DEUTSCHES REICH
Sommaire : Où l’on voit que Londres est proche de Dresde.
— Peu de rires, point de sourires. — Il grandira, car il est allemand. — M. de Bismarck, cet homme considérable... — M. Lenbach et ses portraits. — M. Leibl et ses Paysans. — M. Charles Gussow. — Au diable le jargon technique. — Autre portraitiste, M. Kaulbach. — Un élève de Méphisto et le bout de son nez. — MM. Petersen et Schraudolph. — Et cette peinture d’histoire ? — La mort de Wallenstein, et son auteur M. Piloty. — Voici revenir la Chasse à Infortune. — MM. Henneberg et Spangenberg. — Pour une idylle de mer, ça, c’est une idylle de mer ! — La patronne des teinturiers. — M. Max, et là Fille de Jaïrus. — Oj|transcendentalisme ! ô Schopenhauer !
— M. Charles Hoff, et le Baptême de Vorphelin. — Toujours cette tension du regard ! — M. Pilz, et sa Leçon de gymnastique.
— N. B., cela s’appelle du progrès. — La Volkshanh, de M. Bokelmann. — M. Frédéric Werner là-bas, et ici M. Firmiu Girard. — Une heure d’angoisse de M. Hildebrand, et Plus d’espoir de M. Fagerlin. — M. Meyerheim, et les Zoulou- Cafres. — Les Cosaques de M. Joseph Brandt. — Dirait-on point deux manières jumelles ? — Saluons au passage M. Knaus. — Et approuvons M. Menzel. — Dieu ou cuvette, grand homme ou canon Krupp ?| — M. Gebhardt, et ses tours de force archaïques. — Les paysagistes allemands. — La Solitude de M. de Schennis. — Là on aime, ou l’on travaille ? — Au pays du grand défroqué Luther. — Monseigneur en rit, et la trouve bien bonne. — Et la sculpture allemande ? — Celuilà aussi est un art national.
Et maintenant, Ahsaver de l’art, si d’Angleterre nous passions en Allemagne ? Si souvent nous avons entendu parler de races et de choses anglo-saxonnes ! 'L’idée s’est tout naïvement installée dans notre esprit.
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que de Londres à Dresde il y a tout au plus la longueur d’un trait d’union. Jeu d’imagination, et fallacieuse apparence assurément. Mais il est entre l’Angleterre et l’Allemagne un trait d’union bien autrement puissant, une parité autrement significative, à propos d’art surtout, que la plus authentique parité d’origine : la religion. Entre l’art anglais et l’art allemand, il y a cette entente, nous dirions volontiers : ce malheur commun, le protestantisme. Tous deux sont raisonnés, raisonneurs, vertueux, convertis, inexpansifs et froids.
Entre les deux, néanmoins, quelles différences profondes, évidentes au premier abord ! Les salles anglaises, si confortablement et coquettement organisées, nous révèlent une civilisation riche, calme et forte, définitivement maîtresse d’elle-même et des choses, consacrant des loisirs longuement conquis à l’aménagement d’un at home séculairement et solidement possédé, aimable enfin et hospitalière à sa façon. Le Salon allemand, avec ses hautes portes dans le style de la Renaissance allemande, flanquées de chapiteaux noirs et de colonnes noires à peine égayées par quelques arabesques blanches, avec sa tenture foncée, a je ne sais quel aspect sévère et un peu rébarbatif, accentué en quelque sorte et souligné par cette inscription en lettres très-majuscules : Deutsches Reich, Empire allemand . Et l’art que voilà exposé au trèsgrand jour, trop grand peut être, distribué par un superbe plafond à cassettes, n’a point les grâces un peu gauches, mais empressées, ni le pacifique humour de l'art anglais. Il sourit très-rarement, il rit plus rare-
ment encore, et son ironie n’est pas légère. Il philosophe à outrance. Il atteste le travail, la patience âpre et énergique d’une nation conquérante qui veut avoir un art, comme elle a voulu avoir un empire, mais qui combat encore pour son existence le combat que les anglais nomment struggle for life, d’un peuple non point arrivé, mais arrivant. Et il arrivera, j’en atteste les œuvres de valeur qui s’ofFrent à nous dans la salle unique, mais vaste, où campe le Deutsches Reich.
Elles pourraient être plus nombreuses, ces œuvres, et nous ouvrir une plus large échappée sur l’art germanique. Mais nous devons, paraît-il, nous estimer trop heureux de contempler leur petit bataillon. M. de Bismarck, cet homme très-considérable, mais dont le plus grand génie a été peut-être l’ineptie phénoménale de Bonaparte et de sa bande, M. de Bismarck, à qui d’exceptionnelles circonstances ont permis l’archaïque fantaisie et peu durable, de replâtrer un empire féodal dans l’Europe du dix-neuvième siècle, M. de Bismarck qui n’en est point à sa première ni à sa dernière faute, a militairement interdit la participation des industriels allemands à la fête universelle de 1878. Et c’est bien tardivement qu’il s’est laissé arracher l’autorisation réclamée, avec une juste et patriotique insistance, par les artistes. Si tardivement que l’espace n’a pu être au mieux utilisé, ni l’envoi aussi nombreux et choisi, et que l’École allemande s’est trouvée, bien malgré elle et malgré nous, en dehors du concours des récompenses. S’il est des gens au monde pour appeler cela de la bonne politique, on ne les rencontre pas, je gage, parmi les peintres de
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Munich ou de Dusseldorf. Mais que nous importe après tout? et leurs réflexions nous doivent moins intéresser que leurs œuvres.
