EN ROUTE
Lao-Kay, 3 mai.
Nous voici à la frontière de Chine.
Le fleuve Rouge roule ses eaux orrasses entre deux rives couvertes d'une luxuriante végétation tropicale, et c'est lui que nous remonterons en jonques jusqu'à Man-hao, pour pénétrer au Yunnan.
Chacun a décrit la jonque à sa façon, suivant sa bonne humeur ou son tempérament. — A la vérité, c'est un moyen de locomotion plutôt lent, mais plein de charme.
Les jonques usitées sur le fleuve Rouge, entre Man-hao et Lao-kay, sont des embarcations longues et légères, qui ne rappellent en rien les sampans ventrus des deltas tonkinois. Ce sont plutôt de grandes pirogues, des lévriers d'eau, destinés à lutter contre un fleuve hostile, entrecoupé de rapides qui seront franchis très péniblement, surtout aux eaux basses. A ce moment, il faudra souvent haler sur les galets, au milieu des eaux tumultueuses, l'embarcation devenue traîneau.
L'avant de la jonque est réservé à l'équipage composé généralement de six rameurs. La partie cen-
traie, recouverte d'un toit en forme de cabane, devient le gîte du passager, et l'arrière est réservé à la cuisine commune.
C'est là que notre boy tient ses assises et qu'il s'efforce de nous préparer, pour nous prouver ses connaissances culinaires, des plats plus ou moins savants, selon des formules plus ou moins françaises.
L'art culinaire est très en honneur dans nos colonies. C'est même une de leurs caractéristiques, et la grande préoccupation des boys annamites et tonkikinois est de s'initier aux secrets et tours de main des chefs qui ont fait école dans la colonie.
Les ressources sur le fleuve sont variées : poisson, gibier d'eau, et, de temps en temps, quelque poule sauvage délicate et savoureuse, que nous réussissons à surprendre, le soir, rôdant autour des villages.
A la montée, les amateurs ont, en effet, tout le loisir de faire parler la poudre, soit le matin, pendant l'interminable déjeuner des matelots, soit pendant les nombreuses haltes méridiennes, ou au passage des rapides ; enfin le soir à l'arrivée au gîte d'étape, heure la plus favorable pour la chasse des poules sauvages.
Remontant un courant presque toujours violent, la jonque n'avance que très lentement, quand elle n'a pas pour elle le vent arrière, le seul qu'elle puisse utiliser avec sa voile carrée, l'étroitesse du fleuve, qui ne permettrait pas de tirer des bordées, rendant inutile tout autre gréement.
Les matelots connaissent bien le régime des vents, et souvent ils s'attardent pendant des heures dans une inertie irritante pour le voyageur, tout simplement parce qu'ils attendent la brise qui leur fera franchir en quelques minutes des distances qu'ils n'auraient parcourues que très péniblement et très lentement à la perche ou à l'aviron.
Aussi convient-il de s'armer de patience et surtout de bien se garder d'intervenir dans la direction des détails du voyage, car on s'expose à commettre de fréquentes injustices et à exiger des efforts inutiles, en forçant l'équipage à marcher quand même tout le jour durant, sans se préoccuper du vent.
C'est une question d'humanité, et, en fait, on ne gagne pas un jour ni même une heure, car les matelots mécontents travaillent de moins bon cœur aux passages difficiles, et s'arrangent toujours, d'ailleurs, pour s'arrêter aux points fixés en quelque sorte d'avance, points où ils retrouveront les jonques avec lesquelles ils s'efïorcent de voyager de conserve afin de s'aider réciproquement aux passages des rapides.
J'ai souvent entendu formuler des récriminations contre les matelots chinois du fleuve Rouge. Pour ma part, je n'ai eu qu'à me louer d'eux dans toutes les circonstances oiï j'ai eu à les employer; c'est évidemment parce que je m'efforçais d'être bon et juste, et que je leur laissais diriger leur petite affaire à leur guise, sans m'ingérer dans des détails de navigation qu'ils connaissaient bien mieux que moi.
Le fleuve coule entre des rives assez escarpées, couvertes d'une végétation exubérante et folle. C'est
la forêt vierge avec ses entrelacements de bambous et de lianes, qu'on ne peut se lasser d'admirer. Les bananiers sauvages étoilent de leur élégant feuillage les sombres masses des halliers ; les bambous lancent leurs frondaisons printanières en volutes capricieuses au-dessus de cet océan de verdure que dominent, de distance en distance, les géants de la forêt : faux cotonniers, pour la plupart, atteignant des proportions formidables, sous ce climat de serre chaude.
