CHAPITRE XV
AMÉRiaUE ET JAPON
Sommaire : Nouveau Monde et monde nouveau. — M. Dana. L’un soulignant l’autre, deux infinis. — Il a aimé Paris, et à Paris. — Mlle Tompkins, M. Walter Shirlaw et Mlle Dodson. — Notre Bretagne, dramatique et rude. — MM. Wylie, Hovenden, Ward et Gedney Bunce. — L’Amérique par les Américains. — M. Brown. — Propres comme des petits sols, triomphants comme des petits hommes. — MM. Quartley, Tiffany, Nicoll. — MM. Shade, Bloomer, Vedder. — Pour un écran, par une dame en retraite. — MM. Church, Swain Gifford, Eaton, Howland, Miller. — Les portraitistes américains. — Ce désordre est intéressant. — Près de Dieu^ loin des hommes. — Initium artis, horror Acadœmia.
Un tantinet d’Asie nous changera. — Donc le Japon détrône, la Chine. — Le nerveux Paris à la façon du terrible Laboulaye. — Un peu les femmes, et longuement les dieux. — Où l’homme fume et la femme travaille. — Ici les jardins sacrés d’Assaksa. — Quanon décidément est un dieu d’importance. — Ces étoiles, ce sont des amoureux. — Où l’on voit que Taïko-Sama fut un bon prince. — Deux lions, deux chameaux, deux chevaux, et quatre ministres. — Un autre cheval de Troie. — Les prêtres sont fort beaux... à Ceylan. — Ce péripatéticien est un bonze. — Elle est bien nommée, la Tour du Silence! — Vautour qui mange, ou flamme qui dévore? — Après les dessins exposés, les conférences dessinées. — Recommandé au gouvernement. — Noblesse oblige, science exige.
Quand le Nouveau Monde ne sera plus un monde nouveau, quand le peuple américain aura défriché presque toutes ses terres, construit presque tous ses chemins de fer, bâti presque toutes ses villes, quand
VOYAGE
il aura presque tout à fait dompté son exubérante Nature, quand il aura presque terminé son combat pour l’existence, quand il refusera les émigrants , d’Europe, quand il sera presque un peuple, quand il aura une histoire, des traditions, des loisirs, quand il inventera moins et rêvera plus, il aura un art.
Telle est, sans plus d’ambages, l’impression que nous laissa le Salon, si petit, de cette puissance si grande. Déjà dans son exposition industrielle une chose fort caractéristique nous avait frappé : une matière d’invention récente, imitant à volonté le métal, le bois, le cuir, fournissant, selon la circonstance et selon l’amateur, un buste de bronze noir ou vert, une patère vieux chêne, une tenture d’authentique cordoue, et que sais-je encore ? pour tout dire, un simili n’importe quoi. De même, au Salon américain, nous vîmes beaucoup de simili-peintures, des balbutiements, des imitations d’art plus ou moins plausibles. Quelques œuvres de talent, d’un talent un peu gauche où la promesse l’emporte sur l’acquis. Un seul chef-d’œuvre.
Ce chef-d’œuvre — j’ai lâché le mot, et ne le veux point rattraper, — quel visiteur un peu attentif ne s’en souvient ? Il fît attraction, great attraction, et fut médaillé d’or. Il a nom ; Solitude! et pour auteur M. W. P. W. Dana. Un bout de mer, sous un pan de ciel. Sur la crête des vagues, presque noires, court un rayon de lune argenté. Pas une barque, pas un oiseau. Ceci est la pleine mer; nous en avons la sensation juste, et terrifiante, et grandiose. Dans un petit cadre l’artiste, souverainement inspiré, a su faire tenir, l’un soulignant l’autre, deux infinis. En bas, de l’eau, et puis de l’eau.
et encore de l’eau. Là-dessus du ciel, et toujours du ciel. Imaginez un homme seul, perdu là dedans. Sous la planche de son radeau, l’abîme, et aussi loin que porte son regard, la mer. Sur sa tête, dans les espaces sansbornes, le monde des mondes, sans limites. Celuilà au moins saura-t-il bien ce que c’est que la solitude, et faudra-t-il qu’il soit trempé, pour ne point croire en Dieu! Puisqu’il nous adonné une telle sensation, ne m’accorderez-vous pas que le tableau de M. Dana est un chef-d’œuvre ?
