NOTRE CARAVANE SOUS LA P L C I E
mores étendent leur ombre séculaire autour des villages et leur donnent des airs d'oasis de verdure piquant la plaine immense.
Nous chevaucherons maintenant pendant quatre jours sur les bord du Taping-ho ; au départ de Man-Hyne, nous l'avons traversé en pirogue pour suivre ensuite exclusivement sa rive gauche. Quatre jours pour remonter progressivement à Sin-kaï (920 mètres), Tcheou-tché (980 mètres), puis à Namtien (1,020 mètres) et arriver enfin au village de Sa-kho où nous quittons la vallée pour franchir un col rocheux et descendre dans la plaine de Teng-Yueh. Le chemin passe là entre des blocs de lave qui confirment l'existence des anciens volcans siornalés dans larég-ion.
Teng-Yueh est une ville aujourd'hui misérable qui non seulement ne déborde pas en dehors de ses hautes murailles de trachyte, mais ne suffit même pas à remplir cette enceinte de deux kilomètres de côté qui fut édifiée au temps de son ancienne splendeur.
Un tiers à peine de la superficie enclose est bâti; j'ai chassé la bécasse dans la ville même, au milieu des halliers , et les fonctionnaires britanniques y trouvent non seulement des bécasses, mais encore des faisans ; c'est assez dire l'état d'abandon de cette cité, dans laquelle de vastes terrains vagues ne sont même pas transformés en jardins.
Avant la rébellion musulmane, il devait en être autrement et si j'en crois le dire des vieillards, survivants des massacres, de grands fauboures s'élevaient en dehors de la ville, quartiers de polisseurs de jade, principalement; quant à l'intérieur des remparts,
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tout y était bâti. Un commerce très actif devait exister alors entre les musulmans de Teng-Yueh et ceux de Birmanie. Qu'il s'agisse du commerce des chevaux, de celui de l'or, de l'argent, de l'orpiment (si employé dans les pays musulmans pour la préparation des pâtes épilatoires), du musc, du jade, des rubis et pierres précieuses, les mahométans étaient fort bien placés pour servir d'intermédiaires entre leurs coreligionnaires de Birmanie et les Chinois.
Tout cela n'est plus qu'un souvenir, mais pourrait bien être aussi une espérance, car les Anglais travaillent de tout leur pouvoir au relèvement de ce pays déchu.
A leurs yeux, 'J'eng-Yueh prend une importance considérable et c'est pourquoi ils y ont créé un consulat, en i90i,et fait ouvrir un poste de douanes impériales en 1902. H s'agissait pour eux d'obvier aux exactions des likins, dont les abus paralysaient les transactions. Avant leur arrivée, cinq droits étaient perçus sur la route de Bhamo à Tali-fou : i" Man-hyne; — 2° Nam-tiane; — 3» Teng-Yueh (likin); — 4" Teng-Yueh (Ting-shui); — 5* Yungtchang-fou. De ce fait, les marchandises payaient environ 13 pour 100 ad valorem et, quelquefois, avec les « squeezes (i) », jusqu'à 25 pour 100. Cet état de choses était des plus préjudiciables à la pénétration des marchandises importées par les Anglais et ils résolurent de porter remède a cette situation.
A l'automne 1901. le premier consul anglais de
(I) Squeeze, pot de vin.
Teng-Yueh, M. Litton, monta de Bhamo à son poste, en compagnie de M. Montgommery (Anglais aussi), commissaire des douanes impériales, qui venait ouvrir le bureau de Teng-Yueh. Ils arrivèrent à destination le 1 3 novembre ; mais comme la saison commerciale battait son plein, on décida d'attendre le mois de mai igo2 pour inaugurer le nouveau système. Il a été très favorablement accueilli par les commerçants chinois qui n'ont plus, maintenant, à payer qu'une moyenne de 3 et demi pour 100 d'entrée, plus 2 et demi pour loo pour le transit, soit un total de 6 pour 100. Et plus de squeezes à craindre.
Les autorités provinciales de Yunnan-sen voient aussi d'un très bon œil cette installation des douanes qui les débarrassent du souci des réclamations dont on les accablait contre les likins et qui les fait bénéficier, en outre, du numéraire que la nouvelle organisation retire des griffes mandarinales et met à leur disposition.
