avec

un esprit d’équité, de concorde et de fraternité littéralement républicain, qui projette une lumière cruelle et juste sur la déplorable compétition de nos artistes français. Les plus remarquables et les plus influents ont choisi les moins bonnes places. Plusieurs ont d’eux-mêmes diminué le nombre des tableaux que leur attribuait le vote bien et dûment exprimé de leurs confrères. Spontanément, les artistes anglais appelés aux délicates fonctions de membres du jury international se sont, dès la première heure, déclarés hors concours, laissant aux nôtres l’inenviable originalité d’un impudent cumul.

Tant de mérites ont eu leur légitime récompense. Nulle école n’a été plus fêtée par le public universel que l’École anglaise. Nulle n’a été mieux comprise, sinon plus louée. Nulle n’a excité chez nos artistes, comme chez nos connaisseurs, une plus vive et plus ardente sympathie. Les Français enfin, jusqu’ici entretenus dans une parfaite ignorance par la négligence ■ inepte, calculée peut-être, de nos surintendants successifs et à peu près identiques, les Français ont appris, non sans joie, qu’il existe au monde de l’art une École anglaise des plus appréciables, et progressive au premier chef. Elle ne nous a point étonné, parce que nous avons toujours cru au génie anglais; mais, parce que nous n avons point eu le bonheur encore de visiter l’Angleterre; elle nous a été, comme à tant d’autres, toute nouvelle, et nous prierons nos lecteurs anglais de vouloir bien excuser notre naïveté grande et nos inévitables gallicismes.

Honneur tout d’abord à ceux qui moururent à la

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peine en pleine jeunesse, aux premiers rangs de la bataille, héros encore méconnus, vainqueurs contestés encore !

En tête de ces glorieux du lendemain, du lendemain de la vie, voici venir Walker. Celui-ci mourut il y a trois ans, à l’âge de trente-cinq ans. Il avait, disonsle, des partisans très-nombreux déjà. L’opinion s’émut, et, quand eut lieu chez M. Deschamps l’exposition posthume de Walker, une foule considérable s y porta, tant et si bien que l’on dut parfois refuser du monde. Walker, avec trois de ses amis, a donné le coup de grâce au préraphaélisme, c’est-à-dire à cette imitation systématique des primitifs ou se renfermaient les Anglais, comme dans l’asile unique et sempiternel de la vérité. Nos artistes aujourd’hui, de toute couleur et de tout renom, vont comme en pèlerinage étudier au Champ-de-Mars cette œuvre de Walker, le plus pur diamant du trésor anglais. Œuvre sincère entre toutes, elle semble n’avoir eu pour constant mot d’ordre que la parole célèbre de Corot : « Soyez consciencieux, tout est là » !

Sauf un tableau à l’huile, toute l’œuvre exposée de Walker consiste en une série d’aquarelles combinées de gouache, avec mélange d’un certain blanc de Chine. Or, dites-moi, V Entrée du village de Marlou sous nos yeux, s’il est possible de trouver plus de charme et de vérité que dans ce village bien anglais, aux toits rouges, aux rouges briques, rouge de la cave au grenier comme un milicien de la tête aux pieds, qui se mire dans ce joli lac tranquille où caquettent ces beaux cygnes blancs, à l’ombre de ces arbres si légers, si fins, si bien étudiés ? Est-il une grâce plus

touchante que celle de ces deux femmes, la vieille s’appuyant sur la jeune, vers le soir, au champ désert du Dernier Asile 1 Cette gentille scène intime, les petites filles du village venant rendre leurs devoirs à la Fille du chapelain, une grave bambine que sa mère chapitre doucement, ne vous est-elle pas autrement plaisante qu’un sec Meissonier ? Ce Champ de violettes d’une exquise tonalité, où s’ébattent ces enfants si aimablement groupés, dans cette verte campagne, me semble une œuvre dé maître; et, si vous Tavez vue, vous êtes de mon avis.

Le seul tableau à l’huile de Walker ici présent, et qui a conquis dès le premier jour la popularité, porte cette appellation bizarre : Une Vieille Grille. Bizarre, parce qu’elle indique peu ou point la vague élégie du sujet. Cette grille, un vieux lattis en bois qui se dessine en haut d’un escalier de pierre, à l’issue d’un grand parc au fond duquel on aperçoit une antique villa ; une dame habillée de noir, une veuve, est en train de la refermer sur elle. Accompagnée d’une servante, elle s’apprête au voyage, à l’exil peut-être. Des enfants dont son aspect suspend les jeux, un ouvrier qui passe, la contemplent ou la saluent. Un jour d’automne éclaire cette Melamholia. La facture est ample, vigoureuse, savante, et je ne vois pas trop ce qu’elle laisserait à désirer aux gens de métier. Les types sont bien observés, bien dessinés. Œuvre magistrale et poétique, bien nationale, elle marque un progrès considérable de l’École anglaise vers le naturalisme.