M. Dana, un coloriste, un jeune homme de trèsgrand avenir, habite Paris. Ainsi là plupart des artistes américains s’en vont au loin, bien loin de la réfractaire Amérique, apprendre le métier, quérir l’inspiration. Bridgman, de qui nous revoyons ici l’excellente œuvre, les Funérailles d’une momie, et cette autre, beaucoup moins bonne, une Prière dans une mosquée, du Gérome tout pur, était depuis longtemps si bien' Parisien, que jamais la tournure exotique de son nom ne nous avait autrement intrigué. Cet âutre, M. Hamilton, a beaucoup aimé Paris, sans doute, et à Paris. Est-ce là tout ce qu’il y a vu, tout ce qui Ta tenté ? Une petite dame se vautrant sur son pouflf, après déjeuner, interrompant sa cigarette pour agacer son perroquet, ou sa lecture du Petit Journal pour rire pour montrer sa jambe à qui ne la veut point voir. Cela s’appelle Cerise, du nom de la grue, ou bien du perroquet? Cela pourrait se nommer aussi : la gaieté de la fainéantise repue. Il y a là quelque entrain, un entrain vulgaire, un métier facile, et cela doit se vendre.
Mlle Tompkins habite Paris, et c’est une coutumière de nos Salons, où nous l’avons déjà remarquée. Déjà nous connaissions le Petit artiste, un hamhino italien qui apprend à dessiner, riant à travers ses longues boucles tombantes de cheveux noirs, et Posa la fileusc, une fanciulla du Transtevère, qui dévide, coquette et mutine, un interminable fuseau de mère grand. Mlle Tompkins a une palette bien fournie, de la vigueur et du style. C’est une des meilleures élèves de Donnât; aussi retrouvons-nous dans sa manière beaucoup des qualités du maître, et un peu de son défaut, la rudesse. Nous voudrions la voir, quittant les études d’atelier, aborder quelque sujet d’importance où se développeraient aisément ses indéniables facultés.
C’est à Munich, on s’en aperçoit de reste, que M. Walter Shirlaw a étudié. Sa Tonte de moutons dans les montagnes de la Bavière accuse bien son origine, et elle eût au besoin figuré avec honneur dans l Exposition du Deutches Reich. Un peu confuse dans son ensemble, mais vigoureusement brossée , dans une gamme chaude, à la fois sévère et poétique, elle nous laisse une forte impression. Les personnages, gens ou bêtes, sont bien campés, les types bien étudiés; la couleur locale est saisissante. M. Shirlaw est un artiste de tempérament et d’observation.
Comme Mlle Tompkins, Mlle Dodson habite Paris. Elle a pour maître le coloriste Luminais. Sa composition allégorique, la Danse, peinte sur une bande longue et étroite, comme pour un dessus de porte, est charmante. On y voit défiler toute la chorégraphie classique, nymphes et amours, filles et fils de Pair, en des groupes très-harmonieux et très-enlevés. Le
talent de Mlle Dodson est un talent décoratif, au dessin élégant, aux tonalités fines et douces, le plus aimable qu’on puisse désirer.
Notre Bretagne, dramatique et rude, où les Anglais se croient chez eux, et qui fait face à l’Amérique, est fort goûtée des artistes américains. M. Wylie a vécu dix années en Bretagne. Il y est mort, adoré des Bretons, et regretté par ses compatriotes comme leur peintre de plus grand avenir. La Mort d’un chef vendéen justifie ces regrets. Dans un sombre paysage, sur les marches d une vieille eglise bretonne, massive et menaçante, le vieux chouan expire, fanatique et simple, au milieu de femmes en larmes et de vengeurs résolus. La scene est d une belle ordonnance, fière et poignante. M. Wylie était un fort, un sincère. Sa mort prematuree fut pour sa patrie, et pour l’art, un irréparable malheur.
La Mort d’un chef vendéen nous mène tout droit à V Intérieur breton en 17^2, de M. Hovenden, un fidèle de la colonie artiste de Pont-Aven. Le père de famille, en cheveux blancs, assis sur la table, essaie le fil d’un vieux sabre. La femme fond des balles. Une gamine, de sa bouche mignonne, souffle le feu du réchaud. Cela nous semble un peu poncif, et comme inspiré d’une imagerie du vieux temps. Mais il y a dans cette œuvre un réel sentiment de la nature, et une trèsappréciable entente de la composition.
Pour M. Ward, ancien élève de l’Ecole des beauxarts, Paris est un quartier général d’où il s’évade . pour^ faire campagne, une fois en Italie, une autre en Bretagne. Et de ses campagnes il nous rapporte un jour
^l8 VOYAGE
les Porteurs d'eau vénitiens, très pittoresques, et le lenmain un Sabotier breton travaillant près de la fenêtre de sa chaumière, sous le rayon d’un clair soleil, ou les Laveuses au doué, lavant un peu et bavardant beaucoup. Peinture honnête et franche, d’un accent un peu dur, moins séduisante que correcte, mais personnelle.
