COSAS DE ESPANA
Sommaire : Où l’on voit un gouvernement régénérateur, pacificateur, régulateur et modérateur. — De 1867 à 1878 ! — Fortuny et son école ? non point. — L’homme, ce rien qui est tout. — Précurseur, mais non Messie. — Du haut d’un clocher, M. Rico.... — M. Madrazo et la Sottie du bal. — Un coup d’aile, s. v. p. ! — M. Pradilla, et Juana la Folle. — Au temps où l’Espagne était fidèle. — Jalouse jusque dans la mort. — Plus on la regarde, plus elle vous garde. — Il ira haut et loin. — La Lucrèce de M. Plasencia, et celle de M. Rosalès. — M. Dominguez, et la Mort de Sénèque. — Je ne sais plus lequel de nos jeunes espoirs ? — M. Ferrant, et son Enterrement de saint Sébastien. — Candide comme un devoir de Signol ou une Piété de Flandrin. — La ZaUda de M. Casado et la Sulaniite de M. Cabanel font la paire. — Guillen de Vinatea, de M. Sala Francès. — Ainsi cela se passe chez nous ! — MM Ramirez é Ybanez et Martinez Cubells. — Et aussi M. Gonzalvo y Ferez — Revoici Zamacoïs. — Il avait la verve, il avait l’avenir. — M. Gonzalez. — Toile peinte ou papier peint? — Pleurant leur maîtresse, deM. Santa- Cruz y Bustamante. — Tuons le temps, qui a tué la maîtresse. — Sous les orangers de M. Jimenez y Aranda. — Oh! ces corsets d’Espagne I — M. Moreno, et Don Quichotte. — Jamais il n’eut plus triste figure. — M. de Haes, et son élève, M. Morera y Galicia. — Après l’averse, de M. Ferriz, et V Exorcisme de M. Rinçon. — Nous autres d’Espagne, nous avons du tempérament 1
Et maintenant, Cosas de Espaîia! Cela voulut toujours dire, si je ne me trompe, en bon français qu’il faut parler avec quelque révérence et circonspection des choses d’Espagne, tant sont chatouilleux et pointilleux sur leurs qualités grandes et leurs défauts remar-
quables nos confrères latins d’Outre-Pyrénées. Cette nationale fierté ne nous déplaît, loin de là. Elle est pittoresque autant que noble, et nous lui répondrons de la seule manière qui nous soit possible, c’est-à-dire par la plus facile et la moins pédante des sincérités.
Quelqu’un, non le premier venu, un Espagnol des plus instruits et des plus intelligents, partant des plus progressistes, déplorait devant nous la mollesse point étonnante, l’inertie toute prévue, qu’apporta dans son concours à l’œuvre universelle de 1878 le gouvernement régénérateur, pacificateur, régulateur et modérateur du jeune Alphonse, l’ancien amii du petit Bonaparte. L’exposition industrielle d’Espagne s’en ressentit fort. Elle semblait, par maint détail et en maint endroit, comme un bric-à-brac de curiosités fanées, un magasin d’accessoires démodés. L’Espagne possédant les plus admirables chevaux et les plus merveilleux ânes du monde, le gouvernement régénérateur n’en adressa aucun à l’exhibition spéciale de la place des Invalides. De même l’exposition des beauxarts fut très négligée, selon l’avis même des sujets involontaires de Don Alphonse, et nous n’eûmes sous les yeux, six mois durant, qu’une brillante, mais incomplète représentation de l’art espagnol.
Brillante, assurément, et à ce point que nous nous demandons si, des trois écoles latines, l’espagnole n’est pas la plus riche de tempérament et d’avenir. Ses progrès depuis 1867 sont incalculables. Elle nous a charmé, rassuré, ébloui, et, parmi tant d’écoles étrangères, c’est elle, peut-être, qui nous laisse le plus rayonnant et le plus durable souvenir.