On compte en Allemagne, si je ne me trompe, sept Académies des beaux-arts, inégalement importantes, à Berlin, Dusseldorf, Munich, Carlsruhe, Weimar, Leipsick, Dresde. Dans toutes, nous dit-on, l’enseignement est donné par l’État. Et l’art allemand, plus discipliné encore et plus soumis que le nôtre à la Doctrine, éprouve un singulier besoin, très-visible, de retremper sa vigueur native et indéniable dans les eaux vives de la liberté.
Tout de suite, deux portraits nous attirent, deux portraits de vieillards, signés du nom de Lenbach, fort connu au delà du Rhin. L’un est celui du docteur Dollinger, le fondateur du culte vieux-catholique allemand. Ce personnage a le physique savant, triste et blême de son emploi. L’autre, le baron Liphart, raide et sec, presque agressif, n’est pas plus réjouissant. D’ores et déjà, il nous faut signaler cette amplitude du front, cette vivacité, voire cette tension du regard que l’on retrouve dans la plupart des figures des tableaux allemands. Signe caractéristique de la volonté persévérante et de la pensée, toujours en éveil, de cette forte race, ces deux figures sont bien mises en lumière, et leur coloration trahit chez M. Lenbach une étude attentive de Rubens. Mais leurs rides sont plus apparentes que réelles, et plus dessinées que modelées. Elles font en somme plus d’effet de loin que de près. Quant aux mains, M. Lenbach est impuissant à les
rendre, et sans doute il le sait, car après avoir manqué à un tel point celles du vieux-catholique, il a malignement dissimulé derrière le dos, dans une pose à la Napoléon, celles du baron Liphart.
Qui cherche les réussites du modelé, les trouvera poussées, même à un rare degré, dans ce Portrait sans nom de M. Leibl, dont la facture très-moderne rappelle les meilleures hardiesses de notre jeune école, et surtout dans les Paysans du même auteur. Dans une petite salle basse, des paysans bien groupés, assis, graves et sérieux dans leurs vestes du dimanche, écoutent avec une bonne grosse attention la lecture du journal. Leurs physionomies, discrètement éclairées par le demi-jour qui leur vient d^une petite fenetre, leurs mains pendantes et comme étonnées de ne rien faire, leurs poses sont d’un suprême naturel. Mains et visages sont d’un modelé sculptural. Il ne nous souvient d’avoir vu de tels paysans que dans les magistrales eaux-fortes de Legros, et nous ne marchanderons point à M. Leibl^une qualification dont nous sommes avare ; sqs Paysans sont un chef-d’œuvre.
MM. Lenbach et Leibl appartiennent à l’école de Munich. M. Charles Gussow, professeur à l’Académie de Berlin, expose, lui aussi, un portrait d’une excellente facture : une vieille dame bourgeoise. Sous son blanc bonnet tuyauté, ses cheveux sont d’argent. Dans son blanc visage ratatiné, ses yeux brillent derrière ses lunettes noires. Elle est fort sérieuse et convaincue, dans sa robe de soie marron. Une autre peinture, minutieuse et finie, un peu grise et sèche de M. Gussow, une vieille bonne lavant avec zèle une
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Vénus de Milo dans Tatelier de son maître, déride le public, et les artistes s’arrêtent avec complaisance devant sa Nature mortCy un salon de collectionneur tout encombré de tableaux, de bustes, de riches étoffes et d’œuvres d’art de toute sorte. Ils en déclarent dans leur jargon technique, la couleur un peu « juteuse », mais ils lui reconnaissent de bonne grâce un brio, une verve, un éclat exceptionnels dans l’école allemande.
Citons encore, parmi les portraitistes, M. Frédéric-Auguste Kaulbach, neveu du célèbre artiste. Ce Portrait de jeune fille et ce Portrait de jeune femme avec son filsy en superbes costumes d’antan sur fond d’or, avec échappée sur des paysages bleus, sont des pastiches très-réussis, très-séduisants d’ailleurs et tort agréables à voir, de l’école allemande du XV® siècle, pastiches en vogue, nous dit-on, à l’Académie de Munich, dont est l’artiste. Sa Tête de femme est une religieuse copie du genre primitif. Le talent de M. Kaulbach noys apparaît, plus personnel, dans la Rêverie. , C’est un tout intime et charmant poème que celui de cette jeune femme oubliant, pour regarder par delà le temps et l’espace, la mandoline qui repose entre ses mains distraites. Sa robe de soie blanche est œuvre de fin coloriste, et la Rêverie, par sa manière et par ses qualités, nous a évoqué les noms de Terburg et de Willems. Celui-là n’a pas toujours fait mieùx, celui-ci fort souvent n’a pas fait aussi bien.
M. Gustave Richter, enfin, expose trois portraits le Père et le Fils y la Mère et le Fils — la mère, fort belle brune, est la fille de Meyerbeer — et \q Portrait en pied de la princesse Elisabeth de Carolath-Beutheny fort
belle personne aussi, d’un très-grand air. M. Gustave Richter, de Berlin, doit être un des portraitistes du high life allemand et de tous les high Ufe imaginables, car il peint comme notre Dubufe exactement, ni mieux ni pire.