De Paris encore où fréquemment il expose, M. Gedney Bunce s’en est allé au pays] des gondoles, et Venise, se dégageant peu à peu des brouillards du matin, lui a inspiré une assez jolie toile à la manière de Ziem.
Et c’est de la Bretagne toujours, la plus bretonnante et typique Bretagne, que nous viennent ce beau dessin de M. Copeland, 1 Appareillage, cette aquarelle d’un si puissant effet architectural, la Cathédrale de Quimper, de M. Colman, et cette autre de M. Tifîany, les Marches delà cathédrale dé S aint-Melaine à Morlaix, escalier superbe entre deux espèces de bastions formidables, grouillant de monde les jours de marché, fantastique aspect qui tient du dessin de Hugo et de l’illustration de Doré.
Où nous apparaît l’Amérique par les Américains, c’est dans un petit nombre de toiles. Par exemple : le Cirque qui passe, de M. Brown. Sans doute, par l’une des portes de cet édifice raide et méthodique, à la façade tapissée d’affiches et honorée d’un portrait de Barnum, un cortège est sorti, un escadron caracolant d’écuyers et de clowns pour parader, réclame vivante et bruyante, à travers les avenues de New-York. Nous ne le voyons pas, mais nous voyons les enfants qui le voient, une bande de gamins, debout sur le trot-
toir, afïiiirés, allumés, ravis, propres comme des petits sols, triomphants comme des petits hommes. Chacun d^eux, je le parierais, fume le cigare. Ils se ressemblent tous beaucoup, un peu trop. Ils sont tous Américains de naissance . Cela sent le Journal illustré^ comme cette autre bande d’écoliers de M. Homer, qui se répand, jouant des j-ambes et Claquant du fouet! par la verte campagne.
Elle nous apparaît dans cette marine exacte et rigide, un Effet du matin dans le port de New-York j signée Arthur Quartley; dans ce vieux quartier de New-York, aux toits énormes sur des. maisons basses, noires et austères, où se tient la friperie, Duane Street, près William, Street, oeuvre juste et caractéristique de M. Tiffany, déjà nommé; dans cette Maison d’école sur la colline, fraîche et gentille, coloriée comme un album d’étrennes, avec son colin-maillard d’enfants rouges comme des pommes d’api, sur une pelouse vert tendre ; dans cette bonne aquarelle de M. Nicoll, Sur le golje de Saint-Laurent.
Les paysages d’Amérique ici ne sont pas nombreux. C est à Dusseldorf que M. Shade a rêvé sa Marguerite (pourquoi Marguerite?), un bois d’épinards où s’ébattent lourdement des incoyables de bal public avec des merveilleuses adéquates. C’est à deux pas de Paris, dans un village où fréquentent volontiers ses compatriotes, que M. Bloomer, élève de Pelouze, a exécuté cette œuvre très-moderne, le Vieux pont de Gre^. C’est dans la campagne de Rome que M. Vedder a rencontre cette Sybille de Cumes , une vieille fille affolee qui court les champs, avec des papiers sous le
VOYAGE
bras, escortée de flammes ambulantes, ou ce ]eune Marsyas qui charme avec sa flûte de pauvres lapins innocents, autour de lui rangés : deux grotesques tableaux qui semblent des tapisseries brodées à la main, pour un écran, par quelque dame en retraite. C’est la forêt de Fontainebleau qui a dicté à M. Dubois (un nom français, s’il en est) cette Automne splendide, cette page éloquente et vigoureuse, où arbres et rochers vivent de leur vie propre, où l’air souffle, où les nuages courent dans un ciel infini.
Mais c’est du Nouveau Monde que nous viennent ce Matin dans les Tropiques, page médiocre d’un artiste renommé là-bas, M. Church; ces Cèdres de la Nouvelle- Angleterre, page froide et Yankee, mais robuste et saine, d’un artiste non moins réputé au-delà de l’Océan, qui n’a jamais exposé à Paris, M. Swain Gifford; cette grande tartine vert pâle, de M. Lafarge, Vallée du Paradis à Newport, gageure impressioniste qui a remporté une mention honorable ; les Moissonneurs au repos, de M. Eaton, cette imitation si naïve, cette traduction si gauche de notre Millet par un homme qui l’a pourtant bien compris ; ce Gué dans la vallée, une vallée dans le Massachussetts, surprise par M. Howland et décrite en une page, une paginette fine, jolie, délicate; ce Chêne de Creedmoor, de M. Miller, un beau grand paysage harmonieux, coloré, puissant, qui rappelle à s’y tromper, par sa manière un peu archaïque, les meilleurs paysages de notre école de 1830.
