HOLLANDE ET SUISSE
Entrons aux Pays-Bas. — Ce siècle a mal débuté. — MM. Israëls et Melis. — La Bible, cette a scie » des peuples protestants. — M. Bisschop, et l’Hiver en Frise. — L’excellente idée d’une belle dame. — M. Berg. — Cigale italienne et fourmi hollandaise. — Le dix-huitième siècle de M. Blés. — 10,000 florins, c’est un peu chéri — • Devant Boks on éclate. — MM. Hermann Ten Kate et Van Haanen. — Les langues de femmes, on sait ce que c’est! — M. Elchanon Verveer. — Tandis que les princes d’Orléans n’y sont pas! — MM. Klinkenberg, Schenkel et Otjens. — Rœlofs, ou le Rousseau des Pays-Bas. — Backhuyzen, et le Paysage près de Leyde. — On respire dans la campagne de Gabriel. — M. Stortenbeker, et son élève Apol. — Ainsi la ville célèbre nous apparut un matin. — MM. Bilders, Maris et Heemskeerk van Beest. — Mesdag, mariniste en chef delà Hollande. — Dans ma ferme je mettrais les ânes de Nakken, les vaches de Burnier, les chats de M™e Ronner, et les fleurs de M"e Roosenboom. — Mlles Haanen, Backuyzen et Maria Vos. — On peint là-bas en famille. — Aquarelles et eaux-fortes. — Hollande, excuse les fautes de l’auteur !
Pas d’école suisse, c’est entendu. — Mais il y a des artistes suisses. — MM. Anker, Simon Durand, Burnand. — Paris les connaît. — Et Bodmer donc, et Rudisühli, et Baüdit! — M. Stückelberg. — Vieille comme la sagesse des siècles. — MM. Giron et Buchser. — Un Juif errant qui s’arrête pour peindre. — M Conrad Grob, et sa bataille. — La Suisse par les Suisses. — M. Koller, et son Orage dans les Alpes. — Sonnant sa cloche, et dodelinant du ventre. — MM. Loppé, Schœk, Stefïan, Lugardon, Berthoud. — Excellents voyageurs, les peintres suisses. — MM. Pata en Normandie, Potter dans la Camargue, Stengelin en Hollande, Bocion en Provence, et les Girardet en Orient. — M. Deschamps. — Poulet mort vivant, et chat vivant mort. — MM. Kissling et Tôpfer. — MM. les voyageurs pour Amérique et Japon! — Deux coups d’aile, et un chapitre.
Et, franchissant d'un pied léger la plus proche fron-
tière, entrons aux Pays-Bas, où plus d’une œuvre méritante nous convie.
Pas plus qu’en Belgique nous n’avons retrouvé Rubens, en Hollande nous ne retrouvons Rembrandt, e tutti qua7iti. C’est entendu. Ilyaeu, de longues années durant, chez presque tous les peuples d’Europe éclipse d’art, par tarissement de s.éve et mille autres motifs généraux, sur lesquels nous pourrions bavarder tout un volume. Le génie, ça va et vient. Ici aujourd’hui, et là demain, c’est connu. Et puis ce siècle a mal débuté, pour tout le monde, par des bouleversements idiots, par la guerre stupide, par un Napoléon. Ça tue des hommes, ça trouble des peuples, et ne fait point des artistes.
Il a fallu du temps, pour reprendre haleine et rentrer dans la voie féconde. La Hollande, enfin, n’est pas un pays comme un autre. Très-stationnaire, très-casanière dans sa foi politique et religieuse, dans ses idées, dans ses coutumes, elle ne se renouvelle que lentement, et sa civilisation, très-intéressante, est en quelque sorte une civilisation de conserve. Peu enclin aux regrets stériles, nous ne lui demanderons donc point les génies quelle n’a plus, et nous nous contenterons bravement des estimables talents qu’elle a.