Et par elle, par son titre cherché, par la philosophie brumeuse et sentimentale à’une Vieille Grille, on voit

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déjà combien les Anglais aiment les sujets mystiques, et tous ceux-là en général qu’on est convenu de nommer littéraires. Trop peut-être, et nous trop peu. L’exagération de notre positivisme artistique nous mènerait vite à la décadence, au truc, à la vulgarité. L’art anglais n’en est point encore là, certes. Il lui faut, pour son émancipation, l’étude patiente et la représentation fréquente du nu, si absent de cette exposition. Il lui faut l’abandon décidé de cet aristocratisme conventionnel et chirnérique où étouffe le bon sens, où le faire se maniérise. Un tel progrès ne pourra que suivre et marquer, pour ainsi dire, le progrès des mœurs politiques et religieuses de l’Angleterre. Bien autrement nuisible à l’art est la foi protestante que le roman catholique. Quand les Anglais seront moins protestants, ils seront moins puritains. Et quand ils seront moins puritains, ils seront tout à fait artistes.

L’histoire est là pour montrer ce que doit l’avancement des peuples aux efforts individuels , aux volontés intraitables des précurseurs dévoués. Elle se chargera de glorifier en toute connaissance de cause Walker et ses amis. Trois sur quatre ont prématurément succombé. Ils sont, nous dit-on, morts à la peine, et nous le croyons volontiers. Les années de combat sont plus dures, selon toute apparence, à la jeunesse de Londres qu’à celle de Paris.

Le deuxième a nom George Pinwell, mort à trente-trois ans, et comme Walker, c’est par des aquarelles-gouaches qu’il vient à nous. Celle-ci, d’une composition si aisée, d’une exécution si franche, le

Farc de Saint-James, est un modèle de grâce piquante et de naturel humour. Sur un banc, moins vulgaire et aussi amusant que nos Dumanets, un soldat flirte avec des bonnes. Un groupe d’indigentes les regarde avec une certaine envie. Près de nos galants, une pauvre jeune violoniste ambulante et son enfant, une bambine précoce et muette, songe tristement. Ainsi les Anglais n’oublient jamais les oppositions shakespeariennes de la vie, et près de John qui rit, ils réservent obstinément la place de John qui pleure.

Cette autre aquarelle, le Joueur de Jîageolet de Hameln, est un pur chef-d’œuvre. Hameln, vous le savez, est une petite ville où apparut, vers 1284, s’il en faut croire un conte, et je ne demande pas mieux que de croire tous les contes, même allemands, un fort singulier personnage affichant l’estimable profession de preneur de rats. Les édiles de Hameln lui ayant promis, par clause expresse, un paiement raisonnable, il joua sur un flageolet étrange des airs bizarres, et les rats, tous les rats de la ville, le suivirent jusqu’à une rivière qui les engloutit. Cependant les édiles de Hameln refusèrent la somme convenue, sous de fallacieux prétextes, tel que celui-ci peut-être : « La force. prime le droit. » Et le musicien ratier s’en alla, exhalant une juste colère. Trois cent-soixante-cinq jours plus tard, comme les bourgeois de Hameln riaient encore de leur bon tour, le même homme reparut à la même heure, midi sonnant, en colère toujours et sinistrement vêtu. Sur un flageolet plus étrange, il joua des airs plus bizarres, et les enfants, tous les enfants de la ville, le suivirent jusqu’au mont Kopelberg, qui s’ouvrit aussitôt et se referma sur eux, comme la rivière sur les

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rats. Cette dramatique légende, ressuscitée par Gœthe, a merveilleusement inspiré M. Pinweil. Son preneur d^enfants est d’un très-grand caractère, sans recherche ni effort. Le mouvement, l’animation, l’extase des enfants sont rendus avec une verve et un tact extraordinaires, et la vaine poursuite des mères affolées est d’un piquant effet.

