CHAPITRE IX
MATOUCHKA ROSSYa!
Sommaire : Asie et Europe, espoir et menace. — Ce qui nous intrigue là-bas. — M. Siemidradski et les Torches vivantes. — Quelle est cette dame à l’épaisse crinière? — Ce sont des victimes bien stylées. — Ignorants ou ingrats, nos artistes. — M. Livotschenko. — Où l’on retrouve M. Harlamoff. — MM. Repine, Tchitstiakoff, Peroff et Szyndler. — Encore M. Repine. — Des nihilistes? je ne pense pas. — M. Maximoff et son Devin. — M. Savitzki et ses Terrassiers. — Le bâton, sceptre sommaire. — Pour M. Dmitrieff , deux minutes d’arrêt! — MM. Jouravleff et Korzoukhine. — Un repas lacrymatoire et le juge d’instruction du Père éternel. — M. Makowski est un humoriste. — M. Jacoby et la Noce glacée. — Les goûts d’Anna retardaient. — M. Kramskoi et ses Nymphes. — M. Kovalevski et ses Fouilles. — Le Clair de Lune de M. Kouindji. — Brr ! — M. Mechtcherski et son Paysage d’hiver. — N’oublions pas M. Chelmonski. — La Russie n’est point le pôle. — Demandez son été à M. Chickkine. — Et son printemps à M. Savrassoff. — Et son automne à M. Klever. — MM. Kœhler et Bochmann. — Les marines de M. Aiwazowski. — M. Bogolubofif et son Combat naval. — Le sculpteur Antokolski. — Cela, c’est Socrate ivre-mort ! — Pour une Exposition, qu’est-ce que six mois? — A quand Part russe?
La Russie nous intriguait fort. Tout ce qui vient d’elle, tout ce qu elle est, tout ce qu’elle sera, attire, étonne et préoccupe le monde, où sa place est énorme. Elle est d’Asie, elle est d’Europe. Selon qu’on la regarde ou la rêve, elle est un espoir, elle est une menace. L’espoir, ou mieux l’illusion, qui chaque jour diminue, d’un tas de peuples d’ Orient. Une menace, qui
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parfois semble grandir, pour la civilisation d^Occident. Mais il en adviendra, je pense, de la menace comme de 1 espoir. Elle s’effacera, au soleil montant de l’idée moderne. Les empires romains, les unifications monstrueuses ne sont plus possibles. Les dynasties qui en rêvent sont des folles, pour qui leurs sujets commencent à avoir des haussements d’épaule qui finiront par être des colères. Ces haussements-là, ça secoue des des trônes, et puis ça les renverse. L'heure est tardive pour les Hohenzollern et les Romanoff, pour les Bismarck et les Gorstchakoff. Les souverains s’agitent, et les peuples les mènent. L’empire russe, comme tel autre, n’est au fond qu’une expression géographique destinée à circonscrire, après bien des bouleversements, dans ses lignes extrêmes quelque nombreuse fédération, partie intégrante et fort intéressante des futurs et peut-être prochains Etats-Unis d’Europe.
Donc ce qui nous intrigue dans la Russie, ce n’est pas son gouvernement, lourd, kid, vieux, sommaire, énorme, ennuyeux comme toute autocratie, qui paraît, du reste, fort peu amuser les Russes. C’est son fouillis de races avec leurs aptitudes diverses et leurs supertitions communes, leurs tempéraments similaires et leurs originalités présumables, leur présent et surtout leur futur apport au progrès universel ; leur retour enfin, en échange et pour l’utilisation des ressources que leur ouvrira l’inéluctable Révolution. Toutes choses qui, en chaque pays, ont pour dominante et pour symbolisme supérieur un art plus ou moins national.
Aussi fort alléché par le récent ouvrage, si élevé,
JOHN-EVERETT MILLAIS
École anglaise.
Vieillesse, dessin appartenant à M. Hodgkinson.
de M. Viollet-Leduc, VArt russe, nous abordâmes dès les premiers jours, avec une vive curiosité, l’exposition artistique de Russie.
Elle nous confirma dans nos sentiments, et pressentiments. Nous y trouvâmes des talents remarquables et des bonnes volontés singulières, beaucoup d’avenir et un présent très-appréciable déjà ; des qualités, des tendances, des types communs ; mais clair-semées, ces œuvres auxquelles on attribue un caractère national; plus d’un disparate et nulle cohésion marquée.