Man-hao, i6 mai.
La traversée de Lao-kay à Man-hao dure six jours en moyenne, quelquefois plus, rarement moins.
Des précautions contre la lièvre des bois sont à prendre dans cette région, et la quinine préventive est tout à fait indiquée. J'en fais prendre régulièrement à nos hommes, nous en prenons nous-mêmes, et tout notre petit monde se trouve bien de ce régime. Pas un malade à la visite, l'entrain et la bonne humeur régnent dans notre petite tribu errante.
A Man-hao, où nous arrivons le soir du sixième jour, nous avons vite passé marché pour les dix mulets qui nous sont nécessaires pour nous transporter, nous et nos bagages, jusqu'à Mong-tse. Pas de formalités de douane à rcmphr, parce que nous avons fait le nécessaire à Lao-kay ; tout se passe très bien : un petit pourboire aux hommes d'équipage, dont nous sommes très satisfaits, les met tous en joie.
Presque aussitôt je recueille un témoignage de la reconnaissance de ces braves gens, que certains auteurs d'esprit chagrin représentent comme rigoureusement fermés à ce sentiment.
Effectiv^ement, je croise à Man-hao le malheureux marcheur Robin. Il descend du Yunnan, exténué, sans ressources, et je prie mes barquiers de le prendre à leur bord pour le descendre à Lao-kay.
Sans la moindre hésitation, et sans rien demander pour le prix du passage, ils l'acceptent, pour me remercier, disent-ils, de la bontéque je leurai témoignée. Au moment du départ seulement, je leur ai donné une gratification de deux piastres pour les dédommager de l'hospitalité offerte à notre infortuné compatriote. Il est mort quelques semaines après, ce malheureux Robin, dans un poste quelconque de la brousse tonkinoise ; mais aussi quelle sottise d'entreprendre de pareils tours de force, aussi inutiles que dangereux ! Quelle responsabilité pour les journaux qui font de la publicité à ces entreprises funambulesques : tours du monde à pied — sans argent — à bicyclette — en brouette — que sais-je? Efforts stériles de pauvres diables qui cherchent plus encore à gagner la forte somme qu'à faire parler d'eux.
Le pauvre Robin a payé de sa vie sa témérité folle. Il n'a pas touché la fameuse prime de dix mille francs qu'il voyait luire de loin, comme un phare brillant sur sa sombre route. Jamais je n'oublierai l'accent avec lequel il m'en parla quand je le rencontrai sur les bords du fleuve Rouge.
Il avait encore de grandes difficultés à vaincre
lo VOYAGE AU YUNNAN
pour accomplir son programme. Il s'en rendait bien compte, mais « voyez- vous, me disait-il, j'y arriverai : il faut que j'y arrive. Songez donc, dix mille francs! Avec ça, je serai tranquille... J'achèterai une petite maison et je vivrai heureux jusqu'à la fin de mes jours ! »
Sa voix s'enflait quand il prononçait le chiffre fatidique; son œil brillant de fièvre luisait d'une convoitise ardente, et son pauvre corps décharné était secoué d'un frisson quand il évoquait cette vision passée à l'état de hantise, d'idée fixe.
ly mai. — Au matin, les chevaux et mulets loués arrivent et les mafous (muletiers) organisent les charges.
Nous avons déballé nos selles et harnaché nos petits mulets yunnanais. Dans nos fontes, les instruments d'observation, baromètre, thermomètre, boussole, lorgnettes , jumelles jihotographiques. Dans nos besaces, un peu de linge de rechange afin de n'être pas pris au dépourvu si, après une averse à l'arrivée à l'étape, la caravane de mulets se trouve en retard ; quelques vivres pour le déjeuner, quelques cartouches en prévision des perdreaux ou faisans imprudents qui voudront bien se laisser occire pour mettre en valeur les talents de notre cuisinier; quelques flacons pour l'entomologie, un marteau de géologue et une petite trousse de pharmacie, voilà pour les bagages indispensables qui ne nous quitteront plus. Un mulet pour la tente, un autre pour la literie, deux lits de camp avec matelas, couvertures, mous-
VOYAGE AU YUNNAN ii
tiquaires, etc., car nous sommes deux : Mme Courtellemont a voulu m'accompagner dans ce long voyage, préférant aux incertitudes et aux angoisses, qui sont le lot de la femme de l'explorateur restée au logis, la dure mais saine vie du voyage.
