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CHAPITRE XIII

l’union fait la force

La Belgique nous attirait beaucoup. — MM. Wauters et Willems. — Le pas de Thémis, ouvrant la rentrée des tribunaux. — De Winne est un Cabanel coloré. — Les frères de Vriendt, flamingants à outrance. — Voici le robuste Mois, et voici le chevalier de Knyff. — Clays, lui aussi, est un maître.

— J. Stevens, le peintre ordinaire et extraordinaire des chiens savants. — M. Alfred Stevens, heureux homme, heureux peintre ! — Passe-t-il sa toile au noir de fumée ? — Madou fut son nom. — Leys, et son élève Lagye. — De Groux, le peintre de la misère. — Verbœkhoven, et ses moutons. — M. Cluysenaar, et son Grégoire VIL — ■ Breveté sans garantie des peuples et des rois. — MM. Portaëls, Agneessens et Nisen.

— Le remuant M. Verlat. — Nous ne le renverrons pas à sa ménagerie. — MM. Jan et Franz Verhas, et M. Piet Verhaërt.

— M. Van Beers. — Qu’il trouve sa voie, et nous n’en serons point marri. — MM. David, Col, et Cap.— M. Hennebicq, et sa Messaline. — Cette femme de joie et de ^empereur. — MM. Herbo, et Van den Bosch. — Une note splendide, huîtreuse et bivalve... — Le Géographe de M.. Brackeleen, et le Cuirassier blessé de M. Hubert. — MM. Meunier, Markelbach, Mellery,Stroobant, Bossuet, Boulenger, Baron, Baugniet, Coosemans. — C’est amusant, c’est japonais. — Mme Marie Collart. — MM. Verwée, Robbe et Robie. — La Belgique veut tout avoir, et pourquoi pas? — MM. Pecher et de Vigne.

La Belgique nous attirait beaucoup, et nous avons fait chez elle plus d’une station. Un mouvement curieux, une activité singulière animent son art, comme son industrie. L’un et l’autre ne sont pas toujours très-personnels, très-initiateurs, mais ils manifestent

puissamment l’énergique volonté d’un peuple libre, le progrès incessant, l’indomptable espoir d’une race forte, sûre de l’avenir, et consciente de son passé glorieux. Aussi est-ce bien malgré nous que le Salon belge, comme son voisin et conjugué le hollandais, tiendra peu de place en ce livre. L’Exposition, hélas! déjà s’éloigne de nous, et l’actualité, cette maladie du siècle présent, nous menace. De trop longues études sans doute ont attardé nos premiers pas, et, ne serait-ce que pour ne point fatiguer le lecteur, il nous faudra brusquer les dernières étapes de notre ambitieux voyage autour du monde.

Dès l’abord, nous retrouvons dans le Salon belge des œuvres bien connues, des noms bien fêtés du public parisien.

Voici Wauters, et sa Folie du peintre Van der Goes, dont nous écrivions en 1875 : * C’est de la bonne et sérieuse peinture flamande, d’un grand accent. Pas de mélodrame du tout. Composition large et vraiment inspirée. A pour voisin dans l’art M. Paul Laurens. » Comme toutes les œuvres supérieures, ce tableau gagne à vieillir. Il est admirable sans réserve, et, lui décernant la médaille d’honneur, le jury a fait acte de justice. J aime moins cette autre page historique de M. Wauters : Marie de Bourgogne implorant des échevins de Gand la grâce de ses conseillers. C’est noble, mais froid et académique.

Voici Willems, l’ingénieux, le correct, l’élégant, l’érudit metteur en scène du XVP siècle, et sa collection charmante. La place de Willems dans l’art moderne n’est plus à désigner, son éloge n’est plus à

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faire ; mais nous ne connaissions point- sa Pavane. C’est une merveille qui suffirait à perpétuer un nom. Effleurant du bout des doigts la main du cavalier grave, solennel et empanaché, la danseuse au fier visage, diadème en tête, les yeux fixés en terre, jambe droite et poitrine en avant, le pied cambré, s’avance lentement, à pas mesurés et démesurés, aux sons d’une noble ritournelle que l’on croit entendre, tant sont bien marqués le rythme et la cadence. Junon et Jupiter ouvrant un conseil des dieux, Thémis la rentrée des tribunaux, l’Armande des Femmes savantes le ballet de l’Astronomie, n’ont point d’autre démarche assurément. Et de cette danse fort belle, caractéristique d’une majestueuse époque, un mot est resté, l’ün des plus imagés de la langue française. Et aussi le chef-d’œuvre de Willems.