Comme M. Kaulbach, MM. Petersen et Schraudolph, de Munich, ont pastiché le vieil art avec une égale fidélité et un égal succès. L'Eglise de M. Petersen est chose adorable, où l’esprit moderne, ce digne élève de Méphisto, montre le bout de son nez. Dans un recoin de chapelle, mystiquement éclairé par la lumière que tamisent les vitraux coloriés, trois femmes assistent à un office pour nous invisible. L’une est vieille, sérieusement vieille. Une autre est entre deux âges. La troisième est jeune. La première, qui n’a plus que Jésus, l’appelle avec une indescriptible ferveur, que traduisent ses mains passionnément jointes et ses yeux extatiquement larmoyants. La seconde, bonne commère épanouie, entre deux âges et sans doute aussi entre deux cultes, sourit d’un sourire placide et satisfait, à qui? Son mari, son amant ou son Dieu? La troisième, oh ! la troisième (Marguerite on la nomme, je crois), vous voyez bien qu’elle n’est pas à l’église !
Le Dolce far niente de M. Schraudolph, où l’on voit rassemblés dans un beau paysage, toutes les quiétudes et les béatitudes d’un soir estival, la douce mère rêvant avec ses fils, la barque glissant, douce et muette avec ses rêveurs sur l’étang qui baigne le vieux castel qui rêve lui-même, tout cela est une consciencieuse et heureuse imitation d’un Albert Durer domicilié à Florence.
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La peinture d’histoire n’est guère représentée en ce lieu. On nous assure que si l’école historique allemande est tant absente, il ne nous en faut prendre qu’à cette mesure de convenance par laquelle furent bannies du Champ-de-Mars toutes œuvres blessant telle ou telle susceptibilité nationale. Autant dire que nous ne verrions dans les peintures de cette école que tableaux de force où l’Hercule allemand prime les droits et rosse les échines de tous les peuples de la création. Fort libre en cette affaire, car nous avons assez hautement maudit les léna qui appellent les Sedan qui appellent autre chose, nous prenons acte d’une affirmation semblable, pour en tirer les déductions nécessaires.' Mais nous croyons aussi que la peinture historique attend un peu partout, en Allemagne comme ailleurs, pour venir au monde, que sa mère, l’Histoire, soit elle-même née. Et nous nous rabattons, faute de mieux, sur ce tableau d’histoire, le seul, si je ne me trompe, que l’on trouve en ce Salon, Wallenstein se rendant à Eger, signé : Karl Piloty.
En ib^5, comme l’on sait, ce fameux condottiere, dont les intrigues et les trahisons menaçaient la couronne de l’empereur Ferdinand, périt assassiné par son lieutenant Butler et deux officiers écossais. La tradition rapporte qu’aux approches de la ville d’Eger où il devait finir, Wallenstein arrêta quelque temps son carrosse devant un fossoyeur dans l’exercice de ses fonctions, et qu’il entretint avec ce personnage un dialogue philosophique à la façon d’Hamlet, où perça le pressentiment d’une mort prochaine. Ce dialogue est le sujet même du tableau. Au premier plan le fossoyeur* au second se déroule le cor-
tège de Wallenstein. Dans le fond, la ville d’Eger et son château. A la portière du carrosse apparaît la virile et pâle figure, blanchie avant Tâge, de Wallenstein, tout entier à son étrange colloque. Devant la voiture, parmi les hommes d’armes, on distingue un grand cavalier à grosse barbe blonde, à l’aspect bizarre et soucieux, coiffé d’un haut feutre à larges bords, enveloppé d’un long manteau, c’est l’astrologue favori du chef de bandes, Senno, celui-là même, qui facilement averti par maint indice, prédit naguère à son maître la catastrophe d’Eger. Derrière la voiture, à la tête des troupes, voici un autre cavalier, le casque en tête, cuirasse au corps, sombre et arrogant. C’est Butler, le bourreau du lendemain. Ce tableau n’est ni bon, ni mauvais. Il est dur et sec comme un procèsverbal; il est froid comme une gravure coloriée. Il est classique, et c’est tout dire. Et nous n’insisterons pas plus longtemps sur le nom très-célèbre de M. Karl Piloty.
A défaut d’histoire, la salle du Deutsches Reich nous offre deux ou trois légendes. Voici revenir tout d’abord cette toile d’Henneberg : La Chasse à la fortune, qui fut exposée peu avant la guerre, au Palais de l’Industrie. Elle appartient, depuis la mort assez récentè de son auteur, à la Galerie nationale de Berlin. La gravure l’a popularisée chez nous, et elle représente, ou peu s’en faut, avec les dessins allégoriques de Kaulbach, tout ce que savait jusqu’ici notre public français de l’art moderne allemand. Qui ne se souvient de ce cavalier hagard, courant à bride abattue sur un pont étroit ? Derrière lui chevauche la Mort,
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« affreuse compagnonnc. » Aux sabots de son cheval il a foulé sa femme. Devant lui, nue et provoquante, vole la Fortune, en équilibre sur sa boule. H va l’atteindre : oui, mais déjà il touche le bout du pont, et ce pont extraordinaire aboutit à un précipice. L’imagination de ce tableau est compliquée, comme toute imagination germaine, mais saisissante. Elle attire et entraîne le spectateur dans son mouvement effréné. Henneberg enfin était un coloriste, et son nom restera parmi les plus considérables de l’école romantique.