Au Yunnan, les muletiers ont coutume de faire toujours les mêmes trajets; hommes et bêtes connaissent les sentiers, les auberges où l'on s'arrêtera et font en quelque sorte machinalement la route. — De plus, les animaux sont habitués à la nourriture en usage dans les pays traversés et qui varie beaucoup dans la province, d'une région à l'autre. En dehors de la paille hachée, qu'on leur donne à discrétion pendant la nuit, chevaux et mulets reçoivent une ration de fèves ou de maïs, rarement d'orge. En changeant d'alimentation et même quelquefois simplement d'herbages, les animaux tombent souvent malades. Aussi est-il fort difficile de décider les muletiers à faire un autre trajet que celui auquel ils sont accoutumés.
Les mulets qui nous mèneront de Man-hao à Mong-tse ne dépasseront pas ce point, et c'est une autre caravane qu'il faudra organiser pour gagner Yunnan-sen.
Cependant, il n'est pas impossible de décider des muletiers à accepter une combinaison au mois. On a, dans ce cas, l'avantage de diriger une petite troupe bien homogène qu'on a dans la main, accoutumée à vos habitudes. — 11 est vrai, d'autre part, qu'avec des hommes ignorant la route et les auberges à choisir, on perd bien des avantages. Je conseillerais
donc au voyageur de se conformer tout simplement aux usages du pays.
Les muletiers vunnannais sont très habiles. Les bâts employés sont très ingénieux et permettent un chargement et un déchargement rapides. Deux hommes suffisent à l'opération, et si l'on a la précaution d'avoir des colis peu encombrants, on passe partout sans difficultés ni accidents.
La charge est assujettie sur un bâti en bois qui vient s'adapter sur le bât, également en bois, et par conséquent rigide, qui épouse la forme du dos de l'animal pour lequel il a été spécialement construit. Il tient ainsi en équilibre, sans le secours d'aucune sangle ; une courroie sur le poitrail et une forte croupière le maintiennent seulement aux montées et aux descentes.
Arrivé à la halte ou à l'étape, il suffit aux muletiers de dégager du bât proprement dit le bâti por tant la charge; pour recharger, il n'aura qu'à le remettre en place. — Aussi, chargements et déchargements sont-ils exécutés en un tour de main.
La première étape en quittant Man-hao est courte, mais dure. Du fleuve Rouge, qui coule à 150 mètres d'altitude au-dessus du niveau de la mer, il faut s'élever à 1,800 mètres, par un méchant sentier de montagne, en zigzags, mal pavé de grandes dalles disloquées, qu'on a très justement appelé 1' « escalier des dix mille marches ».
Il est midi quand nous quittons Man-hao. Deux cent cinquante mulets chargés partent en môme temps que nous. Péniblement, ils se hissent d'une
marche à l'autre, tels de laborieuses fourmis, pliant sous des charges disproportionnées. De temps en temps, une bête s'abat, mais la disposition ingénieuse de la charge empêche celle-ci d'écraser l'animal ; soulagé momentanément de son fardeau qui, supporté par les montants du bâti, forme pont au-dessus de son échine, le mulet fait librement l'effort nécessaire pour se relever et y parvient quelquefois. Mais, le plus souvent, il culbute sa charge et, après une poursuite plus ou moins comique, les muletiers l'atteignent enfin et replacent le lourd fardeau sur son dos meurtri.
Et l'ascension reprend, torturante pour les pauvres bêtes.
Le sentier monte en lacets pendant une heure, sans interruption, sur le flanc de la montagne qui domine le fleuve. Du sommet, nous jetons un dernier coup d'œil en arrière sur ce fleuve Rouge qui serpente à nos pieds.
A l'horizon, des montagnes d'un bleu de cobalt intense, sur lesquelles flottent quelques vapeurs légères. C'est le Tonkin, que nous quittons pour de longs mois; et, sans que nous cherchions à nous en défendre, une émotion nous gagne. C'est une France déjà lointaine, ce haut Tonkin, mais c'est encore la France — et ce dernier regard jeté sur les avantpostes où flottent nos trois couleurs est gros de regrets, plein des incertitudes de l'inconnu de demain — mais aussi d'espérance du retour après le devoir accompli, après les services rendus, peut-être, à ces chères couleurs...
Au fur et à mesure que nous nous élevons, les coups d'oeil splendides se succèdent. Une fraîcheur délicieuse a remplacé les vapeurs chaudes du fleuve Rouge, la végétation change comme par enchantement : voici la flore de France.
Je ne m'attarderai pas à décrire la route de Man-hao à Mong-tse, aujourd'hui franchie en deux étapes. Dans quelques mois, quand le chemin de fer atteindra Lao-kay, elle ne sera plus guère suivie. C'est en remontant la vallée du Nam-ti que l'on se rendra, en quatre étapes en quelques heures.
