‹ Voyage au pays des peintresChapitre 20 sur 44 · IL BEL PAESE · texte numérisé non relu

IL BEL PAESE

{Dante)

Sommaire : Mêmes ardeurs et mêmes erreurs. — Et aussi une même maladie. — Ici point de rengaine cléricale.

M. Pagliano. — Il paraît que Buonaparte les intéresse encore.

— Doux comme Roméo, incertain comme Hamlet. — M. Didioni. — Peut-être elle lui chante le Beati Dunois ! — C’est un habile entre les habiles. — M. Simoni et son Brutus.

— M. Induno et ses Conscrits de iS66. — M. de Nittis. Voulez-vous voir une de nos émancipées? — Fument tristement, et causent tristement, en regardant tristem.ent. — Cité du spleen, Citta dolente. — Oh, cette diligence mignonne! — Pasini est un autre Vagabond. — On jurerait des mosaïques d’agate. — MM. Joris et Vannutelli. — MM. Delleani et Jacovacci. — Une affriolante et sautillante donweto. — M. Zezzos et M. Rotta.— M. Fontana, et son Ésope. — Oh, viens voir I — Comment cela finira-t-il ? de M. Moradei, et la Rixe de M. Detti. — La fougue est-elle un cas pendable? — L’Occasion de M. Bouvier. — Muse de la charade, éclairenous 1 — M. Michetti. — Cela est éclatant, cela est absurde.

— M. Mancini. — Impressionisme n’est pas impression. ■ M. Mosé Bianchi, et le Père à mon père. — ■ Et le Gambetta de M. Spiridon ! — MM. Camrnarano et de Notaris. — Académie et anémie. — Pourquoi? l’on n’en sait rien. — MM. Bartesago et Giuliano. — Le Viatique de M, Gioli. — MM. Tivoli, Rossano, Ferroni et Vertunni. — Après l’Orage, de M. Allason. — MM. Gastaldi et Gandi. — Christ, regarde et souffre joyeusement ! — Après l’applaudissement, 1 avertissement.

— M. Amandola. — Les ongles longs dans les cuisses infortunées. — Le Jacques Ortis de M. Ferrari. — Faut-il rire ou pleurer? — Du rôle de la chemise dans l’art italien. — Il songe dans ses bottes. — A la chemiserie modèle de MM. Borghi, Branca, Gori, Dal Negro, Peduzzi et O^. — Le Jenner de M. Monteverde. — Oh 1 ce grand diable d’ange! A quoi Sylvie s’amuse-t-elle? — MM. Troili, Tabacchi, Boninsegna, Rondoni. — Hardie comme une page de Faublas.

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— AIM Cencetti, Belliazzi el Orsi. — M. Focardi. — Des Pompéiens bien conservés. — Cette vieille effroyable lavant un atroce moutard. — MM. Gemdtre et Corbellini — Cette Galathée «fait la vie». — Ici trop soumis, et là trop intransigeants. — Mais l’équilibre se fera.

Bien des esprits supérieurs comptent que cette future Confédération des États-Unis d’Europe dont l’Exposition universelle de 1878 est un éblouissant prologue aura pour noyau formidable une Confédération des races latines. Un examen comparatif des Salons italien, espagnol et français les aura confirmés dans cette opinion,, si rationnelle et si vraisemblable. Il y a entre les arts latins une remarquable connexité de vues et de tendances, entre les artistes latins une émulation et une fraternité du meilleur augure. Une même ardeur, un même sentiment révolutionnaire, qui se trahit souvent par les mêmes erreurs, animent les générations nouvelles dans les trois pays latins. Et, tous les trois, ils ont pour capitale artistique, pour quartier général et champ d’entraînement, la Ville de 89 : Paris.

Ils ont aussi une même maladie dont, nous l’espérons, ils guériront ensemble. Mais cette maladie-là, crions-le vite, ils la partagent avec tous ou presque tous les pays d’Europe : la protection de l’État, l’art officiel.

Aisément l’on observe chez les Italiens ses funestes effets, mais aussi sa décroissance rapide. En 1868, nous visitâmes, pour la troisième fois, l’Italie, et nous la quittâmes, désolé de n’y pouvoir admirer jamais que les chefs-d’œuvre de jadis. Depuis lors, les temps

ont marché, et le peuple italien aussi. Il a parachevé, ou si peu s’en faut, son œuvre d’indépendance et d’unité. Calme et fort, débarrassé du combat pour l’existence, il s’est retourné, sous la puissante impulsion de son génie naturel, vers les grands arts de la paix. Et déjà l’on peut applaudir aux indiscutables progrès de la peinture italienne, hier si anémique, si froide, si navrante, si nulle. On n’admire point encore au Salon italien les chefs-d’œuvre de l’art moderne, pour la raison bien simple qu’ils n’existent pas. Mais on y salue avec joie des tentatives vaillantes et de vaillantes espérances.

Tout d’abord la rengaine cléricale est absente, ou à peu près, de ce fortuné Salon. Les églises italiennes sont assez riches en œuvres de la grande époque, pour n’avoir qu’un besoin médiocre des artistes modernes. Et, d’ailleurs, la commission italienne, dans son travail de sélection, a tout naturellement éliminé les saintetés.

La peinture dite historique n’a ici qu’un petit nombre de représentants. Les plus connus du public sont MM. Pagliano et Didioni, tous deux Milanais. Tout ce que peut éveiller encore de curiosité, dans les masses badaudes, le roman du premier Bonaparte est un appoint à leur succès. Ils ont, par coïncidence ou par gageure, choisi le même sujet : Nctpoleon notifiant à Joséphine sa résolution de divorcer. Cette poncive anecdote ne tente plus guère nos artistes français, mais apparemment Buonaparte a conservé quelque attrait pour les Italiens.

Dans la toile de M. Pagliano, Napoléon presse fort

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tendrement l’une des mains de Joséphine, qui, accoudée à un guéridon, sanglote derrière son mouchoir. Candide et généreux, M.Pagliano a déchargé son héros d’une vingtaine d’années pour le moins. Il nous l’offre beau, jeune et doux comme Roméo, incertain comme Hamlet, amoureux comme Antony, triste comme Werther. Il a des jambes roses dans des bas à jour, des mains en gelée de groseille. Il est gentil tout plein, et, dans le trouble de sa pitié, il marche sur la robe de sa femme. Une belle robe à traîne, peinte avec un metier rare, comme toutes les étoffes et tous les accessoires. La chair de Joséphine aussi est fondante comme un sorbet; on y mettrait la cuiller. Ceci est de la peinture qui se vend. Et l’on en peut autant dire d’une autre œuvre de M. Pagliano : la Revue de Vhèritage. Au temps du premier empire, époque chère à notre artiste, une bande d’héritiers se livre à un joyeux inventaire. Un homme d’âge compte pieusement les. livres, un autre les gravures, parmi lesquelles un portrait du grand petit caporal. Une jeune femme s’affuble d’une robe à ramages, contemporaine de la Camargo, laquelle amuse aux larmes toute une nichée de cousines. Là-dedans, je le répète, il y a beaucoup de savoir-faire, et de ce que l’on nomme du truc. Beaucoup d’afféterie et de mignardise aussi, mais ces défauts-là, nous les allons retrouver chez tous les artistes italiens, peintres ou sculpteurs. Ils furent ceux de l’Italie esclave et machiavélique, obligée de sourire toujours, et à tous. L’Italie nouvelle, libre et franche, les perdra peu à peu. On dit M. Pagliano chef d’une des nouvelles écoles italiennes. Excellent pour les tableaux de genre, insuffisant pour l’histoire, c’est un Vibert italien.