Voici de Winne et ses élégants portraits, non vigoureux, même un peu chlorotiques, mais fins et d’un style élevé. Celui de M. S., à qui l’on a donné une médaille de i*"® classe; celui, fort connu, de notre peintre Émile Breton dans son costume d’officier de mobiles. Du Cabanel, non moins distingué, mais plus coloré.

Voici les frères de Vriendt : Albrecht, qui a fait un Charles -Quint à J ust, de bonne et solide étude; Julian, qui nous exposa l’an dernier, à Paris, et dont nous louâmes la Justice de Baudouin à la hache. Peintres historiques tous deux. Arcades ambo, et tous deux flamingants à outrance, comme l’on dit là-bas.

Voici Mois, le robuste Mois, le maître d’Anvers, avec une Vue de Rouen et la Vue du grand bassin d'Anvers. Qui ne reconnaît aujourd’hui à première vue ces

aspects vigoureux, ces tonalités sévères et harmonieuses, ces ciels lourdement peints toujours, ces eaux charmantes, mobiles et de si exacte valeur ?

Voici le chevalier de KnyfF, et ses agréables paysages aux vastes horizons, d’une manière ample et aisée.

Voici Clays, le célèbre Clays, avec ses marines de Hollande, et sa Tamise de Londres. Clays a depuis longtemps son nom, son monde, ses admirateurs, ses acheteurs. Ses ciels ne creusent pas assez, et semblent parfois de grands rideaux. Ses eaux, que l’on dirait en acier martelé, ne reflètent qu’ insuffisamment le ciel, et les barques y sont comme emprisonnées dans une grande lame métallique. Mais elles sont si gracieuses, si légères, ces barques ! L’ensemble est si gai, si brillant ! Clays, lui aussi, est un maître.

Voici les deux Stevens. J. Stevens, l’animalier humoriste, le coloriste à la façon de 1830, l’émule de Decamps, le peintre ordinaire et extraordinaire des chiens savants. Vîtes-vous plus amusante page et plus ferme, et mieux réussie que ce pittoresque Intérieur du saltimbanque, avec ses murs tout nus, ses meubles tout de guingois, au milieu desquels trône en grand costume le premier sujet de la troupe, suivant d’un œil passionné une mouche qui vole.

Enfant gâté du public et de la Commission, 1 autre Stevens (Alfred) occupe à lui seul une salle presque entière. Heureux homme, heureux peintre! Comme l’on vit naguère de hardis aventuriers conquérir des États avec une poignée d’hommes, il a conquis, lui, un grand empire sur la mode avec une poignée de qualités. Pour toutes ses toiles aux titres romanesques

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et retentissants, deux modèles, guère plus, lui ont suffi, deux femmes, point belles du tout, une rousse et une brune, avec un appoint formidable de robes et d accessoires. Car 1 accessoire, meuble ou chiffon, tient dans cette œuvre une place énorme. Ici, la brune, en robe verte, pose pour la Désespérée, là, en robe jaune, froissant une lettre dans sa main, elle acquiert une Horrible certitude! Ici, la rousse, toute seule et toute de roux vêtue, s’appelle un Sphinx parisien, sphinx dont l’énigme ne coûterait point cher à deviner. Là, réunies, elles représentent les Mondaines. Plus loin, nous les retrouvons dans le salon japonais des Visiteuses, un tableau de quatre-vingt mille francs ! Ou bien encore, en falbalas couleur du temps, elles symbolisent les Saisons! Nulle part les bijoux ne brillent, partout les gants sont fanés, les tonalités éteintes, les chairs sont noires comme des faciès de charbonniers.

Deuxtoiles, entre toutes, sont claires et joyeuses : le Masque japonais que contemplent deux jeunes filles, et un Bébé rutilant, à la manière anglaise de Reynolds. Comment s expliquer cet art, sinon cet artifice, bizarre, ingénieux, habile et monotone? Sans doute le procédé de M. Stevens consiste dans l’emploi d’un ton unique, avec tous les sous-tons et nuances imaginables. Passe-t-il ensuite sa toile au noir de fumée? On le croirait presque. Et puis? Et puis le tout est harmonieux. L’harmonie, une harmonie conventionnelle et mondaine, mais infaillible, voilà le grand et simple secret de ce maître de la mode.

