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CHAPITRE X

DU PRIA, DU FRISKA, DU FJELLHOEGA NORd!

Sommaire : Dans la libre et patiente Suède. — Que dirons-nous de Walhberg ? — George Sand, en sa vision superbe... — Savez-

vous un plus fier coup d’aile? — M. Gegerfelt et Daubigny.

MM. Salmson et Jules Breton. — Cet abîme est haïssable !

MM. Hagborg, Pauli, Skanberg et Bergh. — MM. Nordenberg et de Rosen. — Quand tu auras fini?... J'ai failli attendre ' — Mnie Zetterstrôm. — Le Charles XII de M. Cederstrôm. — Voici le chauve monarque, aux lourdes bottes. — M™e Léa Ahlborn et M. Bôrjesson. — Sa moustache est blonde, son œil est bleu. De Stockholm à Christiania. — La petite brochette de M. Munthe et la grande brochette de M. Gude. — ^ MM. Schive, Askevold et Dahl. — A nature gaie, paysans gais. — Adam et Eve de M. Heyerdahl. — En calèche à la Daumont, sur l’air de la Favorite. — Il ne nasille point : Hélas! Seigneur ! — M. Arbo et L’ Asgaardreid. — Un purgatoire au triple galop. — Et maintenant, à Copenhague!

Entre les deux Athènes leur cœur balance. — Eckersberg vieiit de David, et Bloch vient d’Eckersberg. — Hébété, on le

serait à moins. — Factionnaire au temple de Clio ?

Marsirand, et son Christian IV. — MM. Exner, Vermehren,

Helsted. Dans cet art-là, on aime les fenêtres ouvertes.

MM. Bâche et Krœyer. — Le portraitiste Jerndorff. — Franchement, ils ne sont pas dégoûtés. — Jerichau et Skovgaard — Encore deux crimes de la mort. — Zacho me rappelle Français, et Kyhn, Harpignies. — Comme quoi l’Amérique fut

découverte en l’an looo. — MM. Rasmesson et Sœrensen.

En Russie, déjà nous en avons parlé. — Un beau dessin de Frœhlich. • M. Hasselrüs. — Le satyre au sherry goblcr et le Prussien libéré. — Il y a des peuples de bon augure.

Les peuples les moins intéressants au Champ-de- Mars ne sont pas ceux de la Scandinavie (vieux style).

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Dans la Suède, depuis si longtemps libre, constitutionnelle, merveilleusement abritée contre les troubles du dedans et les assauts du dehors, une belle race, énergique, patiente, équilibrée, revenue de la conquête, à peu près rassurée sur l’invasion, livre le combat quotidien, non pour l’asservissement de ses voisins ou la défense de son territoire, mais pour l’indéfini progrès de sa civilisation toute spéciale, pour l’aménagement et l’exploitation de son riche et rude climat. Et ce combat a, comment dirai-je ? pour bulletin de victoire une exposition industrielle des plus curieuses, où éclatent à chaque pas, en chaque objet, le labeur, la ténacité, la science.

Comme tout ce qui travaille, la Suède a des loisirs et aussi des goûts élevés, des aspirations supérieures. Aussi bien, son Salon des Beaux-Arts est-il un des plus remarquables, tant par la forte tendance des œuvres que par la moyenne très-respectable de leurs valeurs effectives.

Que dirons-nous de M. Wahlberg, tout d’abord? Rien que ne sachent tous les Français au courant de l’art.NVt-il point parmi nous son domicile d’élection? Et n’a-t-il pas, dans nos Salons, depuis 1870, rapidement enlevé cette série de récompenses dont la médaille d’or est aujourd’hui le couronnement? M. Wahlberg est un maître, désormais incontesté, dont le talent, selon nous, ressemble fort au génie. Qp’ est-ce, sinon un chef-d’œuvre, que cette marine ? Une Nuit dans le mois d’août, à Winga, près Gothembourg (Suède). Sa journée une fois accomplie et le phare allumé, repose le petit port, détachant sa noire silhouette sur l’extrême horizon. Dans le ciel, un ciel

étonnant, prodigieux, grandiose, en quelque sorte religieusement beau, roulent de grands nuages blancs au travers desquels flamboie cette lune du septentrion, soleil des nuits polaires, que devina si bien George Sand en sa vision superbe ; V Homme de neige. Et, sur la vaste mer, dont une brise imperceptible ride à peine Téblouissant miroir, promeneurs et pêcheurs s’arrêtent et s attardent, comme enivrés. La nuit a ce calme imposant, ces tièdes caresses de la saison estivale, et ces caresses, on les sent. Quelqu’un, dans ce recueillement, doit chanter quelque poème d’allégresse et d’amour, et ce chant, on l’entend. L’impression, en un mot, est immense. Et, s’il se trouve au Champ-de- Mars, dans toutes les écoles, une autre œuvre: plus divinement éloquente, qu’on nous la montre !