Il a un rival des plus sérieux dans la personne de son compatriote M. Didioni. Le Napoléon divorceur de celui-ci a fini sa confidence, et on le voit s’éloignant à travers les salons en enfilade, la main derrière le dos, selon sa légendaire façon, se dandinant, bien qu’assez lourd, et ayant une dégaine plus casernière qu’impériale. Dans le salon, dont le mobilier premier empire, fort criard, a trouvé en M. Didioni le plus merveilleux interprète, Joséphine se désespère, et la blonde Hortense, fort irritée contre Bonaparte, au dos de qui elle décoche un regard empoisonné, s’efforce de consoler sa maman. Peut-être, elle lui chante, pour endormir sa douleur, le Beau Dunois. Ce qufil y a d’historique en tout ceci nous importe peu. Ces histoires passionnèrent un temps nos grandspères. Et des millions d’hommes furent tués pour cette clique-là. Nous avons désormais bien d’autres Bonapartes à fouetter. Mais ce qu’il y a d’art en cette affaire, le voici : une extraordinaire habileté, du décor, tant et plus. Avec leurs superbes robes à traînes, dans leur incomparable mobilier, avec leurs gestes savants, ces dames ont l’air d’actrices bien stylées, à une répétition générale. Et pourquoi pas ? Tout n’était-il point mensonge et décor à la cour improvisée du Commediante ? Encore une fois, M. Didioni a bien plus de métier que M. Pagliano, qui en a beaucoup. C’est un habile entre les habiles. J’aimerais mieux, pour lui, qu’il fût sincère entre les sincères.

Remontant bien plus haut dans l’histoire, et s’inspirant d’une tradition nationale, autrement noble et précieuse que la légende bonapartiste, M. Gustave

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Simoni, de Rome, a choisi pour sujet : Les Derniers Moments de Marcus Brutus après la bataille de Philippes. Assis sous un arbre, Brutus serre convulsivement dans sa main gauche le glaive qui ne lui donna point la victoire, mais lui donnera l’affranchissement suprême. Sur son mâle visage on lit toutes les tempêtes de son âme. Un des compagnons fidèles de sa dernière heure lui tend vainement son inutile bouclier. Un autre, comme Ajax, montre le poing à Jupiter. Cette oeuvre dénote une vigueur peu commune, un vrai tempérament de coloriste, mais elle est maladroite, diffuse et emportée. Le ciel est d’un noir fuligineux, dont l’intention ultrasombre et hypertragique n’est point corrigée par un énorme cadre, tout à fait sépulcral.

C’est à la très-moderne histoire de l’indépendance italienne que le prpfesseur Induno, de Milan, emprunte le Départ des Conscrits d'un village lombard pour la campagne de 1866. Une bande de réservistes, plus ou moins joyeux, défile, bannières déployées, par-devant le syndic, un brave médaillé du premier empire, assisté de son secrétaire et du curé qui s’exhalent, le syndic surtout, en allocutions patriotiques. Les vieux, les jeunes épouses, les aimables promises, s’attendrissent, les gamins font les cent coups, un diavoleto, comme on dit là-bas. Une montagne, bleuissant aux rayons crépusculaires, domine la scène. Il règne un peu de désordre dans la bande des réservistes, mais l’ensemble est bien ordonné, fertile en détails charmants, lumineux et coloré, vivant enfin. Et nous retrouvons des qualités semblables dans les autres tableaux du même artiste : un Amateur d' Antiquités y les Émigrants du mont Rose, et une Savoisienne.

M. J.Induno jouit en Italie d’une réputation méritée. Ne point le confondre avec M. D. Induno, de Milan, dont le Victor Emmanuel posant la première pierre de la galerie de Milan prouverait, s’il en était besoin, que la commande officielle en tout pays produit des œuvres détestables.

La peinture de genre est largement représentée dans l’école italienne, et nous n’en pourrons passer qu’une revue fort incomplète. Mais déjà nous connaissons ses plus brillantes personnalités, consacrées et glorifiées par nos Salons annuels. A leur tête : de Nittis, Pasini, Joris, Vannutelli

L’exposition de M. de Nittis lui portera grand profit. -Elle montre dans son curieux ensemble, sous ses multiples aspects, la forte manière de cet Italien cosmopolite. Voici revenir le Paris vu du Pont-Royal, dont notre Voyage parla naguère, et la Place des Pyramides, auxquels se joint une œuvre nouvelle, affichée déjà chez tous les marchands de gravures : le Retour des courses du Bois de Boulogne, où une dame toute en noir, de grandeur presque nature, qui se détache en vigueur sur le premier plan, loin de la foule, armée d’un fouet, tenant en laisse un molosse, nous apparaît non-seulement comme un heureux effet de peinture, mais aussi comme une caractéristique saillante de nos modernes émancipées.

Londres, mieux encore que Paris, inspire de Nittis. Son Green Park, où une dame nautonnière j ou e le même rôle que la promeneuse du Bois de Boulogne, son Piccadilly, d’un mouvement fou, son bateau à vapeur enveloppant d’une épaisse fumée ce pont colossal, le