Aujourd’hui, comme jadis, les peintres hollandais ne quittent pas volontiers leur pays, ou ils émigrent tout au plus aux rives prochaines de la Belgique. Leurs colonies mêmes, ces colonies merveilleuses d’où surgirait peut-être un art nouveau, quelque Renaissance étrange, ne les attirent guère. Aussi, maintenant comme aux siècles écoulés, non point l’histoire hollandaise,
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car, depuis longtemps, libre et satisfaite, la Hollande se fait le moins d’histoire possible, mais les intérieurs, habitudes, marines, fleurs, animaux et paysages hollandais absorbent - ils exclusivement les peintres hollandais.
Le plus célèbre dans la peinture de genre, le maître apparent, c’est Israëls. Son Dîner des savetiers, l’homme et la femme attaquant une soupe aux pommes de terre toute fumante, est apparemment la représentation la plus vraie de la vie populaire intime de la Hollande. C’est lumineux, séduisant, naturel, d’un trèsvif sentiment, mais un peu mou el manquant de relief. Et nous en dirons autant des Pauvres du village, qui viennent, selon la coutume, à l’arrivée d’un navire, recevoir leur part de poisson, toujouis distribuée la première. C’est une belle page encore, d’une exécution moins soignée toutefois que la précédente, et d’un dessin plus négligé. Israëls, bien que très-moderne, rappelle d’assez près les vieux maîtres. Moins puissant, moins réel, il est plus poète. Trop même parfois, comme dans Seul au monde! où sa poésie, extraordinairement vaporeuse, tourne à l’impressionisme.
Il a pour émule ou pour élève Melis, dont voici une œuvre charmante, et d’un sentiment presque égal : Sois sage! Ainsi exhortent leurs marmots la mère et la grand’mère, tandis qu’auprès de la fenêtre ouverte sur la campagne, dans le vaste rez-de-chaussée de la ferme, le père lit à haute et intelligible voix un gros in-folio, bien lourd, et qui a l’air bien ennuyeux : la Bible, n’en doutez pas, cet autre catéchisme agaçant et tyrannique , cette « scie » des peuples protestants.
Mais il y aquelque distance, encore, de Melis à Israëls. Melis est moins vivant, beaucoup moins, et ce qu’il y a de plus réussi dans sa toile, ce sont les natures mortes.
M. Bisschop est membre d’une Société pour la formation d’une collection publique d’art moderne à Amsterdam. Cette Société, d’un but si intelligent et si louable, a rendu déjà de grands services. Elle a quelque peu aidé les artistes à secouer le joug pesant de la tradition, elle a réveillé l’esprit créateur. Certes, parmi les plus remarquables toiles de ce musée moderne figurera FHiver en Frise, de M. Bisschop. Chez un ouvrier, en passant, une j eune et gentille dame s’arrête, pour quelque urgente réparation à ses patins. Tandis qu’elle suit attentivement le travail du forgeron aidé par sa femme, à la porte entr’ ouverte on aperçoit, attentif lui aussi, le conducteurdu traîneau. Cette scène, très-simple, est rendue avec beaucoup de vigueur et un naturel parfait. Les costumes sont éclatants et pittoresques. Peut-être M. Bisschop, ancien élève de Leys, a-t-il exagéré ses effets, un peu violents. Peutêtre a-t-il abusé des silhouettes sombres sur fond lumineux, mais si peu ! C’est aussi une œuvre de caractère que ce portrait de grande dame,/ût Baronne deV.W.R., en costume de fermière de la basse Frise, avec le tablier de soie, le casque d’or, les bijoux amples et massifs , les magnifiques dentelles. Excellente idée qu’a eue cette dame de se faire pourtraire en ce costume si intéressant et si noble. Elle a pour ce les beaux yeux, le visage fier et expressif, l’attitude sérieuse. Pair local qu’il faut.