Cette hauteur d’inspiration, cette maestria d’exécution ne sont point un heureux hasard dans l’œuvre de M. Wahlberg, mais, tout au contraire, elles en marquent le caractère général, la norme, pour ainsi dire. Cet effet si puissant de la Nuit de Winga, nous le retrouvons dans un Clair de lune à Waxholm, moins vaste, mais plus intime. Ici, l’habitation humaine joue un rôle moins. effacé, et, tandis que là-bas la mer scintille aux rayons lunaires, rien n’est amusant comme de compter près de nous, sur la rive , ces fanaux, pâles comme des becs de gaz devant la lumière électrique, ou, dans les rues grimpantes de Waxholm perché sur la côte, ces fenêtres éclairées, derrière lesquelles on devine foyers pétillants et joyeux propos. Quel poète plus varié écrivit jamais, surunthème et dans un cadre plus large, une plus belle mélancolie automnale que cette Fin de septembre près Stockholm^onune Prima-

vera plus éclatante et plus ensoleillée, plus rutilante, plus émaillée, plus bariolée, que son Mois de mai à Beaulieu, près Nice. Et encore, cette Mare sous bois, à Smàland (Suède), attrayante et mystérieuse comme un rendez-vous d’ondines; et ces Côtes de Bretagne, si sévères, et ce Golfe de Gascogne, si brillant, ne sont-ils point là pour attester la souple fécondité de cet admirable, de ce génial talent ? M. Wahlberg peut attendre, sans crainte pour sa gloire, les révolutions dans Tart. Elles amèneront peut-être, avec des procédés nouveaux, des exécutants plus hardis. Je n’en sais rien, mais ce que je sais d’ores et déjà, c’est qu’aucun d’eux, jamais, d’un plus fier coup d’aile^ ne s’élèvera plus haut.

Comme M. Wahlberg, M. Gegerfelt, agrégé de l’Académie royale des beaux-arts, habite Paris, où paraissent se complaire les artistes suédois, et qui ne s’en plaint pas, car Paris, cœur de la France, aime les franches natures, et les clairs et robustes talents de Suède. Souvent déjà, aux expositions françaises, nous avons remarqué la manière de M. Gegerfelt, grave et poétique. Dans ses deux paysages français, l’un d’une province quelconque et l’autre des environs de Paris , il nous rappelle, d’assez près et pour sa plus grande louange, le maître Daubigny.

Comme ce Souvenir de Picardie, de M. Hugo Salmson, autre habitué de nos Salons, nous rappelle, par ses plus évidentes qualités, la forte manière de Jules Breton ! Cette jeune Picarde, solidement construite et solidement plantée, assise, et appuyant sur

le bord du fossé sa hotte lourdement chargée de choux, à seule fin de se permettre, tout comme une autre, son quart-d’heure de rêverie à l’heure crépusculaire, est une proche parente de la célèbre Glaneuse.

Parmi nos peintres de marine, je n’en vois pas un qui donnerait une plus vaillante et plus énergique tournure à cette paysanne que nous montre M. Hagborg, debout, pieds nus, sur l’estacade, attendant le retour de son homme. Sur son bras, sa petite fille s’agite et joue. Mais son rire ni ses pleurs ne sont écoutés de la mère, dont l’œil fixe, perçant, hagard et comme allumé de haine, interroge, jusque dans ses plus lointaines perspectives, le menaçant abîme. Un peu lourdes, ces vagues, un peu figées, un peu trop noires. Mais ce défaut, très-corrigible, n’ôte rien au sentiment dramatique , très-précieuse faculté de M. Hagborg.

Bizarre et charmante, avec ses trois femmes assises l’une auprès de l’autre sur la grève, et regardant, muettes, la mer; bizarre et charmante, cette marine de M. Pauli. Parmi les bons paysagistes sont à citer encore MM. Skânberg et Bergh. De ce dernier : le grand paysage suédois, avec ses bois, ses rivières, ses plaines , ses animaux , est d’une belle composition.