Nous n’adresserons point à la galerie nationale de Berlin un semblable compliment sur cette autre légende qu’elle nous envoie : La Mort et son cortège, de M. Gustave Spangenberg. Sous un ciel noir, la Mort s’avance, encapuchonnée dans son vaste manteau. Elle sonne une grosse cloche, et à l’appel de cette cloche un guerrier embrasse sa gretchen qui pleure. Elle a pour avant-garde des petits enfants blêmes, ceints de fleurs fanées, pour suite une foule de personnes de toutes classes : des évêques, des docteurs, des ouvriers, des potentats, des femmes parées. Tout au bout de l’horizon, cette bande de ciel bleu, brillante et comme aurorale, c’est la vie sans doute à laquelle tout ce monde a déjà tourné le dos. Et cependant, assise sur le bord du chemin, une vieille femme tend des mains suppliantes vers la Mort qui ne la daigne écouter, et s’obstine à sonner le militaire qui s’exécute militairement. Il y a dans cette Danse macabre un certain effort d’imagination, il y a une intention dramatique indéniable. Mais l’ordonnance y manque, la perspective et les valeurs ne sont point suffisantes, et de la foule confuse, sous leur teinte
uniforme, lourde et noire comme le ciel, les personnages divers se détachent malaisément.
Quant à la Meeresidylle, idylle de mer, de M. Arnold Boecklin, on nous assure qu’elle est fort appréciée en Allemagne, et notre bonne volonté internationale se refuse à le croire. Figurez-vous une grosse naïade, s’ébattant lourdement au milieu de lourdes vagues. Une de ses mains prend subitement la couleur gros bleu des vagues où elle plonge, et l’on dirait une charge du ravissant phénomène de la Grotte d’azur. Une autre partie du corps est comme enveloppée d’une sorte de voile jaune indéfinissable qui symbolise, paraît-il, la faune maritime. Près d’elle, un centaure marin, dont la croupe couleur pie se termine par une queue de poisson, nous montre un faciès bonnasse. Qu’est-ce en somme que cette mystérieuse naïade ? Evidemment la patronne des teinturiers. Une mauvaise langue, bien informée, nous apprend que M. Boecklin est, selon l’argot d’atelier, un « chiqueur » de conviction, sincèrement et systématiquement opposé à l’étude de la nature. Cela se voit. Et il a des élèves; je les plains.
L’Evangile a inspiré à M. Max, de Munich, un grand tableau qui a pour titre : la Fille de Jaïrus. A peine endormie du sommeil de la mort, la pauvre enfant est couchée, blanche comme la cire, dans son grand lit, blanc comme un neuf linceul. Assis près du lit, vêtu d’une robe noire, le Christ tient dans une de ses mains longues et effilées, la main droite de l’enfant, inerte et glacée. Il fixe la morte, mais nous ne voyons de sa tête que ses longs cheveux bruns, sa
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barbe ea pointe ef son profil légendaire. Il n’a pas d’auréole, et je l’en félicite. Il semble un médecin, un magicien. C’est bien là le Christ humain, tel que le doit concevoir un compatriote de Strauss. Cette œuvre a, comme l’on dit, grand style. La composition en est sobre, distinguée, poétique. La pâleur uniforme de la morte, la blancheur mate des draps, le jaune vieil or d’une sorte de couvre-pieds semé de roses tendres par une main pieuse, s’harmonisent parfaitement avec la robe noire du Christ. Mais, je vous prie, que diable fait cette mouche sur le bras de la fille de Jaïrus ? O transcendantalisme ! O hegélisme ! O kantisme ! O Hartmann ! O Schopenhauer ! Elle est là pour prouver définitivement et péremptoirement, h posteriori et à fortiori^ que la fille de Jaïrus ne bouge plus. Cette mouche est un certificat mortuaire. M. Max est fort réputé en Allemagne où, s’il en faut croire telle chronique, on le surnomme, pourquoi? le croque-mort. Il est l’auteur d’une tête de Christ à surprise et à sensation, qui ouvre ou ferme les yeux, selon le point de vue que choisit le spectateur. Nous connaissons à Paris plus d’un membre de l’Institut qui ne compte point à son actif une seule toile comme la Fille de Jaïrus. M. Max est non moins artiste qu’Ary Schœffer, et beaucoup plus artiste que Lehmann.
Dans le salon allemand, comme partout, les toiles de genre abondent et envahissent la cymaise.
Une des plus courues est le Baptême de Vorphelin. Auteur : M. Charles Hoff, de l’Académie de Dusseldorf. Dans une chambre de château, une seigneuriale famille du temps de Louis XIV est réunie pour le
baptême de ce petit orphelin que tient son aïeul sur un riche coussin. Tout autour de la salle sont rangés les membres de la famille. Un souvenir plane sur cette assemblée, le souvenir du père absent pour toujours, et il jette sur tous les visages un épais voile de deuil. La belle et noble veuve n’y tient plus, et ses yeux éclatent. La vue du pasteur, noir et grave étranger, ne rassure point du tout un petit garçon, qui pleurerait de bon cœur sans les efforts d’une sœur aînée. Ce tableau a des qualités fort attrayantes, beaucoup de composition et d’harmonie, de la couleur, d’excellentes intentions à la Delaroche, et son auteur, récemment nommé professeur à Carlsruhe, compte parmi les espérances de l’art allemand. Il faut lui faire cette objection qu’à l’exemple de beaucoup de ses compatriotes, il néglige un peu la perspective, et ne dégage point ses plans. On pourrait lui objecter aussi que ses personnages sont tous beaux, et d’une beauté monotone, comme dans les gravures de modes. A quoi Ton répondra j udicieusement, qu’en Allemagne les membres de la noblesse sont tous réglementairement beaux.