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Non moins observée que les scènes d’Israëls ou de Bisschop^ cette Bohémienne en Zélande de M. Berg nous évoque, par son mouvement, sa franche couleur, sa gaieté, les meilleures tabagies de la vieille école hollandaise. Honteuse et dolente, la pauvre Zingarella entre dans la grande salle de l’auberge, conduisant d’une main son vieux père, et de Tautre serrant contre elle la guitare, son gagne-pain. Une servante hollandaise, grasse et rouge fourmi, « blague » la maigre cigale, en simulant sur une casserole le jeu de la guitare. Et l’on entend au gros rire de la servante répondre le gros rire des buveurs attablés. C’est bien hollandais, cela, très-hollandais.
Heureusement pour leur santé, les habitants des Pays-Bas ne lisent point du matin au soirda Bible. Entre intervalles ils ont besoin de rire, cela se voit dans leur art moderne comme dans leur art ancien, et M. Berg n’est pas leur seul peintre comique. Ils ont un vrai culte pourM. Blés, une manière de Vibert, moins brillant, moins habile, moins quintessencié, plus naturel. Comme presque tous les peintres de son genre, il affectionne le XVIIP siècle. Ici voyez ce militaire mélomane , ce chevau - léger chanteur, déchirant de ses roulades, avec guitare aggravante, les oreilles d’U« Auditoire complaisant; là, ce vieux guerrier risquant une œillade à la modeste et pudique demoiselle d’U« Magasin de deuil en 176 J, qui coud d’une main troublée un crêpe à son uniforme ; là encore, ces Amis de la maison, des curés choyés, fêtés, mijotés, dorlotés dans un salon de dévotes. Ce dernier vaut, en Hollande, 10,000 florins. C’est un peu cher. Il y a dans tout
ceci des intentions fines, mais la facture est vieillotte.
Devant Blés on sourit, devant Boks on éclate. Blés, c’est le Gymnase; Boks, le Palais-Royal. Corpus delicti, c’est le shako d’un artilleur que l’on a trouvé dans la chambre d’une bonne, chez M. Prud’homme. Par-devant le maître, redoutable et superbe dans son faux-col, comparaît toute la valetaille en des attitudes amusantes et variées. Prud’homme est horrible, mais exagérée. Sans doute une gravure du Corpus delicti ou un chromo court la Hollande, par milliers d’exemplaires.
La Pointe de l'épée, laPointe du pinceau, deux pendants, et V Enrôleur nous ont appris le nom de M. Herman Ten-Kate. Des trois toiles, la meilleure est {'Enrôleur. Devant le sergent de recrutement, assisté de son tambour, réjoui philosophe de caserne identifié avec sa caisse, assis sur elle et jouant sur elle une marche muette, dans une grande salle, inondée de lumière, un pauvre imbécile qui vient de se vendre témoigne sa joie, ou la simule, par une danse d’ourson mal léché. M. Ten-Kate, très - connu, s’inspire de Jean Steen et lui emprunte certains effets heureux. Mais son exécution, plusvieillotte que celle deBlès,estababocheuse ». Sa gaieté manque d’éclat. Sa peinture tourne àl’image. La vie lui manque.
Mais non point à M. Van Haanen, le seul parmi ces peintres de genre qui voyage aux pays lointains. Volontiers il habite Venise, et volontiers il expose dans nos Salons annuels, où déjà nous avons vu son portrait de Meneghina, type vénitien, un peu triste.
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mais harmonieux et solide. Son tableau des Ouvrières en perles à Venise remporte un vif succès, trèsmérité. La couleur en est si juste, si équilibrée, les effets sont si bien distribués, les types si exacts, l’observation si humaine et si* plaisante ! On voit qu’elles sont là pour enfiler des perles, ces dames, tant elles bavardent ! Une grosse matrone mène les débats. Je vous laisse à juger s’ils sont bruyants. Des langues de femmes, on sait bien ce que c’est ; mais les langues de Vénitiennes! Et les gestes des Vénitiennes! Cette oeuvre, si parlante, vous en donne une faible idée.