Moins nombreuses que les paysages, dans l’école suédoise, les peintures de genre sont aussi moins remarquables. Un coup rude, de M. Nordenberg, où nous voyons, dans une grande ferme, réunis autour d’un cadavre, une femme, des grands-parents, des enfants, des amis éplorés, est fort bien ordonnée, ne manque

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point de grandeur, et rappelle, par le sentiment, l’école de Greuze.

Le Marché aux fleurs d’Anvers, de M. le comte de Rosen, est une amusante peinture à ramages, — autrement amusante que le fameux Marché aux fleurs de M. Firmin Girard, — où se meut dans des scènes d’une minutie fidèle, le monde chatoyât et bigarré du moyen âge. Elle est de M. Rosen aussi, cette curieuse eau-forte, à grands traits, sans ombres, que l’on croirait volontiers conçue et burinée par le métaphysicien Kaulbach. Assis devant son chevalet, le peintre, à qui l’inspiration échappe, car sa toile est presque vierge, le peintre se désespère, sentant derrière lui, sur sa chaise familièrement accoudée, cette imbécile, la Mort, qui semble dire : Quand tu auras fini?... J’ ai failli attendre ! — Traduction libre et sincère de la devise connue, qui sert de légende à l’eau-forte : Ars longa, vita brevis. La douleur du peintre est émouvante, et cette petite oeuvre, en somme, est vraiment shakespearienne.

Beaucoup de dames, en Suède, manient le pinceau. Parmi elles, nous distinguerons M™® Zetterstrôm, dont les tableaux de genre, ici et au Salon annuel, révèlent une main preste et expérimentée.

Au genre historique appartient cette grande toile de M. le baron G. O. Cederstfôm, qui a obtenu la seconde médaille d’or : Tué devant Friederickshall, en Norvège, Charles] XII repasse la frontière, porté par sa garde. Le voilà bien, en effet, ce romanesque soldat, cet héroïque aliéné, qui eut l’honneur d’inspirer à Voltaire un de ses plus beaux livres,, lumineuse pré-

face de cette science nouvelle, l’iiistoire. Il vient de mourir à peine, le chauve monarque, à la figure ronde, au vaste front, car sur ses traits, encore tendus, l’on peut aisément lire la fièvre du combat. Le voilà, boutonné dans son uniforme, sans chamarrures ni galons, chaussé de ces lourdes bottes qu’il ne quittait jamais. Sur la civière où il gît, emporté par ses compagnons d’armes, à travers un défilé de la frontière norvégienne, nous le voyons tout entier, comme debout, grâce à la pente rapide que descend le funèbre cortège. Le ciel est sombre, les arbres sont dépouillés. Sur la neige épaisse les soldats impriment leur marche pesante. Devant le royal cadavre, des paysans se découvrent. Cette peinture a plus d un defaut. Les visages, les mains des hommes, ne sont point modèles, et ils ont la même teinte que les buffteteries, une teinte irrégulière, tirant sur le jus de tabac. La couleur est dure, triste. Dans le paysage, comme dans le cortège, la confusion règne. Mais cette peinture a une qualité maîtresse, la composition, elle est simple, saisissante, dramatique. Elle a du style, une crâne allure, et l’on a médaillé d’or de bien moins méritants que M. Cederstrôm.

Comme elle a des peintres — et des « peintresses », la Suède a, et surtout elle aura, des sculpteurs, et des « sculptrices ».

Les médailles, médaillons et monnaies de M®® Lea Ahlborn, graveur de la monnaie royale a Stockholm, ont une très-réelle valeur artistique.

Le Viking prisonnier àe M. Bôrjesson est une œùvre sincère et virile, d’un grand caractère. Ce Viking

