DE VIENNE A PESTH
Sommaire ; Mince comme un traité de paix. — M. Makart et l’Entrée, de Charles-Qumt à Anvers. — L’âge est un mauvais plaisant. — Un page exquis, mais un Charles-Quint, non pas ! — Au vestiaire du Paradis terrestre. — Mme Durer épouse peu commode. — A quand M. Makart ethnographe ?
Matejko et 1 limon de Liibhn. — Un squelette ganté de rouge. M. Fux, et La, Cour de Léopold. — Ces illustres délégués de Dieu. — M. L’Allemand, ou l’Horace Vernet de là-bas. — M. Angeli. — Festons de lords, et astragales de ducs. — Le (jirame de Cermak. — Campos iibi Trojicula fuit. —
M. Defregger. — Souriante la blonde, pensive la brune.
M. Piloty, ou le professeur Gigogne — Les Fugitifs de M. Kurzbauer, et la Gare de M. Karger. — MM. Jettel, Thoren, Schindler et Ribarz. — Les aquarelles de M. Passini.
Après les Germains de Vienne, les Magyars de Pesth. — Où nous retrouvons M. Muncaksy. — Le Christ hussard. —
Milton dictant le Paradis perdu et le Recrutement hongrois.
Un po più di lime, s’il vous plaît ? — M. Bentzorür, et le Baptême de saint Étienne. — C’était en l’an mil, pourtant ! — M. Szekely. — Que leur manque-t-il donc à ces poètes de là- Thau, et \qs Funérailles d’Hector, — Encore un Davidien, M Ligerti.— M. Pichler, c’est M. Pichler ! — Du courage, M. Pichler ! — MM. Ladislas de Paal, Weisz, Brück Lajos, Ebner. — N’oubliez pas vos héros pour nos violoneux.
MM. Keleti et Meczoly . — Un peu vieux, celui-ci, un peu jeune celui-là.
Du Deutsches Reich à l’Autriche-Hongrie, la frontière est mince, mince comme un de ces disques de papier que crèvent, sans quitter leurs montures, les écuyers du Cirque, mince comme la feuille volante d’un traité de paix.
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La voilà donc franchie d’un seul mot, et, suivant la foule idolâtre, nous nous arrêtons tout d’abord devant la grande toile de M. Makart, professeur à Vienne, né à Salzbourg en 1840, élève du célèbre M. Piloty. Grande par les dimensions et le nombre des personnages mis en scène, grande aussi par des qualités qui constituent non pas un génie, mais un trèsremarquable talent. Les millions de visiteurs qui, durant sept mois, ont fréquenté le Champ de Mars, connaissent cette toile. Beaucoup, assis sur des chaises, tout spécialement prodiguées pour elle, l’ont contemplée des heures entières. Elle a, dès son apparition, enlevé la vogue universelle, puis la médaille d’honneur. La photographie, la gravure l’ont de suite popularisée. Tant mieux pour elle, et aussi tant mieux pour nous, car notre tâche de raconteur et de critique s’en trouve singulièrement abrégée.
U Entrée de Charles-Quint à Anvers, tel est son titre. A l’aurore de son règne, le futur empereur, en voyage d’ avènement, reçut de ville en ville le féal hommage de ses sujets des Pays-Bas. Anvers l’accueillit avee un entrain de première classe, et même avec une galanterie dont fait foi l’œuvre à peu près historique de M. Makart. Précédé d’une escorte militaire, suivi d’un magnifique état-major de cardinaux, de seigneurs, de capitaines aux mâles visages, de courtisans empanachés, le jeune souverain, sur un robuste destrier fastueusement caparaçonné, traverse au pas les flots d’une foule curieuse et enthousiaste. La douce figure qu’il a, ce Charles-Q.uint! L’âge est, je l’avoue, un mauvais plaisant, qui transforme en un vilain grognon le plus aimable des jouvenceaux. Néanmoins,
il y a entre le très-authentique Charles-Quint de M. Mélingue, levant le siège de Metz, et le Charles- QjLiint de M. Makart une telle dissemblance de traits, que celui-là ne peut avoir été celui-ci. J’en appelle à quiconque a vu les deux. Sans doute, le peintre viennois n’avait point, sous la main, un portrait de Charles-Quint, imberbe encore, et il aura pris pour modèle un jeune homme du high life autrichien, très-charmant, de tournure distinguée et de fort noble air, avec ses yeux fendus en amandes et ses cheveux à la petit chien. Un page exquis, mais un Charles-Quint, non pas, ou je me trompe fort.