Dans la salle Stevens, sur un bout de cymaise laissé

libre par ce vivant d’importance, un mort estimable s’est glissé. Madou fut son nom. Paris était sa ville d’attraction. Il habillait ses modestes personnages, les compères ivrognes du Soutien mutuel, le vieux ménétrier, Orphée du Corps de garde, le marchand gouailleur d’une Peinture démodée, les politiqueurs diserts d’une Séance électorale, au vestiaire commode et pimpant du siècle dix-huitième. C’était comme un Meissonier au petit pinceau, gai, facile, aimable et d’une bonne humeur inaltérable et communicative.

Trois ^orts encore attendent notre hommage, Leys, de Groux, et Verboekhoven. Du premier, le Pèlerinage du vendredi saint, les portraits de Philippe le Bon et de Marie de Bourgogne ne nous donnent qu’un souvenir imparfait. Ce maître coloriste était un évocateur puissant et singulier.il peignait le moyen âge comme l’écrivaitMichelet. C’est toutdire.Etilrevit dansson élève, dont les Bohémiens nous ont maintes fois arrêté. Ils sont là, un beau jeune homme et une belle jeune fille, attendant sur le pont-levis, en dehors delà vieille cité, sévère et close, le bon plaisir des gardiens. Celui-ci joue et chante, pour attendrir le cerbère. Celle-là, chevelue comme Absalon, rêve, dédaigneuse et fatale, dardant sur l’avenir son grand œil noir. C’est trouvé et retrouvé, étrange et charmant, à la manière du maître.

De Groux, imagination mélancolique, talent sincère et laborieux, fut le peintre accrédité de la misère. Volontiers il se penchait sur elle, il l’observait avec une pitié respectueuse, et il la racontait avec une éloquence douce et poignante. Regardez ce petit tableau du Bénédicité, si intime, si

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lumineux, si touchant. N’est-ce point un chefd’œuvre ?

Verboeckhoven est mort chargé d’ans, sinon de gloire. C’était un spécialiste. Le mouton lui appartenait, sans conteste. Ses bêtes ovines étaient primées sur tous les marchés, pour leur toison surtout, une merveille de toison, hérissée, chaude et touffue. Voyez, on la carderait sur l’heure. Parfois le vieux Verboeckhoven s’essayait à pourtraicturer « la plus noble conquête de l’homme», mais ses chevaux jamais ne valurent ses moutons.

M. Wauters a pour voisin et pour rival, dans la peinture historique, M. Cluysenaar, dont le CanosscL, Van lOjj, est une œuvre accomplie. Sous le porche d’une vieille église byzantine, le terrible Hildebrand, alias Grégoire VII, le véritable inventeur de l’infaillibilité papale, brevetée sans garantie des peuples ni des rois, attend le malheureux Henri IV, empereur d’Allemagne, qui s’en vient, en robe de moine, la corde aux reins, sinon au cou, les pieds nus, les mains jointes, la larme à l’œil et la rage au cœur, marmonner aux genoux de Sa vindicative Sainteté une de ces amendes dites, par antiphrase, honorables. Le prétendu vicaire de celui qui « tendait l’autre joue » contemple de très-haut, pédant et cruel, son adversaire trahi, vaincu et humilié. Sa vieille figure, bilieuse et rasée, respire un orgueil triomphant et venimeux. Autour de lui des prélats s’empressent, curieux et railleurs. Pour que rien n y manque, derrière Henri IV, un héraut piteux porte sur un riche coussin les insignes de l’impériale puissance. Un secrétaire, en riche dalmatique.

enregistre bien et dûment pour la postérité^ le procèsverbal de cette petite fête. La scène est sobrement conçue, dramatiquement traitée, sans inutilités ni surcharges. Historien viril et fidèle, M. Cluysenaar s’est inspiré des plus authentiques documents. Son pape, d’autant plus redoutable qu’il était pauvre, a pour tiare un simple bonnet blanc, dénué de cailloux précieux, d’une forme assez amusante, quelque chose comme un œuf d’autruche coupé par le milieu. Les types, les vêtements, sont assez barbares et grossiers, comme les veut l’époque. Cette belle page, pour nous résumer, comptait parmi les meilleures peintures historiques du Champ-de-Mars. De remarquables portraits complétaient l’envoi deM. Cluysenaar.