Les efforts des Anglais se portent à améliorer les voies de communication et à développer leur commerce dans l'occident et le nord de la province, parties qu'ils considèrent comme appartenant à leur zone d'influence. Deux ingénieurs britanniques se trouvent en même temps que nous à Teng-Yueh, pour étudier le tracé d'une route carrossable qui réunirait cette place à Bhamo. Ce travail se fera et, d'accord avec les autorités chinoises, les réparations nécessaires seront également faites pour améliorer la route muletière de Tali-fou.
Ces travaux rendront définitifs les avantages de cette voie Rhamo-Tali sur celle du fleuve Rouge, même après l'ouverture de notre chemin de fer du Tonkin à Yunnan-sen, pour une certaine catégorie de marchandises telles que les cotons, filés de coton, cotonnades, etc,, en ce qui concerne la région dont 'lali-fou est le centre de distribution — jusqu'au jour oià nous pousserons notre railway jusqu'à cette place.
Mais l'activité des Anglais ne s'arrête pas là et ils travaillent en ce moment à absorber dans leur courant commercial sur la Birmanie toutes les marchandises thibétaines, qui ne suivent pas encore cette voie. Ils cherchent à monopoliser tout ce trafic (dont la voie naturelle, géographique, est cependant le Tonkin) , qui leur assurerait un courant de retour si nécessaire à leur commerce comme au nôtre. Ils convoitent particulièrement les médecines chinoises d'origine thibétaine dont le marché de transit, comme celui du musc, est actuellement à Yunnansen.
Déjà, le jade de Birmanie, qui passait autrefois par cette même capitale où des milliers d'artisans le mettaient en œuvre, suit maintenant la voie birmane, pour aller par mer à Canton et Shangaï, et une colonie importante de Chinois vit de ce commerce à
Mandalay.
L'or et l'argent du haut ^'unnan prennent aussi le chemin de la Birmanie où ii se fait une grande consommation de ces métaux précieux pour les pagodes et les bijoux des femmes.
Les chevaux du pavs thibétain vont également à
Bhamo et sur les marchés birmans, d'où ils se répandent dans les Straits Settlements, l'Inde orientale, etc. Un orrand nombre de mulets de la même provenance est acheté tous les ans par les remontes anglaises.
Si les Àng-lais réussissent à détourner le musc, la rhubarbe, les médecines et les fourrures thibétaines, ce sera au détriment de notre voie du fleuve Rouge. Aussi, serait-il nécessaire de réagir contre cette concurrence et de rechercher les moyens pratiques d'y porter remède.
A Teng-Yueh, nous sommes les hôtes du souspréfet et nous logeons dans son yamen où habite aussi le directeur des douanes impériales. En cette fin de janvier, il fait un froid humide et pénétrant, dans ces chambres dont les cloisons de bois à jour sont simplement garnies de papier mince et transparent, ainsi qu'il est d'usage en Chine.
Des braseros de cuivre, dans lesquels nous faisons brûler des pyramides de charbon de bois, élèvent à peine la température et, s'ils nous font rôtir d'un côté, nous laissent geler de l'autre.
Le yamen est sordide; les murs de notre chambre, noirs de fumée, disparaissaient à notre arrivée sous les toiles d'araignée. Nous avons fait laver, brosser, gratter tout le logis, qui demeure cependant lamentable. Tel qu'il est, nous nous réjouissons encore de l'avoir, car du moins nous v sommes à l'abri des importuns et des curieux.
Le mandarin est plein d'attentions pour nous; il nous invite fréquemment à dîner, donne en notre
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honneur des représentations théâtrales et s'ingénie à nous rendre le séjour agréable. Les fonctionnaires britanniques du service des douanes nous font aussi un cordial accueil qui nous laisse le plus aimable souvenir.
De la nombreuse colonie musulmane de Teng- Yueh, qui était si prospère avant la rébellion, il ne reste que quelques notables et à peine trois cents familles dispersées dans le district. Rasés, les beaux quartiers et les cinq mosquées qui s'élevaient dans le faubourg de l'ouest, au milieu des jardins. Rasé, tout le quartier du sud. également en dehors des portes; pas une pierre sur l'autre ne subsiste, et cependant, ici encore, les conquérants chinois avaient promis vie sauve et respect des biens aux assiégés. Il ne serait pas juste, néanmoins, de trop nous indigner de la barbarie de ces procédés, puisque les Maures d'Kspagne n'ont pas été mieux traités par leurs conquérants très catholiques.