En Russie, ou je me trompe fort, le directeur des Beaux-Arts est Italien; les professeurs sont Français pour la plupart, et les meilleurs élèves sont expédiés avec des bourses de cinq mille roubles à Paris ou à Rome. Un tel système aboutira difficilement à la création de cet art national, dont nous ne saisissons guère que dans le paysage russe la trace incontestable.
Saluons dans les Torches Vivantes de M. Siemiradski, .^médaillées d’honneur, le triomphe de cet enseignement officiel dont la station finale est, pour les Moscovites comme pour les Français, dans la ville dite éternelle.
Le gros Néron, l’Antéchrist de M. Renan, s’offrit, qui ne le sait? un beau jour, après boire, dans les jardins de son palais, la crémation de quelques chrétiens vivants et soigneusement goudronnés. Cette petite fête, d’où le génial auteur de Sardanapale eût tiré un chef-d’œuvre, a inspiré à M. Siemiradski une grande composition, qui n’est point sans valeur assurément. Voilà Néron dans sa fastueuse litière,
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attelée de tigres. Il n’y est point seul, s’il m’en souvient. Près de lui couchée, quelle est cette dame à répaisse crinière, relevée en diadème? Sans doute sa femelle Poppée, qu’il n’a point tuée encore d’un coup de pied dans le ventre, ou sa mère Agrippine, qu’il fera massacrer plus tard. Autour de lui, derrière lui, rassemblés dans les jardins ou étagés sur les escaliers de marbre du palais magnifique, buvant, riant, chantant, usés, blasés, cyniques, indifférents, ses courtisans et courtisanes, ses sénateurs, ses filles publiques, ses histrions, ses patriciens, ses favoris, ses poètes, ses patriciennes, sa valetaille. Devant ce tas d’ordures humaines, des misérables, bien alignés et liés à des sommets de poteaux par des enroulements de résine, flambent. Cette toile, très décorative, est d’un coloriste brillant et harmonieux. La mise en scène est d’une savante ordonnance, et toutes ses physionomies, ses accessoires, accusent une érudition parfaite. Mais l’ensemble est froid : le bruit, le mouvement, la passion, qualités essentielles de la vie, lui font sensiblement défaut. Tous ces personnages ont l’air d’avoir pris leurs positions et préparé leurs figures pour un lever de rideau. Les tigres sortent de la vitrine d’un marchand de fourrures, et les victimes elles-mêmes ont des attitudes de comparses bien stylés. Mêmes qualités, avec plus de mouvement, dans les deux autres toiles de M. ^\Qvci\v2iàs\à,LaCoupeoulaFemine, un marchand qui offre à quelque vieux sénateur le choix entre une esclave et une coupe ciselée, et le Naufragé mendiant, un vieux marin sollicitant l’aumône d’une patricienne. Ces tableaux nous rappellent Alma Tadéma, avec plus de charme peut-être, mais avec moins de vigueur
L envoi de M. Sieniiradski est daté de Romu, comme les envois de nos prodiges officiels. Par ses bons comme par ses .mauvais côtés il leur ressemble, et l’on ne nous en voudra pas de conclure que Roma n’est point un foyer de l’art russe. Un dernier détail : M. Siemiradski, Polonais d origine, pour n’avoir point voulu signer en caractères russes, a vu, nous dit*on, sa liberté en danger. Et nos artistes, exempts de toute autre servitude que de leur servitude volontaire, méconnaissent ou ignorent cette Révolution qui les a faits hommes et citoyens libres !
Sous un gouvernement aussi ombrageux, la peinture historique n’a chance ni raison d’être. Aussi ne citerons-nous, par acquit de conscience, qu’une médiocre toile de M. Livotschenko : Jean le Terrible étale ses richesses devant Horsey, ambassadeur d'Angleterre; et une autre de M. Gerson : Nicolas Copernic démontrant le système du monde aux hommes illustres de son temps, des cardinaux, des professeurs, des seigneurs qui conversent beaucoup et ont l’air de n’accorder qu une attention fort distraite aux explications du célèbre astronome.
Il y a quelques très-bons portraits, dont quelquesuns très-russes, dans l’exposition russe.