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OU Wittikind, comme rcn dit chez nous, un de ces fameux « rois de la mer », aux temps héroïques, a été vaincu, pris, attaché à un poteau. Il est jeune, bien découplé, Tun des types les plus parfaits de sa forte race. Une épaisse moustache ombrage sa lèvre mince et volontaire, de longs cheveux encadrent son beau visage. Il attend la mort sans fanfaronnade , avec enthousiasme. Déjà il n’appartient plus à la terre, et son regard inspiré voit s’ouvrir devant lui, au ciel de Thor et d’Odin, le paradis des guerriers. Sa moustache et ses cheveux sont blonds, son œil est bleu. Nous nous en doutions bien un peu, mais ce maître au besoin nous l’apprendrait, carM. Bôrjesson est un coloriste. Membre de l’Académie royale des beaux-arts, il a, lui aussi, un atelier à Paris. Tout (en s’assimilant notre métier, il a su garder son génie ethnique, et c’est à ce signe infaillible que désormais l’on reconnaîtra les Viking de l’art. M. Berg, lui, a choisi Rome pour quartier général, et c’est d’Italie qu’il nous envoie cet Enfant de Capri jouant avec des crabes, un petit marbre néo-grec très-aimable, et trèsaimé.

Si Paris attire l’artiste suédois, c’est en Allemagne, la plupart du temps, que l’artiste norvégien fait* ses écoles buissonnières. Aussi l’art de Christiania, plus âpre peut-être et moins civilisé que celui de Stockholm, a-t-il plus de parité avec l’art allemand qu’avec le nôtre.

La petite brochette de M. Munthe, déjà médaillé plusieurs fois, va s’enrichir d’une médaille d’or, gagnée par un Paysage d'hiver. Il s’agit d’un village de

pêcheurs, tout en émoi pour l’arrivée d’une flottille et le débarquement d’une cargaison, la nuit, au milieu des glaces et des neiges. Ce grand et pittoresque événement a inspiré à M. Munthe une œuvre vivante, mouvementée, sincère, dont la couleur locale doit être absolument irréprochable.

Il est, comme bien l’on pense, d autres paysages d’hiver dans une exposition norvégienne. Le meilleur, après celui de M. Munthe, est signé Schive. Une grande plaine blanche d’où les chemins ont disparu, où l’on voit çà et là, clair-semés, des arbres blancs, des logis blancs, pour tout indigène un lièvre effaré, et sur cette neige, des rayons de soleil jouant une gamme bleue.

Si la brochette de M. Munthe est bien garnie, vous imaginez-vous le développement que présente, aux jours solennels, celle de M. Gude? Neuf lignes au livret sont occupées par l’énumération de ses croix et médailles, et des académies qui tiennent un fauteuil à sa disposition. Sauf deux médailles de 2® classe, toutes ces distinctions sont extrafrançaises, et M. Gude dirige l’école allemande de Carlsruhe. M. Gude, pour tout dire, est une colonne de l’art officiel. Son Puysagc écossais, un lac dans les montagnes, au clair de lune, est bien noble et bien froid.

Fort plaisants, au contraire , ces deux paysages norvégiens. L’un i En Toute pouv le Chalet, représente un grand troupeau qui, pour retourner le soir a 1 etable, traverse une rivière sur un bac. Il y a dans ce paysage beaucoup de charme, un sentiment poétique très-vif, une évidente sincérité, un exact rendu de la

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nature locale. Et, pour ne point valoir Van Marcke, M. Askevold n’en est pas moins un animalier de talent. L’autre, qui a pour auteur M. Dabi, est fort amusant. Quelque part là-bas, au diable, dans l’ouest de la Norvège, un batelier passe d’une rive à l’autre une belle gaillarde. Un paysan, semblable par le costume et la dégaine à nos derniers bas-Bretons d’opéracomique, aurait bien voulu prendre le même train. Il s est hâte un peu lentement, et force lui est d’attendre le retour du passeur, debout, comme un benêt qu’il est, sur une pierre, au milieu de l’eau. De la barque, la paysanne lui crie : Trop tard ! J’entends d ici son rire. Or, quand les paysans sont gais, c’est qu autour d’eux la nature ne l’est pas moins. Et, en effet, rarement scène rustique plus franchement gaie eut pour cadre un paysage plus épanoui.