Et ils avaient pour vis-a-vis ceux de M. Portaëls, dont le meilleur et le plus connu, celui de l’officier poète M. Deroulêde. Citons encore parmi les portraits, assez rares, du Salon belge le Groupe d’enfants et le Sculpteur, de M. Agneessens, d’une manière souple, délicate ; et le portrait de M. Piercot, bourgmestre de Liège, très-juste, très-ferme, dont l’auteur est M. Nisen.

La peinture de genre compte en Belgique un personnel nombreux et brillant, avec ses groupes divers, ses entraînements et engouements, ses modes, ses systèmes. Elle n’est pas toujours plus raisonnable, ni plus sérieuse que la nôtre, dont les excentricités lui sont contagieuses. Mais elle est toujours, dans ses errements mêmes, plus naïve et plus sincère, moiûs agaçante, et, en un mot, meilleure enfant.

Un de ses plus féconds producteurs est le remuant

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M. Verlat, qui passe volontiers d’un genre à l’autre, du fait-divers à l’événement biblique, d’un continent à l’autre, d’Europe en Asie, et de Bruxelles à Jérusalem. Talent primesautier, nerveux, clair, positif, vivant, réel. Qu’est-ce qui lui manque? Le je sais bien quoi, c’est-à-dire la souplesse, l’harmonie. Il est sec et dur. Ses tableaux ont un peu l’air d’applications sur un fond de bois. Nous voulons Barrabas ! est sa grande toile. Devant le Christ, doux, mélancolieux, le Christ au roseau, le peuple défile, acclamant Barrabas, à peine tiré de la geôle, et portant encore les menottes aux mains. Pilate et son lieutenant regardent la chose d’un air philosophique, en se promenant sous le vestibule voisin. Tout cela est fort animé, pétulant, grouillant au blanc soleil d’Orient. Sans doute M. Verlat a bien vu le pays. Il en a, de l’avis général, bien saisi les aspects crus et le pittoresque truculent, comme l’atteste cette petite toile, où il se représente dessinant le portrait d’un gavroche de Bethléem. Sans doute son net coup d’œil a entrevu la réalité historique. Mais un sûr instinct nous avertit qu’il l’a dépassée, et que son Barrabas, notamment, est beaucoup trop caricatural. M. Verlat avait débuté parles animaux, avec un très-rapide et très-grand succès, justifié par les admirables spécimens que voilà. Son loup ravissant une petite fille, que secourent à temps des chiens fidèles, avait fait grand tapage, et pour cause. Sa Défense du troupeau, un buffle défendant ses camarades contre un fauve, son Combat du lion et du serpe?it, sont des pages d’une science étonnante, et d’un fier accent. Son Politique ennuyé n’envie rien aux Stevens. Nous ne voulons point, certes, renvoyer ce vaillant artiste à sa

ménagerie, ni lui affirmer que l’animal sera jusqu’à la fin des temps ce qu’il réussira le mieux. Nous lui souhaitons simplement de réussir le reste aussi bien.

Comme il y a dans la peinture historique les frères de Vriendt, il y a dans le genre les frères Verhas, fort cotés tous les deux parmi les gens de mode. M. Jan Verhas se réserve les petites filles. Il prend une blondinette quelconque, et la représente arrosant un pot de fleurs, sans souci de la magnifique chaise en cuir de Portugal qui le supporte, et cela s’appelle V Inondation. M. Franz Verhas monopolise les dames : les lauriers de Stevens probablement troublent sa quiétude, et parce que le maître nous a donné le Masqué, japonais, il nous offre la Robe japonaise. Tout cela ne fait de tort à personne, et vaut mieux qu’une guerre religieuse ou civile.

M. Piet Verhaert est un tout jeune homme, un débutant de quelque avenir. Ses trois ou quatre petits tableaux en un seul cadre, le qui s’est pieuse-

ment endormi auprès du feu, la Soubrette intriguée qui cherche, le plumeau sous le bras, à comprendre le tableau des Amours de Léda, la Convalescence, la Bibliothèque, sont de petites oeuvres d’une facture très-nette, très-finie, ti és-vivante, qui promettent à nos mœurs modernes un observateur aimable et piquant.