Ici nous retrouvons un artiste de connaissance, naturalisé Parisien par un long séjour et une réputation faite, même surfaite, M. Harlamoff. Il a du talent, mais un talent affecté, incomplet. Nous ne voyons rien à changer dans nos lignes du Voyage de 1875 sur ses P 01 trait s de M. et Viardot; et sa
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Petite Italienne, agaçante et forcée, n est point pour en adoucir la sévérité, tout au contraire.
Cette tête de vieillard d’un modelé si énergique, dont la peau rouge accentue si bien les yeux noirs et la barbe blanche, c’est là, je pense, le moujik, tel que nous autres, barbares, l’imaginons. Son auteur, M. Repine, est un peintre vigoureux et national, dont le nom reviendra tout à l’heure parmi les genristes. Cette autre tête de vieillard, un vieux boyard, celui-là, est une bonne étude de M. Tchitstiakoff, dans la note un peu sombre familière aux artistes russes. Le Portrait de T. M. DortolevsU, de Pérolf, est une oeuvre trèsnette et très-moderne, d’un ferme accent. Il est bien de son pays, l’original de ce portrait, avec ses yeux d’un bleu clair et froid, sa longue barbe blonde, sa physionomie pensive et serrée; les mains sont d’une belle venue. Très-belle aussi, cette maintenantla canne sur laquelle appuie son menton cet homme en habit de velours, à la figure bien éclairée, aux yeux vifs et intelligents, à l’air pratique, comme l’on dit, et décidé : autre excellent portrait de M. Péroff. Très-moderne encore, la facture àQcePortrait deD. V.Grigorovitch, par M. Kramskoï, et dans ce Portrait du docteur P.; SLUvisage blanc, à la barbe rousse, droite et rare, aux cheveux longs, blonds, jaunes, en baguettes, aux yeux noirs en vrille derrière des lunettes à cercles noirs, nous devinons un savant germanique, œuvre très-personnelle, à la manière allemande, de M. Szyndler.
Parmi les genristes, nous devions retrouver M. Repine.Ily figure, en effet, au premier rang, par l’œuvre la plus typique et la meilleure peut- être : les Haleurs de
barques sur le Vol^a. Le long de la berge, une douzaine d’hommes liaient un lourd bateau. Leur effort est dur, bien dur, et, comme l’on dit à Paris, ils ont du tirage, oh oui ! leurs muscles sont gonflés, leurs faces cramoisies, leurs échines courbées. On croit entendre sortir de leurs gorges avec des souffles haletants, le han ! traditionnel de l’homme de peine. Ils sont bien misérables, et bien pittoresques. Il y en a de grands, de petits, de longs, de maigres, de gros, de courts. Celui-ci, le premier, tout ramassé, a la tête ovale, des cheveux longs, une forte barbe, le front petit. Cet autre, qui n’en flnit plus, profile sur l’horizon sa mince perche surmontée d’une tête de kalmouk à nez épaté. Sa bouche, aux lèvres épaisses, serre un brûle-gueule renversé. Il semble un épouvantail aux moineaux. Ils n’ont point les belles bottes, avec les vestes de velours, des cochers de grande maison. De leurs pantalons larges et troués sortent des pieds nus, qui tassent à leur façon les pierres du chemin. Ils se détachent en vigueur. Tous ont le signe de race, tous sont des faubouriens de là-bas. Quelques-uns ont l’air canaille, d’autres sont résignés, tous abrutis. Des nihilistes? je ne pense pas, et le mot les étonnerait fort; mais des « nihileux». Sobre et précis, d’un dessin ferme, peint dans une gamme sombre tout à fait concordante avec le sujet, ce tableau de M. Repine n’est pas un chef-d’œuvre, mais c’est une œuvre très-forte.
M. Repine n’est pas le seul, au demeurant, qui satisfasse un peu notre curiosité de la Russie originale, de la Russie rustique et populaire. Dans le tableau de M. Maximoff, nous voyons V Arrivée du Devin à une noce villageoise. Debout autour de la table des fiançailles,
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dans la salle basse de la chaumière, fantastiquement éclairée par la lampe à trois becs accrochée à un fil de fer, le fiancé tout pâle et la fiancée tremblante d’amour et de peur, le pope grave et les convives trèsdiversement impressionnés, tous chargés de leurs bijoux aux formes byzantines, et revêtus de leurs plus moscovites atours, reçoivent sans rire Celui qui lit dans les mains et dans les cœurs l’avenir des ménages, le vieux devin qui nous apparaît, étrange, dans la pénombre, habillé comme le bonhomme Hiver. Le dessin de cette œuvre est gauche, la couleur et la composition sont un peu confuses, mais elle se recommande par la sincérité, le caractère, un vif sentiment de la nature, et nous donne, avec moins de talent, l’impression des Israëls et des Melis de la Hollande.