M. Heyerdahl, qui suit les cours de Munich, est un tout jeune homme, car il naquit, en i857,àDrammen. Il a donc 22 ans à peine, et ce tableau : Adam et Eve chassés du Paradis, daté de 1877, peut être considéré comme un réel début. Dont acte. En subventionnant M. Heyerdahl, l’Etat suédois a montré une perspicacité fort etonnante, pour ceux-là du moins qui jugent les États étrangers à la mesure du nôtre. Une telle œuvre, a un tel âge, nous dénonce un grand peintre. M. Heyerdahl est un coloriste et un penseur. Ayant choisi un sujet si difficile pour tant de raisons, il ne s’est point arrêté à cette rengaine biblique, favorisée, entretenue, soignée par un tas de génies sceptiques ou inconscients, ou crédules , des siècles passés. Il ne nous a point offert, après tant et tant d’autres, un

Adam et une Ève si beaux, si cultivés, que la différence entre eux et le vieux Père Éternel est toute à leur avantage , et qu’on se demande pourquoi vraiment ils ne quittent point l’Eden en calèche à la Daumont, sur l’air de la Favorite : « Ah! viens, viens dans une autre patrie I » Ce jeune homme, majeur d’hier, a eu foi dans les enseignements tardifs de la science moderne. Il a compris que la fable du Paradis terrestre, avec son pommier de la science du bien et du mal, symbolise une des premières révoltes de l’homme conscient contre la nature préhistorique. Son Adam et son Ève ne sont beaux, ni galants, ni amoureux, ni harmonieux. Adam est un mâle, Eve est une femelle. Tous deux adolescents comme il convient, incultes et lourds, propres tout juste, pas mal hérissés, deux francs sauvages. Devant eux, autour d’eux, sur eux, contre eux, le brouillard, l’obscurité, des vapeurs épaisses et noires. Derrière eux, les poussant, un ennemi que nous ne voyons pas. Mais ce que nous voyons bien, ce que l’artiste a supérieurement trouvé, supérieurement rendu, c est la virile colère d’Adam. Il ne roucoule, ni ne gémit, ni ne s’humilie. Il ne nasille point : Hélas! Seigneur Dieu, que vous ai-je fait.? Contre son persécuteur il se retourne, et lui renvoie menace pour menace. Ses poings se ferment, ses yeux fulminent, ses lèvres crient le serment de la lutte sans trêve pour la libération future. Ève, plus craintive, ne se retourne point et fuit courbant le dos, mais le geste d’Adam la protège. Et si nous vous répétons maintenant que M. Heyerdahl est un coloriste dont l’œuvre apparaît aussi vigoureusement peinte et modelée que conçue, avec nous vous conclurez

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encore : M. Heyerdahl a 22 ans; M. Heyerdahl sera un grand peintre.

Mais, par ici, voyez donc ! Quelle est cette cavalcade aérienne, d. un si étrange aspect, d’un si furieux mouvement ? L Asgactrdreid (légende norwégiennè) , tel est son titre. « Onraconte encore aujourd’hui, ditBeauvois dans son Histoire légendaire des Francs et des Burgondes, on raconte encore aujourd’hui dans les campagnes de la Norvège que l’Asgaardreid (c’est-à-dire la troupe des cavaliers qui se rendent à la demeure des Ases, à la Valhalla) se compose des morts qui n’ont pas fait assez de bien pour mériter le ciel, ni assez de mal pour aller en enfer. Leur punition est de galoper dans les airs jusqu’à la fin du monde... Ces cavaliers, montés sur des coursiers noirs comme du charbon et dont les yeux étincellent dans l’obscurité, se tiennent tranquilles là ou règne l’ordre; mais on entend leurs éclats de rire et le cliquetis de leurs armes, lorsque s engagent les batailles... C’est une bande de mauvais augure, mais qui rappelle les Walkyries qui allaient présider aux combats. Au moyen âge, on s’est représenté cette réminiscence du paganisme comme une bande de sorciers qui allaient au sabbat. » Entre nous, cette légende me semble tout à fait raisonnable, et il n est que trop juste, vraiment, d’occuper ainsi l’éternité de ceux qui ontperdu leur temps. Ce purgatoire, au triple galop, sans gémissements ni cuissons superflues, me plaît assez,^et je compte bien, moi qui, comme tant d autres, n aurai fait ni assez de bien, ni assez de mal, rattraper, par un bon engagement dans cette légion de Vagabonds à cheval, tant de voyages manqués. D’autant

que, si nous en croyons M Arbo, le peintre vigoureux et dramatique de V Asgaardreid, ces flâneurs sublimes, gardiens austères de la paix universelle, ont la trèsmorale et admirable coutume de saisir par les cheveux tous les querelleurs, princes ou manants, en tous lieux, champs de guerre ou tavernes, pour les emporter quelques heures à travers l’espace, etles rejeter ensuite sur la terre, corrigés — ou brisés.

En attendant cet éternel mais problématique voyage, poussons notre certaine et plus aimable promenade au Pays des peintres.