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Canon Bridge^ sa National Gallery, sa Bank of England, sont autant de pages étonnantes, d’une observation puissante et d’une verve endiablée, où l’Angleterre se reconnaît de bon cœur, et dont l’école anglaise ne nous offre pas le moindre équivalent. Mais le triomphe de Nittis, c’est son Westminster. Accoudés sur le parapet d’un port, des marins et des ouvriers fument tristement, causent tristement, en regardant tristement les noirs tourbillons de la Tamise. Un brouillard effroyable, où disparaît comme un atome la fumée de leurs vastes pipes, monte du fleuve, et les enveloppe. Il monte, monte jusqu’aux noirs nuages, derrière lesquels on devine le vacillant effort d’une lueur blafarde, amère et dérisoire négation de la lumière diurne. A travers ce brouillard innommable, on aperçoit, dressant sa silhouette énorme et majestueuse, la célèbre abbaye de Westminster. Ce tableau est d’un grandiose indescriptible. ■Jamais artiste n’a rendu, et jamais peut-être artiste ne rendra cet épouvantable phénomène avec une pareille maestria. De longtemps la cité du spleen, la Citta dolente, ne rencontrera un si éloquent interprète, un si merveilleux poète. A parler franc, le Westminster d&M. de Nittis est un chef-d’œuvre. Mais qu’il se garde de recopier, selon la coutume, et de pousser jusqu’au système un exceptionnel succès. Le brouillard est un accident, non un principe, et la vue du Trafalgar-Square nous ferait croire à une première attaque d’impressionisme. Heureusement la Route de Brindisi est là pour nous rassurer. M. de Nittis s’est retrouvé Italien, en Italie. Rien d’aimable, rien de séduisant, comme cette route dont la poudre blanche

rit et scintille, sous le ciel joyeux où quelques nuages flottent, si légers, dans l’azur immense, et comme, sans hésiter, je donnerais tout ce que je n’ai point pour être l’un des voyageurs de cette diligence mignonne, quel’on croirait échappée d’unbonMeissonier!

Pasini est un autre Parisien, de vieille date, et un autre Vagabond, et l’on sait si ces deux titres-la, le second surtout, sont pour nous plaire. Mais de Nittis arrive, Pasini est arrivé. De Nittis bataille, et Pasini, cuirassé de croix et de médailles, a pour oreiller de ses courts repos, entre deux lointains voyages, une ample moisson de lauriers, bien et dûment gagnes. Tout a été dit et redit sur son talent. C’est un orientaliste à outrance. La Turquie, la Perse, la Syrie, lui sont familières, comme à de Nittis les asphaltes de Londres et de Paris. Son verre n’est peut-être pas trèsgrand, mais il boit dans son verre, et l’on nomme à deux cents pas un tableau de Pasini. Art étrange, dont les couleurs sont éclatantes, et l’impression froide. Les personnages sont raides un peu, et muets, dans leurs costumes magnifiques; ses foules, si bien groupées, ont l’air d’être immobiles. Tout dans ses tableaux finis, corrects et précieux, -tout, hommes, chevaux, arbres, murs, ciel, semble fabriqué d’une matière unique. On jurerait des mosaïques d’agate. Ici, du moins, Pasini n’est bien vivant que dans cette Chasse au faucon, si poétique, un petit miracle de mouvement et de soleil. Quelqu’un d’Italie — on n’est jamais trahi que .par les siens — nous assure que Pasini débuta comme photographe, en Orient. C’est donc cela! . . . Trois hurrahs, tout de même, pour Pasini I

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M. Joris, un des meilleurs aquarellistes que nous ayons vus dans nos derniers Salons, expose au Champde-Mars deux jolis tableaux et une bonne aquarelle. L’un des tableaux, la Voie jiaminienne, nous redit avec une crudité toute locale ce boulevard extérieur de la Ville éternelle, et ses pittoresques maisons que M. Haussmann n’a point alignées, et ses murs éclatants, et ses terrasses chargées de rouges floraisons, et sa chaussée vaste où circulent des groupes bariolés. C’est Rome encore, la Rome du Transtévère, qui nous revient, mouvante et endimanchée, dans l’aquarelle : La Sortie pour le Baptême. Et c’est bien Ischia, la belle, la radieuse Ischia, l’île détachée du paradis terrestre, l’ischia de Lamartine et de Graziella, que nous revoyons dans le second tableau de M. Joris : Un Baptême dans Vile d’Ischia. M. Joris est un de ces artistes exacts et francs, naguère si rares, qui nous donneront désormais une Italie telle quelle, sans fioritures ni mensonges inutiles. Quant à Vannutelli, sa Monferrina (danse italienne) et sa Nuit nous le montrent coloriste verveux et mouvementé, comme sa Procession à Venise, de brillante mémoire.

Venise, avons-nous écrit. Un instant restons-y donc, le séjour en vaut la peine. Aussi bien, qui la glorifierait, la belle, la toujours belle, qui la chanterait en l’universel concert, sinon les fils de l’Italie ?

La voici tout d’abord au seizième siècle. Cette Fête sur le Canal Grande nous remémore la prestigieuse Venise de cette prestigieuse époque, dont l’humanité oncques ne recouvrera les féeriques splendeurs. Etude calme et patiente, de M. Delleani, sans grand

éclat, mais précise, bien informée et bien composée.

Voici la Venise du dix-huitième siècle. Oh! celle-là, si pimpante et si triomphante encore, la Venise de Casanova, elle a trouvé dans M. Jacovacci, de Rome, le plus pimpant, le plus éclatant, le plus merveilleux des conteurs. Une gondole aborde à l’escalier d’un palazzo du grand canal, riche et somptueux, à en juger par l’art massif et cossu qui décore le grand vestibule. De l’intérieur de la gondole sort a demi une affriolante et sautillante donmtta, qui semble inviter chaleureusement ses bonnes amies du palazzo, réunies sur la porte en habits de fête, a se depecher pour ne point manquer le prologue de quelque spectacle magnifique. On ne peut imaginer plus d entrain dans les personnes, plus de brio, de chatoiement, d’ardeur et d’éloquence dans la couleur. Cela est fin, aimable, et cela est ferme, solide. Me trompé-je? M. Jacovacci, qui est de Rome, a dû fréquenter l’école de Fortuny, ou l’observer tout au moins. Mes compliments 1 il en a pris le bon, de cette curieuse et déplorable école, et il en a laissé le très-mauvais. Coloriste à ce point, M. Jacovacci ne peut-il aspirer à d autres destinées ? De son art mignon et charmant n a-t-il point rêvé quelque prochain essor, vers un art plus vigoureux et plus vaste? Mais d’ici j’entends le terrible La Fontaine : « Ne forcez point..., » a-t-il dit... Vous savez le reste.

La Venise moderne, à peine convalescente d’une longue servitude, pire que la mort, n’a guère de fêtes, pour le moment du moins, mais elle a toujours ses Pigeons de Saint-Marc, que nous montre picorant dans

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la main des enfants le Vénitien Zezzos, un débutant de nos Salons parisiens. Toile d’un aspect un peu dur peut-être et mal éclairée, mais qui révèle chez M. Zezzos des qualités saines et robustes, un tempérament personnel, sincère et sensé, impatient des rengaines et rebelle au convenu.