Splendide est le cortège, et pour le voir, dans la rue semée de fleurs, se mêlant aux soldats, ne s’effrayant point des chevaux, ou aux balcons pavoisés de velours, d’or et de brocart, ou sur des estrades enguirlandées, ou sur les marches de quelque demeure, hommes, femmes, jeunes filles, enfants, se pressent en leurs atours de fête, les merveilleux atours de ce seizième siècle, dont M. Makart possède à fond et nous retrace avec une verve sans pareille le téerique vestiaire. Le monarque et sa cour ne forment point le seul attrait du cortège. Devant la royale haquenée, — mais déjà vous ne voyez qu’elles — voyez ces jeunes femmes. Peu leur importe le siècle ! Elles n’ont guère emprunté leur éblouissant costume qu’au vestiaire du Paradis terrestre. Elles s’avancent, uniquement parées de leur beauté qu’elles portent, souriantes et Aères, avec une remarquable aisance. Tout au plus une coiffure de fantaisie, un toquet agrémenté de plumes et de perles couvre
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leur tête, tout au plus quelques pierres précieuses brillent à leurs mains ou à leui s pieds, tout au plus, enfin, quelque gaze légère fait mine de dérober aux regards avides tel ou tel de leurs charmes. Tous les yeux les dévorent, à commencer par les grands yeux, royalement ouverts, de Charles-Quint. Alors que vient pour la première fois dans un pays son roi, n’est-il point d’usage immémorial de lui offrir quelques spécimens choisis des plus belles productions nationales ? Anvers, la fidèle Anvers, de tout temps fertile, en superbes carnations féminines, n’a point voulu déroger à cet usage, et c’est pourquoi vous admirez en la présente occasion ces tableaux vivants, dont la nudité prestigieuse jette une note si éclatante, si imprévue, si harmonieuse, en cette symphonie immense d’étoffes, de tentures, d’armes, de bijoux rivalisant d’art et de magnificence. Elles ont fort étonné, ces triomphantes personnes, l’ignorance et la pruderie de notre public moderne. Qu’il en prenne donc son parti, car elles figurèrent , très-certainement, à l’entrée de Charles-Quint dans sa bonne ville d’Anvers. Albert Durer, dont vous reconnaissez ici le visage si étrangement beau, cette manière de Christ blond, avec sa barbe à deux pointes et sa longue chevelure ondoyante; Albert Durer, qui fut en effet de la royale suite, les vit, et il nous en parle. Elles étaient vraiment belles, nous dit-il, et il les regarda beaucoup, et, il les eût bien plus regardées encore, si madame Durer n’eût point été là, épouse peu commode, comme chacun sait. Un journal bien informé » prétendait l’autre jour que ces beautés, sans peur ni reproche, étaient filles de noblesse, en-
voyées là par leurs familles, désireuses de faire au souverain quelque honnêteté digne de lui. Bien qu’édifié sur les moeurs des cours, nous sommes obligé de contredire le journal « bien informé ». C’étaient tout bonnement des impures d’élite, des filles de joie, que l’on nommait, au temps jadis, des femmes sauvages, par antiphrase.
Elles -ont porté bonheur à M. Makart. Bien posées, naturelles et variées en leurs attitudes, bien modelées, largement et chaudement peintes, dans cette tonalité vénitienne que l’auteur a fort étudiée, elles ne sont point seulement quelque chose comme la great attraction du tableau, elles en sont aussi la gaieté, la lumière, la vie; et jamais, certes, autant que cette fois, filles de joie ne furent bien nommées. Mais il ne faudrait point pour elles, et par un entichement peutêtre excessif, oublier cette très-belle dame et trèshabillée, celle-là, très-somptueusement et artistement, qui marche tout à la tête du cortège, portant sur un coussin de velours une superbe couronne de roses, et qui marche tant et si bien qu’elle semble sortir du tableau. Elle aussi est mouvementée, vivante, et compte parmi les meilleurs morceaux du vaste ensemble.
M. Makart est, à vrai dire, un des plus grands prestidigitateurs de la couleur que nous ayons vus depuis longtemps. Son faire n’est peut-être pas trèsmoderne, mais il s’est en revanche si bien approprié la manière des maîtres de la Renaissance !
Et puis, devant cette mise en scène si nombreuse, devant ce déploiement de choristes et de comparses, d’oripeaux et de costumes, n’ayant son pareil qu’au
nouvel Opéra, on est d’abord empoigne, surpris. Nos peintres actuels, les plus célèbres même et les plus goûtés, nous ont si peu habitués à de tels efforts d imagination ! Mais alors qu’on a plus ou moins lentement secoué le charme, on saisit une à une les quelques faiblesses de cet incomparable talent, La facilité de M. Makart qui, selon toute apparence, doit être prodigieuse, l’a peut-être éloigné des laborieuses observations de la nature , car la tendance au chic est trop visible en son oeuvre. Ses personnages sont tous beaux, trop beaux, si bien qu’ils nous rappellent un peu la comédie de Plouvier, si connue : Trop beau pour rien faire. Ils tiennent plus du roman ou de la féerie que de l’histoire, et leur toilette aidant, ils auraient pu passer, en leur époque, pour des gravures de mode. Sans doute dans leurs bouches béantes les langues sont paralysées par l’admiration, car tout ce monde a l’air muet. Et puis dans cette foule il y a bien un peu de fouillis, aux derniers plans surtout. La perspective n’est pas scientifiquement ménagée. L’on ne sait si le cortège traverse une place ou une rue. Certains personnages du premier plan sont hors de proportion avec ceux qui les suivent de près. Tel enfant est par sa taille un enfant prodige, et sa mère le peut appeler sans hyperbole : mon petit homme. Tel archer a l’avant-garde dépasse de beaucoup, en long et en large, la stature humaine. . . Ces réserves une fois formulées, nous applaudissons de tout cœur cette œuvre de virtuose, brillante et superbe, çà et là magistrale, et à laquelle n a manque pour atteindre au chef-d’œuvre, qu’un peu d’étude et de sévérité. ÜEntrée de Charles-Quint est flanquée de deux
portraits de M. Makart, deux portraits féminins d’un brio extraordiriaire et peints, comme la grande toile, avec une habileté surprenante, dans le goût et la manière du XVP siècle. M. Makart peut se vanter d’avoir mis en émoi tout le Landerneau de la peinture française. Plus d’un parmi nos meilleurs le jalouse, et non sans motif; car si volontiers l’on trouve chez eux plus de science, une telle facilité, une imagination pareille sont assez rares parmi nos artistes. Son grandissime succès de 1878 encouragera probablement le peintre viennois à nouer des relations continues avec le public français. L’empereur d’Autriche lui a, nous dit-on, défrayé un séjour en Égypte, et, du pays des Pharaons il a rapporté nombre d’études. N’enverrons-nous point quelqu’une ? Déjà nous connaissons M. Makart historiographe et portraitiste, et pour le mieux juger, nous serions heureux de connaître M. Makart ethnographe.