Parmi les rares portraits du Salon américain, notons celui de Loj'd Lyons, bien modelé, bien éclairé.
École américaine.
Etude d’après nature.
un autre, moins bon, de Mme Noyés, ambassadrice des Etats-Unis, tous deux signés de M. Healy, un habitant de Paris, où il e-xposa naguère un portrait de Gambetta, de moyenne valeur; un Portrait de dame, à.Q M. Sargent, déjà vu au Salon parisien, dans une gamme un peu revêche et morose, mais très-sincère et dépassant la moyenne ; cet autre Portrait de dame, de M. Porter, qui a étudié à Rome, oeuvre élégante, distinguée, aisée, avec des étoffes on ne peut mieux traitées; ce troisième Portrait de dame, de M. Cassatt, une ébauche, impressionniste si l’on veut, assez hardie, dans le goût de la rousse harmonieuse de Stevens ; et encore cet excellent portrait d’un gavroche napolitain, bien expressif, dont hauteur, M. Vinton, a écouté la maîtresse parole de MM. Laurens et Donnât.
Comme l’Allemagne enfin, l’Amérique industrielle a suscité un peintre, et M. Weir nous a voulu représenter le laborieux forgèment d’un arbre de couche. Mais* combien à cette confuse tentative il nous faut préférer la savante Usine de M. le professeur Menzel !
De tout cela que conclure ? Rien, ce semble. Comme nous le disions au début de cet article, il y a de par le monde des artistes américains qui voyagent, un peu partout, en France et en Italie surtout, même en Amérique. Autant d’individualités libres, autant d’intelligences isolées que n’a reliées jusqu’ici aucune tradition, aucun effort communs. Ce désordre est intéressant, explicable et expliqué, mais nous ne lui saurions assurément trouver une synthèse, ni une conclusion. L’Amérique a la curiosité de l’art, et elle en achète, à tort et à travers, sur nos marchés. Elle n’en a
VOYAGE
encore ni le goût, ni l’iiituition. Ils lui viendront par le temps et la logique des choses, à la seule condition de conserver cette précieuse irrévérence pour l’enseignement officiel que nous a révélée ceci : là-haut, tout là-haut, vers la frise, aussi près du regard de Dieu que loin du regard des hommes, nous entr’apercevions une petite toile, où une petite femme blonde et insignifiame montrait une petite image coloriée à une vieille barbe d’homme qui, par réciprocité, lui montrait un gros livre. Quelque chose d’enfantin et d’inoffensif comme la vignette d’un livre de Prix, ou la couverture chromolithographiée d’une boîte à ouvrage. Le livret appelait cela : la Philosophie, et les arts chrétiens. On nous apprit que l’auteur, M. Huntington, est président de l’Académie de New-York. Dont acte.
En France, cette peinture de rosière eût obtenu les honneurs d’une cymaise, ouj qui sait? d’un salon à part.
Initium artis horror Academia.
Et maintenant la France nous rappelle. De ce livre elle fut l’exorde, elle en doit etre la péroraison. En route donc, et nous reviendrons, s’il vous plaît, via Japon. N’est-ce point un devoir pour nous, et un repos, qu’une escale rapide au mirifique archipel? Après tant d’Europe et si peu d’Amérique, un tantinet d’Asie, en passant, nous changera.
Le Japon, au demeurant, ne fut-il point le lion du jour, en ce jour universel des peuples ? Les avisés commerçants de ce volcanique empire qui s’étend des glaces du Kamschatka aux feux du Cancer firent
chez nous belle campagne, et ils retournèrent prèsde leurs dames aux longs yeux fendus, les poches pleines, je gage, les malles vides, et le cœur léger. Pas un bibelot ne reprit le chemin d’Osaka, ni de Tokio. Tous, ils restèrent dans les villas de nos riches. Ou, comme dit l’autre, dans la mémoire des besogneux, ces paravents de bois antique avec leurs nénuphars et leurs roses trémières en nacre et porcelaine, et leurs glycines en coquillages naturels, leurs garnitures de shakoudo et leurs encadrements de laque noire, rouge et or ; ces vieux laques en or fin, trois fois séculaires, ces grands plats ronds en écaille saupoudrés d’or, ces oiseaux de bronze immenses et fondus d’un seul jet, ces meubles d’ivoire aux innombrables tiroirs, dont chaque pièce intérieure est d’un seul morceau, ces paysages étonnants, ces incrustations merveilleuses, ces applications nouvelles de l’émail sur l’argent et le fer, ces bons diables de dieux, tant plus formidables et tant plus amusants, ces étoffes éclatantes, ces hardiesses de couleur, ces ruissellements de lumière, tous les produits enfin de cet art industriel si limité et si parfait, si ingénieux et si naïf, où rhom.me est si petit, dans la nature si grande.