Autre débutant, M. Van Beers. Son jeune garçon, en tenue bourgeoise, veston de velours, feutre coquet et collerette blanche, qui apprivoise un verdier, est encore une de ces peintures sèches, peu modelées, sur fond clair uni, des manières de silhouettes en trompe- 1 œil, fort courues. Cela nous rappelle les excentricités de Lambron, aujourd’hui bien oubliées, dont

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naguère on jasa un brin. M. Van Beers, parait-il, jouit d'une facilité extraordinaire, très-visible. Il s’essaye dans tous les genres avec un aplomb normal, et il cherche sa voie. Qu’il la trouve, et nous n en serons point marri.

Côté des jeunes, toujours. MM. David Col et Cap sont deux amis. L’un nous fait assister à un de ces Concours de serins où se complaisaient les Flamands du XVIIP siècle, et que ne dédaignent pas ceux du XIX®. Les artistes s’égosillent, les juges s’exaltent, la servante se réjouit. La mise en scène est dans une de ces hautes et spacieuses maisons du vieux temps. Chose jolie et spirituelle, se rattachant aux meilleures traditions. L’autre, M. Cap, point mal avisé en cela, s’est décerné une spécialité toute moderne, et fort ingénieuse : la vie en chemin de fer, la vie populaire surtout, la seule signifiante et pittoresque. En troisième est un chef-d’œuvre de gentillesse et de bonhomie, une illusion parfaite. MM. Col et Cap ont quelque peu regardé Madou, je pense, et . ils ne s’en sont pas plus mal trouvés.

Messaline, sortant de Rome et insultîe par la populace est un envoi par M. Hennebicq, un envoi de Rome, car la manie d’expédier des peintres là-bas est décidément épidémique chez tous les gouvernements. «Populace », ô livret! n’est-ce pas un gros mot? Et ne croyez-vous point qu’à Rome, ville comme une autre, ce qui insultait cette femme de joie et de l’empereur, c’était le peuple; ce qui l’acclamait, la populace? Donc M. Hennebicq nous a voulu raconter l’épisode édifiant de Messaline, qui, s’échappant de Rome, perchée sur

une voiture de fumier, fut, malgré cet artifice pour elle si favorable et bien choisi, reconnue et saluée par quelques citoyens romains. Ce devoir de M. Hennebicq n’est pas pire que tous les devoirs analogues, mais il n’est pas meilleur. Notre artiste a pris sa revanche dans les Travailleurs romains, un groupe de défricheurs dans la campagne romaine, trèsvigoureux, très-caractérisé, qui semble prouver que M. Hennebicq aurait tort peut-être d’abandonner le genre pour l’histoire.

Ce beau fils en gilet à cœur, le chapeau surl’oreilie, qui sort, titubant et allumé, d’une nocturne, avec des petites dames au bras, et s’arrête, ému et interdit, devant un groupe de pauvres travailleurs matineux, c’est bien sentimental, peu réel ou bien rare, et ne se rencontre guère que dans des couplets de vaudeville ou de revue de fin d’année ; mais sans doute M. Herbo l’a vu et bien vu, car il l’a bien rendu. Cette Noce, d’une facture très-large et très-moderne, a eu déjà pour se produire un Salon de Paris.

Comme aussi le Chat qui s'amuse de M. Emile Van den Bosch, que nous avions mal lu, il y a un an, car il le faut lire. Grimpant sur la table, en l’absence de son maître, un jeune chat, mutin et charmant, a renversé tout un encrier sur des livres et des papiers. Sur l’un de ces papiers on lit, entre les taches d’encre, ces propos interrompus : c M. Émile — expose cette année entre... un tas de pavés d’une tonalité pleine de senteurs harengsauresques... note splendide, huîtreuse et bivalve... Une école néo-réaliste brevetée s. g. d. g. vient de surgir, destinée à détrôner l’école du fini, des glacis et de l’empâtement. » Au mur est accroché

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une photographie de V Enfant aux cocottes, de Carolus Duran, tableau connu en Belgique. Nous sommes chez un critique d’art, et ce pathos transcendantal, maculé par le chat, agrémentait un article dirigé contre M. Van den Bosch (Émile). Ce peintre est mort, et nous le regrettons. Il avait delà couleur et de l’esprit.