VOYAGE
Par Fortuny et son école? Non point. Une piété, des plus louables, avait fait en quelque sorte du Salon espagnol un temple à la mémoire de l’artiste regretté. Ses œuvres, et celles de ses continuateurs, y tenaient une place prépondérante sur laquelle nous aurions mauvaise grâce à récriminer, car elle nous a permis de recevoir d’une étude d’ensemble une impression réfléchie. Aussi bien, lorsqu’à l’échéance fatale du 3 1 octobre les collectionneurs fanatiques de l’école fortunienne eurent enlevé au public très-valable des derniers jours leurs trésors avec une précipitation légale, mais peu courtoise, on put juger que cette école, si remarquable, tenait en fin de compte plus de place sur les murs que dans l’art espagnol. Certes, nous n’avons nulle envie de méconnaître la prodigieuse facture de Fortuny, son habileté incomparable, sa facilité magistrale, apparente surtout dans ses plus rapides ébauches. Ce fut un coloriste sans pareil, et peut-être il le savait trop. Il a joué de sa palette avec un aplomb étourdissant. Il s’est élevé parfois, comme dans son Alhamhra splendide, à la hauteur du chefd’œuvre, et ses Arcadiens, et son Choix du modèle resteront à perpétuité pour les amateurs d’inestimables ragoûts. Personne jamais ne surpassera la justesse pittoresque et la précision lumineuse de ses souvenirs d’Orient. Mais, à notre humble sens, il est autre chose dans l’art que le pittoresque, autre chose dans la nature que le ciel éclatant, les frondaisons exubérantes ouïes flores extraordinaires, autre chose dans la civilisation que l’architecture, l’accessoire, l’étoffe, le décor. Il y a l’homme, âme de tout cela, il y a la pensée, trop sacrifiés par cet artiste supérieur, mais
limité. Ce rien, qui est tout, et pourrait à l’extrême rigueur se passer du reste, il l’a perdu dans le panthéisme fatigant des détails. Excentrique plutôt que puissant, il a élargi, sans conteste, le champ du métier, mais il n’a point reculé du tout le mouvant horizon de l’art. C’est un éclaireur hardi, un Précurseur, soit. Le Messie, non pas. On peut tirer de lui des indications précieuses, mais ce serait une erreur étrange que d’ériger son procédé en système, sa manière en Évangile. Partez de lui enfin, si le cœur vous en dit, mais ne le suivez pas.
Le plus fervent imitateur de Fortuny, c’est M. Rico, un habitué déjà fort connu de nos Salons parisiens. Ses petites vues de Grenade, de Venise, deTolède, deParis, sont, elles aussi, des bijoux mignons. On les peut comparer, ad libitum, à des vignettes exquisement coloriées ou à des ciselures patientes et gentilles, mais leur caractère dominant se peut résumer ainsi : M. Rico voit les choses, et il nous les montre, du haut d’un clocher.
Quant à M. Madrazo, un autre Parisien d’élection, il partagea les honneurs du Salon espagnol avec son beau-frère Fortuny. Et avec lui il en disparut, le 3 1 octobre sonnant, enlevé par les mêmes admirateurs. M. Madrazo ne copie point, à vrai dire, l’auteur des Arcadiens. Les œuvres de ces deux artistes sont comme leurs personnes, très-proches parentes, mais non précisément similaires. Dans les quatorze toiles de son envoi, M. Madrazo nous manifeste un talent beaucoup plus varié que celui de M. Rico. Son portrait de M“® Miljans est une œuvre toute moderne, ou mieux.
VOYAGE
toute actuelle^ où de tons hardiment opposés résulte un effet vibrant et sonore. Les étoffes sont traitées avec une science parfaite, les mains finement modelées. La personne se détache en vigueur sur un fond lumineux; l’ensemble est brillant, et il est froid. Ainsi de la Sortie d'un bal. costumé, où l’on voit de beaux messieurs et de belles dames, diversement parés, quittant la fête vénitienne que leur offrit cette élégante demeure, pour rejoindre, caquetant et enquêtant, leurs voitures, à l’heure incertaine où le gaz flambe encore à travers les allées du jardin dépouillé par 1 implacable hiver. C’est aimable, un peu gravure de modes, et c’est charmant. De cet artiste ce qui nous attire le plus, c’est un portrait de Coquelin aîné en Matamoros, verveux et rutilant, une vraie fanfare de couleur. Madrazo est un habile, très-habile. Il a du métier à revendre, et du succès à outrance. Il lui manque quelque chose, le coup d’aile.
En face de lui, son père, M. Frédéric de Madrazo, un doyen de l’art espagnol, sénateur et directeur de l’Académie royale des beaux-arts de Madrid, avait exposé un portrait de la comtesse de Guiaqui, classique, si l’on veut, mais d’un sentiment rare chez les malins modernes, et aussi un fort curieux portrait de Fortuny, confirmant notre appréciation de cette individualité célèbre. Bonne année, en somme, pour MM. Madrazo père et fils. A celui-là, un vétéran du Salon parisien qui a presque épuisé la liste de nos récompenses, une médaille d’or. A celui-ci la première médaille.