Elle a toujours ses idylles, les passionnées idylles de la lagune, que nous conte, avec une extrême finesse, dans un frais tableautin, M. Ciardi. Elle a dans ses cours et ses petites places, autour de ses pozzi de marbre sculpté, elle a, comme tout pays, en ce monde, ses jeux d’enfants, e Mosese ciece, ses Colin-Maillards, bruyants et fous, sous l’œil des grand’mères, qui ont inspiré à M. Luigi Mion une composition amusante et naïve, très-finie, un peu minutieuse, dans le genre primitif, excellente pour la gravure. Elle a ses costume, ses habitudes quasi orientales, ses heures musardes et abandonnées où, sur le devant des portes, au milieu des bambini qui piaillent et grouillent, les grosses brunes ouvrières en dentelles laissent dormir sur leurs genoux la bobine aux mille épingles, pour « tailler une bavette», une bavette vénitienne! avec les vieilles qui chauffent au soleil leurs échines bombées. Ceci est l’objet d’une aquarelle, très-brillante et très-enlevée, de M. Rotta.

Pourquoi V Ésope deM. Fontana, exposant avec force gestes comiques une moralité quelconque, très-agréable apparemment, à de jeunes femmes mollement étendues parmi les lauriers-roses, est-il noir comme un Éthiopien ? Peut-être M. Fontana en sait-il plus long que nous sur le compte d’Ésope, et cela ne lui

serait point difficile. Ce tableau a obtenu dans un concours italien le Prix du prince Humbert, non point tant, je pense, pour ses qualités très-réelles, que pour ses défauts très-italiens, la gentillesse excessive, l’arrangement théâtral.

Ces défauts, il le faut bien avouer, ont l’heur d’entraîner la majorité du public, toujours enchantée du soulignement et des effets chargés qui épargnent la moitié du chemin, ou plus, à sa compréhension lente. Aussi est-ce dans le Salon italien que nous avons le plus fréquemment surpris ces exclamations innocentes : « Oh, viens donc voir ! regarde donc, comme c’est cela ! Est-il assez ressemblant ! on dirait qu’il va nous parler, » et autres fariboles. Le Nec plus ultra de cette manière nous est offert par M. Moradei, de Ravenne. Très-familièrement couché tout de son long, un Amadis populaire, coiffé d’unbonnelàmèche, conte des fleurettes, grosses comme les dents blanches qu’il exhibe avec complaisance, allumées comme le regard qui flambe dans ses yeux tout grands ouverts, à une rouge fillette, point désagréable, qui lâche son fuseau pour écouter le gaillard avec une satisfaction croissante, et nullement dissimulée. Est-ce là ce qu’on eût appelé naguère, d’un mot aujourd’hui démodé, du réalisme ? Oui. Et dans ce réalisme il y a du talent, du savoir-faire , de Part commercial et industriel. Comment cela finira-t-il ? demande la légende. Eh, parbleu ! l’œuvre elle-même ne vous répond-t-elle point crânement, et sans pudibondes périphrases ? Voyez le rire sonore et large du public. Il a compris. Bravo donci mais j’aimerais mieux autre chose.

Si la flirtation caractérisée de M. Moradei dit bien

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ce qu’elle veut dire, la Rixe de M. Detti le vocifère. Cette Rixe est une imitation flagrante de celle de Meissonier, si célèbre. Mais, entre les deux, quel écart ! L’extrême talent de celle-ci joue le naturel avec un sang-froid presque trop visible. La fougue, un peu maladroite, de celle-là tourne au mélodrame. N’importe! M. Detti est un coloriste, et la fougue ne sera jamais un cas pendable.

Mais voyez jusqu’où peut aller la recherche de l’effet. Après cet amour bruyant, après cette rixe qui hurle, voici venir à nous ? Occasion de M. Bouvier, laquelle murmure si bas, si bas, une phrase si entortillée, qu’il faut, pour l’entendre, une bien fine oreille, et, pour la comprendre, une imagination bien déliée. Elle est infinitésimale, cette Occasion, et le cheveu par lequel on la saisit est coupé en quatre. Ses personnages ont trois centimètres de haut, guère plus, et pour les distinguer il faut, à moins d’un œil très-exercé, une loupe de quelque puissance. La scène représente l’intérieur d’un riche atelier, et les acteurs sont au nombre de trois. Un peintre vêtu à la mode antédiluvienne des Antony, debout devant un chevalet. Une dame en robe d’apparat, à demi couchée sur une estrade. Un vieux laquais, assis dans un coin, derrière l’estrade. La dame a l’air de manifester quelque étonnement, de l’irritation même. Que s’est-il donc passé? Muse de la charade et du concetio, éclaire-nousi... Voilà ! nous y sommes. Le vieux laquais tombe de sommeil, sur le chapeau qu’il serre entre ses jambes. Le peintre, qui appuie sa palette sur son cœur et brandit son pinceau, a profité de ce sommeil opportun, pour risquer une déclaration à la princesse. Inde ira. Si

nous n’avons pas deviné, qu’on nous ramène aux carrières ! Or, si M. Detti, de Rome, imite Meissonier, M. Bouvier, de Milan, on en conviendra, l’exagère. Pour un peu, il peindrait une bataille sur une noisette. Et il a de l’esprit, M. Bouvier, et du talent. Son Occasion est un tour de force. Cet esprit et ce talent sont perdus. Récompense honnête à M. Bouvier luimême, s’il les retrouve ! Mais il ne les recherchera pas, pour un motif bien simple. Sa peinture microscopique a un succès colossal, et comme nous l’apprend ce catalogue italien, fort « pratique »,où chaque oeuvre a sa cote, son Occasion vaut 6000 livres.

Moins avisé ou moins solide que l’auteur de la Gondole, M, Michetti a pleinement subi l’influence de ce maître paradoxal et incomplet qui signa : Fortuny. Elle a étourdi, grisé, affolé ce jeune artiste. Son Printemps et amour est l’œuvre d’une palette dérangée. Sur le rivage verdoyant et fleuri d’une mer plus bleue que la plus bleue des turquoises, des fillettes demi nues jouent, batifolent, dorment, chantent, crient avec des bambins demi nus, ou tout à fait nus. Un soleil fou porte à son maximum d’intensité l’ivresse enfantine. Si indescriptible est l’entrain de ces précoces viveurs, que la terre ne leur suffit point à tous, et les plus enragés ont choisi les branches d’un arbre pour théâtre instable de leurs ébats. Autour de cela, sculpté par M. Michetti, un cadre de similibronze où l’on ne voit que baisers d’oiseaux, enlacements de serpents dont les queues en délire s’en vont transpercer le ciel du tableau. Que voulez-vous? Printemps et amour! Amour et printemps ! Cela est éclatant, cela est lumi-

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neux, cela est frénétique, cela est absurde. Et ''cette puérile égrillardise est en quelque sorte la gageure de l’agaçant procédé de Fortuny : les enfants ont l’air de taches blanches lancées avec force, et aplaties sur la toile. J’aime mieux cette autre page de M. Michetti, Il Bacio. Alors qu’elle chassait d’un petit bois, sans plus penser à mal, ses dindons, une fraîche fille de campagne est saisie par un amoureux, qui lui imprime sur la bouche un retentissant baiser. Ceci est gracieux, frais et franc de couleur, ceci est vivant, et l’on n’y surprend guère le « grain » du peintre que dans les dindons, qui ont une vague ressemblance avec certains dindons impressionistes et chefs défilé, de M. Monet.