Mais ces forfaits ne demeurent jamais impunis et, ici comme en Andalousie, la justice immanente fait durement expier aux peuples sanguinaires leurs crimes de lèse-humanité. La péninsule ibérique ne s'est jamais relevée des désastres causés par l'extermination des Maures et, ici, dans ce Yunnan occidental où il se commit des atrocités analogues, il en sera probablement de même, pour longtemps encore
du moins.
Les musulmans n'ont pas été autorisés à réédifier une mosquée quelconque pour prier librement leur Dieu. Ils se réunissent, un peu clandestinement,
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dans une maison privée pour les offices du vendredi et c'est dans cette même maison qu'ils abattent, selon les rites, les bœufs et les moutons destinés à la boucherie.
Nous allons, maintenant, parcourir le chemin si accidenté qui mène à Tali-fou; et comme il n'a été encore suivi que par trois voyageurs français, MM. Bons d'Anty, Jacques Faure et le docteur Janselme, nous nous attarderons en chemin pour réunir le maximum d'observations utiles sur ces régions, si peu connues, même des Anglais. Mais l'exposé de ces travaux m'entraînerait trop loin et sortirait du cadre de ce simple journal; aussi me bornerai-je à décrire brièvement la route. C'est, d'ailleurs, la partie du Yunnan où nous avons le moins d'intérêts, sa proximité de la haute Birmanie la faisant rentrer dans la zone d'attraction économique et politique de nos rivaux .
Le moment est tout à fait favorable pour faire le voyage de Tali-fou. Nous sommes à la fin de la saison sèche, les fleuves sont bas, les chemins secs et nous allons passer sans difficultés là où d'autres voyageurs en ont rencontré de si grandes. Tout est une question de saison. Les vallées encaissées de la Salouen sont portées sur les cartes anglaises avec la mention : « Climat mortel en été. » Puis le chemin est extraordinairement accidenté, traversant successivement des cols élevés et des vallées profondes. Il est presque impraticable à la saison des pluies, et c'est précisément à cette
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époque qu'était passé, en 1901 , M. Jacques Faure (i).
La marche des caravanes de mulets est d'ailleurs interrompue presque totalement durant l'été, et il est fort important de choisir la saison sèche pour effectuer ce trajet.
D'ailleurs le choix judicieux des saisons favoreibles ainsi qu'une surveillance pratique incessante de tous les détails matériels qui constituent en quelque sorte Vart de F exploration , rend faciles les voyages qui en apparence semblent les plus extraordinaires. Ce sont toujours les mêmes qui se font tuer, a dit un grand général. Il en est un peu ainsi pour les explorateurs.
J'ai la grande satisfaction de ne pas appartenir à cette catégorie (i) et j'ai certainemeut peu de mérite à cela car, depuis ma prime jeunesse, ma vie toujours errante m'a rompu à toutes les difficultés.
Le lecteur y perd, car en relisant mes notes je vois avec un certain dépit qu'elles sont totalement dépourvues de récits d'aventures tragiques ou dramatiques. Les chemins semblent s'aplanir sous ma plume... mais qu'\ faire si c'est la vérité et si vraiment les difficultés s'aplanissent pour moi...
De Teng-Yueh à Tali-fou. on compte onze étapes et nous allons les faire dans notre équipage ordinaire,
(i) Cette année, le lieutenant lirillèrcs, retour du Thibet yunnannais, a éprouvé les mî-mes difficultés à la même saison, et la maladie l'a oontr.iint à rentrer plus tût qu'il ne le voulait.
avec le même personnel qui nous suit depuis Bhamo, bien stylé maintenant et très dévoué. L'usage établi est de changer de muletiers à Teng-Yueh et, souvent même, une deuxième fois à mi-route, à Yungtchang-fou. Mais, très satisfaits de notre manière de procéder, sans fièvre et sans brutalité, laissant aux animaux le temps de pacager à la halte méridienne et aux hommes le loisir de se reposer aux étapes, nos muletiers consentent très volontiers à nous suivre aussi loin que nous le désirerons. Leurs mulets sont habitués à manger des fèves sèches ; et des fèves on en trouve partout, même jusqu'à Li-kiang. En route donc, tout étant pour le mieux, au moral comme au physique, dans notre petite tribu.