C’est aussi dans le Baptême de l’orphelin, où le sujet d’ailleurs s’y prête, que l’on remarquera chez tous les assistants cette tension du regard, signe caractéristique de la peinture allemande. Et aussi dans la Leçon de gymnastique, de M. Pilz, de l’Académie de Weimar. Dans un terrain vague avoisinant l’école, sous les yeux émerveillés d’un vieil invalide et des bonnes gens de la commune, un maître, les bras horizontalement tendus en avant et les poings fermés, démontre un mouvement de gymnastique à une com-
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pagnie de bambins. Rien n’est amusant comme ce professeur, un type accompli de magister allemand, avec sa figure en lame de couteau, son collier de barbe hérissée, ses grosses lunettes noires, ses gestes automatiques et son jaune mouchoir qui s’élance d’une « profonde ». Les bambins le regardent avec des yeux extraordinairement dilatés. Ils ont tous un air hâtif de petits hommes, dont bientôt on fera, pour leur malheur et celui de l’humanité future, des petits militaires. N. B. Cela s’appelle : du progrès. Le ciel et le paysage, dans la Leçon de gymnastique, sont fort bien traités. Ceci n’est point du grand art, certainement, et il sent l’illustration, mais c’est de l’art studieux, bien compris et sincère, typique et national.
S’ilfaittoujours ainsi, M. Pilz doit facilement trouver acquéreurs pour ses tableaux. Nous en dirons autant de M. Bokelmann,de Dusseldorf, auteur à' Une Banque populaire en faillite. Il y a moins d’art, plus d’illustration, et non moins de précision que dans la Leçon de gymnastique. Le long de l’escalier d’une Volksbank se presse et se bouscule une foule, point cossue, en deux courants contraires : l’un qui monte, inquiet; Tautre qui redescend, désespéré. Les groupes de la rué où la faillite, vivement commentée par les badauds et les victimes, leur est plus ou moins expliquée par des hommes d’affaires froids, râpes et sentencieux, sont bien distribués,très-intéressants;les physionomies sont très-variées. Avec moins de couleur et moins de naturel, M.Bokelmann nous rappelle ces deux artistes à qui leurs scènes populaires ont valu quelques succès dans nos derniers Salons : MM. Durand et Denneulin.
M. Frédéric Werner, directeur de l’Académie de Berlin, est un peintre de talent. Sa Rue hollandaise à Hindelopen est une jolie chose, très-intime, très-claire, et parfaite de couleur locale. Sa Conversation, qui attire à elle la masse des rieurs, nous plaît moins. Certes, il y a dans ces immenses grenadiers de Frédéric II, coiffés de leurs immenses bonnets pointus, bavardant et batifolant par dessus la grille de Postdam avec des bonnes d’enfants à la toison rutilante et au rutilant costume, il y a un effet comique des plus irrésistibles; mais cette peinture criarde et finiochée, en un tel contraste avec la précédente, a le tort grave de nous remettre en mémoire le procédé, si faux et si désagréable, de M. Firmin Girard, ce peintre dévoyé.
Une heure d’angoisse de M. Ernest Hildebrand, de Carlsruhe, est une page d’un vif sentiment. Ce jeune couple rustique, suivant avec une indicible angoisse la crise, peut-être mortelle, où se débat le pauvre enfant, couché dans le grand lit de l’alcôve paternelle, nous va droit au cœur. Le petit malade est une merveille d’observation, la terreur des parents est rendue avec une justesse et une discrétion remarquables, et, pour nous résumer, cette idylle élégiaque est œuvre de coloriste. Mais ici encore, il nous faut reprocher à l’artiste de n’avoir point assez détaché ses plans. L’alcôve est sans profondeur, et les personnages semblent collés sur le mur.
Plus d’espoir de M. Fagerlin, de Dusseldorf, où l’on voit, caché derrière une porte, le médecin de campagne apprenant à une jeune femme, qui sanglote tout bas et à une vieille mère ahurie le trépas inévitable et prochain du chef de la famille, est une œuvre
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d'un sentiment analogue^ plus terne, mais vigoureuse et dramatique.
M. Paul Meyerheim est un des artistes les plus connus et les plus fêtés de l’Allemagne. Soit. Il y a beaucoup de mouvement et d’observation, il y a de l’entrain et du brio dans ses Zoulou-CafreSy sauvages classiques dansant sur les tréteaux d’une baraque de foire, devant un public villageois qui écoute, bouche béante, les racontars d’un Barnum en habit rouge. Il y a du dessin et de la perspective dans cette Descente près deBos^en, que suivent des chariots attelés de bœufs, et d’où l’on découvre une belle vallée. Mais la couleur est mal venue, froide et point agréable, un peu paravent.
Si l’Ecole allemande avait participé au concours avec la permission de M. de Bismarek, nul doute que les Cosaques de V Ukraine du XVIB siècle, entrant en campagne, de M. Joseph Brandt, eussent obtenu une très-honorable récompense. Fringant et caracolant, superbement monté, pittoresquement costumé, un escadron de cosaques part en guerre. En avant, chevauche- l’hetman grave et empanaché. En tête de l’escadron, les musiciens s’escriment sur leurs instruments à cordes qui nous font songer aux violons de Lérida, et la troupe suit, ardente et enthousiaste, flairant la poudre et jetant aux échos de la steppe ses plus joyeux chants de bataille. C’est une œuvre bien menée, bien lancée, de science réelle et de preste allure. Les chevaux sont traités de main de maître, et dans tout l’ensemble du tableau, je ne puis m’empêcher de découvrir une ressemblance des plus frap-
pantes entre la manière de M. Brandt et celle de Fromentin. On les dirait en quelque sorte jumelles.