Aussi bien ce trajet était-il monotone, assez triste même, par suite de l'impression pénible ressentie à voir peiner sans répit les pauvres bêtes chargées, en continuelles escalades ou en dégringolades plus pénibles encore.
L'accoutumance viendra, pour nous, qui rencontrerons chaque jour des montagnes aussi escarpées s'élevant devant nous, sur lesquelles il nous faudra o-rimper patiemment, pour en redescendre plus patiemment encore.
Les mulets marchent lil)rement; plusieurs caravanes allant dans la même direction se mêlent. Nos soldats chinois d'escorte ne nous escortent plus — et ils ont bien raison, ces bons soldats. Contre qui nous garderaient-ils dans ce pays, paisible s'il
en fut.-'
Nous marchons de compagnie avec un convoi officiel de dix-huit mille piastres qui monte à Mong-tse sous la conduite de M. Downie, du service des travaux publics de l' Indo-Chine. Pas plus que les autres,
ces mulets précieusement chargés ne marchent groupés.
Nous arrivons à Yao-tao à quatre heures et demie. C'est un désordre et un tohu-bohu général ; les mulets entrent par groupes suivant leurs habitudes, à leur eré, dans l'une des deux aubersfes du villap'e. Les caisses de piastres, nos bagages, les marchandises des différents convois, tout cela est embrouillé, dispersé, au petit bonheur. Les soldats d'escorte partent fumer l'opium, les muletiers hachent la paille, les boys préparent le souper et montent les lits de camp dans le grenier qui nous servira de dortoir. — Personne ne songe aux voleurs, personne ne se préoccupe de garder les caisses de piastres déposées un peu partout, dans les cours ou sous les hangars. Je suis ravi de la confiance, de la sérénité dont font preuve des hommes de l'expérience de M. Downie, qui la connaît, la route, — et la brousse, et les Chinois. Vrai type de ces bons Français d'avant-garde, toujours souriants et dont le caractère contraste si heureusement avec celui de certains Tartarins aux allures de matamores, aux moustaches hérissées, bien souvent plus « froussards » que « broussards (i) » cependant...
Après une nuit de fraîcheur délicieuse, passée dans notre grenier, nous voici debout à quatre heures du matin. Dans la nuit, les feux s'allument, les préparatifs de départ commencent : le déjeuner cuit, les lits sont plies, les sacs refermés, les charges assujetties,
(i) Nom familièrement donné, au Tonkin, aux habitués de la brousse.
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nos chevaux sellés, l'aubergiste est payé. Enfin, voici terminé tout ce petit travail matinal de la mise en route qui se renouvellera chaque jour de notre vie nomade, des mois durant. Mais il pleut, et les hommes s'attardent au premier repas du matin, espérant une embellie. Elle se produit à sept heures. En selle!
Le pays est très accidenté et très pittoresque. Dans les fonds des vallées, quelques rizières; sur les bords du sentier, des pêchers, des ceps de vigne .sauvage. Nous sommes bien en Chine : paysans et paysannes sont vêtus de cotonnades bleues; ce n'est plus la couleur marron, chère aux Tonkinois, couleur triste du « cunao (i) » qui donne aux populations un air de sévérité un peu déplaisant. Vivent les paysans bleus! Les rizières en sont piquées de gaieté, de lumière et de vie.
L'ascension continue. Nous voici à deux mille mètres, au col qu'il nous faut franchir pour descendre sur la plaine de Mong-tse. A partir de ce col , rien ne vient plus rappeler la flore tropicale; nos chevaux foulent aux pieds des violettes, des fraises des bois et presque toutes les fleurettes de notre pays de France. Des champs de blé, d'avoine, d'orge, tout vient confirmer le changement radical de climat.
On a dit que l'altitude est une latitude en hauteur. C'est pour cette raison — et aussi grAce à sa situation géographique — que le Yunnan, avec ses hauts plateaux et ses montagnes s'étageant au-dessus de treize cents mètres, jouit d'un climat tout à fait privi-
(i) Cunao, faux gambier, racine tinctoriale.
légié, malgré sa latitude; climat en bien des points comparable, par sa douceur, à celui de notre Provence ou de l'Italie septentrionale.
A quatre heures et demie, nous arrivions au petit village de San-thaï, et comme je veux herboriser, faire une petite chasse aux insectes, observer à loisir les cultures maraîchères et potagères, nous décidons de ne pas pousser ce soir jusqu'à Mong-tse.