Donc le Japon détrône la Chine. Il a chez nous ses critiques assermentés, ses poètes érudits, sa littérature descriptive, ses collectionneurs affairés, ses magasins,, ses musées, ses spéculateurs, ses badauds, et dans toutes les classes, même celle des assassins qui prennent goût au poignard japonais, une clientèle innombrable. Aussi n’est-ce point l’article Tokio, tant fêté,, tant couru, et demain peut-être si banal, qui nous
VOYAGE
attire en ces parages. Au Champ-de-Mars, le Japon d’étagère s’épanouit. Un autre Japon se révèle au Trocadéro, le Japon humain, ethnographique et vivant, de M. Félix Régamey.
Artiste de race, fils d’un travailleur regretté qui poussa loin le progrès de la chromolithographie, frère de Guillaume Régamey, le plus inspiré peut-être de nos peintres militaires, et de Frédéric Régamey, l’un de nos plus brillants aquafortistes, M. Félix Régamey compte comme un exemple et comme un maître parmi ces vaillants, trop rares encore, à qui ne suffit pas l’étroite vie contemplative, et qui s’efforcent d’entraîner l’art français vers la voie scientifique et féconde de l’internationalisme moderne. Fort d’une réputation d’illustrateur prestement conquise dans les journaux de France et d’Angleterre, il s’en fut un jour aux rives lointaines d’Amérique. Il n’y transporta point le « nerveux » Paris, à la façon des terribles sénateurs d’Haussonville et Laboulaye. Tout simplement il créa, .en ce pays prédestiné des originales tentatives, l’agitation intelligente et pratique de la conférence dessinée. Au cours de ses succès, entre New-York et San-Francisco, sur la ligne ferrée du Pacifique, il rencontra M. E. Guimet, un missionnaire delà science et de l’industrie françaises, un curieux, un chercheur de même trempe. Et, bras dessus dessous, ils abordèrent au Japon. Long et fructueux fut leur voyage au légendaire domaine du mikado. Ils en interrogèrent les cités mortes et les cités vivantes, les ruines et les improvisations, les vieilles coutumes et la jeune révolution, l’art et l’industrie, le ciel et la nature, beaucoup les hommes, un peu les femmes, et longuement les dieux.
car c’était tout particulièrement aux religions japonaises qu’avait affaire l’envoyé de M. Waddington. Puis ils revinrent vers TEurope, lentement, par la Chine antique et désagréable, par la Cochinchine qui devient nôtre, par la grande île de Ceylan, fantastique, chaotique, exorbitante, où d’aucuns placent le Paradis terrestre. De Tutticorin à Madras ils visitèrent, au milieu des régions désolées que le sable envahit, les temples monolithes taillés dans le roc, témoins éternels des civilisations primitives. A Tanjous, à Madura, ils gravirent les temples étagés à l’instar de Borobodoor, où l’on compte par myriades les statues, où braillent les perroquets et gambadent les singes, où les éléphants prient et les hommes trafiquent. Plus loin, Bombay, l’énorme ville anglaise, étourdissante et toile au mois des mariages, Bombay, rendez-vous des nations, leur apparut comme le nombril du monde. Par Aden, et par Suez, ils regagnèrent la France.
De Ceylan, M. Guimet ramena deux bonzes, dont l’un, pris de nostalgie, a depuis longtemps revu son île, et dont l’autre nous demeure acquis. Et du Japon, quelques lettrés, qui professent à Lyon le Japonais. Et puis encore M. Guimet écrivit, et son camarade illustra ce livre humoristique et simple, et fidèle, les Promenades japonaises, étrennes de l’an passé. Au Trocadéro enfin M. Guimet exposa, s’il vous en souvient, les plus curieuses pièces de ce Musée des religions anciennes de l’extrême Orient qui sera bientôt l’un des orgueils de la cité lyonnaise, et Félix Régamey, ces dessins coloriés si parlants, ces toiles décoratives, ces esquisses peintes, si claires et fondues, si harmonieuses et précises, parfois si écla-
VOYAGE
tantes, et si sincères toujours, qui s'imposèrent à tous ■comme le résumé le plus intelligent et le plus intelligible du Japon religieux.