Là où la ressemblance avec l’impressionisme n’est point vague du tout, mais parfaitement criante, c’est dans cette oeuvre du chevalier Mancini, professeur à Naples : Mæurs de Naples : le Retour de la fête de la Vierge de V Arco. Le délicieux tableau qu’il y avait à faire, et il était commencé, avec cette foule napolitaine, bigarrée, bariolée, en carrosse, en corricoio, pieds nus, riche ou en haillons, mais toute animée, toute bruyante, toute surexcitée, toute courante, galopante, enivrée, folle ! Cela, dis-je, était vraiment bien parti, mais le peintre a-t-il donc jugé nécessaire d’envelopper tout ce monde, si typique, dans un immense tourbillon de poussière, fort plausible peut-être, mais non moins gênant, à travers leqnel bientôt l’on n’apercevra plus que des yeux noirs. Et voilà comment l’impression, qui était juste, est tombée dansl’impressionisme, qui ne le sera jamais.

Un homonyme du professeur napolitain, M. A. Man-

cini, a exposé quelques petites toiles plus raisonnables, d’une couleur vive et d’un sentiment aimable, surtout la Fille, du marin y et les Frères Saltimbanques. Mais déjà M. A. Mancini a figuré aux Salons de Paris par quelques jolies toiles de genre, notamment à celui de 1878, par la Fête de saint-janvier y dans une maison de Naples.

Est’Ce encore de l’impressionisme, ou seulement une ébauche arrêtée à dessein, que le portrait de vieillard, intitulé : le F ère à mon père, par son auteur, M. Mosé .Blanchi, de Monza? Comment le décider ? car on se perd, je vous jure, dans ce tohubohu des fantaisistes efforts de Part nouveau. On nous dit que M. Blanchi, fort réputé par delà les monts, est le chef de la nouvelle école réaliste italienne, et cela se croit volontiers. Si peu enclin que nous soyons à goûter le sans-gêne de ces ébauches excentriques, nous reconnaissons que dans celle-ci, tous les effets, tous les modelés, sont vigoureusement^indiqués, les tons, fermes et harmoniques. C’est une oeuvre crâne, et où bien des facultés sont prodiguées, gaspillées même. Et la Procession des séminaristes y du même auteur, nous rappelle au premier abord les qualités sévères et fortes, très-hardies en leur temps, par lesquelles réussit cette Promenade des frères, d’Amand Gautier, l’une des oeuvres durables de l’école réaliste française, d’il y a vingt ans.

M. Mosé Bianchi est, en somme, le meilleur portraitiste que nous révèle l’exposition italienne. Ce n’est pas que nous ayons du mal à dire du Portrait de M. Gambetta, par M. Spiridon, un Parisien assidu. Tout au contraire. Le Gambetta de M. Spiridon est plus que

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très-ressemblant, il est vivant. Ce regard vibrant, ce visage coloré, le geste fébrile de cette main, cette attitude droite et fière, qui jette la poitrine en avant, la tête en arrière, sont d’une exactitude parfaite. Sans doute M. Spiridon a observé sur son champ de bataille le tacticien incomparable, à la tribune le puissant orateur, déchaînant contre son formidable dédain les fureurs aboyantes de la réaction. Et il nous l’a trèsfidèlement traduit. Son œuvre est plus ordonnée que celle de M. Mosé Blanchi. Elle est moins originale.

Citons encore M. Cammarano parmi les portraitistes de la jeune école, à la suite de M. Mosé Bianchi. Son Étude de jeune fille se rendant a la premenade est un peu noire, un peu dure, mais elle entre résolûment dans la voie scientifique moderne. Quant au portrait d’Alexandre Manzoni, par M. de Notaris, il est tellement froid, tellement académique, il remonte si visiblement à une tradition périmée, que nous le mentionnons seulement pour mémoire, et comme un document des plus intéressants, d’ailleurs, à consulter pour quiconque éditera ou racontera l’auteur immortel d’/ promessi Sposi,

Pourquoi? l’on n’en sait rien, et nous ne voudrions point là-dessus ratiociner à perte de vue : le paysage est peu fêté en Italie. Ce ne sont pourtant pas les sujets qui manquent à nos voisins : la nature est aussi belle ailleurs, nulle part plus belle qu’en Italie. Mais la chose est ainsi, et fut toujours de même. Le paysage ne joua jamais qu’un rôle très-secondaire, presque nul, aux plus mémorables époques de Part italien, et la représentation humaine, plus ou moins

idéalisée ou divinisée, est demeurée jusqu’à nos jours le souci principal du plus artiste et du plus panthéiste de tous les peuples. Son histoire politique et religieuse est là pour expliquer ce phénomène. Et nous, sans plus disserter, vite faisons le tour du paysage italien.

Voici, de M. Bartesago, une Petite ferme en Lombardie.Cqsi de la peinture fine, consciencieuse etagréable. Tranquillité et travail, de M. Cannicci, des femmes assises et travaillant dans la solitude d’un bois, et le Coucher de soleil, du professeur Giuliano, de belles filles de la Rivière de Gênes revenant, joyeuses et dansantes, du travail quotidien, aux derniers rayons de l’astre du jour, sont deux pages autrement puissantes, qui nous évoquent la grande manière de Jules Breton.

Avec plus de puissance encore, avec plus d’ampleur et de fermeté se rapproche du même maître le Viatique, de M. Gioli, de Florence. Le long d’un chemin, sur la lisière d’un bois, le viatique passe avec son imposant et funèbre cortège. Il a rallié déjà quelques fidèles, des parents, des amis du mourant, qui le suivent chapeau bas, fort émus. Dans le bois, les passants, hommes et femmes, s’agenouillent. M. Gioli a tiré de cette scène toute l’impression, tout l’effet imaginables. Mais si ce Viatique nous frappe de la sorte, s’il éveille aussitôt en nous le sentiment religieux ou la mélancolie philosophique, ne le doit-il point, pour une bonne part, au cadre superbe dans lequel il nous apparaît, à ce paysage sobre et vigoureux, à ce ciel éloquent, en harmonie si parfaite avec l’étonnante mise en scène du culte romain ?