M. Savitzki nous montre des ouvriers occupés à des Tl 'avaux de terrassement pour une ligne de chemin de fer, sur la lisière d’un bois. Ils remuent, piochent, fouillent, amoncellent la terre ingrate, ils soulèvent des madriers, traînent des brouettes, lents, patients, forts et disciplinés, sous le ciel gris et terne. Du haut d’un monticule, un gardien les surveille. C’est un petit roi. Il a un bâton à la main, sceptre sommaire. Il y a du mouvement dans cette toile, et, comme dans la précédente, un réel sentiment de la nature avec plus de précision. Ces ouvriers sont des paysans, et ils ont tous gardé leurs types natifs. M. Savitzki, un Polonais tout jeune, a étudié à Paris, et il a pris de notre métier cette qualité indiscutable : la clarté.
Voulez-vous avoir quelque idée d’une station sur une ligne russe ? Regardez les Deux minutes d’arrêt ! de M. Dmitrieff. Rien ne ressemble décidément à un
chemin de fer comme un chemin de fer, et à une Station comme une station. Ce sont partout les mêmes boîtes à la file, d’où sortent par des ouvertures quadrangulaires, aux minutes de répit, des têtes effarées. D’une baraque, tout à fait semblable à nos gares de campagne, des vendeuses d’oranges, de sucre d’orge et de n’importe quoi, s’échappent et se précipitent, criant, gesticulant, et tendant des paniers vers les têtes effarées. Elles ont le costume national. Le train est arrêté, mais impatient. On sent que déjà il s’ébranle. C’est très-vivant et très-gentil, la station de M. Dmitrieff, et nous ne regrettons pas nos deux minutes d’arrêt.
En Russie comme en France, à Pétersbourg comme à Paris, Ton se console volontiers V enterrement y le verre et la fourchette en main. A qui ne le savait point, M. Jouravleff l’apprend. Dans un grand restaurant à la française, qu’on dirait transporté de la galerie de Valois, assise à une table dont le menu promet, en face d’un pope à figure christique et à barbe blanche, une bonne vieille dame en deuil, bourgeoisement vêtue et coiffée d’une sorte de capeline noire, essuie du coin de sa serviette un restant de larme. Le pope la regarde avec un air de circonstance. Près d’eux assis, les jambes croisées, chaussé de fortes bottes à la Souwarofï, orné d’un gilet truculent, d’anneaux dans les oreilles et d’un vaste mouchoir à carreaux, ventripotent, important, commun et laid, un riche marchand, de vulnéraire peut-être, mêle à la conversation des axiomes banals et des réflexions crues. Un garçon de restaurant, d’importation française
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aussi, la raie au milieu du front, les favoris en côtelettes, accourt, la bouche en cœur, portant à l’instar d’un saint sacrement quelque saumon à la sauce verte. Ce mélange tartaro-parisien est d’un ragoût assez piquant. D’une palette étonnante, non; cela sent l’illustration, mais une illustration bien vue et bien observée.
Avant la confession, dans une église, un groupe de pénitentes, vieilles ou jeunes, s’apprêtant à conter leurs petites affaires au juge d’instruction du Père éternel, est une autre étude de ph3^sionomies russes dont quelques-unes sont très-remarquables, surtout une vieille au premier plan. Cela est confus, mais vigoureux et intéressant, et il y a dans l’auteur, M. Korzoukhine, toute l’étoffe d’un coloriste.
De l’église où ces braves croyantes quièrent le bon Dieu, nous passons avec M. Makovski au Trésor impérial, où les vieux serviteurs de l’État s’en viennent, à époques fixes, quérir leurs petites rentes. Ils sont là, en divers groupes, dans une salle au plafond bas, aux murs nus, tenant de la caserne et du mont-de-piété, qui devisent vieillotement , en attendant leur tour. Ils ont des airs ménagers, dociles et convaincus, des physionomies toutes spéciales , bien saisies. L’auteur se révèle dans cette composition et dans la Salle d’attente d’un médecin, non pas peut-être comme un peintre très-harmonieux, mais comme un habile et sagace humoriste.