Mais la salle d’Espagne, à l’inverse de tant d’autres,
abonde en sujets graves, en tableaux historiques. Amis ou adversaires, les enthousiastes et les impuissants appellent cela de la grande peinture, ceux-ci par dévotion, ceux-là pour s’en gausser. Nous avons pour elle, on le sait du reste, plus qu’un faible, un penchant raisonné. En peinture comme dans les lettres, le poète et l’historien nous ont toujours intéressé autrement que l’écrivain de genre ou le conteur de nouvelles, et de tout notre cœur nous félicitons l’Espagne de cet entraînement sur lequel nous comptions bien un peu.
Voici d’abord Dona Juana la Folle, de M. Pradilla, grand prix d’honneur de l’opinion universelle et du jury international. Cette Juana, bien à plaindre d’ailleurs, était une reine de la fidèle Espagne, au temps où l’Espagne était fidèle. Son mari, un archiduc d’Autriche, avait nom Philippe le Beau. Elle l’aimait passionnément, et de cet amour il était advenu Charles- Quint. Alors qu’elle le perdit, elle emmena de Toro jusqu’à Tordecillas son cadavre royal et chéri, dans un cercueil de voyage que vous voyez là, ce grand coffre doublé de cuir noir, chargé d’écussons dorés, qui a quasiment la forme d’une malle, et, par le fait, en est bien une. La cour suivait. On voyageait comme l’on pouvait, de jour et de nuit, entrant ici et entrant là. Un soir, point d’autre asile possible qu’un couvent de femmes. Mais la folle n’y voulut entrer, car elle était jalouse comme une Castillane, et comme une folle, jusque dans la mort. Et l’on passa la nuit sous le dôme des deux, avec ou sans belle étoile. Juana veillait son mari, et la cour veillait Juana, ou ne veillait pas du tout.
VOYAGE
• L’heure choisie par M. Pradilla est celle de l’aube matinale. Jeanne, debout, dans sa robe de velours noir à lisérés violets, couve toujours le cercueil de ses grands yeux noirs, si beaux, où se lit un indicible et navrant regard. Mais, en face d’elle, de l’autre côté du cercueil, une femme de confiance de la reine, douce et loyale figure qui compatit aux douleurs de Jeanne, et un moine blanc récitent des prières. Le ciel est gris, la campagne nue et sombre. La bise hivernale souffle sur les gros cierges qui coulent affreusement. Derrière la reine, ses femmes, accroupies, luttent contre le sommeil, se chauffent à de petits feux de bivouac, et s’ennuient. Les seigneurs, debout, la regardent philosophiquement, et devisent. Tout près, le couvent de femmes dresse sur l’horizon sa lourde et noire silhouette. Au fond, sur la gauche, se rassemble et se range un gros de moines et de paysans, de porte-croix et de porte-cierges, escorte obligée de la royale dépouille.
L’impression de cette œuvre est saisissante. Plus on la regarde, et plus elle vous garde. Comme dans un bon drame, on n’y voit nulle déclamation à côté, aucun personnage superflu, nul détail inutile. Chacun a son rôle et chacun sa place exacts. Sobres et justes, toutes les expressions concourent à une harmonie sévère, émouvante et grandiose. La couleur est splendide; elle rappelle les meilleurs jours de Delacroix. Et ne croyçz pas que M. Pradilla, dans l’ardeur de sa composition magnifique, ait perdu de vue les petites obligations scientifiques du métier. A cette fumée qui, rasant la terre, nous paraît blanche, et noire sur le ciel, comme à tant d’autres détails, vous reconnaissez
une main sûre, capable de rendre des points a nos terribles réalistes. Donci Juanci la Folle est une grande page d’art, la plus inspirée peut-être que nous ayons vue au Champ-de-Mars, et de beaucoup supérieure a la rhétorique étonnante de M. Makart. Son auteur est, nous dit-on, un jeune homme. Il ira haut, et loin.