Et maintenant saluons au passage M. Knaus. Nous le retrouvons ici, comme nous avons retrouvé dans l’exposition anglaise M. Alma Tadema. Si acclimaté dans notre monde et choyé par nos amateurs, nous l’avions jusqu’ici naïvement tenu pour un Alsacien. Et nous n’apprendrons rien à personne en célébrant le talent fort connu et si bien coté de M. Knaus. Son envoi est de cinq tableaux. Un Enterrement est une belle page, très-saisissante. La douleur de ces braves gens, qui attendent un cercueil dans la cour d’un rustique logis, est communicative, et ce vieillard cassé en deux par l’âge et le chagrin, qui descend à si grand’peine un raide escalier de pierre, est une magistrale étude. Une Fête d'enjants, aimable kermesse enfantine, parée et costumée dans un gai paysage, est une de ces jolies scènes, nombreuses et animées où excelle la composition, vivante habile et un peu maniérée de M. Knaus. Ses Paysans délibérant peuvent compter aussi pour une de ses bonnes toiles. Mais l’attention publique s’est surtout attachée à cette bilogie ou histoire en deux tableaux. Dans l’un. Une Bonne affaire, on voit un vieux j uif allemand, ce qu’on nomme un vieux bric-à-brac, trônant sur ses chiffons dans le sordide encombrement de son arrière-boutique. Entre deux bouffées de sa longue pipe, ce Moïse de l’usure explique avec une joyeuse complaisance à un horrible petit rousseau pouilleux, écarquillant ses yeux de singe, les voies et moyens pour voler honnêtement le prochain. Dans l’autre. Un Élève plein dé avenir, le ma-
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caque exhibe triomphalement au public uîie pièce de monnaie, gage de sa compréhension rapide et de son application pratique. Il y a dans cette bilogie beaucoup et beaucoup de talent, mais devant de tels sujets on sourit, et l’on passe.
Parmi les Nestors de l’art allemand, brille le professeur Menzel, de Berlin. Sa grande toile, l’ Usine, nous représente une fonderie en pleine activité, et quelle activité ! Dans l’atelier immense, sous le toit vitré que supporte une colossale charpente de fer, les ouvriers, athlètes du travail aux bras nerveux et poilus, vont, viennent, s’agitent, se croisent. Les soufflets beuglent, les marteaux s’abattent. Il y a fête à l’usine, fête du travail. Au centre du tableau, une œuvre formidable s’accomplit. De cette fonte énorme que tant d’yeux, surveillent, que tant de bras élaborent et dontlaflamme blanche illumine ces mâles visages, que sortira-t-il? Une machine utile, ou la statue d’un grand homme, ou un canon Krupp, que sais-je? Le volcan, pour nous profanes, garde son secret. Comme l’enfer, dont elle nous donne un avant-goût, Y Usine de M. Menzel est pavée de bonnes intentions. On lui reconnaît du mouvement, de l’action, un louable souci de « faire grand,» mais les effets de lumière sont lourdement indiqués, et le mouvement tourne à la confusion. D’aucuns prétendent que c’est là de l’impressionnisme; j’y consens.
Entre deux danses est tout au contraire une petite pochade sans prétention, quasiment impeccable. Dans un salon tout éclatant de feux et de dorures, à la cour, une cour impériale ou royale, ou grand’ du-
cale, peu importe, de grands personnages, tout éclatants d’ordres et de chamarrures, papillonnent et ronronnent autour d’une corbeille de grandes dames, grandement décolletées. O les splendides épaules! Rien n’est amusant comme ces toilettes de soirée. Il semble qu’elles ne tiennent point au corps, et qu’au moindre signe d’un régisseur, elles glisseront doucement à terre, coques légères de Lédas merveilleuses. Pour écrire cette scène enfin, il fallait de la couleur, de l’esprit, du brio. Tout cela y est.
Quant aux quatre aquarelles de M. Menzel, seul ici à représenter l’aquarelle allemande, elles sonrfort savantes; mais ne les trouvez-vous pas bien classiques?
De quels primitifs M. Gebhart, artiste réputé de Dusseldorf, a-t-il imité son Crucifiement ? Je l’ignore. Toujours est-il qu’on ne saurait pousser plus loin la copie d’un style. Le Christ, maigre et échevelé entre ces deux larrons grotesques, ces saintes femmes, vieilles et laides, pleurant du sang, ces bourgeois du quatorzième [siècle mêlant leurs sanglots à ceux du chœur antique, tout cela est du plus mystique, du plus raffiné moyen âge, et sans tel ou tel détail indiscret d’une facture toute moderne, comme par exemple la robe de la Madeleine prosternée, M. Gebhardt eût gagné le pari que sans doute il s’est fait à lui-même. Mais à quoi bon ces tours de force archaïques ? Ils étonnent et détonnent. Un primitif nous impose encore ; l’imitation d’un primitif ne nous en impose plus. Et pour tout dire, il y a longtemps déjà que, sans la mise en scène toute païenne de la Renaissance, l’huma-
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nité n’eût pu regarder sans rire ou sans colère tous ces crucifiements, prosternements, et pleurnichements.