M. Elchanon Verveer a ici deux toiles très-fraîches, d’une bonne composition et d’un joli sentiment. L’une, Deux Mères, deux poissardes de Scheveningue, se gourmant pour les fautes de leurs enfants. L’autre, Une Veuve et sa consolation, une jeune femme en deuil, avec son vieux père et ses marmots, ramassant dubois dans une forêt... tandis que les princes d’Orléans n’y sont pas ! [pis'). Comme les vieilles cités belges, les vieilles cités hollandaises ont leurs portraitistes amoureux et consciencieux. Par exemple, M. Klinkenberg. Il aime tant sa chère Delft, qu’il nous la peint deux fois en une toile, debout sur son quai antique, et renversée dans le clair miroir de son canal. C’est plus bizarre qu’agréable, étant donnée la construction méthodique de ces villes mélancolieuses. Ne dirait-on point un damier ouvert? Et cette Porte à Sneek (Frise), avec ses alternances de briques rouges et jaunes, êtes-vous bien sûr qu’elle ne soit pas en faïence ? On jurerait une ville d’étagère. A M. Schenkel appartiennent les églises de la Hollande. Elles lui inspirent des œuvres
architecturales d’une sévère ordonnance, et d’une impression magistrale. Moins grandiose, mais trèssavante et si bien éclairée, cette vue du Salon des antiquités au Musée de Haarleni, par M. Altmann, réveille en nous le précieux souvenir d’un artistique pèlerinage. Et sur la courte liste des peintres de genre nous inscrivons enfin le nom d’un débutant, M. Otjens, fort lancé parmi les chercheurs et les militants de Bruxelles. Au restaurant et un Amateur sont des essais néo-réalistes, très-discutables, mais très-vigoureux, et attestant chez leur auteur la volonté louable de ne point s’endormir à l’ombre toujours inféconde de la tradition.
L’école du paysage en Hollande est, comme l’on s’y devait attendre, une des plus remarquables de toute l’Exposition.
Au premier rang, parmi les paysagistes hollandais, brille le nom de Rœlofs. Il a le souffle puissant, l’imagination libre, il a la science, et par elle la sincérité. Le choix serait difficile entre ses trois paysages ; Près Vreeland, une Forêt en automm^ orgueil du musée communal de Liège, Vue près d'Abcoude, appartenant à la Société d’art moderne, à Amsterdam. Ses arbres ne sont point de vagues silhouettes. M. Rœlofs, un moderne, a étudié, serré de près les personnalités fort distinctes de ces innombrables occupants de la nature. Ses eaux sont transparentes et mouvementées. Ses animaux, bien qu’un peu courts sur pattes, ont les attaches solides, le poil luisant, la vie robuste. M. Rœlofs est un poète, un maître, le Rousseau des Pays-Bas.
A ses côtés, ex aquo, M. Backuyzen. Son Paysage
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près de. Leyde, avec ses eaux limpides, ses maisons écarlates groupées autour du gigantesque moulin traditionnel, dans l’enceinte des vieux remparts, son beau grand ciel, si étonnant, nous rappelle par sa puissante harmonie cette magnifique Fue de Dieppe, la dernière exposition de Daubigny vivant. Les amateurs l’ont vaillamment disputé, non sans raison. Le Paysage près de Leyde n’était rien moins qu’un des chefs-d’œuvre de la section étrangère.
Sur les pas de MM. Rœlofs et Backuyzen court M. Gabriel. Sa Matinée dans les polders de la Hollande et sa Bourrasque aux environs de la Haye nous attiraient sans cesse. Il a de la nature, faune ou flore, il a de la vie universelle un merveilleux sentiment. Ses valeurs sont justes, ses tonalités éclatantes et fraîches. Son ciel est un peu lourd, mais tout de même l’on respire, dans sa campagne, à pleins poumons.
Comme aussi dans les vastes paysages. Après-midi et Stojnpwyk, de M. Stortenbeker, l’un des plus savants professeurs de la Hollande. Sa manière est moins fantaisiste, moins brillante que celle de M. Gabriel. Mais personne mieux que lui n’a su rappeler à notre mémoire charmée ces plaines immenses de la Hollande, si denses et si plantureuses, coupées d’étroits canaux et de bosquets touflus, avec leur magnifique et placide bétail, leurs confortables villages à demi perdus dans les brumes lointaines, leurs perspectives profondes et leurs bienfaisants aspects.