Les bords de la Seine ont retenu et inspiré deux artistes italiens, MM. Tivoli et Rossano. L’un peint à

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grands traits des pa}^sages étendus, aux perspectives profondes ; l’autre, plus minutieux, se trace, s’il nous souvient bien, des horizons plus étroits, plus intimes. Tous deux ont un charme extrême, et semblent avoir religieusement étudié Corot.

Les Bords de V Arno sont un très-brillant paysage décoratif, de M. Ferroni : Il fera honneur au château qui l’attend. Nullement décoratif, tout au contraire, est ce paysage de M. Vertunni : Aux marais Pontins, mais sévère, étudié, sincère. Qui donc eût mieux rendu l’aspect quasiment funèbre de ces vastitudes désolées, et ce ciel rigide, et cet air de plomb où l’homme étouffe, où l’oiseau ne vole pas ? Ceci est la meilleure toile de M. Vertunni, professeur romain très-connu. Elle a la note juste, l’accent local, qui manquent à ses Ruines de Pæstum, à ses Pyramides et à son Sphinx, œuvres très-valables, savantes et consciencieuses, mais sans espace et sans perspective, où l’on voit bien queM. Vertunni n’est pas un classique, mais non plus un audacieux.

Il y a peu de marines dans l’exposition italienne, et l’on s’en étonne volontiers. Quelques-unes sont charmantes, et finement traitées. Il en est une superbe, presque magistrale: Après V orage, de M. Allason, de Turin. Ce ciel immense, infini, magnifique et tourmenté, où roulent des nuées ossianesques, cet effet de lune sur la mer, une vraie mer, n’ont leurs analogues au Champ-de-Mars que dans le chef-d’œuvre de Wahlberg, Une nuit d’été à Gothembourg. Profilant sur le ciel sa noire et formidable silhouette, cette roche du premier plan, au sommet de laquelle des hommes

s’agitent; manœuvrant cordes et cabestans pour le sauvetage de cette barque échouée^ concourt pour sa bonne part au drame puissant de cette œuvre hors ligne.

Le Boniface VIII de M. Gastaldi, se livrant, tiare en tête, à des soliloques irrités sur la méchanceté de ses contemporains, nous l’avions vu déjà, ce semble, au Salon parisien. C’est une œuvre honnête, et de louable intention, où l’on peut juger la valeur exacte du procédé de peinture à la cire. Mieux placés que nous, les Italiens étudient sur leurs innombrables fresques cet antique procédé, dont nous souhaitons si vivement la prompte et opportune restitution.

Enfin, parmi les aquarelles, nous avons un chefd’œuvre à signalei : Au Carême, de M. Candi. Devant un autel, pour nous invisible, où se célèbrent les pompes extraordinaires de la semaine sainte, de braves popolani piémontais, faubouriens ou campagnards, hommes, femmes, enfants, vieillards, sont en extase. Leurs visages, en pleine lumière, vigoureusement modelés, hardiment peints, expriment tous quelque chose de plus que la piété courante des semaines ordinaires. C’est de l’émerveillement, du transport, de la désolation. Et si du haut des cieux, sa demeure dernière, le Christ contemple ces traits contractés, ces lèvres balbutiantes, ces yeux prêts à fondre en larmes, il doit subir allègrement les douleurs mystiques de son annuelle Passion. J’ai appelé ce Carême un chefd’œuvre, et je ne m’en dédis pas. ^

Plus d’une toile encore dans le salon italien mérite

une citation à l’ordre du jour universel, mais le temps pour cela nous fait défaut. Nous avons assez marqué, toutefois, la surprise? non pas, mais la joie franche, la fraternelle espérance que nous inspirent les rapides, les indéniables progrès de la peinture italienne. Dans dix ans peut-être, pour l’Exposition prochaine, elle aura regagné le temps et la distance perdus. Elle aura rejoint la colonne.

Et maintenant, après l’éloge, le conseil. Après l’applaudissement, l’avertissement. A qui l’on aime on doit la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, et nous comptons parmi les enthousiastes, voire les fanatiques de l’Italie. Nous lui dirons donc tout haut ce que tant de gens pensent à demi-voix : elle a dés sculpteurs, et n’a point de sculpture. Les sculpteurs italiens ne sont pas des artistes, mais des artisans. La sculpture italienne n’est pas un art, mais un art industriel. Voyez dans cette galerie, au milieu de ces effroyables statuettes, joujoux de plâtre et de marbre dont il semble l’éditeur responsable, voyez ce vulgaire et inoffensif Michel-Ange^ de M. Majoli. Ceux-là seuls qui le connaissent le reconnaissent. La masse le prend pour un tailleur de pierres. Et à nous, hélas! il apparaît comme l’emblème de la moderne sculpture italienne. De tes Michel-Ange, ô Italie si chère, ô glorieuse institutrice du monde, il te reste des tailleurs de pierres, des marbriers.

Cela, nous ne le pensons point d’aujourd’hui. Nous l’avons écrit dès 1875, et répété chaque année dans chaque volume du Voyage au pays des peintres, devant les envois si caractéristiques des sculpteurs italiens

aux expositions annuelles du Palais de l’Industrie. Le Salon italien du Champ-de-Mars, impatiemment attendu, devait infirmer ou confirmer notre dire. Il l’a surabondamment confirmé.

Mais point de proscription en masse ! Passons lentement à travers ce peuple bruyant de figurines agitées. Moins passionné qu’elles, examinons-les, et nous conclurons. Et notre conclusion, qui ne sera point d’un chauvin français, ne déplaira pas trop peut-être à quelques Italiens non chauvins.

Qu’est-ce d’abord que ce groupe de M. Amandola, professeur à Naples, Caïn et sa Femme? Caïn, grand et fort, une sorte d’Hercule, baisse la tête sous le poids de son crime. Son regard, fixe et terrifié, semble demander à la terre un asile profond. Sa femme épouvantée 'lui tient les deux bras, et plonge son regard dans les yeux de son mari. Parle, lui crie-t-elle, mais parle donc ! Rien de plus naturel que ces gestes, ces expressions, et jusque-là tout va bien. Mais pourquoi Caïn a-t-il si démesurément longs les ongles des pieds, des mains, et pourquoi ces ongles des mains .si démesurément longs, les enfonce-t-il jusqu’à la garde dans ses infortunées cuisses ? Caïn était- il donc Annamite? M. Amandola a-t-il voulu nous offrir plus qu’un fratricide, « le fratricide, » en une brute préhistorique? Bien laide aussi, bien sauvage est sa femme, et tous deux bien informes et gauchement modelés. Qui veut trop prouver ne prouve rien, et M. Amandola aura grand’peine à tirer de cette ébauche une oeuvre vraisemblable et raisonnée.