Il n'y a pas d'auberge, mais un simple hangar pour les mulets. Les voyageurs n'ont pas coutume de s'arrêter ici. Bah! nous coucherons dans le vestibule. Nous installons les charges de nos mulets en rempart pour nous séparer des soldats qui, faute d'autre logement, passeront la nuit près de nous.
Nous dînons de quelques abricots et de riz bouilli, frugal repas en vérité. Mais, en revanche, quelles délices n'éprouvons-nous pas à respirer l'air pur du soir dans les jardins! Quelle joie de se rassasier d'air frais, après les lourds effluves chauds du Tonkin !
L'impression de bien-être que nous ressentons rendra certainement la vie à plus d'un convalescent, quand un sanatorium sera créé sur ces plateaux yunnannais où. viendront se refaire les anémiés des plaines basses ou des brousses tonkinoises.
Au réveil, par un temps très doux, nous reformons notre petite caravane pour gagner Mong-tse que nous apercevons, à quelques kilomètres, là-bas, dans la plaine.
A peine en route, une surprise bien agréable et assez inattendue : une bande joyeuse de cavaliers et d'amazones vient à notre rencontre. C'est le D' Bar-
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bezieux avec son aimable famille, que M. Downie a prévenus hier soir de notre arrivée. Ils sont venus au-devant de nous, en promenade matinale.
Nous cheminons de compagnie dans des sentiers ombreux et embaumés de floraisons printanières. Les églantiers abondent, entremêlés de clématites. De plus en plus, la flore nous rappelle la France. Quel contraste avec les rives du fleuve Rouge!
La plaine de Mong-tse,par i ,400 mètres d'altitude, est le premier échelon de ces plateaux et de ces lacs yunnannais qui, successivement, s'étagent vers le nord-ouest, jusqu'à Li-kiang-fou. Tout ce pays jouit d'un climat tempéré : pas d'hiver rigoureux arrêtant la végétation et pas de fortes chaleurs l'été, surtout au fur et à mesure qu'on s'élève. Aussi l'agriculture se trouve-t-elle tout naturellement favorisée par un climat aussi avantageux, et, dès Mong-tse, nous trouverons en abondance fruits et légumes de France. Hier, à San-thaï, c'étaient des abricots ; aujourd'hui, ce sont des prunes, un peu aigrelettes, il est vrai, car les Chinois n'apprécient que les fruits cueillis avant maturité complète et, au surplus, les gens du Yunnan sont de piètres horticulteurs : pas de taille, pas de greffage, aucun soin spécial.
Nous traversons quelques petits villages, des vergers. Enfin, voici la petite cité européenne de Mongtse. L'hospitalité nous est offerte dans un des pavillons du vService des Travaux publics de l' Indo-Chine.
La concession française comprend les bâtiments construits par les Travaux publics, qui ont désaffectations diverses, puis le bureau de poste, l'hôpital,
— un peu plus loin, la maison de la Compagnie lyonnaise indo-chinoise, — enfin, les locaux destinés à loger le personnel du chemin de fer pour lequel Mong-tse est un point de ralliement. Contigus aux bâtimenfs des Travaux publics, que protègent deux petits blockauss, se trouvent le Consulat de France et les Douanes impériales, habités par des Européens. Tout cela est dispersé un peu au hasard, dans la plaine, sans plan d'ensemble.
Le gouvernement général de T Indo-Chine a fait de grands sacrifices pour développer avec activité l'expansion française au Yunnan. La création d'un hôpital, base d'un futur sanatorium, a été décidée. Déjà, une clinique gratuite à l'usage des Chinois fonctionne réeulièrement et donne d'excellents résultats. Un bureau de poste, relevant du service indochinois, a été ouvert. Les ingénieurs des travaux publics détachés au contrôle du chemin de fer, et un certain nombre d'agents techniques résident à Mong-tse. Malheureusement, toute cette petite colonie, encouragée à multiplier ses efforts par le gouvernement de rindo-Chine, se voit d'autre part en butte aux tracasseries de l'agent du ministère des affaires étrangères qui, de Yunnan-sen, prétend tout régenter. Hanté de l'idée fâcheuse que nous avions tort d'essayer de nous implanter au Yunnan, et redoutant aussi les conséquences de ses fautes et de ses maladresses de i8gg et de 1900, tout lui est suspect; il voit des difficultés ou des dangers partout.
Aussi, une atmosphère de tristesse et d'incertitude pesait-elle sur Mong-tse lorsque nous y passâmes.
Toutes les bonnes volontés y étaient annihilées, toutes les initiatives paralysées.