Après M. Makart, voici M. Metejko, son émule et contemporain, l’une des plus incontestées réputations de l’Austro-Hongrie. D’origine polonaise, c’est avec une émotion toute filiale, mélangée de regret amer et qui sait ? peut-être d’indomptable espérance, que M. Metejko nous raconte Lune des journées légendaires de l’histoire de sa patrie : /’ Union scellée à Lublin en ï entre la Lithuanie et la Pologne. Ce jour-là une inspiration fugitive rassembla Polonais et Lithuaniens de toute classe et de toute condition, grands dignitaires et bourgeois, gens d’église et gens du peuple, nobles et paysans dans un effort commun contre l’invasion russe. Ce jour-là, pour le malheur de l’Europe, eut peu de lendemains, mais il laissa dans
la mémoire des Polonais une trace profonde^ et l’on sent, à première vue, qu’une foi traditionnelle, ardente, imprescriptible a soulevé l’artiste et enflammé son talent. Il n’y a point là un mélodrame de commande, mais un drame très-réel, construit sur d’authentiques documents. Au centre du tableau, dans une salle de la Diète, debout, la tête découverte, le roi Etienne Bathory tient élevé un crucifix dans sa main droite. Un genou en terre, un délégué de la noblesse prête serment sur les Évangiles. Autour d’eux, nobles, prélats et capitaines, jeunes gens, hommes faits, le feu dans lesyeux, les mains tendues, jurent de mourir Pro patriâ et jure. Cloué sur son fauteuil par les infirmités, un cardinal nonagénaire, cacochyme, au visage décharné, la mort elle-même affublée de pourpre, lève à la fois ses deux mains de squelette gantées de rouge. Ce personnage est d’un puissant effet. Sobrement traitée, bien distribuée, bien ordonnée, avec peu de figures, et vigoureusement peinte, la scène du serment est fort belle : et tout entraîné dans son mouvement, l’on n’aperçoit qu’à la longue la reine et ses femmes, et les comparses de l’arrière plan, groupés en une masse incolore et confuse, qui est la très-faible partie de l’œuvre.
Deux autres tableaux de M. Metejko, le Comte Vilc2^ek, un héros polonais, se ruant à l’assaut d’une forteresse, et VErection solennelle de la cloche de Sigismond à Cracovie sont deux œuvres honorables, mais inférieures à V Union de Lublin. La première est surtout intéressante par la représentation très-vive et très-animée qu’elle nous donne d’une cérémonie royale vers le XVP siècle. M. Metejko est décidément
un artiste studieux qui s’entend fort bien à la mise en scène.
Il y a de l’observation aussi, et une piquante interprétation de la réalité historique dans ce tableau de M. Fux : la Cour de Léopold P''. Cet empereur d’Autriche était un pauvre sire, atteint de deux maladies, l’une que la science moderne appelle sans détours ni motstirésdu grec : un ramollissement; et l’impératrice, une femme stupide et dévote, importée d’Espagne. Par-devant ces illustres délégués de Dieu, un chanteur italien vocalise et minaude à outrance. La jeune impératrice balance lourdement sa grosse tête ; l’empereur, blême figure, compte les voussures du plafond. Derrière eux, autour d’eux, la cour se livre à ses singeries professionnelles. Ceux-là imitent le maître, ceux-ci la maîtresse. Les uns font la roue, les autres ne font rien du tout. Et pour nous résumer, M. Fux a du talent.
On voit dans la petite, trop petite exposition d’Autriche, beaucoup plus de portraits que de peintures historiques.
Ce grand portrait équestre qui nous représente le Général Landon, un général du XVIIP siècle sur un champ de manœuvres, appartient à l’empereur d’Autriche : son auteur est M. L’Allemand. Il n’est ni excellent, ni pire. C’est de la peinture suffisante, officielle et disciplinée. M. L’Allemand est l’Horace Vernet de là-bas.
Mais nous ne le pouvons juger ici que sur un exemplaire unique. Plus favorisé, M. de Angeli, élève autre-
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fois, aujourd’hui professeur de l’Académie de Vienne, met en ligne de bataille onze portraits, le sieny compris. Que voulez-vous? M. de Angeli est la coqueluche du high life anglo-saxon. S’il en faut croire les présents spécimens, ce ne doivent être en sa noble collection que festons de lords, doyens et comtesses, astragales de ducs, princes et banquiers. Son empire a trois capitales : Vienne, Londres et Berlin. Et pour justifier semblable domination, il a toutes les qualités requises. Sa peinture est distinguée, comme ses modèles. MM. Cabanel et Bouguereau la contresigneraient de bon cœur. Mais ne nous y trompons point, M. de Angeli a plus de talent qu’eux, beaucoup plus, et il nous en fournit maintes preuves, entre autres ce vigoureux portrait de Lord Beaconsfield, une des curiosités de l’Exposition, devant lequel entrent enpâmoisonles Anglaises mûres. C’est bien ainsi que nous rêvions le tout-puissant régisseur de la politique anglaise. Il n’a rien de l’Adonis, mais tout d’un homme habile, tenace, éloquent et Israélite.
Les portraits de la comtesse de Schônhorn et de M. le baron Hoffmann nous révèlent, le premier surtout, en M. Canon un artiste de valeur, un coloriste qui, sans atteindre à l’originalité, s’est heureusement inspiré des maîtres du XVL siècle.
Dans le salon autrichien, la peinture de genre abonde. Elle est loin d’ofirir ce « métier », parfois si agaçant, qui exalte la vanité de nos artistes français, mais elle nous montre de la composition et de la couleur souvent, du sentiment toujours. Sa poésie est franche, ses gaietés sont naïves, son drame est sincère.