Comme lui, M. Plasencia est un pensionnaire de l’Académie espagnole des beaux-arts de Rome. Il a vingt-six ans, et son oeuvre promet. Origine de Ici République romctine, un uvunt l ire chrétienne, tel est son glorieux sujet. Sous le portique d un temple, Lucrèce expire aux bras de sa famille. Debout, Brutus montre au peuple le poignard sanglant. Toutes les eolères, tous les enthousiasmes volent à lui, tous les bras se tendent vers lui, toutes les bouches profèrent à l’envi ce serment de vengeance si bien tenu, ce modèle de serment qui fonda pour six cents ans la République romaine. Il règne dans l’œuvre de M. Plasencia un mouvement vrai, une passion reelle. La scène est bien dégagée. La perspective de Rome au jour naissant est fort belle. La couleur et la composition attestent un talent mâle et vigoureux, et 1 on ne respire point là-dedans le classique ennui de 1 ecole de David. Peut-être cependant M. Plasencia a-t-il trop bénévolement accepté de cette école ses costumes romains. Peut-être nous a-t-il présenté une Rome un peu bien architecturale, pour l’an 598 avant 1 ere chrétienne, la Rome de l’avenir, et ne s’est-il point aperçu de l’anachronisme bizarre qui lui fait écrire, au bas d’une statue de la louve, S. P. Q, R*> sous le régné de Tarquin.
VOYAGE
Ce thème admirable, éternel, la Mort de Lucrèce, que n’ont pu tuer ni même gâter les rengaines déplorables des gens d’institut, avait tenté encore un artiste, M. Moralès, mort en 1873. La scène ici est plus intime, et se passe dans l’appartement même de Lucrèce. Les lignes sont nobles, la couleur est chaude, l’exécution sobre. De M. Rosalès on découvrait encore, accrochées bien haut, bien haut, deux toiles décoratives, un saint Lucas et un saint Jean V Évangéliste; ce dernier, d’une hère allure et d’un grand souffle. M. Moralès était, lui aussi, ce que l’on nomme un tempérament, et sa mort ne fut pas un malheur seulement pour les siens.
A M. Dominguez la Mort de Sénèque a valu une médaille d’argent. Pourquoi pas? Cela aussi est un très-beau sujet, que M. Dominguez n’a point abîmé. Sa composition est calme, sereine, solennelle, comme le fut la mort de Sénèque. Quelle différence entre elle et cette charge mélodramatique, cette boucherie insensée, qui nous fut offerte, il y a quelques Salons, par je ne sais plus lequel de nos jeunes espoirs! Estce à dire que l’œuvre de M. Dominguez soit parfaite ? L’homme qui pleure, accoudé sur la baignoire de Sénèque, n’est point d’un effet heureux, et l’ensemble est d’un aspect funèbrement classique, inhérent d’ailleurs au sujet même.
Autrement compassée, autrement ennuyeuse est l’œuvre de M. Ferrant : L! Enterrement de saint Sébastien. Des chrétiens et des chrétiennes, en tuniques blanches, retirent de la Cloaca maxima le corps du martyr. Ils sont corrects, ils sont parés comme pour
une procession. Saint Sébastien est blanc comme une hostie consacrée, immaculé comme la Conception. La bonté divine a préservé sa mortelle enveloppe des caresses immondes de l’égout païen. Cela est candide comme une Piété de Flandrin, comme un devoir de Signol. M. Ferrant est, à n’en douter, un élève selon le cœur de M. Casado, directeur de l’école d’Espagne à Rome, membre de plusieurs académies, décoré de divers ordres, dont voici une Zaida la favorite, une odalisque d’occasion, demi-nue, plus pâle, plus exsangue, et non moins comme il faut qu’une Sularnite de M. Cabanel.
Mais de telles imageries chlorotiques sont rares chez nos voisins d’Espagne, et, pour les oublier vite, il nous suffit de regarder cette ébauche, si éclatante et si solide, de M. Sala Francès : Guillen de Vinatea faisant rapporter au roi Alonso IV une loi contre un privilège. CetAlonso était, autant qu’il m’en souvient, un roi de Castille, à moins qu’il ne le fût d’Aragon, et ce Guillen de Vinatea était le président d’un Conseil des Cents, en qui s’incarnait, face à face de la majesté royale, le droit populaire. Ces oppositions fréquentes et légendaires sont la vie, l’honneur même de l’histoire d’Espagne. Donc, Alonso ayant un jour, un jour de lune de miel, offert à sa seconde femme, aimable et jolie personne, le galant, mais illégal cadeau de quelque territoire, Guillen, en tête du Conseil, vint le rappeler à l’ordre, par-devant madame son épouse, au nom de son peuple. Et toujours, s’il m’en souvient, Alonso reconnut son tort. Et comme la dame, point habituée à semblables choses en son pays natal, témoignait quel-
l'jO
VOYAGE
(^uc impciticnt 6ffroi * ® Ainsi cçls. sc prisse chez nous, » répliqua-t-il simplement. Et il céda. Telle est la scene particulièrement originale que doit représenter, nous dit-on, M. Sala Francès, en un tableau de grandeur nature. Le tableau vaudra-t-il mieux que l’ébauche, ou tiendra-t-il toutes ses promesses? Je ne sais. En tout cas, celle-ci est d’une verve et d’une précision rares. Debout, point musqué, gauchement affublé pardessus sa jaquette populaire d’une robe rouge plus, récréante que solennelle, les cheveux non pommadés, faisant de sa bonne grosse main calleuse un bon gros geste impérieux, Guillen est bien campé, bien compris, puissant, réel. Assis sur son trône, rassurant sa gentille dame qui se serre contre lui, le roi débonnaire est non moins réel. Les hommes et dames de cour, les membres du Conseil des Cents, sont bien indiqués, bien groupés. La composition est claire, libre, d’une ordonnance heureuse et simple. La couleur est joyeuse, la lumière est franche. Mais ce Guühn est ici la seule toile de M. Sala Francès. Les compatriotes de M. Sala Francès regrettent, et avec eux nous regrettons, que ce coloriste ait si fort négligé notre universelle Exposition.