De M. de Brackeleen, jeune peintre anversois, ce Géographe, un vieux marin qui interroge attentivement une carte dans le silence d’un cabinet bondé- de livres et d’instruments, cette Salle à manger de Leys, sont des oeuvres très-finies, étudiées à fond, où plus d’une difficulté de couleur a été bel et bien vaincue. Elles méritaient leur mention honorable.

De M. Hubert, hier encore major d’artillerie, ce Cuirassier blessé, chancelant sur son cheval et s’appuyant contre le mur, indique une vocation heureuse. Il y a dans cette étude sincère et forte le signalement d’un bon peintre militaire.

M. Meunier, un des artistes les plus indépendants de la Belgique, est aussi l’un de ceux qui ont le plus frappé notre imagination. Jamais nous ne saurions oublier sa Lecture du chapitre, office che^ les trappistes. Il a su donner à son assemblée de moines blancs, à demi éclairée par une lumière quasiment sépulcrale, un caractère étrange, austère et puissant. Et son Rassemblement de paysans armés dans la Campine, en 1 7j? 7 , est une vraie page d’histoire, sobre, simple, éloquente et dramatique.

Citons encore parmi les peintres de genre :

M. Markelbach, dont la joyeuse et turbulente com-

position nous ressuscite les Rhéioriciens d’Anvers, au XVII^ siècle , se préparant à une lutte oratoire. Il a rendu avec'une verve heureuse le très-comique aspect de ces chambres de rhétorique ou sociétés d’admiration mutuelle, chères à nos ancêtres, et que nous continuons sous le nom plus malin de Conférences, avec le patronage d’un mort célèbre qui n’en peut mais.

M. Mellery,pour sa cour du Palais Pisanî,à Venise. C’est de la belle peinture architecturale, d’un remarquable effet, un peu gâtée par la présence de trois personnages bizarrement échelonnés.

Ten Linden, imagination fine, talent délicat, d’une préciosité fort agréable, et très-intelligible. Cette vieille femme, comme encadrée dans cette antique maison, toutes deux s’entendant et s’harmonisant si bien, cela dit ce que ça veut dire : Débris.

MM. Stroobant et Bossuet. Ce sont deg portraitistes de villes, experts et renommés. Qui a visité Bruges, la vieille ville espagnole, tout entière debout, avec ses pignons pointus, ses corniches en escalier, ses rues étroites et gazonneuses, ses canaux mélancoliques, ses couvents rébarbatifs, ses fenêtres à barreaux et ses femmes à capuchons, la salue avec émotion dans cette vue de M. Stroobant, prise du Canal du Béguinage. Cette autre Vue de Bruges, de M. Bossuet, estnon moins exacte, et relevée par un timide rayon de soleil qui se joue sur les briques. Mais elle est froide, et çà et là ressemble à une peinture de paravent. Du même artiste, le Château Saint-Ange à Rome est bien préférable.

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Un des meilleurs paysagistes de la Belgique, M. Boulenger, est mort il y a quatre ans, et son exposition posthume suffit à montrer le vide considérable qu’il laisse dans l’école flamande. Sa Vue de Dinant surtout est fort belle. Il a traduit en une page vibrante et sincère le caractère merveilleux de cette petite Suisse belge, si souvent chantée par les poètes, où court la Meuse dans une large et pittoresque vallée que domine, perché sur un roc formidable, le vieux fort de Poil vache. Plus d’un parmi nos maîtres contresignerait volontiers cette œuvre robuste et lumineuse. Et aussi son Hiver, si juste et si franc, aux vastes perspectives désolées^

Auquel il n’est ici de comparable que la Fin d'hiver, de M. Baron, scientifiquement traitée, comme ses Dunes de Campine-, mouvantes et croulantes murailles de sable, dont le jaune aspect nous rappelle sans cesse -1’ « Enlisement » , ce formidable chapitre de Victor Hugo. Et rarement poète chanta plus aimable et subtil renouveau que ce Pressentiment du printemps.