Très-sincère, trop sincère même, le drame de Cermak, cet artiste de Bohême, qui vient de mourir à Paris, laissant nombre d’amis et quelque renommée. Nous le revoyons au Champ de Mars en deux tableaux, bien caractéristiques de sa manière : Le Monténégrin blessé et le Retour au pays. Dans le premier que la gravure a popularisé, de pittoresques soldats de la Montagne-Noire descendent la pente rapide d’un étroit défilé, transportant sur une civière un vieux guerrier blessé. Devant cet ancien deux fois vénérable, hommes et femmes se découvrent ou s’agenouillent, et sur leurs mâles visages, — les plus mâles ne sont peut-être pas ceux des hommes, — on lit, mêlée à une douleur profonde, la résolution d’une implacable vengeance. Le second tableau, le Retour au, pays, est la mise en scène de quelqu’une des atrocités célèbres de la guerre orientale. Des femmes, des enfants, des vieillards fugitifs reculent d’horreur en retrouvant la plaine où fut leur village, campos uhi Trojicula fuit, semée de ruines et touffue de pieux qui empalent des têtes sanglantes. Cermak était un coloriste violent et inégal, mais un coloriste. Une énergie singulière anime ses compositions , témoignage certain d’une conviction ardente. Terribles étaient les sujets, truculents et passionnés les personnages de son choix. Mais n’at-il point, comme l’on dit, un peu forcé la note? Et son drame, dont notre routine s’étonne à tort peut-être, ne flotte-t’il pas entre le mélodrame et Lopéra-comique? Ou bien encore sa manière ne tourne-t’elle point à l’illustration ? Le problème est impossible à résoudre pour qui n’a point visité ces pays superbes et barbares. Valerio, notre compatriote, dont la manière est si
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calme, le dessin si correct, nous a rapporté |de là bas des types semblables. Sans doute, si l’Europe orientale, pénétrée lentement par la Révolution française, et enfin délivrée par elle, en arrive jamais à connaître les bienfaits de la paix, vite elle aura le premier de tous : un art, et un art bien à elle, un art étrange et emporté, dont nous saluons en Cermak et ses congénères les évidents précurseurs.
M. Defregger lui, ne s’adonne point au drame. La bucolique est son genre. Le pays de son imagination est le Tyrol, et son pays natal aussi. Mais son succès a plus d’une patrie, car nous avons remarqué déjà dans l’Exposition allemande une jolie toile de M. Defregger : Une visite aux parents. Il excelle à rendre les moeurs villageoises que lui offrent ces contrées, où le paysan a jusqu’ici conservé son costume et ses traditions. Le Jeu du pouce dans le Tyrol est une scène amusante, où la lutte de force et d’adresse entre les joueurs, les joies et les émotions diverses de la galerie sont traduites avec une bonhomie rare et une rare finesse d’observation. Le Joueur de cithare est une page exquise. Dans quelque montagne de la Styrie, deux jeunes filles vivent des journées entières en tête à tête, préposées, selon l’usage, à la surveillance du bétail. Passe un joueur de cithare, aimable et jeune. Qu’il soit le bienvenu:' car elles sont longues, les heures de garde. Et tandis que lesté d’une jatte de lait, payé de deux sourires, il jette à l’écho les notes argentines et vibrantes de son instrument, toutes deux l’écoutent de toute leur âme, celle-ci souriante, la blonde; celle-là, pensive,
la brune. Peut-on imaginer un petit poème intime plus chaste et plus charmant?
Le genre de M. Defregger, si simple et si naturel, qui doit sembler à nos esprits forts bien romance et bien rococo, nous plaît beaucoup, et ce qui vaut mieux pour lui, il est très-goûté là-bas, car M. Defregger n’est point le seul à s’y distinguer. M. le chevalier de Blaas, un vétéran, nous a rendu la scène du Jeu du poing dans le Tyrol^ avec des qualités presque égales, pour ne pas dire identiques à celles du Jeu du pouce. M. Gabl nous a représenté de la façon la plus expressive des joueurs à l’arbalète, prenant le curé pour arbitre deleursdiscussions. Tyrolien, commeMM. Gabl et Defregger, M, Schmidt, encore un élève de ce peintre deux fois célèbre, M. Piloty, qui est, décidément le professeur Gigogne, M. Schmidt nous montre les Sans Patrie, ou les Gottschee, des errants, des espèces de tsiganes tyroliens, traînant à travers la montagne la lourde voiture, et si peu chargée pourtant, où tient leur avoir minuscule et grotesque. Un curé quelconque, une sorte de grand Basile, maigre et noir, en promenade avec un moine pansu, jettent un coup d’œil hautain et hostile sur ces pauvres diables qui n’ont point de laine à tondre. Il y a dans cette scène, de la verve, de l’humour, de la couleur.
M. Kurzbauer (je n’ai plus besoin de vous dire qu’il est élève de Piloty), a mis beaucoup de sentiment dans la Maison mortuaire d’un paysan hongrois. Ses Fugitifs, après tout, valent mieux qu’une illustration coloriée, et ils ont le mérite, point si commun, d’une extrême clarté. A première vue, l’on devine qu’il
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s’agit d’un enlèvement, — heureux pays où Ton enlève encore ! — l’enlèvement d’une Juliette de seize ans par un Roméo imberbe de dix-huit, et que la mère de la Juliette, une respectable dame de la classe dirigeante, apparaît enfin aux fugitifs consternés dans cette auberge de grande route, pour le plus grand ébahissement de ses hôtes passagers. Jamais un illustrateur n’eût groupé avec une telle précision, et un aussi joli sentiment, tous les détails de ce mélodramatique fait-divers.
Dans Une gare de chemin de fer, appartenant à la Galerie impériale - royale de Vienne. M. Karger a cherché à reproduire l’une des physionomies quotidiennes les plus caractéristiques de la vie publique moderne. Et à bien des égards il a réussi. Il règne dans sa vaste gare un mouvement réel, d'une animation bien vue et bien sentie. Les voyageurs, les employés, tous les assistants sont marqués au cachet de la civilisation présente. Mais la couleur est dure, sans éclat, et imprime à l’ensemble un aspect désagréable.