M. Apol fait grand honneur à son maître, M. Stortenbeker. Son Paysage près de Dordrecht est d’une grande impression. Ainsi la ville célèbre nous apparut
un matin, sur la rive du large Escaut, sillonné de barques pontées et de rapides paquebots. L’air circule, le fleuve roule, le ciel est d’un entrain superbe, et les nuages n’y chôment. M. Apol a la couleur, mais il fera bien de serrer son dessin.
Le Paysage en Gueldre de M. Bilders, destiné au Musée moderne, est encore une fort belle interprétation de la nature hollandaise, dans la grande manière de M. Rœlofs, mais d’une facture plus molle et plus lâchée.
Du paysage à la marine M. Maris, remarquable dans les deux genres, nous offre une transition toute naturelle. Son voisin d’Amsterdam,
je crois, est une délicieuse chose qui nous rappelle vivement les meilleurs Jongkind, avec moins de fantaisie dans l’exécution. Sur la plage, la belle plage blanche de Scheveningue, voyez cette petite barque isolée. Sans doute on l’a négligée là. Vers elle la marée monte, et déjà le flot la soulève. Et sur la barque petite, et sur la mer énorme, le ciel rayonne, gris-perle. C’est lumineux et délicat. C’est grand, et c’est charmant.
Une bonne marine encore et d’une franche allure est celle de^M. Heemskerck vanBeest : Laville de Hoorn, un vieux port, aux airs de citadelle, dont la mer vient battre, infatigable et impuissante, les épaisses murailles.
Mais comme Rœlofs est le premier paysagiste, Israëls, le premier peintre de genre, Mesdag est le mariniste en chef de la Hollande. Sa Levée de V ancre a Scheveningue est une œuvre largement conçue, d’une
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fière tournure. Le Sauvetage du bâtiment anglais Hopeîvcllf^zv les marins de Scheveningue, épisode maritime en deux tableaux, est d’une belle pensée dramatique. Mesdag est moins plaisant que xMaris, et il a l’exécution plus lourde, mais on ne lui saurait contester cette vigueur de coloris, cette entente de l’action qui caractérisent le meilleur effort de l’art moderne, et la plus chere ambition de nos peintres de marine français. Il les possède à ce degré supérieur qui s’appelle la vie. Mesdag est un maître.
Si fort attachés à leur bonne vieille civilisation, si acoquinés à toutes les joies et consolations de la vie intérieure, les Hollandais ne peuvent manquer de peindre excellemment les animaux domestiques, les fleurs, les natures mortes d’appartement.
Aussi, sans parler des grasses génisses et des taureaux de choix répandus dans les campagnes de Rœlofs ou de Gabriel, quelle belle ferme ne pourrait-on commencer avec les maîtres ânes de M. Naken, si graves et si importants, qui descendent tout droit de l’ânesse de Balaam en conversation criminelle avec l’âne d’Apulée, ou encore les vaches laitières de M. Burnier, un peu gauches de dessin, mais d’une si luxuriante couleur! Et sur les genoux de la fermière au casque d’or nous mettrions quelque angora modèle de cette éminente spécialiste, M™' Henriette Ronner. Dans la salle à manger, vieux chêne ou vieux noyer, sur le dressoir aux lignes massives, nous installerions triomphalement ce vieux grès de Delft, d’un ton si doux, où baignent d’éblouissants camélias mêlés à de fraîches violettes, une merveille
deM*‘® Marguerite Roosenboom. Sur la table enfin, aux jours de grande liesse, nous disposerions avec amour, dans une savante ordonnance, les de Adriana
Haanen, les Fleurs et Fruits de M”' Bakhuyzen, avec les oranges dorées, les cristaux raj'onnants et la riche argenterie de M'*® Maria Vos,
Les dames, on le voit de reste, en Hollande comme en Suède ou en Danemarck, ont la palette facile. La fille, d’ordinaire, a pour maître son père; la sœur son frère, ou la femme son mari, et l’on peintlà-bas, comme l’on vit, en famille.