11 est d’autres pages d’histoire encore dans le Salon espagnol, mais nous n’en citerons plus que deux : la Mort de Francisco Pissarro, conquérant du Pérou, un peu confuse, un peu désordonnée, mais révélant chez son auteur, M. Ramirez é Ybahez, élève de l’École supérieure de peinture, un véritable talent dramatique ; et VÉducation du prince Don Juan, de M. Martinez Cubells, premier restaurateur des tableaux du musée national.
Ce Don Juan était, si je ne me trompe, un fils d’Isabelle la Catholique à qui sa mère, inquiète d’un certain penchant à l’avarice, avait fait prendre la bonne habitude de distribuer lui-même quotidiennement à quelques malheureux des secours de toute nature. C’est une de ces leçons maternelles et royales que nous raconte M. Cubells dans une œuvre, non point étourdissante, mais très-décorative et très-valable.
A la suite de ces toiles historiques il convient de signaler les peintures architecturales, très-remarquables, de M. Gonzalvo y Ferez. Ses intérieurs de Saint-Marc et de V Église la Seo de Saragosse sont œuvres de grande allure et d’imposant effet, qui nous rendent à souhait les caractères si originaux et si marqués du temple italien et du temple espagnol. Peutêtre toutefois l’infinie variété des matériaux n’est-elle point suffisamment indiquée ? N’importe, M. Gonzalvo est, nous assure-t-on, l’un des artistes les plus appréciés à Madrid, et nous le croyons volontiers.
La peinture de genre espagnole, à l’entour du maître Fortuny et de ses pairs, compte ici quelques représentants dont l’oubli serait inexcusable.
Zamacoïs, tout d’abord. Il est mort, voici quelques années, laissant chez nous, avec un nom ébauché, de sympathiques regrets. Une de ses toiles, V Education d'un prince^ très-originale et presque puissante, avait fait quelque bruit dans le monde de l’art. Son absence du Champ -de-Mars est très-fâcheuse. Elle eût mieux servi le renom posthume de Zamacoïs que ces petites fantaisies très-pimpantes, très-romantiques, mais brodées sur un thème facile et rebattu : des bouffons
VOYAGE
jouant aux échecs, en leurs costumes et des poses grotesques; le Favori durai, un bouffon important, salué bas par les hauts courtisans. Zamacoïs était un peintre des mieux doués. Il avait la verve, l’imagination, la couleur. Il avait l’avenir. Sa mort fut pour l’Occident un deuil.
Auprès de lui nous retrouvons M. Gonzalez, un médaillé de nos Salons, fort couru par nos amateurs. Après le Baptême, Cadeaux de noce, sont de ces toiles décoratives, à grand ramage d’étoffes, et de meubles, et d’oripeaux, et de mines XVIIP siècle, où excelle et se répète M. Gonzalez. La mode y va, c’est de la peinture de high life. M. Gonzalez a du talent, de 1 habileté, c’est entendu, mais y a-t-il une différence énorme entre cet art-là et le papier peint ?