La plaine de Teng-Yueh étend ses rizières grasses et ses tourbières sur une longueur de vingt-cinq kilomètres; mais c'est dans sa largeur, qui n'excède pas une lieue et demie, que nous la traversons. Sitôt après, nous attaquons la première escalade, celle de la chaîne de montagnes qui nous sépare d'une rivière que nous franchirons demain, continuant ainsi pendant tout ce voyage une fastidieuse alternative de dures montées et de descentes.
Nous couperons successivement montagnes et fleuves perpendiculairement à leur direction générale. Cette voie anglaise, puisque voie anglaise il y a, est vraiment fort mal partagée par la nature physique du pays. Quel contraste avec notre voie d'accès par les vallées du fleuve Rouge et du Mékong! Décidément, la géographie est pour nous.
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Nous avons quitté la plaine de Teng-yueh à 1 ,600 mètres d'altitude, pour franchir un col à 2,260 et redescendre à 1,560, au village de Ka-lang-tcha où nous coucherons. Nous y sommes à mi-côte audessus du Kiou-kiang, affluent de la Salouen.
Au départ, le lendemain matin, nous continuons la descente et, sur un élégant pont suspendu, nous passons le cours d'eau qui serpente dans une vallée profonde. Sur le pont, mon baromètre accuse 1,280 mètres; sitôt la rivière passée, l'ascension recommence, il s'agit de regrimper sur un contrefort escarpé au flanc duquel le sentier court en lacets. Nos animaux se hissent plutôt qu'ils ne marchent.
Nous faisons halte dans un petit hameau mahométan pour laisser souffler nos bêtes et aussi pour interroger les « Panthés (i) ». Une maison et des hangars pour les animaux composent ce hameau, et deux familles seulement l'habitent. Le chef de l'une d'elles me fait voir le papier par lequel, au huitième siècle, autorisation leur a été donnée de venir se fixer dans le pays; ils se disent d'origine arabe, sont de caractère très doux, timoré même.
Nous continuons notre ascension jusqu'au col, à 2,500 mètres celui-ci, d'où nous redescendons brusquement pour gagner notre gîte d'étape, Ho-mu-shu, à 1 ,680 mètres, sur la rive droite de la Salouen, qui coule à nos pieds dans la vallée embrumée.
Sur les sommets, nous avons rencontré une végétation très spéciale, une flore étrange, à la fois tro-
(i) <i l'aïuhés, » nom donné aux musulmans du ^'unnan occidental. 11 doit dériver du birman.
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picale et alpestre, les rhododendrons géants alternant avec les menus bambous de montagne, pourris d'humidité, moisissant sous les mousses. Dans les halliers profonds, c'est un enchevêtrement de lianes, d'orchidées et de lichens impossible à décrire. C'est la terrible forêt de mort où le climat est effroyable en été.
Des corruptions séculaires, entretenues par une atmosphère surchargée de vapeurs, ont accumulé d'épaisses couches d'humus d'oii la végétation jaillit avec une surabondance de vie extraordinaire pendant les mois d'été. Les décompositions permanentes surchargent l'air de miasmes pestilentiels dont l'acre odeur de moisissure prend à la gorge. Nous sommes à la fin de la saison sèche et tout croule encore de pourriture sous les ombrages impénétrables.
Maintenant nous sommes sur un versant boisé de résineux, en contre-bas des cimes sur lesquelles flottent les nuées; nous dominons le fleuve oii d'autres vapeurs plus denses stagnent à l'abri des vents. C'est la « vallée de la Mort », cette redoutable vallée de la Salouen dans laquelle bien peu de voyageurs ont osé s'aventurer à la découverte. Au soleil couchant, elle m'apparaît sinistre, entre les bras décharnés d'un vieux pin calciné par la foudre qui dresse sa silhouette fantastique à quelques pas de la cabane qui nous servira de demeure.
Au réveil, le lendemain, un chaos de nuages livides flotte à nos pieds et nous descendons vers eux. Fort heureusement, les vapeurs se lèvent sous l'action du soleil à mesure que nous avançons, et
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elles sont complètement dissipées quand nous atteignons le fleuve, qui coule à 720 mètres seulement audessus du niveau des mers. On le franchit sur un magnifique pont suspendu à deux travées, car il est fort large en cet endroit (plus de 120 mètres).
Les eaux sont basses en cette saison et le lit de galets est à moitié sec; réduit à sa plus simple expression, le fleuve passe entre l'arche du milieu et la rive gauche. 11 n'a guère que cinquante mètres de large et son courant est faible.