Aussi bien le Midi Scandinave nous appelle, le sympathique et vaillant Danemarck. Vous souvicnt-il de son exposition industrielle, voisine et complémentaire, en quelque sorte, de l’exposition grecque ? Vous souvient-il de ses poteries classiques et de ses bijoux, et de ses meubles et de ses costumes néo-grecs ? C’est qu’on aime la Grèce, là-bas au pays de Thorwaldsen, et la France aussi, l’Athènes de jadis et l’Athènes moderne. Pour ce double amour, ne vous étonnez donc point si notre David règne encore sur l’art danois, pur, correct et froid.

David, en effet, eut pour élève Erkersberg, un maître que les Danois révèrent et qui enseigna tant de générations. Erkersberg eut pour élève Bloch, aujourd’hui le peintre le plus renommé parmi ses compatriotes, et l’un des plus influents de la royale Académie.

Et l’on voit bien, je pense, que M. Bloch remonte à David, par ce tableau qui représente ici le plus grand art officiel du Danemarck : Christian II, Roi de Dane-

marck. Autour d’une table ronde, dans un cachot, ce Christian tourne incessament,. s’appuyant du pouce sur le bord de cette table. Ses cheveux grisonnent trèsfort. Il a l’air hébété, et, sur notre parole, on le serait à moins. J’ai vu, quelque part, en Belgique, ce supplice de la gyration sans trêve, imposé, dans un bagne, à quelque forçat dangereux. Ce supplice fut trente années durant la distraction du roi Christian, qui s’était laissé déposséder de ses trois royaumes, puis , emprisonner par son oncle dans le château de Scenderborg. Et du pouce royal la table a, nous dit-on, gardé la trace mémorable et profonde. Un vieux soldat, compagnon unique et fidèle, contemple, respectueux et navré, son monarque. Belle œuvre, en somme, claire et consciencieuse, et rappelant les premiers romantiques, non moins que les derniers davidiens.

Mais M. Bloch ne monte point faction dans le temple de CÜo. Il s’en évade volontiers pour écrire de petites pages sans prétention, minutieuses, finies, bien observées : la Marchande de poissons à Copenhague, très-semblable à nos dames de la halle, ou le vieux Moine plumant des poules pour la cuisine du cloître et pour la plus grande joie du public, aussi amusant après tout, et guère moins habile que tel ou tel Meissonier.

A l’école de David encore appartenait cet autre peintre d’histoire, mort en 1873, très-fécond, trèspenseur, trop compliqué même et trop littéraire dans ses compositions, Marstrand, dont voici, en esquisse du moins, l’une des œuvres principales, Christian IV, roi de Danemarck, à la bataille navale de Femorn. J’aime mieux Bloch.

Les peintres danois excellent dans le genre intime et simple, la vie quotidienne de famille, les bonnes petites idylles dans les chaumières tout ensoleillées, avec perspectives largement ménagées sur une riante campagne.

Tels, par exemple, les tableautins d’Exner : En prenant le café, scène d’intérieur dans Vile d’Amager, près de Copenhague, et bien mieux, son Enfant malade et ses amies, une petite malade dans son berceau à qui les petites voisines offrent si gentiment des fleurs, par la fenêtre ouverte.

Tel, V Intérieur d’une cabanedepaysan, de Vermehren, où la petite fille apprend sa leçon, près de la grandmère vaquant aux soins du logis. Telle, cette scène italienne, d’un si juste et aimable sentiment ; La Leçon che^ le curé, de M. Helsted, de jeunes garçons studieux écoutant la parole d’un grave et noir magister, près d’une fenêtre ouverte (une encore, vous le voyez, toujours la perspective) sur les montagnes sabines. Tels encore ce Retour de la chasse au sanglier de M. Bâche, qui appartient à la galerie royale de Christiansborg, où l’on voit une étude si puissante de grands chiens danois, et, du même auteur, cette Matinée d’automne sur le Knippelsbro, un pont de Copenhague, page très-sincère et d’une parfaite couleur locale. Et encore, et surtout, cette Eorge de Krœyer, à laquelle nous sommes revenu bien souvent, sans lui pouvoir jamais trouver un défaut : oeuvre maîtresse, si bien distribuée, où les gestes sont si naturels, les physionomies si bien éclairées par les flamboiements et les étincellements de la forge, et où sont reproduits les divers aspects du fer, incandescent ou froid, en bloc

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OU limaille , avec une précision scientifique et surprenante.