Un petit tableau de genre très-remarqué, c’était : Pleurant leur maîtresse, de M. Santa Cruz y Bustamante, un autre Espagnol parisien. Dans un appartement princier, un catafalque enguirlandé, empanaché, brode, immense, triomphal, où dort provisoirement quelque trépassée de distinction. Autour de cela des laquais montent la veillée funèbre. Ils s’ennuient, et vous en feriez autant. Ils ne sont point de la famille, et n héritent pas. Il faut tuer le temps, ce méchant temps qui a tue la maîtresse. Et l’un d’eux, un nègre poudré, dort tout de son long sur le canapé qu’il époussettera demain. Un autre, un grand faraud, allume sa pipe à l’un des cierges. D’autres, impassibles et cocasses dans leurs souquenilles arlequihées, jouent aux cartes. Et « du haut des deux, sa demeure dernière, » leur maîtresse, revenue de tant d’illusions humaines, les approuve, n’en. doutez pas. Très-sobrement peinte.
sans effets heurtés ni grosses malices, disant bien et juste ce qu’elle veut dire, cette composition dénote chez son auteur du talent, de l’esprit et de la mesure. Trio assez rare.
Sous les orangers de M. Jimenez Aranda vous voyez bien ce faune et cette faunesse en costume non mythologique, mais national, et en conversation galante, non criminelle encore. Elle est un peu grosse, la sehorita, selon la mode ibérienne, et nous fait songer à ces corsets formidables que nous révéla l’exposition d’Espagne. Sans doute le caballero est intéressant, car elle rougit et rit, et se pâme derrière son éventail. Elle et lui sont bien de leur pays, et les orangers aussi. Page vive et spirituelle, de couleur un peu trop grise et réservée.
Pour le Don Quichotte de M. Moreno nous n’éprouvons qu’une admiration calme. M. Moreno n’est pasle premier venu. Il a quelques-unes des qualités qui font le peintre de genre, de la verve, de la mise en scène, de l’animation. Mais il nous semble trop cultiver le Fortunysme, l’exagérer même. Sur le bleu cru et dur du ciel, sur le blanc cru et dur du sable, se détachent durement et crûment les silhouettes bizarres et grotesques des comédiens ambulants et de leur charrette, et jamais mieux le Chevalier de la Triste- Figure ne mérita sa légendaire appellation. On dirait autant de figurines découpées à part, et adroitement collées sur du papier uni. L’art, ainsi dévoyé, tourne au joujou, et nous préférons beaucoup aux excentriques compositions de M. Moreno les études obser-
VOYAGE
vées que nous donne des quartiers populaires de Paris un artiste sincère et posé, M. Ribera.
Le paysage est rare dans l’école espagnole^ plus rare encore que dans l’école italienne.
M. Carlos de Haes, d’origine flamande, est le professeur officiel que suivent la plupart des paysagistes espagnols. Il a, pour le représenter ici, une vue des Environs de Vreeland (Pays-Bas). Paysage tourmenté par un vent d’orage qui trouble la rivière, ploie les arbres et les roseaux. C’est de la peinture décorative, menée par une main habile et exercée, rappelant légèrement la manière d’ Allongé. M. de Haes doit être un excellent professeur, à en juger par son élève M. Morera y Galicia, pensionnaire de Tacadémie de Rome, dont les Bords du Wahl ( Hollande ) signalent un talent robuste, primesautier, dès maintenant engagé dans cette voie magistrale ouverte par les Corot et les Daubigny. '
Après V Averse, à Madrid, de M. Ferriz, un autre élève de M. de Haes, peut passer pour un paysage, car Fon y voit, si je ne me trompe, un coin de la banlieue madrilène, sur la route d’un cimetièr’e. C’est fort pittoresque, très-coloré, mais cela confirme ce dire : que l’impressionisme serait en train d’envahir le paysage espagnol.
Un mot, pour en finir avec cette attachante expo* sition d’Espagne. La commission des achats pour la loterie nationale a arrêté l’un de ses choix sur F Exorcisme, de M. Martinez del Rinçon, une petite toile de genre où l’on voit une dame, en proie à une attaque
de nerfs, aspergée par l’inoffensif goupillon d’un grand diable de moine blanc, au milieu d’un groupe de personnes peu convaincues, mais fort intriguées. Pourquoi ? le talent de l’artiste est ordinaire. Est-ce à cause du sujet? Soit, car nous n’avons pas vu de l’exorcisme une meilleure caricature, bien involontaire peut-être.
Et sur l’Espagne, que conclure enfin? Tout ce qu’il VOUS plaira. Notre conclusion, c’est notre exorde, et un mot la résume, une expression familière imitée de notre dicton marseillais. « Nous autres d’Espagne, nous avons du tempérament ! »