C’est de M”® Bisschop ce fin tableau, la Consolation de la veuve, une blondinette, en toilette joyeuse, caressant sa mère attendrie; et d’elle aussi cette aquarelle où l’on reconnaît sans peine la manière de son mari : Le temps passe vitel une grand’mère remontant le vieux coucou pour égayer ses petits-enfants.
L*aquarelle, au demeurant, est un art'cher à la Hollande, comme à l’Angleterre. Les facultés étonnantes que nous avons saluées chez les Walker etles Pinwell, nous les retrouvons égales chez les aquarellistes d’Amsterdam et de la Haye. Rœlofs, dans ses deHol-
lande, est l’artiste souple et vigoureux que nous admirions naguère. Le Bisschop de ce Jour de noce à Hindelopen est toujours le Bisschop éclatant de l'Hiver en Frise. Les aquarelles de Mesdag sont aussi fermes et plus dégagées peut-être que ses peintures à 1 huile, et au tableau de Melis, Sois sage! nous préférons l’aquarelle où il nous redit la même scène, avec plus de lumière et plus de brio.
Mais les plus belles aquarelles du Salon hollandais
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sont celles de M. Charles Rochussen, propriété fort enviable du peintre Stortenbeker : Enterrement du comte Florent V, et la Comtesse Jacqueline de Bavière, rencontrant au cours de son entrée triomphale dans une ville qu’elle a prise d’assaut, et saluant avec une émotion profonde le cadavre de Jean Von Arbel, défenseur de la ville, un héros dont elle avait été un jour la fiancée. Elles sont rares, les toiles historiques traitées avec plus de relief, d’ampleur et de mouvement. Ce sont deux chefsd’œuvre.
Citons encore les remarquables eaux-fortes de M. Greive dont nous avions oublié l’ Y près Amsterdam, une jolie marine, et celle de M. Storm Van Gravesande : la Hollande, magnifique ouvrage publié par la maison Goupil. Enfin, La Sainte Famille, un groupe sculptural bien modelé de M. Parras.
Et prenons congé de la vaillante et sincère Hollande en la priant d’excuser les fautes, aussi nombreuses qu’involontaires, de l’auteur.
Sauf la grande Allemagne, féodale et lourde, dont l’unité fictive et besogneuse jalouse notre unité forte et prospère, la France, parmi ses voisines, ne compte guère que de bonnes amies. Telles, la Belgique et la Hollande. Lameilleurepeut-être, etd’autant plus solide qu’elle est plus indépendante, c’est la Suisse, et nous lui devons une cordiale visite.
Il n’y a point d’école suisse, c’est entendu, phénomène fort explicable, et dont une longue dissertation
plus OU moins neuve, sur la géographie helvétique, sur les aspects énormes et massfs de cette nature géante qui exalte le penseur, mais écrase l’artiste, sur le tempérament propre de la race, plus enclin à la philosophie, la littérature ou la science, nous donnerait aisément le pourquoi. Cette dissertation, vous la devinez, et je vous l’épargne.
Mais il y a des artistes suisses, de robustes et consciencieux artistes, et qui volontiers courent le monde, et tout particulièrement aiment la France.
Quelques-uns, de vieux Parisiens, sont fort connus de nous. Anker, pour commencer. Mais cet homme de talent est un homme de tact et de bon sens. Ayant accepté la tâche d’organiser le Salon suisse, il ne voulut point exposer, pour n’avoir pas la tentation de se mettre sur la cymaise : et par là on juge bien qu’il n’est pas Français. Puis nous revoyons ici h Mariage à la mnrie de Simon Durand, et ses Saltimbanques conduits par les gendarmes à travers la campagne, sous la rafale de neige, ces peintures d’exécution nette et de fine observation, dès longtemps populaires, qui ont classé leur auteur parmi nos premiers genristes. Et de lui voici encore h Marché de Genève, très-vivant comme toujours, et de chaude couleur, et de preste allure.