Au reste, M. Gebhardt a la bosse du pastiche, car voici de lui une Cint^ appartenant à la galerie nationale de Berlin , que l’on attribuerait volontiers à quelque élève de Véronèse; et, sans \e Portrait de M. Wortmann, la manière personnelle de cet artiste nous fût demeurée inconnue. Elle existe pourtant, et se rapproche assez de celle de M. Lenbach. Il y a entre le portrait de ce vieillard, un ancien bourgmestre, je crdis, et celui du vieux-catholique Dollinger bien des analogies, mais une différence aussi, et à l’avantage de M. Gebhardt. Non plus plaisante que la façon de Lenbach, la sienne est plus réelle. Il modèle mieux, donc il fait plus vivant.
Comme dans tous les pays du monde, le paysage est en Allemagne le genre qui semble le mieux se dégager des vieux errements.
Un des paysagistes les plus en vogue au delà du Rhin est M. André Achenbach. Bien que très-inégal et point toujours ordonné, son talent a des qualités fort appréciables, et au demeurant la plus appréciable de toutes, la sincérité. Il a fait en Belgique et en Hollande une aimable moisson. Ses Marins de Blankenherghe et ses Bords de VEscaut près d’Anvers sont jolies choses très-justes, très-sereines et d’un heureux sentiment, qui rappellent par certains détails la manière de Clays. Dans la marine de Vlissingue il y a de l’entrain, de la puissance. L’emportement des vagues sous la tourmente est bien rendu : mais tout un côté
du paysage, celui de la grève et de la falaise nous semble poncif.
Il est, par parenthèse, un autre Achenbach (Oswald). Il a, celui-là, Tltalie pour champ d’inspiration. Mais sa moisson n’est pas si abondante, ni si heureuse que celle du voyageur en Hollande. Et s’il est ici des œuvres que l’on doive résolument nommer poncives, à leur tête brillent le Souvenir de la villa Torlonia et la Via Cassia, près de Rome, vue sur le Vatican. Les tonalités en sont fausses, l’aspect désagréable et lourd. La Place du Marché d'Amal/î, qui vaut mieux, n’est pas un chef-d’œuvre.
En général, quoi qu’ils en aient, les Allemands ne comprennent pas trop l’Italie qui le leur rend bien, ni les pays où se plaît le soleil. Cet enterrement diurne qui traverse à Rome la place du Panthéon d' Agrippa, sous la conduite des pénitents blancs [armés de longs cierges, dévotement salué par les gens du peuple groupés autour de l’obélisque, estune excellente composition, dramatique et sobre, de M. Riefstahl, de Calsruhe. Elle nous donne très -juste l’impression sévère du monument et de la place, et le pittoresque aspect d’une foule romaine, à la couleur près. Le soleil n’ÿ est pas. Les scènes égyptiennes de M. Gentz, de Berlin, où de M. Seel, de Dusseldorf, sont d’une érudition parfaite, mais on les croirait élaborées dans l’école de Gérome, froide et mesquine.
Un troupeau de moutons de M.- Brendel, estune étude sincère, un peu minutieuse : l’œuvre d’un bon naturaliste à qui sont familières les allures et les habitudes de ses animaux préférés. Il suit Chaigneau d’assez près,
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Jacques d’un peu plus loin. Une grâce toute particu- Itère, un sentiment très-vif de la nature distinguent le Retour du champ de M. Zugel, mais son fin talent se rattache encore à l’ancienne école.
La Route à travers la forêt mène directement à la nouvelle. Il y a du souffle et de l’ampleur dans la manière de M. Burnier, et si son tableau n’avait été outrageusement verni comme une paire de bottes neuves, on en eût plus aisément apprécié les rares qualités. Ce grand bois ombreux est largement peint. L’air se joue à travers ces arbres pleins de sève. Cette route vient de loin, de bien loin, sa profondeur est incalculable, et il faudra longtemps marcher pour atteindre la clairière que nous révèle tout là-bas cette vague éclaircie. Ce chien noir est tout à fait burlesque, et l’on dirait une ombre chinoise collée sur la toile. Mais assurément, voilà de belles vaches, bien construites et plantureuses, et, sur le marché de peinture où sont primés les admirables troupeaux de Van Marche, ceux de M. Burnier obtiendraient, pour le moins, une mention honorable.
Le joli sous-bois où se promène cette Jeune veuve ^ serrant contre elle son blanc poupon, est, selon le jargon du jour, tout à fait dans le mouvement, et les intraitables de la jeune école réaliste et scientifique peuvent chanter à son auteur, M. Amberg, de Berlin, le Dignus es intrare.
Comme à M'. Frédéric de Schennis, de Weimar. Ce jeune artiste confirme la prétendue règle qui interdirait à tout bon Germain de comprendre l’Italie, mais il la confirme par l’exception. Dans cette petite toile, dont la facture solide et serrée nous saute aux yeux.
dans cette Solitude nous reconnaissons un des plus beaux asiles de la villa Borglièse. Il est dans le parc immense une clairière, que bordent, denses et pressés, les pins noirs de la campagne romaine. Il est, dans la clairière, un beau pavillon mystérieux et charmant. Le bout du parc est-il là ? Chi lo sa ? Mais le bout du monde y est. Oh ! la solitude ! ils sont bien rares, de tels recoins, en ce siècle de fréquentation universelle et de bruit perpétuel. Là on pense, là on conspire, là on aime, là on travaille, selon son âge ou son goût. J’en rêverai de celle-là, car voici longtemps qu’on ne m’avait donné de la solitude une impression tant juste et profonde.