En aval, la vue s'ouvre sur la vallée qui paraît s'élargir beaucoup dans la direction du sud.
Et l'ascension reprend, sitôt le pont franchi. Nous remontons un ravin rocheux qui nous conduit à la ligne de partage des eaux, à i ,530 mètres, d'où nous redescendons sur le village de Pu-Piao, dans la lertile plaine du même nom, couverte de cultures de fèves, de pois et de blé. Je compte cinquante villages autour de Pu-Piao, dans la vallée qui court du sudouest au nord-est sur une longueur d'environ 18 kilomètres pour une largeur variant de 2 à 4 kilomètres seulement.
Le jour suivant, encore un col à escalader. Partis de Pu-Piao à 1,440 mètres, nous l'atteignons par 2,170 mètres pour en redescendre à pic sur l'immense plaine de Yung-tchang-fou.
Marco-Polo a décrit cette plaine qui s'ouvre sur la Birmanie. Il l'a suivie dans son voyage vers le sud, en quittant Vo-chan, ainsi qu'il nomme la prodigieuse cité devenue aujourd'hui la misérable et sordide Yung-tchang-fou. Là aussi, les calamités de
la guerre ont accéléré l'œuvre de décadence qui a fait déchoir ces malheureux pays au cours des siècles. Si l'on en croit l'illustre Vénitien, il y eut là, jadis, une des grandes capitales de l'Asie. Il parle d'un combat fameux auquel auraient pris part deux mille éléphants, ce qui tendrait à établir que la vallée que nous voyons s'ouvrir au sud est d'un accès facile. Elle n'est point connue; aucun voyageur français ne l'a explorée et les missions topographiques des Anglais n'ont pas encore publié les résultats de leurs explorations, faites surtout dans le but de rechercher un passage pour leur voie ferrée.
Lorsque le commerce entre les Indes et la Chine suivait cette voie désignée autrefois sous les noms de « voie du jade » ou « voie de l'or et de l'argent » , les villes comme Tali-fou et Yung-tchang-fou qui en étaient les étapes ont dû nécessairement connaître une prospérité qui nous paraît fabuleuse aujourd'hui. Mais sans remonter si haut, tout récemment, lorsque les musulmans en grand nombre s'enrichissaient à la fois par le négoce, l'agriculture et l'industrie, la vie devait battre avec intensité dans ces villes aujourd'hui mortes.
Dans la plaine où, par milliers d'hectares, se cultive l'opium qui achève d'abêtir et de ruiner ce peuple, on voit encore les traces de beaux ouvrages de captation, d'aménagement et de distribution des eaux. Entre autres, très remarquable, un grand étang artificiel adossé à la montagne et constitué par une levée de terre elliptique au centre de laquelle une grande vanne permet de donner l'eau à quatre
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répartiteurs qui la distribuent dans les canaux principaux.
Le pavot à opium est ici à peine levé de terre. Cultivé en planches, bien sarclé, il est l'objet d'une sollicitude de tous les instants. Chaque pied est arrosé à la main d'engrais liquide, et de fréquents binages entretiennent la fraîcheur. C'est qu'il représente, pour les agriculteurs, la culture riche par excellence, celle qui leur donne le maximum de revenu.
L'on sait que l'opium est le suc extrait des capsules vertes du pavot somnifère (papaver somuiferum) lorsque celles-ci ont atteint leur entier développement et que leur maturité approche. Four recueillir ce suc, les cultivateurs yunnannais pratiquent dans la capsule une incision au moyen d'un stylet à trois pointes — - quelquefois un triple crochet monté sur une bague. Le lendemain, avec un grattoir en forme de serpette, ils recueillent le produit qui a exsudé pendant la nuit sous forme d'un blanc latex qui brunit à l'air.
C'est sous l'aspect d'une substance brunâtre, pâteuse que se présente l'opium brut dont le prix, dans cet état, est déjà élevé; sous un petit volume, d'un poids très faible, c'est une marchandise précieuse, qui peut supporter les charges écrasantes du transport. Aussi, cette culture tend-elle à se propager de jour en jour davantage et à se substituer, comme culture d'hiver, à celles du blé, de l'avoine, des fèves de marais et des pommes de terre.
La production totale du "S'unnan, en opium, atteint
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