Devant ce Jacques Ortis de M. Ferrari, je ne sais si

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je dois rire ou pleurer, tant l’artiste a délibérément franchi la faible distance qui sépare le drame poignant du mélodrame presque comique. Ce fashionable frisoté, en chemise élégante, à jabot et manchettes de dentelles, avec un médaillon de femme au cou, enfonçant le nez dans les coussins de son fauteuil, crispant ses mains en cercle, et tordant ses jambes dans ses culottes collantes et ses bottes à la Souwaroff, nous semble bien plutôt une satire qu’une traduction du fameux suicidé d’UgoFoscolo.N’y-a-t-il donc point de talent en cette affaire ? Si, malheureusement. Et du métier donc! Chemisier du high life, je ne voudrais point à ma devanture d’autre attraction.

La chemise est d’ailleurs un des triomphes de la sculpture italienne. Quelle chemise étonnante que celle du Cola da Rieuxp de M. Borghi, méditant, assis dans une stalle de vieux chêne. « Si on ne dirait pas sa chemise ! » criait le public au passage. Et quels bas que les bas de ce Cola ! Si on ne dirait pas de la laine ! Et ces montants de siège ? Si on ne dirait pas du bois 1 n’en comptez-vous point les veines ? Quant à ce gros personnage en plâtre bronzé, assis dans cette enorme chaise, songeant, farouche, dans ses immenses bottes d’égouttier, ayant l’air et le costume d’un gendarme qui s’ennuie, en qui M. Borghi a cru représenter Olivier Cromuell, que vous semble de ses gants ? Quel prodige! n’est-ce pas? Si on ne dirait point de la peau, de la peau de gants !

Des chemises, en avez- vous assez?.. Nous pourrions carrément compléter la douzaine. Pour un enfant riche , voici un joli modèle : la chemise du petit Louis XVII de M. Branca, pleurnichant sur sa paille,

une vraie paille, aussi bien imitée que celle du prisonnier du Vatican. Pour un enfant de la classe peu aisée, je recommande la chemise que ce bambin de M. Gori reboutonne Après le hain. C’est solide et bien cousu — et puis cela vous fera voir ce bambin, il a l’air si gelé ! sans doute « le fond » de l’air est froid, — ou celle du mioche de M. Dal Negro qui relève sa chemise jusqu’au nombril, pour représenter VInnocence — ou celle de ce petit tapageur de M. Peduzzi, dont la toile en lambeaux nous symbolise les Résultats de la guerre. Pour les dames grandes ou petites, une bonne confection, c’est la chemise de cette personne aimable, de M. Spertini, qui s’est mise à sa table en ce léger costume, pour écrire à son amant. E tutti quantité tutte quante.

Cette puérile imitation de la nature morte est tellement un vice dans le sang, qu’on la retrouve chez le meilleur et le plus sérieux artiste de l’exposition italienne, chez celui que l’opinion acclama dès le premier jour, et à qui le jury conféra un de ses plus beaux hochets, la grande médaille : chez M. Monteverde, commandeur et professeur à Rome. Qui n’a point admiré VÉdouard Jenner expérimentant le vaccin sur son fils? Sur ses jambes croisées le célèbre docteur tient son petit enfant, tout nu, à moitié apeuré par le scalpel, à moitié rassuré par celui qui le manie. Sur le visage singulièrement contracté de Jenner, dans le geste fébrile et anxieux de ses deux mains, de celle qui retient l’enfant comme de celle qui opère, on lit la complexe, l’effrayante émotion, à grand’peine contenue, du savant et du père. L’attitude est excellente.

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le mouvement juste^ le mmdelé parfait, rexpressioii ferme et d’une sobriété rare chez les artistres d’outremonts. Cela n’est ni classique, ni mélodramatique. Cela ne hurle point, cela parle. Cela est dramatique, cela est vivant. Que manque-t-il donc à cette œuvre transcendante, pour être un chef-d’œuvre ? et pourquoi devant elle subitement notre élan s’arrête-t-il, pourquoi notre admiration hésite-t-elle ? La trame des bas, le fil de l’habit sont si fidèlement, si précieusement indiqués !

De M. Monteverde, j’aime beaucoup aussi V Enfant chassant un coq. C’est une chose ingénieuse et vive. Mais le premier statuaire de lltalie a ses jours décidément, ses inspirations qui se suivent, et ne se ressemblent pas. Il faut lire à deux fois la signature pour admettre que l’auteur de Jenner a commis ce modèle en plâtre d’un Monument du comte Masari, si maladroit avec ce grand diable d’ange, gauche et emprunté dans sa robe à traîne, ne sachant que faire de ses énormes ailes, et i egardant, par manière de distraction, dormir le défunt emmailloté dans son suaire à la façon des momies.

Les Soliloques de Jules César, un plâtre bronzé de M. Civiletti : le dictateur, nu et assis, regardant au loin et projetant n’importe quoi, est chose insignifiante. Le Canaris à Scio, du même auteur, groupe en marbre de deux personnages, nus, à bord d’un navire, exécutant un fait d’armes célèbre, est d’une bonne moyenne, mais de métier toujours, plutôt que d’art. Je vois là deux hommes fort affairés, fort animés; de trèsbraves gens sans doute, et sympathiques même, de

simples pêcheurs peut-être, mais leur héroïsme m’échappe.

UHypatie enchaînée, àe. M.Tabacchi, et sa Baigneuse qui m’apprête à « piquer une tête », charmante et gracile sous son petit costume de natation « si bien imité », vendue trois fois; deux Bérénice consacrant leur chevelure à Vénus, l’une de M. Borghi, l’autre de M. Peduzzi, sont de jolies études de nu, la première surtout, vraiment élégante et noble. Sylvie s’amusant avec le cerf (à quoi? et avec quel cerf?), de M. Troili, est une autre nudité bien étudiée, gracieuse et correcte, de la sculpture agréable de salon. \J Esclave dépouillée de ses vêtements accuse un talent souple et vivant chez M. Boninsegna, qui ferait bien de ne se point gâter la main à des mignardises très réussies, d’ailleurs, comme le à son premûr jour de

service. S ira, encore une nymphe blessée, d’un chaste et gracieux mouvement, et une Bacchante, de M. Rondoni, sont des oeuvres d’une facture vigoureuse et toute moderne.

Les Italiens, on le voit au théâtre et dans leur sculpture, ont un médiocre sentiment du drame. Ils ne l’atteignent pas, ou ils le dépassent. Mais ils ont en sculpture, comme au théâtre, un sentiment très-vif du comique plus ou moins fin, une facilité étt)nnante pour la charge à outrance, qui choque un peu les habitudes françaises, mais dont il faut tenir compte, comme d’un art spécial, et après tout fort intéressant.