M. Simon Durand a un émule, mais non point encore un rival, dans la personne de son compatriote M. Ravel. Il pleut : des excursionnistes très-diversement et comiquement occupés à tuer le mauvais temps qui les confine dans une auberge, à mi-côte de la montagne, rappellent en effet, bien que d’un peu loin encore, la manière de Simon Durand.
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Qui n’a souvent remarqué dans les Journaux et dans les livres les illustrations exactes et faciles d’Eugène Burnand ? On retrouve la main exercée de l’illustrateur dans le groupement de la Fournée au village, une scène de la vie rustique dans le canton de Vaud, œuvre trèsfranche et très-locale, par son paysage et par ses types.
Bodmer est ici, Bodmer, le naturaliste merveilleux, le maître Sylvain, le poète exquis et mystérieux des biches effarées dans les bois sombres, mais pourquoi si mal représenté par ces pages lourdes et fatiguées ? LesBaudit, vous les connaissez bien aussi, ce sont des paysages de France, purement écrits et d’un noble style, et les Rudisühlii, ces paysages grandiloquents et romantiques, nous sont familiers...
Mais le talent de M. Stuckelberg nous était inconnu. Il tient une assez large place, et non imméritée, dans le Salon suisse. La manière qu’il s’est faite en Allemagne n’est pas toujours des plus sympathiques. Ce Portrait de la famille F..., exécutant une musique de chambre à porter le socialisme en terre, ne nous donne pas du Deutschen Reich une idée bien souriante. Mais par l’étude et la volonté, ce peintre s’est acquis une souplesse, une aisance relatives. Sa halte de Bohémiens au bord de la Birs, se baignant et musant au soleil, dans le joyeux vallon, au pied des hautes montagnes, est très-enlevée, presque charmante. Et l’on peut dire autant de cette jeune fille qui s’arrête avec son amoureux l’ânier, pour ouvrir, toute apeurée, sa gentille menotte aux oracles de cette Diseuse de bonne aventurCy vieille comme la sagesse des siècles. Ils sont trèsfermes aussi, èt très-modelés, en un mot très-remar-
quables, les portraits de M. Stuckelberg, celui-là surtout de cet homme à rustique tournure, aux yeux bleus, intelligents et clairs, au grand nez courbe, au front pensant. Et près d'eux il faut citer ce portrait d’un jeune peintre, M. Charles Giron, par lui-même, d’un tel earactère et de si fier accent, qui obtint, en 1877, le premier prix à l’Exposition des beaux-arts de Versailles. Très-curieux encore, ces portraits des généraux américains Sherman et Lee, dans un mode énergique, un peu brutal, par M. Buchser, homme et artiste de tempérament, coureur d’aventures infatigable et peintre intermittent. Un Juif-errant qui çà et là s'arrête, le temps tout juste de croquer un homme, une scène, un paysage.
La Suisse a dans ses annales une bataille célèbre, celle de Sempach, illustrée par le dévouement légendaire de Winkelried. Elle a dicté à M. Conrad Grob, élève de l’école de Munich, une^ page de quelque valeur, dans le mode archaïque, en honneur chez les Allemands. Et c’est ici la seule peinture historique dont il nous souvienne.
Le paysage est, comme on le devait prévoir, l'attraction principale des artistes suisses. Eux seuls, et encore les meilleurs d’entre eux, sont capables de comprendre et de rendre les incidents et les aspects de la nature helvétique. Par exemple, V Orage sur les Hautes Alpes de M. Koller est une œuvre savante, et d’un heureux sentiment. Du bout de l’horizon les nuées grises accourent, et montent des profondeurs de la vallée, saturant l’atmosphère, rasant le sol et masquantle ciel. Sonnant; ses cloches et dodelinant du ventre, le bétail rentre àu
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chalet. Déjà, sur le devant de l’étable des vaches sont couchées à terre, beuglant aux nuages, et appelant les retardataires. Authentique bétail, et d’une exécution vigoureuse. Qui a vu les Alpes se prend à frissonner devant l’Orage de M. Koller.