C’est dans l’histoire, ou plutôt dans l’historiographie russe, dans quelques mémoires du siècle passé, que M. Jacoby , directeur de l'École gouvernementale de dessin, a rencontré le suj et de son énigmatique tableau :
Noce dmis le palais de glace construit sur la Neva, pendant r hiver de 1741. Chaque pays, comme chaque âge, a ,ses plaisirs. Parfois, lorsque Thiver est bien rude, à Pétersbourg, Pon construit un palais de glace sur la Néva. C’est ce qui advint en 1741. Une impératrice, qui portait le nom d’Anna Ivanovna ou un autre, avait un nain. En ce temps-là, un nain de cour? me direz-vous, quel anachronisme! Mais les goûts d’Anna retardaient , comme le calendrier russe. Or donc, elle eut quelque matin l’idée... impériale de marier son vieux nain avec une vieille bossue. Et elle les envoya trôner, habillés en caricatures de seigneurs, dans le palais de glace, où ils moururent de froid. Les voici dans une vaste niche, assis côte à côte, sur des fauteuils du garde-meuble. Entre une mascarade, où l’on voit des arlequins, des ours blancs, des polichinelles, des colombines, exécutant sur des instruments impossibles des cacophonies bizarres. Tout d’un coup ils s’arrêtent, épouvantés, muets. C’est que déjà la bossue est morte, effroyable en ses atours. Et le nabot se raidit contre les affres de l’agonie. Imaginez cette scène unique, et vraiment shakespearienne, éclairée par la lueur indéfinissable que tamisent les murailles bleuâtres. Il y avait là quelque matière à un tour de force, dont s’est convenablement tiré M. Jacoby. Son œuvre, au premier abord, nous désoriente par ses effets étranges, si peu de notre habitude et de notre ciel. Quand on se l’explique, elle vous attache, et l’on y découvre plus d’une habileté heureuse, et même plus d’une difficulté sincèrement vaincue.
Et c’est la littérature moscovite, une Nouvelle de
Gogol, qui a inspiré à M. Kramskoï, l’auteur du portrait de D. V. Grigorovitch, déjà nommé, son œuvre attrayante et romantique : les Nymphes^ une nuit de mai. '
Ce sont, si je ne me trompe, de pauvres jeunes vierges noyées, à qui le printemps, pour une nuit, rend la vie, c’est-à-dire le désir d’amour. Autour d’un lac, sur le gazon vert, le long du bois dense et noir, coquettes en leurs blancs linceuls, elles chantent, elles dansent, elles rêvent, elles effeuillent des marguerites, guettant au passage quelque jeune égaré, pour l’entraîner en leur couche tant froide et tant profonde. Poignante et douce légende, traduite par M. Kramskoï en une page d’un sentiment gracieux et délicat.
Quelques peintures de genre nous frappent encore, mais non plus pour Pair russe, qu’elles n’ont pas du tout.
Un Moment d'angoisse, de Mary, une mère en long peignoir blanc qui se penche, anxieuse, pour écouter le battement du cœur de son enfant malade, est une œuvre élégante et pathétique. La tête de l’enfant est un peu noire, l’ensemble gris, le fond confus, mais il y a de jolis détails, réussis, tels que les jouets de l’enfant, sur la table de nuit, près du lit tout blanc. La composition est heureuse, touchantes sont les expressions. Cette élégie maternelle est empruntée à la classe bourgeoise, la même partout. L’auteur, du reste, habile Paris.
LAs de trèfle dans la cabine, de M. Janson, mort il y a trois ans, et les Chasseurs écoutant avec une incré-
dulité joyeuse le récit invraisemblable d’un confrère^ sont deux agréables peintures de genre, tout à fait européennes, comme l’on en voit dans toutes les Écoles et dans tous les Salons. La dernière a toutes les qualités reconnues à son auteur, M. Péroff, le solide portraitiste de T. M. Dortolevski.