Dans l'Automne de M. Baugniet nous retrouvons quelques-unes des qualités de Corot, mais point cette étonnante souplesse qui les faisait si bien valoir. Les Paysages flamands de M. Lamorinière, médaillés de première classe, sont d’une grande distinction, mais un peu tristes. Celui àQM..Qüinâux,un Guêsur laLesse, est tout au contraire gracieux et joli. L’esprit s’égare volontiers dans ses perspectives séduisantes et larges. Nos compliments à qui gagnera cette curieuse toile de M. Coosemans, acquise par la loterie nationale, ce soleil couchant dont les rouges rayons, fuyant à

Textrême horizon, éclairent comme des flammes d’incendie ces marais de la Campine, tandis que sur le ciel sombre des grues en chasse et des arbres tordus dessinent leurs silhouettes étranges. C’est trouvé, bien qu’un peu cherché. C’est amusant, c’est japonais.

Mais, toute galanterie à part, il n’est point à l’heure présente, en Belgique, de meilleur paysagiste que Mme Marie Collart. Sous un ciel pur et léger, d’une tonalité charmante, à l’entour des verts pommiers, petits, sveltes et poussant des branches comme un lustre de cathédrale, les Vaches du moulin errent et ruminent, grasses et bien vivantes. Le Verger en Flandre est une véritable symphonie d’arbres. Dans les paysages de M”® Collart l’air circule, l’eau court, la flore et la faune respirent, la nature est largement interprétée. Ceci est plus qu’un joli talent de femme, et méritait mieux qu’une médaille de troisième classe. Mais il n’y a dans le jury que des hommes, sexe faible et jaloux.

On fait de bonnes marines, en Belgique. Après Clays, voici M. Bouvier, un membre de « la Libre », une Société d’artistes quijustifie son nom, etn’a point sa pareille en France. Les ciels de M. Bouvier sont souples et clairs, sa mer a des vagues, sa 'manière .est fine et fondue, semée d’éclats joyeux. Ses églogues maritimes sont attachantes et sincères.

Après Verlat et Verbœkhoven, MM. Verwée et Robbe sont d’excellents animaliers. M. Verwée, jeune artiste d’une grande valeur, a beaucoup étudié Paul Potter. Ses vaches pâturant sur le bord de la mer sont

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bien construites, bien plantées, un peu endormies. Son étalon au garrot épique est d’une poussée toute locale. Les vaches dont M. Robbe peuple ses beaux paysages ont un air de famille avec celles de Van Marche. Voyez son chien, songeur et philosophe, qui fait la Triste rencontre d’un chien mort. On le dirait peint avec l’énergie de Verlat et l’humour de Stevens. Et son Combat de coqs a, selon nous, une allure autrement dramatique et fière que celui, tant vanté, de M. Gérome.

Et pour finir avec la peinture dont Bruxelles est la capitale, ne négligeons point un de ses artistes les plus fêtés, M. Robbe, dont les fleurs étonnantes, les cuivres éclatants, les perles, les nacres, les tapis lourds et soyeux n’ont guère de rivaux que ceux du maître Saint-Jean.

La Belgique veut tout avoir, et pourquoi pas ? Son vouloir et sa vaillance lui méritent tout. Donc elle aura une sculpture. Déjà cela commence. M. Jules Pecher a fait, à l’occasion du dernier centenaire pour la ville d’Anvers, un buste monumental de Rubens^ dont la tête a du caractère et du modelé. M. Pecher a débuté par la peinture, et cela se voit à certaines inexpériences, comme à certaines qualités. Il sera un coloriste en sculpture, mais qu’il travaille ses plis ! Ils sont flous, et ses étoffes ont Pair de torchons mouillés. M. Pecher nous semble mieux inspiré dans ce buste de Victor Lagye, le continuateur de Leys. Physionomie libre, fantaisiste et souverainement intelligente d’un bon peintre, qui a su être aussi dans sa jeunesse un bon combattant aux côtés de Garibaldi, durant ce

triste siège de Rome par les soldats de M. Bonaparte et de la rue de Poitiers.

Une médaille de première classe, le ruban rouge, l’acquisition par la Loterie nationale, M. de Vigne a eu’cette année tous les bonheurs, tous les triomphes. M. Paul de Vigne est un médaillé de nos Salons parisiens, où nous avions remarqué naguère sa Tête de Pompéienne^ sa jolie statue, Povereîla, et tout récemment cette Volumnia, buste en terre cuite, d’une robuste exécution. Cette autre terre cuite, le buste de M. A. D. L. H., n’ est pas moins remarquable, et Dominica, cette petite Italienne en prières, si simple, si gracieuse, aux attaches si fines, est un des bronzes les plus inspirés du Champ-de-Mars.

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