On leur pourrait consacrer un volume, et nous leur donnerons quelques lignes. A l’Anthropologie, tout d’abord, les dessins coloriés. Entre un type de servante et une tête de batelier, Kio Saï, un peintre de grand talent, nous souhaite la bienvenue. Là, ce visage renfrogné, c’est un vieux samuraï mécontent, un prétorien licencié, contempteur de la loi nouvelle, qui s’en va plorant les deux sabres arrachés à sa ceinture et la domination militaire des shoguns. Un intendant résigné lui fait face. Plus récréante est cette frimousse peinturlurée d’un gamin de dix ans; il joue les jeunes filles dans les comédies japonaises, libres et extravagantes, qui durent trois jours. Ce grave jeune homme, c’est un attaché d’ambassade, qui descend des dieux. Ici voyez un étudiant japonais, rationaliste en diable. Cet homme simple, c’est un Jinriki : ça traîne les voitures, dans ce pays sans routes et sans chevaux. Plus loin, admirez ces fins croquis, amusements de l’interminable traversée du chemin de fer du Pacifique. Ils nous redisent les Chinoises, qui grattent leurs instruments de musique avec leurs ongles sans fin, garantis par des étuis d’argent; les Iroquois catholiques, dont l’ardente foi éclate en ceci, qu’ils fument leurs pipes et font travailler leurs femmes; puis les parias de Ceylan, et les domestiques javanais, les Kushites, qui enduisent de chaux leurs raides tignasses, semblables aux perruques pharaoniennes; puis, les juifs d’Aden, qui fournissent de
plumes d’autruche le monde entier, et que sais-je encore ?
Au Musée rétrospectif les tableaux.. On n’y trouve que des temples, et des cérémonies, et des jardins sacrés. Ainsi le voulait la mission Guimet. C’est d’ailleurs une excellente façon de voir le Japon moderne, car chez ce peuple poète, artiste, voyageur, imaginatif et commerçant, le culte, le pèlerinage, la mise en scène, la foire, c’est-à-dire la religion, tiennent une place énorme.
Ici les jardins sacrés d’Assaksa, à Yedo. Au milieu se dresse un temple rouge, celui de Quanon, dieu authentique et certifié conforme. Il a, tout comme Saint-Marc, ses pigeons sacrés, qui sans cesse volètent à l’entour, avec un bruit formidable, requérant les pois sôcs de la piété publique. Dans cette vaste enceinte, la foire est quasiment perpétuelle. On n’y peut compter les chapelles de tout débit, on y joue la comédie, on y danse, boit, mange, aime, on y tire à Tare, on y vend des statues funéraires, enfin l’on s’y amuse beaucoup, ad majorem gloriam Quanoni.
Cet autre temple, à Kiomidzou, faubourg deKioto, appartient encore à ce dieu d’importance. Il a deux aspects. Le voici, dans cette toile aimable et souriante, dominant sa montagne de rocs, émergeant d’une touffe immense de pruniers roses qui se détachent en vigueur sur un rideau sombre de pins cryptomeria. Une barrière est là, pour arrêter l’entraînement des suicides. Et le voici plus loin, avec son bois sacré d’érables rouges. Ce temple est un musée. Les murs sont tapissés de merveilleuses peintures sur bois, à’ex-votoc]m retracent d’hé-
VOYAGE
roïques aventures, des voyages au long-cours, des périls écartés par l’omnipotent Quanon. Les fêtes ne cessent en ce lieu, car toute entrée de saison, tout phénomène céleste, toute évolution de la nature, sont prétextes à chômage et à célébration pour les Japonais. En juillet, à Kiomidzou, l’on célèbre la Fête de la Voie lactée. Deux étoiles ce jour-là se rejoignent, si le temps est beau, astres d’heureux augure et de bon exemple, n’étant autres qu’un berger et une bergère qui courent l’un à l’autre, sur un pont que leur dressent les oiseaux du ciel. Et en leur