Quant aux Fouilles près de Rome, pratiquées dans une colline par de nombreux ouvriers sous la direction de savants archéologues, fouilles fécondes qui amènent au lourdes bustes et des chapiteaux magnifiques, elles nous révèlent en M. Kovalevski un peintre des mieux doués, sincère et vigoureux. Les valeurs et la perspective sont irréprochables, les lignes exactes et nobles, la couleur est comme toujours un peu septentrionale, je veux dire un peu dure et froide. En somme, ce tableau figure avec honneur au Musée de l’Académie impériale des beaux-arts.
Et maintenant, demandons la Russie au paysage russe. Nous l’y trouverons, dans une douzaine de toiles.
Tout d’abord dans ce Clair de lune en Ukraine, de M. Kouindji. Voyez, groupé autour d’un moulin, ce petit hameau, solitaire dans la vaste campagne, au sommet d’une pente. Sur lui la lune donne, éclatante et pleine, une lune toute locale, sans ménagements ni nuances, qui étonne quelque peu nos artistes français. Elle fait noir le ciel, et blanches les étoiles comme des diamants, tout noirs les toits de chaume, et tout jaunes, d’un jaune éblouissant et cru, les murs des basses chaumines. Et dans ces murs les petites fenêtres, étroites comme des meurtrières, semblent des explo-
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sions lumineuses. Il y a du monde dans les chaumines, cela se voit, et il gèle dehors. Brr... ! ce paysage est typique assurément. Et très-vu, très-étudié, très-franc, comme h Paysage en Finlande du même auteur : un bois de sapins, sur le rideau sombre duquel se détachent, à la tombée de. la nuit, de blancs bouleaux d’une rare étude et d’une singulière poussée. Il y a dans cette manière de la science beaucoup, et une poétique harmonie. M. Kouindji est, à notre sens, un paysagiste de grand talent.
L’hiver russe dans toute sa terreur, qui donc jamais nous le rendra mieux que l’auteur d’un Paysage en hiver, M. Metcherski ? Il est midi. Point de soleil. Du ciel fuligineux tombe une lueur blafarde, et lente. Dans la vaste forêt, pas un homme, pas un oiseau, pas un chien. Autour des arbres, maigres squelettes en assemblée funèbre, un brouillard flotte, épais, sinistre. Sur le premier plan, l’hiver a transformé cette mare profonde en une carrière de glace, laquelle a fourni déjà ces blocs quadrangulaires énormes, où se jouent des reflets verdâtres, moellons futurs d’un palais de glace, frigides pavés dont les menus éclats frapperont à Pétersbourg le champagne de France. Près d’eux, des outils, des civières abandonnées, trahissent le travail de l’homme. On les viendra chercher plus tard. Mais aujourd’hui, vraiment, il ne fait point un temps à mettre un moujik à la forêt.
La saison neigeuse, avec ses teintes uniformes, ses effets gros et sûrs, tente souvent nos paysagistes français, Mais, pour cause d’onglée rapide, bien peu persistent, et leurs hivers, entrevus par une fenêtre ou peints de souvenir, sont presque toujours des hivers d’atelier.
plus OU moins adroits. Sans doute, nos peintres les plus raisonnables, c’est-à-dire les plus modestes et les plus sincères, auront étudié mûrement cette Forêt enhiver, de M. Metcherski, caractéristiqueet magistrale, et aussi ce Viîlugê en hiver ^ de M. Klever, cru, consciencieux et vibrant, où l’air circule, et dont tous les détails accusent une étude patiente et laborieuse de la nature.
N’oublions pas, bien qu’il n’ait point exposé au Salon russe, le polonais Chelmonski. Habitant fidèle de Paris, il s’y est fait une place et conquis un nom. La vogue, une vogue intelligente, est à ses chevaux, à ses traîneaux, ses neiges, ses costumes truculents et pittoresques, ses paysages d’Ukraine. Son talent est vigoureux, et M. Chelmonski passe, à bon droit, pour l’un des plus originaux d’entre sa race.
Mais la Russie, après tout, n’est point le Pôle, et l’on y voit autre chose que de la neige, en d’autres saisons que l’hiver. On y voit des étés, et des orages. Et dans les campagnes, bien plus grandes que les nôtres et clair-semées de villages, durant les étés, les arbres verdoient, et les moissons jaunissent. Et quand elles sont jaunes, sur elles on lâche des troupes de faucheurs et de faucheuses, aux costumes voyants et sommaires, dont l’orage menaçant presse la marche et accélèreletravail. C’est là cequenous dit le tableau des Faucheurs du gouvernement de Koursk, de M. Orlovski. Tableau médiocre, mais d’une grande fidélité locale.