Il y a dans le Salon autrichien nombre de paysages, la plupart médiocres, bien que fort étudiés, quelquesuns remarquables, surtout par leur évolution vers le sénie moderne. En tête, il nous faut citer ceux de M. Jettel. Son Paysage hollandais, riche, plantureux, étendu, profond, sous un ciel immense, est d’une impression superbe, et sa Rue d’un village de Hollande est d’une fidélité sans pareille. Bien juste aussi et bien vivant, cet autre Paysage hollandais de M. Blau, avec son ciel gris, ses maisons rouges, son canal dormant,
son moulin énorme, en vedette, sur le toit d’un bâtiment. C’est bien Un orage fou, une pluie torrentielle avec mitraille de grêlons qui s’abat sur la campagne de M. le chevalier de Thoren, en ébranle les chênes et en plie les roseaux, et met en fuite cette paysanne courbant le dos sous son parapluie rouge démesuré, frappe d’épouvante ces chevaux de labour vigoureusement peints, solidement bâtis. C’est un vtû Brouillard d’ Automne, lourd et mélancolieux, qui plane sur cette rivière de M. Schindler, au courant de laquelle versent leurs frondaisons dernières les arbres multicolores de l’arrière-saison. Et c’est encore un très-beau paysage que ce Canal de Hollande, de M. Ribarz, où l’air circule, où le mouvement et la couleur abondent, et qui, par certaines de ses qualités, nous rappelle le maître Daubigny.
Parmd les aquarelles autrichiennes, il en est pas mal d’excellentes, dont trois absolument parfaites, celles de M. Passini. La Procession à Venise, engageant a la queue leu-leu sur un de ces mille petits quais étroits comme des passerelles, son interminable cortège aux éclatants costumes que suivent d’en bas les noires gondoles chargées de curieux et de fidèles bariolés, est d’un caractère aussi net que cette autre Procession de Venise, de Vanutelli, qui brilla naguère au Salon parisien. Un Pont à Venise est une délicieuse étude, extraordinairement sincère. Et Un lecteur public à Chioggia nous a simplement ravi. Le dimanche, dans l’amusante Chioggia, sous la petite halle du marché aux poissons, les pêcheurs en veste de gala, coiffés du bonnet phrygien et fumant méthodiquement
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leurs pipes aux fourneaux de terre cuite emmanchés d’un mince roseau, se rassemblent autour d’un ancien, patron de barque ou maître d’école, qui leur lit et scande et mime, en un mot leur joue les vers du Tasse, Avec quelle attention respectueuse ils l’écoutent, avec quelle intelligence d’artistes ils le comprennent, tous les voyageurs le savent. Et ce spectacle si rare, qui reste parmi nos plus chers souvenirs, M, Passini nous le restitue dans son plein effet avec une exactitude et une ampleur magistrales. Ainsi menée d’une main sûre et ferme, l’aquarelle vraiment peut défier la peinture à l’huile.
Et maintenant, de l’Autriche, allons en Hongrie. Autriche et Hongrie, comme l’on sait, ne sont point la même chose. Et jamais, plus qu’en passant d’une salle à l’autre, nous n’avons compris combien est juste et combien est profond ce terme d’un si fréquent usage : le dualisme austro-hongrois.
Il y a dualisme en effet, et un dualisme bien tranché entre les Germains de Vienne et les mag3''ars de Pesth. A chaque moment de l’histoire il éclate, chaque page de l’art nous le confirme. Ce n’est pas qu’il y ait une bien grande différence entre la peinture autrichienne et la hongroise. Elles s’inspirent des mêmes leçons, se forment aux mêmes écoles, et leurs procédés sont jusqu’à ce jour identiques, ou peu s’en faut. Les artistes autrichiens ont sans conteste sur leurs émules hongrois l’avantage du nombre, de la science et du métier. Mais l’on a beau dire, la tradition germaine de ceuxlà n’est point la même du tout que la tradition orientale de ceux-ci. Entre les deux industries, autrichienne et
hongroise^ déjà la divergence apparaît. La première est habile, élégante, civilisée, convenue, et plus d’un article-Vienne prime tel ou tel article-Paris. La seconde nous attire par son étrangeté vigoureuse, son originalité native. Ne vous souvient-il point de ces faïences hongroises qui semblent les prodigieux accessoires de quelque féerie arabe, de ces manteaux énormes en cuir blanc, historié de broderies éclatantes, parure dominicale des paysans, de ces massifs bijoux chargés d’émaux, de ces riches palatines, de ces fourrures magnifiques, de cet amour du faste, de cet orgueil enfin, signes légendaires de cette race attrayante et sympathique, dont les hommes sont si fiers et les femmes si belles. Et voyant tout cela, n’avez-vous point reconnu dans le peuple de Hongrie un peuple artiste ?
Il aura son art, quand les temps seront venus. Quel il sera ? le même qne tout à l’heure Cermak nous annonçait ; mais non celui que nous représente M. Muncaksy, aujourd’hui le lauréat de l’Exposition hongroise où ses œuvres brillent, étoiles de première grandeur, au milieu de lumignons que l’on dirait soigneusement choisis. Parisien hier, et avant-hier, Parisien demain, M. Muncaksy s’est retrouvé hongrois pour la circonstance de l’Exposition universelle. Parisien il reste parmi ses compatriotes, et puisqu’il a du talent, nous ne nous en plaignons pas. Il étudia, paraîtil, tout d’abord à Vienne où l’on distingua ses facultés. Mais l’on est tant académique là-bas ! Un jour qu’on lui avait commandé un Christ selon la Doctrine, M. Muncaksy mit à son Sauveur une moustache et un uniforme
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de hussard. Et par là on vit bien qu'il était indépendant. Il dut décamper, et ne s’en fit point faute Paris l’accueillit, l’éleva et le garda. La grande ville ne lui exalta point le génie qu'’il n^avait pas, mais elle développa le talent qui était en lui, un talent plus facile que nous ne l’avions cru d’abord, mais non sincère, sur lequel nous avons en notre premier Voyage très-clairement, mais un peu violemment peut-être, formulé notre opinion. M. Muncaksy a de la vigueur, mais point de naturel et du savoir-faire plutôt que du savoir. Sa manière est un procédé. Sa couleur est plaquée, dure, sèche, et le soleil est absent de son œuvre. Il abuse ou plutôt il n’use que du jour d’atelier, et ses personnages sentent trop le modèle. Néanmoins il entraîne le public par ces défauts-là même, et aussi par d’évidentes qualités, l’entente de la composition, le sentiment dramatique, et le dédain le plus absolu pour les rengaines académiques. Son envoi au Champ-de- Mars nous résume tout cela, et nous le souligne trois fois en trois sujets bien différents.