On ne saura jamais assez le mal qu'a fait à la cause française, dans ce beau pays de Yunnan, ce fonctionnaire fantasque et maladroit qu'un ministre de parti pris, voulant faire prévaloir sa politique d'abstention et d'effacement , soutient envers et contre tous, malgré l'évidence des fautes qu'il accumule et, entre toutes, la plus grave, sa malencontreuse retraite de 1900, si injustifiée dans son principe et si lamentable dans ses détails et dans ses conséquences.
Car on a fait enfin justice, dans le monde politique et parlementaire, de cette légende qui s'était créée autour des événements de 1900 (i). « On avait longtemps considéré l'évacuation du ^'unnan comme un épisode héroïque et une mesure nécessaire. » On sait aujourd'hui qu'il n'en est rien et que, seuls, les ao-issements de notre consul avaient surexcité contre lui — et contre lui seul — l'animosité des mandarins; qu'il avait, fort mal à propos, envenimé un conflit qui n'avait aucune connexité avec les troubles boxers de Pékin et qu'il n'était nullement nécessaire de faire évacuer le ^'unnan par tous nos nationaux.
De tous les témoignages recueillis auprès des acteurs ou des témoins oculaires, de la lecture attentive des documents officiels et de celle des rapports de M. François lui-même, il me paraît indéniablement résulter — et c'est l'opinion admise aujourd'hui
(1) Renc Mii.i.ET, k't-vin- politique ci parlementaire.
— que toute cette malheureuse affaire aurait facilement pu être évitée.
M. François, dès son arrivée au Yunnan, en 1899, avait eu des démêlés bien inutiles avec les autorités locales. Il les décrit lui-même, d'ailleurs, avec une innocente candeur que, seule, une grande ignorance des choses chinoises peut expliquer. Sa prétention d'être reçu avec des honneurs que ne justifiait pas la modestie de son grade, ses exigences en matière de logement, que les Chinois, en réalité, ne lui devaient à aucun titre, sa prise de possession brutale et illégale d'un bâtiment officiel pour son installation, en représaille du dédain injurieux dont il se prétendait victime, et, enfin, ses allures d'explorateur armé de pied en cap, dans un pays si pacifique, tout avait contribué à le rendre personnellement antipathique au vice-roi et aux mandarins.
L'hostilité qu'il constata lors de son voyage du Yunnan au Tonkin était donc toute personnelle et ne visait que lui. Il n'en eut pas conscience et rendit responsables d'une situation qu'il était seul à avoir créée, nos projets de pénétration et, surtout, celui du chemin de fer.
A son retour au Yunnan en igoo, le consul crut devoir emporter des armes avec lui ; à cela il n'y aurait pas eu grand mal s'il avait au moins montré un peu d'habileté pour les introduire. Mais, au contraire, il semble qu'il ait pris à tâche de provoquer des incidents. A Mong-tse, n'émit-il pas la prétention de faire estampiller ses caisses d'armes et de munitions par les autorités locales, alors que le devoir
strict de celles-ci était de refuser cette estampille et même de s'opposer à une introduction d'armes contraire à nos traités avec la Chine. Le tao-taï (gouverneur) les laissa cependant passer, mais informa le vice-roi et, lorsque les fameuses caisses arrivèrent à Yunnan-sen, il était bien facile de prévoir qu'elles seraient arrêtées à l'octroi, — ce qui fut fait.
Il eût été sage, alors, de demander très simplement au vice-roi d'être mis en possession de ces armes, en faisant valoir que leur petit nombre démontrait bien qu'il s'agissait en l'espèce d'une simple précaution pour le cas d'une émeute imprévue, toujours à craindre en Chine, — et qu'il ne pouvait être question, avec quelques fusils, d'une arrière-pensée quelconque d'agression ou de conquête.
M. François préféra se faire justice lui-même. Il a pris soin de nous raconter comment il se rendit à l'octroi et, le revolver au poing, fit reprendre de vive force ses caisses d'armes et ses bagages, allant, lui reproche-t-on, jusqu'à frapper au visage, de la crosse de son revolver, le mandarin de service.
Le surlendemain, après enquête, le vice-roi lui faisait sommation d'avoir à faire rapporter les armes au prétoire; quant à lui, personnellement, vingtquatre heures lui étaient données pour quitter la ville où il venait de se rendre coupable de voies de fait répréhensibles.
Le consul crut pouvoir étendre cette sorte d'ultimatum à toute la colonie française, qu'il réunit au consulat. .\près des épisodes qui, suivant le récit qu'il en fait lui-même, apparaissent plus bur-
lesques que tragiques, il décida la fameuse retraite.