On voit dans la Russie d’été des forêts de pins, plantureuses et sévères, d’un aspect grandiose, et
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d’autres forêts gaies et lumineuses, comme celles de Belly, où les oiseaux chantent et les sources babillent. Les unes et les autres ont pour historien, pour poète, M. Chichkine, l’un des premiers paysagistes russes, sinon le premier. Ses compatriotes s’étonnent que le noble jury ne lui ait octroyé nulle récompense. Ils sont bien bons.
Il y a en Russie, comme partout, un printemps, moins long et moins bête que le nôtre. Cette saison ridicule, ce défilé de rhumes, de fièvres, d’insanités atmosphériques et d’excitations malsaines, lancée par nos rabâcheurs de poètes, est prise là-bas entre un hiver formidable et tenace, et, nous dit-on, un été prompt et radieux. Mais enfin elle est, elle a un nom, une époque, des flatteurs qui sont là-bas, comme ici, des rimeurs affolés’, et des avant - couriers qui sont les grolles, des manières de corbeaux. Voyez-les dans le très-original paysage de M. Savrassofî : Les grolles sont de retour. Sur la hauteur qui domine ce village, tout bariolé et massé autour de sa pittoresque église bysantine, les branches des arbres sont nues encore, et secouées par les vents froids. Sur ces branches, les grolles s’abattent joyeusement, elles hochent la queue annonçant en leur langue, que je ne connais point, la lente approche de ce dieu, le plus indiscutable, le plus indispensable des dieux, le Soleil. Deus ! crientelles, chantent-elles, ou croassent-elles, Deus, ecceDeus! Et déjà l’atmosphère s’éclaircit, et dans le ciel et sur la terre flottent des vapeurs légères et d’indicibles nuances, bien saisies au vol par le pinceau fin et délicat du coloriste Savrassoff.
Il y a un automne, en Russie, sévère et charmant.
noble et séduisant, comme tous les automnes du monde. Saison merveilleuse dont la solennité touchante va si bien aux grands parcs abandonnés, comme il y en doit tant avoir dans cet empire aimable, où fleurissent la confiscation, la déportation et l’exil. Pourquoi est-il abandonné, celui-là, de Marienbourg, en Livonie ? Demandons-le à M. Klever, le paysagiste du Village en hiver. Il saura peut-être le pourquoi terrible ou banal, car il a dû passer quelque temps en cette vastitude, pour nous la rendre si bellement, avec sa parure d’automne, avec ses escaliers moussus, ses bosquets jaunissants, ses eaux si transparentes où roulent les feuilles mortes, ses tristesses incomparables et ses aspects magnifiques. Quant au parc seigneurial de M. Kœhler, il n’est point abandonné, et l’on y voit sous un arbre centenaire un baby des plus cossus, gardé par un Gardien sûr, un terre-neuve des plus respectables. Ce paysage est fort décoratif.
Citons en courant une Entrée de village en Esthonie, paysage très-consciencieux, de M. Bochmann, qui travaille à Dusseldorf, dans la manière allemande, et avec M. Aiva^ovski abordons la peinture de marine.
Parfois M. Aivasovski, artiste dès longtemps renommé parmi ses compatriotes, mêle à ses marines quelque étendue de paysage, comme dans cette toile; Avant la tonte, aux bords de la mer Noire (en Crimée). Mais son paysage nous semble médiocre, fadasse, dans la vieille donnée du paysage historique et préhistorique. La mer, tout au contraire, la mer, avec laquelle il vit dans une intimité perpétuelle à Théodosie, sur les rivages de la Crimée, l’inspire grandement. La
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Tempé-te aux bords de la mer Noire, qui appartient au Musée de l’Académie impériale des beaux-arts, est une oeuvre puissante. La détresse effroyable du navire en perdition, l’affolement des marins entassés dans la chaloupe de sauvetage, à la merci des flots, en vue de la côte, sont rendus avec un sentiment dramatique, pour le moins égalà celui du Hollandais Mesdag. Un peu trop bleues, les vagues du second plan. C’est le défaut mignon de M. Aivazovski, plus évident encore dans sa belle Nuit de V Archipel, près du mont Athos. Mais regardez ce premier plan. Qui donc, dans toute la section étrangère, a traduit avec une fidélité Semblable le nacré de la mer, et sa transparence, et son écume, qui donc, avec une éloquence aussi magistrale, le mouvement désordonné de ses vagues ? Personne, si ce n’est le danois Sœrensen.