Le plus important, c’est Milton dictant à ses filles le Paradis perdu. Assis près d’une fenêtre qui ne projette point sur lui une bien vive lumière, dans un vaste fauteuil, les jambes étendues, habillé d’un pourpoint noir, voilà le poète. Encadrée de longs cheveux noirs, sans barbe, sa tête est belle, bien belle. Sous son vaste front dénudé une Genèse s’élabofe, immense; un monde est en train de naître, qui sera immortel. Ce monde, Milton écoute ses appels et ses murmures grandioses, et il le regarde venir des fabuleuses régions du Paradis perdu, avec ce regard en dedans que nous admirons chez tous les aveugles, et qui est la merveille
AU PAYS DES PEINTRES i8l
du tableau de M. Muncaksy. Et puis, au fur et à mesure, ces mystères qu’il entend et qu’il voit, Milton les redit lentement à ses filles. Elles sont là trois, charmantes, douces, jolies, dévouées, chastes, graves, respectueusement attentives, se relayant, prêtant l’oreille, se levant au besoin pour recevoir de plus près et mieux comprendre le poème qui s’échappe, vers à vers, dans sa forme première, avec ses tâtonnements, ses ratures, de ces lèvres vénérées dont vous pouvez saisir le presque insaisissable mouvement. A notre récit, vous devez juger que le tableau de M. Muncaksy nous a laissé une impression durable. Il nous a, en effet, empoigné, le terme est exact, par une sévérité, une noblesse, une ampleur vraiment dignes du sujet. Mais, encore une fois, pourquoi cet aspect sombre, ce jour de sous-sol, ces mains noires, ces visages sans lumière, ce mobilier sans sourire? La très-grande œuvre que cela aurait pu être, s’il s’y était glissé par permission spéciale, un petit, tout petit rayon de soleil !
Dans le Recrutement hongrois, fort pittoresque, l’on retrouve toute l’adresse, et même toutes les malices de M, Muncaksy. Groupés dans une auberge, autour d’un jovial recruteur, de jeunes hommes, chairs à canon toutes fraîches, boivent, avec des gaietés forcées, ou ne boivent pas du tout au plaisir que demain ils auront de se faire casser la tête par les Bosniaques ou les Herzégoviniens, ou par les Albanais épiques, ou même par les Ottomans farouches, sans trop savoir ni pour qui, ni pourquoi. J’en vois un, là, qui préférerait à cette gloire négative ce beau brin de fille, si positif. Et, là-bas, dans ce coin, attablé tout seul, en face de son écuelle, dédaigné de tous.
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ce petit bossu, au blême visage, m interesse. Quel regard envieux, haineux presque, il jette à la dérobée sur ces mâles bien bâtis, reconnus propres au service de Mars, comme à celui de Venus ! Toute cette scène est bien distribuée, gaillardement menée, les types, les uniformes, les costumes, les attitudes, sont bien traités, bien campés. Et sous la main d un graveur sagace , le Recrutement hongrois obtiendra la meme fortune que les autres oeuvres, si pittoresques toujours, de M. Muncaksy. N. "B. Le graveur aura soin de prêter à ce tableau ce qui lui manque, de la lumière : un po più di lume, comme dit La Marmora.
Mais, il faut être juste. Ce que M. Muncaksy n’accorde que difficilement à ses acteurs , il se le refuse à lui-même et à sa famille, ainsi que nous le prouve ce tableau déjà exposé à Paris, et où il se représente entouré des siens, dans son magnifique atelier. Donc M. Muncaksy est un heureux homme, et il a « du vice, » comme l’on dit chez nous. Il s est conquis dans l’art moderne une place fort enviable, autant, et plus par ses défauts éclatants, que par ses qualités évidentes. Sic itur ctd ctstra.