Retraite vraiment peu héroïque et dont les péripéties, quelque soin qu'il ait pris de les pousser au noir, n'ont rien d'effrayant. Les tableaux à l'encre de Chine qu'il en a fait dans différentes revues ou magazines, en dehors de leur caractère littéraire, sont plus comiques que tragiques : sous bonne escorte, sans le moindre incident, sans la moindre alerte même, toute la caravane arrive à Mong-tse.
L'évacuation de ce poste était encore plus injustifiée. Elle fut néanmoins ordonnée, tant on se faisait en France une idée fausse de la situation.
Aujourd'hui, le doute n'est plus permis. Quand on considère que de tout l'Empire du Milieu, le Pétchili seul fut troublé par les Boxers en 1900, qu'aucune autre province ne bougea et que les consuls restés à leur poste, comme M. Bons d'Anty au Setchouen, M. de Marcilly et d'autres, ne furent pas inquiétés; qu'enfin, au Yunnan même, après le départ des missionnaires, les chrétiens chinois, laissés sans défense, ne furent pas molestés, pas plus d'ailleurs que les quelques missionnaires de l'intérieur, qui n'avaient pu être atteints par l'ordre de départ du consul et qui restèrent paisiblement à leur poste, on peut tenir pour certain que sans les fautes accumulées au Yunnan par notre agent, aucun incident ne se serait produit en 1900.
La ville de Mong-tse est, comme toutes les villes chinoises, enclose d'un mur d'enceinte. Les portes sont fermées le soir, et les paisibles citadins peuvent
se croire à l'abri des cambriolages nocturnes, comme aussi des coups de main que pourraient éventuellement tenter les ouvriers, plus ou moins faméliques, occupés à l'extraction de l'étain dans les mines de Ko-tié-ou. Ceux-ci, au nombre de trente mille environ, sont une perpétuelle menace pour Mong-tse.
Cette agglomération des mineurs de Ko-tié-ou — salariat malheureux avec ses grèves, ses colères, ses révoltes — constitue une rare exception dans cette Chine de petits propriétaires et d'artisans. Et c'est parce que Mong-tse est, de tout le Yunnan, le seul point exposé au danger d'un soulèvement populaire, que notre consul a commis une très grosse faute en s'opposant à l'élaboration d'un plan d'ensemble pour l'édification de la petite ville européenne — plan dans lequel l'éventualité d'une défense contre les mineurs de Ko-tié-ou aurait été prévue.
Mong-tse est la halte forcée des marchandises apportées au Yunnan par la voie du fleuve Rouge. Là, en effet, elles doivent subir la visite de la douane impériale. Des caravanes de mulets les ont apportées de Man-hao et elles repartiront dans la direction du nord ou de l'ouest, emportées par d'autres caravanes.
Tout un commerce local vit de ce trafic qui entretient par milliers des muletiers et des commerçants transitaires. Il faut alimenter bêtes et gens; les approvisionner de vêtements, de petite quincaillerie, de harnachements, de chapeaux, de chaussures, bottes ferrées ou sandales de paille. De nombreux satellites vivent autour des prétoires du gouverneur
(tao-taï) , du préfet, du sous-préfet, des fonctionnaires chinois de la douane et du likin (octroi).
Le mouvement de l'opium et, surtout, celui de l'étain qui transitent par Mong-tse, le commerce du sel et des médecines chinoises, entretiennent une assez grande activité et font, de cette ville, malgré la faiblesse numérique de sa population, une des plus importantes du Yunnan.
Dès mon arrivée, j'ai porté le costume chinois, bien qu'il soit complètement inutile ici, où les Européens sont nombreux et où les Chinois sont accoutumés à les voir circuler partout. Mais il me deviendra nécessaire et même indispensable quand j'aborderai le terrain difficile de l'étude des mahométans, ou, plus tard, quand je visiterai les parties très reculées de la province.
C'est une coutume adoptée depuis des siècles par les missionnaires, qui s'en trouvent bien. Les Chinois sont plus à l'aise, plus en confiance, avec celui qui est vêtu comme eux. Très formalistes, ils sont dans un grand embarras quand des Européens leur font une visite, car ils ne peuvent se faire une idée exacte du degré de cérémonie de celle-ci, ignorant les valeurs respectives de l'habit noir, de la redingote ou du veston. Dans le doute et de crainte d'être incorrects, ils mettent presque invariablement la grande tenue officielle pour rendre la visite reçue, complication toujours ennuyeuse pour eux. Si, comme je l'ai fait, on joint à l'usage des vêtements chinois la pratique de la civilité puérile et
honnête usitée dans le pays, on évite bien des malentendus ou des froissements avec ces gens, très susceptibles à cet égard.