honneur on attache de légers poèmes aux feuilles affilées des rouges érables. Pardevant MM. .Guimet et Régamey, les étoiles se rejoignirent, et leur joie en fut grande. Ceci, un édifice entouré d’eau, c’est le pavillon de Taïko-Sama, un souverain fort distingué, qui garde quelque éternité dans la mémoire des Japonais, pour tels ou tels bienfaits inappréciables, entre autres une vigoureuse expulsion, per fas et nef as, de la gent abominable des jésuites. Par une courtoisie toute exceptionnelle, on ouvrit à nos scientifiques envoyés les appartements de cet excellent homme, et là, dans cette chambre à plafond très-bas et panneaux dorés, ils eurent le spectacle que voilà d’une discussion religieuse entre les bonzes du shintoïsme, vieille religion de l’Etat, et les apôtres du bouddhisme, ceux-là, en robe verte, assez goguenards. Au sortir de cette discussion, un prêtre de la vérité garantie par le gouvernement exécuta une prédication. C’est lui que vous voyez assis, et pérorant, sur une estrade rouge, devant une table recouverte’ d’un drap rouge. Chose étonnante, on offre à leurs divinités un tas de comestibles en sacrifice, et pieusement, loyalement, ils les
laissent se gâter. Dans les jardins sacrés d’Assaksa, montant faction aux portes de l’évêque bouddhiste, ou se promenant à travers la foire, voici des échantillons de la force militaire japonaise, des soldats de la garde impériale. Ils ont le chassepot et la guêtre de France, la blanche casquette de Prusse, peutêtre bien du Japon et d’ailleurs autre chose encore : vivants emblèmes de la civilisation neuve, mosaïque de civilisations occidentales, dont ils sont les gardiens. Dans cette toile enfin, aujourd’hui exposée èTHotel des Chambres syndicales, M. Régamey nous montre Fhommage accoutumé, que rendent à la photographie du mikado les Japonais fidèles, le 3 novembre, jour anniversaire de l’impériale naissance.
La tant vieille Chine est désagréable, disions-nous. Cette impression que nous donne l’art chinois, et qui fut celle de nos voyageurs, ne sera point assurément corrigée par le désolant aspect de cette vaste plaine, déserte et aride, n’offrant aux yeux que la réjouissance maigre et bizarre de cette avenue de colosses de pierres, deux lions, deux chameaux, deux chevaux et quatre ministres, aboutissant à la tombe d’un général dressée sur une tortue de pierre. Et ce ne sont pas ces plaines qui manquent en Chine, paraît-il, ni ces tombes, ni ces colosses, ni ces avenues-là! En robes jaunes et coiffés comme des juges, ces prêtres bouddhistes chinois, à la queue leu-leu autour de leur autel, offrent l’encens. Plus loin, cette statue de bois affublée de nattes, c’est le dieu du sein de l’espace terrestre, ni plus ni moins : dieu serviable qui favorise les vengeances et jette les sorts. Autour de lui, on place, la tête en bas, les
VOYAGE
silhouettes en papier des êtres qu’on n’aime pas, gens ou bêtes, la maîtresse de son mari, le chat de son voisin. C’est une manière d’envoultement religieux, assez chinoise, et qui, selon toute justice, occupe spécialement les dames. Placé dans une niche de pierre qui suinte l’humidité, ce cheval de bois est un dieu qui a bien sa valeur, et dont je voudrais connaître l’exacte parenté avec le cheval de Troie. Et ce Bouddha couché, à qui l’on offre rideaux, couvertures et bonnets de nuit, c’est le dieu, fort respectable, de la chambre à coucher. Un dieu malade, et d’autant plus médecin des malades humains. Devant lui, on jette à terre deux morceaux de bois jumeaux, et, par la manière dont ils tombent, on devine le sort des prières adressées à cet Argan céleste.