Au-dessus du Recrutement, voici un tableau du genre historique. Il est bien hongrois, celui-îa. Il nous célèbre l’aurore nationale dans la personne du premier roi, saint Etienne, que l’on est en train de baptiser. Agenouillé, nu jusqu aux hanches, le royal néophyte reçoit, sur son torse vigoureux et bronzé, l’eau miraculeuse que lui dispense un majestueux légat, assisté d’un vieil évêque dont la pieuse allégresse monte vers le ciel en ferventes prières. Tout
près du roi saint et guerrier, un héraut tient l’épée et le bouclier qu’il reprendra bientôt. Debout, derrière le légat, un empereur germain, de haute taille, portant sur son épaisse et ondoyante chevelure fauve une couronne à plusieurs étages, appuyant sa dextre sur une immense Durandal, tramant un long manteau et au bout de ce long manteau un empressé cortège, regarde de très-haut le baptême du roitelet, son vassal. Sa figure qui n’en finit pas, non plus que le corps qui la soutient et la couronne qui la surmonte, respire l’importance, et ses grosses lèvres esquissent une moue dédaigneuse, tout à fait réjouissante. Ce César est un type de morgue souveraine, j’allais dire de morgue germanique, une malice peutêtre de l’artiste. La cathédrale où Etienne P'" purge son péché originel est un splendide édifice, où un œil exercé découvrirait peut-être quelque morceau de gothique flamboyant. Tous les costumes de l’assistance, les étoffes, les draperies, les joyaux ont un air de magnificence qui sent son quinzième siècle ou quatorzième pour le moins. Et cependant, ou mon dictionnaire me trompe , ou celui que la Hongrie fit roi en attendant que l’Eglise le fît saint, le plus fameux des Etienne vécut vers l’an mil, et c’est même en cette [légendaire année qu’il ceignit la couronne. Mais alors, M. Bentzour, toute cette magnificence est un anachronisme autrefois très-commun, dont J. -P. Laurens, le peintre historien des époques féodales, nous a déshabitués? Après cela, vous en savez plus long que nous sur le chapitre de saint Etienne, et nous nous garderons de vous chercher une chicane peut-être dangereuse, et certainement inutile. Telle
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quelle, avec ses grands airs et ses grands gestes épiques, avec sa pompe cérémoniale et son fastueux déploiement, cette peinture, bien qu’un peu froide encore et anémique, est une œuvre décorative d un mérite singulier, qui atteste précisément le génie hongrois. On y trouve des morceaux remarquables, de l’observation, des intentions heureuses. L’action principale se détache clairement, et le tableau de M. Bentzour méritait plus que la troisième médaille dont l’a gratifié l’internadonal jury.
Comme nous, recherchez-vous la couleur historique et locale jusque dans les œuvres d’une valeur secondaire ? Elle vous apparaîtra donc dans divers tableaux qui valent beaucoup mieux que des paravents, guère mieux que des chromo-lithographies populaires.
Voyons celui-ci : Un vieux seigneur, à moustaches blanches, impotent, mais indomptable, s’est fait porter sur un fauteuil dans le souterrain de son château. Il se soulève à demi, pour tendre à ce jeune homme un sabre recourbé qui, si longtemps, fut la terreur des ennemis. Le jeune homme s’enfuit pour un long exil, pour une incessante bataille. Il sera plus tard un héros, car le livret porte ce titre, un peu succinct : la Fuite de Tckely. L’auteur de ce tableau, que nos plaisantins pourraient appeler : le Sabre de son père, est de M. Szekely. C’est de lui encore cette énergique et brune beauté, à qui sa cotte de maille donne des airs d’ondine ou de sirène, superbement drapée, rêvant des gloires extraordinaires que l’on voit se dérouler dans les nuées, Marie S^echy, une héroïne hongroise, célébrée dans une fameuse ballade du poète Arany.
AU PAYS Dirs PEINTRES
Voyez plus loin cette autre beauté, non moins brune et non moins héroïque, une noble châtelaine, ainsi que nous l’apprend son noble et sévère costume où se mêle un voile de veuve. Son mari, sans doute, a succombé. Les Turcs ont pris sa forteresse, et déjà? leur avant-garde s’apprête à fouiller le souterrain. Dès qu’apparaissent les vainqueurs au bas de l’escalier tournant, la terrible dame, parée comme pour une réception, tend vers un tonneau de poudre une mèche allumée!... Un peu ridicules, les soldats ottomans, ils ont l’air de joujoux. Le geste de la femme est hardiment rendu. Sujet : Les Derniers moments de la forteresse de Sfigethuaï. Auteur : M.jWeber.
Et encore une fois, n’en déplaise à nos sceptiqnes du journal ou de l'atelier, tous ces sujets haut montés, tragiques et pompeux, nous intéressent vivement, comme les témoignages irrécusables d’un tempérament vivace et d’une tradition persistante. Nous avons l’insigne faiblesse de les préférer à ces intérieurs de petites ou grandes dames, à ces catins couchées, à ces visites du jour de l’an costumées comme au temps du Directoire, à toutes ces niaiseries, ces insignifiances, ces banalités, ces enfantillages qui encombrent notre art français. Qu’est-ce donc qui leur manque à tous ces poètes de là-bas ? le métier. Qju’ils gardent leur poésie bien précieusement ! Le métier leur viendra à son jour, à son heure, et ils auront un art, quand nous n’aurons plus rien.
Mais, une chose est à noter chez nombre d’artistes étrangers. S’ils ne quittent que peu ou point leur pays, classiques ils restent, et ils s’endorment
dans cette foi de David^ qui compte en Europe encore tant d’obstinés fidèles. S’ils viennent en France, assez volontiers ils s’y fixent, nous ne savons trop pourquoi, et, avec le métier de nos artistes, ils prennent leur dédain pour tous les idéalismes du temps jadis. Oublieux de leur berceau, ils se font vite Parisiens, et le livret seul dénonce le mystère de leur origine au public étonné.
Parmi les classiques hongrois se distingue M. Thau, élève d’un M. Rabl, mort il y a quinze ans, et qui avait débuté avec le siècle, dans la religion de David. Ses Funérailtes d'Hector pourraient aisément passer pour l’élucubration de quelqu’un de nos grands-pères, si l’artiste moderne ne s’y trahissait par quelques naïvetés pittoresques, et surtout par des qualités dé coloriste absolument hérétiques.
C’est encore un Davidien que M. Ligetti. Ses vues de VEina et de Bethléem, dont il ne faut point méconnaître l’harmonie correcte et la tournure romanesque, sont^deux paysages historiques, dans le vieux sens du mot. On les jurerait dictés par Corinne et conseillés par Léopold Robert.
M. Pichler, lui, un pensionnaire du gouvernement hongrois à l’école de Munich, n’est ni un romantique, ni un classique, ni un réaliste, ni un peintre de l’avenir, ni un préraphaélite. Il est M. Pichler, c’est-àdire, à en croire des langues très-vipérines, un honnête cerveau où se serait introduite, avec effraction et escalade, celte idée que la couleur, en peinture, est une superfétation. De là, cette énorme grisaille : La Mort de Jacob, où M. Pichler s’est, dit-on, proposé
de représenter tous les caractères de la race juive dans ces douze fils groupés autour de la couche du patriarche agonisant. Il y a dans ce tableau de bonnes grosses intentions, mais pour un peu elles tourneraient à la charge . Cela veut être fort, cela n’est que mastoc. Mais il ne faut point désespérer. Du courage, M. Fichier!