Dans une troisième aquarelle, la Grande Dame^ M. Pinweil commençait à se débarrasser de la gouache. Dans la grand’rue d’un bourg, une belle dame du seizième siècle passe, semant l’aumône et provoquant parmi les naïfs indigènes un émerveillement respectueux. C’est tout un poème, toute une vision que cette petite scène rendue avec une finesse et une bonhomie exquises. Et cette aquarelle, notez-le bien, atteint une chaleur de tons et un éclat inconnus chez nos meilleurs aquarellistes, et qui lui donnent l’illusion parfaite de la peinture à l’huile.

Du troisième des amis, M. Houghton, le Champde-Mars ne nous montre rien.

Le quatrième et le plus fortuné, M.North, toujours vivant et toujours militant, soutint de sa constante sollicitude les dernières années de Walker et c’est chez lui, réfugié dans sa maison d’Écosse, que le malheureux artiste, frappé d’un mal incurable, peignit, si je ne me trompe, son oeuvre maîtresse : Une Vieille Grille. M. North possède aussi une maison à Alger, la Maison blanche, que voici perchée sur une haute colline, dominant une contrée verdoyante. Cette aquarelle et deux autres : le Jardin du presbytère et le Pays de Argyll , révèlent un talent souple et

variée moins puissant, mais non moins sincère que ceux des regrettés Walker et Pinwell.

Tout auprès, une œuvre nous attire, bien qu"un peu trop noire et confuse, et mal éclairée. Elle se dégage rapidement, et nous laisse une impression trèsvive. Sir Galahad nous apparaît, un célèbre chevalier de la Table-ronde, fier et menaçant, sur un épique et fougueux destrier. A ce style entraînant et large, on jurerait un Delacroix. Et ce Saint-Georges, aquarelle sans gouache, ce Saint-Georges, si étudié, si bien compris, n’est pas d’une moins fière allure.

L’auteur de Sir Galahad et du Saint-Georges, M. Gregory, expose parmi les tableaux à l’huile , outre un solide portrait, une Aurore qui eût fait une sensation bruyante dans un Salon parisien. C’est une gageure véritable, presque gagnée, une audace presque réussie. L’œil s’y habitue lentement et n’en devine que par degrés l’étrange donnée. V Aurore ào. M.Gregory n’est pas. Dieu merci, la classique et sempiternelle déesse, entr’ouvrant de ses doigts roses les portes usées de l’Orient. C’est une indiscrète personne, point attendue, point désirée, pénétrant avec effraction dans un bal privé pour en chasser l’arrièregarde intrépide. Tandis que sur son piano de bataille, l’infortuné pianiste tombe de sommeil, une dame et un monsieur attendent leur voiture, en flirtant. Familièrement appuyé sur une table et tenant prête la pelisse de Madame, ce monsieur est le mari assurément, mais un mari à la Musset, un de Saverny quelconque, de conscience trouble et cherchant à pallier ses torts en complimentant Madame sur l’éclat de ses

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yeux noirs, ou sur ses épaules fort belles, ou sur sa flamboyante robe jaune. Madame rougit d’aise, et minaude en boutonnant son gant. Cependant, par la fenêtre un rayon éclate, et les lustres palissent, et le mauvais plaisant traverse une corbeille de géraniums roses, et s’y charge de nuances excentriques, et il joue sur la robe jaune de Madame et sur la jaunissante figure de Monsieur les gammes chromatiques les plus extravagantes. Vite, Mylord et Mylady, rentrez au logis, l’aurore est impitoyable aux visages des danseurs attardés. Ceci est une œuvre très-vivante, trèsmoderne, dont la libre allure, l’aisance parfaite assignent un poste de vedette à M. Gregory dans la jeune École anglaise.

Nous n’en finirions pas avec les aquarelles. Ce genre très en vogue parmi nos voisins, soutenu et propagé par l’Institut des aquarellistes, occupe toute une salle et non la moindre. Mais il en est quelquesunes encore que nous ne pouvons omettre.

Un Village de pêcheurs, de M. Aumônier, dressant à l’horizon ses vigoureux contours sous un large ciel, rappelle à s’y méprendre la forte manière d’Harpignies. M. Boyce fixe avec une patience extrême les souvenirs sévères du vieux Londres. L’ancienne manière compte en lui un de ses meilleurs tenants, et l’on peut dire qu’elle marque son suprême effort dans le Parc de Arundel , œuvre puissante et étudiée de M. Collier, jeune artiste d’un remarquable talent. La nouvelle école revendique le Village des pêcheurs sur la côte d’Ecosse, de M. Cotman, les Peupliers, de M. Small, et aussi cette amusante physionomie si

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