Il y a de remarquables portraits au Salon danois. Celui de l’organiste de la cathédrale de Copenhague, par le peintre JerndorfF, est d’un frappant caractère, d’une allure magistrale qui rappelle de bien près tels portraits d’Holbein. Nos artistes le prisaient fort, et l’on conte qu’il fit l’admiration de Bonnat et de Meissonier. Franchement, ils n’étaient point dégoûtés.

La sévère nature danoise a plus d’un excellent interprète parmi ces artistes patriotes et consciencieux. L’un d’eux , Jerichau , volontiers courait le monde, et il rapportait d’Italie les charmantes études que voilà. Il est mort jeune, à la veille de la grande Exposition, pleuré par la patrie. Avant l’heure aussi est parti Skovgaard , l’auteur de cette Soirée d'automne au Danemark, et du Vieux Chêne au nid de cigogne, dans nie de Seeland, et de trois ou quatre autres paysages, un peu froids toujours, mais si harmonieux. Au milieu des\hois, cette eau qui court sous les grands arbres, roulant des feuilles et des rayons de soleil, cela ressemble à Français, n’est-ce pas ? C’est de M. Zacho, un débutant. Et ce Kyhn, n’est-il pas très-beau ? La lourde et splendide Journée d'été ! Dans les hautes futaies épaisses et sombres, pas une feuille ne bouge ; les arbres ont l’air stupéfait. Dans le ciel, pas un oiseau ne vole. Limpide et unie, l’eau dort. On jurerait un d’Harpignies. Devant ce soleil hérissé de grands rayons droits comme la couronne d’un Christ byzantin, devant cette mer violette sur laquelle manoeuvrent ces hardis

marins, pour doubler cette montagne de glaces gros bleu, l’on s’étonne. Et pourquoi? La présente barque traverse des régions qui ne nous sont point familières : c’est le Leif Ericksen, qui de Norvège passa en Amérique vers l’an mil, quelques années, ce semble, avant Christophe Colomb. Ceci est de la peinture ethnographique, dont les effets paraissent un peu bien nouveaux, sans doute, à notre ignorance. Mais il faudra s’y faire, car l’auteur du Leif Ericksen, M. Rasmessen, n’est point, en ce genre, le dernier qui nous étonnera.

Les marines de M. Sœrensen, tout au contraire. Pêcheurs sur la côte de Norvège, ou Navigateurs du Nord passant le détroit de Kinn, n’ont rencontré que des. admirateurs. Et dans le chapitre précédent, s’il vous en souvient, nous ne leur trouvâmes de comparables que les marines du peintre russe Aivazoski. Qui donc,, mieux que Sœrensen, nous a traduit la vague? Et qui mieux encore nous rendra jamais l’aspect vaste et formidable des océans polaires ?

Un dessin, un chef-d’œuvre de dessin pour gravure sur bois, nous est offert par l’exposition danoise. Il a pour sujet une célèbre Légende sur Vémigration des Longobards, d'après Saxo le grammairien. C’est une œuvre historique très-puissante, et nous tenons son auteur, M. Frœlich, pour le plus digne émule de l’Allemand Kaulbach.

Parmi les compatriotes et successeurs du statuaire Thorwaldsen, un talent nous frappe, celui de M. Hasselrüs. Imagine-t-on un motif néo-grec plus charmant, plus fin, plus dégagé que celui de ce jeune satyre aspirant avec un chalumeau le vin d’une amphore

aussi grande que lui? Et n’est-ce point encore une jolie chose, élégante et bien modelée, bien pensée, que cette statue de Heinrich Heine, dans l’une de ses mains le masque de la Comédie, dans l’autre celui de la Tragédie? Entre les deux hésite sa poignante Ironie. Lequel attachera-t-il à son vaste front rêveur? L’un et l’autre, tour à tour. Ainsi toujours nous avons aimé, nous avons compris l’auteur des ReisehiJder, le Prussien libéré, Henri Heine.

Un dernier mot. Notre voyage aux contrées lointaines de l’Edda ne fut pas pour nous le moins attachant, le moins fortifiant. Il est des races de bon augure et de foi profonde. La Scandinave est une de celles-là. Du fria, dufriska, du fjellhoega Nord ! Toi, libre, toi, sauvage, toi, montagneux Nord, je te salue !

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