Afin de m'accoutumer, dès le début, à la pratique de ces politesses raffinées, j 'ai échangé des visites avec des mandarins de peu d'importance, infimes personnages devant lesquels je pouvais, sans rien compromettre, faire mes premiers essais de cérémonial chinois. Ces exercices d'assouplissement n'ont pas été inutiles, et je me suis félicité, par la suite, d'avoir acquis une aisance qui m'a rendu de grands services dans des circonstances délicates.
Selon la coutume, je fis traduire mon nom à la chinoise. Courtellemont ne se prêtant pas bien à cette traduction, on dut se rabattre sur Gervais; de l'interprétation chinoise de ce nom, on tire, me dit-on, « Che-va-hi ». Je n'y vois pas d'inconvénient, — va pour « Che-va-hi ».
Et, de ce moment, je ne suis plus connu que sous ce nom. On fait de moi un mandarin de troisième classe, et ma grande carte de visite rouge s'enrichit de divers titres plus pompeux les uns que les autres.
J'achetai une chaise à porteurs, véhicule usité pour les visites officielles. Quelques satellites exercés aux raffinements de l'art de rendre des visites ou d'en recevoir complétèrent mon état-major, composé d'un interprète, d'un boy et d'un cuisinier. Personnel et matériel au complet, je pouvais désormais entreprendre dans d'excellentes conditions l'étude approfondie du pays et de ses habitants.
11 paraît que ces précautions étaient fort ridicules.
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M. GERVAIS COURTELLEMONT ET LE R. P. BONHOMME X) A N S UNE PAGODE DE T O N G - T C II U A N - V O U
Tel fut, du moins, l'avis du consul François, qui me pria télégraphiquement de changer de manière d'agir.
Mais je persistai à penser que les missionnaires, catholiques ou protestants, n'étaient point du tout ridicules en portant le costume chinois en Chine; qu'en faisant comme eux, je ne m'exposerais nullement à donner à mon voyage l'allure d'une mascarade. Je passai donc outre à l'avis qui m'était donné par un homme dont la compétence en matière de choses chinoises m'était rendue suspecte, tant par ses retentissants démêlés avec les autorités locales que par ses aventures tragi-comiques de igoo, et surtout par la façon romanesque dont il en avait fait le récit dans les gazettes et les revues.
J'ajouterai que je m'en suis fort bien trouvé.
Mong-tse, 2 juin.
Dès le matin la pluie tombe ; tout est prêt pour le départ cependant. Nos charges sont assujetties sur les bâts, nos chevaux sellés, nos porteurs de chaise à leur poste. On attend d'heure en heure une éclaircie, mais, comme elle ne vient pas, il faut se décider à partir.
Déroulons nos manteaux en toile chinoise imperméable, longs étuis jaunes, verts ou rouges, dont j'ai pourvu tout mon petit monde. Nos grands chapeaux chinois coniques, également imperméables, dominant le tout, nous serons assez bien protégés des averses. Eniin ce sera une occasion d'éprouver, dès la première
étape, nos montures et nos bêtes de somme sur la terre glissante.
A une heure, nous faisons les derniers adieux à nos amis, et notre petite tribu se met en marche.
Dans la plaine, travaillent sous la pluie des aborigènes (Lolos) occupés à sarcler des champs de maïs ou à préparer des rizières pour le repiquage prochain. Ils s'abritent sous d'immenses parasols en bambou, recouverts de toile imperméable, qu'ils fichent en terre devant eux à mesure qu'ils avancent. Les femmes lolotes sont robustes et bien campées sur leurs jambes musclées et bien faites; quand elles reviennent des champs, leur immense parasol sur l'épaule, marchant gaillardement, dégagées dans leurs jupes très courtes, elles ont d'amusantes allures de paysannes d'opéracomique. C'est un contraste frappant avec les Chinoises qui marchent, elles, en s'aidant de leurs bras comme d'un balancier, sur les maigres fuseaux de leurs jambes atrophiées que terminent les pieds déformés. Cette démarche, que les auteurs chinois comparent aux ondulations du saule agité par la brise, a un charme incompris de nous.
Nous lui préférons la saine harmonie de formes des farouches lolotes que nous avons toutes les peines du monde à photographier.
Nous traversons les petits lacs de Tatoum, laissant à droite la route de l'est. Les terres sont fertiles et bien cultivées; nous croisons de nombreux chariots traînés par de gros buffles qui se dirigent vers Mong-lse, ainsi que des chevaux chargés de sel.
Nous approchons de Tsi-kay. notre première
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