Nous n’en dirons guère autant de la mer de M. Bogoluboff. Son Combat naval livré par Pierre le Grand, près de Hanga-Udden, en 171^, est une médiocre toile qui n’a pour la sauver un peu, si peu, que son superbe cadre de velours cramoisi. Sous un ciel de plafond, l’on aperçoit confusément de petits navires groupés en rond autour d’un grand navire, comme des enfants autour d’un maître d’école, ou les oies autour du Juif-Errant de Gustave Doré. Là-dessus, sans doute, on tire des pétards qui produisent quelque fumée. L’eau ne bouge pas, la flotte ne bouge pas, les hommes ne bougent pas. Jamais on ne vit marine plus sage, et plus insignifiante.
Et pourtant M. Bogoluboff est un peintre, même un coloriste de talent. Sa Nuit d'été à Saint-Pétersbourg est une oeuvre décorative, mais, plus encore, sa Vue à
vol oiseau de Nifni-Novogorod . La manière de cette toile nous rappelle brusquement les portraits de villes de Tespagnol Rico. Mais l’imagination de Tartiste russe a eu cette fois un bien autre coup d’œil, ses perspectives sont autrement vastes, et ses aspects autrement grandioses. Cette Vue de Novogorod estelle un chef-d’œuvre du genre ? Je ne l’affirme point, mais il ne s’en faut pas de beaucoup.
La Russie possède parmi ses sujets polonais un sculpteur, dont le très-grand talent deviendra peut-être du génie, car ce sculpteur, M. Antokolski, n’a que vingt-deux ans encore. Sa Mort de Socrate restera dans toutes les mémoires, comme l’une des plus great attractions de l’Exposition universelle. Qui ne se souviendra du philosophe à demi drapé, à demi-renversé sur le siège antique, les bras pendants, tenant encore dans sa main déjà raidie la coupe vide. Le masque socratique était d’une vérité frappante, presque exagérée. La vigueur, la science étonnante du modelé enlevaient de prime-abord tous les suffrages. Mais chacun aussitôt se demandait : est-ce bien là Socrate mort ? Et tous se répondaient : c’est Socrate ivre-mort. M. Antokolski, disons-le bien vite, est à cet âge béni où ce que l’on sait et voit le mieux, c’est la vie. Il s’est laissé, dans cette œuvre, emporter par la fougue de son tempérament extraordinaire. Il a dépassé la mesure dans la Mort de Socrate, mais non dans le Christ devant le peuple. Personne non plus n’oubliera ce marbre qui resplendissait, si noble et si pur, dans sa niche de velours sombre, ce beau Christ, aux mains liées derrière le dos, si simplement drapé dans sa longue robe aux plis
droits, si élégant, si touchant, si pensif et si doux. Chaque peuple, d'ordinaire, se fait un Christ à sa propre image. Chacun s’idéalise à son tour dans le divin cosmopolite. Aussi le Christ de M. Antokolski, proche parent du Christ asiatique et si humain de M. Bida, nous est-il apparu un instant comme la transfiguration de ce peuple aux mains liées, le peuple russe, dans sa plus idéale et orientale beauté.
Le portraitiste, chez M. Antokolski, vaut le statuaire. Ses bustes de Pierre le Grand et de W. Stanoff sont des œuvres d’un étonnant caractère, et leur auteur est bien décidément un jeune homme prodige.
Auprès de lui nous pourrions citer MM. Krynski, d’autres Polonais, le Finlandais M. Runeberg, qui nous conte en marbre la Légende de Psyché. Mais, à dire vrai, nous avons à peine entrevu leurs œuvres. Pour une Exposition universelle, qu’est-ce que six mois?
Sur un monde si complexe enfin, un si rapide coup d’œil nous donne-t-il quelque droit à conclure ? Non, mais à pressentir peut-être. La Russie a-t-elle un art ? Non, mais elle a des artistes. Aura-t-elle un art ? Oui, je vous l’ai dit déjà, quand elle sera un peuple. Mais, comme sa grande amie l’Amérique, elle n’est encore qu’une entreprise.