Dans le mouvement encore, et de toute sa vitesse, M. Hermann Baisch, de Munich. Sur sa Grande route m Hollande l’orage s’est abattu, et les moindres creux de la route sont des lacs en miniature où se reflètent les choses du ciel et de la terre. Comme ils pataugent là-dedans, bouviers et bestiaux! Mais je plains un peu plus les premiers, cela se conçoit. Il a l’air si philosophe, ce magnifique bétail hollandais. Je connais peu dans notre moderne école de meilleurs paysages que celui de M. Baisch. C’est vaillant, sincère, une des choses les plus sympathiques et les plus empoignantes qui soient ici.
Et nommons, pour finir, une très-bonne marine de M. Eugène Ducker, de Dusseldorff : Bords de la mer Baltique. Simple et consciencieuse, elle nous donne cette particulière impression de paix et de grandeur : la mer venant mourir paisible au plus bas de la grève déserte, tandis qu’à l’extrême horizon, le soleil rouge
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lentement descend. La marine enfin ia mieux étudiée et la mieux vue de tout ce salon.
Au pays du grand défroqué Luther, que voilà, discutant avec les étudiants suisses à léna, dans une bonne petite peinture de M. Thumann, l’on n’aime guère les moines, et l’on a diantrement raison. Aussi voyons-nous ces espèces, raillées et bafouées, comme elles le méritent, en plus d’un tableau de genre fort réussi. Il n’est rien de tel, en effet, pour inspirer un artiste, qu’une conviction vive et passionnée, favorisée d’ailleurs dans son expression par cet exquis, ce charmant, ce suave, cet adorable Kulturkampf! Aussi, regardez-moi ce tableautin : Au Couvent, de M. Meisel. Est-il plus déridante satire que l’ironique révérence de ce jeune officier se retirant, après commission remplie, à ce gros déchaussé, plein de porc et de bière, qui essaie vainement, par politesse, de soulever du vaste fauteuil sa masse effroyable, en s’appuyant sur la table où dorment, d’un pieux sommeil, ses compagnons de matines et d’empiffrement. Nous ne]détestons pas de telles farces rabelaisiennes, loin de là. Il faut pour tirer gros oiseaux gros sel. Et pour si mince besogne, nos artistes, à nous, feraient mieux de s’abstenir. La peur de cet horrible enfer, où la peine consiste à ne recevoir ni médailles, ni décorations, ni commandes, glace leurs chétils courages. Eux, déchirer ou mordre ? Allons donc ! ils n’égratignent même point. Ils caressent. L’Antichambre de Monseigneur, de Vibert, n’est point une crânerie du tout, ni d’intention, ni de fait. Monseigneur en rit, et je gage, la trouve « bien bonne, » et nous, bien mauvaise.
De la sculpture allemande il n’est guère plus à dire que de la sculpture anglaise, sinon que je crois de l’avenir aux sculpteurs d’outre-Rhin plus qu’à ceux d’outre-Manche. La sculpture allemande est bien empêtrée encore dans les routines classiques, bien ronde, bien froide, bien « pompier, » comme l’on dit dans nos ateliers. Ainsi, -nous pensons, devant les oeuvres de M. Renaud Begas ou de M. Michael Wagmüller, deux célébrités du ciseau, en Allemagne. Que M. Begas me pardonne, m.ais à son grand diable à' EnUvemeiit des Satines, si correct, si impeccable, si solennel, je préfère de beaucoup son Buste en marbre du peintre Mensuel. C’est dégrossi à peine, cela a un peu l’air d’un bonhomme de neige tout prêt à fondre, mais cela est vivant. Le Monument fnnèbre de M. Wagmüller se recommande par une grâce touchante, une mélancolie profonde. Une maîtresse douleur a guidé la main de l’artiste : ce monument funèbre est celui de son jeune enfant. M. Hildebrand habite Florence, et c’est là que naquirent son Adam, statue en marbre, son Berger dormant, autre marbre, et Y Enfant buvant, statuette en bronze. L'Italie lui a porté bonheur plus qu’aux peintres allemands, et plus peut-être qu’aux italiens eux-mêmes. Son tempérament germanique l’a préservé de cette criante afféterie, legs du rococo, où se complaît , la sculpture italienne. Son Adam garde un milieu juste entre l’homme préhistorique et le père noble de la légende. Son Berger dormant est une œuvre aimable, d’un dessin très-pur, dans le style néo-grec, et nous en dirons autant de V Enfant qui boit.
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En somme, l’art allemand est, lui aussi, un art trèscaractéristique, très-national, dont les promesses sont plus grandes peut-être encore que celles de l’art anglais.
Énergique, patiente, sincère, convaincue est l’école allemande. Elle a la foi et la bonne foi. Elle a pour discipline l’orgueil de la patrie, le culte de la science. Ses naïvetés valent mieux que nos trucs, et ses légendes que nos gaudrioles. Tels de nos artistes, experts en la grammaire de l’art, se riaient des fautes d’orthographe et des barbarismes de la peinture allemande. Eh ! messieurs, le barbarisme, c’est un commencement, et cela se corrige. Mais l’impressionnisme, cela ne se guérit pas, c’est une fin.
Eux, les artistes allemands, des barbares ! soit. Ils sont barbares, donc ils seront forts.