L’œuvre de M. Loppé : Ascension du mont Blanc^ traversée des crevasses au-dessous des Grands-Mulets, vallée de Chamonix, dénote une. étude patiente, un travail des plus sérieux. Elle donne non pas une vue d’ensemble, mais, pour ainsi parler, un échantillon de cette nature immense et solennelle, superbe et désolée. Au nom de l’art et de la science, une telle peinture doit-être encouragée par les gouvernements et les Instituts. A eux aussi se recommande ce Lever du Soleil sur les côtes de Loffoden (Norvège) , ào. M. Schœk. Que de peines représente, et que d’abnégation, l’étude matinale de ce formidable paysage, cirque de rocs neigeux autour d’un lac glacé, asile héréditaire de ces rennes dix cors.
MM. Lugardon, Steffan et Berthoud ont rendu avec plus ou moins de bonheur, tous trois avec une rare conscience, les grands aspects mélancoliques de leur pays, les entassements de Fêlions blancs sur des Ossas verts, les immenses plateaux nous apparaissant minuscules, avec de gros troupeaux microscopiques. Mais les artistes suisses, excellents et solides voyageurs, volontiers demandent des inspirations plus faciles à des natures moins extraordinaires ou plus souriantes que celle de leur pays natal. Elève et bon élève de Courbet, M. Pata court la Normandie. Et il nous en rapporte de bonnes toiles, parmi lesquelles un excellent sousneige, très-franchement abordé, crânement exécuté. Les Etangs de Valcarès dans la Camargue, tristes et
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solennels parles jours les plus beaux, fantastiquement lugubres alors que fond sur eux la tempête, déchaînant la mer voisine, ont inspiré à M. Porter une page sévère et forte. Il n’est pas dans l’exposition hollandaise beaucoup de paysages hollandais mieux vus et mieux sentis que ce Chemin de Rucydael, aux environs de Leyde, avec son moulin et son canal battus par l’orage, ou ces Vaches au pâturage sur les bords du Leck, autre canal des Pays-Bas, sous un ciel immense versant une immense pluie ; deux toiles vraiment saisissantes d’un tout jeune artiste, M. Stengelin. Les bords de la Méditerranée sont propices à M. Bocion, et ses Laveuses de San Remo font un joli groupe et bien naturel, sous un ciel un peu lourd, autour d’une eau très-légère et fort réussie. La Campagne de Rome nous signale en M. Émile David un peintre de style, mais sans caractère précis. Aux frères Eugène et Jules Girardet l’Afrique, l’Orient, les ardentes lumières, les vives couleurs, les interminables caravanes longeant la mer, en quête de frais pâturages, les marchés arabes, si amusants avec leurs animaux typiques et leurs gamins étourdissants. Ily a plus de chic chez Eugène Girardet, plus de sentiment peut-être et de sincérité chez son frère. Un réel talent chez tous deux.
N’oublions pas les natures mortes de M. Deschamps. Ses poulets déplumés nous agréent fort, et aussi ses faïences japonaises, mais beaucoup moins ses natures vivantes. L’homme ne lui réussit guère, et le chat, point du tout.
Il y a quelques sculptures dans le Salon suisse, parmi lesquelles un buste du père Hyacinthe, par
M. Kissling, bien ressemblant et bien modelé, trèsmal drapé, et deux bustes de femmes : Choûte, une mulâtresse de la Guadeloupe, et Bettina^ deux marbres dont l’un nous était connu déjà, deux marbres fins et charmants de M. Charles Tôpfer, le fils du célèbre écrivain.
Mais, de l’Europe, en voici bien assez. Elle nous a tenu si longtemps, et nous lâchera si peu ! Autant que moi, sans doute, l’Amérique vous intrigue ? C’est une naissance. Courons-y donc. Et le Japon vous passionne ? C’est une Renaissance. Vite et vite, ne le manquons pas. En deux coups d’aile et un chapitre, si vous m’en croyez, nous irons, verrons et reviendrons.
Et, s’il se peut, nous nous souviendrons.