Par un privilège qui n’a point son analogue chez nous, les prêtres de Ceylan sont fort beaux, et, selon toute évidence, d’une race supérieure à celle de leurs ouailles. Aussi ne sais-je rien de plus trompeur que cette page éclatante et- vigoureuse de Félix Régamey. Sous ce ciel d’un bleu foncé, où ne flotte pas un nuage, qu’est-ce que cet édifice en rotonde, élégant et simple, aux sveltes colonnettes ? Et aussi qu’est-ce que cet homme, ce vieillard austère et pensif, au visage ovale et régulier, qui se promène à pas lents, majestueusement drapé dans une robe jaune qui a des airs de toge, appuyé sur un bâton blanc qui a des airs de sceptre ou de bâton augurai? Cet édifice, assurément, est une Académie d’Athènes, et ce vieillard un philosophe péripatéticien? Point! Cette Académie est un temple bouddhiste, et ce péripatéticien est un bonze de Ceylan. De tels pays ou de tels
cultes ne se conçoivent guère sans leur escadron volant de bayadères. Aussi en ont-ils de fort séduisantes, celle-là, par exemple, qui danse au seuil du temple, en haut du grand escalier de pierre que gardent deux éléphants accroupis , sous le regard de deux bçnzes, l’un vieux et indifférent à la divine chorégraphie, Tautre jeune et bien plus curieux d’en approfondir les brahmaniques arcanes. Excellente esquisse, très-colorée, qui promet une bonne toile, et à laquelle nous joindrons, pour clore les souvenirs de Ceylan, V Arbre de Bouddha Sakia-mouni, à Kandy, figuier dont chaque feuille se termine en fil, bouture intéressante et superbe de celui sous lequel Sakia troqua, la chose est certaine, son humanité fragile contre une divinité solide, et ce Prêtre en tenue de prière à Colommbo, c’est-à-dire sans autre vêtement qu’une sorte d’étole appelée shenti, portant sur sa poitrine les signes de Vischnou, agitant sa sonnette comme un curé, et maniant pour son office des vases d’une très-belle forme.
A Madura, autre jolie petite bayadère, de quatorze à quinze ans, croustillante et coquette en son costume lamé d’or et de rose, avec ses fleurs jaunes sur la tête et ses anneaux d’or aux pieds, dansant un agréable pas de mime, et montrant à demi un torse plus agréable encore.
De Bombay, « le nombril du monde, » qui lui parut pourtant une ville de joie, M. Régamey ne nous expose que des souvenirs d’une gaieté relative. La Tour du Silence J la bien nommée, ou peu s’en faut, à laquelle
VOYAGE
ne manque pour dessus de perte que le célèbre bas-’ relief de Préault. Elle a pour entours des jardins charmants. Son intérieur forme trois rangées de fosses concentriques et grossièrement creusées. La plus grahde, celle qui confine à la circonférence, reçoit les corps des défunts mâles; la seconde, celle du milieu, les corps des défuntes; celle qui confine au centre, les enfants trépassés. Au centre, un puits pour l’écoulement des liquides. Au sommet de l’édifice, qui n’a point de toiture, des vautours sacrés font le guet. Arrive un cadavre, ils se ruent dans la tour. Animaux robustes, appétifs expéditifs. Bientôt on les voit remonter à leur poste, essuyant sur le mur becs et ongles, le mort est nettoyé. Cette propreté funéraire est de l’invention des Parsis, anciens Perses refoulés aux Indes. Et, bien qu’adorateurs du feu, ils laissent aux brahmes le bénéfice incontestable de V Incinération, nettoyage plus parfait et plus, délectant, dont nos voyageurs eurent le spectacle. On apporta cette femme, liée comme un saucisson. On fabriqua lestement un bûcher, et, après quelques ablutions réglementaires, lestement on la brûla, puis les parents détachèrent de leurs corps des ceintures blanches, signes de deuil, et les jetèrent dans la flamme, roulées en boulettes. N’est-ce pas que le cœur vous en dit autrement, du brahmanique bûcher que du vautour parsi ?
Toutes les vues de M. Régamey sont autant d’études fort avancées, presque des tableaux, où se révèle un coloriste clair et précis, d’autant plus apte à nous rendre fidèlenient les régions parcourues. Quant
à l’habileté incomparable, Tétonnante justesse du dessinateur, tous ceux-là les connaissent, qui suivent avec un intérêt croissant ses conférences dessinées sur l’art japonais, mouvants panoramas où défilent tour à tour, évoqués en quelques secondes, au doigt et à l’œil, par ce crayon 'magique, les mœurs, les paysages, les faunes, les flores, les types si récréants et variés de la Terre du soleil levant.
Mais ces conférences ne sont pas seulement d’aimables et saines distractions. Elles nous dévoilent un secret, celui du dessin logique et rapide, tel que le possèdent à peu près tous les Japonais, et tel que l’a surpris notre artiste, armé de main en cap pour cet exploit. Ce secret-là, il se propose de le divulguer à notre jeunesse laborieuse en une suite de cours auxquels, sans doute, ne sera point refusée l’indispensable approbation du gouvernement.
«Voir, c’estsavoir, etsavoir, c’est enseigner.» Ilaura, de la sorte, rempli la mission, trois fois difficile et trois fois féconde, du Vagabond moderne. Une première ■fois, et non la dernière. Bien d’autres rivages salueront encore, je l’espère, cet « alerte et hardi compagnon du tour du monde » ! Noblesse oblige, succès dirige, et science exige.