En face l’un de l’autre, ces deux bustes qui se regardent d’une si expressive façon, ce vieux bourgeois cossu et distingué, rasé de frais, épanoui dans son

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épaisse redingote de propriétaire, jouant du jabot comme son congénère le dindon, hasardant un regard allumé vers sa partenaire, cette dame facile et provoquante, hardie comme une page de Faublas, c’est du comique bien vu, et, disons-le vite, bien rendu. Ce duo bouffe, qui a nom Une Tentation, et pour auteur M. Cencetti, est amusant comme une scène de VElisir T Amore, ou de VItaliana in Algieri. Très-gentille aussi, l’exposition de M. Belliazzi : La Pluie, deux enfants, un petit Paul et une petite Virginie attendant la fin de l’orage sous un parapluie, contre un vieil arbre dépouillé, bronze de cheminée qu’il ne faut point confondre avec ces bonshommes en terre cuite de M. Andréa Boni s’abritant, eux aussi, sous un parapluie, turlutaine de jardin qui ameuta la foule six mois durant, et fut vendue cent dix fois; Une heure de loisir, un ouvrier fumant un cigare, buste en pierre du Vésuve; Le Repos, un pifferaro endormi sur la route, très-gracieux, très-ingénu, point cherché.

C’est une grosse farce, mais désopilante, que le duo de paresse, de cynisme et de digestion qu’exécutent sur un banc les Parasites de M. d’Orsi : celui-ci tombant de sommeil sur son camarade, celui-là, pansu et chargé jusqu’à explosion, regardant le dormeur avec un rire complaisant qui semble le grognement d’un porc satisfait. Ce groupe, en plâtre bronzé noir, n’at-il point l’air d’un couple de Pompéiens surpris par la lave du Vésuve et conservés par elle? Maintes fois on en fit la plaisanterie à d’honorables visiteurs, et plus d’un s’y prit. Une bonne charge encore est cette statuette de Vieille femme, ronflant sa prière sur sa chaise, dans une église pavée de sépulcres illustres.

HUGO SALMSON École suédoise.

Etude d'après nature

Nous ouvrons le livret. Elle est de M. d’Orsi encore, et cela ne nous étonne pas.

Ce qui n’est plus de la charge, ce qui n’appartient plus à l’art sous le moindre prétexte, ce sont les horreurs de M. Focardi, résidant à Londres, où il a un gros succès : cette vieille effroyable, lavant son atroce moutard, You dirty boy ; ce père dansant et grimaçant, avec son fils sur les bras, Hush a hye, haby ! — I am the first, sir ! ces deux gamins londoniens se disputant à pleine gueule l’acheteur de journaux. Ce sont, la première surtout, des imageries grossières, des manitous excellents pour une expédition chez les Africains du Sud.

Nous retrouvons ici M. Gemito, et son affreux Pêcheur napolitain, cette curiosité du Salon de 1877, où d’aucuns soupçonnaient un moulage sur nature. Ce jeune garçon de M. Corbellini qui inflige à un chat enragé son Premier bain de mer, n’est -il pas de la même famille et du même truc? Le Verdi de M. Gemito est encore un des meilleurs bustes du Salon italien, où l’on voit peu de portraits. Deux ou trois seulement nous restent en la mémoire. Un Joseph Maxyini d’une assez habile facture, de M. Gangeri, de Rome; un Renan qui vise au réalisme, et une bonne étude du marquis de Brignole-Sale, de M. Rota. Mais M. Gemito se naturalise Parisien. Habitué de nos Salons, médaillé par nos jurys, désormais il relève de ia critique française, aux méchancetés de laquelle nous l’abandonnons cyniquement.

Nous pourrions aller ainsi, multipliant les exemples, mais notre liste, plus que suffisante, deviendrait fasti-

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(lieuse. Notre opinion, évidente désormais, ne l’avonsnous pas formulée déjà ? La sculpture italienne, tant par le choix de ses sujets que par leur exécution, n^est aujourd’hui qu’un art industriel, ou peu s’en faut. Elle n’interprète point la nature. Elle l’imite, elle la mime, seuvent elle la singe et la charge. Cet admirable symbole antique, Galatée aspirant à devenir femme, elle l’a forcé, amoindri, surbaissé. La Galatée italienne n’aspire point à vivre, elle « fait la vie », elle s’en grise, comme la Galatée de l’Opéra-Comique. Elle ne s’éveille pas, elle se trémousse. L’art italien ne travaille guère pour la gloire, mais beaucoup pour le commerce. Il n’idéalise point, il vulgarise. Il n’anime pas ses œuvres, mais, en quelque sorte, il les mécanise. Michel-Ange n’est plus son maître, et l’on croirait que Vaucanson est son dieu.

Et pourtant les Italiens ont pu écrire, avec un juste orgueil, que la lutte, au Champ-de-Mars, demeurait circonscrite entre leur sculpture et la française. Parce que, malgré la méfiance très-énergique, très-sinçère, où nous sommes des entraînements de l’amour-propre national, nous tenons en plus haute estime la sculpture française, est-ce à dire que la nôtre ait à nos yeux la science et le génie infus, le présent indiscutable et l’avenir en exclusive propriété? Oh, non! certainement non I Est-ce à dire qu’il n’y ait point dans la sculpture italienne un fonds énorme de talent et d’originalité dépensé, prodigué, gaspillé? Oh que. si vraiment! Et nous souhaiterions aux nôtres un peu, et plus qu’un peu, de ce diable au corps, diavolo al corpo, qui est le caractère même et le plus réel espoir de l’art italien. Roma n’est plus guère pour ceux d’Italie que la capitale

politique; elle demeure pour ceux de France le temple de la tradition. Et notre proverbe est trop vrai encore : « Tous nos chemins mènent à Rome.» Tous les chemins d’Italie, au contraire, s’en éloignent. La révolte est là-bas, la résignation est ici. Ceux-là sont déjà des modernes enragés, des intransigeants. Ceux-ci sont encore des soumis, des timorés, des classiques honteux.

Mais là-bas, comme ici, dans chaque école et entre les deux écoles, l’équilibre se fera. Un souffle d’indépendance a passé sur notre génération nouvelle. Il grossira, le bataillon des Mercié, des Albert-Lefeuvre, des Gaudez. Et au contact des nôtres, exposant, vivant avec eux, les Italiens gagneront en mesure ce qu’ils nous donneront en mouvement. Leur ardeur ne s’éteindra point, mais leur goût s’épurera. Et quelque beau matin, vous le verrez, ces deux génies pairs, ces arts adelphes, entreront de conserve dans une Renaissance magnifique dont nous saluons, en l’an de fraternité 1878, la consolante aurore. Au nom de Michel- Ange, de Rude et de l’esprit moderne, ainsi-soit-il !

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