M. Korowitz a-t-il étudié le portrait à Paris? Je ne sais, mais il a une manière toute française, dans la plus jeune et la plus honorable acception du terme. Elégants, solides, nets, vivants, ses quatre portraits exposés, ceux d’un jeune homme et d’une jeune femme, le sien propre et celui de sa mère rappellent, dans une large mesure, la vaillante manière aes Louis Collin, des Bastien Lepage.
MM. Ladislas de Paal, Paczka, Weisz, BrückLajos, Ebner, sont des Parisiens de vieille ou fraîche date, mais tous indélébiles. Du premier, nous revoyons avec plaisir cette Mare aux grenouilles, qui nous fit écrire en 1876 (i) : « M. Ladislas de Paal est un des peintres tenanciers de la forêt de Fontainebleau. Sa manière est tout à la fois adroite et puissante. Elle rappelle de près Théodore Rousseau, de trop près peut-être. Son ciel est un peu chargé, un peu trop dense, et trop noires sont ses hautes futaies. Mais l’impression est vive. M. Ladislas est un poète. » Peut-être y avait-il dans cet éloge un peu d’encouragement, mais nous ne le regrettons pas.
Depuis longtemps M. Weisz habite Paris, et dans la Fiancée alsacienne , ajustant devant un
(i) Voyage au Pays des Peintres, page 12, 2® année.
miroil , avec l’aide matemelle, sa toiletre du grand jour, nous retrouvons ses qualités habituelles, une finesse consciencieuse et le plus aimable sentiment.
A peine arrivé parmi nous, M. Paczka est un tout jeune homime de grande promesse. Il fit, dès son début, parler de lui, et sa Consolation, il y a un an, nous laissa un durable souvenir. Il ne s’attarde point, celui-là, aux récitations classiques. C’est un très-moderne, un éveillé en diable. Son vieux Violoneux attendant, le violon au repos dans les mains, le blanc casque à mèche sur la tête, son chapeau à terre, attendant pour continuer sa musicale supplication, que les gens de céans aient manifesté leur enthousiasme, son Joueur de Tambourin, préparant son instrument, sont deux très-vigoureuses études, la première surtout. Mais que AI. Paczka se garde de suivre docilement la piste de M. Muncaksy, et que les violoneux de Paris ne lui fassent point oublier les héros de son histoire nationale. Le service militaire vient, nous dit-on, de le ramener pour un temps au pays. Bon cela ! et le peintre y trouvera son compte, comme le citoyen.
M. Bruck Lajos est un garçon de talent, un coloriste de quelque verve, dont cette composition gentille et claire, Le Conseil maternel, a rapidement conquis la popularité. Une jeune paysanne, accorte et jolie, s’apprête à quitter le hameau natal pour s’en aller à la ville, à la capitale peut-être, en condition. Sa mère lui prodigue ses avis expérimentés , qu’elle nous paraît écouter avec un respect compliqué de distraction et de rêverie. La simplicité vive et claire de cétte scène explique son succès, qui doit être, pour M. Bruck Lajos,
non pas seulement une récompense^ mais la trèsprécieuse indication de sa voie.
Quant aux Petits Mendiants, de M. Ebner, ils ne font qu annoncer un tempérament vigoureux. C’est une préface dont nous attendons le livre.
Trois paysages encore dans l’école hongroise attirent notre attention.
L un, signe Keleti, représente un parc seigneurial, naguère superbe et entretenu à grands frais, aujourd hui inculte et broussailleux, gardé autrefois par un domestique nombreux, aujourd’hui ouvert, comme une foret vierge, à tout venant. Là, où promenaient leurs loisirs belles dames et brillants cavaliers, le pâtre laisse aller à l’aventure ses bestiaux, oubliant l’heure qui court et l’ombre qui descend, pour s’absorber dans la douloureuse contemplation du château silencieux et désert. Cela s’appelle : le Parc de V exilé. Ainsi, au temps de la lutte contre le germanisme triomphant, furent abandonnés volontairement par leurs propriétaires, à la disposition du peuple, les domaines des magnats en fuite. Ce poétique et patriotique souvenir a inspiré à M. Keleti une oeuvre de noble style et de sentiment délicat.
Puis, c’est une vue d’un lac hongrois le Lac Balaton, un paysage de Meczoly, harmonieux et calme, d’un beau ciel et d’une large impression.
Puis encore une bergerie à la Jacques ou à la Chaigneau, d’une très-jolie venue, et dont l’auteur, un excellent animalier, échappe malheureusement à notre mémoire, trahie d’ailleurs par un catalogue incomplet.
De r Autriche-Hongrie, que vous dirons-nous encore? Tout résumé, cette fois, nous est impossible, à moins de coudre l’une à l’autre, en une ritournelle fastidieuse, les réflexions disséminées au cours de ce chapitre. Ici point d’ensemhle, nulle tendance commune, bien aisément appréciable. Du salon autrichien 1 art sceptique et facile nous plaisait fort. Là, beaucoup d’œuvres nous charmaient et nous amusaient, même les médiocres. Mais cet art, ne le trouvez-vous point trop vieux? De l’art hongrois l’originalité native nous dénonçait la destinée future. Mais ne vous a-t-il point paru un peu jeune encore?
« Jamais, » écrivions-nous plus haut, « nous n’avons « mieux compris combien est juste et combien est « profond ce terme d’un si fréquent usage : le dua- (c lisme austro-hongrois. » Eh bien! n’est-ce point déjà quelque chose que d’avoir compris cela?